La fuite en Égypte

Averti en songe, Joseph fuit en Égypte avec Marie et l'enfant pour échapper à Hérode. Récit de Matthieu 2, Exode recommencé, massacre des Saints Innocents fêtés le 28 décembre, tradition copte et réponse aux objections.

Ignispedia

La fuite en Égypte est l'exil de la Sainte Famille raconté par saint Matthieu au chapitre 2 de son évangile : averti en songe que le roi Hérode veut faire périr l'enfant, Joseph prend Jésus et Marie de nuit et se retire en Égypte, où la Famille reste jusqu'à la mort du tyran[1]. Sur le chemin du retour, un nouveau songe détourne Joseph de la Judée gouvernée par Archélaüs vers la Galilée, et la Famille s'installe à Nazareth[2]. Entre les deux songes, Hérode fait massacrer les enfants de Bethléem, les Saints Innocents que l'Église fête le 28 décembre[3].

Ce récit de onze versets appartient en propre à saint Matthieu : aucun autre évangéliste ne raconte l'exil[4]. Il forme avec les mages et le massacre un triptyque inséparable, que l'article sur la Nativité présente dans son ensemble et que le présent article traite pour lui-même : le départ de nuit, le séjour en terre étrangère, le retour. Matthieu y voit l'Exode recommencé : comme Israël jadis, le Fils descend en Égypte puis en remonte, pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète Osée : d'Égypte, j'ai appelé mon fils[5].

L'Église n'a jamais lu ce passage comme une parabole ou un midrash édifiant. Elle y confesse un fait de l'enfance du Christ, gardé par la mémoire de Marie, écrit par l'apôtre Matthieu, commenté par les Pères dès le IIe siècle, célébré chaque année dans l'octave de Noël et pèleriné jusqu'à nos jours sur les pas de la Sainte Famille en Égypte. La critique moderne y voit, pour une bonne part, une construction théologique modelée sur Moïse et l'Exode : la dernière partie de cet article expose loyalement ces thèses, puis montre pourquoi le récit traditionnel reste historiquement défendable.

La place de ce récit dans les Écritures

Le seul évangéliste qui raconte l'exil

Des quatre évangiles, seul celui de saint Matthieu raconte la visite des mages, la fuite en Égypte, le massacre des Innocents et le retour par Nazareth[6]. Saint Marc, le plus bref, commence à la prédication de Jean-Baptiste ; saint Jean ouvre sur le Verbe éternel puis passe aux noces de Cana ; saint Luc, lui, raconte l'Annonciation, la Nativité, les bergers et la Présentation au Temple, puis résume en un verset le retour à Nazareth[7]. La question des sources communes et des divergences apparentes entre ces récits est traitée dans les évangiles synoptiques ; l'articulation précise entre Matthieu et Luc sur les premières années est reprise dans la vie cachée de Jésus.

Que Matthieu soit seul à rapporter l'exil n'étonne pas quand on connaît son projet. Son évangile est écrit pour des lecteurs formés aux Écritures d'Israël, et tout son récit d'enfance démontre que Jésus récapitule l'histoire du peuple élu : descendance d'Abraham et de David par la généalogie, nouvel Exode par la fuite, nouvel exil pleuré par Rachel, accomplissement des prophètes jusque dans le nom de Nazaréen. Là où Luc suit le regard de Marie et la liturgie du Temple, Matthieu suit le regard de Joseph et la géographie du salut : Bethléem, l'Égypte, Nazareth.

