Semi-arianisme

De 341 à 381, les évêques homéousiens défendent que le Fils est semblable en substance au Père, à un iota du consubstantiel de Nicée : Basile d'Ancyre, Ancyre 358, Séleucie 359, la main tendue d'Athanase et l'anathème final de 381.

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Le semi-arianisme est le parti des évêques orientaux qui, au cœur de la crise arienne, défendirent que le Fils est « semblable en substance » — homoiousios — au Père : à un seul iota du consubstantiel — homoousios — défini à Nicée en 325[1]. Ni ariens décidés, ni nicéens déclarés, ces « conservateurs » dominèrent pourtant l'Orient chrétien des années 341 à 381, entre le symbole de la Dédicace d'Antioche et le deuxième concile œcuménique[2].

Leur chef fut Basile, évêque d'Ancyre, théologien redouté et favori de l'empereur Constance II : au carême 358, son synode d'Ancyre lança le manifeste du parti ; en septembre 359, ses partisans firent la majorité au concile de Séleucie ; en janvier 360, le concile de Constantinople les balaya au profit des homéens, et Basile mourut en exil[3][4][5].

L'enjeu n'était pas une coquetterie de grammairiens : saint Athanase lui-même, dans son De Synodis rédigé fin 359, tendit la main à ces évêques presque catholiques au lieu de les traiter en ennemis[6]. Beaucoup franchirent finalement le dernier iota et rallièrent Nicée ; le reste du parti glissa vers la négation de la divinité du Saint-Esprit et s'éteignit sous le nom de macédoniens, anathématisés à Constantinople en 381[7].

Cet article traite ce parti médian et lui seul. Il renvoie sans les redoubler : à l'arianisme pour la doctrine d'Arius et ses trois familles, à Arius (v. 256-336) pour le fondateur, à la querelle arienne pour le récit resserré des événements, à Nicée I (325) pour le premier concile œcuménique, à le sabellianisme et le modalisme pour l'erreur inverse — celle qui confond les Personnes au lieu de les séparer —, à au macédonianisme pour la fin pneumatomaque du parti, et à aux hérésies des premiers siècles pour le panorama des crises doctrinales.

Un seul iota : que disaient les semi-ariens ?

Semblable en substance : la formule expliquée simplement

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Tout le débat tient dans deux mots grecs qui ne diffèrent que d'une lettre, le iota — la plus petite lettre de l'alphabet grec[8]. Nicée avait défini que le Fils est homoousios au Père : homos, « même », + ousia, « substance, essence » — de même substance, consubstantiel. Les semi-ariens proposaient homoiousios : homoios, « semblable », + ousia — de substance semblable[9].

Autrement dit : pour Nicée, le Père et le Fils partagent une seule et même divinité, comme deux flambeaux allumés à une même flamme qui ne se divise pas. Pour les semi-ariens, le Fils possède une divinité semblable à celle du Père — très proche, presque identique, mais à lui en propre. La différence semble mince, et leurs chefs juraient qu'elle protégeait à la fois la transcendance du Père et la dignité du Fils[10]. Mais elle change tout : si la substance du Fils est seulement semblable et non la même, alors il y a deux substances divines — et l'on retombe, malgré les intentions, soit dans deux dieux inégaux, soit dans un Fils diminué, c'est-à-dire une créature de luxe[11].

Le nom même de « semi-ariens » vient de saint Épiphane de Salamine, qui réserve ce titre au parti de réaction groupé autour de Basile d'Ancyre en 358, dans la soixante-treizième hérésie de son Panarion[12]. Le mot est un peu injuste — ces évêques anathématisaient les vrais ariens — mais il a l'avantage de dire leur position réelle : à mi-chemin entre Arius et Nicée, plus proches de Nicée que d'Arius, mais arrêtés devant le dernier pas[13].

