Le sabellianisme est l'hérésie trinitaire du IIIe siècle qui ne voit dans le Père, le Fils et le Saint-Esprit que trois noms d'une seule et même personne divine. Son auteur, Sabellius, actif à Rome vers 215-220, porta à son achèvement le courant déjà décrit dans le dossier voisin : le modalisme. Là où ses prédécesseurs protestaient, lui systématisa : Dieu serait une unique hypostase qui se dilate en Fils puis en Esprit, avant de se contracter de nouveau en elle-même.[1]
L'enjeu est vertigineux : si le Père et le Fils sont la même personne, alors c'est le Père qui est né de Marie, qui a souffert et qui est mort sur la croix. L'Église répondit par l'excommunication de Sabellius sous le pape saint Calixte Ier vers 220, par la mise au point du pape saint Denys vers 262, puis par l'anathème solennel du Ier concile de Constantinople en 381, qui nomme les sabelliens dans son canon 1.[2]
Cet article suppose connu le dossier général, auquel il renvoie sans le redoubler : le modalisme pour Noet de Smyrne, Praxeas et la crise romaine des années 200-220, les hérésies des premiers siècles pour le panorama des erreurs antiques, l'arianisme pour la crise inverse qui rabaisse le Fils au IVe siècle, l'adoptianisme pour l'autre forme de monarchianisme qui fait du Christ un homme adopté, le docétisme, le gnosticisme et le marcionisme pour les autres falsifications du Christ au IIe siècle.
Sabellius, un homme presque sans visage
Ce que l'on sait : Rome, vers 215-220
De Sabellius lui-même, on ne sait presque rien de certain — ni sa patrie, ni sa formation, ni sa fin. Ce que l'histoire retient avec solidité tient en trois faits : il enseigna à Rome dans les années 215-220, il devint rapidement le chef des monarchiens de la capitale, peut-être dès avant la mort du pape Zéphyrin vers 218, et il fut excommunié par le pape Calixte Ier vers 220.[3]
Il sortait de l'école romaine fondée par Cléomène, disciple d'Épigone, lui-même disciple de Noet de Smyrne : toute la filiation de l'erreur est romaine et continue, de Smyrne à la capitale de l'Empire.[4] Saint Hippolyte, qui polémique contre lui dans sa Réfutation de toutes les hérésies rédigée entre 230 et 235, le montre encore présent à Rome à cette date : Sabellius survécut donc au moins quinze ans à sa condamnation, sans que l'on sache ce qu'il devint ensuite.[5]
Un Libyen de la Pentapole ?
Saint Basile et d'autres auteurs anciens font de Sabellius un Libyen originaire de la Pentapole, la région de Cyrénaïque. Mais cette affirmation semble reposer sur un raisonnement rétrospectif fragile : vers 260, l'évêque Denys d'Alexandrie trouva la Pentapole pleine de sabellianisme, et l'on en déduisit que le maître devait venir du pays où ses disciples pullulaient.[6]
La prudence s'impose donc : Sabellius est peut-être libyen, il est sûrement romain d'adoption théologique. Ce qui est certain, c'est que son nom resta attaché à l'Orient : en grec, les modalistes s'appellent presque toujours les sabelliens, tandis que l'Occident latin parle plutôt de patripassiens.[7]
L'excommunication par le pape saint Calixte Ier
Le pape saint Calixte Ier (218-222) excommunia Sabellius vers 220. Saint Hippolyte, ennemi acharné du pape, prétend que Calixte n'agit que par peur de lui — « me craignant », lui fait-il dire — et l'accuse dans le même mouvement d'avoir inventé une hérésie nouvelle en combinant les vues de Théodote et celles de Sabellius, alors même qu'il les excommuniait l'un et l'autre : la contradiction de l'accusation en montre assez la mauvaise foi.[8]
L'essentiel demeure : Rome trancha. Le successeur de Pierre déclara que l'identité du Père et du Fils n'était pas la foi des Apôtres, et le sabellianisme, chassé de la communion romaine, partit conquérir l'Orient — où il allait prospérer pendant plus d'un siècle et demi.[9]
Le système achevé : le Père qui se dilate et se contracte
Autrement dit : imaginez un soleil unique qui, à l'aube de l'histoire, étendrait ses rayons pour éclairer le monde comme Fils, puis répandrait sa chaleur comme Esprit, avant de replier en lui-même rayons et chaleur une fois l'œuvre achevée. C'est exactement la vision de Sabellius : un seul Dieu qui se déploie dans le temps sous trois figures successives, puis se résorbe dans son unité première. Les personnes ne sont pas des réalités éternelles — ce sont des phases de l'histoire du salut.[10]
