Saint Papias de Hiérapolis (vers 60 – vers 140)

Saint Papias, évêque de Hiérapolis et Père apostolique, présenté par Irénée comme auditeur de Jean et compagnon de saint Polycarpe. De son Exposition des oracles du Seigneur, presque entièrement perdue, restent les plus anciens témoignages sur l'origine des Évangiles de Marc et de Matthieu. Sa fête est le 22 février.

Ignispedia

Saint Papias de Hiérapolis (vers 60 – vers 140) est l'un des plus anciens Pères apostoliques : un évêque de Phrygie qui touche presque de la main la génération des Apôtres. Vers 110-130, il compose une Exposition des oracles du Seigneur en cinq livres, pour recueillir et commenter ce que les premiers disciples avaient transmis du Christ. Cette œuvre est aujourd'hui presque entièrement perdue : il n'en reste que des fragments, cités par saint Irénée et surtout par l'historien Eusèbe de Césarée[1][2].

Ces quelques pages sauvées sont pourtant d'un prix immense. Papias est le premier auteur connu à nous dire comment furent écrits les Évangiles : il rapporte que Marc fut l'interprète de saint Pierre, et que Matthieu réunit d'abord les paroles du Seigneur en langue hébraïque[3][4]. Pour l'histoire du canon et pour l'apologétique de la fiabilité évangélique, ce témoignage du début du IIe siècle est un point d'appui de premier ordre. Voir La fiabilité des Évangiles et Les Évangiles synoptiques.

Cet article présente le saint lui-même : son siège de Hiérapolis, ses liens avec l'apôtre Jean et avec saint Polycarpe, la méthode de son livre perdu, son témoignage capital sur Marc et Matthieu, les traditions surprenantes qu'il recueillit, son millénarisme très débattu, et enfin son culte. Sur l'auteur qui le cite le plus volontiers, voir saint Irénée de Lyon ; sur la doctrine du règne de mille ans qu'il a contribué à répandre, voir Le millénarisme.

Qui est saint Papias de Hiérapolis ?

Un évêque de Phrygie au seuil de l'âge apostolique

Papias fut évêque de Hiérapolis, ville de Phrygie située dans la vallée du fleuve Lycos, tout près de Laodicée et de Colosses — ces communautés que saint Paul nomme dans son épître aux Colossiens[5]. C'est une région profondément marquée par la première prédication chrétienne d'Asie Mineure. Eusèbe, qui le présente parmi les hommes « illustres » de cette époque, le désigne expressément comme évêque de Hiérapolis[6].

Sa vie nous échappe presque entièrement dans le détail. On situe sa naissance vers 60-70 et sa mort vers 130-140, ce qui fait de lui un contemporain plus jeune des derniers Apôtres et un aîné de Polycarpe et d'Irénée. La date de composition de son œuvre est elle-même discutée : la Catholic Encyclopedia la place « dans sa vieillesse, disons entre 115 et 140 »[7]. Sur l'échelle des générations chrétiennes, Papias occupe donc une position charnière : il est encore assez proche des origines pour interroger ceux qui avaient connu les disciples du Seigneur, et déjà assez tardif pour les commenter par écrit.

« Auditeur de Jean, compagnon de Polycarpe »

Papias au cœur de l'Asie Mineure : Hiérapolis dans la vallée du Lycos et le réseau johannique du début du IIe siècle — infographie originale Ignispedia créée par IA.

C'est saint Irénée de Lyon qui nous offre la présentation la plus célèbre de Papias. Dans le dernier livre de son grand traité Contre les hérésies, il l'appelle d'une formule devenue classique :

« Ces choses sont attestées par écrit par Papias, auditeur de Jean et compagnon de Polycarpe, homme des temps anciens, dans le quatrième de ses livres — car il en composa cinq. » — Irénée de Lyon, Contre les hérésies V, 33, 4[8]

Trois traits ressortent de cette phrase. Papias est d'abord un « homme des temps anciens » (archaios anêr) : pour Irénée, qui écrit vers 180, il appartient déjà à un passé vénérable. Il est ensuite « compagnon de Polycarpe », l'évêque de Smyrne lui-même disciple direct de l'apôtre Jean — voir saint Polycarpe de Smyrne. Il est enfin « auditeur de Jean » : selon Irénée, Papias a personnellement entendu l'apôtre Jean.

