L'apollinarisme est l'hérésie christologique du IVe siècle qui, pour mieux protéger la divinité du Christ, lui retire l'essentiel de son humanité : son auteur, Apollinaire de Laodicée, évêque en Syrie et ancien ami d'Athanase, enseigne que le Christ possède bien un corps humain et une âme sensible, mais pas d'âme rationnelle humaine — c'est le Logos divin lui-même qui, en lui, tient lieu d'intelligence[1]. Le Christ d'Apollinaire est donc vrai Dieu sans partage, mais il n'est pas tout à fait homme : il lui manque précisément ce par quoi l'homme pense, veut et choisit[2].
Le paradoxe fait toute l'importance du dossier : Apollinaire n'est ni un ennemi de l'Église ni un allié des ariens — il est un champion de Nicée qui veut sauver l'unité du Christ et son impeccabilité, et qui mutile l'homme pour sauver Dieu[3]. Condamnée à Rome en 377 puis de nouveau à Rome et à Constantinople en 381[4], son erreur reçoit de saint Grégoire de Nazianze la réfutation restée la plus célèbre de toute la patristique : ce qui n'a pas été assumé n'a pas été guéri — si le Verbe n'a pas pris notre intelligence, notre intelligence n'est pas sauvée[5].
Cet article traite la doctrine, l'histoire et la réfutation de l'apollinarisme. Il renvoie sans les redoubler : à l'Arianisme et à Arius (v. 256-336) pour l'hérésie qu'Apollinaire combattait, à Le docétisme pour le Christ sans chair véritable, à Le sabellianisme et à Modalisme pour l'erreur inverse sur les Personnes, à La crise nestorienne et à La crise monophysite pour la suite des débats christologiques, et à Les hérésies des premiers siècles pour le panorama d'ensemble.
Qui était Apollinaire de Laodicée ?
Un lettré grec devenu champion de Nicée
Apollinaire — en latin Apolinaris, dit le Jeune pour le distinguer de son père — naît vers 310 à Laodicée de Syrie, le grand port de la côte syrienne[6]. Son père, grammairien venu d'Alexandrie, lui donne une formation classique exceptionnelle : le fils restera toute sa vie un homme de lettres autant qu'un évêque, à l'aise dans l'exégèse comme dans la controverse[7]. Devenu évêque de Laodicée vers 360, il met ce talent au service de la foi de Nicée : il réfute les ariens radicaux — dont Eunome — et défend le christianisme contre les païens cultivés, notamment Porphyre et l'empereur Julien lui-même[8].
C'est ce passé qui explique l'estime dont il jouit d'abord auprès des plus grands : saint Athanase, saint Basile et saint Jérôme louent tour à tour sa culture classique, sa science biblique et sa fidélité au symbole de Nicée[9]. Saint Jérôme lui attribue d'innombrables volumes sur l'Écriture, deux apologies du christianisme — l'une contre Porphyre, l'autre contre Julien — et une réfutation d'Eunome ; la quasi-totalité de cette œuvre est perdue[10]. Le futur hérésiarque est alors, aux yeux de tous, un rempart de l'orthodoxie : sa notice dans le De viris illustribus de Jérôme, au chapitre 104, le présente encore comme un auteur ecclésiastique de premier plan[11].
Sous Julien l'Apostat : sauver les lettres chrétiennes
En juin 362, l'empereur Julien interdit aux maîtres chrétiens d'enseigner les auteurs classiques : privés de leur outillage littéraire, les chrétiens se voient condamnés au silence dans les écoles[12]. Le père et le fils relèvent le défi avec une énergie restée légendaire : ils transposent l'Écriture sur les modèles classiques, pour donner aux chrétiens une littérature de substitution — le père travaille la grammaire et la poésie, le fils s'attaque aux textes saints eux-mêmes[13].
L'épisode compte pour comprendre le personnage : Apollinaire est un esprit systématique et confiant dans la raison, habitué à résoudre les difficultés par des constructions élégantes. Cette même confiance — résoudre le mystère du Christ par un montage ingénieux plutôt que de s'arrêter devant lui — fera dix ans plus tard sa perte dogmatique, comme le noteront ses adversaires[14].