Une seule hypostase, trois noms
Voici, telle que la rapportent les témoins hostiles — en premier lieu saint Athanase, au chapitre 25 de son IVe Discours contre les ariens —, la doctrine de Sabellius sous sa forme la plus élaborée : le Père serait le Fils et le Fils le Père, une seule hypostase sous deux noms. Sabellius n'ayant laissé aucun écrit conservé, cette formule est une reconstruction à partir de ses adversaires, non une citation de sa main.[11]
Tout est dit : en Dieu, il n'y a qu'une seule réalité subsistante (mia hypostasis), et les mots Père, Fils, Esprit ne désignent que trois appellations (treis onomasiai) de cette réalité unique. La distinction des personnes n'est donc ni réelle ni éternelle : elle appartient au vocabulaire, pas à l'être de Dieu.[12]
Le Fils-Père : l'étrange mot huiopatôr
Saint Athanase rapporte encore que les sabelliens forgeaient pour le Christ le mot composé d'υἱοπάτωρ, huiopatôr — littéralement le Fils-Père. Le Verbe incarné serait à la fois fils en tant qu'il naît de Marie et père en tant qu'il n'est autre que le Père lui-même manifesté dans la chair.[13]
Le mot trahit le système mieux que tous les traités : là où la foi confesse un Fils engendré du Père de toute éternité, Sabellius ne connaît qu'un Père qui devient Fils dans le temps, le temps d'une mission, avant de redevenir simplement Père.[14]
Trois dilatations successives dans l'histoire
Selon les témoignages concordants d'Hippolyte, d'Épiphane et d'Athanase, Sabellius enseignait que l'unique Dieu se dilate (platynetai) en trois directions au cours de l'histoire du salut : comme Père, il donne la Loi dans l'Ancien Testament ; comme Fils, il accomplit la rédemption dans le Nouveau Testament ; comme Esprit, il sanctifie l'Église après l'Ascension. Puis, l'œuvre achevée, il se contracte (systelletai) et revient à son unité silencieuse.[15]
La conséquence est redoutable et les Pères du IVe siècle l'expliciteront : si les personnes ne sont que des rôles temporaires, alors la Trinité elle-même est temporaire. Quand le drame du salut sera terminé, il n'y aura plus ni Père, ni Fils, ni Esprit — seulement la monade solitaire du commencement. Saint Grégoire de Nysse visera précisément cette forme développée : la consommation consisterait dans le retour du Logos dans le Père, afin que Dieu soit tout en tous.[16]
L'analogie du soleil
Pour faire passer cette doctrine, les sabelliens proposaient — d'après saint Épiphane — la comparaison du soleil : un seul et même astre unit la forme ronde, la lumière et la chaleur ; de même, un seul et même Dieu unit le Père, le Fils et l'Esprit. L'image séduit par sa simplicité, mais elle avoue exactement l'erreur : la rondeur, la lumière et la chaleur ne dialoguent pas entre elles, ne s'aiment pas, ne s'envoient pas — ce sont des propriétés d'une chose, pas des personnes.[17]
C'est toute la différence avec les analogies catholiques : l'Église ne compare jamais les personnes à des qualités d'un objet, mais confesse des relations subsistantes — un Père qui engendre, un Fils qui est engendré, un Esprit qui procède — réellement distinctes et réellement aimantes de toute éternité.[18]
La source avouée : l'Évangile selon les Égyptiens
Saint Épiphane affirme que Sabellius puisait ses vues dans l'Évangile selon les Égyptiens, un apocryphe du IIe siècle, et les fragments conservés de cet écrit confirment cette filiation : on y lit notamment que le Sauveur déclare être venu détruire l'œuvre de la femelle — entendez, selon les interprètes anciens, abolir la distinction des sexes et, plus largement, toute distinction créée, à l'image de l'indistinction divine.[19]
Le fait est significatif : là où la foi se règle sur les Écritures reçues et la Tradition des Églises, Sabellius s'autorise d'un évangile rejeté par l'Église. L'hérésie se reconnaît aussi à ses sources.[20]
Ce que chaque témoin ancien rapporte de Sabellius
| Témoin | Époque | Ce qu'il rapporte |
|---|---|---|
| Saint Hippolyte, Réfutation | Entre 230 et 235 | Sabellius sort de l'école de Cléomène ; le pape Calixte l'excommunie vers 220 ; il est encore à Rome au moment où Hippolyte écrit[21] |
| Tertullien, Contre Praxeas | Vers 213 | Le cri des simples, « nous tenons la monarchie », et la réfutation du Père souffrant — contre le milieu dont Sabellius héritera[22] |