Saint Jérôme, à la fin du IVe siècle, reprend la même tradition : dans son catalogue des écrivains ecclésiastiques, il présente Papias comme « disciple de Jean, évêque de Hiérapolis », auteur de cinq volumes intitulés Exposition des paroles du Seigneur[9]. Le Martyrologe romain, au 22 février, le décrit de même comme celui qui, « ayant entendu Jean le presbytre et ayant été compagnon de Polycarpe, exposa les paroles du Seigneur »[10].

Mais ici se glisse une difficulté que nous retrouverons plus loin : de quel Jean s'agit-il ? L'apôtre fils de Zébédée, ou un autre disciple du Seigneur nommé Jean « le presbytre » ? Irénée tranche pour l'apôtre ; Eusèbe, lecteur attentif du prologue de Papias, en doute. Le Martyrologe romain, on le voit, parle prudemment de « Jean le presbytre ». Cette question des deux Jean est l'une des énigmes les plus discutées de la critique néotestamentaire.

Une œuvre presque entièrement perdue

L'unique livre de Papias portait, en grec, le titre Logiôn kyriakôn exêgêsis — « Exposition des oracles du Seigneur », ou « Explication des sentences du Seigneur »[11][12]. Le mot grec logia ne signifie pas seulement « paroles » : il évoque des oracles, des énoncés revêtus d'autorité divine, comme l'Écriture. Le projet de Papias était donc de rassembler et d'interpréter la tradition reçue sur les actes et les enseignements du Christ.

Cette œuvre en cinq livres a disparu, sans doute au Moyen Âge. Nous n'en connaissons que ce que d'autres en ont cité : une vingtaine de fragments, dont les plus importants sont conservés par Irénée (Contre les hérésies V, 33) et par Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique (livre III, chapitre 39), véritable « porte d'entrée » de tout ce que nous savons de Papias[13][14]. D'autres bribes affleurent chez Jérôme, chez Apollinaire de Laodicée, chez Philippe de Sidè et dans des chaînes exégétiques tardives. C'est peu — mais ce peu a façonné durablement la mémoire chrétienne.

Des cinq livres aux fragments : les principaux relais anciens qui ont conservé la voix de Papias — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Cette dispersion en citations éparses pose un problème de méthode : reconstituer une œuvre disparue à partir de témoins aux intérêts très différents. Irénée, vers 180, cite Papias pour appuyer sa propre espérance millénariste et pour transmettre la formule « auditeur de Jean, compagnon de Polycarpe ». Eusèbe, vers 320-325, le cite au contraire pour discréditer cette même espérance, tout en lui empruntant l'essentiel de ce qu'il rapporte sur l'origine de Marc et de Matthieu, sur les filles de Philippe et sur les deux Jean. Jérôme, à la fin du IVe siècle, se limite à un résumé bibliographique dans son catalogue des écrivains ecclésiastiques, sans citation développée. Le tableau suivant récapitule, source par source, ce que chacun de ces quatre relais anciens nous transmet effectivement de l'œuvre perdue de Papias.

Source ancienneCe qu'elle nous transmet de Papias
Irénée, Adv. Haer. V, 33, 3-4La prophétie de la vigne millénaire ; la formule « auditeur de Jean, compagnon de Polycarpe »
Eusèbe, Hist. eccl. III, 39Le prologue de Papias ; les deux Jean ; les témoignages sur Marc et Matthieu ; les filles de Philippe ; le millénarisme
Eusèbe, Hist. eccl. III, 36Papias désigné comme évêque de Hiérapolis
Jérôme, De viris ill. 18Notice biographique ; titre et nombre des livres
Martyrologe romain, 22 févrierLa mémoire liturgique du saint

L'Exposition des oracles du Seigneur

Le prologue : la préférence pour « la voix vivante »

Le fragment le plus précieux est le prologue que cite Eusèbe. Papias y explique sa méthode : il ne s'est pas contenté de compiler des livres, il a interrogé ceux qui avaient approché les disciples du Seigneur.