Le tableau des quatre partis

Après Nicée, l'Orient ne se divise pas en deux mais en quatre familles, distinguées par leur réponse à une seule question : que dire de la substance du Fils ?[14]

PartiFormuleSensChefsSort final
Anoméens (« dissemblables »)anomoios, heteroousiosLe Fils est d'une autre substance, dissemblable au PèreAèce, EunomeCondamnés partout, survivent en marge
Homéens (« semblables »)homoios, sans le mot substanceLe Fils est « semblable », sans préciser en quoiValens, Ursace, AcaceReligion d'État de 360 à 378, puis effondrement
Homéousiens (« semi-ariens »)homoiousiosLe Fils est « semblable en substance »Basile d'Ancyre, Eustathe de SébasteRalliement à Nicée ou dérive macédonienne
NicéenshomoousiosLe Fils est « de même substance », consubstantielAthanase, Hilaire, les CappadociensTriomphe à Constantinople en 381

Les anoméens sont les purs et durs : Eunome pousse la logique jusqu'à soutenir que l'homme peut connaître l'essence de Dieu aussi adéquatement que Dieu se connaît lui-même. Les homéens sont les habiles : leur formule de 359-360 — le Fils « semblable » au Père, sans le mot ousia — permet à chacun d'entendre ce qu'il veut, et c'est elle que les empereurs imposent comme religion d'État. Les homéousiens, eux, sont presque catholiques : un seul iota les sépare de Nicée, et beaucoup finiront par le franchir[15].

D'où venaient-ils ? Les racines du parti (335-357)

Tyr (335) et la majorité conservatrice d'Orient

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Le parti semi-arien ne naît pas en un jour : il est l'héritier de la grande majorité conservatrice de l'Orient, celle des évêques qui acceptèrent la déposition de saint Athanase à Tyr en 335 et reçurent les ariens à communion à Jérusalem après leur repentance — sans être ariens eux-mêmes, mais loin d'être tous orthodoxes[16]. Ces évêques tenaient la foi traditionnelle de leurs Églises, méfiaient des nouveautés — y compris, à leurs yeux, du mot nouveau de Nicée — et voulaient la paix de l'Empire autant que la vérité[17].

Le symbole de la Dédicace (Antioche, 341)

Le concile de la Dédicace, réuni à Antioche en 341 pour la consécration de la grande église commencée sous Constantin, mit au jour cette théologie moyenne : il publia un symbole irréprochable à un mot près — il disait tout ce que disait Nicée, sauf le mot consubstantiel[18]. C'est la matrice de tous les symboles semi-ariens à venir : une orthodoxie presque complète, amputée du seul verrou qui fermait la porte à Arius.

À cette date, même des disciples d'Arius comme Georges, évêque de Laodicée (335-347), et Eustathe de Sébaste (vers 356-380), rejoignent le parti modéré ; et après la mort d'Eusèbe de Nicomédie, les chefs de la faction de cour — Ursace, Valens, Germinius — ne sont liés à aucune formule, car Constance lui-même détestait l'arianisme, bien qu'il détestât Athanase encore davantage[19].

Marcel déposé, Basile installé (336-350)

L'histoire du siège d'Ancyre, en Galatie, résume la crise : quand Marcel d'Ancyre est déposé en 336 pour une théologie qui sentait le sabellianisme — un seul Dieu qui se dilate tour à tour en Père, Fils et Esprit —, c'est Basile qui lui succède[20]. Marcel est réhabilité par le concile de Sardique et par le pape en 343, mais Basile est restauré en 350 par Constance II, sur qui il gagne une influence considérable : le futur chef des semi-ariens devient le théologien de l'empereur[21].

Sirmium 351 contre Photin, puis le « blasphème » de 357

Basile fait ses preuves comme champion de l'orthodoxie moyenne : il préside le concile de Sirmium en 351 contre Photin — ancien diacre d'Ancyre devenu évêque de Sirmium, qui réduisait le Verbe à une vertu impersonnelle — et les canons de ce synode commencent par condamner l'arianisme, sans toutefois s'élever tout à fait au niveau de Nicée[22]. Après la défaite de l'usurpateur Magnence à Mursa en 351, Valens, l'évêque de cette ville, devient le directeur spirituel de Constance ; en 355, Valens et Ursace obtiennent l'exil des confesseurs occidentaux — Eusèbe, Lucifer, Libère — et celui d'Hilaire suit[23].

