La querelle arienne

La querelle arienne est la grande crise doctrinale du IVe siècle : Arius fait du Fils une créature sublime, Nicée répond que le Christ est vrai Dieu, consubstantiel au Père.

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La querelle arienne est la grande crise doctrinale du IVe siècle. Elle commence autour du prêtre alexandrin Arius, vers 318-321, et se prolonge jusqu'à la réception de Constantinople I en 381. Sa question tient en une ligne : Jésus-Christ est-il Dieu éternel, Fils consubstantiel au Père, ou bien une créature sublime, antérieure au monde, mais venue à l'existence par la volonté du Père ?

L'enjeu n'est donc pas une dispute de vocabulaire grec. Si le Fils est créé, le christianisme devient une religion d'intermédiaire : Dieu sauve par une créature supérieure. Si le Fils est vrai Dieu, alors Dieu lui-même entre dans l'histoire, assume la chair, sauve l'homme de l'intérieur et l'introduit dans la vie divine. C'est pourquoi Nicée I emploie en 325 le mot homoousios : le Fils est de même être que le Père, "engendré non créé".[1]

De la crise d'Alexandrie à Constantinople I : la querelle arienne traverse les conciles, les cours impériales et la formulation du Credo. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

La querelle arienne ne s'achève pourtant pas avec Nicée. Pendant plus d'un demi-siècle, les évêques, les empereurs, les synodes régionaux et les grands théologiens se battent autour de formules concurrentes : homoousios ("de même substance"), homoiousios ("semblable selon la substance"), homoios ("semblable"), et parfois rejet pur du vocabulaire de l'ousia. Le IVe siècle chrétien est en grande partie l'histoire de cette réception difficile.[2]

Pourquoi la querelle arienne éclate-t-elle ?

Arius refuse l'éternité du Fils

Arius est prêtre à Alexandrie, l'un des grands centres intellectuels du christianisme antique. Son évêque, Alexandre d'Alexandrie, lui reproche d'enseigner que le Fils de Dieu n'est pas éternel comme le Père. Arius peut parler du Christ en termes très élevés : Verbe, Fils, créateur du monde par médiation, supérieur à toute créature. Mais il refuse de dire que le Fils est Dieu comme le Père.[3]

Sa formule doctrinale la plus connue est brutale : "il fut un temps où il n'était pas". Dans sa lettre à Eusèbe de Nicomédie, Arius affirme que le Fils n'est pas inengendré, qu'il n'est pas une portion de Dieu, et qu'avant d'être engendré il n'existait pas.[4]

« Avant d'être engendré, ou créé, ou défini, ou fondé, il n'était pas. » — Arius, lettre à Eusèbe de Nicomédie[5]

Ce point suffit à faire exploser la crise. Pour la foi catholique, le Fils n'est pas un dieu inférieur, ni le premier des anges, ni un instrument créé. Il est le Verbe éternel par qui tout a été fait. Si tout a été fait par lui, il ne peut pas appartenir lui-même au domaine des choses faites.[6]

Les mots bibliques deviennent disputés

Le conflit s'aggrave parce que les deux camps citent l'Écriture. Arius s'appuie sur des passages qui parlent du Fils comme "engendré", "envoyé", "soumis", ou sur des formules sapientielles comme Proverbes 8, 22, lu dans la Septante : "Le Seigneur m'a créée au commencement de ses voies." Les nicéens répondent par Jean 1, Philippiens 2, Colossiens 1, Hébreux 1, l'adoration du Christ et la pratique baptismale au nom du Père, du Fils et de l'Esprit.[7]

La question n'est donc pas : faut-il croire la Bible ou la philosophie grecque ? Elle est plus précise : quel sens donner aux mots bibliques quand une doctrine nouvelle peut conserver le vocabulaire chrétien tout en changeant sa substance ? Athanase expliquera que les évêques de Nicée ont cherché un terme impossible à signer honnêtement par ceux qui faisaient du Fils une créature.[8]

Ce qu'Arius ne niait pas

Pour comprendre la force de la réponse nicéenne, il faut éviter de caricaturer Arius. Il ne présentait pas Jésus comme un simple homme. Il pouvait reconnaître au Fils une préexistence avant le monde, un rôle cosmique dans la création, une dignité unique et une obéissance parfaite au Père. C'est justement cette hauteur de langage qui rendait la crise dangereuse : l'arianisme ne supprimait pas le Christ, il le déplaçait d'un degré, du côté du créé.

