Au sortir du Jourdain, où la voix du Père vient de le proclamer Fils bien-aimé, Jésus ne monte pas vers les foules : l'Esprit le pousse au désert[1]. Il y jeûne quarante jours et quarante nuits, puis affronte le Tentateur en trois assauts : changer les pierres en pains, se jeter du sommet du Temple, recevoir tous les royaumes du monde en échange d'une adoration. Trois fois, Jésus répond par l'Écriture, et le diable s'éloigne « jusqu'au moment fixé »[2].
Les trois Évangiles synoptiques racontent cet épisode : saint Matthieu et saint Luc le détaillent en trois scènes, saint Marc le résume en deux versets saisissants, avec les bêtes sauvages et les anges[3]. Le Catéchisme y voit le sens salvifique : Jésus est le nouvel Adam, resté fidèle là où le premier a succombé, et sa victoire au désert anticipe la victoire de la Passion[4].
Cet article suit les trois récits pas à pas, montre d'où Jésus tire ses réponses, explique pourquoi le Fils a voulu être tenté, donne les témoins anciens des Évangiles et leurs datations traditionnelles, décrit la place de l'épisode dans le Carême, puis répond loyalement aux objections de l'exégèse moderne.
Le dossier en une page : trois récits d'un même combat
L'épisode appartient aux trois Évangiles synoptiques, à la charnière exacte entre le baptême et la prédication en Galilée. Saint Matthieu et saint Luc développent le même face-à-face en trois actes, avec un ordre différent pour les deux derniers. Saint Marc, selon la tradition le porte-parole de Pierre à Rome, ne retient que l'essentiel en deux versets, mais ajoute deux détails que les deux autres ne donnent pas : les bêtes sauvages et le service des anges[5].
| Récit | Étendue | Ordre des trois assauts | Traits propres |
|---|---|---|---|
| Mt 4, 1-11 | Onze versets détaillés | Pains, Temple, montagne | « Arrière, Satan ! », les anges qui servent |
| Mc 1, 12-13 | Deux versets sobres | Aucun détail | L'Esprit qui « pousse », les bêtes sauvages, les anges |
| Lc 4, 1-13 | Treize versets détaillés | Pains, montagne, Temple | « En un instant », le diable qui s'éloigne « jusqu'au moment fixé » |
Trois remarques s'imposent d'emblée. D'abord, l'épisode suit immédiatement le baptême dans les trois récits : c'est la première bataille de la vie publique, avant tout miracle et tout discours. Ensuite, le quatrième Évangile ne le raconte pas, mais saint Jean en garde l'écho : le Christ y est sans cesse affronté par le « prince de ce monde », et c'est lui qui annonce que ce prince « va être jeté dehors »[6]. Enfin, la différence d'ordre entre Matthieu et Luc ne trouble pas la foi : saint Augustin notait déjà qu'on ne sait pas avec certitude lequel des deux derniers assauts vint le premier, et que l'essentiel est que tous les trois ont bien eu lieu[7].
Le récit selon saint Matthieu : le duel des Écritures
« Conduit au désert par l'Esprit »
« Alors Jésus fut conduit au désert par l'Esprit pour être tenté par le diable »[8]. Le mot compte : ce n'est pas le diable qui entraîne Jésus, c'est l'Esprit qui le conduit. Saint Jean Chrysostome en tire une leçon pour tout baptisé : après la grâce du baptême, des tentations plus grandes peuvent venir, et il ne faut pas s'en troubler comme d'une chose inattendue, car c'est le cours normal du combat[9]. Le même Père ajoute que Dieu ne va pas au-devant de la tentation de lui-même, mais qu'une fois conduit par l'Esprit, il faut tenir bon virilement[10].
« Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim »[11]. Le diable n'attaque pas pendant le jeûne, mais dans la faim : Chrysostome y voit la preuve que le jeûne est un bouclier très puissant contre le démon, et que le Christ jeûne non par besoin, mais pour nous instruire[12].
« Ordonne que ces pierres deviennent des pains »
« Le tentateur s'approcha et lui dit : Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains »[13]. La formule reviendra deux fois, et Chrysostome en perce la ruse : le diable a entendu la voix du baptême proclamer le Fils bien-aimé, il a entendu le témoignage de Jean, puis il voit cet homme affamé ; perplexe, il ne sait plus s'il a affaire à un simple homme ou au Fils de Dieu, et sa question ambiguë est un filet pour apprendre ce qui lui est caché[14]. Il flatte en parlant de dignité, et tait la faim pour ne pas avoir l'air de reprocher.
Jésus répond : « Il est écrit : L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu »[15]. C'est le Deutéronome, chapitre 8, la parole que Moïse adressait à Israël au sujet de la manne : Dieu a fait passer son peuple par la faim « pour que tu saches que l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur »[16]. Premier effet de sens : là où Israël a murmuré contre la manne, Jésus reçoit la faim dans l'obéissance. Saint Thomas note que le miracle alimentaire n'aurait pas été un péché en soi, puisque Jésus multipliera les pains pour la foule ; la faute aurait été de chercher par miracle, pour son seul soulagement, ce qu'il pouvait obtenir autrement, alors qu'Israël avait reçu la manne parce qu'il n'existait aucun autre moyen de se nourrir au désert[17].
« Jette-toi en bas » : quand le diable cite l'Écriture
« Alors le diable l'emmène à la Ville sainte, le place au sommet du Temple et lui dit : Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre »[18]. Le Tentateur, repoussé par l'Écriture, revient avec l'Écriture : il cite le psaume 91, le psaume de la protection divine. La manoeuvre est classique et toujours actuelle : isoler un verset de son ensemble pour en faire dire le contraire de la foi.
