Le concile d'Éphèse est le troisième concile œcuménique de l'Église. Réuni en 431, il condamne Nestorius, patriarche de Constantinople, et affirme que Marie peut et doit être appelée Theotokos, Mère de Dieu, parce que celui qu'elle enfante selon la chair est le Verbe éternel fait homme.
Éphèse n'est donc pas d'abord un concile marial au sens sentimental du terme. Son centre est christologique : il refuse de diviser Jésus-Christ en deux sujets, l'un humain et l'autre divin. Le même Fils est vrai Dieu et vrai homme ; c'est pourquoi l'Église peut dire que Dieu le Verbe est né selon la chair, a souffert selon la chair et nous sauve par sa propre chair vivifiante.
Le concile a aussi une histoire procédurale difficile : ouverture avant l'arrivée de Jean d'Antioche et des évêques orientaux, contre-synode anti-cyrillien, intervention des légats romains, arbitrage impérial puis réception finale. Cette complexité explique pourquoi Éphèse doit être lu avec précision : la décision dogmatique est nette, mais son chemin fut conflictuel.
Pourquoi le concile d'Éphèse était-il nécessaire ?
Une crise née dans la prédication de Constantinople
Nestorius devient patriarche de Constantinople le 10 avril 428. Moine formé dans le climat théologique antiochien, prédicateur vigoureux, il arrive dans une capitale où les querelles de vocabulaire christologique ne sont pas des questions de spécialistes : elles touchent la prière, la liturgie et la manière d'appeler Marie dans la dévotion populaire.[1]
Le terme contesté est Theotokos, littéralement « celle qui enfante Dieu ». Nestorius craint que ce titre ne laisse croire que la divinité du Verbe aurait commencé dans le sein de Marie, ou que la nature divine serait passible et née dans le temps. Il préfère des formules comme Christotokos, « celle qui enfante le Christ », ou demande que le langage soit plus strictement réparti entre ce qui appartient à Dieu et ce qui appartient à l'homme Jésus.[2]
Cette prudence apparente soulève un problème plus grave que celui qu'elle voulait éviter. Si Marie n'est mère que de l'homme Jésus, et non de la personne du Verbe incarné selon son humanité, alors le Christ semble devenir l'association de deux sujets : un homme honoré par Dieu d'un côté, le Verbe éternel de l'autre. Le débat porte donc sur la question la plus concrète de l'Incarnation : qui naît, souffre et sauve ?
Cyrille d'Alexandrie voit le danger doctrinal
Saint Cyrille d'Alexandrie, patriarche d'Alexandrie depuis 412, comprend la controverse dans la ligne de Nicée. Le concile de Nicée I avait confessé que le Fils est vrai Dieu, consubstantiel au Père ; Éphèse doit maintenant dire que ce même Fils, et non un autre sujet humain à côté de lui, est vraiment devenu homme.[3]
Cyrille écrit à Nestorius plusieurs lettres. La deuxième lettre, reçue par le concile comme conforme à Nicée, expose la thèse centrale : le Verbe ne s'est pas uni à un homme déjà constitué comme à un compagnon extérieur ; il s'est uni une chair animée d'une âme raisonnable, de telle sorte qu'il y a un seul Christ et un seul Fils.[4]
« Nous ne disons pas que la nature du Verbe a été changée en chair, ni qu'elle a été transformée en un homme complet, composé d'une âme et d'un corps ; nous disons que le Verbe, en s'unissant selon l'hypostase une chair animée d'une âme raisonnable, est devenu homme d'une manière indicible et incompréhensible. » — Saint Cyrille d'Alexandrie, deuxième lettre à Nestorius, reçue à Éphèse[5]
Cette phrase donne la clé du concile. Cyrille ne confond pas la divinité et l'humanité ; il refuse de les séparer en deux personnes. Il garde deux exigences à la fois : le Verbe demeure ce qu'il est, Dieu immuable ; et il assume réellement notre humanité, au point que ce qui arrive à sa chair peut être attribué au Verbe incarné.
En mots simples, « s'unir selon l'hypostase » veut dire : le Verbe ne s'associe pas de l'extérieur à un homme déjà là, comme deux associés qui marcheraient côte à côte ; c'est le Verbe lui-même qui fait sienne cette humanité, si bien qu'il n'y a qu'une seule personne, un seul sujet : Jésus-Christ.
