Saint Polycarpe de Smyrne (vers 69 – 155) est l'un des tout premiers Pères apostoliques : un chrétien qui a personnellement connu les apôtres, et singulièrement saint Jean, dont il fut le disciple. Établi évêque de Smyrne — l'une des grandes Églises d'Asie Mineure — il a vécu assez longtemps pour transmettre la foi reçue des témoins oculaires du Christ à la génération suivante, en particulier à saint Irénée de Lyon, qui l'écouta dans son enfance et n'oublia jamais sa voix.
Polycarpe n'est pas un théoricien : c'est un pasteur et un gardien de la Tradition. Lorsque les premières grandes hérésies — la gnose, puis le marcionisme — tentent de détourner les fidèles, il oppose la foi simple reçue des apôtres. La tradition lui prête cette réplique cinglante à l'hérésiarque Marcion : « Je te reconnais, le premier-né de Satan »[1]. Vers 154-155, déjà très âgé, il se rend à Rome pour discuter avec le pape Anicet de la date de Pâques : les deux hommes ne s'accordent pas, mais se séparent en paix, Anicet laissant par déférence Polycarpe célébrer l'Eucharistie dans son église[2].
Sa mort scelle sa vie. Le Martyre de Polycarpe, lettre envoyée par l'Église de Smyrne, est le plus ancien récit conservé d'un martyre chrétien en dehors du Nouveau Testament[3]. On y lit comment le vieil évêque, sommé de renier le Christ, répond qu'il l'a servi quatre-vingt-six ans sans jamais en avoir reçu de mal[4], puis meurt sur le bûcher, transpercé d'un poignard quand les flammes l'épargnent[5].
Cet article présente le saint lui-même : ses origines, sa formation auprès de l'apôtre Jean, son épiscopat à Smyrne, sa lettre aux Philippiens, son combat doctrinal, son voyage romain et son martyre, jusqu'à son culte. Pour son grand disciple, voir Saint Irénée de Lyon ; pour son ami martyr, voir Saint Ignace d'Antioche ; pour le pape qu'il rencontra, voir le pape saint Anicet ; pour les courants qu'il combat, voir Les hérésies des premiers siècles.
Qui est saint Polycarpe de Smyrne ?
Un maillon vivant de la chaîne apostolique
Polycarpe occupe une place rare dans l'histoire chrétienne : il est l'un des derniers hommes à avoir touché de la main la génération des apôtres et l'un des premiers dont les paroles et les actes nous soient rapportés en détail. Irénée, qui fut son auditeur, le présente comme un témoin de premier rang :
« Polycarpe, lui, ne fut pas seulement instruit par les apôtres et n'a pas seulement vécu avec un grand nombre de ceux qui avaient vu le Seigneur : il fut encore établi par les apôtres, pour l'Asie, évêque dans l'Église de Smyrne. » — Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 3, 4[6]
Ce témoignage est capital. Il fait de Polycarpe un pont entre deux mondes : derrière lui, les apôtres et les premiers disciples ; devant lui, l'Église du IIᵉ siècle qui doit transmettre la foi sans les fondateurs. Polycarpe est précisément ce relais. Par lui, la prédication reçue de saint Jean passe à Irénée, et d'Irénée à toute la grande tradition théologique. C'est pourquoi les Pères ne le citent jamais comme un simple ancien : ils le citent comme une autorité de continuité, un homme qui pouvait dire ce que les apôtres avaient réellement enseigné.
Le sens de son nom et de sa cité
Le nom grec Polykarpos signifie « aux fruits abondants », « très fécond ». La providence semble avoir voulu que ce nom corresponde à sa mission : longue vie, fécondité spirituelle, postérité durable par ses disciples. Il est l'évêque de Smyrne, l'une des sept Églises d'Asie auxquelles s'adresse l'Apocalypse — précisément celle à qui le Christ promet : « Sois fidèle jusqu'à la mort, et je te donnerai la couronne de vie » (Apocalypse 2, 10)[7]. On peut y lire, en esprit, comme une annonce du destin de Polycarpe, fidèle jusqu'au martyre : la coïncidence a frappé les lecteurs.
