Pélage est un moine et théologien laïc originaire des îles Britanniques, actif à Rome à la fin du IVᵉ siècle puis en Afrique du Nord, en Palestine et probablement en Égypte jusque vers 418. Réputé pour l'austérité de sa vie et son érudition biblique, il enseigna que la volonté humaine, dotée par Dieu d'une capacité naturelle suffisante, peut par elle-même éviter le péché et observer les commandements — réduisant la grâce à un secours seulement extérieur : la loi, l'exemple du Christ, le pardon des péchés passés.
Cette doctrine, systématisée par son disciple Célestius jusqu'à nier explicitement la transmission du péché originel, provoqua entre 411 et 418 la plus grande controverse doctrinale que connut l'Occident latin depuis la crise arienne. Elle valut à Pélage un procès en plusieurs actes — synode de Carthage (411), synode de Diospolis (415), conciles de Carthage et Milève (416), sentence du pape saint Innocent Ier (417), revirement du pape saint Zosime sous la pression de l'empereur Honorius et de l'épiscopat africain, concile de Carthage du 1ᵉʳ mai 418 — avant d'être solennellement rangée, en 431, parmi les erreurs condamnées par le concile œcuménique d'Éphèse, aux côtés du nestorianisme.
C'est contre Pélage que saint Augustin d'Hippone forgea l'essentiel de sa théologie de la grâce, méritant le titre de Doctor gratiae, et que l'Église latine fixa pour des siècles la doctrine du péché originel et de la nécessité absolue de la grâce pour tout acte salutaire — doctrine que le second concile d'Orange (529) achèvera de préciser contre le semi-pélagianisme.
Après l'été 418, Pélage disparaît des sources et son sort demeure inconnu. La recherche historique du XXᵉ siècle a partiellement réévalué sa figure, sans revenir sur le jugement doctrinal de l'Église : l'homme qui a donné son nom à l'une des hérésies les plus reconnaissables de l'histoire chrétienne — celle qui, sous mille formes, prétend que l'homme se sauve par ses propres forces — reste condamné, mais on lui reconnaît aujourd'hui la sincérité d'un ascète plutôt que la malice d'un cynique.
Qui était Pélage ?
Un moine venu des îles Britanniques
Les sources anciennes hésitent sur l'origine exacte de Pélage. Saint Jérôme, qui le combattit avec virulence, le qualifie de « Scot » (Scotus) et se moque de sa mémoire, qu'il dit alourdie par la « bouillie écossaise » — expression qui, dans le vocabulaire latin de l'époque, désigne en réalité l'Irlande, les Scoti étant alors les habitants de l'île d'Irlande avant l'émigration qui donnera son nom à l'Écosse[1]. D'autres témoins contemporains le disent au contraire Brito, c'est-à-dire originaire de la Bretagne insulaire — la Grande-Bretagne romaine, et non la péninsule armoricaine de la France actuelle, avec laquelle il ne faut pas le confondre[2]. Le nom même de « Pélage », forme latinisée d'un original resté incertain, a parfois été rapproché du gallois Morgan (« né de la mer »), mais ce rapprochement demeure une hypothèse philologique tardive et non une certitude documentée[3].
Saint Jérôme le décrit physiquement comme « grand et corpulent » (grandis et corpulentus)[4], et tous les témoins s'accordent sur son érudition : il parlait couramment le latin et le grec, connaissait à fond l'Écriture et la littérature ascétique, et vivait selon une règle de vie exigeante. Fait notable et rarement souligné : bien que moine par sa manière de vivre, Pélage ne fut jamais ordonné prêtre et demeura laïc toute son existence[5].
Rome, capitale de son rayonnement ascétique
Pélage s'installe à Rome et y demeure, selon le témoignage de saint Augustin lui-même, « très longtemps » (diutissime)[6] — on peut raisonnablement faire remonter son arrivée au pontificat du pape Anastase Ier (398-401)[7]. Dans la capitale de l'Empire d'Occident, encore largement païenne dans son aristocratie mais traversée par un puissant renouveau ascétique, Pélage se fait une réputation de sainteté et de rigueur morale auprès de cercles chrétiens cultivés, notamment des familles sénatoriales converties à un christianisme exigeant.
C'est à Rome qu'il compose, avant le sac de la ville par Alaric en 410, ses Commentaires sur les Épîtres de saint Paul (Commentarii in Epistolas Sancti Pauli), ouvrage déjà connu de saint Augustin dès 412[8]. Son enseignement s'y répand sous la forme de maximes pratiques d'exigence morale, dont l'insistance sur la responsabilité personnelle et la possibilité réelle de vivre saintement séduit une élite chrétienne inquiète du relâchement des mœurs.
