Saint Grégoire de Nazianze (vers 329 – 389 ou 390)

Saint Grégoire de Nazianze, « le Théologien », est l'un des trois Pères cappadociens et l'un des quatre grands Docteurs de l'Église grecque. Ami de saint Basile à Athènes, prêtre et évêque malgré lui, il releva la foi de Nicée à Constantinople dans la chapelle de l'Anastasis, y prononça les cinq Discours théologiques (380), présida le concile de 381 puis renonça à son siège. Théologien de la divinité du Saint-Esprit et de la divinisation, il est mort vers 389-390.

Ignispedia

Saint Grégoire de Nazianze (vers 329 – 389/390), surnommé « le Théologien », est l'un des plus grands Pères de l'Église et le maître incontesté du dogme trinitaire. Avec son ami saint Basile le Grand et avec saint Grégoire de Nysse, il forme le groupe lumineux des trois Pères cappadociens, ces théologiens du IVe siècle qui ont donné à la foi de Nicée son expression définitive et achevé la défaite de l'arianisme. Mais Grégoire occupe une place à part : il est le poète et le contemplatif du groupe, l'orateur dont l'éloquence a fait pleurer Constantinople, et l'un des trois saints — avec l'apôtre saint Jean et saint Syméon le Nouveau Théologien (949-1022) — à qui la tradition ait décerné le nom même de Théologien[1][2][3].

Sa vie est pourtant celle d'un homme tiré malgré lui vers le gouvernement des Églises. Né dans une famille de saints, formé à Athènes aux côtés de Basile et du futur empereur Julien l'Apostat, attiré par la solitude et la prière, Grégoire fut ordonné prêtre par surprise, fait évêque d'un bourg misérable qu'il ne vit jamais, puis appelé à reconquérir Constantinople, capitale gagnée par les ariens. Là, dans une humble chapelle nommée l'Anastasis (« la Résurrection »), il prononça les cinq Discours théologiques qui restent, seize siècles plus tard, le sommet de la théologie trinitaire grecque[4][5].

Cet article présente le saint lui-même : ses origines cappadociennes, sa famille, ses études et son amitié avec Basile, sa vocation contrariée, son ministère à Constantinople, son rôle au concile de 381, son œuvre théologique et poétique, sa mort et son culte, jusqu'à son titre de Docteur de l'Église. Pour l'hérésie qu'il combat, voir l'arianisme ; pour le concile dont il fut le président, voir le concile de Constantinople (381) ; pour son ami et rival, voir saint Basile le Grand.

Qui est saint Grégoire de Nazianze ?

« Le Théologien »

Dans toute l'histoire de l'Église, trois saints seulement portent, comme un nom propre, le titre de « le Théologien » (ho Theologos) : l'apôtre saint Jean, l'aigle de Patmos, Grégoire de Nazianze — et, bien plus tard, saint Syméon le Nouveau Théologien (949-1022)[6][7]. Ce n'est pas un hasard. Pour les Grecs, la théologie au sens strict n'est pas le discours sur l'économie du salut, mais le discours sur Dieu en lui-même, sur le mystère de la Trinité. Or personne, avant Grégoire, n'avait parlé de la Trinité avec une telle profondeur unie à une telle beauté.

Ce titre lui vient surtout des cinq Discours théologiques prononcés à Constantinople en 380, où il défend, contre les ariens radicaux et contre ceux qui niaient la divinité du Saint-Esprit, la pleine divinité des trois Personnes[8]. Mais il dit aussi quelque chose de plus profond : pour Grégoire, la théologie n'est pas une science froide, c'est un acte de prière purifiée. On ne parle bien de Dieu qu'après avoir été purifié par Dieu.

« Ce n'est pas à tout le monde, mes amis, qu'il appartient de philosopher sur Dieu : non, pas à tout le monde. […] Cela est réservé à ceux qui se sont examinés, qui sont passés maîtres dans la contemplation, et qui ont été préalablement purifiés dans leur âme et dans leur corps, ou au moins qui sont en train de l'être. » — Grégoire de Nazianze, Premier Discours théologique (Discours 27), 3[9]

L'un des trois Pères cappadociens

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Grégoire appartient à la grande trinité des Pères cappadociens, qui dominent la seconde moitié du IVe siècle : Basile de Césarée, son frère Grégoire de Nysse, et Grégoire de Nazianze[10]. Ensemble, ils achèvent l'œuvre commencée par saint Athanase d'Alexandrie : ils forgent le vocabulaire trinitaire définitif — une seule substance (ousia), trois Personnes (hypostases) — qui permet de dire à la fois l'unité de Dieu et la distinction réelle du Père, du Fils et de l'Esprit.