Smyrne au IIᵉ siècle : une Église entre apôtres et persécution
La cité de Smyrne
Smyrne — l'actuelle Izmir, sur la côte égéenne de la Turquie — était au IIᵉ siècle une grande cité portuaire de la province romaine d'Asie, riche, lettrée, fière de son culte impérial. Pour les chrétiens, cette splendeur avait un revers : le culte de l'empereur y était particulièrement vivace, et le refus chrétien de « jurer par la fortune de César » y était ressenti comme une menace civique. C'est dans ce contexte que Polycarpe exerce un long épiscopat, et c'est là qu'il mourra, sous la pression d'une foule réclamant son sang[8].
L'Église d'Asie et l'héritage de saint Jean
L'Asie Mineure était imprégnée de la mémoire de saint Jean, qui, selon la tradition, avait fini ses jours à Éphèse. Plusieurs figures de cette région se rattachent à l'apôtre : Polycarpe à Smyrne, Papias à Hiérapolis[9], plus tard Méliton à Sardes[10]. Cette « école johannique » d'Asie se distinguera notamment par sa manière de fixer la date de Pâques — la question même qui conduira Polycarpe à Rome. Sur les autres témoins de cette région, voir Saint Papias et Saint Méliton de Sardes.
Le disciple de l'apôtre Jean
Le témoignage d'Irénée : un souvenir d'enfance
La preuve la plus émouvante du lien de Polycarpe avec les apôtres vient d'Irénée. Devenu évêque de Lyon, celui-ci écrit à un ancien condisciple, Florinus, qui dérivait vers la gnose, pour le rappeler à l'enseignement reçu de leur maître commun. Il décrit alors, avec une précision saisissante, ce qu'enfant il avait vu et entendu :
« Je pourrais dire jusqu'à l'endroit où le bienheureux Polycarpe s'asseyait pour parler, ses allées et venues, sa manière de vivre, son aspect physique, les entretiens qu'il tenait devant la foule, comment il rapportait ses relations avec Jean et avec les autres qui avaient vu le Seigneur, comment il redisait leurs paroles. » — Saint Irénée de Lyon, Lettre à Florinus, citée par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, V, 20[11]
Irénée ajoute que ces souvenirs d'enfance sont restés en lui plus vifs que les événements récents, « car ce qu'on apprend dès l'enfance grandit avec l'âme et se confond avec elle »[12]. Ce passage est l'un des plus précieux de toute la littérature chrétienne ancienne : il nous donne un portrait vivant de Polycarpe, vieil évêque enseignant assis, transmettant non des spéculations mais ce que les témoins oculaires du Christ lui avaient dit.
« Polycarpe rapportait tout en accord avec les Écritures »
Irénée souligne un trait décisif : la prédication de Polycarpe était entièrement conforme à l'Écriture[13]. Le vieil évêque ne se prévalait pas d'une révélation secrète ou d'une « connaissance » réservée — l'argument même des gnostiques — mais transmettait fidèlement ce qu'il avait reçu, en harmonie avec les écrits apostoliques. C'est là tout le sens de son autorité : non l'originalité, mais la fidélité. Là où les hérésies se réclamaient de traditions cachées, Polycarpe incarnait la tradition publique, vérifiable, reçue de maîtres connus et transmise ouvertement.
Polycarpe et saint Ignace d'Antioche
Une lettre sur la route du martyre
Vers 107-110, saint Ignace d'Antioche, conduit enchaîné à Rome pour y être livré aux bêtes, traverse l'Asie Mineure. Il rencontre Polycarpe à Smyrne et lui adresse ensuite une lettre — l'Épître à Polycarpe — où il l'exhorte à porter le poids de sa charge épiscopale avec fermeté et douceur :
« Que rien ne se fasse sans ton avis, et toi, ne fais rien sans l'avis de Dieu. Tiens ferme, comme l'enclume sous les coups. Le propre d'un grand athlète est d'être frappé et de vaincre. » — Saint Ignace d'Antioche, Épître à Polycarpe, 3-4[14]
Cette lettre montre que Polycarpe, encore relativement jeune, était déjà reconnu comme un évêque de poids, capable de soutenir l'Église pendant que les apôtres et leurs premiers successeurs disparaissaient. Sur la figure d'Ignace, voir Saint Ignace d'Antioche.