« Je ne me ferai pas scrupule de mettre par écrit, pour les joindre à mes interprétations, tout ce que jadis j'ai bien appris des presbytres et dont je me suis bien souvenu, car j'étais certain de leur vérité. […] Si quelqu'un venait, ayant accompagné les presbytres, je m'informais des paroles des presbytres : ce qu'avaient dit André, ou Pierre, ou Philippe, ou Thomas, ou Jacques, ou Jean, ou Matthieu, ou tel autre des disciples du Seigneur ; et ce que disent Aristion et le presbytre Jean, disciples du Seigneur. Car je ne pensais pas tirer autant de profit du contenu des livres que de la voix vivante et persistante. » — Papias de Hiérapolis, prologue de l'Exposition, cité par Eusèbe, Histoire ecclésiastique III, 39, 3-4[15]

Cette phrase est l'un des plus anciens témoignages chrétiens sur la valeur de la tradition orale. Pour Papias, la « voix vivante et persistante » (zôsês phônês kai menousês) — la transmission de bouche à oreille, le long de la chaîne des témoins — vaut davantage qu'un texte mort sur un rouleau. On a parfois opposé cette préférence à l'autorité de l'Écriture ; c'est un contresens. Papias ne dévalorise pas les livres : il vit à un moment où les Évangiles existent déjà, mais où la mémoire des témoins directs n'est pas encore éteinte. Il fait ce que ferait tout historien sérieux : il va chercher la source la plus proche de l'événement.

Cette intuition rejoint un thème profondément catholique : la foi ne se transmet pas seulement par des textes, mais par une Tradition vivante, portée par des hommes, garantie par la succession apostolique. Papias en est l'un des premiers témoins conscients.

La méthode de Papias : recueillir la tradition reçue

La « voix vivante » : apprendre, vérifier, se souvenir et transmettre jusqu'à la mise par écrit de Papias — infographie originale Ignispedia créée par IA.

La démarche de Papias est, à sa manière, historique et critique. Il distingue deux niveaux d'informateurs. D'un côté, ce qu'avaient dit (au passé) les grands disciples désormais disparus : André, Pierre, Philippe, Thomas, Jacques, Jean, Matthieu. De l'autre, ce que disent (au présent) deux témoins encore vivants de son temps, Aristion et « le presbytre Jean »[16]. Papias ne prétend donc pas avoir tout reçu directement des Apôtres : il a surtout interrogé la génération intermédiaire, ceux qui avaient suivi les presbytres.

Cette précision est essentielle pour évaluer son autorité. Papias n'est pas un témoin oculaire du Christ ; il est un collecteur soigneux de la tradition de seconde et de troisième main, écrivant à un moment où cette tradition était encore contrôlable par des survivants. Cela explique à la fois la valeur de son témoignage sur l'origine des Évangiles et la fragilité de certaines anecdotes merveilleuses qu'il a recueillies sans toujours les filtrer.

Aristion et le presbytre Jean : l'énigme des deux Jean

En lisant attentivement ce prologue, Eusèbe remarque que le nom de Jean y revient deux fois. La première dans la liste des Apôtres (avec Pierre, Jacques, Matthieu), la seconde, « après un intervalle », parmi d'autres disciples, à côté d'Aristion. Eusèbe en tire une conclusion :

« Le premier, il le mentionne avec Pierre, Jacques, Matthieu et les autres apôtres, désignant clairement l'évangéliste ; mais l'autre Jean, il le mentionne après un intervalle et le range parmi d'autres, en dehors du nombre des apôtres. » — Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique III, 39, 5-6[17]

Il y aurait donc eu, à Éphèse et en Asie, deux Jean : l'apôtre fils de Zébédée, et un disciple distinct appelé « Jean le presbytre » (ou « l'Ancien »). Eusèbe a un intérêt à cette distinction : elle lui permet d'attribuer l'Apocalypse non pas à l'apôtre mais au presbytre, dont le millénarisme l'embarrasse moins. La question n'est toujours pas tranchée par les savants. Les positions principales :

