Saint Grégoire le Grand (540-604)

Saint Grégoire le Grand (v. 540-604), 64e pape, l'un des quatre grands docteurs latins. Aristocrate romain devenu préfet de la Ville, puis moine au Caelius, apocrisiaire à Constantinople, il est élu pape en 590 au cœur de la peste. Pasteur d'une Rome abandonnée par l'Empire, il nourrit les pauvres, rachète les captifs, négocie avec les Lombards, refuse au patriarche le titre « œcuménique » et se nomme « serviteur des serviteurs de Dieu ». Il envoie Augustin évangéliser l'Angleterre, donne son nom au chant grégorien, et laisse la Règle pastorale, les Moralia in Iob et les Dialogues (unique vie de saint Benoît). Mort le 12 mars 604, « consul de Dieu ».

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Saint Grégoire le Grand (vers 540 – 604) est l'un des très rares papes que la postérité a surnommés « le Grand », avec saint Léon I^er^[1]. Aristocrate romain devenu moine, arraché au silence du cloître pour gouverner l'Église au moment où s'effondrait le monde antique, il a tenu Rome debout pendant que la peste, la famine et les Lombards menaçaient de l'engloutir. De son pontificat datent à la fois une réforme de la liturgie qui a donné son nom au chant grégorien, l'évangélisation de l'Angleterre, et une œuvre écrite — la Règle pastorale, les Moralia in Iob, les Dialogues — qui a nourri tout le Moyen Âge[2][3].

L'Église latine le compte parmi ses quatre grands docteurs, aux côtés de saint Ambroise, saint Jérôme et saint Augustin[4]. Mais Grégoire ne fut pas d'abord un théologien spéculatif : il fut un pasteur, un administrateur génial et un homme d'oraison déchiré entre le désir de la contemplation et le poids des âmes. Le titre qu'il s'est donné — servus servorum Dei, « serviteur des serviteurs de Dieu » — est resté, quinze siècles plus tard, l'une des signatures officielles des papes[5]. Sa propre épitaphe le résumait d'un mot : Consul Dei, « consul de Dieu »[6].

Une vie entre Rome et le cloître

Une famille sénatoriale et sainte

Grégoire naît à Rome vers 540, dans une famille patricienne appartenant, selon la tradition, à la gens Anicia, l'une des plus illustres lignées sénatoriales de la Ville[7]. Son père, Gordien, est un riche propriétaire qui exerce une fonction dans l'administration ecclésiastique ; sa mère, Silvie, et deux de ses tantes paternelles, Tarsilla et Émiliana, seront honorées comme saintes[8]. Un de ses ancêtres aurait été le pape Félix III[9]. Grégoire grandit donc dans une maison où la noblesse romaine et la piété chrétienne sont inséparables.

Il reçoit la meilleure éducation possible dans une Rome déjà à demi ruinée par les guerres gothiques de Justinien : grammaire, rhétorique, dialectique, et de solides bases juridiques[10]. Cette formation d'aristocrate romain explique l'extraordinaire sûreté avec laquelle, plus tard, il gouvernera des domaines immenses, dictera des centaines de lettres et organisera la défense d'une cité abandonnée par l'Empire.

Le préfet de Rome devenu moine

Vers 573, encore très jeune, Grégoire est nommé préfet de Rome (praefectus urbi), la plus haute charge civile de la cité[11]. Il est alors au sommet de ce que le monde peut offrir. Mais l'effondrement de l'ordre romain, la précarité de tout, le travaillent intérieurement. À la mort de son père, il prend une décision radicale : il renonce à sa carrière, transforme sa demeure familiale du mont Caelius en monastère dédié à saint André, et fonde six autres monastères sur ses terres de Sicile[12][13].

« Quand le souci pastoral me ramène au monde, je me souviens de ce que j'ai perdu en quittant le cloître ; et plus je considère ce que j'ai abandonné, plus le poids que je porte me devient lourd. » — d'après saint Grégoire, préface des Dialogues[14]

Vers 574-575, il devient lui-même moine dans ce monastère Saint-André[15]. Il en gardera toute sa vie la nostalgie : ces quelques années de vie monastique, d'étude de l'Écriture et de jeûne — au point d'y ruiner sa santé — resteront pour lui le souvenir d'un bonheur perdu, le « port » dont la charge pastorale l'a arraché[16].