Polycarpe, gardien et transmetteur des lettres d'Ignace
Polycarpe rendit à l'Église un service inestimable : il rassembla et transmit les lettres d'Ignace. Il l'écrit lui-même aux Philippiens, qui les lui avaient demandées :
« Les lettres d'Ignace qu'il nous a envoyées, et toutes les autres que nous avions chez nous, nous vous les faisons parvenir comme vous l'avez demandé : elles sont jointes à cette lettre. Vous y trouverez un grand profit, car elles traitent de la foi, de la patience et de tout ce qui édifie dans le Seigneur. » — Saint Polycarpe, Épître aux Philippiens, 13[15]
Sans ce geste, une grande partie du précieux corpus ignacien aurait pu se perdre. Polycarpe est ainsi, très concrètement, l'un des premiers artisans de la transmission des textes chrétiens primitifs.
L'Épître aux Philippiens
Une seule lettre conservée, à l'authenticité solide
De toute la correspondance de Polycarpe, une unique lettre nous est parvenue : son Épître aux Philippiens. Elle répond à l'Église de Philippes, qui lui avait écrit après le passage d'Ignace. Son authenticité est solidement attestée : Irénée la mentionne comme une lettre « tout à fait remarquable » d'où l'on peut apprendre « le caractère de sa foi et la prédication de la vérité »[16]. Elle s'ouvre sur une salutation pastorale typique des premiers chrétiens :
« Polycarpe et les presbytres qui sont avec lui, à l'Église de Dieu qui séjourne à Philippes : que la miséricorde et la paix vous soient données en abondance, de la part du Dieu tout-puissant et de Jésus-Christ notre Sauveur. » — Saint Polycarpe, Épître aux Philippiens, salutation[17]
Une spiritualité de la justice, de la prière et de la persévérance
La lettre n'est pas un traité : c'est une exhortation morale et pastorale, dense en citations bibliques. Polycarpe y rappelle les devoirs de chacun — époux, veuves, diacres, jeunes gens, presbytres — dans un esprit de justice évangélique. Il met en garde contre l'attachement à l'argent :
« L'amour de l'argent est le principe de tous les maux. Sachant donc que nous n'avons rien apporté en ce monde et que nous n'en pouvons rien emporter, armons-nous des armes de la justice. » — Saint Polycarpe, Épître aux Philippiens, 4[18]
Il invite à « veiller dans la prière et persévérer dans le jeûne »[19], et donne des veuves une image qui marqua la tradition : elles sont « l'autel de Dieu », c'est-à-dire des consacrées dont la prière monte sans cesse[20]. Toute la lettre respire une piété sobre, biblique et communautaire, sans spéculation, tournée vers la sainteté concrète.
Un témoin précoce du Nouveau Testament
L'Épître aux Philippiens a une valeur historique considérable pour la formation du canon des Écritures : en quelques pages, Polycarpe cite ou fait écho à une grande partie du Nouveau Testament. Dès le milieu du IIᵉ siècle, ces textes fonctionnent déjà comme une autorité reçue dans l'Église. Le tableau ci-dessous donne un aperçu des sources que Polycarpe mobilise.
| Source citée ou évoquée | Exemple dans l'Épître | Ce que cela montre |
|---|---|---|
| Évangiles (Matthieu, Luc) | « Ne jugez pas, afin de ne pas être jugés » (chap. 2) | Les paroles du Seigneur font autorité |
| 1ʳᵉ aux Corinthiens, Éphésiens | exhortations sur la justice et la charité | Paul est lu comme Écriture |
| 1ʳᵉ à Timothée | « l'amour de l'argent, racine de tous les maux » (chap. 4) | Les épîtres pastorales circulent déjà |
| 1ʳᵉ de Pierre | thèmes de la souffrance et de l'espérance | Le corpus apostolique est largement reçu |
| Ancien Testament (Isaïe 52, 5) | rappel sur le nom de Dieu blasphémé | Continuité avec l'Écriture juive |
Pour Polycarpe, ces écrits ne sont pas des nouveautés à discuter : ce sont les paroles reçues, qu'il transmet comme la règle de la foi et de la conduite.