En 357, les mêmes hommes font voter le deuxième symbole de Sirmium, surnommé la « formule d'Osius » : homoousios et homoiousios y sont rejetés ensemble, et jusqu'au mot substance est banni des confessions de foi[24]. Pendant ce temps, le violent Eudoxe s'empare du siège d'Antioche et soutient Aèce et son disciple Eunome — les anoméens, qui proclament le Fils dissemblable au Père[25]. C'est ce blasphème affiché qui réveille les modérés : Basile d'Ancyre décide de réagir, et le parti semi-arien entre dans l'histoire.

Le manifeste d'Ancyre (carême 358)

Une dédicace d'église qui devient synode

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Au carême 358, Basile réunit de nombreux évêques pour la fête de la dédicace d'une église neuve qu'il vient de bâtir à Ancyre[26]. Au milieu des réjouissances arrive une lettre de Georges de Laodicée : Eudoxe d'Antioche vient d'approuver publiquement Aèce ; Georges supplie Macédonius de Constantinople, Basile et les évêques assemblés de décréter l'expulsion d'Eudoxe et de ses partisans d'Antioche, faute de quoi ce grand siège est perdu[27].

Le nom de Père implique un Fils de substance semblable

En réponse, le synode d'Ancyre publie une longue lettre adressée à Georges et aux autres évêques de Phénicie : elle reprend le symbole d'Antioche (341) en y ajoutant des explications contre la « dissemblance » du Fils enseignée par les ariens — les anoméens, d'anomoios — et elle démontre que le nom même de père implique un fils de substance semblable : homoiousios, ou homoios kat'ousian, « semblable selon la substance »[28]. Des anathématismes joints condamnent explicitement l'anoméisme et imposent l'enseignement de la « ressemblance de substance »[29].

Des légats sont aussitôt dépêchés à Sirmium auprès de l'empereur : Basile lui-même, Eustathe de Sébaste, ascète vénéré, Éleusius de Cyzique, partisan de Macédonius, et Léonce, prêtre de la chapelle impériale[30]. Ils arrivent juste à temps — Constance prêtait l'oreille à un eudoxien — et l'empereur se retourne : par une lettre conservée dans l'histoire de Sozomène (IV, 14), il déclare le Fils « semblable en substance » au Père et condamne les ariens d'Antioche[31]. Jamais le parti n'a été aussi près de gagner l'Empire.

Les anathématismes — et le dix-neuvième canon

Histoire tripartite de Cassiodore, issue de Sozomène, Socrate et Théodoret : manuscrit latin, BnF Latin 5082, vue 3. BnF / Wikimedia Commons, domaine public.

Le synode joint à sa lettre une série d'anathèmes qui frappent une à une les thèses anoméennes[32]. Mais le dix-neuvième de ces canons va plus loin : il interdit aussi l'usage d'homoousios et de tautoousios (« de même substance »)[33]. Cette pointe anti-nicéenne est peut-être un ajout tardif dû à l'insistance de Macédonius — Basile lui-même ne semble pas y avoir tenu par la suite — mais elle révèle la tentation permanente du parti : à force de vouloir barrer la route aux deux extrêmes, interdire le mot de Nicée au même titre que celui d'Arius[34].

359, l'année des deux conciles jumeaux

Le symbole « daté » du 22 mai 359

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Fort de l'appui impérial, Basile persuade Constance de convoquer un concile général pour régler la foi de l'Empire : on propose Ancyre, puis Nicomédie — mais cette ville vient d'être détruite par un tremblement de terre[35]. Basile se retrouve donc à Sirmium en 359, où les arianisants ont entre-temps regagné du terrain : avec Germinius de Sirmium, Georges d'Alexandrie, Ursace, Valens et Marc d'Aréthuse, il tient une conférence qui dure jusqu'à la nuit[36].

Il en sort une confession de foi rédigée par Marc le 22 mai — moquée sous le nom de « symbole daté », parce qu'elle porte en en-tête la date consulaire au lieu de s'ouvrir par l'anathème (Hilaire, Fragment XV)[37]. L'arianisme y est rejeté, bien sûr, mais l'homoios kata ten ousian n'y est pas admis : on lui substitue le vague kata panta homoios — « semblable en toutes choses »[38]. Basile, déçu, ne signe qu'en ajoutant de sa main que ces mots signifient non seulement en volonté, mais en existence et en être — kata ten hyparxin kai kata to einai[39]. Et, non content de ce replâtrage, il publie avec Georges de Laodicée et d'autres une explication commune (conservée par Épiphane, Panarion, 73, 12-22) : « en toutes choses » doit inclure la substance[40].