Trois accomplissements en onze versets

En onze versets, Matthieu cite ou évoque l'Écriture trois fois, avec sa formule caractéristique : pour que soit accomplie la parole du Seigneur prononcée par le prophète[8]. D'abord Osée pour la sortie d'Égypte, puis Jérémie pour les pleurs de Rachel sur les enfants massacrés, puis les prophètes au pluriel pour le Nazaréen[9]. Cette densité scripturaire fait du passage le concentré de la méthode matthéenne : le fait rapporté et la prophétie accomplie s'éclairent mutuellement, sans que l'une dissolve l'autre. Le tableau ci-dessous donne la carte de ces trois accomplissements, développés plus loin :

VersetÉvénementÉcriture accomplieSens
Mt 2, 14-15Séjour en Égypte puis sortieOsée 11, 1 : d'Égypte, j'ai appelé mon filsJésus récapitule l'Exode d'Israël
Mt 2, 16-18Massacre des enfants de BethléemJérémie 31, 15 : Rachel pleure ses enfantsLe deuil d'Israël entre dans la Pâque du Christ
Mt 2, 22-23Installation à NazarethLes prophètes : il sera appelé NazaréenLe Messie attendu grandit dans l'humilité

L'évangile selon saint Matthieu : auteur et datation reçus

Le témoignage des anciens

La tradition de l'Église attribue unanimement le premier évangile à saint Matthieu, l'apôtre publicain appelé par Jésus à son bureau de Capharnaüm[10]. Le témoin le plus ancien est Papias, évêque d'Hiérapolis au début du IIe siècle : Matthieu a composé les oracles du Seigneur en langue hébraïque, et chacun les interprétait comme il en était capable[11]. Saint Irénée de Lyon, vers 180, précise que Matthieu publia son évangile par écrit chez les Hébreux, dans leur propre dialecte, pendant que Pierre et Paul prêchaient à Rome[12]. Origène, relayé par Eusèbe de Césarée, confirme : un évangile destiné d'abord aux convertis du judaïsme, composé dans leur langue[13]. Cette attribution n'a jamais varié dans l'Antiquité chrétienne, et la réception canonique l'a scellée : les listes les plus anciennes placent Matthieu en tête des quatre, et la liturgie n'a jamais cessé de le lire comme parole de l'apôtre. Le dossier complet des auteurs et des datations est établi dans l'article sur la Nativité et les évangiles synoptiques.

Datation traditionnelle et appuis internes

Le témoignage d'Irénée place la publication avant le martyre de Pierre et Paul à Rome, donc avant 64-67, soit vers les années 60[14]. Cette datation haute s'accorde avec ce que le chapitre 2 suppose : un auteur familier de la Palestine d'avant 70, qui nomme avec exactitude les acteurs et les juridictions de l'an 4 avant notre ère : Hérode régnant sur la Judée, son fils Archélaüs lui succédant sur la Judée seule, Hérode Antipas tétrarque de Galilée[15]. Après la déposition d'Archélaüs en 6 de notre ère et l'administration romaine directe de la Judée, ce partage précis appartient au passé ; un rédacteur tardif, étranger aux événements, l'aurait difficilement restitué sans faute. La fuite hors de la juridiction d'Hérode vers l'Égypte, province romaine, et le retour évitant la Judée d'Archélaüs au profit de la Galilée d'Antipas dessinent la carte politique exacte des mois qui suivent la mort d'Hérode.

Le récit pas à pas

« Lève-toi, prends l'enfant » : le deuxième songe de Joseph

Après le départ des mages, l'ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph : Lève-toi ; prends l'enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusqu'à ce que je t'avertisse, car Hérode va rechercher l'enfant pour le faire périr[16]. C'est le deuxième des quatre songes obéis de Joseph : le premier lui avait ordonné de prendre Marie chez lui, le troisième le rappellera d'Égypte, le quatrième le détournera de la Judée[17]. Les évangiles ne rapportent aucune parole de Joseph, seulement ses actes, et l'acte commande ici l'urgence : Joseph se leva, prit de nuit le petit enfant et sa mère, et se retira en Égypte[18].