Le gardien de la foi contre les hérésies
Marcion, « le premier-né de Satan »
Au IIᵉ siècle, l'Église affronte des courants qui dénaturent l'Évangile : la gnose, qui prétend offrir un savoir caché réservé à une élite, et le marcionisme, qui rejette l'Ancien Testament et oppose le Dieu créateur au Père de Jésus. Polycarpe, gardien de la foi apostolique, leur oppose un refus net. Irénée rapporte une rencontre devenue célèbre :
« Polycarpe lui-même, un jour que Marcion se présentait à lui et lui disait : "Reconnais-nous", répondit : "Je te reconnais, oui, je reconnais le premier-né de Satan." » — Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 3, 4[21]
La réplique, rude pour notre sensibilité, traduit la gravité du danger : pour Polycarpe, falsifier l'Évangile n'est pas une variante d'opinion, mais une trahison de la vérité reçue du Christ. Sur ces courants, voir Les hérésies des premiers siècles.
Le voyage à Rome et la rencontre avec le pape Anicet
Vers 154-155, déjà très âgé, Polycarpe entreprend le long voyage jusqu'à Rome. Irénée précise qu'il y « ramena à l'Église de Dieu un grand nombre » de fidèles séduits par les hérétiques[22]. Mais le motif principal de sa venue était une question de discipline : la date de la fête de Pâques. C'est l'occasion d'une rencontre exemplaire entre l'évêque d'Asie et le pape Anicet. Sur ce pontife, voir le pape saint Anicet.
La controverse pascale : un désaccord dans la paix
Les Églises d'Asie, fidèles à l'usage hérité de saint Jean, célébraient la Pâque le 14 du mois de Nisan, jour de la Pâque juive, quel que soit le jour de la semaine — d'où leur nom de quartodécimans (« du quatorzième »). Rome préférait la célébrer le dimanche suivant. Polycarpe et Anicet discutèrent sans parvenir à un accord — mais leur désaccord resta fraternel, modèle de communion dans la diversité des usages :
« Anicet ne put persuader Polycarpe de ne pas observer ce qu'il avait toujours observé avec Jean, le disciple de notre Seigneur, et les autres apôtres qu'il avait fréquentés ; et Polycarpe ne put persuader Anicet de l'observer. […] Anicet concéda à Polycarpe de célébrer l'Eucharistie dans son église, manifestement par déférence, et ils se séparèrent en paix. » — Saint Irénée de Lyon, Lettre au pape Victor, citée par Eusèbe, Histoire ecclésiastique, V, 24[23]
Irénée rapportera cet épisode des décennies plus tard, lorsqu'une nouvelle crise pascale, sous le pape Victor Ier, menacera de rompre la communion : l'exemple de Polycarpe et d'Anicet devient alors un argument de paix. Le vieux martyr de Smyrne enseigne ainsi, jusque dans une querelle de calendrier, que l'unité de la charité prime sur l'uniformité des usages.
Le martyre de saint Polycarpe (vers 155)
Le plus ancien récit de martyre conservé
La mort de Polycarpe nous est connue par un document exceptionnel : le Martyre de Polycarpe, lettre adressée par l'Église de Smyrne à l'Église de Philomélion et destinée à circuler parmi les communautés[24]. C'est le plus ancien récit de martyre chrétien que nous possédions en dehors du Nouveau Testament, et il fixe pour des siècles le modèle du genre : un martyre vécu « selon l'Évangile », à l'imitation du Christ. Le texte insiste d'ailleurs sur cette ressemblance : comme le Seigneur, Polycarpe est trahi, attend son heure, et meurt avec une sérénité qui frappe les témoins.