L'apocrisiaire à Constantinople

Le pape Pélage II ne laisse pas longtemps Grégoire dans son cloître. Il l'ordonne diacre de Rome (l'un des sept diacres régionnaires) puis l'envoie, vers 579, comme apocrisiaire — c'est-à-dire nonce, ambassadeur permanent du Saint-Siège — auprès de la cour impériale de Constantinople[17]. Sa mission : obtenir de l'empereur des secours militaires contre les Lombards qui ravagent l'Italie. Sur ce point, l'échec est presque complet : Byzance, occupée à ses propres frontières, n'enverra pas l'armée espérée[18].

Mais ce séjour de cinq ou six ans dans la capitale de l'Empire forme l'homme d'Église. Grégoire y apprend la diplomatie byzantine, y mesure les limites du pouvoir impérial, et — fait remarquable pour un pape latin — n'y apprendra jamais vraiment le grec[19]. C'est aussi à Constantinople qu'il entreprend, à la demande de ses frères moines venus avec lui, le grand commentaire du livre de Job, les futurs Moralia[20][21]. Il s'y oppose publiquement au patriarche Eutychius, qui soutenait que les corps ressuscités seraient « plus subtils que l'air » et impalpables ; Grégoire défend, contre cette spiritualisation, la résurrection de la chair réelle, palpable, à l'image du Christ ressuscité que les apôtres ont touché[22].

L'épisode des jeunes Angles

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De retour à Rome vers 585-586, Grégoire redevient abbé de Saint-André et conseiller du pape. C'est à cette période que la tradition rattache le célèbre épisode du marché aux esclaves. Voyant exposés à la vente de jeunes garçons au teint clair et aux cheveux blonds, Grégoire demande d'où ils viennent. On lui répond qu'ils sont Angles (Angli), païens, venus de Bretagne. Bède le Vénérable rapporte sa réponse, devenue proverbiale :

« Non Angli, sed angeli » — « Ce ne sont pas des Angles, mais des anges, car ils ont des visages d'anges, et de tels hommes doivent devenir cohéritiers des anges dans le ciel. »[23]

Le récit, transmis par Bède le Vénérable dans son Histoire ecclésiastique du peuple anglais, ajoute que Grégoire aurait alors voulu partir lui-même évangéliser l'Angleterre, mais que le peuple romain, refusant de le laisser s'éloigner, obtint du pape son rappel[24]. Quelle que soit la part de légende dorée, ce désir missionnaire deviendra réalité quand Grégoire, devenu pape, enverra ses propres moines accomplir ce qu'il n'avait pu faire lui-même.

L'élection de 590 et la peste

Un pape malgré lui

En 590, une épidémie de peste ravage Rome et emporte le pape Pélage II. Le clergé, le sénat et le peuple romains, d'une seule voix, élisent Grégoire pour lui succéder[25]. Lui s'y refuse de toutes ses forces : il écrit même à l'empereur Maurice pour le supplier de ne pas ratifier l'élection, et tente, dit la tradition, de fuir la ville déguisé. Rien n'y fait : il est consacré pape le 3 septembre 590[26][27].

Cette résistance n'est pas une coquetterie. Grégoire est sincèrement convaincu qu'on l'arrache au seul état où il pouvait sauver son âme. Toute sa Règle pastorale, écrite peu après, est née de ce déchirement : il y explique pourquoi il a tant redouté la charge, et pourquoi nul ne doit la convoiter[28][29].

La grande litanie et la fin de la peste

Saint Michel au château Saint-Ange, photographie de Nicholas Hartmann (2019). Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0. Image redimensionnée, sans recadrage.

Pape à peine élu, dans une ville encore décimée par la contagion, Grégoire organise une immense procession pénitentielle — la litania septiformis, « litanie en sept cortèges » — qui parcourt Rome en suppliant Dieu d'arrêter le fléau[30]. La tradition romaine, recueillie plus tard par Jacques de Voragine dans la Légende dorée, ajoute le détail le plus célèbre : au sommet de l'ancien mausolée d'Hadrien, Grégoire aurait vu l'archange saint Michel rengainer son épée, signe que la colère divine était apaisée et la peste finie. De cette vision, le monument tire son nom actuel de Château Saint-Ange (Castel Sant'Angelo)[31].