Jésus répond : « Il est encore écrit : Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu »[19]. C'est le Deutéronome, chapitre 6, la parole qui rappelait à Israël le péché de Massa, quand le peuple avait exigé de Dieu une preuve sous peine de ne plus croire[20]. Réclamer un prodige spectaculaire pour vérifier que Dieu protège, c'est exactement mettre Dieu à l'épreuve. Saint Thomas ajoute une remarque fine : on peut tirer gloire même d'une humiliation extérieure, et c'est bien de vaine gloire qu'il s'agit ici, chercher une gloire spirituelle en se jetant dans le vide[21].
« Tout cela, je te le donnerai » : l'adoration refusée
« Le diable l'emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit : Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi »[22]. Troisième assaut, le plus grave : après la chair et la vaine gloire, l'ambition et l'idolâtrie. Saint Thomas relève que le diable ne dit plus « Si tu es Fils de Dieu » : cette troisième tentation ne s'adresse pas aux spirituels, fils de Dieu par adoption, mais seulement aux charnels, prêts à mépriser Dieu pour régner[23]. Et il souligne le mécanisme : l'ambition porte en elle un autre danger, car pour régner elle accepte de servir ; plus elle vise haut, plus elle s'abaisse[24].
Alors, pour la première fois, Jésus chasse : « Arrière, Satan ! car il est écrit : C'est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte »[25]. C'est le Deutéronome, chapitre 6 : « Tu craindras le Seigneur ton Dieu, tu le serviras »[26]. Pourquoi cette sévérité soudaine, après deux réponses calmes ? Saint Thomas répond : le Christ a supporté sans se troubler l'injure dirigée contre lui-même, mais quand le diable usurpe l'honneur dû à Dieu, il le repousse. Leçon pour nous : supporter courageusement les injures qui nous visent, et ne même pas écouter celles qui visent Dieu[27].
« Des anges s'approchèrent »
« Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s'approchèrent, et ils le servaient »[28]. La sobriété du verset frappe : pas de triomphalisme, un service. Celui qui a refusé de changer les pierres en pains pour lui-même est servi par les anges. La victoire du désert est déjà une Pâque en miniature : le jeûne, le combat, puis le service et la lumière, premier accomplissement de la victoire pascale qu'elle anticipe[29].
Marc et Luc : deux regards complémentaires
Marc : la sobriété du témoin de Pierre
« Aussitôt l'Esprit pousse Jésus au désert et, dans le désert, il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient »[30]. Deux versets, aucun détail des trois assauts, mais trois touches uniques. Le verbe « pousse » (l'Esprit le jette, littéralement) dit la force de l'impulsion divine. Les bêtes sauvages replacent Jésus dans un paradis retrouvé : là où Adam avait perdu la familiarité avec les animaux, le nouvel Adam vit parmi eux en paix, comme Daniel dans la fosse aux lions. Les anges qui le servent encadrent l'épisode : le combat se déroule sous le regard du ciel, et le ciel en assure déjà l'issue.
Selon la tradition reçue, Marc écrit à Rome d'après la prédication de Pierre : cette brièveté a le ton d'un témoin qui va à l'essentiel. Elle confirme aussi, par son indépendance, que le récit développé de Matthieu et de Luc ne sort pas d'une seule plume : trois voix racontent le même combat[31].
Luc : l'Esprit, l'ordre inversé et « le moment fixé »
« Jésus, rempli d'Esprit Saint, quitta les bords du Jourdain ; dans l'Esprit, il fut conduit à travers le désert où, pendant quarante jours, il fut tenté par le diable »[32]. Luc insiste sur l'Esprit Saint : rempli d'Esprit au départ, Jésus revient du désert « dans la puissance de l'Esprit »[33]. Entre les deux, le combat. Luc précise que Jésus « ne mangea rien durant ces jours-là, et, quand ce temps fut écoulé, il eut faim »[34] : le jeûne est total, la faim vient après, au moment précis où le Tentateur frappe.
Deux différences avec Matthieu méritent l'attention. D'abord l'ordre : chez Luc, la montagne vient en deuxième et le Temple en dernier, à Jérusalem. Saint Augustin tranche avec sagesse : on ne sait pas avec certitude lequel des deux vint le premier, et l'important est que les trois ont bien eu lieu ; les évangélistes ont pu suivre des ordres différents parce que tantôt la cupidité naît de la vaine gloire, tantôt l'inverse[35]. Ensuite la finale : « Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations, le diable s'éloigna de Jésus jusqu'au moment fixé »[36]. Le mot fait frissonner : le combat du désert n'est qu'une manche. Le « moment fixé », ce sera l'agonie à Gethsémani puis la Passion, où le même Tentateur reviendra par d'autres voix.
Quarante jours : Moïse, Élie et Israël
Le chiffre frappe, et il est voulu : quarante jours sans manger, comme Moïse sur le Sinaï avant de recevoir les tables (« Moïse demeura sur la montagne quarante jours et quarante nuits »), comme Élie marchant quarante jours jusqu'à l'Horeb avec la force du pain mystérieux[37]. Chrysostome note que le Christ s'arrête à quarante jours exactement, sans aller plus loin : Moïse et Élie l'ont précédé jusque-là par la puissance de Dieu, mais dépasser cette mesure aurait fait douter de la vérité de sa chair aux yeux du grand nombre[38]. Le jeûne dit à la fois la continuité (mêmes quarante jours que les grands jeûneurs d'Israël) et la réalité de l'humanité (la faim vient, la chair est vraie).