Célestius, le disciple qui systématise la doctrine
À Rome, Pélage rencontre Célestius, juriste d'origine probablement italienne, converti à la vie ascétique[9]. Célestius devient son proche collaborateur et transforme les « maximes pratiques » de Pélage en un système théorique beaucoup plus tranchant, en particulier sur la question du péché originel, qu'il en vient à nier explicitement comme transmis par génération[10]. C'est d'ailleurs Célestius, et non Pélage lui-même, qui sera le premier condamné nommément — un fait souvent estompé alors qu'il éclaire toute la suite de l'affaire : le maître prêche une exigence morale ambiguë, mais c'est le disciple qui en tire les conséquences dogmatiques les plus radicales.
Que professait le pélagianisme ?
L'homme peut, par sa seule volonté, éviter le péché
Pélage résume lui-même sa méthode d'enseignement dans sa Lettre à Démétriade, adressée en 413-414 à une jeune vierge romaine de haute naissance qui venait de se consacrer à Dieu :
« Chaque fois que j'ai à parler d'instruction morale et de conduite d'une vie sainte, j'ai coutume de montrer d'abord la force et la qualité de la nature humaine, et de faire voir ce qu'elle est capable d'accomplir. » — Pélage, Lettre à Démétriade, chap. 2[11]
Le programme est clair : avant tout précepte, établir que l'homme possède en lui-même, par sa nature créée bonne, la capacité suffisante d'accomplir le bien. Pélage insiste sur ce point ailleurs dans la même lettre :
« Nul ne connaît mieux la mesure de nos forces que Celui qui nous les a données ; et nul ne comprend mieux ce qui est en notre pouvoir que Celui qui nous a lui-même dotés du pouvoir d'agir. » — Pélage, Lettre à Démétriade, chap. 16[12]
« Il n'a pas voulu commander l'impossible, car il est juste ; et il ne condamnera pas un homme pour ce qu'il ne pouvait éviter, car il est saint. » — Pélage, Lettre à Démétriade, chap. 16[13]
L'argument a une cohérence logique séduisante : Dieu, étant juste, ne peut commander une chose impossible ; il commande pourtant l'observance parfaite de la loi ; donc cette observance est réellement possible à la seule nature humaine. Saint Augustin résume ainsi, dans son traité Sur la nature et la grâce, la formule technique par laquelle Pélage distinguait trois éléments dans tout acte moral :
« Il distingue trois choses […] : le pouvoir, le vouloir, l'agir (posse, velle, esse). Le pouvoir vient de Dieu seul ; le vouloir et l'agir sont de l'homme seul. » — rapporté par saint Augustin, De la grâce du Christ, I, 4-5[14]
Une grâce réduite à un secours extérieur
Pour Pélage, la grâce existe bel et bien — il se défendra toujours d'être un adversaire de la grâce — mais elle se limite à des aides extérieures : la révélation de la loi, l'exemple et l'enseignement du Christ, le pardon des péchés passés dans le baptême, l'illumination de l'intelligence par l'Écriture. Ce que sa doctrine refuse, c'est un secours intérieur, une motion surnaturelle de la volonté elle-même, distincte du libre arbitre naturel. Cette distinction, en apparence technique, engage tout : si la grâce n'est qu'une aide extérieure à une capacité déjà suffisante, l'homme n'a pas absolument besoin d'elle pour bien agir — il en a seulement un usage facilitant.
Le péché originel nié ou vidé de son sens
Sur la question du péché originel, Célestius va plus loin que son maître et nie explicitement toute transmission par génération : Adam, dit-il, aurait été créé mortel de toute façon, et son péché n'aurait nui qu'à lui-même, non à sa descendance[15]. Les enfants naîtraient donc dans l'état même où Adam se trouvait avant sa chute, et le baptême des petits enfants ne se justifierait plus comme rémission d'un péché hérité mais seulement comme accès à un bien supérieur — position que les conciles africains jugeront incompatible avec la pratique universelle du baptême « en rémission des péchés », y compris pour les nourrissons[16].
Ce qui était réellement en jeu : la nécessité du Christ Sauveur
Sous une apparence d'exigence morale rigoureuse, le pélagianisme vide en réalité la Croix de sa nécessité radicale. Si l'homme peut, par sa seule nature, éviter le péché et mériter le salut, le Christ devient un modèle admirable et un maître de morale, non plus le Sauveur sans lequel nul ne peut être sauvé. C'est ce point que saint Augustin ne cessera de marteler : la controverse n'est pas d'abord une querelle de théologiens sur un point technique, elle touche au cœur même de l'Évangile — la grâce rédemptrice est-elle une nécessité absolue, ou un simple complément facultatif ?