Au-delà de la légende, l'épisode dit une chose vraie : dès le premier jour, Grégoire se comporte en pasteur d'un peuple terrifié, qui prend sur lui la prière publique, la pénitence et l'espérance d'une cité au bord de l'anéantissement.

Le gouvernement de l'Église et de Rome

Servus servorum Dei : un titre-programme

Le titre que Grégoire choisit pour se désigner est resté attaché à la papauté : servus servorum Dei, « serviteur des serviteurs de Dieu »[32]. Comme l'a souligné Benoît XVI, ce n'est pas chez lui « une formule pieuse », mais l'expression exacte de sa manière de vivre et de gouverner, à l'imitation de l'abaissement du Christ[33]. Le pape n'est pas un seigneur au-dessus des autres évêques : il est le dernier des serviteurs, comptable devant Dieu de toutes les âmes.

« Le gouvernement des âmes est l'art des arts. » — Saint Grégoire le Grand, Règle pastorale, I, 1[34]

Le patrimoine de saint Pierre et le soin des pauvres

Avec l'Empire défaillant, c'est l'Église romaine qui doit nourrir, défendre et administrer la cité. Grégoire réorganise de fond en comble le patrimoine de saint Pierre (patrimonium Petri) — les vastes domaines de l'Église en Italie, en Sicile, en Sardaigne, en Gaule, jusqu'en Afrique — avec une rigueur d'ancien préfet[35]. Il en fait un instrument au service des pauvres : distribution de blé, rachat de captifs enlevés par les Lombards, secours aux réfugiés, entretien des malades.

Il tient un registre précis des indigents de Rome et exige que les pauvres soient servis avant sa propre table. La tradition rapporte qu'un jour, ayant appris qu'un mendiant était mort de faim dans une rue de Rome, il se priva par pénitence de célébrer pendant plusieurs jours, se tenant pour responsable de cette mort[36]. Cette charité n'est pas un supplément à son gouvernement : elle en est le cœur.

Face aux Lombards : Agilulf et la reine Théodelinde

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Le grand péril politique du pontificat reste les Lombards, peuple germanique en partie arien et païen, qui menace Rome elle-même. Là où l'Empire byzantin se montre incapable de défendre l'Italie, Grégoire prend sur lui de négocier directement avec le roi lombard Agilulf, allant jusqu'à conclure une trêve qui épargne la Ville — au risque de mécontenter l'exarque de Ravenne et l'empereur[37].

Il s'appuie surtout sur la reine Théodelinde, épouse catholique d'Agilulf, à qui il écrit et qu'il encourage à ramener son peuple à la foi catholique contre l'arianisme. C'est notamment à elle qu'il dédie ses Dialogues[38]. Par cette diplomatie patiente, Grégoire jette les bases de la conversion des Lombards au catholicisme, qui s'achèvera au siècle suivant.

La querelle du titre « patriarche œcuménique »

Sur le terrain ecclésial, Grégoire mène un combat resté célèbre contre le patriarche de Constantinople Jean IV le Jeûneur (Ioannes Nesteutes), qui s'arrogeait le titre de « patriarche œcuménique » (oecumenicus patriarcha), c'est-à-dire universel[39]. Grégoire y voit une prétention orgueilleuse, dangereuse pour l'unité de l'Église : aucun évêque, fût-il celui de la capitale impériale, ne peut se dire « évêque universel » comme s'il absorbait tous les autres.

C'est précisément en réaction à cette prétention qu'il oppose, pour lui-même, l'humble servus servorum Dei[40]. Il affirme par ailleurs avec force la primauté du Siège apostolique, « qui est la tête de toutes les Églises », héritée de saint Pierre[41] — montrant que cette primauté romaine est aux antipodes d'une vanité de titre : elle est un service, non une domination.

L'évangélisation des Angles

La mission d'Augustin en Angleterre (596-597)

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Le geste le plus durable du pontificat est sans doute l'envoi d'une mission en Angleterre. En 596, Grégoire choisit dans son propre monastère Saint-André une quarantaine de moines, conduits par le prieur Augustin — le futur saint Augustin de Cantorbéry —, et les envoie évangéliser les royaumes anglo-saxons païens[42]. Effrayés par la rumeur de la sauvagerie des Angles, les moines hésitent en chemin ; Grégoire les relance par lettre, leur ordonnant d'aller jusqu'au bout[43].