Mais le principal arrière-plan, c'est Israël lui-même : quarante années au désert, entre la mer Rouge et la Terre promise. Le Deutéronome le dit : « Souviens-toi de la longue marche que tu as faite pendant quarante années dans le désert ; le Seigneur ton Dieu te l'a imposée pour te faire passer par la pauvreté ; il voulait t'éprouver et savoir ce que tu as dans le coeur : allais-tu garder ses commandements, oui ou non ? »[39]. Israël a murmuré pour le pain, a exigé des preuves à Massa, s'est prosterné devant le veau d'or : exactement les trois points où Jésus, lui, tient ferme. Le Catéchisme le résume : contrairement à ceux qui provoquèrent Dieu pendant quarante ans au désert, le Christ se révèle le Serviteur totalement obéissant à la volonté divine[40].
| Les quarante | Lieu | Situation | Issue |
|---|---|---|---|
| Moïse, 40 jours sans pain | Le Sinaï | Avant de recevoir la Loi | Les tables de l'alliance |
| Élie, 40 jours de marche | Vers l'Horeb | Fuyant la menace, nourri d'un pain mystérieux | La voix douce du Seigneur |
| Israël, 40 ans | Le désert | Éprouvé par la faim et la peur | Murmures, Massa, veau d'or |
| Jésus, 40 jours sans manger | Le désert de Judée | Poussé par l'Esprit, tenté par Satan | Victoire par l'Écriture, anges qui servent |
Quant au lieu précis, les Évangiles disent « le désert », sans plus. La tradition y voit le désert de Judée, entre le Jourdain où Jésus est baptisé et les hauteurs qui montent vers Jérusalem et Jéricho. Depuis l'époque byzantine, les chrétiens vénèrent un sommet précis au-dessus de Jéricho, le mont de la Quarantaine (en latin médiéval Mons Quarantana, en arabe Jabal al-Quruntul, la montagne des quarante) : un premier monastère y fut bâti au VIe siècle au-dessus de la grotte où la tradition place le jeûne, et le monastère grec orthodoxe actuel, accroché à la falaise, en garde la mémoire[41]. L'Église ne définit pas le lieu au mètre près, mais elle honore cette mémoire : des générations de pèlerins y sont montées lire le chapitre 4 de saint Matthieu face au désert.
Les trois réponses : le Deutéronome contre le Tentateur
Le trait le plus frappant du duel, c'est l'arme unique de Jésus : trois fois, il répond « Il est écrit », et trois fois il puise au même livre, le Deutéronome, le livre du désert par excellence, testament de Moïse à la génération qui va entrer en Terre promise. Le tableau suivant rassemble le combat :
| Assaut | Proposition du diable | Réponse de Jésus | Source citée |
|---|---|---|---|
| Les pains | Changer les pierres en pains pour calmer sa faim | L'homme ne vit pas seulement de pain | Dt 8, 3 (la manne) |
| Le Temple | Se jeter du pinacle, les anges le porteront (Ps 91 détourné) | Tu ne mettras pas le Seigneur ton Dieu à l'épreuve | Dt 6, 16 (Massa) |
| La montagne | Tous les royaumes, en échange d'une adoration | C'est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte | Dt 6, 13 (le premier commandement) |
Trois remarques éclairent ce choix. D'abord, Jésus combat comme homme, non comme Dieu : le pape saint Léon le Grand l'enseigne, le Christ repousse l'ennemi par l'autorité de la Loi et non en déployant sa puissance, afin d'honorer davantage notre nature humaine et d'infliger à l'adversaire une plus grande défaite, puisque l'ennemi du genre humain est vaincu non comme par Dieu, mais comme par un homme[42].
« Le Christ repoussa l'ennemi par l'autorité de la Loi et non en déployant sa puissance, afin d'honorer davantage notre nature humaine : l'ennemi du genre humain fut vaincu non comme par Dieu, mais comme par un homme. » (Pape saint Léon le Grand, Sermon sur le Carême, traduction Ignispedia)[43]
Ensuite, les trois tentations recouvrent toute la matière du péché : saint Ambroise, commentant Luc, affirme que l'Écriture n'aurait pas dit que « toute tentation étant achevée », le diable s'éloigna, si la matière de tous les péchés n'était pas contenue dans ces trois-là, car les ressorts des tentations sont les ressorts des désirs[44]. Saint Jean les nomme dans sa première lettre :
« Tout ce qu'il y a dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, l'arrogance de la richesse, tout cela ne vient pas du Père, mais du monde. » (Saint Jean, Première lettre 2, 16)[45]
Les pains visent la convoitise de la chair, le Temple la convoitise des yeux (le spectacle et la gloire), la montagne l'arrogance de la richesse et de la puissance. Enfin, l'ordre suit une progression calculée : saint Thomas, après saint Grégoire, montre que le diable ne tente pas d'emblée l'homme spirituel par les fautes graves, mais commence par les plus légères pour le mener peu à peu aux plus grandes ; ainsi tenta-t-il le premier homme (le fruit, puis « vos yeux s'ouvriront », puis « vous serez comme des dieux »), et ainsi tenta-t-il le Christ (le soutien du corps, puis la vaine gloire, puis l'ambition qui méprise Dieu)[46].
Pourquoi le Fils a voulu être tenté : la théologie du désert
La question se pose d'elle-même : que vient faire le Sans-péché dans un combat contre le Tentateur ? Saint Thomas la prend de front : convenait-il que le Christ fût tenté ? Oui, et pour quatre raisons qu'il emprunte aux Pères[47].
Nous fortifier contre nos tentations
Première raison, la plus citée : le Christ a voulu être tenté pour nous fortifier. Saint Grégoire le Grand, dans son homélie pour le premier dimanche de Carême, le dit avec force :
« Il n'était pas indigne de notre Rédempteur de vouloir être tenté, lui qui était venu aussi pour être mis à mort : afin de vaincre nos tentations par ses tentations, comme il a vaincu notre mort par sa mort. » (Saint Grégoire le Grand, Homélie 16 sur les Évangiles, traduction Ignispedia)[48]
La lettre aux Hébreux en tire la conséquence pour notre vie de prière : parce qu'il a souffert lui-même l'épreuve, le Christ « est capable de porter secours à ceux qui subissent une épreuve »[49]. Le chrétien tenté ne prie pas un Dieu lointain qui ignorerait la tentation : il prie un Frère qui l'a traversée sans plier.