Rimini à l'Ouest, Séleucie à l'Est

Pour faire avaliser le compromis, le parti de la cour organise deux conciles séparés : l'un à Rimini pour les Latins, l'autre à Séleucie pour les Orientaux[41]. À Séleucie, réunie le 27 septembre 359 dans l'église Sainte-Thècle, les semi-ariens sont majoritaires — soutenus par des hommes comme saint Cyrille de Jérusalem, son ami Silvain de Tarse, et même saint Hilaire, exilé en Phrygie et présent sur place[42]. Mais les manœuvres des homéens — diviser pour régner — les empêchent d'obtenir ce qu'ils veulent, à l'Est comme à l'Ouest[43].

C'est alors que saint Jérôme, des années plus tard, écrira la phrase restée célèbre sur cette année terrible :

« Le monde entier gémit et s'étonna de se découvrir arien. » — Saint Jérôme, Dialogue contre les lucifériens, 19[44]

Le concile de Rimini, fort de quelque quatre cents évêques latins, finit par céder sous la pression impériale ; celui de Séleucie se disperse sans rien conclure. En quelques mois, le compromis homéen — le Fils « semblable », sans le mot substance — devient la foi officielle de l'Empire, et les semi-ariens, qui croyaient l'avoir inspiré, se retrouvent exclus de leur propre victoire[45].

La main tendue d'Athanase et d'Hilaire

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C'est à ce moment précis que saint Athanase accomplit l'un de ses gestes les plus magnanimes. À la fin de 359, après la dispersion de Séleucie (1er octobre) et avant même d'apprendre le désastre final, il rédige son De Synodis — Sur les conciles de Rimini et de Séleucie — conçu, de l'aveu même de l'histoire, comme une offre de paix en forme adressée au parti homéousien[46]. Loin de traiter ces évêques en ennemis, il les traite en frères qui se trompent d'un mot : ceux qui confessent sincèrement le Fils « semblable en substance », qui rejettent les blasphèmes ariens et qui tiennent tout le reste de la foi de Nicée, ne doivent pas être repoussés — il faut les aider à franchir le dernier iota plutôt que les excommunier pour un vocabulaire[47].

Quelques mois plus tôt, saint Hilaire de Poitiers avait fait le même pas depuis son exil : au début de 359, il adresse aux évêques d'Occident son Livre des synodes, pour leur expliquer loyalement les formules orientales et préparer la réconciliation[48]. L'Occident latin, qui ne jurait que par Nicée, découvrait ainsi que l'Orient n'était pas tout arien — et l'Orient découvrait qu'Athanase n'était pas un inquisiteur. Cette double main tendue sauvera, dans les vingt années suivantes, la moitié du parti semi-arien[49].

Pourquoi refuser un mot presque identique ?

La peur du sabellianisme

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Pour comprendre l'obstination des homéousiens, il faut entendre leur crainte — et elle n'était pas imaginaire. L'Orient avait vu Marcel d'Ancyre puis Photin de Sirmium glisser du consubstantiel vers une théologie où le Père, le Fils et l'Esprit ne sont que trois noms successifs d'un Dieu solitaire[50]. À des oreilles grecques, homoousios — « de même substance » — sonnait comme tautoousios — « de la même personne » : affirmer une seule substance, c'était, croyaient-ils, confondre les Personnes et retomber dans l'erreur inverse, celle qui nie toute distinction réelle en Dieu[51]. C'est l'erreur que réfutent le sabellianisme et le modalisme : les semi-ariens voulaient s'en garder à tout prix, et le mot homoiousios leur semblait le rempart — deux substances semblables, donc deux Personnes réellement distinctes[52].