En 597, Augustin débarque dans le Kent, où règne Æthelberht, dont l'épouse Berthe est déjà chrétienne. Le roi se convertit, des milliers d'Angles reçoivent le baptême, et Augustin devient le premier archevêque de Cantorbéry[44]. C'est l'acte de naissance de l'Église d'Angleterre, qui restera profondément attachée à Rome et au souvenir de Grégoire, vénéré chez les Anglo-Saxons comme leur « apôtre »[45].

La méthode pastorale : la lettre à Mellitus

La pédagogie missionnaire de Grégoire est d'une finesse remarquable. Dans une lettre célèbre adressée à l'abbé Mellitus (rapportée par Bède), il recommande de ne pas détruire les temples païens des Angles, mais de les purifier d'eau bénite, d'y placer des autels et des reliques, afin que le peuple, « voyant ses temples non détruits, ôte de son cœur l'erreur et, reconnaissant et adorant le vrai Dieu, accoure avec plus de familiarité aux lieux dont il a l'habitude »[46]. De même, il conseille de transformer les fêtes sacrificielles en fêtes chrétiennes autour des dédicaces d'églises.

« Il faut gravir les hauteurs par degrés et par marches, non d'un seul bond. » — Saint Grégoire le Grand, lettre à Mellitus, rapportée par Bède[47]

Cette méthode — convertir sans tout briser, élever la culture d'un peuple plutôt que la raser — est l'une des intuitions pastorales les plus fécondes de l'histoire de l'évangélisation.

L'œuvre écrite : un docteur de l'Église

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Malgré une santé ruinée et le poids écrasant du gouvernement, Grégoire a laissé une œuvre considérable, presque entièrement pastorale : il n'écrit pas pour spéculer, mais pour former des pasteurs, nourrir des âmes et commenter l'Écriture. Comme l'a noté Benoît XVI, Grégoire « n'a jamais cherché à élaborer une doctrine personnelle originale », mais à « se faire l'écho de l'enseignement traditionnel de l'Église »[48].

La Règle pastorale

La Regula pastoralis (vers 591), parfois appelée Le Pastoral ou Liber regulae pastoralis, est son chef-d'œuvre. C'est un véritable traité de la charge des âmes : qui peut accéder à la conduite des fidèles, comment le pasteur doit vivre, comment il doit adapter sa prédication à chaque type d'auditeur — le riche et le pauvre, le joyeux et le triste, l'impatient et le patient[49]. Grégoire y définit le gouvernement spirituel comme l'« art des arts » (ars artium)[50], et termine par un chapitre sur l'humilité : plus le pasteur réussit, plus il doit se garder de l'orgueil[51].

L'ouvrage connaîtra une diffusion immense : traduit en grec du vivant de Grégoire, puis en anglo-saxon par le roi Alfred le Grand, il deviendra pendant tout le Moyen Âge le manuel de référence de l'épiscopat latin[52].

Les Moralia in Iob

Les Moralia in Iob (ou Magna Moralia) sont un monumental commentaire du livre de Job en 35 livres, commencé à Constantinople et achevé à Rome[53][54]. Grégoire y déploie sa célèbre lecture à trois sens de l'Écriture — historique (littéral), allégorique (la foi, le Christ et l'Église) et moral (moralis, la vie de l'âme) —, l'aspect moral étant si développé que l'ouvrage a donné son nom à la « morale » spirituelle médiévale[55]. Job, le juste éprouvé, y devient la figure du Christ souffrant et de toute âme purifiée par l'épreuve.

« Le prédicateur doit tremper sa plume dans le sang de son cœur ; il pourra ainsi arriver également jusqu'à l'oreille de son prochain. » — Saint Grégoire le Grand, Homélies sur Ézéchiel, cité par Benoît XVI[56]

Les Dialogues et la vie de saint Benoît

Les quatre livres des Dialogi de vita et miraculis patrum Italicorum (vers 593) racontent la vie et les miracles des saints d'Italie, dans un dialogue entre Grégoire et son diacre Pierre[57]. Le deuxième livre est entièrement consacré à saint Benoît de Nursie : c'est notre unique source ancienne sur la vie du patriarche des moines d'Occident[58]. Sans les Dialogues de Grégoire, nous ne saurions presque rien de Benoît.

