Nestorius (v. 386-v. 451)

Nestorius, moine antiochien devenu patriarche de Constantinople, refusa d'appeler Marie « Mère de Dieu » (Theotokos) : sa christologie, qui divisait le Christ en deux, fut condamnée au concile d'Éphèse (431). Portrait d'un hérésiarque tragique.

Ignispedia

Nestorius (vers 386-vers 451) est un moine syrien devenu patriarche de Constantinople dont le nom est resté attaché à l'une des plus grandes crises christologiques de l'histoire. Prédicateur admiré, ascète austère, élevé au premier siège de l'Orient chrétien par la faveur impériale, il a pourtant provoqué, en moins de trois ans, sa propre déposition et une déchirure qui n'est toujours pas entièrement refermée seize siècles plus tard.

Le point de départ semble étroit : un mot. Nestorius refuse d'appeler la Vierge Marie Theotokos, « celle qui enfante Dieu », « Mère de Dieu ». Il préfère la dire Christotokos, « Mère du Christ ». Derrière cette querelle de vocabulaire se cache une question vertigineuse : qui est né de Marie ? Un homme uni à Dieu, ou Dieu lui-même fait homme ? Nestorius, voulant à tout prix protéger la transcendance divine, a fini par distinguer si fortement les deux natures du Christ qu'il paraissait poser en Jésus deux sujets juxtaposés — l'homme Jésus d'un côté, le Verbe de Dieu de l'autre — plutôt qu'une seule et même personne divine faite chair.

Face à lui se dresse saint Cyrille d'Alexandrie, gardien intransigeant de l'unité du Christ. Le conflit mobilise Rome, Alexandrie et l'empereur ; il aboutit au concile d'Éphèse (431), troisième concile œcuménique, qui dépose Nestorius et proclame solennellement que Marie est bien Theotokos. Condamné, exilé au désert d'Égypte, Nestorius passera ses dernières années à rédiger sa défense — le mystérieux Livre d'Héraclide — retrouvé et publié seulement au début du XXᵉ siècle, qui relança la question : Nestorius était-il vraiment « nestorien » ?

Cet article est le portrait de l'homme : ses origines, son ascension fulgurante, son caractère, sa pensée et son drame. Pour le déroulé complet du concile, la doctrine christologique détaillée, la formule d'union de 433 et l'héritage de l'Église de l'Orient, on renverra à l'article dédié La crise nestorienne.

Qui était Nestorius ?

Origines syriennes et formation antiochienne

Frise cartographique — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Nestorius naît vers 386 à Germanicia, une ville de Syrie Euphratésienne, aux confins de l'actuelle Turquie[1]. On sait peu de chose de sa jeunesse, sinon qu'il se forme dans le milieu chrétien de Syrie, alors l'un des foyers intellectuels les plus vifs de la chrétienté.

C'est à Antioche qu'il reçoit sa formation théologique décisive. Il entre au monastère d'Euprepius, aux portes de la ville, et se met à l'école de la tradition exégétique et christologique antiochienne, marquée par la figure de Théodore de Mopsueste († 428)[2]. Cette école d'Antioche insiste, contre les excès d'une lecture allégorisante, sur le sens littéral et historique de l'Écriture, et surtout sur la réalité pleine et entière de l'humanité du Christ : Jésus a vraiment souffert, vraiment grandi, vraiment prié — non pas en apparence, mais dans une nature humaine complète.

Cette insistance était juste et nécessaire. Elle protégeait contre la tentation inverse, celle d'Apollinaire de Laodicée, qui avait mutilé l'humanité du Christ en lui refusant une âme humaine, et que le concile de Constantinople de 381 avait condamnée[3]. Mais poussée à l'extrême, la logique antiochienne risquait de séparer si nettement les deux natures qu'on ne voyait plus comment elles ne faisaient qu'un seul être. C'est exactement le piège dans lequel Nestorius tombera.

Moine austère et prédicateur admiré

Schéma comparatif — illustration originale Ignispedia créée par IA.