De l'allié d'Athanase au schismatique condamné
Tant qu'il ne s'agit que de défendre Nicée contre les ariens, Apollinaire marche avec Athanase. Le tournant se situe au milieu des années 370 : ses thèses sur l'âme du Christ, d'abord murmurées, deviennent publiques, et les anciens amis rompent l'un après l'autre[15]. Saint Basile, qui l'avait estimé, prend ses distances ; saint Épiphane de Salamine lui consacre, vers 376-377, tout le chapitre 77 de son Panarion, le grand répertoire des hérésies[16]. Apollinaire, au lieu de se soumettre, organise son parti : il fait sacrer pour Antioche un évêque des siens, Vitalis, premier nom que l'histoire retient parmi ses disciples[17].
Dès lors c'est la guerre ouverte. Après un concile d'Alexandrie qui, en 362, avait visé sa doctrine sans nommer son auteur — Athanase voulait encore le ménager —, deux conciles romains sous le pape Damase, en 377 puis en 381, le dénoncent et le condamnent nommément[18]. Il refuse de se soumettre, même après la condamnation solennelle du concile œcuménique de Constantinople en 381, et meurt dans son erreur vers 390 — la Catholic Encyclopedia de 1907 donne, variante, vers 392[19]. Son parti, un temps considérable à Constantinople, en Syrie et en Phénicie, ne lui survit guère[20].
- vers 310Naissance à Laodicée de Syrie
Fils d'un grammairien venu d'Alexandrie, Apollinaire reçoit une formation classique exceptionnelle[21].
- vers 360Évêque de Laodicée
- juin 362L'édit scolaire de Julien
Privés des classiques par l'empereur, le père et le fils transposent l'Écriture sur les modèles grecs[23].
- 362Alexandrie vise sans nommer
Le concile d'Alexandrie condamne la doctrine sans citer Apollinaire, qu'Athanase veut encore ménager[24].
- 376-377La rupture devient publique
Basile prend ses distances ; Épiphane réfute Apollinaire au chapitre 77 de son Panarion ; Vitalis est sacré pour Antioche[25].
- 377Rome condamne
Le concile romain sous le pape Damase dépose Apollinaire et censure sa doctrine[26].
- 381Double condamnation
Nouveau concile romain et premier canon du concile œcuménique de Constantinople : l'apollinarisme rejoint la liste officielle des hérésies[27].
- vers 390Mort dans l'erreur
Apollinaire meurt sans s'être soumis ; son parti s'éteint en une génération[28].
Que niait Apollinaire ? La doctrine en trois thèses
Le montage : un corps, une âme animale, et le Logos à la place de l'esprit
Pour construire sa christologie, Apollinaire reprend la division tripartite de l'homme familière au platonisme : le corps (sarx, soma), l'âme principe de la vie animale (psyché alogos, sans raison), et l'esprit (nous, pneuma, ou âme raisonnable)[29]. Son montage est simple et, à première vue, élégant : le Christ a assumé le corps humain et l'âme animale, mais pas l'esprit humain — c'est le Logos divin lui-même qui en tient lieu, devenant en Jésus le centre rationnel, le siège de la conscience de soi et de l'autodétermination[30].
Autrement dit : en Jésus de Nazareth, ce qui pense, veut et décide, ce n'est pas une intelligence d'homme, c'est la seconde Personne de la Trinité elle-même. L'imagination d'Apollinaire y gagne une unité sans faille : un seul sujet, un seul principe de décision, aucune hésitation possible entre deux volontés[31]. À l'appui, il cite l'Écriture : « Et le Verbe s'est fait chair » (Jn 1, 14) — la chair, donc, et non pas l'homme tout entier ; « prenant condition d'esclave, devenant semblable aux hommes » (Ph 2, 7) ; « le second homme vient du ciel » (1 Co 15, 47)[32].
Pourquoi Apollinaire croyait sauver le Christ
Il faut prendre Apollinaire au sérieux : il ne se voit pas comme un destructeur, mais comme le défenseur de l'unité du Christ et de la foi de Nicée. Son raisonnement repose sur deux principes, l'un ontologique, l'autre psychologique[33].
Principe ontologique : l'union d'un Dieu complet avec un homme complet ne peut être, à ses yeux, qu'une juxtaposition — deux êtres parfaits, avec tous leurs attributs, ne sauraient faire un seul être ; tout au plus un composé incongru, « pas très différent des monstres de la mythologie ». Or la foi de Nicée interdit de rabaisser le Logos, comme l'avait fait Arius : Apollinaire choisit donc l'autre terme et ampute l'humanité du Christ de son plus noble attribut — et il s'en réclame pour la vraie unité et la véritable Incarnation[34].