La foi catholique répond que ce "degré" change tout. Entre Dieu et la créature, il n'y a pas une échelle continue. Si le Fils est créé, même avant tous les siècles, il n'est pas Dieu. S'il n'est pas Dieu, l'adoration chrétienne du Christ devient problématique. Et s'il ne peut pas communiquer la vie divine par nature, le salut chrétien perd son centre.

Alexandrie ne suffit plus à contenir la crise

Alexandre d'Alexandrie condamne Arius dans un synode local, mais Arius trouve des soutiens puissants, notamment Eusèbe de Nicomédie. Les réseaux épiscopaux orientaux, les rivalités entre sièges, l'influence de la cour impériale et la circulation des lettres transforment vite une querelle alexandrine en crise de l'Église entière.[9]

Constantin, devenu seul empereur après sa victoire sur Licinius, veut la paix religieuse. Il envoie d'abord Hosius de Cordoue pour tenter une médiation. L'échec de cette démarche conduit à la convocation du premier concile œcuménique à Nicée en 325.[10]

Que définit Nicée ?

Le Fils est "engendré non créé"

Le concile de Nicée I confesse que Jésus-Christ est "Dieu de Dieu, lumière de lumière, vrai Dieu de vrai Dieu", puis ajoute la formule décisive : "engendré, non créé, consubstantiel au Père".[11]

« Vrai Dieu de vrai Dieu, engendré non créé, consubstantiel au Père. » — Symbole de Nicée, 325[12]

Cette ligne distingue deux choses que l'arianisme confondait. Le Fils est bien engendré : il reçoit éternellement son être du Père comme Fils. Mais il n'est pas créé : il ne commence pas d'exister, il ne vient pas du néant, il ne fait pas partie de l'ordre des créatures. Le mot homoousios protège donc la divinité pleine du Fils sans supprimer sa distinction personnelle d'avec le Père.

Les anathèmes visent des thèses précises

Nicée ne condamne pas une école imaginaire. Les anathèmes visent explicitement ceux qui disent du Fils : "il fut un temps où il n'était pas", "avant d'être engendré il n'était pas", "il est venu du néant", ou encore qu'il est créé, changeant ou altérable.[13]

Formule condamnéeSens viséRéponse nicéenne
"Il fut un temps où il n'était pas"Le Fils aurait commencéLe Fils est éternellement engendré
"Il vient du néant"Le Fils appartient au crééIl est vrai Dieu de vrai Dieu
"Il est d'une autre substance"Le Fils n'a pas la divinité du PèreIl est homoousios au Père
"Il est changeant"Le Fils serait mutable comme une créatureIl partage l'immutabilité divine

Cette précision explique pourquoi la querelle arienne ne peut pas être réduite à une nuance. Le mot "Fils" peut être interprété dans un sens fort ou faible. Nicée oblige à l'entendre dans le sens fort : le Fils est personnellement distinct du Père, mais il est Dieu comme le Père.

Constantin soutient le concile sans inventer le dogme

Constantin fournit le cadre politique : convocation, transports, accueil, recherche de concorde. Eusèbe de Césarée décrit l'entrée solennelle de l'empereur et son rôle de pacificateur.[14] Mais le contenu doctrinal ne sort pas d'un décret impérial. Il résulte du jugement conciliaire des évêques contre une thèse jugée incompatible avec la foi reçue.

Le mythe moderne selon lequel Constantin aurait "inventé la divinité de Jésus" ne résiste donc pas aux sources. Nicée ne crée pas l'adoration du Christ ; elle formule dogmatiquement une foi déjà portée par le Nouveau Testament, la liturgie, le baptême et les Pères antérieurs.[15]

Pourquoi la crise continue-t-elle après 325 ?