Dans ce trio, chacun a son génie propre. Basile est l'organisateur, l'évêque bâtisseur, l'homme de la règle monastique et de la charité. Grégoire de Nysse est le métaphysicien, le plus spéculatif. Grégoire de Nazianze, lui, est l'orateur et le poète : le théologien de la beauté, celui dont les phrases ciselées seront apprises par cœur et chantées dans la liturgie byzantine.

Les sources de sa vie

Fait rare pour un Père du IVe siècle, Grégoire est en grande partie son propre biographe. Outre ses 45 Discours et ses quelque 245 Lettres, il a laissé une œuvre poétique immense — près de dix-sept mille vers — dont un long poème autobiographique, le De vita sua (« Sur sa propre vie »), où il raconte avec une franchise saisissante ses joies, ses colères, ses déceptions et ses combats[11][12].

À ces écrits personnels s'ajoutent les discours funèbres qu'il composa pour les siens : pour son père l'évêque (Discours 18), pour son frère Césaire (Discours 7), pour sa sœur Gorgonie (Discours 8), et surtout le grand panégyrique de Basile (Discours 43), l'un des chefs-d'œuvre de la prose grecque chrétienne[13]. Aucun autre Père ne nous a livré un portrait aussi intime de lui-même et de son milieu : avec Grégoire, on entre dans une famille, on suit une amitié, on assiste à un déchirement intérieur.

Une enfance cappadocienne dans une famille de saints

Arianze, Nazianze et la maison paternelle

Grégoire naît vers 329-330 au domaine familial d'Arianze, près de la petite ville de Nazianze, en Cappadoce — cette rude province du centre de l'actuelle Turquie, faite de hauts plateaux et de roches volcaniques[14][15]. Sa famille est riche, cultivée et profondément chrétienne. Chose remarquable : presque tous les siens seront vénérés comme saints.

Son père, Grégoire l'Ancien, ancien adepte d'une secte judéo-païenne (les Hypsistariens), se convertit au christianisme sous l'influence de sa femme et devient évêque de Nazianze, charge qu'il exercera plus de quarante ans. Sa mère, sainte Nonna, est la figure dominante du foyer : femme de prière intense, c'est elle qui obtient la conversion de son mari et qui consacre son fils à Dieu avant même sa naissance[16]. De ce couple naissent trois enfants, tous honorés comme saints : saint Césaire, brillant médecin qui servira à la cour impériale de Constantinople ; sainte Gorgonie, modèle de mère chrétienne ; et Grégoire, l'aîné spirituel.

La consécration par sa mère

Comme Anne consacrant Samuel, Nonna avait promis son fils à Dieu. Grégoire reviendra souvent sur cette consécration maternelle, qui pèse sur toute sa vie comme une dette d'amour. Élevé dans la piété, nourri des Écritures, l'enfant grandit avec la conviction qu'il appartient à Dieu — conviction qui explique en partie ses futurs tourments, lorsque l'Église le voudra évêque et administrateur alors qu'il ne rêve que de solitude et de contemplation.

Détail révélateur de cette piété précoce : bien que dédié à Dieu dès le sein maternel, Grégoire, selon la coutume du temps, ne sera baptisé que devenu adulte, vers la trentaine. Le baptême tardif, fréquent au IVe siècle, n'enlevait rien à l'éducation chrétienne ; mais Grégoire en gardera le sens aigu de la grâce baptismale, qu'il chantera dans son Discours sur le baptême (Discours 40)[17].

Les années de formation : Athènes et l'amitié de Basile

De Césarée à Athènes

L'enfant doué reçoit la meilleure éducation que pût offrir l'Antiquité finissante. Il étudie d'abord à Césarée de Cappadoce, puis à Césarée de Palestine (célèbre pour sa bibliothèque d'Origène), à Alexandrie, et enfin, vers 346, dans la prestigieuse Athènes, capitale intellectuelle de l'hellénisme, où l'on vient de tout l'Empire apprendre la rhétorique et la philosophie auprès de maîtres comme Himérius et Proérésius[18][19].

Grégoire y reste une dizaine d'années, jusqu'à son départ en 356. Il y acquiert une maîtrise du grec classique et de l'art oratoire qui fera de lui le plus grand styliste de la patristique grecque. Mais Athènes lui offre surtout deux rencontres décisives.