Principe psychologique : l'âme rationnelle lui paraît essentiellement exposée au péché, capable au mieux d'efforts précaires. Comment garantir alors l'impeccabilité du Christ et la valeur infinie de la Rédemption ? En supprimant la pièce fragile : sans esprit humain faillible, le Christ ne peut ni pécher ni hésiter, et son sacrifice vaut infiniment[35]. Le dispositif est d'une logique implacable — et c'est précisément ce qui le rend dangereux : il achète la sécurité du dogme au prix de l'homme.
Ce que l'apollinarisme n'est pas
Le mot recouvre parfois, dans le langage courant, tout ce qui touche au Christ : il faut lever les confusions avec les erreurs voisines, dont chacune a son article propre.
| Erreur voisine | Thèse | Différence avec l'apollinarisme |
|---|---|---|
| Docétisme (IIe siècle) | Le Christ n'aurait eu qu'une apparence de chair | Erreur sur le corps : Apollinaire, lui, affirme une chair réelle et s'oppose aux docètes — son amputation porte sur l'esprit, pas sur la chair[36] |
| Arianisme (IVe siècle) | Le Fils serait une créature, non vrai Dieu | Erreur sur la divinité : Apollinaire est anti-arien et proclame le Logos vrai Dieu — son erreur est exactement inverse, sur l'humanité[37] |
| Sabellianisme et Modalisme (IIIe siècle) | Père, Fils et Esprit : trois masques d'un Dieu unique | Erreur sur les Personnes : elle confond qui est qui en Dieu, là où Apollinaire mutile ce que le Fils assume de l'homme |
| Adoptianisme (VIIIe siècle) | L'homme Jésus aurait été adopté comme Fils | Erreur sur l'union huit siècles plus tard, en Espagne : elle sépare là où Apollinaire fusionne — deux contresens symétriques de l'unique Incarnation |
| Semi-arianisme (IVe siècle) | Le Fils serait semblable en substance au Père | Querelle trinitaire sur la consubstantialité : l'apollinarisme déplace le débat du Père et du Fils vers le Christ et son âme |
La phrase de lecture est simple : là où l'arianisme rogne Dieu et le docétisme escamote la chair, l'apollinarisme rogne l'homme intérieur — l'intelligence et la volonté. C'est l'hérésie du Christ diminué par le dedans, d'autant plus séduisante qu'elle se présente comme une défense de sa grandeur[38].
Comment l'Église a-t-elle répondu ?
L'argument décisif de Grégoire de Nazianze
La réfutation la plus célèbre vient de saint Grégoire de Nazianze, qui adresse en 382 au prêtre Clédonius deux lettres — les Lettres 101 et 102 — entièrement consacrées à la controverse apollinariste[39]. Grégoire y retourne contre Apollinaire son propre souci du salut : si le Christ n'a pas pris notre intelligence, alors notre intelligence n'est pas sauvée. La formule, d'une densité redoutable, fera le tour de la tradition :
« Car ce qui n'a pas été assumé n'a pas été guéri ; mais ce qui a été uni à sa divinité est sauvé aussi. » — Saint Grégoire de Nazianze, Lettre 101 au prêtre Clédonius (traduction Ignispedia)[40]
Le raisonnement se déploie en trois temps. Si la moitié seulement d'Adam était tombée, le Christ pourrait ne sauver que la moitié de l'homme ; mais puisque la nature entière est tombée, c'est la nature entière qui doit être unie au Verbe pour être sauvée tout entière[41]. Ensuite, un Christ sans intelligence humaine n'est tout simplement pas un homme : l'homme n'est pas un animal sans esprit, et revêtir le Sauveur d'os et de chair sans âme rationnelle, c'est — écrit Grégoire avec une ironie mordante — ne lui donner qu'« un portrait d'humanité »[42]. Enfin, croire en un tel Christ, c'est se priver soi-même d'intelligence spirituelle :
« Si quelqu'un a mis sa confiance en lui comme en un homme sans intelligence humaine, il est en réalité privé d'intelligence, et tout à fait indigne du salut. » — Saint Grégoire de Nazianze, Lettre 101 au prêtre Clédonius (traduction Ignispedia)[43]
« Qu'ils ne nous marchandent donc pas notre salut complet, et ne revêtent le Sauveur que d'os, de nerfs et d'un portrait d'humanité. » — Saint Grégoire de Nazianze, Lettre 101 au prêtre Clédonius (traduction Ignispedia)[44]
L'Écriture assume tout, sauf le péché
Les Pères répondent ensuite point par point aux textes allégués par Apollinaire. D'abord, quand saint Jean écrit que le Verbe s'est fait chair, le mot chair désigne par synecdoque la nature humaine tout entière — comme dans tout le reste de l'Écriture — et non la seule enveloppe corporelle[45]. Ensuite, le sens véritable de saint Paul est fixé par les épîtres pastorales, dont l'enseignement clair sur l'homme complet détermine l'interprétation des passages plus resserrés[46].