Rome intervient avant le concile
La controverse ne reste pas égypto-constantinopolitaine. Les deux parties cherchent l'appui de Rome. Le pape Célestin Iᵉʳ réunit un synode à Rome le 11 août 430, condamne la doctrine de Nestorius et confie à Cyrille l'exécution de la sentence si Nestorius ne se rétracte pas.[6]
Cyrille réunit ensuite un synode à Alexandrie et envoie à Nestorius une troisième lettre, accompagnée de douze anathématismes. Ces textes seront lus dans les actes d'Éphèse. Ils sont plus tranchants que la deuxième lettre et visent les échappatoires doctrinales possibles : division des expressions évangéliques, adoration séparée, refus d'attribuer au Verbe les souffrances vécues dans la chair.[7]
Où et quand le concile s'est-il réuni ?
Éphèse, ville biblique et mariale
Le concile se réunit à Éphèse, grande ville d'Asie Mineure associée à saint Paul, à la tradition johannique et à la mémoire de Marie. Le lieu traditionnel des séances est l'église de Marie, monument paléochrétien de grande ampleur dont les ruines sont encore visibles dans le site archéologique d'Éphèse.[8]
Le choix de la ville compte symboliquement. Éphèse était l'un des lieux où la mémoire chrétienne de Marie était forte ; mais le concile n'a pas défini une doctrine par simple pression populaire. Les sources montrent une assemblée structurée autour de textes précis : le symbole de Nicée, les lettres de Cyrille, la lettre de Célestin, les déclarations de Nestorius et les actes de procédure.[9]
Une convocation impériale très encadrée
L'empereur Théodose II, avec son co-empereur Valentinien III et avec l'accord du pape Célestin Iᵉʳ, demande aux évêques convoqués d'être présents à Éphèse le 7 juin 431, fête de la Pentecôte. L'intention officielle est de résoudre une crise publique qui menace l'unité de l'Église et de l'Empire.[10]
Le retard des délégations crée immédiatement une difficulté. Cyrille arrive avec les évêques égyptiens ; Nestorius est présent avec un groupe plus réduit ; Jean d'Antioche et les évêques syriens tardent ; les légats romains ne sont pas encore arrivés. Le 22 juin, après plusieurs jours d'attente, Cyrille ouvre la première session. Nestorius est cité trois fois et refuse de comparaître dans ces conditions.[11]
Cette ouverture avant l'arrivée des Orientaux deviendra l'un des griefs du parti antiochien. Mais les actes de la session montrent que le concile ne juge pas seulement une absence : il lit les documents doctrinaux, compare les lettres à la foi de Nicée et prononce la déposition de Nestorius comme conséquence de sa doctrine.[12]
Le nombre d'évêques
Les chiffres varient selon les sources et les moments de la procédure. La première sentence contre Nestorius reçoit 197 souscriptions immédiates selon l'introduction publiée par Catholic Culture ; Fourth Century Christianity donne une fourchette globale de 150 à 200 participants pour l'assemblée.[13] Le chiffre exact compte moins que la structure réelle : une majorité cyrillienne se réunit d'abord ; les Orientaux de Jean d'Antioche tiennent ensuite une assemblée séparée ; les légats romains rejoignent Cyrille et confirment la sentence.
Qui sont les acteurs principaux ?
Nestorius, patriarche de Constantinople
Nestorius est l'adversaire direct du concile, mais il ne faut pas le caricaturer. Il ne se présente pas comme un homme qui nie toute grandeur du Christ. Son souci affiché est de protéger la transcendance divine et de ne pas attribuer à la divinité, comme telle, la naissance, la souffrance ou la mort. Le problème est que sa solution fait porter ces événements sur un sujet humain associé au Verbe plutôt que sur le Verbe incarné lui-même.[14]
Les fragments et réponses attribués à Nestorius montrent qu'il redoute une confusion des natures. Sa défense oppose souvent ce qui convient à Dieu et ce qui convient à l'homme. Éphèse ne rejettera pas cette distinction en elle-même ; Chalcédoine la formulera même clairement en 451. Ce qui est rejeté, c'est la division du Christ en deux sujets d'attribution.[15]
Cyrille d'Alexandrie, président effectif de l'assemblée
Cyrille préside de fait la première assemblée d'Éphèse. Sa force théologique est de lier la maternité divine, l'union hypostatique et le salut. Si le corps du Christ n'est pas le corps propre du Verbe, alors l'Eucharistie, la croix et la résurrection perdent leur portée salvifique immédiate. Le onzième anathème insiste précisément sur la chair vivifiante du Seigneur : elle donne la vie parce qu'elle appartient au Verbe qui donne vie à tout.[16]
La formule cyrillienne peut sembler hardie : « le Verbe a souffert dans la chair ». Elle ne signifie pas que la nature divine devient passible. Elle signifie que le sujet qui souffre dans son humanité est le Verbe incarné. La distinction entre nature et personne est ici décisive.