Saint Jean Chrysostome, dans son homélie 8 sur Matthieu, s'arrête longuement sur ce départ nocturne et en donne trois raisons : le Christ fuit non par impuissance mais par économie, pour manifester la réalité de son incarnation ; s'il était tombé aussitôt entre les mains d'Hérode, sa venue dans la chair aurait paru incroyable ; et il donne aux siens le modèle de la fuite devant la persécution, apprenant à ne pas se jeter dans les périls[19]. Le Catéchisme résume le mystère d'un mot : la fuite en Égypte et le massacre des innocents manifestent l'opposition des ténèbres à la lumière[20].

« La fuite en Égypte et le massacre des innocents manifestent l'opposition des ténèbres à la lumière : "Toute sa vie le Christ sera un signe de contradiction." » (Catéchisme de l'Église catholique, n. 530[21])

Le départ de nuit vers l'Égypte

Joseph part de nuit, sans délai, avec un nouveau-né et sa mère, vers un pays étranger dont il ignore tout[22]. La tradition a toujours vu dans cette obéissance immédiate le portrait du juste : pas de discussion, pas de préparatifs rapportés, pas de plainte. L'Égypte est le refuge naturel : hors de portée d'Hérode, qui ne règne que sur la Judée et les territoires confiés par Rome, elle est une province romaine où vivent des communautés juives nombreuses, capables d'accueillir une famille de Bethléem sans que personne s'en étonne. La géographie de cet exil et l'importance de la diaspora d'Alexandrie sont détaillées plus loin.

Le séjour : ce que Matthieu dit et ce que Matthieu tait

Matthieu dit deux choses du séjour : sa raison, attendre la mort d'Hérode, et son sens, accomplir Osée[23]. Il tait tout le reste : ni la ville d'accueil, ni la durée, ni le métier qui fit vivre la Famille, ni la route du retour. Ce silence a nourri, dès les premiers siècles, des récits complémentaires : les apocryphes de l'enfance brodent sur les miracles de l'Enfant en Égypte, et la tradition copte garde un itinéraire complet de la Sainte Famille, du Delta à la Haute-Égypte. Ces traditions sont précieuses comme témoignages de la réception ; elles n'ont pas l'autorité du texte inspiré, et l'article les présente à ce degré, dans la section sur l'Égypte.

La durée du séjour reste inconnue. Hérode meurt en 4 avant notre ère, et l'enfant a moins de deux ans au moment du massacre, d'après la date que les mages ont fournie au tyran[24]. L'exil dure donc au plus quelques années, peut-être quelques mois : assez pour que la Famille s'installe, trop peu pour que l'histoire en garde la trace. Les guides coptes parlent d'environ trois ans au total, dont six mois et dix jours à Qusqam, le futur monastère de Deir el-Muharraq[25]. Ce chiffre appartient à la tradition ecclésiale d'Égypte, non au texte de Matthieu.

Le massacre des Innocents

Hérode, voyant que les mages s'étaient moqués de lui, entre en fureur et fait tuer tous les enfants jusqu'à deux ans à Bethléem et dans toute la région[26]. Le critère des deux ans vient de l'enquête d'Hérode lui-même : il a soigneusement interrogé les mages sur la date d'apparition de l'étoile, puis élargi la tranche d'âge pour être sûr de ne pas manquer l'enfant[27]. Matthieu lit l'événement avec Jérémie : un cri s'élève dans Rama, Rachel pleure ses enfants et ne veut pas être consolée, car ils ne sont plus[28].

Bethléem est alors un village de quelques centaines d'habitants : les historiens estiment le nombre de garçons de deux ans et moins entre une demi-douzaine et une vingtaine[29]. Les chiffres monumentaux des liturgies tardives, 14 000 chez les Byzantins, 64 000 dans une liste syriaque, 144 000 dans certaines sources coptes, disent la vénération, pas le recensement[30]. L'étroitesse du massacre explique aussi le silence des grandes histoires : à l'échelle des crimes d'Hérode, une douzaine de nourrissons d'un village ne fait pas un chapitre, et l'objection tirée du silence de Josèphe est examinée en fin d'article.

