Les hérésies des premiers siècles

Les grandes hérésies antiques expliquées simplement : gnose, arianisme, nestorianisme, monophysisme, pélagianisme, et la réponse des Pères et des conciles.

Ignispedia

Les hérésies des premiers siècles désignent les grandes doctrines qui, dès l'âge apostolique et surtout du IIe au Ve siècle, ont déformé un point essentiel de la foi chrétienne : le vrai Dieu créateur, la vraie humanité du Christ, sa vraie divinité, l'unité de sa personne, la grâce, le péché originel ou l'unité visible de l'Église.

Le mot hérésie ne signifie pas d'abord "idée impopulaire". Dans le vocabulaire catholique, il vise le refus obstiné, après le baptême, d'une vérité qui doit être crue de foi divine et catholique ; il se distingue de l'apostasie et du schisme, même si les trois peuvent se rejoindre historiquement.[1] Les premières hérésies montrent donc comment l'Église a appris à formuler plus nettement ce qu'elle croyait déjà.

L'histoire des hérésies antiques n'est pas une galerie d'insultes contre des vaincus. C'est une histoire du discernement doctrinal : à chaque crise, l'Église précise une vérité vitale. Contre la gnose et le marcionisme, elle confesse le Dieu unique de l'Ancien et du Nouveau Testament ; contre l'arianisme, le Fils consubstantiel au Père ; contre le nestorianisme et le monophysisme, l'unique Christ vrai Dieu et vrai homme ; contre le pélagianisme, la grâce nécessaire au salut.

Ce qu'est une hérésie dans l'Église ancienne

La foi apostolique précède la controverse

La première donnée historique est souvent oubliée : l'Église n'attend pas les hérésies pour croire. Elle baptise, célèbre l'Eucharistie, lit les Écritures, transmet une règle de foi, reconnaît des évêques et professe le Christ avant que les grandes controverses ne reçoivent des noms techniques.

Saint Irénée de Lyon, vers 180, répond aux gnostiques en s'appuyant sur cette foi publique. Pour lui, la vérité chrétienne n'est pas une gnose cachée réservée à une élite ; elle est la foi confessée dans toutes les Églises fondées par les apôtres et leurs successeurs.[2]

Son propos, résumé ici en paraphrase (d'après Contre les hérésies, I, 10, 1) : l'Église, dispersée jusqu'aux extrémités de la terre, garde une seule et même foi reçue des apôtres et de leurs disciples — la foi en un seul Dieu, Père tout-puissant.[3]

Tertullien, au début du IIIe siècle, formule la même idée dans un style juridique : la règle de foi est antérieure aux débats. Les hérétiques ne sont pas des explorateurs plus profonds du christianisme, mais des lecteurs qui isolent une partie du dépôt transmis et la retournent contre l'ensemble.[4]

Résumé de son propos, en paraphrase (d'après la Prescription contre les hérétiques, 13) : la règle de foi prescrit de croire en un seul Dieu, créateur du monde, qui a tiré toutes choses du néant par son Verbe.[5]

Hérésie, schisme et erreur ne sont pas identiques

Toutes les erreurs anciennes ne sont pas des hérésies au même degré. Une formulation maladroite, une hypothèse théologique discutable ou une coutume locale confuse ne suffit pas toujours à constituer une hérésie formelle. L'hérésie proprement dite engage la vérité révélée, la conscience ecclésiale et l'obstination.

Le Catéchisme reprend cette distinction dans son enseignement sur les blessures de l'unité : les ruptures ne surgissent pas sans péché, mais il faut distinguer l'hérésie, l'apostasie et le schisme.[6][7] Cette précision est essentielle pour lire l'Antiquité chrétienne. Le donatisme, par exemple, est d'abord un schisme africain qui touche ensuite la théologie des sacrements ; l'arianisme est une hérésie christologique et trinitaire ; le montanisme mêle prophétisme, rigorisme et rupture de communion.