Surtout, l'Évangile montre en Jésus les affections propres à l'âme rationnelle : il éprouve la joie et la tristesse, or la tristesse jusqu'à la mort — « Mon âme est triste à en mourir » (Mt 26, 38) — et les larmes — « Jésus pleura » (Jn 11, 35) — ne sont pas les mouvements d'une âme animale, mais ceux d'un esprit d'homme[47]. Un composé incongru comme celui qu'imagine Apollinaire ne pourrait d'ailleurs ni être appelé Dieu-homme ni proposé comme modèle de la vie chrétienne : comment imiter l'obéissance d'un être qui n'a jamais eu à choisir avec une volonté d'homme[48] ?
Reste l'objection la plus forte d'Apollinaire : si le Christ a une intelligence d'homme, comment reste-t-il sans péché ? La réponse tient en une clause : le Verbe a tout assumé de l'homme, le péché seul excepté — semblable à nous en tout, à l'exception du péché (cf. He 4, 15)[49]. Notons l'honnêteté des Pères, relevée par la Catholic Encyclopedia : certains, pour prouver l'âme rationnelle du Christ, insistent avec une imprudence réelle sur les limites de la science de Jésus ; et quand l'hérésiarque voudrait les entraîner plus avant dans le mystère même de l'unité du Christ, ils n'hésitent pas à avouer leur ignorance, en raillant doucement l'esprit mathématique d'Apollinaire et sa confiance implicite dans le seul raisonnement humain[50].
Les condamnations : de Rome à Constantinople
La sentence suit la doctrine. Le tableau ci-dessous récapitule les étapes, de la patience à l'anathème : chaque instance resserre l'étau, sans jamais déplacer l'article de sa doctrine — c'est la même foi de Nicée qui parle à chaque fois.
| Date | Instance | Portée |
|---|---|---|
| 362 | Concile d'Alexandrie | La doctrine est visée sans que l'auteur soit nommé : Athanase veut encore ménager son ancien allié[51] |
| 377 | Concile de Rome sous le pape Damase | Apollinaire est déposé et sa doctrine censurée ; Épiphane et Basile ont déjà rompu publiquement[52] |
| 374-380 | Autres synodes romains sous Damase | La doctrine est condamnée à plusieurs reprises en Occident[53] |
| 28 février 380 | Empereur Théodose, Cunctos populos | La foi catholique devient religion de l'Empire : le cadre légal des condamnations est posé[54] |
| 381 | Concile de Rome, 7e anathème | Anathème contre ceux qui mettent le Verbe à la place de l'âme rationnelle[55] |
| 381 | Constantinople I, canon 1er | L'apollinarisme entre sur la liste officielle des hérésies anathématisées par un concile œcuménique[56] |
Le 7e anathème romain de 381 mérite d'être lu au texte : il touche le point précis du montage apollinariste, sans un mot de trop.
« Nous prononçons l'anathème contre ceux qui disent que le Verbe de Dieu est dans la chair humaine en lieu et place de l'âme rationnelle et intelligente de l'homme. Car le Verbe de Dieu est le Fils lui-même. Il n'est pas venu dans la chair pour remplacer, mais bien plutôt pour assumer, préserver du péché et sauver l'âme rationnelle et intelligente de l'homme. » — Pape saint Damase, 7e anathème du concile de Rome, 381 (traduction Ignispedia)[57]
Et le premier canon de Constantinople clôt la crise en Orient en frappant d'anathème, nommément, toutes les hérésies — eunoméens, ariens, semi-ariens, sabelliens, marcelliens, photiniens et apollinaristes[58].