Jean d'Antioche et le parti oriental
Jean d'Antioche arrive après l'ouverture du concile. Il juge la procédure irrégulière, réunit les évêques orientaux de son parti et prononce contre Cyrille et Memnon d'Éphèse une sentence concurrente. L'empereur reçoit donc deux récits opposés : un concile qui dépose Nestorius, et un contre-synode qui accuse Cyrille d'avoir agi précipitamment.[17]
Cette fracture ne doit pas être lue seulement comme une lutte de personnes. Elle reflète deux sensibilités théologiques : Alexandrie insiste sur l'unité du sujet incarné ; Antioche craint que l'unité ne fasse disparaître la pleine humanité du Christ. La paix de 433 cherchera précisément à garder les deux exigences : un seul Christ, reconnu en deux natures sans confusion.
Les légats romains
Les légats du pape Célestin, les évêques Arcadius et Projectus et le prêtre Philippe, arrivent après la première sentence. Ils demandent que la lettre du pape soit lue, puis s'associent au jugement contre Nestorius. Les actes rapportent que la lettre romaine est lue en latin puis traduite en grec, ce qui montre le poids mais aussi la nécessité pratique d'une réception par l'assemblée orientale.[18]
La formule du prêtre Philippe, souvent citée dans les discussions sur la primauté romaine, situe l'intervention de Rome dans la conscience ancienne du siège de Pierre. L'article n'a pas besoin d'en faire le centre : le point dogmatique d'Éphèse reste la christologie. Mais historiquement, le concile manifeste une collaboration entre décision romaine préalable et réception synodale orientale.
Que définit le concile ?
Marie Theotokos : une définition christologique
Le premier anathème de Cyrille donne la phrase décisive :
« Si quelqu'un ne confesse pas que l'Emmanuel est vraiment Dieu, et que pour cette raison la sainte Vierge est Theotokos, puisqu'elle a enfanté selon la chair le Verbe de Dieu fait chair [selon qu'il est écrit : le Verbe s'est fait chair], qu'il soit anathème. » — Saint Cyrille d'Alexandrie, premier des douze anathématismes reçus à Éphèse[19]
La logique est rigoureuse. Marie est appelée Mère de Dieu non parce qu'elle serait source de la divinité, mais parce que son fils est Dieu le Fils incarné. Une mère n'enfante pas une nature abstraite ; elle enfante une personne. Or la personne née de Marie selon l'humanité est le Verbe éternel.
Cette définition corrige deux erreurs symétriques. Elle refuse d'abord le nestorianisme, qui sépare trop le Verbe et l'homme Jésus. Elle refuse aussi toute confusion monophysite avant la lettre : Cyrille ne dit pas que la divinité se transforme en chair, mais que le Verbe assume une vraie humanité.
Une seule personne, non deux fils associés
Le deuxième anathème précise que le Verbe est uni à la chair selon l'hypostase. Le vocabulaire sera stabilisé plus tard, mais l'idée est déjà nette : l'union n'est pas une simple dignité, une puissance commune ou une habitation morale.[20]
Le troisième anathème vise ceux qui divisent les hypostases après l'union et ne reconnaissent qu'une association selon l'honneur ou l'autorité. Le quatrième vise la répartition artificielle des paroles bibliques : les paroles de grandeur seraient données au Verbe seul, les paroles d'abaissement à l'homme séparé. Éphèse oblige à lire l'Évangile autrement : celui qui dort dans la barque, pleure, souffre et meurt est le même Fils qui pardonne, ressuscite et reçoit l'adoration.[21]
| Question doctrinale | Réponse nestorienne typique | Réponse d'Éphèse |
|---|---|---|
| Qui naît de Marie ? | L'homme uni au Verbe | Le Verbe fait homme, selon la chair |
| Qui souffre sur la croix ? | Le Christ humain associé au Verbe | Le Verbe souffre dans sa chair, sans souffrir dans sa divinité |
| Comment adorer le Christ ? | Adoration conjointe de l'homme avec le Verbe | Une seule adoration du seul Emmanuel |
| Pourquoi l'Eucharistie donne-t-elle la vie ? | Parce que la chair est liée à Dieu | Parce que cette chair est celle du Verbe vivifiant |
Cette table montre pourquoi la controverse n'est pas une querelle de mots. Toute la foi sacramentelle et sotériologique est engagée. Si le Christ est deux sujets, le salut est médiatisé par une association ; s'il est un seul Fils incarné, Dieu lui-même assume notre condition pour nous unir à lui.