Le sac de Rome et la dispersion (410-411)
Le sac de Rome par Alaric en 410 disperse les cercles ascétiques de la capitale. Pélage et Célestius quittent la ville et gagnent l'Afrique du Nord[17]. Pélage poursuit rapidement sa route vers la Palestine, tandis que Célestius s'attarde à Carthage, où il cherche à se faire ordonner prêtre.
Le premier procès de Célestius (411)
C'est à cette occasion que Célestius est dénoncé pour ses thèses sur le péché originel devant un synode réuni à Carthage en 411, sous la présidence de l'évêque Aurelius. Six propositions tirées de son enseignement sont condamnées ; sommé de se rétracter, Célestius refuse, estimant que la question de la transmission du péché d'Adam reste une « question ouverte » sur laquelle l'Église ne se serait pas prononcée[18]. C'est ce premier procès, dirigé contre le disciple et non contre le maître, qui met en mouvement toute l'affaire pélagienne.
Pélage en Palestine : le synode de Diospolis (décembre 415)
Établi en Palestine, Pélage jouit d'abord d'une protection relative, notamment de la part de l'évêque Jean de Jérusalem. Mais l'affaire le rattrape : en décembre 415, un synode de quatorze évêques se réunit à Diospolis (l'antique Lydda) pour examiner ses positions[19]. Les accusateurs principaux ne se présentent pas au synode ; Pélage, interrogé, formule ses réponses de manière prudente et ambiguë, condamnant même formellement, pour l'occasion, certaines propositions attribuées à Célestius sans jamais reconnaître qu'elles fussent les siennes. Le synode, mal informé de la teneur exacte du débat qui agite déjà l'Afrique, le déclare digne de rester en communion avec l'Église[20].
Saint Augustin lui-même, qui n'était pas présent, rédigera peu après un compte rendu détaillé et critique de ce synode dans son traité Des actes de Pélage (De gestis Pelagii, 417), où il montre que l'acquittement de Diospolis reposait sur des réponses habiles mais équivoques, et non sur une adhésion réelle de Pélage à la doctrine catholique de la grâce[21].
Saint Augustin et saint Jérôme contre Pélage
Le Docteur de la grâce entre en lice
C'est contre Pélage que saint Augustin d'Hippone (354-430) déploie l'essentiel de sa théologie mature de la grâce, ce qui lui vaudra le titre de Doctor gratiae, le « Docteur de la grâce ». Converti lui-même par une grâce qu'il ressentit comme irrésistible — le fameux « Tolle, lege » du jardin de Milan —, Augustin savait d'expérience que la volonté humaine livrée à elle-même reste captive du péché et ne se libère que touchée d'en haut. Dès 412, il publie Du mérite et de la rémission des péchés et De l'esprit et de la lettre, deux traités qui répondent déjà, sans le nommer directement, aux thèses en circulation à Rome[22].
En 415, il publie Sur la nature et la grâce (De natura et gratia), réfutation directe et point par point du traité perdu de Pélage intitulé De Natura, dans lequel Augustin cite abondamment son adversaire pour mieux le réfuter[23]. Le traité perdu de Pélage n'est aujourd'hui connu que par ces citations d'Augustin — cas fréquent pour les écrits des auteurs condamnés dans l'Antiquité tardive, dont les œuvres originales ont souvent disparu et ne survivent que sous forme de fragments conservés par leurs réfutateurs.
« Que dirai-je de cette gloire vaine et fausse dont notre pauvre nature humaine se targue, en croyant qu'elle peut se suffire à elle-même pour n'importe quelle vertu ? » — saint Augustin, Sur la nature et la grâce, LXVIII[24]
Après le synode équivoque de Diospolis, Augustin publie De la perfection de la justice de l'homme (414-415) puis, une fois les condamnations africaines et romaines obtenues, De la grâce du Christ et du péché originel (418), où il analyse méthodiquement la formule posse-velle-esse de Pélage[25], et enfin les six livres Contre Julien (421-422), dirigés contre Julien d'Éclane, l'évêque italien devenu le défenseur le plus intellectuellement redoutable du pélagianisme après la disparition de Pélage[26].
Jérôme et la polémique de la « bouillie écossaise »
Saint Jérôme (v. 347-420), retiré à Bethléem, entre lui aussi en lice contre Pélage, avec une virulence de style qui contraste avec la rigueur méthodique d'Augustin. Vers 415, répondant à un certain Ctésiphon inquiet des progrès du pélagianisme, il compose sa Lettre 133, où il rattache les thèses de Pélage aux philosophies stoïciennes et à d'anciennes hérésies telles que le manichéisme et le priscillianisme[27]. Il rédige aussi, en 415, un Dialogue contre les Pélagiens en trois livres, sous forme de dispute entre un catholique et un hérétique[28].