LectureThèseConséquence
Un seul Jean (Irénée)Le « presbytre Jean » est l'apôtre lui-même, simplement nommé deux foisPapias a entendu directement l'apôtre Jean
Deux Jean (Eusèbe)Un apôtre Jean et un disciple distinct, « le presbytre »Papias dépend surtout du presbytre, non de l'apôtre
Lecture prudente moderneLe texte reste ambigu ; le titre « presbytre » désigne peut-être un disciple éminentL'autorité de Papias demeure ancienne et précieuse, sans certitude sur l'identité exacte
L'énigme des deux Jean : un même homme selon Irénée, deux figures distinctes selon Eusèbe — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Quelle que soit la solution retenue, l'essentiel demeure : Papias se situe à une ou deux générations seulement des Apôtres, dans le foyer johannique d'Asie Mineure d'où sortira aussi Polycarpe.

Papias, premier témoin de l'origine des Évangiles

Si Papias est tant cité, c'est avant tout pour deux notices qui sont les plus anciens témoignages connus sur la rédaction des Évangiles. Elles ont nourri toute la réflexion ultérieure sur le « problème synoptique ».

Le témoignage sur l'Évangile de Marc, interprète de Pierre

À propos de Marc, Papias rapporte une parole reçue du « presbytre » :

« Marc, devenu l'interprète de Pierre, a écrit avec exactitude, mais sans ordre, tout ce dont il se souvenait des paroles et des actions du Seigneur. Car il n'avait pas entendu ni accompagné le Seigneur, mais plus tard, comme je l'ai dit, il accompagna Pierre, qui donnait ses enseignements selon les besoins, sans faire une mise en ordre des paroles du Seigneur. » — Papias, cité par Eusèbe, Histoire ecclésiastique III, 39, 15[18]

Ce court paragraphe affirme plusieurs choses fortes. Marc n'a pas connu le Christ directement : il est le secrétaire et l'interprète de Pierre, dont il met par écrit la prédication. Sa fidélité est entière — « tout ce dont il se souvenait » —, mais son ordre n'est pas chronologique : il transcrit l'enseignement de Pierre tel que celui-ci l'adaptait aux besoins de ses auditeurs. Voir saint Marc l'Évangéliste.

Le témoignage sur l'Évangile de Matthieu, les logia en hébreu

À propos de Matthieu, la notice est encore plus brève — et plus débattue :

« Matthieu réunit donc en langue hébraïque les oracles [les logia], et chacun les interpréta comme il en était capable. » — Papias, cité par Eusèbe, Histoire ecclésiastique III, 39, 16[19]

Cette phrase est à l'origine de la tradition d'un « Matthieu hébreu » ou araméen : l'apôtre aurait d'abord composé une collection des paroles du Seigneur dans la langue des Juifs de Palestine, ensuite traduite en grec. Les savants discutent du sens exact de logia (recueil de sentences ? Évangile entier ?) et de hebraïdi dialektô (hébreu, araméen, ou simplement « style sémitique » ?). Mais le fait retenu est capital : très tôt, l'Église rattache le premier Évangile à l'apôtre Matthieu et à un milieu judéo-chrétien primitif.

Pourquoi ce double témoignage est capital pour l'apologétique

Marc et Matthieu selon Papias : les deux plus anciennes notices externes connues sur leur rédaction — infographie originale Ignispedia créée par IA.

L'importance de Papias pour la défense de la foi tient à un mot : l'ancienneté. Au plus tard vers 130, donc à une distance de seulement deux ou trois générations des faits, un évêque d'Asie affirme déjà :

  • que l'Évangile de Marc dérive de la prédication de Pierre, témoin oculaire ;
  • que l'Évangile de Matthieu remonte à l'apôtre Matthieu lui-même.

Ce témoignage précède d'environ deux siècles les manuscrits complets que nous possédons, et il converge avec ce que diront indépendamment Irénée, Clément d'Alexandrie et Tertullien. Pour qui veut établir que les Évangiles ne sont pas des compositions anonymes et tardives mais des textes rattachés dès l'origine aux Apôtres et à leurs interprètes, Papias est le premier maillon de la chaîne. C'est pourquoi tout dossier sérieux sur la fiabilité des Évangiles commence par lui.

Les traditions recueillies à Hiérapolis

Papias n'a pas seulement transmis des données précieuses : il a aussi recueilli des récits merveilleux qui montrent à la fois la vitalité de la mémoire chrétienne primitive et le manque d'esprit critique que lui reprochera Eusèbe.