Le refus des mots non scripturaires

Second argument, plus respectable encore : ni homoousios ni homoiousios ne figurent dans l'Écriture. Le deuxième symbole de Sirmium (357) avait rejeté les deux d'un coup, et beaucoup d'évêques sincères estimaient qu'aucun mot forgé par les hommes ne devait diviser l'Église[53]. Les semi-ariens partageaient ce scrupule biblique — tout en gardant leur propre mot non biblique, contradiction qu'Athanase ne manque pas de relever avec douceur : si l'on accepte homoiousios, forgé lui aussi hors de l'Écriture, pourquoi refuser homoousios, qui seul ferme la porte à Arius ?[54]

Ce que Nicée leur répondait

La réponse catholique tient en une grammaire simple, celle que Nicée avait reçue des Pères : engendrer communique la nature, créer produit du néant une nature autre. Un fils reçoit de son père ce que son père est ; une créature reçoit l'existence sans recevoir l'essence[55]. Dire le Fils « semblable en substance », c'est donc, qu'on le veuille ou non, en faire un second dieu diminué ou une première créature — et rouvrir exactement la brèche qu'Arius avait creusée avec son slogan : « il fut un temps où il n'était pas »[56].

L'enjeu final est le salut lui-même : seul Dieu réconcilie l'humanité avec Dieu. Si le Christ n'est pas vrai Dieu, né du Père avant tous les siècles, il ne peut pas diviniser l'homme — il n'est qu'un intermédiaire de luxe entre Dieu et nous[57]. C'est pour ce motif, et non pour un goût de la dispute, que l'Église a tenu le mot de Nicée pour le verrou de toute la foi — et c'est ce motif qui finira par convaincre les meilleurs des homéousiens[58].

La fin du parti (360-381)

Constantinople (janvier 360) : le triomphe des homéens

Basile, Silvain et Éleusius vont en délégation à Constantinople, où se tient en janvier 360 le concile qui devait entériner Séleucie[59]. C'est l'inverse qui se produit : l'assemblée, menée par Acace de Césarée — passé du côté des ariens extrêmes au parti nouveau des homéens — suit l'exemple de Rimini, condamne ensemble homoiousios et homoousios, et n'autorise plus que le seul homoios, « semblable », sans aucune précision[60]. La formule est l'invention d'Acace ; le concile procure l'exil de Macédonius, d'Éleusius, de Basile, d'Eustathe, de Silvain, de Cyrille et des autres chefs semi-ariens[61]. Le parti qui avait cru diriger l'Empire est décapité en un jour.

Julien, Jovien et la tentation pneumatomaque

Constance meurt à la fin de 361 ; Julien rappelle tous les exilés — pour diviser l'Église, non pour la guérir — et Basile, probablement, est déjà mort[62]. Macédonius organise alors ce qui reste du parti : il confesse le Fils kata panta homoios, « semblable en toutes choses », mais déclare le Saint-Esprit serviteur et ministre du Père — une créature[63]. Éleusius le rejoint, Eustathe pour un temps aussi ; ce reste du parti semi-arien tient des synodes à Zélè et ailleurs[64]. Le glissement est accompli : faute d'avoir confessé pleinement le Fils, on en vient à diminuer l'Esprit — et c'est sous le nom de macédoniens, ou pneumatomaques, que l'histoire retiendra désormais ces héritiers[65].

L'avènement de Jovien, empereur orthodoxe, produit un retournement ironique : le versatile Acace, avec Mélèce d'Antioche et vingt-cinq évêques, accepte la formule de Nicée en expliquant que les Pères de Nicée entendaient par homoousios simplement homoios kat'ousian — Acace reprenait la formule originelle des semi-ariens[66]. En 365, les macédoniens assemblés à Lampsaque sous la présidence d'Éleusius condamnent les conciles de Rimini et d'Antioche (360) et réaffirment la ressemblance en substance ; mais les menaces de l'empereur arien Valens font signer à Éleusius un symbole arien à Nicomédie en 366 — il rentre dans son diocèse plein de remords et demande qu'on élise un autre évêque, ce que ses fidèles refusent[67].