| Novatien, De la Trinité, 12 | Vers 250 | Sabellius disait que le Fils est le Père[23] |
| Saint Épiphane, Panarion, 62 | Vers 375 | Doctrine puisée dans l'Évangile selon les Égyptiens ; nombreux sabelliens en Mésopotamie comme à Rome[24] |
| Saint Athanase, Discours contre les ariens | Vers 340-360 | La formule achevée : une seule hypostase, deux en nom ; le mot huiopatôr[25] |
| Saint Basile, Lettres 210, 214, 235 | Vers 375 | Les sabelliens confondent les hypostases ; il faut confesser une seule essence en trois hypostases[26] |
Pourquoi Rome a d'abord hésité devant Sabellius
Il faut le dire honnêtement : Sabellius ne fut pas condamné le premier jour. Sous le pape Zéphyrin (199-217), ses formules simples furent d'abord plutôt bien accueillies à Rome — et l'on comprend pourquoi : face aux théologiens qui semblaient faire du Fils un Dieu dérivé et secondaire, chargé seul de la création et de la souffrance, Sabellius rendait au Christ toute sa divinité et à Dieu toute son unité. Refuser de dire deux dieux, refuser de nier que Jésus est Dieu : qui oserait condamner un tel programme ?[27]
Origène lui-même, pourtant adversaire des modalistes, comprend ce dilemme des gardiens de la foi romains : accueillir d'abord Sabellius, c'était refuser de « sembler affirmer deux dieux, ou, à l'inverse, nier la divinité du Sauveur ».[28]
Le détail de cette crise romaine — Zéphyrin, Calixte, Tertullien, Hippolyte — appartient au dossier général : le modalisme. L'apport propre de Sabellius fut de transformer une protestation de simples en système philosophique : avec lui, l'erreur cesse d'être un cri du cœur pour devenir une doctrine complète de Dieu, de l'histoire et du salut. C'est pourquoi l'Orient, plus spéculatif, l'adopta avec passion.[29]
La Pentapole contaminée : Denys d'Alexandrie contre les sabelliens
Vers 260, une province pleine de sabellianisme
Quarante ans après l'excommunication romaine, l'erreur avait conquis l'Orient. Vers 257-260, l'évêque Denys d'Alexandrie découvre que la Pentapole de Libye — les cinq cités de Cyrénaïque : Cyrène, Ptolémaïs, Arsinoé, Bérénice et Apollonie — est pleine de sabellianisme : clercs et fidèles y enseignent couramment l'identité du Père et du Fils.[30]
Le fait explique peut-être la tradition qui fait de Sabellius un Libyen : la doctrine avait si bien prospéré dans son prétendu pays natal qu'on finit par l'y faire naître. Quoi qu'il en soit de sa patrie, sa postérité était africaine et massive — au point d'exiger l'intervention personnelle du plus grand évêque d'Orient.[31]
La lettre à Ammonius et Euphranor
Pour réfuter les sabelliens de Libye, Denys écrit vers 260 sa fameuse lettre à Ammonius et Euphranor. Sa méthode est saisissante de bon sens : il insiste sur les preuves de l'humanité du Christ — ses fatigues, sa faim, sa souffrance — pour montrer que le Père n'est pas le Fils : si le Père et le Fils étaient la même personne, il faudrait dire que le Père invisible a eu faim, a été fatigué, a été crucifié.[32]
Mais Denys, emporté par sa polémique, force le trait en sens inverse : pour bien distinguer le Fils du Père, il s'exprime avec inexactitude sur le Logos et sa relation au Père, au point de sembler faire du Fils une créature. Dénoncé à Rome, il devra s'expliquer — premier exemple d'un piège qui guette tous les adversaires de Sabellius : à force de distinguer les personnes, diviser la substance.[33]
Le synode de Rome (vers 262) : condamner les deux excès symétriques
Saisi de l'accusation portée contre l'Alexandrin, le pape saint Denys (259-268) réunit un synode à Rome vers 262 et tranche avec une justesse qui fera jurisprudence : il condamne également les deux erreurs opposées — celle de Sabellius, qui confond les personnes, et celle qui fait du Fils une créature.[34]
Le pape émit alors, en son nom propre et au nom du concile, une lettre doctrinale — d'où son qualificatif de lettre synodale — dont les fragments sont recueillis en DH 112-115. D'après le résumé qu'en donne Chapman, elle déclare en substance que faire du Fils une créature est une impiété d'égale gravité, quoique contraire, à celle de Sabellius : c'est une paraphrase de sa sentence, non une citation au mot du pape.[35]