Le quatrième livre traite de l'immortalité de l'âme, du purgatoire et de la vie après la mort. Grégoire y défend, contre les sceptiques de son temps, la réalité du monde surnaturel, des âmes du purgatoire et de l'efficacité de la messe offerte pour les défunts — la tradition des « trente messes grégoriennes » remonte à un récit de ce livre[59].

Homélies, lettres et le Registre

Grégoire a aussi laissé quarante homélies sur les Évangiles, des Homélies sur Ézéchiel prêchées pendant le siège de Rome par les Lombards, et surtout un Registre (Registrum epistularum) de plus de 850 lettres[60]. Ce registre, l'un des plus riches de toute l'Antiquité tardive, nous montre le pape au travail jour après jour : il y règle des affaires de discipline, défend des opprimés, console des évêques, instruit des missionnaires, gourmande des fonctionnaires — un portrait incomparable d'un homme de gouvernement et de prière.

Le chant grégorien et la liturgie

Réforme liturgique et Schola cantorum

Le nom de Grégoire est resté attaché à la grande tradition du chant liturgique romain : le chant grégorien[61]. La tradition lui attribue une réforme du chant de l'Église romaine, l'organisation de la Schola cantorum (l'école des chantres du pape) et la mise en ordre du répertoire des messes (l'antiphonaire) selon l'année liturgique[62]. Il a effectivement réorganisé la liturgie stationnale de Rome et son chant.

La légende et l'histoire

L'iconographie médiévale a popularisé une légende née au IX^e^ siècle, chez le biographe Jean Diacre : la colombe du Saint-Esprit, posée sur l'épaule de Grégoire, lui aurait dicté à l'oreille les mélodies sacrées qu'il transcrivait[63]. C'est de là que vient le pape représenté écrivant sous l'inspiration de la colombe.

L'histoire est plus nuancée, sans rien retirer à la grandeur du saint. Les contemporains de Grégoire, et son premier biographe lui-même, ne parlent pas de cette dictée surnaturelle ; le répertoire « grégorien » mûr tel qu'on le connaît s'est largement fixé après lui, au cours des VII^e^-IX^e^ siècles, notamment par la fusion du chant romain et du chant gallican voulue par les rois francs Pépin et Charlemagne. Le génie de Grégoire fut bien réel — d'ordre liturgique et organisateur plus que de composition mélodique au sens moderne —, et c'est à juste titre que l'Occident a placé sous son nom le trésor du chant sacré, comme sous celui d'un père fondateur[64]. Reconnaître l'histoire de la transmission n'oblige nullement à congédier la part de vérité spirituelle de la tradition : l'Église a vu dans ce chant un don de l'Esprit, et elle a eu raison de le rattacher à celui qui en a posé les fondations romaines.

La spiritualité de saint Grégoire

Contemplation et action

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Toute la vie intérieure de Grégoire se joue dans une tension qu'il a lui-même décrite mieux que personne : celle entre la contemplation qu'il aimait au monastère et l'action que la charge lui imposait. Il compare le pasteur à Jacob, qui ne possède Lia (la vie active, féconde mais aux yeux fatigués) qu'en travaillant pour obtenir Rachel (la vie contemplative, belle mais stérile en apparence)[65]. Pour Grégoire, le vrai pasteur ne choisit pas l'une contre l'autre : il redescend sans cesse de la contemplation vers le service du prochain, comme le Christ descendu du ciel vers les hommes[66].

L'humilité et la componction

Au centre de sa spiritualité se trouve la componction (compunctio), cette douleur du cœur qui naît du souvenir de ses péchés et du désir de Dieu. Grégoire ne se présente jamais comme un maître installé : il se dit pécheur, fatigué, indigne, écrasé. Cette humilité n'est pas une pose ; elle commande son refus du titre « œcuménique », son servus servorum Dei, et son insistance constante : plus on monte dans la charge, plus on doit descendre dans l'humilité du cœur[67].

Le pasteur, « art des arts »

« Que celui qui préside ne s'élève pas au-dessus des autres par l'enflure de la pensée, mais qu'il se considère leur égal, et qu'il craigne d'autant plus le pouvoir qu'il l'exerce sur un plus grand nombre. » — d'après saint Grégoire le Grand, Règle pastorale, II, 6[68]

La synthèse grégorienne du pasteur — proche du peuple par la compassion, élevé par la contemplation, humble dans la conscience de sa faiblesse — a formé des générations d'évêques et de prêtres. Elle reste l'un des sommets de la théologie pastorale catholique.