Basile, « une seule âme en deux corps »

Infographie originale Ignispedia créée par IA

À Athènes, Grégoire retrouve un condisciple croisé jadis à Césarée : Basile, le futur évêque de Césarée. Entre les deux jeunes gens naît une amitié d'une intensité célèbre, que Grégoire décrira plus tard, dans son éloge funèbre de Basile, comme une fusion presque mystique de deux âmes :

« Nous semblions n'avoir qu'une seule âme habitant deux corps. […] Nous étions tout l'un pour l'autre : même logis, même table, mêmes désirs, même but. Notre amour mutuel grandissait chaque jour plus chaud et plus profond. » — Grégoire de Nazianze, Discours 43 (éloge de Basile), 20[20]

Il ajoute que, dans la grande cité dissipée, ils ne connaissaient que deux chemins : celui qui menait à l'église et celui qui menait à l'école[21]. Cette amitié sera la grande affaire affective de la vie de Grégoire — et plus tard sa grande blessure, quand Basile, devenu métropolite, lui imposera l'évêché de Sasimes.

Julien, le futur Apostat

L'autre condisciple d'Athènes deviendra tristement célèbre : Julien, neveu de Constantin, futur empereur, qui apostasiera le christianisme pour tenter de restaurer le paganisme — d'où son surnom de Julien l'Apostat[22]. Grégoire raconte avoir pressenti dès cette époque, à certains signes inquiétants dans le caractère de Julien, le malheur qu'il causerait un jour à l'Église. Après la mort de Julien (363), Grégoire composera d'ailleurs contre lui deux discours d'une virulence redoutable (Discours 4 et 5).

La vocation contrariée : prêtre et évêque malgré lui

Le baptême et la retraite monastique au Pont

De retour d'Athènes en 356, Grégoire reçoit enfin le baptême et aspire de toute son âme à la vie monastique. Il rejoint Basile dans sa retraite du Pont, sur les bords de l'Iris, pour une vie de prière, d'ascèse et d'étude commune. Les deux amis y composent ensemble la Philocalie, une anthologie des œuvres d'Origène, et travaillent aux règles monastiques de Basile[23]. Ces mois de solitude resteront pour Grégoire l'image du bonheur perdu : toute sa vie, il rêvera d'y revenir.

L'ordination forcée et la « fuite »

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Mais sa famille a d'autres projets. À Noël 361 (ou 362), son vieux père, débordé par l'administration du diocèse de Nazianze, l'ordonne prêtre de force, presque par surprise, sous la pression de la communauté[24]. Grégoire, qui se sent violenté dans sa vocation contemplative, s'enfuit au Pont retrouver Basile. Puis, pris de remords, il revient — et justifie sa fuite et son retour dans un texte fondateur de toute la pastorale chrétienne, le Discours 2 sur le sacerdoce, où il décrit le ministère sacerdotal comme l'« art des arts et la science des sciences », trop redoutable pour qu'on s'en empare à la légère[25]. Ce traité inspirera plus tard saint Jean Chrysostome et saint Grégoire le Grand.

L'évêché fantôme de Sasimes

En 372, l'empereur arien Valens divise la Cappadoce en deux provinces, ce qui menace l'autorité de Basile, devenu métropolite de Césarée, au profit d'un évêque rival, Anthime de Tyane. Pour multiplier les sièges fidèles et renforcer sa juridiction, Basile crée de nouveaux évêchés — et y consacre Grégoire évêque de Sasimes, un misérable relais de poste poussiéreux, sans charme ni importance[26][27].

Grégoire en éprouve une amertume profonde : il a le sentiment d'avoir été utilisé comme un pion dans une querelle de frontières ecclésiastiques. Il ne prendra jamais possession de Sasimes : évêque consacré pour ce siège, il n'y réside ni ne l'administre jamais[28]. L'épisode brouille durablement les deux amis, sans détruire leur affection : à la mort de Basile (379), Grégoire lui consacrera son plus beau discours. Il préfère seconder son père vieillissant à Nazianze, puis, après la mort de celui-ci (374), se retire pour plusieurs années dans la solitude à Séleucie d'Isaurie.

Constantinople : la reconquête de la foi de Nicée

La chapelle de l'Anastasis (379)

En 379, la situation de l'Église a changé : l'empereur arien Valens est mort, et la petite communauté nicéenne de Constantinople — réduite à presque rien après des décennies de domination arienne — appelle à son secours un pasteur capable de la relever. Le choix se porte sur Grégoire, dont la réputation de sainteté et d'éloquence a franchi les montagnes[29].

Grégoire arrive dans une capitale où les ariens tiennent toutes les églises. Il n'a pour lui qu'une maison privée, transformée en chapelle, qu'il nomme l'Anastasis, « la Résurrection » — nom prophétique, car c'est de ce lieu humble que va « ressusciter » la foi orthodoxe dans la ville impériale[30]. Là, par sa seule parole, il attire peu à peu les fidèles, les hésitants, et même des hérétiques séduits par sa doctrine et sa sainteté.