Nous avertir : personne n'est à l'abri
Deuxième raison : nous avertir, afin que personne, si saint soit-il, ne se croie en sûreté ni à l'abri de la tentation. Et c'est après son baptême que le Christ veut être tenté : saint Hilaire enseigne que les tentations du diable assaillent principalement ceux qui sont sanctifiés, car il désire par-dessus tout vaincre les saints[50]. Le baptisé qui vient de recevoir la grâce, le converti plein de ferveur, le religieux dans son cloître : tous sont avertis. Le démon a attaqué Adam parce qu'il le voyait dans une grande dignité, et Job parce qu'il le voyait couronné et proclamé par Dieu lui-même[51]. L'honneur spirituel attire l'assaut, il ne l'écarte pas.
Nous donner l'exemple du combat
Troisième raison : donner l'exemple. Saint Ambroise, commentant Luc, voit le Christ entrer au désert « comme sur un champ de bataille », et il ajoute deux motifs : le Christ y dévoile le mystère de la délivrance d'Adam, chassé du paradis vers le désert, et il montre que le diable envie ceux qui tendent vers les biens supérieurs[52]. Le désert n'est donc pas seulement un lieu, c'est une condition : tout enfant de Dieu que l'Esprit pousse vers quelque grande oeuvre se trouve, du point de vue du diable, « au désert », car il n'y a là aucune injustice dont le diable se délecte[53].
Vaincre pour nous, en nouvel Adam
Quatrième raison, la plus profonde : vaincre à notre place et rouvrir le chemin. Le Catéchisme l'enseigne : « Jésus est le nouvel Adam, resté fidèle là où le premier a succombé à la tentation. Jésus accomplit parfaitement la vocation d'Israël. En cela, Jésus est vainqueur du diable : il a ligoté l'homme fort pour lui reprendre son butin. La victoire de Jésus sur le tentateur au désert anticipe la victoire de la passion, obéissance suprême de son amour filial du Père »[54].
« Les Évangélistes indiquent le sens salvifique de cet événement mystérieux. Jésus est le nouvel Adam, resté fidèle là où le premier a succombé à la tentation. » (Catéchisme de l'Église catholique, n. 539)[55]
Et le Catéchisme ajoute le critère du vrai Messie : « La tentation de Jésus manifeste la manière qu'a le Fils de Dieu d'être Messie, à l'opposé de celle que lui propose Satan »[56]. Le Messie des pains multipliés à volonté, le Messie du prodige au Temple, le Messie des royaumes conquis par compromission : trois faux messianismes refusés d'un mot. Le vrai Messie régnera, mais par la Croix. C'est pourquoi le Christ a vaincu le Tentateur pour nous :
« Car nous n'avons pas un grand prêtre impuissant à compatir à nos faiblesses, lui qui a été éprouvé en tout, d'une manière semblable, à l'exception du péché. » (Lettre aux Hébreux 4, 15)[57]
Les témoins anciens : qui a écrit, quand, et d'où on le sait
Comme pour tout récit évangélique, la question des auteurs et des dates se règle d'abord par les témoins anciens, ceux qui ont connu les apôtres ou leurs successeurs immédiats, bien avant les reconstructions modernes[58].
Le tableau des témoins
| Témoin | Date | Ce qu'il atteste |
|---|---|---|
| Saint Papias d'Hiérapolis | Début du IIe siècle | Marc, interprète de Pierre, a écrit exactement ce dont il se souvenait ; Matthieu a rédigé les paroles du Seigneur en langue hébraïque |
| Saint Irénée de Lyon | Vers 180 | Les quatre Évangiles : Matthieu chez les Hébreux pendant que Pierre et Paul sont à Rome, Marc d'après Pierre, Luc d'après Paul, Jean à Éphèse |
| Saint Clément d'Alexandrie | Fin du IIe siècle | Les Évangiles à généalogies (Matthieu, Luc) ont été écrits les premiers ; Marc a écrit à Rome à la demande des auditeurs de Pierre |
| Fragment de Muratori | Fin du IIe siècle | Plus ancienne liste latine des Écritures : elle reçoit les quatre Évangiles, Luc nommé troisième, Jean quatrième |
| Conciles d'Hippone (393) et de Carthage (397) | Fin du IVe siècle | Fixation du canon pour l'Église latine, quatre Évangiles inclus ; confirmé à Trente (1546) |
Les formulations de Papias, d'Irénée et de Clément sont celles que la tradition nous a transmises par Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique : Papias atteste que « Marc, devenu l'interprète de Pierre, écrivit exactement, mais non dans l'ordre, tout ce dont il se souvenait des paroles et des actes du Christ », et Irénée rapporte que « Matthieu publia son Évangile chez les Hébreux dans leur propre dialecte, pendant que Pierre et Paul prêchaient à Rome », puis Marc, Luc et Jean[59].
Datations traditionnelles
| Évangile | Datation traditionnelle | Fondement |
|---|---|---|
| Saint Matthieu | Années 50-60, avant la ruine de Jérusalem (70) | Le premier écrit, en milieu judéo-chrétien, d'après Irénée et Papias |
| Saint Marc | Années 60, à Rome | D'après la prédication de Pierre, avant son martyre (vers 64-67), d'après Papias, Irénée et Clément |
| Saint Luc | Début des années 60 | Les Actes s'arrêtent à la captivité romaine de Paul sans mentionner sa mort, ce qui place l'Évangile, qui les précède, au début de la décennie |
| Saint Jean | Fin du Ier siècle, à Éphèse | Irénée, formé par Polycarpe qui avait connu Jean, atteste la publication éphésienne |
Ces datations placent les trois récits de la tentation à une ou deux générations des événements, dans des communautés qui comptaient encore des témoins directs de la vie publique. Elles restent défendables, comme le montrera la dernière partie : les datations tardives proposées par une partie de l'exégèse contemporaine reposent sur des reconstructions hypothétiques, non sur des découvertes.