La mort d'Hérode et le troisième songe

Après la mort d'Hérode, l'ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph, en Égypte, et lui dit de revenir dans le pays d'Israël, car ils sont morts, ceux qui voulaient la mort de l'enfant[31]. La formule reprend mot pour mot celle de l'Exode, quand Dieu dit à Moïse en Madiane : retourne en Égypte, car ils sont morts, tous ceux qui voulaient ta mort[32]. Le parallèle n'est pas décoratif : Matthieu présente le retour comme un second Exode, conduit par un nouveau Moïse. Joseph se lève, prend l'enfant et sa mère, et rentre dans le pays d'Israël[33].

Hérode meurt à Jéricho au printemps de l'an 4 avant notre ère, après une maladie que Josèphe décrit en détail, entre une éclipse de lune et la Pâque suivante[34]. Le tyran qui avait fait étrangler deux de ses fils à Sébaste, exécuter son épouse Mariamne et son fils aîné Antipater cinq jours avant sa propre fin, meurt dans son lit en ordonnant encore, depuis Jéricho, le massacre des notables enfermés dans l'hippodrome, ordre que personne n'exécutera[35]. Sa fin misérable, racontée par l'historien juif avec une complaisance visible, fait contraste avec l'enfant caché en Égypte : le puissant s'éteint, le petit revient.

Archélaüs craint, Nazareth choisie

Apprenant qu'Archélaüs règne sur la Judée à la place de son père Hérode, Joseph craint de s'y rendre et, averti en songe, se retire dans la région de Galilée, puis s'établit dans une ville appelée Nazareth[36]. La crainte est fondée : Archélaüs, à peine désigné, a fait massacrer près de 3 000 manifestants sur le parvis du Temple à la Pâque de l'an 4, avant même de partir plaider sa cause à Rome[37]. Auguste lui confie néanmoins la Judée, la Samarie et l'Idumée avec le titre d'ethnarque, tandis que la Galilée revient à son frère Hérode Antipas[38]. Joseph choisit donc la juridiction la plus sûre : la Galilée d'Antipas, où Nazareth, bourg obscur, offre l'anonymat.

C'est alors que Matthieu place sa troisième formule : pour que soit accomplie la parole dite par les prophètes : il sera appelé Nazaréen[39]. Aucun verset unique ne porte cette phrase ; les commentateurs y voient une synthèse : le rejeton, netser, annoncé par Isaïe, le consacré, nazir, de l'histoire de Samson, et le mépris attaché au nom de Nazareth, d'où peut-il venir quelque chose de bon[40]. Le Messie attendu à Bethléem grandira à Nazareth : l'article sur la vie cachée reprend l'articulation, avec l'atelier, la synagogue et le silence de trente ans.

D'Égypte j'ai appelé mon fils : l'Exode recommencé

Osée 11, 1 : typologie, pas contresens

Quand Israël était jeune, je l'ai aimé, et d'Égypte j'ai appelé mon fils : en son contexte, au VIIIe siècle avant notre ère, Osée rappelle l'Exode, non une prophétie messianique[41]. La critique moderne en conclut que Matthieu détourne le verset de son sens. C'est méconnaître la lecture typologique, familière aux auteurs juifs du Ier siècle : l'histoire d'Israël est un moule où Dieu fait repasser le salut, et le Fils véritable récapitule en sa personne ce que le fils aîné, Israël, a vécu et manqué[42]. Matthieu cite d'ailleurs l'hébreu, j'ai appelé mon fils, là où la Septante porte j'ai rappelé ses enfants : il suit le texte massorétique avec une précision qui suppose un lecteur de l'hébreu, comme saint Jérôme l'a noté dans son commentaire[43].