L'arrestation et la sérénité du vieil évêque
Recherché lors d'une persécution, Polycarpe accepte d'abord de se retirer dans une ferme des environs, conformément à la prudence évangélique, puis, lorsqu'on le découvre, il renonce à fuir et fait servir à manger à ceux qui sont venus l'arrêter, demandant seulement une heure de prière[25]. Conduit dans le stade, il est sommé par le proconsul de jurer par la fortune de César et de maudire le Christ. Sa réponse est restée l'une des paroles les plus célèbres de l'Église ancienne :
« Voilà quatre-vingt-six ans que je le sers, et il ne m'a fait aucun tort : comment pourrais-je blasphémer mon Roi qui m'a sauvé ? » — Saint Polycarpe, dans le Martyre de Polycarpe, 9[26]
Ces « quatre-vingt-six ans » sont la principale donnée chronologique de sa vie : selon qu'on les compte depuis sa naissance ou depuis son baptême, ils situent celle-là vers 69-70.
« À bas les athées ! » : le retournement du proconsul
Le dialogue avec le magistrat est rapporté avec une vivacité presque théâtrale. Le proconsul presse Polycarpe de crier « À bas les athées ! » — les chrétiens étant accusés d'« athéisme » pour leur refus des dieux civiques. Polycarpe parcourt alors du regard la foule païenne du stade, et c'est elle qu'il désigne :
« Alors, regardant toute la foule des païens entassés dans le stade, il agita la main vers eux et dit, en gémissant et levant les yeux au ciel : "À bas les athées !" » — Martyre de Polycarpe, 9[27]
Le retournement est saisissant : ce ne sont pas les chrétiens, adorateurs du vrai Dieu, qui sont sans Dieu, mais bien la foule idolâtre. Sommé de renier le Christ, Polycarpe refuse jusqu'au bout, prêt à expliquer paisiblement sa foi mais non à la trahir.
Le bûcher, la voûte de feu et le coup de poignard
Condamné au feu, Polycarpe est dressé sur le bûcher. Le récit rapporte un prodige : les flammes, au lieu de le consumer, s'écartent en formant comme une voûte autour de lui, et une odeur suave se répand :
« Le feu, prenant la forme d'une voûte, telle la voile d'un navire gonflée par le vent, entoura comme d'un rempart le corps du martyr ; et lui, au milieu, était non comme une chair qui brûle, mais comme un pain qui cuit. Nous perçûmes même un parfum, comme celui de l'encens ou de quelque autre aromate précieux. » — Martyre de Polycarpe, 15[28]
Voyant que le feu ne l'atteint pas, le bourreau l'achève au poignard :
« Ils ordonnèrent au bourreau de s'approcher et de le percer de son glaive. Quand il l'eut fait, il sortit une telle quantité de sang que le feu en fut éteint. » — Martyre de Polycarpe, 16[29]
Les chrétiens recueillent ensuite ses ossements, « plus précieux que les pierres de grand prix et plus éprouvés que l'or », pour célébrer chaque année l'anniversaire de son martyre — l'un des premiers témoignages du culte des reliques et des anniversaires de martyrs[30].
La date du martyre : un débat historique
La date exacte de la mort de Polycarpe est discutée. Le Martyre la situe « le deuxième jour du mois Xanthikos », un « grand sabbat », sous le proconsulat de Statius Quadratus[31]. Le proconsulat de Quadratus se laisse dater vers 153-156, ce qui place le martyre autour de 155-156 — date aujourd'hui la plus communément retenue. Eusèbe de Césarée, dans sa Chronique, le situe plus tard, vers 166-167. Le tableau résume les deux hypothèses.
| Hypothèse | Date proposée | Fondement principal | Statut |
|---|---|---|---|
| Datation « haute » | vers 155-156 | proconsulat de Statius Quadratus daté vers 153-156 | la plus retenue aujourd'hui |
| Datation « basse » | vers 166-167 | chronologie d'Eusèbe de Césarée | minoritaire, défendue par certains |
Quelle que soit l'année exacte, l'essentiel demeure : Polycarpe meurt très âgé, après avoir servi le Christ pendant quatre-vingt-six ans, en pleine fidélité à la foi reçue des apôtres.