L'Église célèbre le désert : le Carême et le premier dimanche
Chaque année, l'Église entre au désert avec le Christ : « Par les quarante jours solennels du Carême, l'Église s'unit chaque année au mystère de Jésus au désert »[60]. Le Carême n'est pas d'abord un exercice de volonté, c'est une suite : quarante jours pour accompagner les quarante jours du Seigneur, avec ses armes, le jeûne, la prière et l'aumône.
Le premier dimanche de Carême met la tentation au premier plan, avec l'Évangile du combat selon le cycle liturgique : année A, le récit de saint Matthieu (Mt 4, 1-11) ; année B, la sobriété de saint Marc ; année C, le récit de saint Luc[61]. En année A, la première lecture et l'épître répondent à l'Évangile : la chute d'Adam (Gn 2-3) et le nouvel Adam (Rm 5), le diptyque exact de la théologie du désert. Ainsi, dès l'entrée en Carême, l'Église dit à ses fidèles où ils vont : au combat, avec un Vainqueur.
Les catéchumènes qui se préparent au baptême de Pâques scrutent cet Évangile de près : eux aussi, comme le Christ au sortir du Jourdain, vont recevoir la grâce puis affronter l'adversaire. Et tout au long du Carême, la sixième demande du Notre Père, « ne nous laisse pas entrer en tentation », résonne autrement quand on a contemplé le Christ tenté : c'est sa propre victoire qu'on lui demande de partager[62].
Pour nous : combattre avec les armes du Christ
L'épisode n'est pas une pièce de musée : c'est un manuel de combat. Saint Jean Chrysostome en tire cinq fruits pour le baptisé tenté : la tentation prouve qu'on est devenu plus fort, elle maintient dans l'humilité au milieu des dons reçus, elle constate devant le démon qu'on l'a vraiment quitté, elle rend plus fort que l'acier, et elle manifeste le trésor confié[63]. Autrement dit : être tenté après une grâce n'est pas un échec, c'est le signe qu'on compte désormais pour l'adversaire.
Ne pas chercher la tentation, ne pas la fuir quand l'Esprit conduit
Faut-il aller au désert chercher le combat ? Saint Thomas distingue deux sortes d'occasions : celles qui viennent de l'homme, quand on s'approche soi-même du péché en n'évitant pas l'occasion, et celles-là doivent être évitées ; et celles qui viennent du diable, qui envie ceux qui tendent vers les biens supérieurs, et celles-là ne doivent pas être évitées, car le secours de l'Esprit est plus puissant que l'assaut[64]. Le chrétien fuit les occasions volontaires (lieux, écrans, fréquentations qui le perdent) et tient bon dans les épreuves que la fidélité lui attire.
L'Écriture apprise par coeur
Jésus ne discute pas, ne raisonne pas, ne négocie pas : il oppose le verset exact, trois fois « Il est écrit »[65]. Cela suppose une mémoire fournie : le Deutéronome su par coeur, prêt pour l'heure de la faim. Le chrétien qui veut tenir au jour mauvais apprend lui aussi ses versets : la sixième demande du Notre Père chaque matin, un psaume dans la nuit, une parole du Christ contre chaque mensonge. Le diable cite l'Écriture de travers ; on ne lui répond bien qu'en la connaissant droit.
Le jeûne, bouclier du corps et de l'âme
Chrysostome insiste : c'est dans la faim, non pendant le jeûne, que le diable attaque, ce qui prouve que le jeûne est un très puissant bouclier[66]. Le Carême garde cette leçon : priver le corps pour affamer aussi les convoitises. La tentation n'est pas encore le péché : elle le devient quand on y consent, comme l'explique l'article sur la différence entre tentation et péché, et Dieu ne permet la tentation que pour un bien plus grand, comme l'explique l'article sur pourquoi Dieu permet les tentations.
Un événement vraiment arrivé
Faut-il lire ce récit comme une parabole inventée après Pâques pour dire que Jésus fut « fidèle », ou comme un fait ? L'Église tient le fait, et elle a de bonnes raisons.
D'abord l'attestation multiple et indépendante : Matthieu et Luc développent trois scènes dans un ordre partiellement différent, Marc résume en deux versets avec des détails propres (les bêtes, les anges)[67]. Trois voix, trois angles, un même combat : c'est la figure d'un événement rapporté, non d'une fable recopiée. Ensuite la cohérence du cadre : le baptême juste avant (le baptême de Jésus), la Galilée juste après, les quarante jours qui relient Moïse, Élie et Israël. Ensuite la psychologie du Tentateur : Chrysostome montre un diable perplexe, qui ne sait pas à qui il parle et tend des filets pour apprendre[68]. Un inventeur aurait fait du diable un compère qui joue son rôle ; le récit montre un adversaire réel, dans l'ignorance et la ruse.
Surtout, la foi y engage son Dieu : « nous n'avons pas un grand prêtre impuissant à compatir à nos faiblesses, lui qui a été éprouvé en tout, d'une manière semblable, à l'exception du péché »[69]. Si la tentation n'avait pas eu lieu, cette parole serait vide. Benoît XVI, dans le premier tome de Jésus de Nazareth (2007), consacre un chapitre entier aux tentations et y lit le discernement décisif entre le vrai et le faux messianisme[70].
Ce que propose l'exégèse moderne, et ses limites
Loyalement exposées, les hypothèses courantes d'une partie de l'exégèse contemporaine sont les suivantes : Matthieu et Luc auraient puisé à une source commune perdue (dite « source Q ») pour leurs trois scènes ; le récit serait un midrash, c'est-à-dire une méditation narrative tissée de versets du Deutéronome, composée après Pâques pour présenter Jésus en nouvel Israël ; la différence d'ordre entre les deux évangélistes trahirait une construction littéraire plutôt qu'un souvenir ; et l'ensemble, daté des années 80-90, refléterait les débats des communautés tardives plutôt que les jours du Jourdain[71].
Ces propositions doivent être discutées, car elles portent des fragilités de méthode.