TermeDéfinition simpleExemple antiquePoint doctrinal touché
HérésieRefus d'une vérité de foiArianismeDivinité du Fils
SchismeRupture de communion visibleDonatismeUnité de l'Église et sacrements
RigorismeDiscipline durcie au-delà de l'ÉgliseMontanisme tardifPénitence, prophétie, autorité
SyncrétismeMélange de foi chrétienne et système étrangerGnoseCréation, salut, Incarnation

Les hérésies obligent l'Église à préciser son langage

Les premiers conciles n'inventent pas une nouvelle foi ; ils ferment les interprétations qui rendent la foi impossible. Nicée emploie le mot homoousios, c'est-à-dire « consubstantiel » (de même nature que le Père), parce que les ariens peuvent encore utiliser beaucoup de mots bibliques tout en faisant du Fils une créature. Chalcédoine parle de deux natures "sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation" parce que l'expérience a montré deux déformations opposées : séparer le Christ en deux sujets ou absorber son humanité dans sa divinité.[8][9]

Cette histoire donne une loi durable : plus l'erreur est subtile, plus la formulation catholique doit devenir précise. La précision dogmatique n'est donc pas une froide complication ; elle protège la possibilité même d'adorer le vrai Christ.

Les hérésies de l'âge apostolique et du IIe siècle

Docétisme : un Christ qui ne souffre qu'en apparence

Le docétisme vient du verbe grec dokein, "paraître". Sa tentation est simple : si le monde matériel est indigne ou impur, alors le Fils de Dieu n'a pas vraiment assumé une chair humaine ; il aurait seulement semblé naître, souffrir et mourir. Le Catéchisme note que les premières hérésies ont souvent nié non pas d'abord la divinité du Christ, mais sa vraie humanité.[10]

Saint Ignace d'Antioche, martyrisé au début du IIe siècle, combat déjà cette erreur. Dans sa lettre aux Smyrniotes, il insiste sur la naissance, la passion et la résurrection réelles du Christ. Si Jésus n'a souffert qu'en apparence, alors les martyrs souffrent pour une fiction et l'Eucharistie perd son réalisme.[11]

Saint Ignace y confesse un Christ vraiment né d'une vierge, vraiment cloué pour nous dans sa chair sous Ponce Pilate et Hérode le tétrarque, qui a vraiment souffert — non en apparence seulement — comme il est vraiment ressuscité.[12]

Gnosticisme : la connaissance secrète contre la foi publique

La gnose n'est pas une seule Église concurrente, mais une constellation de systèmes. Les groupes valentiniens, basilidiens ou séthiens divergent entre eux, mais plusieurs traits reviennent : distinction entre le Dieu suprême et un créateur inférieur, mépris du monde matériel, salut par connaissance secrète, relecture ésotérique des Écritures et mythologie complexe d'éons.[13]

Irénée s'attaque précisément à cette logique. Les gnostiques prétendent posséder un sens caché plus profond que la foi commune. Irénée répond par la succession apostolique, la règle de foi et l'unité des Églises dispersées. Son argument est pastoral autant que doctrinal : une doctrine qui transforme le Dieu créateur en puissance inférieure détruit la Bible, l'Incarnation et la bonté de la création.[14][15]

QuestionFoi catholique ancienneGnose
CréateurLe Père tout-puissant, bon, créateur du ciel et de la terreDémiurge inférieur ou ignorant
CorpsCréature bonne, blessée par le péché, appelée à la résurrectionPrison ou erreur cosmique
SalutGrâce du Christ, foi, sacrements, vie dans l'ÉgliseConnaissance cachée réservée aux initiés
ÉcritureAncien et Nouveau Testament dans l'unité du dessein divinSélection et réinterprétation ésotérique
AutoritéTradition publique des apôtresMaîtres secrets et mythes spéculatifs

Marcion : séparer le Dieu de l'Ancien Testament du Christ

Marcion de Sinope arrive à Rome au milieu du IIe siècle. Sa thèse est radicale : le Dieu de l'Ancien Testament, juste mais dur, ne serait pas le Père bon révélé par Jésus-Christ. Il rejette donc l'Ancien Testament, ne conserve qu'un Évangile de Luc mutilé et dix lettres pauliniennes expurgées.[16]

Le danger marcionite est immense parce qu'il prétend défendre la miséricorde du Christ contre la Loi. En réalité, il coupe Jésus d'Israël, des prophètes, de la création et de l'histoire du salut. Le Christ n'est plus l'accomplissement des promesses ; il devient l'envoyé d'un Dieu étranger venu corriger le créateur.[17][18]

Tertullien répond dans cinq livres Contre Marcion. Son point de fond demeure actuel : si l'on oppose radicalement l'Ancien et le Nouveau Testament, on ne comprend plus ni la Passion, ni l'Alliance, ni le Dieu qui sauve ce qu'il a créé.