Comme beaucoup de figures marquantes de son temps, Nestorius se fait d'abord connaître par sa prédication. Devenu prêtre, il acquiert à Antioche une réputation d'orateur brillant, doublée d'une austérité de vie qui impressionne. Les sources anciennes, même hostiles, le décrivent comme un homme grave, éloquent, zélé, animé d'un souci sincère de la pureté doctrinale — un pourfendeur d'hérésies avant d'être lui-même accusé d'hérésie[4].

Cette réputation n'est pas un détail. Elle explique pourquoi, en 428, lorsqu'il faut donner un nouveau pasteur au siège de Constantinople, l'empereur Théodose II va chercher ce moine antiochien célèbre pour son talent et sa rigueur. On attend de lui qu'il combatte les erreurs et rétablisse l'ordre. L'ironie de l'histoire est que ce chasseur d'hérétiques deviendra, pour la postérité catholique, l'un des grands hérésiarques.

L'ascension : patriarche de Constantinople (428)

Nestorius est intronisé archevêque de Constantinople le 10 avril 428[5]. Le titre est immense : Constantinople, la « Nouvelle Rome », est la capitale de l'Empire, et son évêque siège au cœur du pouvoir impérial. Le deuxième concile œcuménique (Constantinople, 381) lui avait reconnu une primauté d'honneur juste après Rome, au grand dam d'Alexandrie, jalouse de son ancienne prééminence orientale[6].

Dès son installation, Nestorius affiche une fermeté militante. La tradition lui prête une phrase adressée à l'empereur dès les premiers jours :

« Donne-moi, ô prince, une terre purgée d'hérétiques, et je te donnerai le Ciel en échange ; aide-moi à détruire les hérétiques, et je t'aiderai à détruire les Perses. » — Propos attribués à Nestorius à son intronisation, rapportés par Socrate le Scolastique, Histoire ecclésiastique, VII, 29[7]

Il s'attaque aussitôt aux ariens, aux novatiens, aux quartodécimans. Mais ce zèle brouillon lui aliène vite une partie du clergé et du peuple de la capitale. Surtout, il ne mesure pas qu'en touchant à un mot de la piété populaire — le titre de Mère de Dieu donné à la Vierge — il va allumer un incendie que sa fermeté ne parviendra pas à éteindre.

L'étincelle : la querelle du Theotokos

« Mère de Dieu » ou « Mère du Christ » ?

Le mot Theotokos (Θεοτόκος, « celle qui enfante Dieu ») n'était pas une nouveauté. Il était employé dans la piété et la théologie orientales depuis au moins Origène et Alexandre d'Alexandrie, et la prière Sub tuum praesidium l'atteste dès les premiers siècles ; le peuple de Constantinople y tenait comme à un trésor[8]. Dire que Marie est Mère de Dieu, ce n'était pas prétendre qu'elle avait engendré la divinité éternelle — aucun chrétien ne l'a jamais pensé —, mais confesser que celui qu'elle a porté et enfanté est vraiment Dieu, le Verbe fait chair.

Nestorius, lui, trouve le terme dangereux. Il craint qu'il ne fasse glisser vers l'idée d'une déesse-mère païenne, ou vers la confusion des natures. Sa préférence va à Christotokos, « Mère du Christ », qu'il juge plus exact : Marie a enfanté le Christ, en qui l'homme et Dieu sont unis, mais elle n'a pas donné naissance à la divinité comme telle.

« La sainte Vierge est plus exactement appelée Mère du Christ (Christotokos) que Mère de Dieu (Theotokos). » — Nestorius, Deuxième lettre à Cyrille, vers 430[9]

À première vue, l'objection paraît raisonnable, presque pieuse. C'est précisément ce qui la rend redoutable : Nestorius croit défendre la transcendance de Dieu, alors qu'il est en train de disjoindre le Christ en deux.

La prédication d'Anastase et le scandale

L'affaire éclate publiquement vers la fin de 428 ou le début de 429. Un prêtre proche de Nestorius, Anastase, prêche ouvertement contre le titre Theotokos : « Que personne n'appelle Marie Mère de Dieu ; car Marie n'était qu'un être humain, et il est impossible que Dieu naisse d'un être humain. » Le scandale est immédiat dans une ville profondément mariale.