La fidélité à Nicée
Éphèse se présente comme un concile de fidélité à Nicée. Les Pères ne veulent pas produire une nouvelle foi concurrente, mais juger les formulations nouvelles à la lumière du symbole reçu en 325.[22]
La sixième session affirme qu'il n'est permis à personne de produire ou d'écrire une autre foi que celle définie par les saints Pères réunis à Nicée. Cette règle sera souvent discutée dans l'histoire du Credo, notamment à propos du développement du symbole de Constantinople et, plus tard, du Filioque. Dans son contexte immédiat, elle signifie surtout : on ne remplace pas la confession nicéenne par une christologie qui change le sens de l'Incarnation.
« Il n'est permis à personne de produire, d'écrire ou de composer une autre foi, rivale de celle qui a été définie par les saints Pères réunis avec le Saint-Esprit à Nicée. » — Concile d'Éphèse, décret de la sixième session sur la foi de Nicée[23]
Quels canons et décisions le concile promulgue-t-il ?
La déposition de Nestorius
La première décision visible est la déposition de Nestorius. Après les convocations restées sans effet et l'examen de ses écrits, la sentence déclare qu'il est exclu de la dignité épiscopale et de toute communion sacerdotale.[24]
Le vocabulaire est sévère, mais il correspond à la nature de la crise : Nestorius n'est pas condamné pour une maladresse isolée, mais parce que son enseignement public sur le Christ est jugé incompatible avec la foi de Nicée. Sa déposition sera confirmée dans la réception finale ; il se retirera d'abord dans son ancien monastère près d'Antioche, puis sera exilé plus définitivement dans les années suivantes.[25]
Les douze anathématismes
Les douze anathématismes de Cyrille sont lus dans les actes. Leur statut historique exact a été discuté, mais ils appartiennent au dossier dogmatique d'Éphèse et seront reçus dans la tradition catholique comme expression forte de la christologie cyrillienne.[26]
Ils couvrent les points suivants :
| Anathème | Sujet visé | Enjeu |
|---|---|---|
| 1 | Refus de Theotokos | Marie enfante le Verbe fait chair |
| 2 | Union hypostatique | L'union n'est pas seulement morale |
| 3-4 | Division des paroles bibliques | Un seul sujet parle et agit dans l'Évangile |
| 5-8 | Christ comme homme seulement porteur de Dieu | Une seule adoration du Verbe incarné |
| 9-10 | Action de l'Esprit et sacerdoce du Christ | Le Christ agit par son propre Esprit et s'offre pour nous |
| 11-12 | Chair vivifiante et souffrance dans la chair | La chair du Seigneur est celle du Verbe |
Le onzième et le douzième anathèmes montrent le lien entre christologie et salut. Il ne suffit pas de dire que Jésus est proche de Dieu ; il faut pouvoir dire que sa chair est vivifiante parce qu'elle est la chair propre du Verbe, et que le Verbe a goûté la mort dans cette chair.
Le décret sur Chypre et l'autonomie des Églises
Le concile traite aussi une affaire disciplinaire importante : l'autonomie de l'Église de Chypre face aux prétentions du siège d'Antioche. Le décret interdit à un évêque de s'emparer d'une province qui n'était pas auparavant sous sa juridiction.[27]
Ce point est souvent oublié, mais il est précieux pour comprendre l'ecclésiologie ancienne. Éphèse ne règle pas seulement un dogme ; il protège aussi des usages canoniques locaux contre l'expansion d'un grand siège. Le principe est conservateur au bon sens du terme : ne pas modifier par ambition ce qui vient d'une possession ancienne et reconnue.