L'ambassade auprès de Libère et le synode de Tyane

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L'Occident vivait en paix sous Valentinien : les semi-ariens y envoient des députés — Eustathe et Silvain — auprès de l'empereur et du pape pour demander secours[68]. Libère refuse de les recevoir avant qu'ils lui présentent une confession de foi incluant la formule de Nicée ; il semble avoir ignoré que le parti rejetait désormais la divinité du Saint-Esprit — ce qui n'était peut-être pas vrai des envoyés eux-mêmes[69]. Au retour des légats, les documents qu'ils rapportent sont reçus avec une grande joie par un synode réuni à Tyane, qui embrasse la foi de Nicée ; mais un autre synode, en Carie, refuse toujours l'homoousion[70]. Le parti se scinde sous nos yeux : les uns rentrent dans l'Église, les autres s'enferment dans le refus — et seuls les premiers appartiennent encore à notre récit, les seconds relevant de l'histoire du macédonianisme.

Constantinople (381) : l'anathème final

Le deuxième concile œcuménique, réuni à Constantinople en 381 par Théodose, referme le dossier en une phrase de son canon 1 :

« Que toute hérésie soit anathématisée, en particulier celle des eunomiens ou anoméens, celle des ariens ou eudoxiens, celle des semi-ariens ou pneumatomaques, celle des sabelliens, celle des marcelliens, celle des photiniens et celle des apollinaristes. » — Ier concile de Constantinople (381), canon 1[71]

Notons le libellé : le concile nomme une dernière fois les « semi-ariens » — et les identifie aussitôt aux pneumatomaques, ceux qui combattent l'Esprit[72]. Le parti de Basile d'Ancyre n'existe déjà plus sous ce nom : ses meilleurs fils sont devenus nicéens, ses pires héritiers sont devenus macédoniens. L'anathème frappe le nom pour clore l'histoire — et c'est justice, car l'histoire, elle, était déjà close : le dernier iota avait été franchi par les uns, et refusé définitivement par les autres.

Le parti en dix dates

  1. 336
    Basile succède à Marcel à Ancyre

    Marcel, déposé pour une théologie qui sent le sabellianisme, est remplacé par Basile, le futur chef des homéousiens[73].

  2. 341
    Antioche : le symbole de la Dédicace

    Un symbole irréprochable à un mot près — tout Nicée, sauf le mot consubstantiel[74].

  3. 351
    Sirmium contre Photin

    Basile préside la condamnation de Photin ; les canons condamnent l'arianisme sans atteindre Nicée[75].

  4. 357
    Sirmium : le « blasphème »

    Le deuxième symbole rejette ensemble homoousios et homoiousios et bannit jusqu'au mot substance[76].

  5. Carême 358
    Ancyre : le manifeste homéousien

    Lettre synodale à Georges de Laodicée, formule homoiousios, anathèmes contre les anoméens[77].

  6. 22 mai 359
    Sirmium : le symbole « daté »

    Marc d'Aréthuse rédige le compromis kata panta homoios ; Basile signe avec sa glose personnelle[78].

  7. 27 septembre 359
    Séleucie : la majorité impuissante

    Les semi-ariens dominent mais n'obtiennent rien ; Rimini cède à l'Ouest[79].

  8. Janvier 360
    Constantinople : le triomphe homéen

    Homoiousios et homoousios condamnés ensemble ; exil des chefs semi-ariens[80].

  9. 365-366
    Lampsaque puis Nicomédie

    Les macédoniens réaffirment la ressemblance en substance, puis Éleusius signe sous la menace de Valens[81].

  10. 381
    Constantinople I : l'anathème final

    Le canon 1 anathématise nommément les « semi-ariens ou pneumatomaques »[82].

Que retenir ? La leçon d'un iota

Le semi-arianisme laisse à l'Église une triple leçon, qui vaut pour toutes les controverses doctrinales. D'abord, les mots gardent la foi : un iota peut porter le salut du monde, et refuser un mot sous prétexte qu'il n'est pas dans l'Écriture, c'est parfois refuser la seule digue qui protège le sens de l'Écriture[83]. Ensuite, la peur d'une erreur conduit à l'erreur inverse : à force de redouter le sabellianisme qui confond les Personnes, les homéousiens ont failli au Dieu unique en multipliant les substances — preuve qu'on ne défend jamais bien une vérité en en sacrifiant une autre[84]. Enfin, la charité d'Athanase et d'Hilaire a sauvé plus d'âmes que cent anathèmes : en traitant les semi-ariens en frères égarés plutôt qu'en ennemis, ils ont ramené à Nicée la moitié d'un parti que la rigueur seule aurait perdu tout entier[85].