Les filles de Philippe

Hiérapolis abritait une mémoire apostolique vivace : les filles de Philippe — l'apôtre, ou l'évangéliste l'un des Sept, la tradition hésite — s'y étaient établies et y furent ensevelies. Papias, leur contemporain, recueillit de leur bouche des traditions extraordinaires.

« Papias, leur contemporain, rapporte qu'il avait appris des filles de Philippe un récit merveilleux : … qu'un mort était ressuscité de son temps. » — d'après Eusèbe, Histoire ecclésiastique III, 39, 9[20]

Le fait que ces femmes, mentionnées dans les Actes des Apôtres comme prophétesses, aient transmis directement à Papias des souvenirs de l'âge apostolique illustre concrètement ce qu'il appelait la « voix vivante ».

Justus Barsabbas et le poison

Du même milieu, Papias tient l'histoire de Justus, surnommé Barsabbas — ce candidat qui, dans les Actes (1, 23), avait été présenté avec Matthias pour remplacer Judas :

« Il raconte un autre prodige au sujet de Justus, surnommé Barsabbas : il but un poison mortel et, par la grâce du Seigneur, n'en éprouva aucun mal. » — d'après Eusèbe, Histoire ecclésiastique III, 39, 9[21]

Le récit illustre la promesse de Marc 16, 18 (« s'ils boivent quelque poison mortel, il ne leur fera point de mal ») et nourrit l'image d'une Église primitive accompagnée de signes.

La femme accusée de nombreux péchés

Papias transmet enfin une anecdote dont la postérité a été considérable :

« Il rapporte aussi une autre histoire, celle d'une femme accusée de nombreux péchés devant le Seigneur, histoire que contient l'Évangile selon les Hébreux. » — d'après Eusèbe, Histoire ecclésiastique III, 39, 17[22]

Beaucoup d'érudits ont rapproché ce récit du célèbre épisode de la femme adultère (Jean 7, 53 – 8, 11), passage dont l'histoire textuelle est complexe. Si le rapprochement est exact, Papias serait l'un des plus anciens témoins de cette tradition évangélique. L'article ne tranche pas un point qui reste débattu ; il note seulement que, dès le début du IIe siècle, ce récit circulait dans la mémoire de l'Église.

La mort de Judas : un fragment hors norme

Une chaîne exégétique attribue encore à Papias un fragment frappant sur la mort de Judas, décrivant son corps enflé de façon monstrueuse[23]. Ce texte, conservé sous le nom d'Apollinaire de Laodicée, montre le goût de Papias pour les traditions concrètes et parfois grossières — et il a alimenté la difficile harmonisation des récits de la fin de Judas entre Matthieu 27 et Actes 1.

Papias et le millénarisme

La prophétie de la vigne aux dix mille branches

La vigne millénaire rapportée par Irénée : image ancienne d'abondance et distinction avec l'enseignement catholique — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le fragment le plus étonnant que nous ait laissé Papias concerne le règne millénaire du Christ. Irénée le cite comme une parole que « les anciens qui virent Jean » rapportaient du Seigneur :

« Les jours viendront où croîtront des vignes ayant chacune dix mille ceps, et sur chaque cep dix mille branches, et sur chaque branche dix mille rameaux, et sur chaque rameau dix mille grappes, et sur chaque grappe dix mille grains, et chaque grain pressé donnera vingt-cinq mesures de vin. » — paroles rapportées par Irénée, Contre les hérésies V, 33, 3, et attestées par écrit par Papias (V, 33, 4)[24]

Cette description d'une fertilité surnaturelle illustre une espérance très matérielle : après la résurrection, le Christ régnerait mille ans sur cette terre, dans une abondance paradisiaque. C'est le chiliasme (de chilioi, « mille ») ou millénarisme.