Mort, culte et héritage

« Consul de Dieu »

Usé par les jeûnes, la goutte et les soucis, Grégoire meurt le 12 mars 604[69]. Il est enseveli à la basilique Saint-Pierre. Son épitaphe le proclame Consul Dei, « consul de Dieu » — un Romain qui avait échangé les honneurs de la cité terrestre contre le service de la cité de Dieu[70]. Canonisé par acclamation populaire, il est très tôt vénéré comme saint dans tout l'Occident et particulièrement en Angleterre, qu'il avait gagnée au Christ.

L'un des quatre grands docteurs latins

L'Église latine le proclame docteur de l'Église et le range parmi ses quatre grands docteurs d'Occident[71] :

Docteur latinVécuApport principal
Saint Ambroisev. 339-397Évêque-pasteur, liturgie, hymnes
Saint Jérômev. 345-420La Vulgate, l'exégèse biblique
Saint Augustin354-430La grâce, la Cité de Dieu
Saint Grégoire le Grandv. 540-604La charge pastorale, la liturgie

Avec Grégoire, le dernier des quatre, l'Antiquité chrétienne s'achève et le Moyen Âge commence. Beaucoup d'historiens voient en lui le premier pape médiéval : non plus un évêque de l'Empire romain, mais le pasteur d'une chrétienté occidentale qui doit désormais tenir debout par elle-même. Sa Règle pastorale, ses Dialogues et son chant traverseront mille ans sans rien perdre de leur autorité.

« Pour moi, j'étais prêt à mourir plutôt que de laisser dégénérer, en mes jours, l'Église du bienheureux apôtre Pierre. » — Saint Grégoire le Grand, Registre, IV, 47, au diacre Sabinianus[72]

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Catholic Encyclopedia (New Advent), article « Pope St. Gregory I ("the Great") », newadvent.org/cathen/06780a.htm : naissance à Rome vers 540 d'une famille patricienne (gens Anicia), père Gordien, mère sainte Silvie, tantes Tarsilla et Émiliana, ascendance du pape Félix III ; éducation en grammaire, rhétorique et dialectique ; préfet de Rome vers 573 ; conversion de la maison du Caelius en monastère Saint-André et six monastères en Sicile ; moine vers 574 ; diacre puis apocrisiaire à Constantinople (vers 579-585/586), où il ne sut jamais le grec, commença les Moralia et s'opposa au patriarche Eutychius sur la résurrection de la chair ; élection en 590 à la mort de Pélage II pendant la peste, consécration le 3 septembre 590 ; réorganisation du patrimonium Petri et secours aux pauvres et captifs ; négociations avec le roi lombard Agilulf et la reine Théodelinde ; conflit avec Jean IV le Jeûneur sur le titre « patriarche œcuménique » et affirmation de la primauté du Siège apostolique « tête de toutes les Églises » ; envoi d'Augustin évangéliser les Angles (596-597) ; œuvres (Regula pastoralis, Moralia in Iob en 35 livres, Dialogi en 4 livres dont le livre II sur saint Benoît, homélies, Registrum) ; réforme du chant et Schola cantorum ; légende de la colombe rapportée par Jean Diacre ; mort le 12 mars 604 ; épitaphe Consul Dei ; docteur de l'Église, l'un des quatre grands docteurs latins.

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  2. Benoît XVI, catéchèse sur saint Grégoire le Grand (1), audience générale du 28 mai 2008, vatican.va : Grégoire né à Rome vers 540 d'une famille noble et chrétienne ; préfet de Rome ; renoncement et vie monastique à Saint-André du Caelius, regrettée toute sa vie comme un « port » perdu ; apocrisiaire à Constantinople ; rédaction des Moralia in Iob ; élection réticente à la papauté en 590 ; titre servus servorum Dei (« serviteur des serviteurs de Dieu »), « non une formule pieuse mais l'expression de sa manière de vivre » à l'imitation de l'humilité du Christ ; vaste correspondance (Registrum, plus de 850 lettres) ; gouvernement de Rome, charité envers pauvres et captifs.