Montanisme : quand la prophétie prétend dépasser l'Église

Le montanisme naît en Phrygie, dans la seconde moitié du IIe siècle, autour de Montanus et des prophétesses Priscilla et Maximilla. Le mouvement se présente comme la "Nouvelle Prophétie" : attente intense de la fin, prophéties extatiques, discipline très stricte, prestige accordé à Pepuza et Tymion en Phrygie.[19]

Son problème n'est pas de croire que l'Esprit-Saint agit encore. L'Église ancienne croit aux charismes. Le problème est de faire de révélations prophétiques particulières une norme qui rivalise avec l'autorité apostolique, l'épiscopat et la discipline commune. Tertullien lui-même, génial défenseur de la règle de foi, glissera vers le montanisme à cause de son rigorisme pénitentiel.[20]

Les crises trinitaires du IVe siècle

Arianisme : le Fils serait une créature sublime

L'arianisme est la plus grande crise doctrinale du IVe siècle. Arius, prêtre d'Alexandrie, enseigne que le Fils n'est pas éternel comme le Père : il est préexistant, supérieur aux créatures, instrument de la création, mais il a commencé d'être. La formule résume tout : "il fut un temps où il n'était pas".[21]

Le concile de Nicée I, en 325, refuse cette thèse. Son symbole confesse Jésus-Christ comme "vrai Dieu de vrai Dieu", "engendré non créé", "consubstantiel au Père". Les anathèmes visent explicitement ceux qui disent que le Fils vient du néant ou qu'il est d'une autre substance que le Père.[22]

« Engendré, non créé, consubstantiel au Père. » — Symbole de Nicée, 325[23]

L'enjeu spirituel est immense. Si le Christ est une créature, même la plus haute, Dieu ne vient pas réellement sauver l'homme. Le salut devient l'œuvre d'un intermédiaire créé ; l'adoration du Christ devient incohérente ; l'Eucharistie et le baptême trinitaire perdent leur centre.

Semi-arianisme et formules ambiguës

Après Nicée, la crise continue pendant plus d'un demi-siècle. Beaucoup ne veulent pas revenir à Arius, mais refusent ou affaiblissent le mot homoousios. Les formules se multiplient : le Fils est "semblable" au Père, "semblable selon la substance", ou simplement "semblable selon les Écritures". Derrière ces nuances se joue une question décisive : la ressemblance suffit-elle, ou faut-il confesser la même divinité ?[24]

Saint Athanase d'Alexandrie comprend que le vocabulaire n'est pas un luxe. Pour lui, le mot de Nicée protège la foi biblique : le Fils n'est pas extérieur à Dieu, il est le Verbe éternel du Père. Ses exils répétés montrent que la crise arienne est autant politique que doctrinale.[25]

Sa position, résumée ici en paraphrase (d'après le Discours contre les ariens, I, 9) : le Verbe n'est pas une créature, mais appartient en propre à la substance du Père.[26]

Pneumatomaques : l'Esprit-Saint réduit à une puissance créée

La réception de Nicée oblige ensuite à clarifier la place de l'Esprit-Saint. Certains groupes, appelés pneumatomaques ou macédoniens, refusent de confesser pleinement la divinité de l'Esprit. Le concile de Constantinople I, en 381, développe l'article du Credo : l'Esprit est "Seigneur", "qui donne la vie", "adoré et glorifié avec le Père et le Fils".[27]

« Je crois en l'Esprit-Saint, qui est Seigneur et qui donne la vie. » — Symbole de Constantinople, 381[28]

Là encore, la précision est vitale. Si l'Esprit n'est pas Dieu, la sanctification n'est pas Dieu habitant l'homme ; l'Église n'est plus le temple du Dieu vivant, mais le lieu d'une force créée.

Les hérésies christologiques du Ve siècle

Apollinarisme : sauver la divinité du Christ en mutilant son humanité

Apollinaire de Laodicée veut défendre la divinité du Christ contre l'arianisme. Mais il le fait en supprimant une pièce essentielle de l'humanité de Jésus : selon lui, le Logos divin prend la place de l'âme rationnelle humaine. Le Christ aurait un corps humain et une sensibilité, mais pas une intelligence humaine complète.[29]

La réponse catholique tient dans une formule classique : ce qui n'est pas assumé n'est pas sauvé. Si le Verbe n'assume pas l'âme rationnelle humaine, alors l'intelligence, la volonté et la vie intérieure de l'homme ne sont pas guéries de l'intérieur. L'apollinarisme montre qu'une hérésie peut naître d'une bonne intention mal conduite : protéger le Christ vrai Dieu au prix du Christ vrai homme.