Première limite : la source commune reste une hypothèse. Aucun manuscrit de cette source n'a jamais été retrouvé, et la reconstruction suppose déjà ce qu'elle veut prouver : que deux évangélistes n'ont pu se rencontrer ni boire à la prédication apostolique commune. Confondre une possibilité littéraire avec une preuve historique, c'est bâtir sur du vent.
Deuxième limite : le présupposé anti-miraculeux. Quand on pose d'avance qu'un jeûne de quarante jours, un duel avec le diable et des anges qui servent ne peuvent pas avoir eu lieu, on conclut nécessairement à l'invention. Mais ce point de départ n'est pas un résultat de la science, c'est une philosophie. Le lecteur catholique est en droit de le refuser : le surnaturel n'est pas une gêne, c'est le sujet.
Troisième limite : l'argument du silence et la datation circulaire. Dater Matthieu et Luc des années 80-90 parce que leurs récits seraient des compositions tardives, puis prouver qu'ils sont tardifs parce qu'on les a datés des années 80-90, c'est tourner en rond. Les témoins anciens (Papias, Irénée, Clément) placent les Évangiles bien plus tôt, à une ou deux générations des faits, et aucun parchemin découvert depuis ne les a contredits.
Quatrième limite : la différence d'ordre n'est pas une contradiction. Saint Augustin l'a réglée il y a seize siècles : on ignore lequel des deux derniers assauts vint le premier, les évangélistes ont pu suivre des ordres différents, et l'important est que les trois ont eu lieu[72]. Exiger des témoins antiques la concordance au mot près d'un procès-verbal moderne, c'est leur appliquer un standard qu'aucun récit historique ne satisfait.
Conclusion : les datations et attributions traditionnelles restent défendables, et même les plus solides. Le lecteur qui a suivi le dossier comprend pourquoi : des témoins proches des apôtres, trois récits convergents, une théologie qui suppose le fait, une liturgie qui le célèbre depuis les premiers siècles. Une partie de l'exégèse contemporaine propose autre chose ; elle propose, elle ne démontre pas.
Pour aller plus loin
L'épisode du désert s'éclaire par les pages qui l'entourent dans la vie du Christ :
- Le baptême de Jésus : l'épisode précédent, au Jourdain, où l'Esprit descend et le Père proclame.
- La vie cachée de Jésus : les trente ans de Nazareth qui précèdent le désert.
- La Nativité de Jésus et La fuite en Égypte : les commencements, déjà sous le signe du combat.
- Jésus retrouvé au Temple : à douze ans, déjà tout à l'oeuvre du Père.
- Le Notre Père : la sixième demande, « ne nous laisse pas entrer en tentation », apprise à l'école du désert.
- Le Sermon sur la montagne et Les Béatitudes : l'enseignement qui suit la victoire.
- Les Évangiles synoptiques : le dossier des relations entre Matthieu, Marc et Luc.
- Pourquoi Dieu permet les tentations et La différence entre tentation et péché : les deux dossiers spirituels voisins.
- L'agonie de Jésus à Gethsémani : le « moment fixé » où le Tentateur revient.
- Les noces de Cana : le premier signe en Galilée, après le désert.
Notes
Notes et références
Évangile selon saint Matthieu 4, 1, trad. AELF (aelf.org) : « Alors Jésus fut conduit au désert par l'Esprit pour être tenté par le diable. »
1 8Évangile selon saint Luc 4, 13, trad. AELF : « Ayant ainsi épuisé toutes les formes de tentations, le diable s'éloigna de Jésus jusqu'au moment fixé. »
2 36Évangile selon saint Marc 1, 12-13, trad. AELF : « Aussitôt l'Esprit pousse Jésus au désert et, dans le désert, il resta quarante jours, tenté par Satan. Il vivait parmi les bêtes sauvages, et les anges le servaient. »
3 5 30 67Catéchisme de l'Église catholique, n. 539, texte officiel français (vatican.va) : « Les Évangélistes indiquent le sens salvifique de cet événement mystérieux. Jésus est le nouvel Adam, resté fidèle là où le premier a succombé à la tentation. Jésus accomplit parfaitement la vocation d'Israël : contrairement à ceux qui provoquèrent jadis Dieu pendant quarante ans au désert (cf. Ps 95, 10), le Christ se révèle comme le Serviteur de Dieu totalement obéissant à la volonté divine. En cela, Jésus est vainqueur du diable : il a ligoté l'homme fort pour lui reprendre son butin (Mc 3, 27). La victoire de Jésus sur le tentateur au désert anticipe la victoire de la passion, obéissance suprême de son amour filial du Père. »
4 29 40 54 55Évangile selon saint Jean 12, 31 : le Christ annonce que le prince de ce monde « va être jeté dehors », écho johannique du combat du désert.
6Saint Augustin, De l'accord des Évangélistes, II, cité par saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIa, q. 41, a. 4 (trad. Ignispedia de l'anglais) : il n'est pas certain lequel vint le premier, des royaumes montrés ou du pinacle du Temple ; peu importe, pourvu qu'il soit clair que tout cela eut bien lieu ; les évangélistes ont pu suivre des ordres différents, car tantôt la cupidité naît de la vaine gloire, tantôt l'inverse.
7 35 72Saint Jean Chrysostome, Homélie 13 sur saint Matthieu, sur Mt 4, 1 (newadvent.org/fathers/200113.htm, trad. Ignispedia de l'anglais) : le Christ endure d'être conduit au désert pour que chaque baptisé, si après son baptême il endure de plus grandes tentations, ne s'en trouble pas comme d'une chose inattendue ; Dieu n'empêche pas les tentations, d'abord pour enseigner au baptisé qu'il est devenu plus fort, ensuite pour le garder modeste, puis pour assurer le démon de sa désertion, le rendre plus fort que l'acier et manifester le trésor confié ; le diable n'aurait pas assailli Adam sans sa grande dignité, ni Job sans son couronnement.