Le jugement sévère d'Eusèbe

Eusèbe, qui rejette fermement le millénarisme, profite de l'occasion pour rabaisser Papias :

« Il paraît avoir été d'une intelligence très bornée, autant qu'on peut en juger par ses propres paroles. » — Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique III, 39, 13[25]

Pour Eusèbe, Papias a mal compris des paroles apostoliques dites « de manière mystique et figurée », les prenant à la lettre ; pire, par son autorité d'« homme ancien », il aurait entraîné dans cette erreur des hommes aussi considérables qu'Irénée[26]. Le verdict est dur, et il a durablement coloré la réputation de Papias : on retient souvent de lui cette formule cinglante avant de retenir l'inestimable témoin des Évangiles.

Comment lire le millénarisme de Papias aujourd'hui

Il faut ici distinguer soigneusement, comme le demande la rigueur catholique. Le millénarisme matériel — l'attente d'un règne terrestre et charnel du Christ pendant mille ans avant la fin — n'a pas été retenu par l'Église. Le Catéchisme l'écarte expressément :

« La tromperie de l'Antéchrist se dessine déjà dans le monde chaque fois que l'on prétend réaliser dans l'histoire l'espérance messianique qui ne peut s'achever qu'au-delà de l'histoire par le jugement eschatologique : l'Église a rejeté cette falsification du Royaume à venir, même sous sa forme atténuée, sous le nom de millénarisme. » — Catéchisme de l'Église catholique, n° 676[27]

Mais cette mise au point doctrinale ne disqualifie pas Papias comme témoin ni comme saint. D'abord parce que son millénarisme appartient à une époque où la doctrine n'était pas encore fixée : de grands esprits comme Irénée, Justin ou Tertullien partagèrent des espérances voisines, en toute bonne foi, dans un christianisme primitif où les contours de l'eschatologie restaient ouverts. Ensuite parce que l'erreur sur un point n'efface pas la valeur d'un témoignage sur un autre : Papias se trompe sur la forme du Royaume, mais il transmet fidèlement ce qu'il a reçu sur l'origine des Évangiles. Eusèbe lui-même, tout en le moquant, ne met pas en doute ces dernières informations. On peut donc tenir à la fois que le millénarisme matériel est erroné et que Papias demeure un saint et un témoin précieux — sans illuminisme, mais sans mépris non plus. Pour le détail de la question, voir Le millénarisme.

Mort, culte et mémoire de saint Papias

Un martyre à Pergame ? Une tradition incertaine

Les circonstances de la mort de Papias restent incertaines. Une tradition tardive, consignée dans le Chronicon Paschale (Chronique pascale), affirme qu'il subit le martyre à Pergame, vers 161-165, à peu près au temps de son ami Polycarpe[28]. Mais aucune source ancienne ne confirme ce récit, et le silence d'Eusèbe — qui n'aurait pas manqué de signaler un tel martyre — invite à la prudence. La plupart des historiens estiment improbable que Papias ait vécu jusque dans les années 160 ; on retient plus volontiers une mort à Hiérapolis vers 130-140. La tradition d'un martyre demeure donc possible mais non établie, ce que l'honnêteté oblige à reconnaître.

  1. vers 60-70
    Naissance en Phrygie

    Papias naît en Asie Mineure, dans la région de Hiérapolis, au temps où vivent encore plusieurs disciples du Seigneur.

  2. fin du Ier siècle
    Au contact de la « voix vivante »

    Il interroge ceux qui ont suivi les presbytres et recueille les traditions des filles de Philippe, établies à Hiérapolis.

  3. vers 110-130
    Rédaction de l'Exposition des oracles du Seigneur

    Devenu évêque, Papias compose ses cinq livres, où figurent les notices sur Marc et Matthieu.

  4. vers 130-140
    Mort à Hiérapolis

    Date la plus probable de sa mort ; une tradition tardive la déplace à Pergame sous forme de martyre (vers 161-165), sans appui ancien.

  5. vers 180
    Cité par saint Irénée

    Irénée le nomme « auditeur de Jean, compagnon de Polycarpe, homme des temps anciens ».

  6. vers 320-325
    Recueilli par Eusèbe

    Eusèbe consacre à Papias le chapitre 39 du livre III de son Histoire ecclésiastique, source principale de tout ce que nous savons de lui.