La spiritualité de saint Polycarpe
Servir le Christ comme un Roi
Toute la spiritualité de Polycarpe tient dans sa parole du stade : « Voilà quatre-vingt-six ans que je le sers. » Le Christ y est nommé Roi et Sauveur ; le chrétien est son serviteur fidèle, lié par une fidélité de toute une vie. Cette piété n'a rien de spéculatif : elle est faite d'attachement personnel au Seigneur, de constance et de gratitude. Polycarpe ne raisonne pas sur le martyre, il l'accomplit, comme un service ultime rendu à celui qui l'a sauvé.
Le martyre « selon l'Évangile »
Le récit de Smyrne prend soin de présenter la mort de Polycarpe comme un martyre conforme à l'Évangile, accordé à la volonté de Dieu et non recherché par bravade : le texte critique même ceux qui se livrent d'eux-mêmes à la persécution[32]. Le vrai martyre n'est pas un suicide héroïque, mais une fidélité jusqu'au bout quand l'épreuve survient, à l'imitation du Christ qui attendit son heure. Polycarpe devient ainsi un modèle équilibré : ni fuite lâche, ni provocation, mais abandon confiant à la Providence. C'est cette mesure qui fera de son récit la référence des générations suivantes.
Une foi reçue, transmise, scellée
La sainteté de Polycarpe est celle d'un transmetteur : il a reçu la foi des apôtres, l'a gardée pure contre les hérésies, l'a transmise à des disciples comme Irénée, et l'a finalement scellée de son sang. Recevoir, garder, transmettre, sceller : ce mouvement résume sa vie et trace, pour toute l'Église, le chemin ordinaire de la fidélité chrétienne. C'est en ce sens qu'il est, plus encore que par sa doctrine, un maître de continuité.
Le culte de saint Polycarpe
Reliques et anniversaire du martyre
Le Martyre de Polycarpe témoigne d'une pratique déjà établie au IIᵉ siècle : recueillir les reliques du martyr et célébrer chaque année, au lieu de sa sépulture, l'anniversaire de sa mort comme un « jour de naissance » (dies natalis) au ciel[33]. C'est l'une des plus anciennes attestations explicites du culte des saints dans l'Église, soigneusement distingué de l'adoration due à Dieu seul : les chrétiens de Smyrne précisent qu'ils adorent le Christ, mais aiment et honorent les martyrs comme ses disciples et imitateurs[34].
Fête liturgique et mémoire
Saint Polycarpe est honoré le 23 février dans le calendrier romain, jour repris par la plupart des Églises d'Orient. Saint Jérôme, dans son De viris illustribus, le compte parmi les écrivains ecclésiastiques et résume sa vie : disciple de Jean, évêque de Smyrne, voyageur jusqu'à Rome sous Anicet, adversaire des hérétiques, martyr sous Marc Aurèle[35]. Sa mémoire est restée attachée à la ville de Smyrne, dont il demeure le grand patron chrétien.
Polycarpe → Irénée → la Tradition
L'héritage le plus durable de Polycarpe n'est pas un livre, mais une chaîne de témoins. Par lui, la prédication de l'apôtre Jean passe à Irénée de Lyon, qui en fera l'argument central de son combat contre la gnose : la vraie doctrine est celle qui se transmet publiquement, d'évêque en évêque, depuis les apôtres. Polycarpe est le maillon décisif de cette démonstration. Quand Irénée écrit que l'on peut nommer ceux « que les apôtres ont établis évêques dans les Églises, et leurs successeurs jusqu'à nous », il pense d'abord à son maître de Smyrne. Sur ce disciple et son œuvre, voir Saint Irénée de Lyon.