Le raisonnement de l'évangéliste est donc celui-ci : de même que Dieu fit monter son peuple hors d'Égypte, il fait remonter son Fils d'Égypte, et l'événement nouveau accomplit l'ancien en le portant à sa perfection. L'accomplissement, plèrôsis, n'est pas la réalisation d'un horoscope : c'est la plénitude d'un dessein qui traverse toute l'histoire sainte. Jésus n'est pas seulement le nouveau Moïse qui fait sortir ; il est le nouvel Israël qui sort, obéissant là où le peuple avait murmuré.

Rachel pleure : Jérémie 31, 15

Le massacre accomplit une seconde parole : un cri s'élève dans Rama, Rachel pleure ses enfants et ne veut pas être consolée, car ils ne sont plus[44]. En Jérémie, Rachel, l'aïeule enterrée près de Bethléem, pleure les exilés de la déportation à Babylone, rassemblés à Rama avant la marche vers l'exil[45]. Matthieu replace ces pleurs à Bethléem même : les mères des Innocents rejoignent la longue plainte d'Israël, et leur deuil entre dans le mystère pascal avant la lettre. Mais Jérémie ne s'arrête pas aux larmes : le chapitre 31 annonce aussitôt la consolation, l'alliance nouvelle écrite dans les cœurs[46]. Les pleurs de Bethléem portent déjà la promesse : les enfants tués pour le Christ sont les prémices des martyrs, et l'Église les fête dans la joie de Noël, en rouge, au quatrième jour de l'octave.

« Il sera appelé Nazaréen »

La troisième formule reste la plus discutée, parce qu'on ne lui connaît pas de source unique. Trois lectures, non exclusives, se partagent les commentateurs anciens et modernes : le netser, le rejeton de la souche de Jessé annoncé par Isaïe, sur qui reposera l'Esprit[47] ; le nazir, le consacré à Dieu dès le sein maternel comme Samson, figure du consacré par excellence[48] ; et le sobriquet méprisé de Nazaréen, l'homme de l'obscur village dont Nathanaël demande s'il peut en venir quelque chose de bon[49]. Saint Jean Chrysostome, dans son homélie 9, rattache l'installation à Nazareth à la providence qui soustrait l'enfant à Archélaüs tout en accomplissant les prophètes[50]. Le trait commun des trois lectures est l'humilité : le Roi annoncé par les mages grandit là où personne ne l'attend, et le titre de dérision deviendra l'écriteau de la croix : Jésus le Nazaréen, roi des Juifs[51].

Hérode le Grand : le tyran que l'histoire connaît

Règne et cruautés

Hérode, fils d'Antipater l'Iduméen, est nommé roi de Judée par le Sénat romain en 40 avant notre ère, prend Jérusalem en 37 et règne jusqu'en 4[52]. Bâtisseur fastueux, reconstructeur du Temple, fondateur de Césarée Maritime et de la forteresse d'Hérodion, il est aussi le tyran que Flavius Josèphe documente sans complaisance : exécution de son épouse hasmonéenne Mariamne en 29, étranglement de ses fils Alexandre et Aristobule à Sébaste vers l'an 7, exécution de son fils aîné Antipater cinq jours avant sa propre mort[53]. De son lit de mort à Jéricho, il ordonne encore d'enfermer les notables juifs dans l'hippodrome et de les massacrer à l'annonce de son décès, pour que le pays pleure malgré lui : l'ordre ne sera pas exécuté[54]. Un homme capable de tuer sa femme, trois de ses fils et de programmer un deuil national n'est pas un homme au-dessus du soupçon de Bethléem.

« Quand Auguste apprit que, parmi les enfants de moins de deux ans qu'Hérode, roi des Juifs, avait fait tuer en Syrie, son propre fils avait aussi péri, il dit : mieux vaut être le porc d'Hérode que son fils. » (Macrobe, Saturnales, II, 4, 11[55])

Ce mot d'Auguste, rapporté par Macrobe vers l'an 400, garde le souvenir romain d'un massacre d'enfants de moins de deux ans ordonné par Hérode, confondu dans la mémoire avec l'exécution de ses fils[56]. Le jeu de mots grec oppose le porc, hus, animal impur que le roi, observant la Loi en public, ne mange pas, au fils, huios, qu'il tue. Témoignage tardif et possiblement coloré par la tradition chrétienne : un indice convergent, non une preuve décisive.