Nestorianisme : deux sujets sous un seul nom

Nestorius, patriarche de Constantinople, refuse ou suspecte le titre marial Theotokos, "Mère de Dieu". Il préfère parler de Marie comme mère du Christ, par crainte de confondre la divinité et l'humanité. La difficulté est réelle : Marie ne donne évidemment pas naissance à la divinité éternelle comme telle. Mais le titre Theotokos affirme autre chose : celui qu'elle enfante selon la chair est bien le Verbe éternel fait homme.[30]

Le concile d'Éphèse, en 431, reçoit la doctrine de saint Cyrille d'Alexandrie et condamne Nestorius. Le point décisif n'est pas une dévotion mariale isolée ; c'est l'unité personnelle du Christ. Si Marie n'est pas Mère de Dieu en ce sens précis, alors le sujet né d'elle, crucifié et ressuscité risque de ne plus être le même que le Fils éternel.[31]

Éphèse reçoit sur ce point la doctrine de Cyrille, qu'on peut résumer ainsi en paraphrase : le Verbe, unissant à sa personne une chair animée d'une âme raisonnable, s'est fait homme.[32]

Eutychianisme et monophysisme : une humanité absorbée

Après Éphèse, le danger inverse apparaît. Eutychès, archimandrite de Constantinople, combat le nestorianisme mais affirme si fortement l'unité du Christ qu'il ne maintient plus correctement la distinction des deux natures après l'Incarnation. L'humanité du Christ semble absorbée par sa divinité.[33]

Rome tranche avant le concile : en juin 449, le pape saint Léon le Grand adresse à Flavien de Constantinople son Tome, qui confesse deux natures complètes — divine et humaine — dans l'unique personne du Verbe. Lu et acclamé à la IIe session de Chalcédoine (octobre 451), ce texte fournit l'ossature de la définition de foi.[34]

Le concile de Chalcédoine, en 451, formule la réponse catholique classique : un seul et même Christ, Fils, Seigneur, reconnu en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation.[35]

« Un seul et même Christ [...] reconnu en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation. » — Concile de Chalcédoine, définition de foi, 451[36]

Chalcédoine ne divise pas le Christ : elle empêche de le réduire. Contre Nestorius, elle confesse un seul sujet ; contre Eutychès, elle confesse deux natures réelles. Le vrai Christ n'est ni deux personnes coopérant moralement, ni une divinité qui aurait englouti l'homme. Il est le Verbe fait chair.

ErreurCe qu'elle protège malCe qu'elle détruitRéponse catholique
DocétismePureté divineVraie chair et vraie PassionLe Verbe s'est vraiment fait chair
ArianismeUnicité du PèreDivinité du FilsLe Fils est consubstantiel au Père
NestorianismeDistinction des naturesUnité de personneUn seul sujet : le Verbe incarné
Monophysisme eutychienUnité du ChristRéalité durable de l'humanitéDeux natures sans confusion

Les crises de l'Église visible et des sacrements

Novatianisme : pureté ecclésiale contre miséricorde pénitentielle

Au IIIe siècle, les persécutions posent une question dramatique : que faire des baptisés qui ont renié la foi sous la pression, livré des livres sacrés ou sacrifié aux idoles, puis demandent à revenir ? Novatien refuse une réconciliation ecclésiale complète pour certains péchés graves après le baptême. Son rigorisme se présente comme défense de la sainteté de l'Église.[37]

La réponse catholique ne banalise pas l'apostasie. Elle affirme que l'Église tient de Dieu une mission de pénitence et de réconciliation. Une Église qui ne peut plus pardonner les blessés graves devient une assemblée de purs apparents, non le Corps du Christ venu sauver les pécheurs.