Les Messaliens
Les actes incluent aussi une définition contre les Messaliens ou Euchites, mouvement ascétique accusé d'exalter la prière au détriment de la vie sacramentelle et ecclésiale. Cette décision secondaire rappelle que les conciles œcuméniques combinent souvent plusieurs dossiers : le cœur d'Éphèse est christologique, mais l'assemblée répond aussi aux désordres doctrinaux et disciplinaires présentés à elle.[28]
Les canons contre les partisans de Nestorius et de Célestius
La septième session promulgue des canons disciplinaires qui nomment ensemble les deux erreurs. Les Orientaux qui refusent de se joindre au décret contre Nestorius sont déposés, leur refus manifestant leur attachement aux opinions de Nestorius et de Célestius ; les canons 1 à 5 frappent métropolites, évêques et clercs qui rejoignent l'apostasie, adoptent les doctrines de Célestius ou relèvent des condamnés, tandis que le canon 6 dépose ou excommunie quiconque prétend annuler les décisions d'Éphèse.[29]
Les actes confirment en outre la condamnation des pélagiens déjà prononcée : après lecture des pièces touchant la déposition de Célestius, Pélage, Julien et leurs partisans, le synode tient pour fermes et valables les décisions de Célestin à leur sujet et les tient tous pour déposés.[30]
Le siège de Constantinople, laissé vacant par la déposition de Nestorius, est pourvu dès le 25 octobre 431 par l'ordination de Maximien, et les décrets du concile seront approuvés par Sixte III peu après son ordination du 31 juillet 432.[31]
Comment le concile a-t-il été reçu ?
Une réception immédiate conflictuelle
La réception d'Éphèse est d'abord chaotique. Jean d'Antioche et ses évêques refusent la procédure de Cyrille ; le pouvoir impérial hésite ; les deux camps envoient mémoires et représentants à Constantinople. La Catholic Encyclopedia rapporte même l'épisode d'une lettre cachée dans une canne creuse, portée par un messager déguisé, pour décrire la détresse des évêques retenus à Éphèse.[32]
Cette tension explique la prudence de l'empereur. Il ne suffit pas qu'un texte soit vrai pour que sa réception ecclésiale soit immédiatement pacifiée. La vérité dogmatique doit encore être reçue par des Églises réelles, avec leurs rivalités de sièges, leurs sensibilités théologiques et leurs blessures politiques.
Rome et Alexandrie confirment la ligne conciliaire
Le pape Célestin meurt le 26 juillet 432 (fête au 27 juillet).[33] Son successeur Sixte III confirme la réception du concile. Cyrille rentre à Alexandrie le 30 octobre 431, accueilli avec joie, et devient dans la mémoire ecclésiale le grand docteur de l'Incarnation.[34]
La réception romaine ne fait pas d'Éphèse un simple acte administratif venu de Rome. Elle signifie que la condamnation de Nestorius, le jugement de l'assemblée et la foi confessée s'inscrivent dans la communion catholique. Le concile devient ainsi l'un des repères communs de la foi catholique et orthodoxe.
La formule d'union de 433
La paix avec Antioche arrive en 433. Jean d'Antioche envoie une profession de foi que Cyrille accepte. Cette formule d'union confesse un seul Christ, Fils, Seigneur et Monogène, connu en deux natures, et reconnaît Marie comme Theotokos parce que le Verbe s'est incarné et s'est fait homme.[35]
Ce texte est capital parce qu'il évite une lecture unilatérale d'Éphèse. L'unité du Christ n'absorbe pas son humanité ; la distinction des natures ne divise pas la personne. Chalcédoine en 451 s'appuiera sur cette réception en recevant les lettres de Cyrille à Nestorius et aux Orientaux comme documents aptes à interpréter le symbole de foi.[36]
« Nous confessons donc notre Seigneur Jésus-Christ, Fils unique de Dieu, Dieu parfait et homme parfait, d'une âme raisonnable et d'un corps [...] » — Formule d'union de 433, profession de foi de Jean d'Antioche reçue par Cyrille[37]
Que reste-t-il aujourd'hui du concile d'Éphèse ?
Le cœur de la mariologie catholique
Éphèse donne à la mariologie son axe juste. Marie n'est pas honorée à côté du Christ comme une grandeur concurrente ; elle est appelée Mère de Dieu parce que le Christ est Dieu fait homme. Le dogme marial dépend donc de la christologie. Quand la piété catholique invoque Marie comme Mère de Dieu, elle confesse en même temps l'Incarnation du Fils.
Cette logique permet de répondre à l'objection classique : « Mère de Dieu » ne veut pas dire que Marie serait avant Dieu, ni qu'elle serait cause de la divinité. Le titre dit que l'enfant né d'elle est une personne divine.