Pour aller plus loin
- Saint Irénée de Lyon — le grand disciple de Polycarpe, qui transmit son témoignage et combattit la gnose.
- Saint Ignace d'Antioche — l'évêque martyr qui écrivit à Polycarpe sur la route de Rome.
- Le pape saint Anicet — le pontife romain rencontré par Polycarpe lors de la controverse pascale.
- Les hérésies des premiers siècles — la gnose et le marcionisme, adversaires de Polycarpe.
- Saint Papias et Saint Méliton de Sardes — les autres grands témoins de l'Asie chrétienne.
- Saint Justin Martyr — l'apologiste contemporain, martyr lui aussi au IIᵉ siècle.
Notes et références
Irénée de Lyon, Contre les hérésies (Adversus Haereses), III, 3, 4 : Polycarpe « instruit par les apôtres », « établi par les apôtres pour l'Asie évêque dans l'Église de Smyrne » ; il a connu Jean ; réplique à Marcion (« le premier-né de Satan ») ; venue à Rome sous Anicet, conversion de nombreux hérétiques ; mention de l'Épître aux Philippiens, lettre « tout à fait remarquable ». Éd. Sources chrétiennes (A. Rousseau et al.) ; trad. anglaise New Advent / Ante-Nicene Fathers vol. 1, fathers/0103303.htm.
1 6 16 21 22Irénée de Lyon, Lettre au pape Victor, citée par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, V, 24, 16-17 : rencontre de Polycarpe et du pape Anicet à Rome ; désaccord sur la date de Pâques sans rupture ; ni l'un ni l'autre ne se convainc ; Anicet concède à Polycarpe de célébrer l'Eucharistie dans son église « par déférence » ; ils se séparent « en paix ». Trad. NPNF série 2, vol. 1.
2 23Martyre de Polycarpe (Martyrium Polycarpi), salutation : lettre de « l'Église de Dieu qui séjourne à Smyrne à l'Église de Dieu qui séjourne à Philomélion » et à toutes les communautés. Rédigé vers 155-160, c'est le plus ancien récit de martyre chrétien hors Nouveau Testament. Trad. ANF vol. 1, New Advent fathers/0102.htm.
3 24Martyre de Polycarpe, 9 : dialogue avec le proconsul ; « Voilà quatre-vingt-six ans que je le sers, et il ne m'a fait aucun tort : comment pourrais-je blasphémer mon Roi qui m'a sauvé ? » ; le « À bas les athées ! » retourné vers la foule païenne. ANF vol. 1, New Advent fathers/0102.htm.
4 26 27Martyre de Polycarpe, 16 : devant le feu impuissant, le bourreau le perce de son glaive ; abondance de sang. (La mention d'une colombe sortant du corps est présente dans certains manuscrits et discutée par les éditeurs.) ANF vol. 1.
5 29Apocalypse de saint Jean 2, 8-11 : lettre du Christ à l'Église de Smyrne — « Sois fidèle jusqu'à la mort, et je te donnerai la couronne de vie. » Smyrne, l'une des sept Églises d'Asie, est celle dont Polycarpe sera l'évêque. Bible de Jérusalem.
7Martyre de Polycarpe, 12 : la foule du stade, juifs et païens, réclame la mort de Polycarpe « le maître de l'Asie, le père des chrétiens, le destructeur de nos dieux ». ANF vol. 1.
8Papias de Hiérapolis (vers 60-140), évêque d'Asie et auteur d'une Explication des sentences du Seigneur connue par fragments (Eusèbe, Histoire ecclésiastique, III, 39) ; contemporain de Polycarpe et, selon Irénée, lui aussi « auditeur de Jean ».
9Méliton de Sardes (mort vers 180), évêque d'Asie, auteur de l'Homélie sur la Pâque ; témoin de la tradition pascale asiatique (quartodécimane) à laquelle se rattache Polycarpe. Cf. Eusèbe, Histoire ecclésiastique, IV, 26.