Denys d'Alexandrie répondit par une Réfutation et Apologie en quatre livres et fut déclaré lavé de tout soupçon.[36] La leçon romaine est capitale et vaut pour tous les siècles : la foi tient la crête entre deux précipices — confondre les personnes d'un côté, diviser la substance de l'autre. Le sabellianisme et l'arianisme sont les deux versants du même ravin.[37]
Athanase et les Cappadociens : le vocabulaire qui tranche
Saint Athanase : nommer l'erreur par son nom
Au IVe siècle, c'est saint Athanase d'Alexandrie qui porte le coup décisif à la doctrine, notamment dans ses Discours contre les ariens — dont le quatrième vise directement les sabelliens. Sa méthode est redoutable : il prend l'Écriture au mot. Quand le Christ dit « Moi et le Père, nous sommes un » (Jn 10, 30), les sabelliens triomphent ; mais quand il dit « le Père est plus grand que moi » (Jn 14, 28) ou prie son Père à Gethsémani, leur système s'effondre — qui prie qui, qui envoie qui, qui est assis à la droite de qui ?[38]
Athanase montre ainsi que le sabellianisme ne peut lire l'Évangile qu'en le mutilant : il retient les versets de l'unité et efface les versets de la distinction. Or la foi reçoit toute l'Écriture — et toute l'Écriture montre un Fils qui se tourne vers un Père réellement autre que lui, de toute éternité.[39]
Saint Basile : une essence, trois hypostases
Saint Basile de Césarée, dans ses Lettres 210, 214 et 235 vers 375, affronte les sabelliens de son temps et forge l'instrument qui les désarme définitivement : la distinction entre l'essence (ousia) — ce que Dieu est, unique — et les hypostases — ceux que Dieu est, trois personnes réellement subsistantes. Sa formule, passée dans tout le catholicisme oriental, tient en six mots grecs : μία οὐσία, τρεῖς ὑποστάσεις — une seule essence, trois hypostases.[40]
Contre Sabellius, la formule dit exactement ce qu'il faut : l'unité est du côté de l'essence, jamais au prix des personnes ; la distinction est du côté des hypostases, jamais au prix de l'unité. Le sabellien confond les hypostases en une seule ; l'arien divise l'essence en grande et petite : Basile ferme les deux issues d'un seul geste.[41]
Saint Grégoire de Nysse contre les sabelliens
Le frère de Basile, saint Grégoire de Nysse, pousse la réfutation jusqu'à son terme dans son discours Contre Arius et Sabellius (Adversus Arium et Sabellium, CPG 3141). Il y vise la forme la plus développée du système : l'idée que la création tout entière se consommerait dans le retour du Logos dans le Père, afin que Dieu soit tout en tous — la dilatation suivie de la contraction finale.[42]
Sa réponse est lumineuse : si le Fils devait un jour cesser d'être distinct du Père, alors la filiation ne serait pas éternelle, et le nom même de Père — qui suppose un Fils — ne serait qu'un titre provisoire de Dieu. Or l'Évangile révèle un Père éternellement Père : effacer la distinction à la fin des temps, c'est effacer Dieu lui-même.[43]
Marcel d'Ancyre : quand l'épouvantail sabellien sert les ariens
Au IVe siècle, le sabellianisme ne meurt pas avec Sabellius : il devient une arme polémique. Les ariens et semi-ariens affectent d'en avoir grand-peur et brandissent l'épouvantail sabellien contre tous les défenseurs de Nicée : quiconque confesse le Fils consubstantiel au Père serait un sabellien déguisé.[44]
L'affaire Marcel d'Ancyre donne quelque couleur à l'accusation. Cet évêque nicéen intransigeant développe un monarchianisme personnel qui ressemble au système de Sabellius : le Logos ne serait qu'une puissance intérieure du Père, déployée pour la création et la rédemption, avant de se résorber en lui. Déposé en 336, soutenu par le pape Jules Ier puis par saint Athanase lui-même, Marcel embarrasse ses propres alliés — et son disciple Photinus pousse le système encore plus loin, jusqu'à nier la préexistence du Verbe.[45]
La leçon de l'épisode est double. D'une part, l'alliance de Rome avec Marcel montre que l'anti-arianisme pouvait frôler l'excès inverse : à force de serrer l'unité contre les ariens, on risque de desserrer les personnes. D'autre part, l'Église sut distinguer : elle ne confondit jamais la maladresse d'un allié avec l'hérésie de Sabellius, et c'est pourquoi Constantinople anathématisera séparément les sabelliens, les marcelliens et les photiniens — trois noms, trois nuances, un même refus de la distinction réelle des personnes.[46]
Le détail de la crise arienne appartient au dossier voisin : l'arianisme.