Les cinq Discours théologiques (380)

Infographie originale Ignispedia créée par IA

C'est dans cette chapelle, au printemps 380, que Grégoire prononce les œuvres qui le rendront immortel : les cinq Discours théologiques (Discours 27 à 31)[31]. Dirigés contre les eunomiens (ariens radicaux, persuadés de connaître l'essence même de Dieu) et contre les pneumatomaques ou macédoniens (qui niaient la divinité du Saint-Esprit), ils constituent l'exposé le plus complet et le plus équilibré de la doctrine trinitaire jamais produit par l'Orient chrétien.

Le premier (27) pose les conditions spirituelles de toute théologie : seul un cœur purifié peut parler de Dieu. Le deuxième (28) enseigne l'incompréhensibilité de l'essence divine, contre l'orgueil rationaliste d'Eunome. Le troisième et le quatrième (29-30) défendent la divinité du Fils, consubstantiel au Père. Le cinquième (31), le plus original, démontre la divinité du Saint-Esprit — point sur lequel l'Écriture est plus discrète, et que Grégoire établit avec une audace théologique nouvelle.

De ce sommet contemplatif vient l'une de ses phrases les plus célèbres, où la Trinité est saisie non comme un problème mais comme une lumière :

« À peine ai-je conçu l'Un que je suis illuminé par la splendeur des Trois ; à peine ai-je distingué les Trois que je suis ramené à l'Un. Quand je me représente l'un des Trois, je crois embrasser le Tout, et mon regard se remplit, et l'essentiel m'échappe. » — Grégoire de Nazianze, Discours 40 (Sur le baptême), 41[32]

La nuit de Pâques et les persécutions

Ce succès attire la haine. À Pâques 379, une bande d'ariens et de moines fanatisés fait irruption dans l'Anastasis, lapide les fidèles et blesse Grégoire lui-même[33]. Plus tard, un aventurier nommé Maxime le Cynique tente de lui ravir le siège par une intrigue soutenue depuis Alexandrie. Grégoire, écœuré, songe encore à fuir — mais la foule fidèle le retient. Quand l'empereur Théodose, fervent nicéen, entre dans Constantinople à la fin de 380, il installe solennellement Grégoire dans la grande basilique des Saints-Apôtres : la foi de Nicée a vaincu dans la capitale.

Le concile de Constantinople (381) et la démission

Président du concile après la mort de Mélèce

Infographie originale Ignispedia créée par IA

En 381, Théodose convoque à Constantinople le deuxième concile œcuménique, qui complétera le Credo de Nicée en proclamant clairement la divinité du Saint-Esprit[34]. Le concile est d'abord présidé par Mélèce d'Antioche ; mais celui-ci meurt pendant les sessions, et c'est Grégoire, désormais reconnu archevêque de la ville, qui est appelé à lui succéder à la présidence[35].

Pour cet homme épris de paix, l'expérience tourne au cauchemar. La validité de son transfert depuis Sasimes est contestée par des évêques égyptiens et macédoniens ; les débats dégénèrent en querelles d'intérêts et d'ambitions qui l'écœurent profondément. Lui qui rêvait d'unir les Églises se voit pris dans un nœud de rivalités épiscopales.

Le Discours d'adieu et le renoncement

Plutôt que d'être une pomme de discorde, Grégoire choisit de se retirer. Devant les pères du concile et l'empereur, il prononce son célèbre Discours d'adieu (Discours 42), où il proclame une dernière fois la divinité du Fils, puis demande — et obtient — la permission de quitter le siège de Constantinople[36][37]. Le geste est héroïque : il sacrifie la plus haute dignité de l'Orient chrétien pour rendre la paix à l'Église.

Dans sa péroraison (§ 26-27), il fait ses adieux à son Anastasis qui a relevé une doctrine méprisée, à la grande église rendue au Verbe, à la cité impériale aimée du Christ, et confie une dernière fois à ses enfants de garder le dépôt reçu[38].

Il revient en Cappadoce, administre encore quelque temps le diocèse de Nazianze, puis se retire définitivement, comblé de son vœu le plus ancien, dans la solitude de son domaine d'Arianze.

L'œuvre théologique et spirituelle

La divinité du Saint-Esprit

Le grand apport de Grégoire à la doctrine est sa défense vigoureuse de la divinité du Saint-Esprit. Beaucoup, à son époque — même parmi les défenseurs de Nicée —, hésitaient à appeler ouvertement l'Esprit « Dieu », faute de textes scripturaires aussi explicites que pour le Fils. Grégoire franchit le pas avec une netteté décisive, expliquant que la révélation de la Trinité est progressive : l'Ancien Testament a manifesté le Père, le Nouveau a manifesté le Fils, et l'âge de l'Église manifeste pleinement l'Esprit[39]. Le concile de 381 consacrera cette doctrine en ajoutant au Credo les articles sur l'Esprit Saint « qui est Seigneur et qui donne la vie ».