C'est cependant dans les préfaces de son Commentaire sur Jérémie, rédigées entre 415 et 419, que Jérôme livre ses attaques les plus personnelles, raillant l'origine « écossaise » (c'est-à-dire irlandaise) de Pélage et sa mémoire prétendument alourdie par une nourriture grossière :
« Il a pour lui la descendance de la race scotte, du voisinage des Bretons, l'esprit alourdi par la bouillie des Scots. » — saint Jérôme, Commentaires sur Jérémie, prologues, entre 415 et 419[29]
Ce trait acerbe, resté célèbre dans l'historiographie moderne, illustre le ton personnel que prend souvent la polémique antique — sans que cela affaiblisse la solidité des arguments doctrinaux développés par ailleurs, notamment par Augustin.
Les conciles d'Afrique et le jugement de Rome (416-418)
Carthage et Milève (416) : l'Afrique unie contre Pélage
En 416, deux synodes distincts réunis en Afrique — l'un à Carthage rassemblant soixante-sept évêques, l'autre à Milève en réunissant cinquante-neuf — condamnent conjointement les doctrines de Pélage et de Célestius comme contraires à la foi catholique et en informent le pape saint Innocent Ier par des lettres synodales solennelles[30].
Le pape saint Innocent Ier confirme (27 janvier 417)
Par trois épîtres séparées datées du 27 janvier 417, le pape saint Innocent Ier répond aux évêques africains et confirme leur condamnation, excluant Pélage et Célestius de la communion de l'Église « jusqu'à ce qu'ils reviennent à résipiscence » (donec resipiscant)[31]. C'est la première sentence pontificale explicite contre l'affaire pélagienne — mais Innocent Ier meurt peu après, en mars 417, avant que l'affaire ne soit définitivement réglée.
Le pape saint Zosime hésite puis se ravise (417-418)
Le nouveau pape, saint Zosime, se montre d'abord favorable à Pélage et à Célestius. Ce dernier vient en personne présenter à Zosime, dans l'église Saint-Clément à Rome, un Libellus fidei — un exposé de sa foi rédigé en termes prudents — que le pape examine longuement sans y trouver d'hérésie manifeste ; Zosime accorde alors aux accusateurs africains un délai de deux mois pour comparaître et soutenir leurs griefs[32]. Cette hésitation initiale de Rome, aujourd'hui bien documentée par l'historiographie moderne, montre que l'affaire n'était pas aussi limpide aux contemporains qu'elle nous paraît a posteriori.
Le rescrit de l'empereur Honorius (30 avril 418)
L'épiscopat africain, informé du revirement favorable de Zosime, réagit avec fermeté et prépare un nouveau concile à Carthage. Mais la bascule décisive vient d'abord de l'autorité impériale : le 30 avril 418, l'empereur Honorius promulgue un rescrit qui condamne Pélage, Célestius et leurs partisans comme perturbateurs de la paix publique et ordonne leur bannissement de Rome[33].
Le concile de Carthage du 1ᵉʳ mai 418 : huit canons qui font autorité
Sous la double pression du rescrit impérial et de la lettre synodale des évêques africains, le pape Zosime se ravise entièrement et adresse à tous les évêques du monde une lettre circulaire, l'Epistula Tractoria, qui exige catégoriquement la condamnation du pélagianisme comme hérésie — texte aujourd'hui perdu dans son intégralité et connu seulement par fragments cités chez d'autres auteurs[34]. Le même jour, le concile de Carthage, réunissant environ deux cents évêques, formule huit canons qui deviendront la charte doctrinale catholique de la grâce et du péché originel pour les siècles suivants :
| Canon | Objet | Contenu résumé |
|---|---|---|
| I | La mort et le péché d'Adam | Adam n'a pas été créé mortel par nature : la mort est la conséquence de son péché, non une condition originelle de la création. |
| II | Le baptême des enfants | Les nouveau-nés doivent être baptisés « en rémission des péchés », car ils portent en eux le péché originel hérité d'Adam — contre la thèse de Célestius. |
| III | La grâce et les péchés futurs | La grâce de Dieu ne se limite pas à remettre les péchés passés : elle donne aussi le secours nécessaire pour ne plus pécher à l'avenir. |
| IV | La grâce et l'accomplissement du devoir | La grâce du Christ ne se borne pas à faire connaître le devoir : elle inspire aussi le désir effectif de l'accomplir et la force de le réaliser. |
| V | La nécessité absolue de la grâce | « Sans moi, vous ne pouvez rien faire » (Jean 15, 5) : sans la grâce divine, nul ne peut accomplir aucun commandement en vue du salut. |
| VI à VIII | L'humilité des justes | Même les saints confessent authentiquement leurs propres péchés dans le « Pardonne-nous nos offenses », non par simple humilité de façade. |
Concile de Carthage, 1ᵉʳ mai 418, huit canons contre le pélagianisme. Texte dans Denzinger, Enchiridion Symbolorum, 10ᵉ éd., 1908, n° 101-108[35].