Constantinople (381) : l'anathème définitif
Le canon 1 : les sabelliens nommément anathématisés
Cent soixante ans après l'excommunication de Sabellius, le Ier concile de Constantinople, réuni par l'empereur Théodose en 381, prononce le verdict définitif. Son canon 1 confirme la foi des 318 Pères de Nicée et déclare anathème toutes les hérésies — en nommant expressément les sabelliens au milieu de la liste :[47]
« Que la foi des trois cent dix-huit Pères réunis à Nicée ne soit pas écartée, mais qu'elle demeure ferme ; et que soit anathématisée toute hérésie, en particulier celle des eunomiens, des ariens, des semi-ariens ou pneumatomaques, des sabelliens, des marcelliens, des photiniens et des apollinaristes. » — Ier concile de Constantinople (381), canon 1[48]
Le concile place ainsi le sabellianisme au cœur du dispositif : l'erreur sur les personnes divines figure entre le pneumatomaquisme — qui mutile l'Esprit — et le marcellianisme — qui en est la forme renaissante. Un siècle et demi d'histoire aboutit à une ligne d'anathème.[49]
Le canon 7 : un baptême à recommencer
Le même concile tire les conséquences pratiques dans son canon 7, qui règle la réception des hérétiques convertis. Le principe est simple : ceux dont le baptême garde la forme trinitaire — ariens, macédoniens — sont reçus par la seule onction du chrême ; ceux dont l'erreur détruit la Trinité elle-même doivent être baptisés comme des païens. Et parmi ces derniers figurent nommément « les sabelliens, qui enseignent l'identité du Père et du Fils ».[50]
Le jugement est d'une sévérité lumineuse : un baptême conféré au nom d'un Dieu sans personnes distinctes n'est pas un baptême chrétien. Le sabellianisme n'est pas une opinion théologique parmi d'autres — il touche au Nom même dans lequel on est plongé.[51]
Le Tome dit de Damase, repris à Constantinople (382)
La sentence est confirmée par le Tome dit de Damase — profession de foi du synode romain réuni sous le pape saint Damase Ier, dont la datation reste débattue (vers 377 selon plusieurs historiens, 382 selon la datation traditionnelle) : anathème à qui suit l'erreur de Sabellius en disant que le même est à la fois Père et Fils.[52] La même formule est reprise par la lettre synodale du concile de Constantinople (382), conservée par Théodoret (Histoire ecclésiastique, V, 11). L'Occident et l'Orient, Rome et Constantinople, parlent désormais d'une seule voix : l'identité du Père et du Fils est incompatible avec la foi.[53]
Chronologie du sabellianisme, de Smyrne à Constantinople
| Date | Événement |
|---|---|
| Vers 200 | Noet enseigne à Smyrne l'identité du Père et du Fils ; expulsé de l'Église (voir le modalisme)[54] |
| Vers 213 | Tertullien écrit le Contre Praxeas, qui fixe le vocabulaire catholique : une seule substance, trois personnes[55] |
| Vers 215-220 | Sabellius devient le chef des monarchiens à Rome, issu de l'école de Cléomène[56] |
| Vers 220 | Le pape saint Calixte Ier excommunie Sabellius[57] |
| Entre 230 et 235 | Hippolyte rédige sa Réfutation : Sabellius est apparemment toujours à Rome[58] |
| Vers 257-260 | Denys d'Alexandrie trouve la Pentapole pleine de sabellianisme ; lettre à Ammonius et Euphranor[59] |
| Vers 262 | Synode de Rome : le pape saint Denys condamne les deux excès symétriques[60] |
| 336 | Marcel d'Ancyre, au monarchianisme suspect, est déposé[61] |
| Vers 340-375 | Athanase, Basile, Grégoire de Nysse achèvent la réfutation doctrinale[62] |
| 381 | Ier concile de Constantinople, canon 1 : anathème aux sabelliens ; canon 7 : baptême à recommencer[63] |
| Vers 377 ou 382 (datation débattue) | Tome dit de Damase (synode romain) : anathème à l'erreur de Sabellius, repris par la lettre synodale de Constantinople 382[64] |
Ce que l'Église confesse face à Sabellius
Face au système de Sabellius, la foi catholique tient ensemble les trois vérités que l'hérésie disloque : Dieu est un, le Christ est Dieu, et les personnes sont réellement distinctes. Le Catéchisme de l'Église catholique formule l'antidote exact, au paragraphe 254 :[65]
« Les personnes divines sont réellement distinctes entre elles. Dieu est unique mais non pas solitaire. Père, Fils et Esprit Saint ne sont pas simplement des noms désignant des modalités de l'être divin, car ils sont réellement distincts entre eux. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 254[66]
Chaque mot de ce paragraphe vise Sabellius : réellement distinctes contre la distinction de pure appellation ; non pas solitaire contre la monade qui se dilate et se contracte ; pas simplement des noms contre l'une seule hypostase, deux en nom. Seize siècles après l'excommunication de 220, le Catéchisme réfute encore l'hérésie romaine — preuve que l'erreur, sous des habits neufs, n'a jamais cessé de tenter les esprits pressés.[67]
Et le couronnement de trois siècles de controverses, le Symbole chanté chaque dimanche, confesse le Fils « vrai Dieu né du vrai Dieu » — engendré, non pas déguisé ; distinct, non pas identique ; éternel, non pas provisoire.[68]
Une erreur qui revient toujours
Le sabellianisme ne meurt jamais tout à fait, parce qu'il naît d'une bonne intention poussée à l'excès : protéger l'unité de Dieu. Chaque génération de chrétiens pressés retrouve la même tentation — simplifier le mystère en effaçant les personnes. Au IVe siècle, ce furent Marcel et Photin ; à l'époque moderne, divers unitarismes ; au XXe siècle, les pentecôtistes unitaires, qui rebaptisent au seul nom de Jésus (voir le modalisme).[69]
La réponse de l'Église ne varie pas davantage : ni confusion, ni division — un seul Dieu, trois personnes. C'est la crête étroite tracée par le pape saint Denys en 262, confirmée à Constantinople en 381, et qui tient toujours.[70]
Pour aller plus loin
- Le modalisme — Noet, Praxeas et la crise romaine : le dossier-mère dont le sabellianisme est le système achevé.