La fête du 22 février

Le site antique de Hiérapolis, siège épiscopal de Papias — photographie de Bernard Gagnon, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

L'Église honore saint Papias le 22 février. Le Martyrologe romain le commémore comme l'évêque de Hiérapolis qui, « ayant entendu Jean le presbytre et ayant été compagnon de Polycarpe, exposa les paroles du Seigneur »[29]. Les calendriers orthodoxes l'honorent également un 22 février — au calendrier julien : le calendrier russe l'inscrit au 22 février ancien style[30]. Cette persistance liturgique, à travers les siècles, dit assez que la mémoire de l'Église a retenu le témoin bien plus que la moquerie d'Eusèbe sur son « intelligence bornée ».

Papias dans la mémoire de l'Église

Le destin de Papias est singulier : un homme dont l'œuvre a presque entièrement disparu, dont la doctrine eschatologique a été écartée, et qui reste pourtant incontournable. On le cite dans toute introduction critique aux Évangiles ; on le discute dans tout débat sur l'auteur du quatrième Évangile et de l'Apocalypse ; on le vénère au calendrier des saints. C'est que Papias incarne, mieux que personne, un moment unique : celui où la tradition orale et la tradition écrite se touchent encore, où un évêque de Phrygie peut écrire « j'ai appris des presbytres » en sachant que ses lecteurs comprendront de quelle proximité il parle.

Ce que saint Papias nous laisse

Au terme de ce parcours, la figure de Papias se précise. Il n'est ni un grand théologien comme Irénée, ni un martyr éclatant comme Polycarpe ou les confesseurs de la première Église. Il est quelque chose de plus discret et de non moins nécessaire : un gardien de la mémoire. À l'heure où les derniers témoins disparaissaient, il a pris la plume pour fixer ce qu'il avait entendu, persuadé que rien de ce qui touche le Seigneur ne devait se perdre.

De lui, l'Église retient trois leçons. D'abord la valeur de la tradition vivante : la foi se reçoit, elle se transmet de personne à personne, et non d'un simple texte isolé. Ensuite la fidélité humble : Papias n'invente pas, il recueille ; il se trompe sur le Royaume, mais il ne falsifie pas ce qu'il a reçu. Enfin la patience de Dieu envers ses témoins imparfaits : un homme qu'Eusèbe jugeait « de petite intelligence » est aujourd'hui cité dans toutes les universités du monde comme le premier à nous avoir dit comment naquirent les Évangiles. La Providence se sert volontiers des petits.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, livre III, ch. 39, § 3-4 : prologue de l'Exposition des oracles du Seigneur de Papias ; méthode d'enquête auprès des presbytres ; liste des disciples (André, Pierre, Philippe, Thomas, Jacques, Jean, Matthieu) ; mention d'Aristion et du presbytre Jean ; primauté de « la voix vivante et persistante » (zôsês phônês kai menousês) sur le contenu des livres. Trad. de référence : NPNF, série II, vol. I (Wikisource) ; éd. critique Sources chrétiennes n° 31 (G. Bardy).

    1 13 15 16
  2. Irénée de Lyon, Contre les hérésies (Adversus Haereses) V, 33, 3-4 : prophétie de la vigne et du froment de l'abondance millénaire, rapportée par « les anciens qui virent Jean, le disciple du Seigneur » ; Irénée précise que ces choses « sont attestées par écrit par Papias, auditeur de Jean et compagnon de Polycarpe, homme des temps anciens (archaios anêr), dans le quatrième de ses livres — car il en composa cinq ». Trad. ANF vol. 1 / New Advent, fathers/0103533.htm ; éd. Sources chrétiennes (livre V, A. Rousseau et al.).

    2 8 14 24
  3. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique III, 39, 15 : citation par Papias d'une parole « du presbytre » : Marc, devenu l'interprète (hermêneutês) de Pierre, a écrit avec exactitude mais sans ordre les paroles et actions du Seigneur, d'après la prédication de Pierre adaptée aux besoins des auditeurs. NPNF II/I.

    3 18
  4. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique III, 39, 16 : « Matthieu réunit en langue hébraïque les logia [les oracles], et chacun les interpréta comme il en était capable. » Source de la tradition d'un Matthieu hébreu/araméen primitif. NPNF II/I.