Donatisme : les sacrements dépendraient de la pureté du ministre

Le donatisme naît en Afrique du Nord après la persécution de Dioclétien. Des chrétiens accusés d'avoir livré les Écritures ou les objets sacrés, les traditores, deviennent le point de départ d'une crise de communion. Les donatistes refusent la légitimité de certains évêques et soutiennent que les sacrements conférés par des ministres indignes sont invalides.[38]

Saint Augustin répond avec force : le baptême est celui du Christ, non la propriété morale du ministre. Le péché d'un évêque ou d'un prêtre peut être très grave, mais il ne détruit pas la puissance du sacrement quand celui-ci est célébré dans la forme de l'Église.[39]

Cette crise garde une portée actuelle. Elle oblige à distinguer sainteté de l'Église et péché de ses membres. Sans cette distinction, tout scandale du clergé conduirait mécaniquement à nier les sacrements ou à reconstruire une "Église pure" séparée.

Pélagianisme : la grâce réduite à une aide extérieure

Pelage et le problème de la liberté

Pelage est un moine ascétique actif à Rome puis en Orient au début du Ve siècle. Il insiste sur la responsabilité morale et la liberté humaine. Cette intention pourrait sembler saine : il refuse que les chrétiens invoquent leur faiblesse pour justifier le péché. Mais sa doctrine finit par minimiser le péché originel et la nécessité intérieure de la grâce.[40]

Le Catéchisme résume le cœur du problème : Pelage soutenait que l'homme pouvait, par la puissance naturelle du libre arbitre et sans l'aide nécessaire de la grâce, mener une vie moralement bonne ; il réduisait ainsi l'influence de la faute d'Adam à un mauvais exemple.[41]

Augustin : la liberté a besoin d'être libérée

Saint Augustin ne nie pas la liberté. Il soutient au contraire qu'elle doit être guérie. La grâce n'est pas une simple information extérieure, ni une récompense pour efforts naturels ; elle est la vie de Dieu qui rend possible le bien surnaturel. Le baptême des petits enfants, la prière pour demander la conversion et l'expérience même de la concupiscence contredisent l'optimisme pélagien.[42]

« Donne ce que tu commandes, et commande ce que tu veux. » — Saint Augustin, Confessions, X, 29[43]

Cette prière est l'antidote spirituel au pélagianisme. Le chrétien ne dit pas : "Je ne peux rien, donc je ne fais rien." Il dit : "Je dois obéir, mais je demande à Dieu la grâce d'obéir." La liberté humaine n'est pas supprimée par la grâce ; elle devient vraiment capable de répondre.

De Carthage à Orange

Les synodes de Carthage et de Milève (416) condamnent Pelage et Célestius et en appellent à Rome ; le pape Innocent Ier les condamne en janvier 417. Son successeur Zosime, d'abord favorable à Célestius reçu à Rome, se ravise après la lettre synodale du concile africain du 1er mai 418 et le rescrit de l'empereur Honorius du 30 avril 418 : sa lettre Tractoria (été 418) condamne à son tour le pélagianisme et ses auteurs.[44][45] Le IIe concile d'Orange, en 529, précisera plus tard l'équilibre catholique contre le semi-pélagianisme : même le commencement de la foi est don de grâce, sans que la liberté humaine soit niée.[46]

Le pélagianisme n'est donc pas un détail antique. Il revient chaque fois que la vie chrétienne est présentée comme une performance morale que l'homme pourrait réussir par discipline naturelle, au lieu d'être une coopération libre à la grâce première de Dieu.

Chronologie synthétique

  1. vers 107
    Ignace d'Antioche contre le docétisme
    vraie chair du Christ

    Ignace insiste sur la naissance, la Passion et la résurrection réelles de Jésus contre ceux qui réduisent l'Incarnation à une apparence.

  2. vers 140-180
    Gnose et marcionisme
    Dieu créateur et canon biblique

    Irénée et Tertullien défendent l'unité du Dieu créateur, de l'Ancien et du Nouveau Testament, et de la règle de foi.

  3. vers 170-210
    Montanisme
    prophétie et autorité

    La Nouvelle Prophétie phrygienne pose la question des charismes, de l'autorité épiscopale et du rigorisme pénitentiel.

  4. 325
    Nicée I
    contre l'arianisme

    Le concile confesse le Fils engendré non créé, consubstantiel au Père.

  5. 381
    Constantinople I
    Esprit-Saint

    Le Credo confesse l'Esprit-Saint comme Seigneur, qui donne la vie, adoré et glorifié avec le Père et le Fils.

  6. 411-418
    Crises donatiste et pélagienne en Afrique
    sacrements et grâce

    Augustin combat à la fois l'Église des purs et le salut par forces naturelles.