C'est précisément la distinction entre origine éternelle du Fils dans le Père et naissance temporelle du Fils selon l'humanité.
Une règle de lecture de l'Évangile
Éphèse oblige à lire les Évangiles avec l'unité du sujet. Les paroles d'abaissement et les paroles de gloire ne se distribuent pas entre deux Christs. Le même Jésus est celui qui a faim et celui qui nourrit les foules ; celui qui dort et celui qui commande à la mer ; celui qui meurt et celui qui ressuscite.
Cette unité est aussi la base de la liturgie. L'Église adore le Christ crucifié parce que le crucifié est le Seigneur de gloire dans sa chair. Elle reçoit l'Eucharistie comme chair vivifiante parce qu'elle est la chair du Verbe incarné. Elle prie Marie comme Mère de Dieu parce que la maternité de Marie concerne la personne du Fils, non une humanité isolée.
Un pont vers Chalcédoine
Éphèse ne dit pas tout ce que Chalcédoine dira vingt ans plus tard. Il définit surtout contre la division nestorienne. Chalcédoine devra aussi répondre à d'autres déséquilibres en confessant le Christ « reconnu en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation ».[38]
Mais Chalcédoine ne remplace pas Éphèse. Il le reçoit. Le bon équilibre catholique tient les deux conciles ensemble : Éphèse protège l'unité personnelle ; Chalcédoine protège simultanément l'unité de personne et la distinction des natures.
Chronologie
- 10 avril 428Nestorius devient patriarche de Constantinopledébut de la crise
Sa prédication conteste ou limite l'usage du titre Theotokos, ce qui provoque la réaction de Cyrille d'Alexandrie et de Rome.[39]
- 11 août 430Synode de RomeCélestin condamne Nestorius
- 19 novembre 430Convocation impérialeThéodose II
- 22 juin 431Ouverture du concilepremière session
- juillet 431Arrivée des légats romainsconfirmation
Les représentants de Célestin lisent la lettre romaine et s'associent à la sentence contre Nestorius.[43]
- 433Formule d'unionpaix avec Antioche
Jean d'Antioche et Cyrille retrouvent la communion autour d'une formule qui confesse un seul Christ en deux natures.[44]
Pour aller plus loin
- Marie Mère de Dieu (431) — article doctrinal sur le titre Theotokos.
- Concile de Nicée I (325) — le symbole auquel Éphèse se réfère.
- Concile de Constantinople I (381) — développement du Credo nicéen.
- Les 4 dogmes mariaux — synthèse des définitions mariales.
- La divinité de Jésus — fondement christologique du titre Mère de Dieu.
Notes et références
Consécration de Nestorius à Constantinople le 10 avril 428, d'après Socrate de Constantinople, Histoire ecclésiastique (cité par la notice "Nestorius", Dictionary of Greek and Roman Biography, repris par l'Encyclopaedia Britannica 1911 : "The consecration took place on the 10th of April 428") ; voir aussi F. Loofs, "Nestorius and Nestorianism", dans The New Schaff-Herzog Encyclopedia of Religious Knowledge, Funk and Wagnalls, 1911, et John Chapman, "Nestorius and Nestorianism", Catholic Encyclopedia, Robert Appleton Company, 1911, sections sur son élection à Constantinople et la controverse Theotokos.
1 14 39Concile d'Éphèse, introduction aux documents conciliaires (N. Tanner, Decrees of the Ecumenical Councils), traduction anglaise depuis le grec, CatholicCulture.org, lignes 107-128 : convocation décidée "together with his co-emperor Valentinian III and with the agreement of Pope Celestine I", lettre de Théodose du 19 novembre 430 demandant la présence à Éphèse pour le 7 juin 431 (Pentecôte), ouverture du 22 juin 431, rôle des légats romains, contre-synode oriental, approbation par Sixte III et formule d'union de 433. La date du 19 novembre 430 est confirmée par C. J. Hefele, Histoire des conciles (History of the Church Councils, vol. 3, § 82 : "so early as November 19, 430, [...] issued a circular letter, bearing also the name of his Western colleague, Valentinian III") ; la variante "11 novembre" parfois rencontrée n'est pas retenue.