Loin de désavouer son prêtre, Nestorius le soutient et monte lui-même en chaire pour développer et défendre la thèse. Il propose alors des formules de compromis — appeler Marie Christotokos, ou à la rigueur reconnaître les deux mots à condition de bien distinguer les natures — mais le mal est fait. Le peuple, les moines, une partie du clergé se cabrent. Un magistrat, Eusèbe (futur évêque de Dorylée), l'interrompt publiquement et l'accuse d'introduire l'erreur de Paul de Samosate, condamné jadis pour avoir fait du Christ un simple homme divinisé[10].

« Je ne puis appeler Dieu un enfant de deux ou trois mois »

Le cœur de la difficulté de Nestorius se ramasse dans une objection restée célèbre. Comment, demande-t-il, la divinité éternelle, immuable, impassible, pourrait-elle être un nouveau-né, téter, grandir, souffrir ? Attribuer cela à Dieu lui semble un blasphème.

« Je ne puis appeler Dieu un enfant de deux ou trois mois. » — Propos attribués à Nestorius dans la controverse sur le Theotokos[11]

Cette phrase résume tout le drame. Nestorius voit juste sur un point : la nature divine comme telle ne naît pas, ne souffre pas, ne meurt pas. Mais il se trompe sur l'essentiel : ce qui naît de Marie, souffre et meurt, ce n'est pas une nature en l'air, c'est une personne — et cette personne est celle du Verbe éternel, qui s'est approprié une nature humaine véritable. On peut donc dire, sans confusion et en toute vérité, que Dieu est né, que Dieu a souffert, que Dieu est mort sur la Croix : non selon sa divinité, mais selon l'humanité qu'il a faite sienne. C'est ce qu'on appellera la communication des idiomes[12]. En refusant cette règle, Nestorius se condamnait à couper le Christ en deux.

Que professait Nestorius ? Le nestorianisme

Pour juger équitablement Nestorius, il faut exposer sa pensée dans sa version la plus forte. Le nestorianisme n'était ni absurde ni grossier : c'était une tentative rigoureuse de sauvegarder deux vérités que tout chrétien tient pour sacrées — la transcendance de Dieu et la réalité de l'humanité du Christ. Son erreur ne fut pas de nier l'une des deux natures, mais de ne pas savoir les unir dans une seule personne.

Deux natures... mais quelle union ?

Nestorius affirme sans réserve les deux natures : le Christ est vrai Dieu et vrai homme. Sur ce point, il est parfaitement orthodoxe, et même plus clair que certains de ses adversaires alexandrins qui, dans leur zèle pour l'unité, risquaient de confondre les natures (l'erreur inverse, qui deviendra le monophysisme).

Le problème est le mode d'union. Pour l'Église, l'union se fait dans la personne (l'hypostase) du Verbe : c'est l'union hypostatique. Il n'y a qu'un seul sujet, le Fils de Dieu, qui subsiste en deux natures. Pour Nestorius, l'union semble se faire seulement dans un résultat commun, une sorte de conjonction des deux natures produisant une figure unique — mais sans que l'on puisse dire que le Verbe est personnellement le sujet de la naissance, de la faim, de la souffrance et de la mort.

La « conjonction » plutôt que l'union hypostatique

Schéma doctrinal — illustration originale Ignispedia créée par IA.

Le vocabulaire de Nestorius est révélateur. Il parle de conjonction (synapheia), de connexion, plutôt que d'union au sens fort. Le corps du Christ est pour lui le temple de la divinité, un temple habité, associé, honoré — mais l'image du « temple » suggère justement deux réalités distinctes : celui qui habite et l'habitation.

« Le corps est donc le temple de la divinité du Fils, un temple qui lui est uni par une conjonction élevée et divine. » — Nestorius, Deuxième lettre à Cyrille, vers 430[13]

Il veut, dit-il, « éviter de séparer les expressions qui conviennent à la filiation et à la seigneurie, tout en échappant au danger de détruire le caractère distinctif des natures »[14]. L'intention est bonne ; le résultat est bancal. À force de sauvegarder la distinction des natures, Nestorius ne parvient plus à garantir l'unité du sujet. Il attribue à l'homme Jésus ce qui est humain, au Verbe ce qui est divin — mais il n'ose pas dire que c'est le même qui fait les deux.