10Irénée de Lyon, Lettre à Florinus, citée par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, V, 20 : souvenirs d'enfance d'Irénée auprès de Polycarpe à Smyrne — la place où il s'asseyait, ses allées et venues, son aspect, ses discours, ses récits sur Jean et « les autres qui avaient vu le Seigneur » ; « ce qu'on apprend dès l'enfance grandit avec l'âme » ; Polycarpe « rapportait tout en accord avec les Écritures ». Trad. NPNF série 2, vol. 1.
11 12 13Ignace d'Antioche, Épître à Polycarpe, 3-4 : exhortations à l'évêque de Smyrne — « tiens ferme comme l'enclume sous les coups », « le propre d'un grand athlète est d'être frappé et de vaincre », ne rien faire sans l'avis de Dieu. Écrite vers 107-110, sur la route du martyre. Trad. ANF vol. 1.
14Polycarpe de Smyrne, Épître aux Philippiens, 13 : Polycarpe transmet aux Philippiens les lettres d'Ignace qu'il possède ; elles « traitent de la foi, de la patience et de tout ce qui édifie dans le Seigneur ». Témoignage clé sur la conservation du corpus ignacien. ANF vol. 1.
15Polycarpe de Smyrne, Épître aux Philippiens, salutation : « Polycarpe et les presbytres qui sont avec lui, à l'Église de Dieu qui séjourne à Philippes… ». Trad. ANF vol. 1, New Advent fathers/0136.htm.
17Polycarpe de Smyrne, Épître aux Philippiens, 4 : « l'amour de l'argent est le principe de tous les maux » (cf. 1 Tm 6, 10) ; nous n'avons rien apporté au monde et n'en pouvons rien emporter ; les veuves sont « l'autel de Dieu ». ANF vol. 1.
18 20Polycarpe de Smyrne, Épître aux Philippiens, 7 : exhortation à « veiller dans la prière et persévérer dans le jeûne », et à se convertir au Seigneur ; mise en garde contre quiconque nie la résurrection et le jugement. ANF vol. 1.
19Martyre de Polycarpe, 7 : arrestation de Polycarpe ; il fait servir à manger à ses gardes et demande une heure de prière. ANF vol. 1.
25Martyre de Polycarpe, 15 : le feu forme une voûte « telle la voile d'un navire gonflée par le vent » autour du corps ; Polycarpe « comme un pain qui cuit » ; parfum d'encens. ANF vol. 1.
28Martyre de Polycarpe, 18 : recueillement des ossements « plus précieux que les pierres de grand prix et plus éprouvés que l'or » ; célébration annuelle de l'anniversaire du martyre (dies natalis). Plus ancienne attestation explicite du culte des reliques et des saints. ANF vol. 1.
30 33Martyre de Polycarpe, 21 : indications chronologiques — « le deuxième jour du mois Xanthikos », un « grand sabbat », sous le proconsul Statius Quadratus. Base de la datation du martyre vers 155-156 ; Eusèbe (Chronique) propose vers 166-167. ANF vol. 1.
31Martyre de Polycarpe, 4 : mise en garde contre ceux qui se livrent d'eux-mêmes à la persécution ; le martyre véritable est conforme à l'Évangile et à la volonté de Dieu, non une provocation. ANF vol. 1.
32Martyre de Polycarpe, 17 : les chrétiens adorent le Christ, mais aiment et honorent les martyrs comme ses disciples et imitateurs — distinction nette entre adoration et vénération. ANF vol. 1.
34Jérôme, Des hommes illustres (De viris illustribus), ch. 17 : notice sur Polycarpe — disciple de l'apôtre Jean, ordonné par lui évêque de Smyrne ; voyage à Rome sous Anicet ; ramène des hérétiques à la foi ; rencontre de Marcion ; martyre sous Marc Aurèle et Lucius Vérus (chronologie propre à Jérôme ; voir le débat de datation ci-dessus). Trad. NPNF série 2, vol. 3.
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