- 411Premier procès de Célestius
Synode de Carthage sous l'évêque Aurelius : six propositions de Célestius sur le péché originel sont condamnées. Célestius refuse de se rétracter.
- décembre 415Le synode de Diospolis
Quatorze évêques examinent Pélage en Palestine. Ses réponses prudentes et ambiguës aboutissent à un acquittement que saint Augustin jugera mal informé.
- 416Carthage et Milève condamnent
Deux synodes africains, soixante-sept puis cinquante-neuf évêques, condamnent Pélage et Célestius et saisissent Rome.
- 27 janvier 417Le pape Innocent Ier confirme
Trois épîtres pontificales excluent Pélage et Célestius de la communion. Innocent Ier meurt deux mois plus tard.
- 417-418Zosime hésite puis se ravise
Le nouveau pape examine favorablement le Libellus fidei de Célestius, avant de se raviser sous la pression conjointe de l'épiscopat africain et de l'empereur.
- 30 avril 418Le rescrit d'Honorius
L'empereur d'Occident bannit Pélage, Célestius et leurs partisans de Rome comme perturbateurs de la paix publique.
- 1er mai 418Le concile de Carthage
Deux cents évêques promulguent huit canons qui fixent durablement la doctrine catholique du péché originel et de la nécessité de la grâce.
- 431Le concile d'Éphèse
Le troisième concile œcuménique range le pélagianisme, avec le nestorianisme, parmi les erreurs solennellement condamnées.
La condamnation définitive : le concile d'Éphèse (431)
Convoqué d'abord pour juger l'erreur christologique de Nestorius, le concile œcuménique d'Éphèse profite de sa réunion pour entériner solennellement, en 431, les condamnations déjà prononcées par Rome et l'Afrique contre le pélagianisme[36]. Le rapprochement n'est pas seulement circonstanciel : Célestius, chassé d'Occident après 418, avait trouvé refuge auprès de Nestorius à Constantinople, cherchant l'appui du patriarche contre ses propres condamnations[37]. En condamnant ensemble, dans le même mouvement conciliaire, celui qui niait la pleine réalité de l'Incarnation du Verbe et ceux qui niaient la nécessité radicale de la grâce que cette Incarnation vient apporter, l'Église manifestait la cohérence profonde de sa foi : c'est parce que le Verbe s'est réellement fait chair pour nous sauver qu'aucune volonté humaine, si vertueuse soit-elle, ne peut se sauver elle-même. Voir le concile d'Éphèse (431) pour le détail de cette session et de la crise nestorienne qui l'a directement motivée.
Que devient Pélage après 418 ?
L'histoire perd la trace de Pélage lui-même peu après sa condamnation. La dernière mention documentée le concerne à l'été 418, lorsqu'il correspond encore avec le couple romain Pinien et Mélanie, alors établis en Palestine[38]. Après cette date, plus aucune source ne permet de savoir ce qu'il devint : ni le lieu ni la date de sa mort ne sont connus avec certitude, et l'hypothèse la plus communément retenue — sans preuve documentaire décisive — est qu'il s'éteignit en Orient, en Palestine ou en Égypte, dans les années qui suivirent sa condamnation[39].
Célestius, en revanche, continue d'apparaître dans les sources : réapparu à Rome en 417 durant la brève période favorable du pape Zosime, il est de nouveau exilé en 421 puis en 425, avant de chercher refuge en Orient auprès de Nestorius vers 429. Sa dernière mention documentée date de cette année 429 ; ensuite, « toute trace de lui est perdue »[40].
Le pélagianisme ne meurt jamais
Jean Cassien et la question du premier pas
Le combat contre Pélage ne clôt pas le débat sur la grâce. Dans les décennies qui suivent, plusieurs moines de Gaule méridionale, dont Jean Cassien, tout en rejetant fermement le pélagianisme, hésitent sur un point précis : le tout premier mouvement vers la conversion vient-il de l'homme, que la grâce viendrait ensuite seconder ? Cette position intermédiaire, que l'histoire nommera plus tard « semi-pélagianisme », sera combattue avec vigueur par saint Prosper d'Aquitaine, disciple fidèle d'Augustin, avant d'être définitivement tranchée par le deuxième concile d'Orange en 529, qui affirme que même le commencement de la foi est un don de la grâce prévenante[41]. Pour le détail de cette doctrine et de sa portée actuelle, voir Qu'est-ce que la grâce actuelle ? et l'article dédié à saint Prosper d'Aquitaine.