  7. 431
    Éphèse
    Theotokos

    Le concile condamne Nestorius et confesse l'unité personnelle du Verbe incarné.

  8. 451
    Chalcédoine
    deux natures, un Christ

    La définition protège à la fois la vraie divinité et la vraie humanité du Christ.

Pourquoi ces hérésies comptent encore

Les erreurs antiques reviennent sous des formes nouvelles

Les hérésies anciennes ne se répètent pas toujours avec leurs noms grecs. Elles reviennent comme réflexes. Le marcionisme réapparaît quand on oppose brutalement le Dieu de l'Ancien Testament au Jésus de l'Évangile. Le docétisme revient quand on spiritualise le Christ jusqu'à oublier son corps, sa souffrance, son sang, son humanité juive. L'arianisme revient quand Jésus devient seulement un maître moral sublime. Le pélagianisme revient quand la grâce est remplacée par le volontarisme religieux.

Cette permanence explique pourquoi l'Église conserve les premiers conciles dans sa mémoire liturgique et catéchétique. Le Catéchisme présente les hérésies christologiques antiques non comme une curiosité scolaire, mais comme le chemin par lequel la foi de l'Église a confessé Jésus-Christ vrai Dieu et vrai homme.[47]

La réponse catholique est positive avant d'être polémique

Contre les hérésies, l'Église ne défend pas seulement des frontières. Elle annonce positivement le mystère chrétien :

  • Dieu est créateur bon : le monde n'est pas une erreur gnostique.
  • Le Christ est vrai homme : sa Passion n'est pas une apparence.
  • Le Christ est vrai Dieu : il sauve parce qu'il est le Fils éternel.
  • Le Christ est un seul Seigneur : Marie est Mère de Dieu parce que son Fils est le Verbe fait chair.
  • Le Christ a deux natures réelles : son humanité n'est ni absorbée ni séparée.
  • La grâce est nécessaire : l'homme ne se sauve pas par performance.
  • L'Église est visible et sacramentelle : les péchés des ministres ne détruisent pas les sacrements du Christ.

Une leçon spirituelle : la vérité protège l'amour

L'histoire des hérésies peut paraître dure parce qu'elle parle d'anathèmes, de conciles, de dépositions et de controverses. Mais son cœur est spirituel. Une erreur sur le Christ n'est jamais abstraite : elle change la prière, l'Eucharistie, la confession, la grâce, la manière de lire l'Écriture et la possibilité d'aimer Dieu tel qu'il s'est révélé.

Saint Paul avertissait déjà les Corinthiens qu'un "autre Jésus" et un "autre évangile" pouvaient séduire les croyants.[48] Les Pères et les conciles n'ont fait qu'appliquer cet avertissement : garder le vrai Christ pour que l'Église puisse recevoir le vrai salut.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Catéchisme de l'Église catholique, § 2089 (troisième partie, premier commandement, « Tu adoreras le Seigneur ton Dieu ») : définitions de l'hérésie, de l'apostasie et du schisme, citant le CIC, can. 751. Texte consultable sur vatican.va, archives du Catéchisme en français.

    1 7
  2. Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies (Adversus haereses), livre I, 10, 1-3 ; trad. angl. A. Roberts et W. Rambaut, Ante-Nicene Fathers, vol. 1 (New Advent, "Against Heresies, I.10") ; éd. critique : A. Rousseau et L. Doutreleau, Sources chrétiennes n° 263-264 (Cerf, 1979).

    2 3 14
  3. Tertullien, Prescription contre les hérétiques (De praescriptione haereticorum), 13 : résumé de la règle de foi ; trad. angl. P. Holmes, Ante-Nicene Fathers, vol. 3 (New Advent, "The Prescription Against Heretics", ch. 13) ; éd. R. F. Refoulé, Sources chrétiennes n° 46.

    4 5
  4. Catéchisme de l'Église catholique, § 817 (première partie, article 9, « Je crois la sainte Église catholique ») : les ruptures qui blessent l'unité du Corps du Christ, avec renvoi au CIC, can. 751 pour la distinction entre hérésie, apostasie et schisme. Texte consultable sur vatican.va, archives du Catéchisme en français.

    6
  5. Premier concile de Nicée, Symbole et anathèmes, 325 (Denzinger-Hünermann, DH 125-126) ; texte New Advent, "The First Council of Nicaea".