Le reproche de fond : deux personnes, deux fils ?

C'est là que Cyrille et l'Église porteront le coup décisif. Si l'on ne peut pas dire que le Verbe est né, a souffert et est mort, alors ce qui naît, souffre et meurt est un autre que le Verbe : un homme adopté, associé, divinisé. On aboutit à deux fils — le Fils de Dieu et le fils de Marie — simplement liés par une dignité et une faveur communes. Le Christ des Évangiles n'est plus une personne, mais un couple.

Nestorius a toujours nié tenir cela. Il protestait qu'il ne posait pas deux fils, mais un seul Christ, un seul prosôpon (une seule « figure » ou personne de manifestation). Le débat historiographique moderne porte précisément sur ce point (voir plus bas). Mais dans le langage qu'il employait, dans les formules qu'il défendait, la logique le conduisait vers deux sujets — et c'est cette logique, plus que ses intentions, que l'Église a condamnée.

Ce qui était réellement en jeu : notre salut

L'enjeu n'était pas une subtilité d'école. Si celui qui est mort sur la Croix n'est pas Dieu en personne, mais seulement un homme uni à Dieu, alors la Rédemption s'effondre : c'est un homme qui aurait souffert pour nous, et sa souffrance n'aurait pas la valeur infinie du sang de Dieu. De même, si celle qui a enfanté n'a pas enfanté Dieu, alors ce n'est pas Dieu qui est réellement entré dans notre chair, et notre chair n'est pas réellement sauvée.

C'est pourquoi la piété populaire, en s'accrochant au mot Theotokos, défendait sans le savoir le cœur de l'Évangile : le Dieu qui s'est fait vraiment l'un de nous, jusqu'au sein d'une mère, jusqu'à la Croix. En touchant à Marie, Nestorius touchait au Christ ; en touchant au Christ, il touchait au salut.

Cyrille d'Alexandrie contre Nestorius

Le champion de l'unité du Christ

Saint Cyrille d'Alexandrie, adversaire théologique de Nestorius — icône, Wikimedia Commons.

Face à Nestorius se dresse saint Cyrille d'Alexandrie († 444), patriarche de la grande rivale d'Alexandrie et futur docteur de l'Église. Théologien puissant, redoutable manœuvrier, Cyrille voit immédiatement dans les sermons de Nestorius un péril mortel pour la foi. Toute sa christologie tient en une conviction : il n'y a qu'un seul sujet en Jésus-Christ, le Verbe de Dieu, qui « s'est fait chair » (Jean 1, 14) — non pas qui « a pris un homme », mais qui est devenu homme.

« Ce n'est pas qu'un homme ordinaire ait d'abord été enfanté de la sainte Vierge, sur lequel serait ensuite descendu le Verbe : mais, uni à la chair dès le sein maternel, le Verbe a subi selon la chair une naissance charnelle. » — Saint Cyrille d'Alexandrie, Deuxième lettre à Nestorius, vers 430, approuvée au concile d'Éphèse[15]

Les douze anathématismes

En 430, Cyrille adresse à Nestorius une troisième lettre accompagnée de douze anathématismes (capitula) : douze propositions condamnant point par point le nestorianisme et exigeant une rétractation. Le premier donne le ton et fixe le vocabulaire pour les siècles à venir :

« Si quelqu'un ne confesse pas que l'Emmanuel est véritablement Dieu, et que par suite la sainte Vierge est Mère de Dieu (Theotokos) — car elle a enfanté selon la chair le Verbe de Dieu fait chair —, qu'il soit anathème. » — Saint Cyrille d'Alexandrie, Premier anathématisme, 430[16]

Ces anathématismes, très alexandrins dans leur formulation, effrayèrent même certains évêques orientaux modérés, qui craignirent qu'ils ne penchent vers la confusion des natures. Ils furent l'un des nœuds les plus difficiles de la crise — mais leur intention profonde, la défense de l'unité du sujet, était juste, et l'Église les reçut.