C'est pourquoi l'Église, qui anathématisa le nom en 381, n'a jamais méprisé les hommes : Basile d'Ancyre fut un adversaire loyal, Eustathe de Sébaste un ascète vénéré jusque dans ses erreurs, et les ralliés de Tyane furent reçus avec joie[86]. La fermeté sur le mot et la douceur envers les personnes — telle est, depuis cette crise, la manière catholique de traiter les presque-croyants[87].

Pour aller plus loin

Pour creuser : R. P. C. Hanson, The Search for the Christian Doctrine of God, Édimbourg, T&T Clark, 1988 — l'étude moderne de référence sur toute la crise arienne ; J. N. D. Kelly, Early Christian Creeds, Londres, Longman, 3e éd. 1972 — sur les symboles de foi du IVe siècle ; M. Simonetti, La crisi ariana nel IV secolo, Rome, Institutum Patristicum Augustinianum, 1975 — la synthèse italienne ; L. Ayres, Nicaea and its Legacy, Oxford, 2004 — la relecture contemporaine.

Notes et références

  1. homoousios (de même substance) contre homoiousios (de substance semblable) : un seul iota de différence ; voir J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    1 8
  2. J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism », Catholic Encyclopedia, vol. 13, New York, Robert Appleton Company, 1912 — texte intégral sur newadvent.org : la synthèse catholique de référence sur le parti de Basile d'Ancyre, utilisée ici pour toute la trame historique 335-381 sauf mention contraire.

    2 13 14 15 16 17 19 21 23 25 34 36 45 52 60 64 69
  3. Synode d'Ancyre au carême 358 sous Basile : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    3 26
  4. Concile de Séleucie, majorité semi-arienne soutenue par Cyrille de Jérusalem, Silvain de Tarse et Hilaire : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    4 42 79
  5. Concile de Constantinople, janvier 360, triomphe homéen : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    5 59 80
  6. Saint Athanase, De Synodis Arimini et Seleuciae (Sur les conciles de Rimini et de Séleucie), rédigé fin 359 : offre de paix en forme au parti homéousien ; voir l'introduction de Schaff, Nicene and Post-Nicene Fathers, 2e série, vol. 4 — « intended as a formal offer of peace to the Homoeusian party ».

    6 47 49 54 58 83 85 87
  7. Ier concile de Constantinople (381), canon 1, trad. anglaise Schaff, Nicene and Post-Nicene Fathers, 2e série, vol. 14. Texte original : « And every heresy shall be anathematized, particularly that of the Eunomians or Anomoeans, that of the Arians or Eudoxians, and that of the Semi-Arians or Pneumatomachi, and that of the Sabellians, and that of the Marcellians, and that of the Photinians, and that of the Apollinarians. »