La mort d'Hérode et la chronologie reçue

Josèphe encadre la mort d'Hérode entre une éclipse de lune et la Pâque suivante : maladie à Jéricho, tentative de suicide empêchée, exécution d'Antipater, puis décès peu avant la fête[57]. L'éclipse partielle du 13 mars 4 avant notre ère et la Pâque du 11 avril suivant portent exactement cette séquence, et les trois successeurs comptent leurs règnes depuis 4 : la chronologie reçue tient sur ces deux ancres[58]. Une minorité propose l'éclipse totale du 9 janvier 1 avant notre ère, qui laisserait plus de temps aux événements rapportés entre l'éclipse et la Pâque[59]. Mais cette redatation oblige à supposer que les successeurs auraient antidaté leurs règnes, contre tous les synchronismes romains : l'hypothèse la plus répandue aujourd'hui reste la mort au printemps 4[60]. Pour la naissance de Jésus, la conséquence est simple et traditionnelle : elle précède la mort d'Hérode, donc notre ère commence avec quelques années de retard, selon le calcul du moine Denys le Petit au VIe siècle.

  1. 40 av. J.-C.
    Hérode nommé roi
    par le Sénat romain

    Sur proposition d'Antoine et d'Octave, l'Iduméen reçoit le titre de roi des Juifs ; il lui reste à conquérir son royaume.

  2. 37 av. J.-C.
    Prise de Jérusalem
    début du règne effectif

    Chute d'Antigone, le dernier Hasmonéen ; Hérode commence ses trente-quatre ans de règne comptés depuis cette date par Josèphe.

  3. 29 av. J.-C.
    Exécution de Mariamne
    l'épouse hasmonéenne

    Jalousie et intrigues de cour : le tyran fait exécuter celle qu'il aimait, puis ses partisans.

  4. Vers 7 av. J.-C.
    Les fils étranglés à Sébaste
    Alexandre et Aristobule

    Les deux fils de Mariamne, héritiers hasmonéens, sont étranglés après un procès instruit par Auguste lui-même.

  5. Mars 4 av. J.-C.
    Mort d'Hérode à Jéricho
    entre l'éclipse et la Pâque

    Cinq jours après l'exécution d'Antipater, le roi meurt ; Archélaüs fait massacrer 3 000 séditieux à la Pâque suivante.

  6. Printemps 4 av. J.-C.
    Le partage d'Auguste
    trois successeurs

    Archélaüs reçoit la Judée, Hérode Antipas la Galilée, Philippe la Trachonitide : la carte que suppose le retour d'Égypte.

  7. 6 ap. J.-C.
    Archélaüs déposé
    exil à Vienne en Gaule

    Après dix ans de plaintes, Auguste bannit l'ethnarque ; la Judée passe sous administration romaine directe.

L'Égypte, terre de refuge

Une diaspora immense à portée de route

Au Ier siècle, l'Égypte abrite la plus importante communauté juive de la Diaspora : Philon d'Alexandrie compte environ un million de Juifs dans le pays, occupant deux des cinq quartiers de la ville, avec un conseil des anciens sur le modèle du sanhédrin[61]. Le chiffre est sans doute gonflé, et les démographes retiennent plutôt 150 000 à 300 000 âmes pour Alexandrie même, mais l'ordre de grandeur dit l'essentiel : une famille juive de Bethléem trouve en Égypte des synagogues, des proches possibles et du travail, sans dépaysement religieux[62]. Depuis Onias IV, fils du grand prêtre assassiné, qui a bâti sous Ptolémée VI un temple juif à Léontopolis dans le Delta, desservi par des prêtres lévitiques jusqu'à sa fermeture par les Romains en 73, la terre d'Égypte est presque une seconde Judée pour les exilés[63].