2 10 25 41Cyrille, neveu de Théophile, élu patriarche d'Alexandrie les 17/18 octobre 412 après la mort de Théophile le 15 octobre 412 (Socrate de Constantinople, Histoire ecclésiastique, VII, 7) ; Concile d'Éphèse, actes de la première session, dans The Seven Ecumenical Councils, trad. Henry R. Percival, Nicene and Post-Nicene Fathers, 2ᵉ série, vol. 14, 1900 ; New Advent, "Council of Ephesus", Session I : comparaison des lettres de Cyrille et de Nestorius avec la foi de Nicée.
3Saint Cyrille d'Alexandrie, deuxième lettre à Nestorius, reçue par le concile d'Éphèse comme conforme à Nicée ; texte dans The Seven Ecumenical Councils, NPNF II, vol. 14, 1900, New Advent, "Council of Ephesus", Session I. Traduction française Ignispedia depuis la traduction anglaise de Percival ("For we do not say that the nature of the Word was changed and became flesh, or that it was converted into a whole man consisting of soul and body; but rather that the Word having personally united to himself flesh animated by a rational soul, did in an ineffable and inconceivable manner become man" — le français "s'unissant selon l'hypostase" rend le grec καθ᾽ ὑπόστασιν ; "d'une manière indicible et incompréhensible" rend l'anglais "in an ineffable and inconceivable manner").
4 5Pape Célestin Iᵉʳ, synode romain du 11 août 430 contre Nestorius ; résumé dans John Chapman, "Council of Ephesus", Catholic Encyclopedia, vol. 5, Robert Appleton Company, 1909, New Advent ; confirmé par l'introduction aux documents conciliaires (N. Tanner, Decrees of the Ecumenical Councils, reprise sur EWTN/papalencyclicals : "Nestorius, who had been condemned in a council at Rome on 11 August 430").
6 40Saint Cyrille d'Alexandrie, troisième lettre à Nestorius et douze anathématismes, lus dans les actes d'Éphèse ; New Advent, "Council of Ephesus", Session I, paragraphes des anathèmes 1-12.
7 26Wikimedia Commons, Category "Church of Mary in Ephesus", notice du complexe paléochrétien : église de Marie, Éphèse, Selçuk, province d'Izmir, Turquie ; photographies et plan archéologique utilisés dans cet article.
8Concile d'Éphèse, actes conservés dans Acta Conciliorum Oecumenicorum, tome I, éd. Eduard Schwartz, 1922-1930 ; présentation synthétique dans Fourth Century Christianity, "Council of Ephesus, Third Ecumenical Council (AD 431)", section "Primary Source Descriptions".
9Concile d'Éphèse, première session du 22 juin 431, New Advent, "Council of Ephesus", Session I : triple citation de Nestorius, lecture des lettres et jugement de l'assemblée.
11 42Concile d'Éphèse, sentence contre Nestorius, New Advent, "Council of Ephesus", Session I : exclusion de la dignité épiscopale et de toute communion sacerdotale.
12 24Fourth Century Christianity, "Council of Ephesus, Third Ecumenical Council (AD 431)", fiche documentaire : date 22 juin-31 juillet 431, Éphèse, 150-200 participants, convocation par Théodose II, acteurs et événements principaux.
13Concile de Chalcédoine, réception des lettres de Cyrille à Nestorius et aux Orientaux ; voir CatholicCulture.org, "Council of Ephesus", excerpt from the Council of Chalcedon, lignes 343-344.
15 36Saint Cyrille d'Alexandrie, onzième anathème, New Advent, "Council of Ephesus", Session I : la chair du Seigneur donne la vie parce qu'elle appartient au Verbe vivifiant.
16John Chapman, "Council of Ephesus", Catholic Encyclopedia, 1909, paragraphes sur l'arrivée tardive de Jean d'Antioche, le contre-synode oriental et les intrigues auprès de l'empereur.
17Concile d'Éphèse, actes après l'arrivée des légats romains, New Advent, "Council of Ephesus", lignes sur Arcadius, Projectus, Philippe, lecture latine puis traduction grecque de la lettre de Célestin.
18 43Saint Cyrille d'Alexandrie, premier anathème contre Nestorius, New Advent, "Council of Ephesus", Session I. Percival, NPNF II, vol. 14 : "If anyone will not confess that the Emmanuel is very God, and that therefore the Holy Virgin is the Mother of God (Θεοτόκος), inasmuch as in the flesh she bore the Word of God made flesh [as it is written, The Word was made flesh] let him be anathema." Traduction française Ignispedia complétée sur pièces.