Rome tranche : le synode du pape Célestin (430)

Nestorius, dans sa fermeté, ne mesure pas qu'il a contre lui, en même temps, Alexandrie et Rome. Le pape Célestin Iᵉʳ, informé par Cyrille et par les moines de Constantinople, réunit un synode à Rome en août 430. Il examine les sermons de Nestorius, les condamne, et lui adresse un ultimatum : se rétracter dans un délai de dix jours sous peine de déposition, Cyrille étant chargé d'exécuter la sentence romaine. Ainsi, avant même le concile d'Éphèse, la cause de Nestorius était déjà jugée par le siège de Pierre.

Le concile d'Éphèse (431)

Frise du concile d'Éphèse — illustration originale Ignispedia créée par IA.

Le déroulé complet du concile — sessions, contre-synode de Jean d'Antioche, légats romains, réception — est traité dans l'article dédié La crise nestorienne. On n'en retient ici que le drame personnel de Nestorius.

La convocation et le piège

Pour trancher, l'empereur Théodose II convoque un concile œcuménique à Éphèse pour la Pentecôte 431 — ville mariale par excellence, où la tradition place la dormition de la Vierge. Nestorius s'y rend, confiant, escorté de gardes impériaux. Mais l'attente des évêques d'Orient, conduits par Jean d'Antioche, se prolonge. Cyrille, sûr de sa majorité et pressé d'en finir, ouvre le concile le 22 juin 431 sans les attendre — et sans Nestorius, qui refuse de comparaître devant une assemblée qu'il juge partiale.

La déposition

En une seule journée, les quelque deux cents évêques réunis autour de Cyrille lisent les textes, comparent la foi de Nicée aux sermons de Nestorius, et prononcent sa déposition :

« Contraints par les canons et par la lettre de notre très saint père et collègue Célestin, évêque de l'Église romaine, nous en venons, non sans beaucoup de larmes, à cette triste sentence contre lui : Notre Seigneur Jésus-Christ, blasphémé par lui, décrète par ce très saint concile que Nestorius est exclu de la dignité épiscopale et de tout collège sacerdotal. » — Concile d'Éphèse, sentence de déposition, 22 juin 431[17]

Quand la sentence est proclamée, le peuple d'Éphèse, qui avait attendu toute la journée, escorte les Pères aux flambeaux dans une explosion de joie : Marie est Theotokos. Nestorius, lui, restera enfermé, gardé, puis renvoyé. L'arrivée tardive de Jean d'Antioche, qui tint un contre-synode et déposa Cyrille à son tour, prolongea le désordre pendant des mois — mais l'empereur finit par confirmer la déposition de Nestorius.

La définition : Marie vraiment Mère de Dieu

Le concile n'a pas rédigé un long symbole nouveau ; il a reçu comme règle de foi la deuxième lettre de Cyrille et proclamé, contre Nestorius, que Marie est bien Mère de Dieu, parce que celui qu'elle a enfanté est une seule personne, le Verbe de Dieu fait chair. Depuis Éphèse, Theotokos est un dogme : nier que Marie soit Mère de Dieu, c'est nier que Jésus soit Dieu[18].

Après Éphèse : exil, défense et postérité

La chute et l'exil au désert

Temple d'Hibis, dans l'oasis de Kharga en Égypte, région de l'exil final de Nestorius — photographie Wikimedia Commons.

Déposé, Nestorius demande d'abord à se retirer dans son ancien monastère d'Euprepius, près d'Antioche, où il est d'abord traité avec égards. Mais l'agitation ne cesse pas, et l'empereur, soucieux de la paix religieuse, durcit le ton. En 435, un édit ordonne de brûler ses écrits et l'exile plus loin : d'abord à Pétra en Arabie, puis dans la Grande Oasis d'Égypte (Hibis, l'actuelle Kharga), en plein désert[19].