9 10 51 63Évangile selon saint Matthieu 4, 2, trad. AELF : « Après avoir jeûné quarante jours et quarante nuits, il eut faim. »
11Saint Jean Chrysostome, Homélie 13 sur saint Matthieu, sur Mt 4, 2 (ibid.) : le diable approche non pendant le jeûne mais dans la faim, ce qui montre combien le jeûne est un grand bien et un très puissant bouclier ; le Christ jeûne quarante jours, sans aller plus loin, comme Moïse et Élie avant lui par la puissance de Dieu, de peur que l'excès du miracle ne discrédite la vérité de son humanité.
12 38 66Évangile selon saint Matthieu 4, 3, trad. AELF : « Le tentateur s'approcha et lui dit : Si tu es Fils de Dieu, ordonne que ces pierres deviennent des pains. »
13Saint Jean Chrysostome, Homélie 13 sur saint Matthieu, sur Mt 4, 3 (ibid.) : ayant entendu la voix d'en haut et le témoignage de Jean, puis voyant cet homme affamé, le diable est perplexe, ne pouvant croire ni à un simple homme ni au Fils de Dieu ; comme devant Adam, il feint ce qui n'est pas pour apprendre ce qui est, et tisse ses filets par une question ambiguë.
14 68Évangile selon saint Matthieu 4, 4, trad. AELF : « Mais Jésus répondit : Il est écrit : L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole qui sort de la bouche de Dieu. »
15 65Livre du Deutéronome 8, 3, trad. AELF : « Il t'a fait passer par la pauvreté, il t'a fait sentir la faim, et il t'a donné à manger la manne pour que tu saches que l'homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui vient de la bouche du Seigneur. »
16Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIa, q. 41, a. 4, réponse à l'objection 1 : changer les pierres en pains pour son seul soulagement aurait été désordonné, alors qu'Israël reçut la manne faute de tout autre moyen et que le Christ nourrit les foules au désert dans la même nécessité.
17Évangile selon saint Matthieu 4, 5-6, trad. AELF : « Alors le diable l'emmène à la Ville sainte, le place au sommet du Temple et lui dit : Si tu es Fils de Dieu, jette-toi en bas ; car il est écrit : Il donnera pour toi des ordres à ses anges, et : Ils te porteront sur leurs mains, de peur que ton pied ne heurte une pierre. »
18Évangile selon saint Matthieu 4, 7, trad. AELF : « Jésus lui déclara : Il est encore écrit : Tu ne mettras pas à l'épreuve le Seigneur ton Dieu. »
19Livre du Deutéronome 6, 16, trad. AELF : « Vous ne mettrez pas le Seigneur votre Dieu à l'épreuve, comme vous l'avez fait à Massa. »
20Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIa, q. 41, a. 4, réponse à l'objection 2 : on peut chercher gloire même dans une humiliation extérieure, d'où la vaine gloire de la chute du pinacle, citant saint Augustin, Sur le Sermon sur la montagne, II, 12.
21Évangile selon saint Matthieu 4, 8-9, trad. AELF : « Le diable l'emmène encore sur une très haute montagne et lui montre tous les royaumes du monde et leur gloire. Il lui dit : Tout cela, je te le donnerai, si, tombant à mes pieds, tu te prosternes devant moi. »
22Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIa, q. 41, a. 4 : le diable tente progressivement, des fautes légères vers les plus graves, comme il tenta le premier homme ; les deux premières tentations disent « Si tu es Fils de Dieu », non la troisième, qui ne s'adresse qu'aux charnels.
23 46Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIa, q. 41, a. 4, réponse à l'objection 3 : l'ambition porte un autre danger en elle, car pour régner elle accepte de servir, citant saint Ambroise sur saint Luc 4, 5.
24Évangile selon saint Matthieu 4, 10, trad. AELF : « Alors, Jésus lui dit : Arrière, Satan ! car il est écrit : C'est le Seigneur ton Dieu que tu adoreras, à lui seul tu rendras un culte. »
25Livre du Deutéronome 6, 13, trad. AELF : « Tu craindras le Seigneur ton Dieu, tu le serviras, c'est par son nom que tu prêteras serment. »
26Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIa, q. 41, a. 4, réponse à l'objection 6 : le Christ supporte l'injure contre lui-même sans se troubler, mais chasse le diable quand il usurpe l'honneur dû à Dieu, pour nous apprendre à souffrir les injures personnelles et à ne pas même écouter celles qui visent Dieu.
27Évangile selon saint Matthieu 4, 11, trad. AELF : « Alors le diable le quitte. Et voici que des anges s'approchèrent, et ils le servaient. »
28Datation traditionnelle : années 60, à Rome, d'après la prédication de Pierre, avant le martyre de Pierre (vers 64-67) ; témoignages de Papias, Irénée et Clément.
31Évangile selon saint Luc 4, 1-2, trad. AELF : « Jésus, rempli d'Esprit Saint, quitta les bords du Jourdain ; dans l'Esprit, il fut conduit à travers le désert où, pendant quarante jours, il fut tenté par le diable. Il ne mangea rien durant ces jours-là, et, quand ce temps fut écoulé, il eut faim. »
32Évangile selon saint Luc 4, 14, trad. AELF : Jésus revient en Galilée « dans la puissance de l'Esprit ».
33Évangile selon saint Luc 4, 2, trad. AELF : « Il ne mangea rien durant ces jours-là, et, quand ce temps fut écoulé, il eut faim. »
34Moïse : Livre de l'Exode 24, 18 (quarante jours et quarante nuits sur la montagne) ; Élie : Premier livre des Rois 19, 8 (quarante jours et quarante nuits jusqu'à l'Horeb, fortifié par le pain mystérieux).