    8 22 23
  6. Concile de Chalcédoine, Définition de foi, 451 (Denzinger-Hünermann, DH 301-302) ; texte New Advent, "The Council of Chalcedon".

    9 35 36
  7. Catéchisme de l'Église catholique, §§ 464-469 (première partie, article 3, « Jésus-Christ vrai Dieu et vrai homme », dont § 465 sur le docétisme) : synthèse sur les hérésies christologiques. Texte consultable sur vatican.va, archives du Catéchisme en français.

    10 47
  8. Saint Ignace d'Antioche, Lettre aux Smyrniotes, 1, 1 – 2, 1 (recension brève) : Christ vraiment né d'une vierge, vraiment cloué pour nous dans sa chair sous Ponce Pilate et Hérode le tétrarque, ayant vraiment souffert et non en apparence seulement ; trad. angl. A. Roberts et J. Donaldson, Ante-Nicene Fathers, vol. 1 (New Advent, "Epistle to the Smyrnaeans") ; éd. P.-Th. Camelot, Sources chrétiennes n° 10.

    11 12
  9. Catholic Encyclopedia (1907-1917), art. "Gnosticism" (New Advent, rubrique Catholic Encyclopedia), synthèse historique sur les systèmes gnostiques.

    13 15
  10. Catholic Encyclopedia, "Marcionites", New Advent.

    16 17
  11. Tertullien, Contre Marcion, livres I-V, New Advent, "Against Marcion".

    18
  12. Catholic Encyclopedia, "Montanists", New Advent.

    19 20
  13. Catholic Encyclopedia, "Arianism", New Advent.

    21 24
  14. Saint Athanase, Discours contre les ariens, I, 9 (le Fils, non une créature, mais propre à l'essence du Père) ; trad. angl. J. H. Newman et A. Robertson, Nicene and Post-Nicene Fathers, 2e série, vol. 4 (New Advent, "Four Discourses Against the Arians").

    25 26
  15. Concile de Constantinople I, Symbole de Nicée-Constantinople, 381 ; voir aussi l'article Ignispedia concile-de-constantinople-i-381.

    27 28
  16. Catholic Encyclopedia, "Apollinarianism", New Advent.

    29
  17. Catholic Encyclopedia, "Nestorius and Nestorianism", New Advent.

    30
  18. Concile d'Éphèse, Actes et documents, 431, New Advent, "Council of Ephesus".

    31 32
  19. Catholic Encyclopedia, "Eutyches" et "Eutychianism", New Advent.

    33
  20. Saint Léon le Grand, Tome à Flavien (Lettre 28), juin 449, lu à la IIe session du concile de Chalcédoine (octobre 451) ; Denzinger-Hünermann, DH 290-295 ; trad. angl. C. Feltoe, Nicene and Post-Nicene Fathers, 2e série, vol. 12 (New Advent, "Letter 28").

    34
  21. Catholic Encyclopedia, "Novatian and Novatianism", New Advent.

    37
  22. Catholic Encyclopedia, "Donatists", New Advent.

    38
  23. Saint Augustin, écrits contre les donatistes, notamment On Baptism, Against the Donatists, New Advent.

    39
  24. Catholic Encyclopedia, "Pelagius and Pelagianism", New Advent.

    40 44
  25. Catéchisme de l'Église catholique, § 406, Vatican.va, section sur le péché originel et le pélagianisme.

    41
  26. Saint Augustin, On the Grace of Christ, and on Original Sin, New Advent.

    42
  27. Saint Augustin, Confessions, X, 29, 40, formule latine classique : Da quod iubes et iube quod vis.

    43
  28. Catholic Encyclopedia, art. "Pope St. Zosimus" (New Advent) : après la lettre synodale du concile africain du 1er mai 418 et le rescrit de l'empereur Honorius du 30 avril 418 bannissant les pélagiens, Zosime publie sa Tractoria qui condamne le pélagianisme et ses auteurs ; voir aussi l'art. "Pelagius and Pelagianism" pour la condamnation par Innocent Ier (janvier 417) et les synodes de Carthage et Milève (416).

    45
  29. IIe concile d'Orange, 529, canons sur la grâce et le commencement de la foi ; Denzinger-Schönmetzer, DS 370-397.

    46
  30. 2 Corinthiens 11, 4 et Galates 1, 6-9 : avertissement paulinien contre un autre Jésus et un autre évangile.

    48