Là, l'ancien patriarche de la capitale connaît une fin obscure et rude : razzias de nomades nubiens qui le capturent un temps, transferts répétés d'un lieu à l'autre, santé ruinée. Il meurt vers 451, dans la Thébaïde, au moment même où se réunit le concile de Chalcédoine — le concile qui allait, d'une certaine manière, rendre justice à une part de son intuition en confessant le Christ « en deux natures, sans confusion ni changement, sans division ni séparation », mais dans une seule personne et une seule hypostase[20].

Le Livre d'Héraclide : Nestorius était-il nestorien ?

Le dossier du Livre d'Héraclide — illustration originale Ignispedia créée par IA.

Pendant son exil, Nestorius rédige une longue apologie, le Livre d'Héraclide de Damas (Liber Heraclidis), sous un pseudonyme pour échapper à la censure. Le texte grec est perdu ; il n'a survécu que dans une traduction syriaque, retrouvée à la fin du XIXᵉ siècle et publiée en 1910 par le savant François Nau[21]. Sa découverte fut un événement.

Car Nestorius y accepte explicitement le Tome de saint Léon le Grand — la grande lettre christologique du pape (449) reçue à Chalcédoine — et affirme y reconnaître exactement sa propre foi[22]. Il proteste qu'il n'a jamais enseigné deux fils ni deux personnes, mais un seul Christ, et qu'il a été victime d'un malentendu et de la brutalité de Cyrille.

À la suite de cette découverte, des historiens comme J. F. Bethune-Baker (Nestorius and his Teaching, Cambridge, 1908) et Friedrich Loofs ont plaidé pour une réhabilitation : Nestorius, disaient-ils, était au fond orthodoxe, seulement maladroit dans son vocabulaire et injustement condamné[23]. Cette thèse a séduit une partie de l'érudition moderne.

Il faut cependant rester lucide. Que Nestorius, quinze ans après Éphèse et après avoir lu le Tome de Léon, ait pu se reconnaître dans la foi de Chalcédoine, cela prouve surtout que son intention profonde n'était pas absurde et que la vérité catholique intègre son souci légitime — la réalité et la distinction des natures. Mais cela ne réhabilite pas les formules qu'il défendait en 429-431, ni le refus obstiné du Theotokos, ni la logique de « conjonction » qui menait à deux sujets. L'Église n'a pas condamné le cœur de Nestorius, qu'elle ne pouvait juger ; elle a condamné une doctrine — le « nestorianisme » — qui, prise à la lettre, dissout l'unité du Christ. Le grand historien du dogme Aloys Grillmeier le note : Nestorius fut sans doute meilleur que sa doctrine, mais sa doctrine était bien celle qu'Éphèse a rejetée[24].

Nestorius et l'Église de l'Orient

Miniature d'un évangéliaire syriaque oriental, témoin de la tradition chrétienne de l'Orient — Wikimedia Commons.

Nestorius mourut abandonné, mais son nom ne disparut pas. Les communautés chrétiennes de Perse et de Mésopotamie, restées fidèles à la tradition antiochienne de Théodore de Mopsueste et hors de portée de l'Empire romain, refusèrent Éphèse et furent qualifiées de « nestoriennes » — étiquette qu'elles-mêmes n'ont jamais revendiquée comme telle. C'est l'actuelle Église assyrienne de l'Orient, dont l'histoire missionnaire, de la Perse jusqu'à la Chine des Tang, est l'une des plus étonnantes du christianisme[25]. Sur cette postérité, sur la formule d'union de 433 entre Cyrille et Jean d'Antioche, sur Chalcédoine et sur le dialogue christologique catholique-assyrien de 1994, on renvoie à l'article La crise nestorienne.

Ce que l'Église retient de Nestorius

Nestorius reste, dans la mémoire de l'Église, une figure tragique plus qu'odieuse : non pas un cynique ni un ambitieux vulgaire, mais un homme sincère, austère et zélé, qui voulut défendre la grandeur de Dieu et se perdit dans une formule. Son cas enseigne trois leçons.