    4 19
  5. Catholic Encyclopedia, article « Papias » (newadvent.org/cathen/11457c.htm) : Papias évêque de Hiérapolis (vallée du Lycos en Phrygie, près de Laodicée et de Colosses) ; œuvre Logiôn kyriakôn exêgêsis en cinq livres, écrite « dans sa vieillesse, entre 115 et 140 environ », presque entièrement perdue ; logia à entendre au sens d'« oracles divins » ; informations reçues des filles de Philippe ; millénarisme et jugement sévère d'Eusèbe.

    5 7 11
  6. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique III, 36, 1-2 : Papias désigné comme évêque de Hiérapolis, contemporain de Polycarpe, à l'époque d'Ignace d'Antioche. NPNF II/I.

    6
  7. Jérôme, De viris illustribus (Les hommes illustres), ch. 18 : notice sur Papias, « disciple de Jean, évêque de Hiérapolis en Asie », auteur de cinq volumes intitulés Explication des paroles du Seigneur (Explanatio sermonum Domini) ; Jérôme reprend la tradition de son lien avec Jean et signale son millénarisme. Trad. NPNF II/III ; New Advent, fathers/2708.htm.

    9 12
  8. Martyrologe romain, 22 février : mémoire de saint Papias, évêque de Hiérapolis, qui « ayant entendu Jean le presbytre et ayant été compagnon de Polycarpe, exposa les paroles du Seigneur » en cinq livres.

    10 29
  9. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique III, 39, 5-6 : Eusèbe observe que le nom de Jean revient deux fois dans le prologue de Papias et distingue l'apôtre Jean « l'évangéliste » d'un second Jean, « le presbytre », rangé hors du nombre des apôtres — base de l'hypothèse des « deux Jean » et de l'attribution de l'Apocalypse au presbytre. NPNF II/I.

    17
  10. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique III, 39, 9 : Papias, contemporain des filles de Philippe établies à Hiérapolis, tient d'elles le récit d'une résurrection survenue de leur temps, ainsi que le prodige de Justus surnommé Barsabbas (cf. Ac 1, 23), qui but un poison mortel sans subir aucun mal. NPNF II/I.

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  11. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique III, 39, 17 : Papias rapporte l'histoire d'une femme accusée de nombreux péchés devant le Seigneur, contenue dans l'Évangile selon les Hébreux. Rapprochement débattu avec la péricope de la femme adultère (Jn 7, 53 – 8, 11). NPNF II/I.

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  12. Fragments de Papias rassemblés dans les éditions des Pères apostoliques — notamment M. W. Holmes, The Apostolic Fathers: Greek Texts and English Translations, 3e éd., Baker Academic, 2007 ; et J. B. Lightfoot / J. R. Harmer. Y figurent, outre les extraits d'Eusèbe et d'Irénée, le fragment sur la mort de Judas (conservé sous le nom d'Apollinaire de Laodicée) et divers témoignages de Philippe de Sidè et de chaînes exégétiques tardives.

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  13. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique III, 39, 11-13 : Eusèbe juge Papias « d'une intelligence très bornée » (sphodra smikros ton noun) à cause de son millénarisme — un règne corporel du Christ de mille ans sur la terre après la résurrection — qu'il aurait tiré d'une lecture trop littérale de paroles apostoliques dites « de manière figurée », entraînant à sa suite Irénée et d'autres. NPNF II/I.

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  14. Catéchisme de l'Église catholique, n° 676 : l'Église a rejeté le millénarisme, « même sous sa forme atténuée », comme une falsification du Royaume à venir prétendant le réaliser dans l'histoire. Texte de référence vatican.va.

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  15. Chronicon Paschale (Chronique pascale, VIIe siècle) : mention tardive du martyre de Papias à Pergame, daté vers 161-165, « en même temps » que Polycarpe. Tradition non confirmée par les sources anciennes ; le silence d'Eusèbe et la chronologie rendent ce martyre incertain, et la plupart des historiens retiennent une mort à Hiérapolis vers 130-140.

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  16. Calendrier orthodoxe russe (Pravoslavie.ru, Orthodox Calendar) : au 22 février (ancien style) est inscrit « St. Papius of Hierapolis (2nd c.) », parmi les saints anciens honorés à cette date (http://orthochristian.com/calendar/20190222.html).

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