« Ce qui n'a pas été assumé n'a pas été guéri »

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Contre l'hérésie d'Apollinaire, qui prétendait que le Verbe, en s'incarnant, avait remplacé l'âme humaine du Christ par sa divinité, Grégoire formule, dans sa Lettre 101 à Clédonius, l'un des axiomes les plus puissants de toute la théologie chrétienne :

« Ce qui n'a pas été assumé n'a pas été guéri ; mais ce qui est uni à Dieu, voilà ce qui est sauvé. » — Grégoire de Nazianze, Lettre 101 à Clédonius[40]

L'argument est limpide et sotériologique : si le Christ n'a pas pris une humanité complète — corps, âme et intelligence —, alors cette part de l'homme non assumée par Dieu n'est pas rachetée. Pour nous sauver tout entiers, il fallait que le Verbe assume l'homme tout entier. Cette formule deviendra l'un des piliers de la christologie de l'Église, jusqu'au concile de Chalcédoine (451).

La divinisation et la contemplation de la Trinité

Comme Athanase, Grégoire est un théologien de la divinisation (theosis) : Dieu se fait homme pour que l'homme devienne dieu par grâce. Son grand Discours sur la Théophanie (Discours 38), prononcé pour Noël 380, s'ouvre par une acclamation restée célèbre dans toute la liturgie byzantine :

« Le Christ naît, glorifiez-le ! Le Christ descend des cieux, allez à sa rencontre ! Le Christ est sur la terre, élevez-vous ! » — Grégoire de Nazianze, Discours 38 (Sur la Théophanie), 1[41]

Pour Grégoire, la théologie n'aboutit pas à un système, mais à l'adoration. Connaître Dieu, c'est se laisser saisir par lui ; et le dernier mot de la science divine est le silence de celui qui contemple. C'est en cela qu'il est, plus que tout autre, « le Théologien » : non pas le plus savant, mais celui qui a fait de la pensée de Dieu une prière.

Le poète

Retiré à Arianze, Grégoire consacre ses dernières années à la poésie. Il laisse près de dix-sept mille vers : poèmes dogmatiques, moraux, autobiographiques, hymnes, épigrammes[42]. Le plus important est le De vita sua, long récit en vers de son existence, d'une sincérité bouleversante — où il avoue ses échecs, ses colères, sa fatigue des hommes d'Église, mais aussi sa soif inextinguible de Dieu. Cette œuvre fait de lui l'un des premiers grands autobiographes de la littérature chrétienne, bien avant les Confessions de saint Augustin.

Mort, culte et héritage

Les dernières années et la mort

Dans la paix retrouvée de la solitude, Grégoire prie, écrit, dirige des âmes par lettres, et porte le poids des années et des maladies. Il meurt à Arianze, vers le 25 janvier 389 ou 390, dans la retraite qu'il avait tant désirée[43][44]. Sa dépouille deviendra l'objet d'un culte immense en Orient.

Docteur de l'Église et reliques

Infographie originale Ignispedia créée par IA

L'Église a couronné sa gloire de tous les titres. Honoré comme Père de l'Église et l'un des quatre grands Docteurs de l'Église grecque — avec Athanase, Basile et Jean Chrysostome —, il est proclamé Docteur de l'Église universelle par le pape Pie V en 1568[45]. Ses reliques, emportées à Constantinople puis à Rome, où elles reposaient en Saint-Pierre, ont été solennellement rendues à l'Église orthodoxe par le pape Jean-Paul II en 2004, geste œcuménique de grande portée, avec celles de saint Jean Chrysostome.

Fête liturgique

Le calendrier romain réformé célèbre saint Grégoire le 2 janvier, conjointement avec son ami saint Basile le Grand — réunion liturgique qui scelle, par-delà la querelle de Sasimes, l'amitié des deux Cappadociens[46]. En Orient, il est fêté le 25 janvier, et de nouveau le 30 janvier, jour de la grande fête des Trois Saints Hiérarques, où l'Église byzantine honore ensemble Basile le Grand, Grégoire le Théologien et Jean Chrysostome, les trois colonnes de la prédication chrétienne.