D'abord, que la précision des mots engage le salut : un seul terme mal posé — Christotokos au lieu de Theotokos — pouvait faire basculer tout l'Évangile. Ensuite, qu'une intention droite ne suffit pas : on peut vouloir honorer Dieu et, faute de justesse doctrinale, le déshonorer en brisant l'unité de son Fils. Enfin, que la piété du peuple chrétien est souvent plus sûre que la subtilité des docteurs : c'est le peuple de Constantinople et d'Éphèse, attaché à sa Mère de Dieu, qui a défendu la vérité que le patriarche menaçait.

« Ce qui n'a pas été assumé n'a pas été guéri ; mais ce qui est uni à Dieu, cela aussi est sauvé. » — Saint Grégoire de Nazianze, Lettre 101 à Clédonius, contre Apollinaire (vers 382)[26]

La formule de saint Grégoire, écrite contre l'erreur inverse, vaut aussi contre Nestorius : c'est le Verbe lui-même qui a assumé notre chair, notre naissance, notre mort — et c'est pourquoi tout cela est sauvé. Marie n'a pas enfanté un homme que Dieu aurait rejoint après coup ; elle a enfanté Dieu fait homme. Voilà pourquoi l'Église l'appelle, sans crainte et pour toujours, Mère de Dieu.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. « Nestorius and Nestorianism », The Catholic Encyclopedia, vol. X, New York, Robert Appleton Company, 1911 — notice de référence : naissance à Germanicia, formation à Antioche au monastère d'Euprepius, intronisation à Constantinople le 10 avril 428, querelle du Theotokos, prédication d'Anastase, intervention d'Eusèbe de Dorylée, exil dans la Grande Oasis d'Égypte et mort vers 451. Texte : https://www.newadvent.org/cathen/10755a.htm

    1 5 10 11 19 25
  2. Aloys Grillmeier, Le Christ dans la tradition chrétienne. De l'âge apostolique à Chalcédoine (451), Paris, Cerf, coll. « Cogitatio Fidei », 1973 (éd. orig. Christ in Christian Tradition, vol. 1, Londres, Mowbray, 1965) — analyse de fond de la christologie antiochienne de Théodore de Mopsueste et de Nestorius, et de l'écart entre l'intention de Nestorius et la portée objective de ses formules.

    2 24
  3. Premier concile de Constantinople, deuxième concile œcuménique, 381 — canon 1 (condamnation des apollinaristes parmi d'autres hérésies) et canon 3 (l'évêque de Constantinople a la primauté d'honneur après l'évêque de Rome, parce que Constantinople est la « nouvelle Rome »). Éd. de référence des canons : Denzinger-Hünermann, n° 151 s. ; texte des canons : https://www.newadvent.org/fathers/3810.htm

    3 6
  4. Socrate le Scolastique, Histoire ecclésiastique, livre VII, chap. 29-34, vers 439-450 — récit contemporain de l'épiscopat de Nestorius : son zèle anti-hérétique, la phrase « donne-moi une terre purgée d'hérétiques… », le déclenchement de la querelle du Theotokos et la déposition. Socrate, pourtant peu suspect de sympathie pour Cyrille, juge sévèrement l'imprudence de Nestorius. Texte : https://www.newadvent.org/fathers/26017.htm

    4 7
  5. L'antiquité du titre Theotokos avant Nestorius est attestée notamment par la prière mariale Sub tuum praesidium (« Sous ta protection »), dont le plus ancien témoin est un papyrus grec égyptien (P. Ryl. III 470, généralement daté du IIIᵉ-IVᵉ siècle), et par son emploi chez Alexandre d'Alexandrie et dans la tradition alexandrine. Cf. « Nestorius and Nestorianism », The Catholic Encyclopedia, 1911 : le terme n'était pas une innovation mais un héritage de la piété orientale.