Les anti-nicéens changent de stratégie

Après Nicée, Arius est exilé, puis les équilibres changent. Plusieurs évêques acceptent de condamner les formules les plus brutales d'Arius, tout en refusant le mot homoousios. Ils le jugent ambigu, trop proche du sabellianisme, ou trop étranger au langage biblique. La controverse se déplace alors : on ne défend plus toujours Arius personnellement, mais on tente d'affaiblir Nicée.[16]

Trois familles de formules apparaissent :[17]

CourantTerme ou tendanceCe qu'il affirmeProblème catholique
NicéenhomoousiosLe Fils est de même être que le PèreFoi reçue par l'Église
Semi-arienhomoiousiosLe Fils est semblable selon l'êtrePeut laisser une différence ontologique
HoméenhomoiosLe Fils est seulement semblable au PèreÉvite le cœur du débat
AnoméenanomoiosLe Fils est dissemblable du PèreArianisme radical

Le centre de la querelle post-nicéenne n'est donc pas toujours "Arius contre Athanase". C'est une bataille sur la réception du mot qui ferme l'échappatoire : le Fils n'est pas seulement semblable au Père ; il possède la même divinité.

Une crise de communion autant qu'une crise d'idées

La controverse produit aussi une crise de communion. Des évêques sont déposés puis réinstallés. Des sièges importants connaissent des compétitions internes. Des fidèles se retrouvent avec un évêque soutenu par l'empereur mais contesté par une partie de l'Église locale. Les formules doctrinales ne circulent donc pas dans le vide : elles entraînent des décisions de communion eucharistique, d'ordination, de juridiction et d'exil.

Cette dimension explique la dureté du siècle. Pour un lecteur moderne, les mots homoousios ou homoiousios peuvent sembler minuscules. Pour les communautés du IVe siècle, ils décidaient avec qui l'on pouvait communier, quel évêque était légitime, quel Credo était récité, et si le baptême confessait vraiment le Père, le Fils et l'Esprit comme Dieu vivant.

Athanase devient le symbole de la résistance nicéenne

Athanase d'Alexandrie, diacre à Nicée puis évêque d'Alexandrie en 328, devient la grande figure de la résistance nicéenne. Il subit plusieurs exils sous les empereurs, en particulier sous Constance II. Sa vie montre que la querelle arienne n'est pas une discussion paisible entre spécialistes : elle entraîne dépositions, violences, conciles rivaux, intrusions épiscopales et pressions impériales.[18]

Athanase défend le terme homoousios non comme une invention humaine, mais comme une barrière nécessaire. Si l'on refuse de dire que le Fils est consubstantiel au Père, on laisse ouverte la possibilité de le ranger du côté des créatures. Or un Christ créé ne peut pas donner la vie divine.[19]

Les conciles se multiplient

Entre 325 et 381, l'Empire voit se succéder de nombreux synodes : Tyr, Jérusalem[20], Antioche, Sardique, Sirmium[21], Rimini, Séleucie, Constantinople[22]. Certains cherchent la paix ; d'autres sont instrumentalisés ; plusieurs produisent des formules plus floues que celle de Nicée. Athanase, dans De Synodis, analyse précisément les conciles de Rimini et de Séleucie et leur confusion doctrinale.[23]

Le cas de Rimini en 359 devient célèbre. Sous pression impériale, les évêques occidentaux finissent par accepter une formule homéenne qui évite homoousios. Saint Jérôme résumera plus tard le choc dans une phrase devenue proverbiale :

« Le monde entier gémit et s'étonna de se trouver arien. » — Saint Jérôme, Dialogue contre les Lucifériens[24]

Cette formule ne signifie pas que tous les baptisés auraient consciemment abandonné Nicée. Elle décrit l'effet d'une politique de formules ambiguës : en cherchant une paix verbale, on produit une situation où la foi commune paraît déplacée sans que le peuple l'ait voulu.