Pourquoi cette querelle compte encore
Le basculement de la Trinité à la christologie
L'importance historique de la controverse dépasse son objet immédiat : avec Apollinaire, la discussion passe du terrain trinitaire au terrain christologique — on ne se demande plus seulement qui est le Fils face au Père, mais ce que le Fils a pris de nous en se faisant homme[59]. C'est cette question neuve qui ouvre la longue série des débats christologiques du siècle suivant : comment Nestorius séparera les natures et comment Eutychès les confondra, on ne le comprendra qu'en partant d'ici — voir La crise nestorienne et La crise monophysite[60].
Les faux qui ont empoisonné le siècle suivant
Apollinaire mort, son parti s'éteint — vers 416, beaucoup reviennent à l'Église, et le reste dérive vers le monophysisme naissant[61]. Mais les apollinaristes avaient pris une précaution redoutable : pour faire croire leur erreur, ils avaient fait circuler des traités sous des noms approuvés — une Exposition de la foi sous le nom de Grégoire le Thaumaturge, un De l'Incarnation sous le nom d'Athanase, un De l'unité dans le Christ sous le nom du pape Jules[62]. Un opuscule anonyme contemporain, le Contre les fraudes des apollinaristes, donne l'alerte ; les critiques — Lequien en 1740, Caspari en 1879, Dräseke en 1892 — démontrent que ces pièces sont très probablement d'Apollinaire lui-même[63].
Le piège fonctionnera au-delà de toute espérance : des formules apollinaristes, transmises sous le nom d'Athanase, seront reprises de bonne foi par les défenseurs de l'orthodoxie au siècle suivant, compliquant singulièrement les débats qui mèneront à Éphèse et à Chalcédoine[64]. L'hérésie éteinte continuera ainsi de parler par la bouche des Pères — leçon durable sur le prix de la critique des sources.
La leçon : une bonne intention ne suffit pas
Il serait facile de ranger l'apollinarisme au musée des curiosités dogmatiques. Ce serait manquer sa leçon, qui est spirituelle avant d'être scolastique : on ne protège jamais Dieu en rognant l'homme. Vouloir un Christ impeccable en lui retirant la liberté intérieure, c'est déjà ne plus croire que Dieu puisse assumer notre condition jusqu'au bout sans cesser d'être saint[65]. La foi catholique confesse l'inverse, avec le symbole de Constantinople lui-même :
« Par l'Esprit Saint, il a pris chair de la Vierge Marie, et s'est fait homme. » — Symbole de Nicée-Constantinople, 381[66]
Prendre chair de Marie, c'est prendre tout l'homme né de Marie : un corps, une âme sensible, une intelligence, une volonté — tout, sauf le péché. Tel est le Christ que l'Église adore : assez Dieu pour nous sauver, assez homme pour que chacun de nous — y compris dans sa tête et dans son cœur — soit sauvé[67].
Pour aller plus loin
- Le panorama : Les hérésies des premiers siècles
- L'hérésie combattue par Apollinaire : l'Arianisme, Arius (v. 256-336), La querelle arienne, Le semi-arianisme
- L'erreur inverse sur les Personnes : Le sabellianisme, Modalisme
- Les autres erreurs sur le Christ : Le docétisme, Adoptianisme, Gnosticisme, Le marcionisme
- La suite des crises : La crise nestorienne, La crise monophysite, Nicée I (325)
- Les articles spécialisés à venir : Nestorianisme, Eutychianisme, Monophysisme
Notes et références
J. Sollier, « Apollinarianism », Catholic Encyclopedia, vol. 1, Robert Appleton, New York, 1907 (newadvent.org/cathen/01615b.htm) : théorie christologique selon laquelle le Christ a un corps humain et une âme sensible humaine, mais pas d'esprit rationnel humain, le Logos divin tenant lieu de ce dernier.
1 2 36J. Sollier, art. cité : Apollinaire, d'abord hautement estimé par Athanase, Basile et Jérôme pour sa culture classique, sa science biblique, sa défense du christianisme et sa loyauté envers la foi de Nicée.