- Les hérésies des premiers siècles — le panorama des erreurs antiques.
- L'arianisme — la crise inverse : un Fils rabaissé au rang de créature.
- L'adoptianisme — l'autre monarchianisme : un Christ homme adopté par Dieu.
- Le macédonianisme — la crise du Saint-Esprit, tranchée au même concile de 381.
Notes et références
J. Chapman, Catholic Encyclopedia, « Monarchians » (newadvent.org) : les monarchiens modalistes exagèrent l'unité du Père et du Fils jusqu'à n'en faire qu'une seule personne ; les distinctions de la Trinité sont des énergies ou des modes, non des personnes.
1J. Chapman, ibid. : Sabellius excommunié par le pape Calixte vers 220 ; Ier concile de Constantinople (381), canon 1 (Schaff, Nicene and Post-Nicene Fathers) : anathème aux sabelliens.
2J. Chapman, ibid. : Sabellius devint bientôt le chef des monarchiens à Rome, peut-être avant même la mort de Zéphyrin (vers 218).
3J. Chapman, ibid. : on ne peut prouver que Cléomène n'était pas un disciple du Noet hérétique, ni que Sabellius n'est pas sorti de son école.
4J. Chapman, ibid. : Sabellius était apparemment toujours à Rome quand Hippolyte écrivit sa Réfutation (entre 230 et 235) ; de son histoire antérieure et postérieure, rien n'est connu.
5J. Chapman, ibid. : saint Basile et d'autres en font un Libyen de la Pentapole, mais cela semble reposer sur le seul fait que Denys d'Alexandrie trouva la Pentapole pleine de sabellianisme, vers 260.
6J. Chapman, ibid. : en Orient, on les appellera le plus souvent sabelliens, du nom de celui qui porta le système à son achèvement ; l'Occident latin parle de patripassiens.
7J. Chapman, ibid. : ce pape excommunia Sabellius vers 220 — « me craignant », dit Hippolyte ; Hippolyte accuse Calixte d'inventer une hérésie nouvelle en combinant Théodote et Sabellius, alors qu'il les excommunia tous deux.
8Cf. J. Chapman, ibid. : l'excommunication romaine de vers 220, confirmée par tout le magistère postérieur jusqu'à Constantinople 381.
9Cf. saint Épiphane, Panarion, 62, et J. Chapman, ibid. : la doctrine du Père qui se dilate en Fils et en Esprit, puis se contracte de nouveau.
10J. Chapman, ibid. : « saint Athanase nous dit qu'il disait que le Père est le Fils et le Fils le Père, une seule hypostase, mais deux en nom » — résumé anglais de Chapman, non citation d'Athanase ; le témoignage sous-jacent est saint Athanase, IVe Discours contre les ariens, ch. 25, cité par Chapman en anglais : As there are divisions of gifts, but the same Spirit, so the Father is the same, but is developed [platynetai] into Son and Spirit. Aucun écrit de Sabellius n'est conservé.
11Cf. J. Chapman, ibid., et le Dictionary of Greek and Roman Biography (Perseus) : le dogme caractéristique de Sabellius — une seule hypostase en laquelle il y a trois désignations, hôs einai en mia hypostasei treis onomasias (saint Épiphane, Hérésies, 62).
12Saint Athanase, Discours contre les ariens : les sabelliens appellent le Christ huiopatôr, le Fils-Père.
13Cf. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 33, sur Bérylle de Bostra : le Sauveur sans préexistence propre avant l'Incarnation — forme voisine du même schéma (cité par J. Chapman, ibid.).
14Saint Épiphane, Panarion, 62 ; saint Athanase, Discours ; cf. J. Chapman, ibid. : le Père se dilate en Fils et en Esprit au cours de l'histoire du salut, avant de se contracter de nouveau.