Résurgences modernes d'une tentation permanente
Le concile de Trente reprendra à son tour, contre certaines lectures humanistes de la Renaissance, l'affirmation de la nécessité absolue de la grâce, tandis que la théologie moderne continue de repérer, sous des formes sécularisées, la même tentation pélagienne : l'idée que l'homme se sauve, se perfectionne ou se justifie par ses seules ressources — morales, psychologiques ou spirituelles —, sans avoir structurellement besoin d'un secours qui vienne d'au-delà de lui-même. Le pape François a explicitement mis en garde contre un « néo-pélagianisme » contemporain, qui prendrait la forme d'une confiance excessive dans ses propres forces, ses propres mérites ou ses propres observances, au détriment de la gratuité de la grâce[42].
Pélage réhabilité par l'histoire moderne ? Un débat historiographique
Peter Brown et B. R. Rees : un ascète sincère, pas un cynique
À partir du milieu du XXᵉ siècle, plusieurs historiens ont proposé une lecture plus nuancée de la figure de Pélage. L'historien britannique Peter Brown, dans un article resté classique, Pelagius and his Supporters: Aims and Environment, replace le mouvement pélagien dans le contexte social de l'aristocratie romaine christianisée du début du Vᵉ siècle, en quête d'une ascèse exigeante et d'une réforme morale sincère plutôt que d'une hérésie calculée[43]. Le patrologue gallois B. R. Rees, dans sa monographie Pelagius: A Reluctant Heretic, va dans le même sens : Pélage y apparaît comme un moraliste rigoureux, sincèrement préoccupé de sainteté personnelle, davantage qu'un théologien systématique conscient de bâtir une hérésie[44].
Ce que cette réévaluation change, et ne change pas, au jugement de l'Église
Cette réévaluation historiographique porte sur la psychologie et les intentions de Pélage, non sur le contenu doctrinal de son enseignement, que l'Église a jugé et continue de juger incompatible avec la foi révélée. Un homme peut être sincère, ascétique et animé d'un zèle moral réel tout en professant une erreur objective aux conséquences graves : nier la nécessité intérieure de la grâce revient, qu'on le veuille ou non, à minorer la nécessité radicale du Christ Sauveur. La sincérité subjective de Pélage — que l'historiographie moderne rend aujourd'hui plus crédible — n'annule donc en rien la justesse de sa condamnation objective par Carthage, par Rome et par Éphèse : elle en précise seulement les termes humains, sans en changer la substance doctrinale.
Pour aller plus loin
L'affaire pélagienne est inséparable de la théologie augustinienne de la grâce et des grandes controverses doctrinales des premiers siècles chrétiens qui, chacune à sa manière, ont mis en jeu la vraie nature du Christ ou la vraie nécessité de son œuvre rédemptrice.
- Sur le grand adversaire de Pélage et la théologie catholique de la grâce : saint Augustin d'Hippone et qu'est-ce que la grâce actuelle ?.
- Sur le péché originel et ses fondements : le jardin d'Éden et le péché originel ont-ils vraiment existé ?.
- Sur le second grand polémiste antipélagien : saint Jérôme.
- Sur le semi-pélagianisme et sa réfutation : saint Prosper d'Aquitaine.
- Sur les autres grandes hérésies des premiers siècles chrétiens : Arius, Nestorius et Marcion de Sinope.
- Sur le concile qui condamna solennellement le pélagianisme aux côtés du nestorianisme : le concile d'Éphèse (431).
Notes et références
Saint Jérôme, Commentariorum in Hieremiam Prophetam libri, prologues, composés entre 415 et 419 — moquerie sur l'origine « scotte » (irlandaise) de Pélage et sa mémoire alourdie par la nourriture des Scots. Texte latin cité par la tradition philologique moderne : « Habet enim progeniem Scoticae gentis, de Britannorum vicinia, […] Scotorum pultibus praegravatus. » Cf. B. R. Rees, Pelagius: A Reluctant Heretic, Woodbridge, Boydell Press, 1988, p. 1-3, qui commente et situe cette citation.