Les Pères cappadociens clarifient le vocabulaire

La sortie de crise ne vient pas seulement de la répétition du mot de Nicée. Elle vient aussi d'un travail théologique plus précis sur les mots ousia et hypostasis. Les Pères cappadociens, surtout Basile de Césarée, Grégoire de Nazianze et Grégoire de Nysse, aident à stabiliser une formule devenue classique : une seule ousia divine, trois hypostases ou Personnes réellement distinctes.[25]

Miniature médiévale représentant la mort d'Arius dans le Speculum historiale. L'image est tardive, mais elle montre la mémoire polémique de l'arianisme au Moyen Âge. Domaine public, Wikimedia Commons.

Cette clarification répond à deux peurs opposées. Les anti-nicéens craignaient que homoousios confonde le Père et le Fils. Les nicéens craignaient que les formules de simple ressemblance fassent du Fils une créature. La théologie cappadocienne permet de tenir ensemble les deux vérités : unité de nature, distinction personnelle.

Quel rôle jouent les empereurs ?

Constantin veut la concorde

Constantin cherche d'abord l'unité religieuse de l'Empire. Sa préoccupation n'est pas purement doctrinale : après les guerres civiles, la paix de l'Église devient pour lui une condition de paix publique. Cette intention explique la convocation de Nicée et son effort de conciliation.[26]

Mais cette proximité nouvelle entre Église et Empire ouvre un risque durable. L'empereur peut aider un concile à se réunir ; il peut aussi croire qu'une formule de compromis suffit à résoudre une question de foi. La crise arienne apprend à l'Église qu'une paix obtenue au prix de l'ambiguïté doctrinale n'est pas une vraie paix.

Constance II favorise les compromis anti-nicéens

Sous Constance II, fils de Constantin, la pression impériale devient plus lourde. Des évêques nicéens sont exilés, des formules alternatives sont promues, et la cour favorise des partis hostiles à Athanase. L'empereur ne se présente pas nécessairement comme disciple d'Arius au sens strict ; il veut surtout imposer une ligne religieuse contrôlable, moins tranchante que Nicée.[27]

Cette phase est décisive parce qu'elle montre la différence entre autorité civile et autorité doctrinale. Un empereur peut déplacer des évêques, soutenir des synodes, imposer des signatures. Il ne peut pas changer le contenu de la foi apostolique. La résistance nicéenne se construit précisément dans cette distinction.

Théodose rétablit la ligne nicéenne

La situation bascule à la fin du siècle. Le 27 février 380, Théodose, Gratien et Valentinien II publient l'édit Cunctos populos, souvent appelé édit de Thessalonique. Le texte identifie juridiquement comme catholiques ceux qui tiennent la foi transmise par l'apôtre Pierre et professée par les évêques de Rome et d'Alexandrie.[28]

Monnaie romaine de Théodose I. Son règne donne à la foi nicéenne un appui politique nouveau en Orient. Photo Wikimedia Commons.

En 381, Théodose convoque le concile de Constantinople. Socrate le Scolastique rapporte qu'environ 150 évêques du parti homoousien se réunissent, et que les ariens, après avoir possédé les églises de Constantinople pendant quarante ans, sont chassés de la ville le 26 novembre 380.[29]

Comment Constantinople I achève-t-il la réception de Nicée ?

Le concile confirme la foi des 318 Pères

Le premier canon de Constantinople I affirme que la foi des 318 Pères réunis à Nicée ne doit pas être abrogée. Il condamne les eunomiens, les ariens, les eudoxiens, les semi-ariens ou pneumatomaques, les sabelliens, les marcelliens, les photiniens et les apollinaristes.[30]

Ce canon montre que la querelle arienne a débordé Arius. En 381, il faut condamner tout un éventail d'erreurs : réduction du Fils, réduction de l'Esprit, confusion des Personnes, mutilation de l'humanité du Christ. La foi nicéenne devient alors l'axe d'une clarification trinitaire plus vaste.

Pourquoi l'Esprit-Saint entre dans la définition

La crise du Fils entraîne presque nécessairement la crise de l'Esprit. Si l'on accepte de placer le Fils dans une zone intermédiaire entre Dieu et le monde, on peut être tenté de faire de même avec l'Esprit : puissance sanctifiante, don divin, énergie envoyée, mais non Personne divine adorée avec le Père et le Fils. Les adversaires appelés pneumatomaques ou macédoniens illustrent cette pente.[31]

Constantinople I répond donc à une logique interne. La foi trinitaire ne peut pas confesser le Fils comme Dieu tout en laissant l'Esprit dans l'indétermination. Le Credo de 381 achève la réception de Nicée en confessant l'Esprit "Seigneur" et "qui donne la vie". La querelle arienne devient ainsi la matrice de la théologie trinitaire classique.