3 37Premier canon du concile œcuménique de Constantinople (381) : anathème contre toutes les hérésies, nommément les eunoméens, ariens, semi-ariens, sabelliens, marcelliens, photiniens et apollinaristes (trad. Schaff, NPNF 2e série, t. XIV ; Denzinger-Hünermann, n. 150). Texte original : « Every heresy is to be anathematised and in particular that of the Eunomians […] that of the Photinians and that of the Apollinarians. »
4 27 56 58Saint Grégoire de Nazianze, Lettre 101, éd. citée : si la moitié seulement d'Adam était tombée, le Christ pourrait ne sauver que la moitié ; la nature entière étant tombée, elle doit être unie tout entière au Verbe. Texte original : « For that which He has not assumed He has not healed; but that which is united to His Godhead is also saved. If only half Adam fell, then that which Christ assumes and saves may be half also; but if the whole of his nature fell, it must be united to the whole nature of Him that was begotten, and so be saved as a whole. »
5 40 41Dates conventionnelles des manuels : naissance vers 310, mort vers 390. La Catholic Encyclopedia (Sollier 1907) donne la mort vers 392 ; l'épiscopat de Laodicée se situe vers 360 (Oxford Reference, notice « Apollinarius »).
6 21J. Sollier, art. cité : estime d'Athanase, Basile et Jérôme ; le père, Apollinaire l'Ancien, grammairien ; formation classique du fils.
7 9J. Sollier, art. cité : réfutation d'Eunomius, arien radical ; deux apologies du christianisme, contre Porphyre et contre Julien.
8 22Saint Jérôme, De viris illustribus, 104 (notice consacrée à Apollinaire) : volumes innombrables sur l'Écriture, apologies et réfutation d'Eunome, aujourd'hui perdus.
10 11Code théodosien, XIII, 3, 5 (édit scolaire de Julien, juin 362) : les maîtres chrétiens sont exclus de l'enseignement des auteurs classiques.
12J. Sollier, art. cité : Apollinaire aide son père à reconstruire les Écritures sur les modèles classiques, pour compenser la perte des lettres grecques dont l'édit de Julien a privé les chrétiens.
13 23J. Sollier, art. cité : par ce dispositif, Apollinaire croyait le Christ à l'abri, son unité substantielle assurée, son immutabilité morale garantie, et la valeur infinie de la Rédemption rendue évidente.
14 31 38J. Sollier, art. cité : jusqu'en 376, le nom d'Apollinaire n'est jamais mentionné par ses adversaires ; à partir de cette date, c'est la guerre ouverte.
15Saint Épiphane de Salamine, Panarion, hérésie 77 (rédigée vers 376-377) : réfutation des apollinaristes. Voir J. Sollier, art. cité : à partir de 376, plusieurs Pères dénoncent plainement les vues d'Apollinaire comme hérétiques.
16 25J. Sollier, art. cité : parmi les disciples qui tentent de perpétuer l'erreur du maître — Vitalis, Valentinus, Polémon et Timothée ; Vitalis, sacré évêque pour Antioche par Apollinaire dans les années 370.
17J. Sollier, art. cité : doctrine visée sans nom d'auteur au concile d'Alexandrie (362), puis dénonciation et condamnation expresses aux conciles romains de 377 et 381. Voir Wace, Dictionary of Christian Biography, art. « Apollinaris the Younger » : doctrine condamnée par le synode d'Alexandrie (sans le nommer), par deux synodes romains sous Damase (377 et 378), et par le deuxième concile œcuménique (381).
18 24 26 51 52J. Sollier, art. cité : Apollinaire refuse de se soumettre même à la condamnation de Constantinople (381) et meurt dans son erreur vers 392 ; son parti, considérable un temps à Constantinople, en Syrie et en Phénicie, lui survit à peine.
19 20 28J. Sollier, art. cité : division platonicienne — corps (sarx, soma), âme (psyché alogos), esprit (nous, pneuma, âme raisonnable) ; le Christ assume le corps et l'âme humaine, mais pas l'esprit humain ; le Logos lui-même est, ou tient lieu de, l'esprit humain.
29 30J. Sollier, art. cité : à l'appui, Apollinaire cite Jn 1, 14 (« et le Verbe s'est fait chair »), Ph 2, 7 et 1 Co 15, 47 (« le second homme, venu du ciel »).
32J. Sollier, art. cité : Apollinaire fonde sa théorie sur deux principes, l'un ontologique (objectif), l'autre psychologique (subjectif).
33J. Sollier, art. cité : l'union d'un Dieu complet avec un homme complet ne serait qu'une juxtaposition ; deux êtres parfaits ne peuvent être un ; la foi de Nicée interdisant de rabaisser le Logos comme Arius, Apollinaire mutile l'humanité du Christ.