19Saint Cyrille d'Alexandrie, deuxième anathème, New Advent, "Council of Ephesus", Session I : union hypostatique du Verbe et de la chair.
20Saint Cyrille d'Alexandrie, troisième et quatrième anathèmes, New Advent, "Council of Ephesus", Session I : refus de diviser le Christ après l'union et de répartir les paroles évangéliques entre deux sujets.
21Concile d'Éphèse, sixième session (canon 7 des actes), décret sur la foi de Nicée, CatholicCulture.org, "Definition of the faith at Nicaea [6th session, 22 July 431]" ; Percival, NPNF II, vol. 14 : "it is unlawful for any man to bring forward, or to write, or to compose a different (ἑτέραν) Faith as a rival to that established by the holy Fathers assembled with the Holy Ghost in Nicæa" ; traduction française Ignispedia.
22 23Concile d'Éphèse, décret sur l'autonomie de Chypre, CatholicCulture.org, "Decree about the autonomy of the church of Cyprus" ; voir aussi New Advent, "Council of Ephesus", canons et décisions disciplinaires.
27Concile d'Éphèse, définition contre les Messaliens ou Euchites, CatholicCulture.org, "Definition against the impious Messalians or Euchites".
28Concile d'Éphèse, septième session (les canons), dans The Seven Ecumenical Councils, trad. Henry R. Percival, NPNF II, vol. 14, 1900, New Advent, "Council of Ephesus", Session VII : préambule déposant les Orientaux qui refusent le décret contre Nestorius ("it was manifestly evident to all men that they were all promoting the opinions of Nestorius and Celestius") ; canon 1 (métropolitain rejoignant l'apostasie ou adoptant "the doctrines of Celestius") ; canon 4 (clerc maintenant "the doctrines of Nestorius or Celestius" : déposé) ; canon 6 (qui prétend annuler les décisions d'Éphèse : perte de l'office pour évêques et clercs, excommunication pour les laïcs). Traduction française Ignispedia.
29Concile d'Éphèse, lettre synodale, dans The Seven Ecumenical Councils, NPNF II, vol. 14, 1900, New Advent, "Council of Ephesus" : "When there had been read in the holy Synod what had been done touching the deposition of the most irreligious Pelagians and Cœlestines, of Cœlestius, and Pelagius, and Julian, and Præsidius, and Florus, and Marcellian, and Orontius, and those inclined to like errors, we also deemed it right that the determinations of your holiness concerning them should stand strong and firm. And we all were of the same mind, holding them deposed." Traduction française Ignispedia.
30Concile d'Éphèse, introduction aux documents conciliaires (N. Tanner, Decrees of the Ecumenical Councils), reprise sur papalencyclicals.net et EWTN, "Council of Ephesus – 431 A.D." : "on 25 October 431 Maximianus was ordained patriarch at Constantinople. The decrees of the council were approved by Pope Sixtus III shortly after his own ordination on 31 July 432."
31John Chapman, "Council of Ephesus", Catholic Encyclopedia, vol. 5, Robert Appleton Company, New York, 1909, New Advent : "A letter was taken to Constantinople at last in a hollow cane, by a messenger disguised as a beggar, in which the miserable condition of the bishops at Ephesus was described" ; intervention de Dalmatius, confirmation finale et "Cyril arrived amid much joy at Alexandria on 30 October" (431).
32 34Date du 27 juillet 432 selon le Martyrologe romain (fête au 27 juillet), Wikipédia et GCatholic (422.09.10 – 432.07.27) ; John Chapman, "Pope St. Celestine I", Catholic Encyclopedia, 1908, New Advent, donne le 26 juillet 432 ("died 26 July, 432"). Le corps retient donc le 26 juillet comme date de mort et le 27 juillet comme fête liturgique.
33Saint Cyrille d'Alexandrie, lettre à Jean d'Antioche sur la paix et formule d'union de 433, CatholicCulture.org, "Letter of Cyril to John of Antioch about peace", lignes 321-338 ; Tanner : "We confess, then, our lord Jesus Christ, the only begotten Son of God perfect God and perfect man of a rational soul and a body, begotten before all ages from the Father in his godhead [...]" ; traduction française Ignispedia (citation abrégée signalée par [...]).
35 37 44Concile de Chalcédoine, définition de foi, 451, dans The Seven Ecumenical Councils, NPNF II, vol. 14, 1900 ; voir aussi Denzinger-Hünermann §§ 301-302.
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