Le Credo reçoit sa forme liturgique classique

Constantinople I développe la confession de l'Esprit-Saint : il est "Seigneur", "qui donne la vie", "adoré et glorifié avec le Père et le Fils". Le Catéchisme résume cette réception : Nicée confesse le Fils consubstantiel au Père ; Constantinople garde cette expression et confesse aussi l'Esprit comme Seigneur vivifiant.[32][33]

La querelle arienne aboutit donc à un Credo plus complet. Le problème initial portait sur le Fils ; sa solution oblige l'Église à dire plus clairement la foi trinitaire entière. On ne peut pas protéger la divinité du Fils sans protéger aussi la distinction des Personnes et la divinité de l'Esprit.

La réception est aussi pastorale

Le Credo n'est pas seulement un document d'archives. Il entre dans la prière de l'Église. Chaque dimanche, lorsque les catholiques confessent le Christ "Dieu né de Dieu, lumière née de la lumière, vrai Dieu né du vrai Dieu", ils reprennent la réponse à Arius. Le dogme devient liturgie ; la controverse devient profession de foi.

Pourquoi cette querelle reste-t-elle actuelle ?

Beaucoup de christologies modernes reproduisent le vieux problème

L'arianisme ancien ne survit pas toujours sous son nom. Mais son intuition revient chaque fois que le Christ est réduit à un maître spirituel, un prophète exceptionnel, un ange supérieur, une créature parfaite ou une manifestation subordonnée de Dieu. Les Témoins de Jéhovah, par exemple, reprennent une christologie antitrinitaire qui ressemble fortement au noyau arien : le Fils n'est pas Dieu éternel au même titre que le Père.

Le critère nicéen reste donc simple : le Christ peut-il être adoré du même culte que le Père ? Est-il du côté du Créateur ou du côté des créatures ? Le christianisme historique répond : il est le Fils éternel, non pas un être intermédiaire.

Le Credo n'est pas un luxe intellectuel

Dans une culture qui valorise souvent le "message moral" de Jésus au détriment de son identité divine, la querelle arienne rappelle que la morale chrétienne dépend de la christologie. Si Jésus n'est qu'un maître religieux, ses paroles peuvent inspirer. S'il est le Fils éternel fait chair, ses paroles jugent, sauvent et donnent la vie. Le Credo n'ajoute donc pas une couche spéculative au christianisme ; il dit qui parle dans l'Évangile.

Cette différence change aussi la prière. Le chrétien ne prie pas seulement "comme Jésus". Il prie en Jésus, par le Fils, dans l'Esprit, vers le Père. La structure trinitaire de la prière chrétienne suppose que le Fils et l'Esprit ne sont pas des créatures religieuses, mais Dieu lui-même se donnant à l'homme.

Le dogme protège le salut

La querelle arienne oblige à comprendre à quoi sert le dogme. Il ne sert pas à compliquer la foi. Il protège la possibilité même du salut chrétien. Si Jésus n'est pas Dieu, il ne peut pas communiquer la vie divine. Si Jésus n'est pas homme, il ne peut pas sauver notre humanité. Les grands conciles christologiques développeront ensuite cette logique jusqu'à Éphèse et Chalcédoine.

La formule nicéenne "engendré non créé" est donc une phrase de salut. Elle dit que celui qui meurt sur la Croix n'est pas une créature abandonnée entre Dieu et nous, mais le Fils éternel assumant notre chair. La liturgie peut l'adorer sans idolâtrie parce qu'il est Dieu.

Une leçon sur l'ambiguïté religieuse

La crise arienne est aussi une leçon de méthode. Les mots chrétiens peuvent être conservés extérieurement tout en recevant un sens incompatible avec la foi. "Fils de Dieu", "Seigneur", "engendré", "semblable" : tous ces mots peuvent être orthodoxes ou équivoques selon la doctrine qui les porte.