34J. Sollier, art. cité : l'âme rationnelle étant essentiellement exposée au péché et capable au mieux d'efforts précaires, seule l'élimination de l'esprit humain et sa substitution par le Logos sauvegarde l'impeccabilité du Christ et la valeur infinie de la Rédemption.
35Saint Grégoire de Nazianze, Lettres 101 et 102 au prêtre Clédonius (contre Apollinaire), vers 382 ; éd. P. Gallay, Sources chrétiennes n° 208, Cerf, Paris, 1974 ; trad. anglaise C. G. Browne et J. E. Swallow, NPNF 2e série, t. VII, 1894 (newadvent.org/fathers/3103a.htm).
39Saint Grégoire de Nazianze, Lettre 101, éd. citée : un Christ sans âme rationnelle n'est pas un homme, car l'homme n'est pas un animal sans esprit. Texte original : « Let them not, then, begrudge us our complete salvation, or clothe the Saviour only with bones and nerves and the portraiture of humanity. »
42 44Saint Grégoire de Nazianze, Lettre 101, éd. citée. Texte original : « If anyone has put his trust in Him as a Man without a human mind, he is really bereft of mind, and quite unworthy of salvation. »
43J. Sollier, art. cité : le mot sarx chez saint Jean, comme ailleurs dans l'Écriture, est employé par synecdoque pour la nature humaine tout entière.
45J. Sollier, art. cité : le vrai sens de saint Paul (Philippiens, Corinthiens) est déterminé par l'enseignement clair des épîtres pastorales.
46J. Sollier, art. cité : l'Écriture montre que le Logos a assumé tout ce qui est humain — donc aussi l'esprit —, le péché seul excepté ; Jésus éprouve la joie et la tristesse, propriétés de l'âme rationnelle.
47J. Sollier, art. cité : un tel composé incongru ne peut ni être appelé Dieu-homme ni servir de modèle à la vie chrétienne.
48J. Sollier, art. cité : le Logos a assumé tout ce qui est humain, le péché seul excepté ; voir He 4, 15.
49J. Sollier, art. cité : certains Pères insistent avec imprudence sur les limites de la science de Jésus ; face au mystère de l'unité du Christ, ils avouent leur ignorance et raillent l'esprit mathématique d'Apollinaire et sa confiance dans le seul raisonnement.
50Relais patristique moderne : doctrine condamnée à plusieurs reprises par des synodes romains sous Damase entre 374 et 380 (Coptic Encyclopedia, notice résumée).
53Code théodosien, XVI, 1, 2 : constitution Cunctos populos de Théodose, 28 février 380.
54Septième anathème du concile de Rome (381) sous le pape Damase, cité par J. Sollier, art. cité. Texte original : « We pronounce anathema against them who say that the Word of God is in the human flesh in lieu and place of the human rational and intellective soul. For, the Word of God is the Son Himself. Neither did He come in the flesh to replace, but rather to assume and preserve from sin and save the rational and intellective soul of man. »
55 57J. Sollier, art. cité : la controverse transfère la discussion du terrain trinitaire au terrain christologique, et ouvre la longue série des débats qui aboutiront au symbole de Chalcédoine.
59 60J. Sollier, art. cité : vers 416, beaucoup reviennent à l'Église mère, tandis que le reste dérive vers le monophysisme ; la secte elle-même s'éteint vite.
61J. Sollier, art. cité : d'après l'opuscule anonyme contemporain Adversus fraudes Apollinaristarum, les apollinaristes firent circuler des traités sous les noms de Grégoire le Thaumaturge (He kata meros pistis), d'Athanase (Peri sarkoseos) et du pape Jules (Peri tes en Christo enotetos).
62J. Sollier, art. cité : sur cet indice, Lequien (1740), Caspari (1879) et Dräseke (1892) ont montré que ces écrits sont très probablement d'Apollinaire.
63J. Sollier, art. cité (synthèse) : par ces faux transmis sous de grands noms, des formules apollinaristes seront reprises de bonne foi dans les débats du siècle suivant.
64J. Sollier, art. cité (synthèse) : un tel composé ne peut ni être appelé Dieu-homme ni servir de modèle à la vie chrétienne — d'où la leçon : protéger le Christ en rognant l'homme, c'est perdre le Christ lui-même.
65 67Symbole de Nicée-Constantinople, concile œcuménique de Constantinople, 381 (version liturgique française).
66