  1. vers 329-330
    Naissance à Arianze
    Cappadoce

    Grégoire naît dans une famille de saints : son père Grégoire l'Ancien est évêque de Nazianze, sa mère est sainte Nonna.[47]

  2. vers 346-356
    Études à Athènes
    Avec Basile et Julien

    Il étudie la rhétorique à Athènes, où se noue son amitié célèbre avec Basile et où il côtoie le futur Julien l'Apostat.[48]

  3. vers 356-361
    Baptême et retraite au Pont
    La Philocalie d'Origène

    Baptisé adulte, il partage la vie monastique de Basile et compose avec lui l'anthologie d'Origène.[49]

  4. 361/362
    Ordination sacerdotale forcée
    Le Discours sur le sacerdoce

    Ordonné prêtre presque de force par son père, il s'enfuit puis revient et écrit son traité sur le sacerdoce.[50]

  5. 372
    Évêque de Sasimes
    Un siège jamais occupé

    Consacré par Basile pour un bourg misérable, il refuse d'y siéger : l'épisode brouille les deux amis.[51]

  6. 379-380
    L'Anastasis de Constantinople
    Les cinq Discours théologiques

    Dans une humble chapelle, il relève la foi de Nicée et prononce les Discours qui lui vaudront le nom de « Théologien ».[52]

  7. 381
    Concile de Constantinople
    Président, puis démission

    Il préside le deuxième concile œcuménique après la mort de Mélèce, puis renonce à son siège pour rendre la paix à l'Église.[53]

  8. vers 389-390
    Mort à Arianze
    Docteur de l'Église

    Retiré dans la solitude, il meurt en poète et contemplatif ; Pie V le proclamera Docteur de l'Église en 1568.[54]

Pourquoi lire saint Grégoire de Nazianze aujourd'hui ?

À seize siècles de distance, saint Grégoire reste d'une étonnante actualité. Il rappelle d'abord que la théologie n'est pas un jeu de l'intelligence, mais un acte spirituel : on ne parle bien de Dieu qu'à genoux, le cœur purifié. À une époque qui réduit volontiers la foi à des opinions ou à des sentiments, sa rigueur unie à sa prière offre un modèle rare d'intelligence croyante.

Il rappelle ensuite que la sainteté n'est pas l'absence de blessures. Grégoire fut un homme sensible, parfois découragé, souvent en lutte avec lui-même et avec les ambitions des hommes d'Église ; il a connu l'amitié et sa déchirure, le pouvoir et son dégoût. Sa grandeur n'est pas d'avoir tout réussi, mais d'avoir, à travers tout, cherché Dieu seul — au point de renoncer au siège le plus convoité de l'Orient pour la paix de l'Église.

« À peine ai-je conçu l'Un que je suis illuminé par la splendeur des Trois. » — Cette phrase dit assez pourquoi l'Église n'a jamais cessé de lire Grégoire : il est le docteur qui a fait de la Trinité, non une formule, mais une lumière où l'âme se perd d'adoration.

Pour aller plus loin

  • Saint Basile le Grand — l'ami d'Athènes, l'autre grand Cappadocien, fêté avec lui le 2 janvier.
  • Saint Grégoire de Nysse — le frère de Basile, troisième Père cappadocien, le plus spéculatif des trois.
  • Saint Athanase d'Alexandrie — le précurseur dont les Cappadociens ont achevé le combat pour Nicée.
  • Le concile de Nicée (325) — le concile dont Grégoire défend la foi à Constantinople.
  • Le concile de Constantinople (381) — le deuxième concile œcuménique qu'il présida et qui proclama la divinité du Saint-Esprit.
  • L'arianisme — l'hérésie que combattirent ensemble les trois Cappadociens.
  • Saint Jean Chrysostome — fêté avec Basile et Grégoire le 30 janvier comme l'un des Trois Saints Hiérarques.
  • Les Docteurs de l'Église dans l'histoire — la catégorie des grands Docteurs grecs dont Grégoire fait partie.

Notes et références

  1. Catholic Encyclopedia, article « St. Gregory of Nazianzus », newadvent.org/cathen/07010b.htm : naissance à Arianze, près de Nazianze, en Cappadoce (l'encyclopédie de 1909 donnait « c. 325 » ; la chronologie aujourd'hui retenue — cf. Britannica, « born c. 330 » — situe sa naissance vers 329-330, comme dans le corps de l'article) ; père Grégoire (évêque de Nazianze de 329 à 374), mère Nonna ; frère Césaire et sœur Gorgonie ; études à Césarée de Cappadoce (sous Carterius), Césarée de Palestine (sous Thespésius), Alexandrie, puis Athènes (sous Himérius et Proérésius ; études d'une dizaine d'années, départ en 356 — d'où une arrivée vers 346) ; amitié avec Basile et rencontre de Julien ; retraite au Pont avec Basile, édition d'œuvres d'Origène ; ordination sacerdotale vers Noël 361 ; évêque de Sasimes, siège dont il ne prend jamais possession (« Gregory had never, after his forced consecration […], entered into possession of the See of Sasima ») ; archevêque de Constantinople (379-381) ; préside le concile de 381 après la mort de Mélèce ; mort « en 389 ou 390 » avec « une certitude tolérable » (d'après Jérôme, De viris illustribus) ; titre de « Theologus » (l'encyclopédie de 1909 le disait partagé seulement avec l'apôtre Jean ; un troisième saint porte aussi ce titre : saint Syméon le Nouveau Théologien, 949-1022 — voir la note symeon en fin d'article).