La route naturelle suit la côte : Bethléem, Hébron, Beersheba, Gaza, puis la voie du nord du Sinaï vers Péluse et le Delta, avec relais, puits et garnisons[64]. De Bethléem à la frontière d'Égypte, il faut compter 150 à 200 kilomètres, 400 à 500 jusqu'à Alexandrie ou Léontopolis : une à deux semaines de marche jusqu'au Delta, deux à quatre semaines à dos d'âne avec un nourrisson, au rythme des caravanes[65]. Ces durées sont des estimations modernes, non des données antiques : aucune source ne donne la durée du voyage de la Sainte Famille.

Ce que la tradition copte a gardé

L'Église copte garde la mémoire la plus détaillée du séjour : un itinéraire d'une vingtaine d'étapes, du Sinaï à la Haute-Égypte, jalonné d'églises et de monastères : Tel Basta où les idoles seraient tombées, Matarieh et l'arbre de la Vierge, le Vieux-Caire et la grotte de l'église Saints-Serge-et-Bacchus, Maadi d'où la Famille aurait embarqué sur le Nil, la montagne des Oiseaux, et Qusqam, le futur monastère de Deir el-Muharraq, point le plus méridional, avec un séjour traditionnel de six mois et dix jours[66]. La base scripturaire invoquée est Isaïe : voici le Seigneur monté sur une nuée légère, il vient en Égypte, et les idoles d'Égypte tremblent devant lui[67]. Le récit développé remonte au plus tôt au IVe siècle, avec l'homélie attribuée au pape Théophile d'Alexandrie et le Synaxaire : c'est une tradition ecclésiale vénérable, non le texte de Matthieu, et l'article la présente à ce degré[68].

L'Église universelle l'a reçue comme telle. Dans son message vidéo à la veille de son voyage en Égypte, les 28 et 29 avril 2017, le pape François salue le pays qui, il y a plus de deux mille ans, donna refuge et hospitalité à la Sainte Famille fuyant les menaces du roi Hérode[69]. Fin 2017, le Saint-Siège inscrit le pèlerinage sur les pas de la Sainte Famille parmi les pèlerinages officiellement reconnus, et l'Égypte porte le dossier du chemin de la Sainte Famille au patrimoine mondial de l'UNESCO[70]. À Maadi, l'église de la Sainte Vierge conserve la Bible trouvée flottant sur le Nil le 12 mars 1976, ouverte au chapitre 19 d'Isaïe : Béni soit l'Égypte, mon peuple[71]. Le lecteur distinguera les degrés : le fait évangélique du séjour, attesté par Matthieu ; la tradition copte des étapes, gardée par l'Église d'Égypte ; le signe moderne de Maadi, laissé au discernement de chacun.

Les apocryphes de l'enfance : réception, pas source

Dès les premiers siècles, l'imagination pieuse a comblé le silence de Matthieu sur le séjour. L'Évangile du Pseudo-Matthieu, rédaction latine datée aujourd'hui du VIe ou du début du VIIe siècle, raconte le palmier qui s'incline sur l'ordre de l'Enfant pour nourrir la Famille, les dragons qui l'adorent et les idoles d'Égypte qui s'effondrent à son entrée[72]. L'Évangile arabe de l'enfance, compilation dont le fond syriaque remonte peut-être au Ve ou VIe siècle, connue au IXe siècle, multiplie les miracles égyptiens : guérisons, idoles brisées, palmier obéissant[73]. Le Protévangile de Jacques et l'Évangile de l'enfance selon Thomas, tous deux du IIe siècle, ne traitent pas du séjour : le premier s'arrête à la naissance, le second aux miracles de Nazareth[74]. L'article sur la vie cachée explique pourquoi l'Église ne reçoit pas ces textes dans le canon tout en reconnaissant ce qu'ils confirment : l'ancienneté et l'universalité de la mémoire de l'enfance du Christ.