Nicée montre alors pourquoi l'Église emploie parfois un mot technique. Le mot homoousios n'est pas une substitution à l'Écriture. Il sert à protéger le sens de l'Écriture quand des interprétations concurrentes rendent les mots bibliques insuffisamment déterminés.

Chronologie

  1. Vers 318-321
    Début de la crise à Alexandrie
    Arius et Alexandre

    Arius enseigne que le Fils n'est pas éternel comme le Père ; Alexandre d'Alexandrie le condamne localement.[34]

  2. 325
    Concile de Nicée I
    homoousios

    Les évêques confessent le Fils "engendré non créé, consubstantiel au Père" et condamnent les thèses ariennes.[35]

  3. 328-373
    Épiscopat d'Athanase
    résistance nicéenne

    Athanase devient la grande figure de la défense de Nicée et subit plusieurs exils.[36]

  4. 359
    Rimini et Séleucie
    formules de compromis

    Les synodes impériaux cherchent une paix doctrinale ambiguë ; Jérôme résumera le choc par la phrase du monde devenu arien.[37][38]

  5. 27 février 380
    Édit de Thessalonique
    Cunctos populos

    Théodose donne à la foi nicéenne un appui juridique dans l'Empire.[39]

  6. 381
    Constantinople I
    confirmation de Nicée

    Le deuxième concile œcuménique confirme la foi nicéenne et développe le Credo, notamment sur l'Esprit-Saint.[40]

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Concile de Nicée I, Symbole de 325, dans The Seven Ecumenical Councils, trad. Henry R. Percival, Nicene and Post-Nicene Fathers, 2e série, vol. 14, Christian Literature Publishing Co., 1900 ; voir aussi Fourth Century Christianity, Harmony 1.4 — Council of Nicaea.

    1 11 12 35
  2. R. P. C. Hanson, The Search for the Christian Doctrine of God: The Arian Controversy 318-381, T&T Clark, Édimbourg, 1988 : ch. « Attempts at creed-making » (phases 341-349, 350-357, 357-361 — les formules concurrentes) pour la réception difficile ; ch. « Homoian Arianism » et « The neo-Arians » pour le tableau des courants (homoiousios, homoios, anomoios).

    2 17
  3. Henri Leclercq, « The First Council of Nicaea », The Catholic Encyclopedia, vol. 11, Robert Appleton Company, New York, 1911 (https://www.newadvent.org/cathen/11044a.htm, consulté le 4 octobre 2026) : ouverture sur Arius prêtre d'Alexandrie et le synode d'Alexandre (v. 320-321, plus de cent évêques d'Égypte et de Libye), puis extension orientale de la controverse (Eusèbe de Nicomédie, lettres et réseaux épiscopaux).

    3 9 34
  4. Arius, Letter to Eusebius of Nicomedia, vers 318, conservée par Théodoret, Historia ecclesiastica I, 5 ; traduction anglaise dans Fourth Century Christianity, Urkunde 1 (texte vérifié le 4 octobre 2026 : http://biblehub.com/library/theodoret/the_ecclesiastical_history_of_theodoret/chapter_iv_the_letter_of_arius.htm). Original cité : "Before he was begotten, or created, or purposed, or established, he was not."

    4 5
  5. Jean 1, 1-3 : le Verbe est Dieu et "tout fut par lui".

    6
  6. Jean 1, 1-18 ; Jean 20, 28 ; 1 Corinthiens 8, 6 ; Philippiens 2, 6-11 ; Colossiens 1, 15-20 ; Hébreux 1, 1-4 ; Apocalypse 5, 11-14.

    7
  7. Saint Athanase d'Alexandrie, De decretis Nicaenae synodi 19-24, dans Nicene and Post-Nicene Fathers, 2e série, vol. 4, traduction J. H. Newman révisée ; texte disponible sur New Advent.