    1 6 14 18 22 23 24 26 28 29 33 43 47 49 54
  2. « Grégoire de Nazianze », Wikipédia (FR), recoupé avec Catholic Encyclopedia et Britannica : né vers 329 en Cappadoce, mort le 25 janvier 389 ou 390 (date exacte inconnue ; l'article retient l'incertitude transmise par Jérôme) ; l'un des trois Pères cappadociens avec Basile de Césarée et Grégoire de Nysse ; surnommé « le Théologien » pour sa défense de la divinité du Verbe et de l'Esprit ; évêque (nominal) de Sasimes (372), siège dont il ne prend jamais possession ; archevêque de Constantinople ; succède à Mélèce à la présidence du concile de 381, prononce son Discours d'adieu (Discours 42) devant 150 évêques et l'empereur Théodose, puis se retire ; œuvre : 45 Discours, environ 245 Lettres, près de 17 000 vers de poèmes dont le De vita sua ; proclamé Docteur de l'Église par Pie V en 1568 ; reliques rendues à l'Orthodoxie par Jean-Paul II en 2004 ; fête le 2 janvier (Occident, avec Basile), 25 et 30 janvier (Orient, Trois Saints Hiérarques).

    2 10 11 15 19 27 35 37 42 44 45 46 51
  3. Saint Syméon le Nouveau Théologien (949-1022) : troisième et dernier saint à porter comme un nom propre le titre de « le Théologien », avec l'apôtre saint Jean et Grégoire de Nazianze. Cf. archevêché grec-orthodoxe d'Amérique (GOARCH), homélie pour la Divine Liturgie de saint Grégoire le Théologien, 25 janvier 2026 (goarch.org) : « The third Saint to be called "Theologian" is Saint Symeon, the "New Theologian," a monk of the Tenth Century in Constantinople. » ; voir aussi la paroisse Sainte-Sophie de Washington (saintsophiadc.org) : « Only three saints of our Church have that title – St. John […], St. Gregory, and St. Symeon the New Theologian ».

    3 7
  4. Grégoire de Nazianze, Discours théologiques 27-31, prononcés à Constantinople au printemps 380 dans la chapelle de l'Anastasis, contre les eunomiens (ariens radicaux) et les pneumatomaques / macédoniens (qui niaient la divinité du Saint-Esprit). Ces cinq discours valurent à Grégoire le titre de « le Théologien ». Éd. Sources chrétiennes n° 250 (P. Gallay) ; trad. anglaise NPNF2-07 (newadvent.org, fathers/3102…) et On God and Christ: The Five Theological Orations and Two Letters to Cledonius, St Vladimir's Seminary Press.

    4 8 31 39 52
  5. Chapelle de l'Anastasis (« la Résurrection ») : maison privée transformée en oratoire où Grégoire, arrivé à Constantinople vers 379, rassembla la petite communauté nicéenne alors que les ariens tenaient toutes les églises de la capitale. C'est là qu'il prononça les cinq Discours théologiques. Cf. Catholic Encyclopedia, « St. Gregory of Nazianzus » ; introduction de l'édition NPNF2-07.

    5 30
  6. Grégoire de Nazianze, Premier Discours théologique (Discours 27), 3 : « Not to every one, my friends, does it belong to philosophize about God; not to every one; the Subject is not so cheap and low […]. [It is reserved] for those who have been examined, and are passed masters in meditation, and who have been previously purified in soul and body, or at the very least are being purified. » Trad. anglaise NPNF2-07 (newadvent.org/fathers/310227.htm) ; texte grec SC n° 250.

    9
  7. Grégoire de Nazianze, De vita sua (poème autobiographique, env. 1949 vers) et corpus poétique (près de 17 000 vers au total) : récit en vers de sa vocation, de ses combats à Constantinople et de ses désillusions ecclésiastiques. L'une des premières grandes autobiographies chrétiennes, antérieure aux Confessions d'Augustin. Cf. Poemata de seipso ; éd. critique Cambridge / SC.