37Livre du Deutéronome 8, 2, trad. AELF : « Souviens-toi de la longue marche que tu as faite pendant quarante années dans le désert ; le Seigneur ton Dieu te l'a imposée pour te faire passer par la pauvreté ; il voulait t'éprouver et savoir ce que tu as dans le coeur : allais-tu garder ses commandements, oui ou non ? »
39Mont de la Quarantaine (Mons Quarantana médiéval, Jabal al-Quruntul arabe, la montagne des quarante), à 3 km au nord-ouest de Jéricho : premier monastère byzantin au VIe siècle au-dessus de la grotte du jeûne, monastère grec orthodoxe actuel du XIXe siècle accroché à la falaise.
41Le pape saint Léon le Grand, Sermon 1 sur le Carême, ch. 3, cité par saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIa, q. 41, a. 4 (trad. Ignispedia de l'anglais) : le Christ repoussa l'ennemi par l'autorité de la Loi et non en déployant sa puissance, pour honorer davantage notre nature humaine, puisque l'ennemi du genre humain fut vaincu non comme par Dieu, mais comme par un homme.
42 43Saint Ambroise, Commentaire sur saint Luc 4, 13, cité par saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIa, q. 41, a. 4 (trad. Ignispedia de l'anglais) : l'Écriture n'aurait pas dit que toute tentation étant achevée, le diable s'éloigna, si la matière de tous les péchés n'était contenue dans ces trois tentations, car les ressorts des tentations sont les ressorts des désirs, convoitise de la chair, espoir de gloire, avidité de puissance.
44Première lettre de saint Jean 2, 16, trad. AELF : « Tout ce qu'il y a dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux, l'arrogance de la richesse, tout cela ne vient pas du Père, mais du monde. »
45Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIa, q. 41, a. 1 (newadvent.org/summa/4041.htm) : il convenait que le Christ fût tenté, premièrement pour nous fortifier, deuxièmement pour nous avertir, troisièmement pour nous donner l'exemple, quatrièmement pour nous remplir de confiance en sa miséricorde.
47Saint Grégoire le Grand, Homélie 16 sur les Évangiles (premier dimanche de Carême), cité par saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIa, q. 41, a. 1 (newadvent.org, trad. Ignispedia de l'anglais) : original anglais « It was not unworthy of our Redeemer to wish to be tempted, who came also to be slain ; in order that by His temptations He might conquer our temptations, just as by His death He overcame our death. »
48Lettre aux Hébreux 2, 18, trad. AELF : « Et parce qu'il a souffert jusqu'au bout l'épreuve de sa Passion, il est capable de porter secours à ceux qui subissent une épreuve. »
49Saint Hilaire de Poitiers, Commentaire sur saint Matthieu, ch. 3, cité par saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIa, q. 41, a. 1 : les tentations du diable assaillent principalement ceux qui sont sanctifiés, car il désire par-dessus tout vaincre les saints.
50Saint Ambroise, Commentaire sur saint Luc 4, 1, cité par saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIa, q. 41, a. 2 (trad. Ignispedia de l'anglais) : le Christ fut conduit au désert pour provoquer le diable, car sans combat il n'y a pas de victoire ; il y dévoile le mystère de la délivrance d'Adam et montre que le diable envie ceux qui tendent vers les biens supérieurs.
52Saint Thomas d'Aquin, Somme théologique, IIIa, q. 41, a. 2 : le Christ est entré au désert comme sur un champ de bataille ; les occasions de tentation qui viennent de l'homme doivent être évitées, celles qui viennent du diable qui envie les biens supérieurs ne doivent pas l'être, car le secours de l'Esprit est plus puissant.
53 64Catéchisme de l'Église catholique, n. 540, texte officiel français (vatican.va) : « La tentation de Jésus manifeste la manière qu'a le Fils de Dieu d'être Messie, à l'opposé de celle que lui propose Satan et que les hommes (cf. Mt 16, 21-23) désirent lui attribuer. C'est pourquoi le Christ a vaincu le Tentateur pour nous : Car nous n'avons pas un grand prêtre impuissant à compatir à nos faiblesses, lui qui a été éprouvé en tout, d'une manière semblable, à l'exception du péché (He 4, 15). L'Église s'unit chaque année par les quarante jours du Grand Carême au mystère de Jésus au désert. »
56 60Lettre aux Hébreux 4, 15, trad. AELF (citée par le Catéchisme n. 540) : « Car nous n'avons pas un grand prêtre impuissant à compatir à nos faiblesses, lui qui a été éprouvé en tout, d'une manière semblable, à l'exception du péché. »
57 69Saint Irénée, Contre les hérésies, III, 1, 1, éd. Ante-Nicene Fathers I, texte anglais sur newadvent.org : Matthieu publia son Évangile chez les Hébreux pendant que Pierre et Paul prêchaient à Rome, puis Marc d'après Pierre, Luc d'après Paul, et Jean à Éphèse. Papias, cité par Eusèbe, Histoire ecclésiastique, III, 39 : Marc, interprète de Pierre, écrivit exactement tout ce dont il se souvenait. Saint Clément d'Alexandrie, cité par Eusèbe, Histoire ecclésiastique, VI, 14 : les Évangiles à généalogies furent écrits les premiers.
58 59Premier dimanche de Carême, année A : Gn 2-3 (la chute), Rm 5, 12-19 (le nouvel Adam), Mt 4, 1-11 ; année B : le récit bref de saint Marc ; année C : le récit de saint Luc (lectionnaire romain, Ordo).
61Catéchisme de l'Église catholique, n. 2846-2849 : commentaire de la sixième demande du Notre Père, « ne nous laisse pas entrer en tentation », qui renvoie au combat du Christ (cf. n. 2849).
62Benoît XVI, Jésus de Nazareth, t. I, 2007 (éd. fr. Flammarion, 2007) : chapitre consacré aux tentations, où le discernement entre le vrai et le faux messianisme est au centre.
70Hypothèses proposées par une partie de l'exégèse contemporaine : source commune perdue dite « Q » (double tradition Matthieu-Luc), midrash haggadique sur le Deutéronome, composition post-pascale tardive ; datations proposées : Marc vers 70, Matthieu et Luc vers 80-90.
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