    7 71 72 82
  8. homoiousios, ou homoios kat'ousian, « semblable selon la substance » : la formule du synode d'Ancyre (358) ; voir J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    9 10
  9. Deux substances semblables au lieu d'une seule et même substance : la critique catholique constante du homoiousios ; voir J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    11 84
  10. Saint Épiphane de Salamine, Panarion (Boîte à remèdes), hérésie 73 (Patrologie grecque, 42) : le nom de « semi-ariens » réservé au parti de réaction groupé autour de Basile d'Ancyre en 358 ; voir J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    12
  11. Concile de la Dédicace, Antioche, 341 : symbole irréprochable sauf l'omission du consubstantiel ; voir J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    18 74
  12. Marcel d'Ancyre déposé en 336, remplacé par Basile ; réhabilité par Sardique et le pape en 343 ; Basile restauré en 350 : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    20 50 73
  13. Concile de Sirmium (351) contre Photin, présidé par Basile ; canons condamnant l'arianisme sans atteindre le niveau de Nicée : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    22 75
  14. Deuxième symbole de Sirmium (357), dit « formule d'Osius » : rejet conjoint d'homoousios et d'homoiousios, jusqu'au mot substance banni : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    24 53 76
  15. Lettre de Georges de Laodicée à Macédonius de Constantinople, Basile et les évêques d'Ancyre : expulser Eudoxe d'Antioche ou perdre le siège ; voir J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    27
  16. Lettre synodale d'Ancyre à Georges et aux évêques de Phénicie : reprise du symbole d'Antioche (341), réfutation de la « dissemblance », le nom de père implique un fils de substance semblable, anathématismes joints : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    28 29 77
  17. Légation à Sirmium — Basile, Eustathe de Sébaste, Éleusius de Cyzique, Léonce : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    30
  18. Lettre de Constance II déclarant le Fils « semblable en substance » et condamnant les ariens d'Antioche, conservée par Sozomène, Histoire ecclésiastique, IV, 14 (Patrologie grecque, 67) ; voir J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    31
  19. Anathématismes d'Ancyre contre l'anoméisme : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    32
  20. Dix-neuvième canon d'Ancyre interdisant aussi homoousios et tautoousios, peut-être un ajout tardif à l'instance de Macédonius : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    33 51
  21. Concile général projeté à Ancyre puis Nicomédie, ruinée par un tremblement de terre : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    35
  22. Confession de Sirmium du 22 mai 359 rédigée par Marc d'Aréthuse, dite « symbole daté » (Hilaire, Fragment XV) : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    37 78
  23. Substitution de kata panta homoios, « semblable en toutes choses », à homoios kata ten ousian : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    38
  24. Signature de Basile avec glose personnelle — « en toutes choses » vaut non seulement en volonté, mais en existence et en être, kata ten hyparxin kai kata to einai : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    39
  25. Explication commune de Basile et Georges de Laodicée — « en toutes choses » doit inclure la substance — conservée par saint Épiphane, Panarion, 73, 12-22 ; voir J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

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  26. Double concile de Rimini (Occident) et Séleucie (Orient) arrangé par le parti de la cour : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    41
  27. Échec de la dernière tentative du conservatisme oriental par les intrigues homéennes, « diviser pour régner » : introduction de Schaff au De Synodis, Nicene and Post-Nicene Fathers, 2e série, vol. 4 — l'ouvrage, tout entier rédigé en 359 après la dispersion de Séleucie (1er octobre), n'est consacré à l'histoire que dans sa première partie.

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  28. Saint Jérôme, Dialogue contre les lucifériens (Altercatio Luciferiani et Orthodoxi), 19 (Patrologie latine, 23). Texte original : « Ingemuit totus orbis, et Arianum se esse miratus est ».

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  29. Saint Hilaire de Poitiers, Livre des synodes (Liber de Synodis), dépêché aux évêques d'Occident au début de 359 : voir l'introduction de Nicene and Post-Nicene Fathers, 2e série, vol. 9 — « Early in 359 he dispatched to them the Liber de Synodis ».

    48
  30. Engendrer communique la nature, créer produit du néant une nature autre : la grammaire théologique de Nicée ; voir J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    55
  31. Le slogan arien ên pote hote ouk ên — « il fut un temps où il n'était pas » — anathématisé à Nicée ; voir l'article l'arianisme.

    56
  32. Si le Verbe n'est pas vrai Dieu, l'homme n'est pas divinisé : l'argument sotériologique de saint Athanase, Discours contre les ariens et De l'Incarnation (Patrologie grecque, 25-26).

    57
  33. Exil de Macédonius, Éleusius, Basile, Eustathe, Silvain, Cyrille et des autres après Constantinople (360) : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    61
  34. Mort de Constance fin 361, rappel des exilés par Julien, mort probable de Basile : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

    62
  35. Parti de Macédonius : Fils kata panta homoios, Saint-Esprit déclaré serviteur et créature ; synodes à Zélè et ailleurs : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

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  36. Sur la suite pneumatomaque, voir le macédonianisme.

    65
  37. Sous Jovien, Acace, Mélèce d'Antioche et vingt-cinq évêques acceptent Nicée en glosant homoousios par homoios kat'ousian : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

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  38. Lampsaque (365) sous Éleusius, signature extorquée à Nicomédie (366), remords d'Éleusius : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

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  39. Ambassade d'Eustathe et Silvain auprès de Valentinien et du pape Libère : confession nicéenne exigée : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

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  40. Synode de Tyane recevant avec joie les documents des légats et embrassant la foi de Nicée ; refus persistant du synode de Carie : J. Chapman, « Semiarians and Semiarianism ».

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