15J. Chapman, ibid. : les Pères du IVe siècle — par ex. saint Grégoire de Nysse, Contre Arius et Sabellius — visent une forme plus développée : la consommation consisterait dans le retour du Logos dans le Père, afin que Dieu soit tout en tous.
16Saint Épiphane, Panarion, 62 : la comparaison du soleil — astre unique unissant rondeur, lumière et chaleur — alléguée par les sabelliens.
17Catéchisme de l'Église catholique, §§ 253-255 (vatican.va) : la distinction réelle des personnes par les relations d'origine — le Père engendre, le Fils est engendré, le Saint-Esprit procède.
18J. Chapman, ibid. : Épiphane dit que Sabellius fondait ses vues sur l'Évangile selon les Égyptiens, et les fragments de cet apocryphe confirment cette déclaration.
19Cf. saint Épiphane, Panarion, 62 : le recours à un évangile apocryphe rejeté par l'Église comme fondement doctrinal.
20Saint Hippolyte, Réfutation de toutes les hérésies, VII ; cf. J. Chapman, ibid.
21Tertullien, Contre Praxeas (vers 213) : Monarchiam tenemus — le cri des simples ; réfutation du Père souffrant.
22J. Chapman, ibid. : Novatien (De Trinitate, 12) rapporte que Sabellius disait que le Fils est le Père.
23Saint Épiphane, Panarion, 62 (vers 375) : nombreux sabelliens en Mésopotamie comme à Rome ; doctrine puisée dans l'Évangile selon les Égyptiens.
24Saint Athanase, Discours contre les ariens, notamment le IVe, ch. 25 (vers 340-360 ; l'authenticité athanasienne du IVe discours est discutée, l'attribution traditionnelle est conservée ici) : témoignage sur la doctrine sabellienne et sa réfutation ; le mot huiopatôr y est rapporté.
25Saint Basile, Lettres 210, 214 et 235 (vers 375) : contre la confusion sabellienne des hypostases ; une seule essence, trois hypostases.
26Cf. J. Chapman, ibid. : les gardiens de la foi accueillirent d'abord les formules simples — ne videantur deos dicere, neque rursum negare salvatoris deitatem, Origène, Commentaire sur Tite, fragment II.
27Origène, Commentaire sur Tite, fragment II : accueillir les monarchiens, c'était refuser de sembler affirmer deux dieux ou nier la divinité du Sauveur.
28Cf. J. Chapman, ibid. : Sabellius — ou du moins ses disciples — a pu amplifier considérablement le noétianisme originel.
29J. Chapman, ibid., et J. Chapman, Catholic Encyclopedia, « Pope St. Dionysius » (newadvent.org) : vers 260, Denys d'Alexandrie trouva la Pentapole pleine de sabellianisme.
30Cf. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VII, 26 : plusieurs lettres de Denys contre les sabelliens de Libye — à Ammon, à Télesphore, à Euphranor.
31J. Chapman, « Pope St. Dionysius », ibid. : Denys écrivit contre le sabellianisme sa lettre à Ammonius et Euphranor, où il insiste sur les preuves de l'humanité du Christ pour montrer que le Père n'est pas le Fils.
32J. Chapman, ibid. : dans cette lettre, Denys s'exprima avec inexactitude sur le Logos et sa relation au Père ; une accusation fut portée contre lui devant le pape Denys.
33J. Chapman, « Pope St. Dionysius », ibid. : accusé devant le pape, l'Alexandrin fut cité à un synode tenu à Rome vers 260-262 pour régler l'affaire.
34J. Chapman, « Pope St. Dionysius » (newadvent.org) : le pape émit, en son nom propre et au nom du concile, une lettre doctrinale condamnant d'abord Sabellius puis ceux qui font du Fils une créature ; la formule « une impiété égale, quoique contraire, à celle de Sabellius » est le résumé anglais de Chapman (repris dans sa notice « Dionysius of Alexandria »), non une citation au mot du pape — d'où la paraphrase ci-dessus. Fragments de la lettre : DH 112-115.
35J. Chapman, ibid. : Denys d'Alexandrie répondit par une Réfutation et Apologie en quatre livres et fut déclaré lavé de tout soupçon.
36Cf. J. Chapman, « Monarchians », ibid. : l'Église tint ainsi la balance entre les deux erreurs symétriques — faire du Fils un Dieu secondaire, ou confondre les personnes.
37Saint Athanase, Discours contre les ariens, I-III : l'argument scripturaire — le Fils qui prie le Père (Jn 14-17) suppose deux personnes réellement distinctes.
38Cf. saint Athanase, ibid. : les sabelliens retiennent Jn 10, 30 et effacent Jn 14, 28 — lecture sélective réfutée par l'ensemble du témoignage évangélique.