1 29« Pelagius and Pelagianism », The Catholic Encyclopedia, New York, Robert Appleton Company, 1911 — notice de référence : origine britannique ou irlandaise discutée, arrivée à Rome vers le pontificat d'Anastase Ier (398-401), statut de moine laïc jamais ordonné prêtre, disparition des sources après l'été 418. Texte : https://www.newadvent.org/cathen/11604a.htm
2 5 7 39B. R. Rees, Pelagius: A Reluctant Heretic, Woodbridge, Boydell Press, 1988, p. 1-2 — discussion du nom « Pélage » et de son rapprochement philologique hypothétique avec le gallois Morgan, sans confirmation documentaire directe.
3Saint Jérôme, cité dans The Catholic Encyclopedia, art. « Pelagius and Pelagianism », 1911, d'après les prologues du Commentaire sur Jérémie — description physique : « grandis et corpulentus » (« grand et corpulent »).
4Saint Augustin, De peccatorum meritis et remissione (Du mérite et de la rémission des péchés), livre III, chap. 24 (1-6), 412 — témoignage selon lequel Pélage résida « très longtemps » (diutissime) à Rome avant 411.
6« Pelagius and Pelagianism », The Catholic Encyclopedia, 1911 — mention des Commentarii in Epistolas Sancti Pauli de Pélage, composés à Rome avant le sac de 410 et déjà connus de saint Augustin en 412.
8« Pelagius and Pelagianism », The Catholic Encyclopedia, 1911 — portrait de Célestius, juriste probablement d'origine italienne devenu le systématisateur des thèses de Pélage sur le péché originel.
9 10 15Pélage, Epistola ad Demetriadem (Lettre à Démétriade), chap. 2, 1, écrite vers 413-414, texte latin conservé dans Patrologia Latina, XXX, 15-45 (attribuée traditionnellement à saint Jérôme dans les éditions anciennes du corpus, mais reconnue par la critique moderne comme l'œuvre de Pélage). Traduction française d'après le texte anglais de B. R. Rees, The Letters of Pelagius and his Followers, Woodbridge, Boydell Press, 1991, p. 36.
11Pélage, Epistola ad Demetriadem, chap. 16, Patrologia Latina, XXX, 15-45. Traduction française d'après B. R. Rees, The Letters of Pelagius and his Followers, Woodbridge, Boydell Press, 1991.
12 13Saint Augustin, De Gratia Christi et de peccato originali contra Pelagium et Coelestium (De la grâce du Christ et du péché originel), livre I, chap. 4-5, 418 — Augustin y rapporte et réfute la distinction pélagienne entre le pouvoir (posse, don de Dieu) et le vouloir-agir (velle, esse, laissés à l'homme seul).
14Concile de Carthage, 1ᵉʳ mai 418, canon II — nécessité du baptême des nouveau-nés « en rémission des péchés », contre la thèse de Célestius selon laquelle les enfants naîtraient dans l'état d'Adam avant la chute. Texte dans Denzinger, Enchiridion Symbolorum, 10ᵉ éd., 1908, n° 102.
16« Pelagius and Pelagianism », The Catholic Encyclopedia, 1911 — départ de Rome en 411 après le sac d'Alaric (410), Pélage vers la Palestine, Célestius s'attardant à Carthage.
17« Pelagius and Pelagianism », The Catholic Encyclopedia, 1911 — synode de Carthage (411) sous l'évêque Aurelius : six propositions de Célestius condamnées ; refus de rétractation, la question du péché originel qualifiée par lui de « question ouverte » (res dubia).
18« Pelagius and Pelagianism », The Catholic Encyclopedia, 1911 — synode de Diospolis (Lydda), décembre 415, quatorze évêques, absence des principaux accusateurs, acquittement de Pélage jugé communiable.
19 20Saint Augustin, De gestis Pelagii (Des actes de Pélage), 417 — compte rendu critique et détaillé du synode de Diospolis, montrant le caractère équivoque des réponses données par Pélage.
21Saint Augustin, De peccatorum meritis et remissione et De spiritu et littera, 412 — premiers traités antipélagiens d'Augustin, rédigés avant que Pélage ne soit nommément visé.
22Saint Augustin, De natura et gratia (Sur la nature et la grâce), 415 — réfutation point par point du traité perdu de Pélage De Natura, connu aujourd'hui seulement par les citations qu'en donne Augustin.
23Saint Augustin, De natura et gratia, chap. LXVIII, 415 — sur la vanité de la confiance en une nature humaine qui se suffirait à elle-même pour la vertu.
24Saint Augustin, De Gratia Christi et de peccato originali contra Pelagium et Coelestium, 418 — analyse et réfutation méthodique de la formule posse-velle-esse attribuée à Pélage.