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  3. Saint Grégoire le Grand, Dialogi (Dialogues), prologue du livre I : Grégoire confie à son diacre Pierre la mélancolie que lui cause le souvenir de sa paix monastique perdue, contrastée avec le tumulte de sa charge présente. Éd. de référence : Dialogues, Sources Chrétiennes n°251, 260, 265, Cerf.

    14
  4. Bède le Vénérable, Historia ecclesiastica gentis Anglorum, livre II, ch. 1 (achevée en 731) : récit de Grégoire au marché de Rome devant de jeunes esclaves bretons au teint clair et aux cheveux blonds ; jeu de mots « Non Angli, sed angeli » (« non des Angles mais des anges ») ; désir de Grégoire de partir lui-même évangéliser l'Angleterre, empêché par le peuple romain ; vénération de Grégoire chez les Anglo-Saxons comme leur « apôtre ».

    23 24 45
  5. Benoît XVI, catéchèse sur saint Grégoire le Grand (2), audience générale du 4 juin 2008, vatican.va : Grégoire « n'a jamais cherché à élaborer une doctrine personnelle originale » mais à « se faire l'écho de l'enseignement traditionnel de l'Église » ; la Règle pastorale définit l'évêque idéal, maître de la prédication adaptée à chaque auditeur, modèle pour son troupeau, et culmine sur l'humilité ; le gouvernement des âmes comme « ars artium », l'art des arts ; le prédicateur « doit tremper sa plume dans le sang de son cœur ; il pourra ainsi arriver également jusqu'à l'oreille de son prochain » (Homélies sur Ézéchiel) ; harmonie entre contemplation et action, parole et vie, à l'image du Christ descendu vers les hommes.

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  6. Saint Grégoire le Grand, Regula pastoralis (Règle pastorale, vers 591), lettre-préface à Jean de Ravenne : Grégoire explique avoir écrit l'ouvrage pour justifier sa crainte d'accéder à la charge pastorale et avertir ceux qui la convoitent à la légère. Éd. de référence : Règle pastorale, Sources Chrétiennes n°381-382, Cerf.

    29
  7. Jacques de Voragine, Legenda aurea (Légende dorée, vers 1260), notice sur saint Grégoire : la grande litanie pénitentielle (litania septiformis) ordonnée par Grégoire contre la peste de 590, et la vision de l'archange saint Michel rengainant son épée au sommet du mausolée d'Hadrien, d'où le nom de Château Saint-Ange (Castel Sant'Angelo). Récit hagiographique tardif, mais reçu par toute la tradition romaine ; la statue de saint Michel couronne encore aujourd'hui le château.

    31
  8. Saint Grégoire le Grand, Regula pastoralis, I, 1 : « Ars est artium regimen animarum » — « le gouvernement des âmes est l'art des arts ». Cité aussi par Benoît XVI (catéchèse du 4 juin 2008). Éd. Sources Chrétiennes n°381, Cerf.

    34 50
  9. Saint Grégoire le Grand, lettre à l'abbé Mellitus (601), rapportée par Bède, Historia ecclesiastica, livre I, ch. 30 : recommandation de ne pas détruire les temples païens des Angles mais de les purifier d'eau bénite, d'y dresser autels et reliques, pour que le peuple « voyant ses temples non détruits ôte de son cœur l'erreur et accoure avec plus de familiarité aux lieux dont il a l'habitude » ; transformation des fêtes sacrificielles en fêtes chrétiennes ; principe : « gravir les hauteurs par degrés, non d'un seul bond ».

    46 47
  10. Saint Grégoire le Grand, Regula pastoralis, II, 6 : le supérieur ne doit pas s'élever au-dessus des autres par l'orgueil de la pensée mais se considérer leur égal, et craindre d'autant plus le pouvoir qu'il l'exerce sur un plus grand nombre. Éd. Sources Chrétiennes n°381, Cerf.

    68
  11. Saint Grégoire le Grand, Registrum epistularum, livre IV, lettre 47, au diacre Sabinianus, son représentant (responsalis) à Constantinople, au fort de l'affaire de Maxime de Salone : « I was before prepared rather to die than that the Church of the blessed apostle Peter should degenerate in my days » (trad. J. Barmby, Nicene and Post-Nicene Fathers, 2e série, vol. 12, newadvent.org/fathers/360204047.htm). La lettre ne contient aucune phrase du type « ma volonté est de suivre en tout le Christ ».

    72