39Saint Basile, Lettres 210, 214, 235 : mia ousia, treis hypostaseis — une seule essence, trois hypostases.
40Cf. saint Basile, ibid. : la distinction essence/hypostases ferme à la fois la confusion sabellienne et la division arienne.
41Saint Grégoire de Nysse, Contre Arius et Sabellius (Adversus Arium et Sabellium de patre et filio, CPG 3141 ; PG 45, 1281-1301) ; cf. J. Chapman, ibid. (qui cite l'opuscule sous son titre court, Contra Sabellium, éd. Mai).
42Cf. saint Grégoire de Nysse, ibid. : si la distinction devait cesser, le nom même de Père ne serait qu'un titre provisoire — contraire à la révélation d'un Père éternel.
43J. Chapman, ibid. : au IVe siècle, les ariens et semi-ariens affectaient d'avoir grand-peur du sabellianisme, et l'alliance du pape Jules et d'Athanase avec Marcel donna quelque couleur aux accusations contre les formules nicéennes.
44Cf. J. Chapman, ibid. : Marcel d'Ancyre développa un monarchianisme personnel, poussé bien plus loin par son disciple Photin ; Marcel déposé en 336.
45Ier concile de Constantinople (381), canon 1 : anathèmes séparés des sabelliens, des marcelliens et des photiniens.
46Ier concile de Constantinople (381), canon 1 (Schaff, Nicene and Post-Nicene Fathers) : « en particulier celle des eunomiens, des ariens, des semi-ariens ou pneumatomaques, des sabelliens, des marcelliens, des photiniens et des apollinaristes ».
47 48Cf. Ier concile de Constantinople (381), canon 1 : l'ordre de la liste — pneumatomaques, sabelliens, marcelliens — dessine la défense complète de la Trinité.
49Ier concile de Constantinople (381), canon 7 (Schaff, ibid.) : les eunomiens, les montanistes et « les sabelliens, qui enseignent l'identité du Père et du Fils » doivent être baptisés à leur entrée dans l'Église.
50Cf. canon 7, ibid. : la distinction entre hérétiques reçus par l'onction et hérétiques reçus par le baptême mesure la gravité trinitaire de l'erreur.
51Profession de foi dite Tome de Damase (synode romain ; datation débattue, vers 377 ou 382), anathème 2 (ancien Denzinger, n. 60 ; traduit de l'anglais des Sources of Catholic Dogma) : « Nous anathématisons aussi ceux qui suivent l'erreur de Sabellius, en disant que le même est à la fois Père et Fils ».
52Lettre synodale du concile de Constantinople (382), conservée par Théodoret, Histoire ecclésiastique, V, 11 : « nous anathématisons ceux qui suivent l'erreur de Sabellius et disent que le Père et le Fils sont le même » (traduit de l'anglais des Nicene and Post-Nicene Fathers).
53Saint Hippolyte, Contre Noet, 1 ; cf. J. Chapman, ibid.
54Tertullien, Contre Praxeas (vers 213).
55J. Chapman, ibid. : Sabellius chef des monarchiens à Rome, peut-être avant 218.
56J. Chapman, ibid. : excommunication par Calixte vers 220.
57J. Chapman, ibid. : Réfutation d'Hippolyte entre 230 et 235, Sabellius apparemment toujours à Rome.
58J. Chapman, « Pope St. Dionysius », ibid. : Pentapole pleine de sabellianisme ; lettre à Ammonius et Euphranor, vers 260.
59J. Chapman, ibid. : synode de Rome, vers 260-262, sous le pape saint Denys.
60Déposition de Marcel d'Ancyre, 336 ; cf. J. Chapman, ibid.
61Saint Athanase, Discours (vers 340-360) ; saint Basile, Lettres (vers 375) ; saint Grégoire de Nysse, Contre Arius et Sabellius.
62Ier concile de Constantinople (381), canons 1 et 7.
63Tome dit de Damase (synode romain, datation débattue : vers 377 ou 382) ; la formule sabellienne figure en tout cas dans la lettre synodale de Constantinople 382 (Théodoret, HE, V, 11).
64Catéchisme de l'Église catholique, § 254 (vatican.va).
65 66Catéchisme de l'Église catholique, §§ 253-256 : la Trinité est Une ; les personnes sont réellement distinctes ; la distinction tient aux relations d'origine.
67Symbole de Nicée-Constantinople (381) : « vrai Dieu né du vrai Dieu, engendré non pas créé, consubstantiel au Père ».
68J. Chapman, ibid. : il y avait encore du sabellianisme au IVe siècle ; cf. le dossier modalisme pour les renaissances modernes (pentecôtistes unitaires, 1913-1945).
69Cf. J. Chapman, « Pope St. Dionysius », ibid. : la balance romaine de 262 entre confusion des personnes et division de la substance.
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