25Saint Augustin, Contra Iulianum, six livres, 421-422 — polémique tardive contre Julien d'Éclane, devenu le principal défenseur intellectuel du pélagianisme après la disparition de Pélage.
26Saint Jérôme, Epistola 133 ad Ctesiphontem (Lettre à Ctésiphon), vers 415 — réfutation du quiétisme moral pélagien et de la négation du péché originel, rattachement critiqué aux philosophies stoïciennes et à d'anciennes hérésies (manichéisme, priscillianisme).
27Saint Jérôme, Dialogus adversus Pelagianos (Dialogue contre les Pélagiens), trois livres, 415 — réfutation sous forme de dialogue entre un catholique (Atticus) et un pélagien (Critobule).
28« Pelagius and Pelagianism », The Catholic Encyclopedia, 1911 — synodes de Carthage (soixante-sept évêques) et de Milève (cinquante-neuf évêques) en 416, condamnation conjointe de Pélage et Célestius, lettres synodales adressées au pape Innocent Ier.
30« Pelagius and Pelagianism », The Catholic Encyclopedia, 1911 — trois épîtres du pape Innocent Ier datées du 27 janvier 417, confirmant la condamnation africaine et excluant Pélage et Célestius de la communion « donec resipiscant ».
31Peter Brown, The Patrons of Pelagius: The Roman Aristocracy between East and West, Journal of Theological Studies, vol. 21, n° 1, avril 1970, p. 56-72 — reconstitution de l'examen par le pape Zosime du Libellus fidei de Célestius à Rome, dans l'église Saint-Clément, et du délai de deux mois accordé aux accusateurs africains.
32Rescrit de l'empereur Honorius, 30 avril 418 — condamnation impériale de Pélage, Célestius et de leurs partisans comme perturbateurs de la paix publique, ordonnant leur bannissement de Rome. Cf. The Catholic Encyclopedia, art. « Pelagius and Pelagianism », 1911.
33Pape saint Zosime, Epistula Tractoria, 418 — lettre circulaire adressée à tous les évêques, exigeant la condamnation catégorique du pélagianisme comme hérésie ; texte intégral perdu, connu seulement par fragments cités chez d'autres auteurs anciens.
34Concile de Carthage, 1ᵉʳ mai 418, huit canons contre le pélagianisme — Denzinger, Enchiridion Symbolorum, 10ᵉ éd., Fribourg-en-Brisgau, Herder, 1908, n° 101-108.
35Concile œcuménique d'Éphèse, 431 — lecture et confirmation solennelle, lors du concile réuni contre Nestorius, des condamnations romaines et africaines antérieures contre le pélagianisme. Cf. The Seven Ecumenical Councils, trad. Henry Percival, Nicene and Post-Nicene Fathers, 2ᵉ série, vol. XIV, 1900, excursus sur le pélagianisme.
36« Pelagius and Pelagianism », The Catholic Encyclopedia, 1911 — fuite de Célestius vers Constantinople après 418 et recherche de l'appui de Nestorius contre sa propre condamnation, circonstance qui explique le rapprochement conciliaire de 431.
37« Pelagius and Pelagianism », The Catholic Encyclopedia, 1911 — dernière mention documentée de Pélage, à l'été 418, en correspondance avec Pinien et Mélanie la Jeune, alors établis en Palestine.
38« Pelagius and Pelagianism », The Catholic Encyclopedia, 1911 — réapparitions de Célestius à Rome (417), exils successifs (421, 425), fuite auprès de Nestorius (vers 429), dernière mention documentée cette même année.
40Deuxième concile d'Orange, 3 juillet 529, canons confirmés par le pape saint Boniface II en 531 — définition selon laquelle même le commencement de la foi et le désir de conversion sont un don de la grâce prévenante, contre le semi-pélagianisme des moines de Gaule méridionale.
41Pape François, exhortation apostolique Gaudete et Exsultate, 19 mars 2018, § 47-62 — mise en garde contre un « néo-pélagianisme » contemporain fondé sur la confiance excessive en ses propres forces et mérites, au détriment de la gratuité de la grâce. Texte : vatican.va.
42Peter Brown, Pelagius and his Supporters: Aims and Environment, Journal of Theological Studies, vol. 19, n° 1, avril 1968, p. 93-114 — relecture du mouvement pélagien dans le contexte social de l'aristocratie romaine christianisée du début du Vᵉ siècle.
43B. R. Rees, Pelagius: A Reluctant Heretic, Woodbridge, Boydell Press, 1988 — monographie de référence proposant une réévaluation historiographique de la sincérité ascétique de Pélage, sans remise en cause du jugement doctrinal porté par l'Église sur son enseignement.
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