    8
  6. Nestorius, Deuxième lettre à Cyrille d'Alexandrie, vers 430 — réponse de Nestorius exposant sa christologie : la sainte Vierge « plus exactement Mère du Christ que Mère de Dieu », le corps « temple » uni à la divinité par une « conjonction élevée et divine » (synapheia), le souci de ne pas « détruire le caractère distinctif des natures ». Texte grec et traduction anglaise : Early Church Texts, https://earlychurchtexts.com/public/nestorius_second_letter_to_cyril.htm

    9 13 14
  7. Catéchisme de l'Église catholique, n° 466-469 — sur l'unique personne du Verbe incarné et la « communication des idiomes » : à cause de l'unité de la personne, on peut attribuer au Christ selon sa divinité ce qui relève de son humanité et inversement ; « le Fils de Dieu… a vraiment souffert et est vraiment mort ». Le n° 466 cite explicitement le concile d'Éphèse contre Nestorius.

    12
  8. Saint Cyrille d'Alexandrie, Deuxième lettre à Nestorius (Epistola dogmatica), vers 430 — lettre christologique majeure, lue et approuvée comme règle de foi au concile d'Éphèse (431). Éd. de référence : Denzinger-Hünermann, n° 250-251. Le Verbe, uni à la chair dès le sein maternel, subit selon la chair une naissance charnelle : d'où la légitimité du titre Theotokos. Texte : https://www.newadvent.org/fathers/3810.htm

    15
  9. Saint Cyrille d'Alexandrie, Troisième lettre à Nestorius et douze anathématismes, 430 — condamnation point par point du nestorianisme, exigeant la confession de l'Emmanuel comme véritablement Dieu et de Marie comme Theotokos. Éd. de référence : Denzinger-Hünermann, n° 252-263 (premier anathématisme : n° 252).

    16
  10. Concile d'Éphèse, première session, sentence de déposition de Nestorius, 22 juin 431 — Actes conciliaires ; la sentence invoque explicitement les canons et la lettre du pape Célestin Iᵉʳ. Traduction d'après les Actes édités dans The Seven Ecumenical Councils (Nicene and Post-Nicene Fathers, 2ᵉ série, vol. XIV). Texte : https://www.newadvent.org/fathers/3810.htm

    17
  11. Catéchisme de l'Église catholique, n° 495 — « Appelée dans les Évangiles “la Mère de Jésus”, Marie est acclamée sous l'impulsion de l'Esprit comme “la Mère de mon Seigneur” dès avant la naissance de son Fils (cf. Lc 1, 43). En effet, celui qu'elle a conçu comme homme du Saint-Esprit… est vraiment son Fils selon la chair : il n'est autre que le Fils éternel du Père… L'Église confesse que Marie est véritablement Mère de Dieu (Theotokos). »

    18
  12. Concile de Chalcédoine, quatrième concile œcuménique, définition de la foi, 451 — un seul et même Christ, Fils, Seigneur, reconnu « en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation », les deux natures concourant en « une seule personne et une seule hypostase ». Éd. de référence : Denzinger-Hünermann, n° 301-302.

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  13. J. F. Bethune-Baker, Nestorius and his Teaching. A Fresh Examination of the Evidence, Cambridge, Cambridge University Press, 1908 — étude qui, à la lumière du Livre d'Héraclide (retrouvé en syriaque et publié en 1910 par F. Nau, Le Livre d'Héraclide de Damas, Paris, Letouzey), plaide pour une relecture plus favorable de Nestorius. Cf. aussi Friedrich Loofs, Nestorius and his Place in the History of Christian Doctrine, Cambridge, 1914.

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  14. Saint Léon le Grand, Tome à Flavien (Epistola 28 ad Flavianum), 13 juin 449 — exposé christologique romain proclamant les deux natures unies dans l'unique personne du Verbe ; reçu comme règle de foi au concile de Chalcédoine (451), où les Pères s'écrièrent : « Pierre a parlé par la bouche de Léon. » Éd. de référence : Denzinger-Hünermann, n° 290-295.

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  15. Saint Grégoire de Nazianze, Lettre 101 à Clédonius contre Apollinaire, vers 382 — éd. Sources Chrétiennes n° 208, P. Gallay, Paris, Cerf, 1974. Axiome christologique fondamental : « Ce qui n'a pas été assumé n'a pas été guéri » (τὸ ἀπρόσληπτον ἀθεράπευτον). Dirigé contre Apollinaire, il vaut contre toute christologie qui ampute ou disjoint l'humanité assumée par le Verbe.

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