    12
  8. Grégoire de Nazianze, Discours 43 (oraison funèbre de saint Basile le Grand), 20 : « We seemed to be two bodies with a single spirit […]. We became everything to each other: we shared the same lodging, the same table, the same desires, the same goal. Our love for each other grew daily warmer and deeper. » Grégoire ajoute qu'ils ne connaissaient à Athènes que deux chemins : celui de l'église et celui de l'école. Éd. Sources chrétiennes n° 384 ; trad. anglaise NPNF2-07. Passage repris dans l'Office des lectures du 2 janvier.

    13 20 21 48
  9. Sainte Nonna (morte vers 374), mère de Grégoire : chrétienne de naissance, elle obtint la conversion de son mari Grégoire l'Ancien (ancien Hypsistarien) et consacra son fils à Dieu avant sa naissance, à la manière d'Anne consacrant Samuel. Grégoire lui a consacré des poèmes et des épigrammes. Elle est honorée comme sainte (fête le 5 août). Cf. Catholic Encyclopedia, « St. Gregory of Nazianzus » ; Grégoire, Discours 18 (sur son père).

    16
  10. Grégoire de Nazianze, Discours 40 (Sur le saint baptême), 41 : « No sooner do I conceive of the One than I am illumined by the Splendour of the Three; no sooner do I distinguish Them than I am carried back to the One. When I think of any One of the Three I think of Him as the Whole […]. » Trad. anglaise NPNF2-07 (newadvent.org/fathers/310240.htm) ; SC n° 358.

    17 32
  11. Grégoire de Nazianze, Discours 2 (Apologie de sa fuite, sur le sacerdoce), prononcé après son ordination forcée et sa fuite au Pont : il y décrit le ministère pastoral comme « l'art des arts et la science des sciences » (gouverner les âmes), trop redoutable pour être assumé à la légère. Œuvre fondatrice de la pastorale chrétienne, source de saint Jean Chrysostome (Sur le sacerdoce) et de saint Grégoire le Grand (Règle pastorale). Trad. NPNF2-07 ; SC n° 247.

    25 50
  12. Premier concile de Constantinople (381), deuxième concile œcuménique, convoqué par Théodose : il confirme la foi de Nicée et complète le Symbole en proclamant la divinité du Saint-Esprit (« Seigneur et vivifiant, qui procède du Père »). Grégoire en présida une partie après la mort de Mélèce d'Antioche. Voir le concile de Constantinople. Cf. Denzinger n° 150 ; Catholic Encyclopedia, « First Council of Constantinople ».

    34
  13. Grégoire de Nazianze, Discours 42 (Discours d'adieu / Syntacterion), prononcé en 381 devant les pères du concile et l'empereur Théodose : ultime proclamation de la divinité du Fils, puis demande et obtention de la permission de quitter le siège de Constantinople pour rendre la paix à l'Église. La péroraison (§ 26-27) contient les adieux à l'Anastasis, à la grande église et à la cité impériale : « Farewell my Anastasia […]. Farewell, mighty Christ-loving city […]. My children, keep, I pray you, that which is committed to your trust. » Trad. anglaise NPNF2-07 (newadvent.org/fathers/310242.htm) ; texte grec SC n° 384. Le corps de l'article n'en donne qu'une paraphrase, sans guillemets.

    36 38 53
  14. Grégoire de Nazianze, Lettre 101 à Clédonius (contre Apollinaire) : « Τὸ γὰρ ἀπρόσληπτον, ἀθεράπευτον· ὃ δὲ ἥνωται τῷ Θεῷ, τοῦτο καὶ σώζεται » — « Ce qui n'a pas été assumé n'a pas été guéri ; mais ce qui est uni à Dieu, voilà ce qui est sauvé. » Axiome christologique majeur, dirigé contre Apollinaire de Laodicée qui niait l'âme (ou l'intelligence) humaine du Christ. Trad. anglaise NPNF2-07 (newadvent.org/fathers/3103a.htm) ; SC n° 208.

    40
  15. Grégoire de Nazianze, Discours 38 (Sur la Théophanie, ou Nativité du Christ), 1, prononcé à Constantinople pour Noël 380 : « Le Christ naît, glorifiez-le ! Le Christ vient des cieux, allez à sa rencontre ! Le Christ est sur la terre, élevez-vous ! » (« Christ is born, glorify Him… »). Acclamation reprise dans la liturgie byzantine de la Nativité (canon de Cosmas). Trad. NPNF2-07 (newadvent.org/fathers/310238.htm) ; SC n° 358.

    41