    8 19
  8. H. Leclercq, ibid. (https://www.newadvent.org/cathen/11044a.htm, consulté le 4 octobre 2026) : après la victoire sur Licinius, Constantin « addressed letters to St. Alexander and to Arius » et « Hosius of Cordova, his counsellor in religious matters, bore the imperial letter to Alexandria, but failed in his conciliatory mission » — d'où la convocation de Nicée.

    10
  9. Concile de Nicée I, anathèmes du Symbole de 325, dans The Seven Ecumenical Councils, NPNF II, vol. 14 : rejet des formules "il n'était pas", "du néant", "créé", "changeant".

    13
  10. Eusèbe de Césarée, Life of Constantine III, 6-13, dans Nicene and Post-Nicene Fathers, 2e série, vol. 1 : convocation, transports publics, entrée de Constantin et rôle de conciliation.

    14 26
  11. Catéchisme de l'Église catholique, §242 : Nicée confesse le Fils "consubstantiel" au Père ; Constantinople garde cette expression dans le Credo.

    15 32
  12. Lewis Ayres, Nicaea and Its Legacy: An Approach to Fourth-Century Trinitarian Theology, Oxford University Press, Oxford, 2004 : Ire partie, « Towards a Controversy » (récit de la controverse — le refus d'homoousios après 325) ; IIe partie, « The Emergence of Pro-Nicene Theology » (dont les Cappadociens : une seule ousia, trois hypostases).

    16 25
  13. Socrate, ibid., livre II (règne de Constance II) : exils d'Athanase ; synodes orientaux, dont Antioche (symbole dit « Lengthy Creed », ch. XIX) et Sardique (ch. XX) ; formules de Sirmium.

    18 21 27 36
  14. Socrate le Scolastique, Histoire ecclésiastique, livre I, ch. XXVIII et suiv., dans Nicene and Post-Nicene Fathers, 2e série, vol. 2, éd. Philip Schaff et Henry Wace, 1890 (New Advent, Church History, Book I) : synode de Tyr (335) contre Athanase, puis dédicace de Jérusalem.

    20
  15. Socrate le Scolastique, Histoire ecclésiastique, livre V, NPNF II, vol. 2 (https://www.newadvent.org/fathers/26015.htm, consulté le 4 octobre 2026) : ch. VII, fin — « Thus the Arians, after having been in possession of the churches for forty years, […] were […] driven out of the city, in Gratian's fifth consulate, and the first of Theodosius Augustus, on the 26th of November » (soit 380 par la datation consulaire) ; ch. VIII — synode d'environ 150 évêques homoousiens à Constantinople (381).

    22 29
  16. Saint Athanase d'Alexandrie, De Synodis Arimini in Italia et Seleuciae in Isauria (Councils of Ariminum and Seleucia), dans Nicene and Post-Nicene Fathers, 2e série, vol. 4 (New Advent) : examen des symboles de Sirmium, de Rimini et de Séleucie (359) et de leur confusion doctrinale.

    23 37
  17. Saint Jérôme, Dialogue contre les Lucifériens, §19, dans Nicene and Post-Nicene Fathers, 2e série, vol. 6 ; New Advent. Original anglais NPNF : "The whole world groaned, and was astonished to find itself Arian."

    24 38
  18. Codex Theodosianus, XVI, 1, 2 (Cunctos populos), 27 février 380 ; édition et traduction dans Clyde Pharr, The Theodosian Code and Novels and the Sirmondian Constitutions, Princeton University Press, 1952, p. 440.

    28 39
  19. Concile de Constantinople I, canon 1, dans The Seven Ecumenical Councils, trad. Henry R. Percival, NPNF II, vol. 14, p. 172 : « The Faith of the Three Hundred and Eighteen Fathers assembled at Nice in Bithynia shall not be set aside […] And every heresy shall be anathematized, particularly that of the Eunomians or [Anomæans, the Arians or] Eudoxians, and that of the Semi-Arians or Pneumatomachi, and that of the Sabellians, and that of the Marcellians, and that of the Photinians, and that of the Apollinarians. »

    30 40
  20. Catéchisme de l'Église catholique, §245 : Constantinople I confesse l'Esprit-Saint comme "Seigneur qui donne la vie".

    31 33