Ces récits valent comme témoignages de réception : ils prouvent que, dès les premiers siècles, nul ne songeait à douter du séjour lui-même, seulement à l'orner. L'attaque viendra d'ailleurs : vers 178, le philosophe païen Celse, par la bouche d'un Juif fictif, accuse Jésus d'avoir appris la magie en Égypte comme ouvrier, pour se proclamer Dieu à son retour[75]. Origène, vers 248, répond que ce Juif est une fiction, qu'un vrai Juif ne parlerait pas ainsi, et que les miracles du Christ s'enracinent dans la Loi et les prophètes, non dans les grimoires du Nil[76]. Que le plus ancien pamphlet antichrétien conservé s'en prenne déjà à l'épisode égyptien prouve au moins ceci : à la fin du IIe siècle, la fuite en Égypte fait partie du dossier chrétien connu de ses ennemis.

Les Saints Innocents : martyrs sans le savoir

Le baptême de sang

L'Église honore dans les enfants de Bethléem les premiers martyrs du Christ : tués à cause de lui, ils sont sauvés par lui. Saint Augustin, dans le sermon que l'Office reprend pour leur fête, contemple des enfants baptisés dans leur sang, qui meurent pour le Christ sans le connaître[77]. Saint Quodvultdeus de Carthage, au Ve siècle, dans un sermon longtemps attribué à Augustin lui-même, s'écrie : à quels mérites ces enfants doivent-ils une telle victoire ? Ils ne parlent pas encore, et déjà ils confessent le Christ ; ils ne peuvent se servir de leurs membres pour combattre, et déjà ils remportent la palme[78].

« Ils ne parlent pas encore, et déjà ils confessent le Christ. Ils ne peuvent se servir de leurs membres pour combattre, et déjà ils remportent la palme de la victoire. » (Saint Quodvultdeus de Carthage, Sermon sur les Innocents[79])

La théologie tient les deux bouts : ces enfants n'ont ni la foi consciente ni le choix du martyre, et pourtant ils témoignent. Ils sont martyrs par le sang versé pour le Christ, comme saint Étienne l'est par le sang et la volonté, et saint Jean l'Apôtre par la volonté sans le sang : la liturgie de l'octave de Noël déploie ainsi les trois visages du témoignage[80]. Leur mort innocente entre dans l'œuvre du salut à la place exacte que Matthieu lui assigne : le deuil de Rachel, inconsolable aux yeux des hommes, consolé par l'alliance nouvelle que Jérémie annonce aussitôt après les larmes.

La fête du 28 décembre

L'Église latine célèbre les Saints Innocents le 28 décembre, au quatrième jour de l'octave de Noël, en couleur rouge : la joie de la Nativité porte déjà le sang des premiers témoins[81]. La fête est absente du calendrier romain de 354 et attestée avec saint Étienne et saint Jean dans le Sacramentaire léonin, vers 485 : elle est donc instituée entre la fin du IVe et la fin du Ve siècle[82]. Les Grecs la gardent le 29 décembre, les Syriens et les Chaldéens le 27 : l'universalité des dates dit l'ancienneté du culte[83]. À la messe, on lit le récit même de Matthieu, 2, 13-18, avec la première lettre de Jean et le psaume 123, l'action de grâce des rescapés : notre âme comme un oiseau s'est échappée du filet de l'oiseleur[84].

Joseph, le juste qui obéit de nuit

Quatre songes, zéro parole

La fuite en Égypte est, avec la Nativité, le sommet de la figure de Joseph : quatre fois l'ange lui parle en songe, quatre fois il obéit sans un mot[85]. Prendre Marie chez lui, fuir en Égypte, revenir en Israël, éviter la Judée : chaque tournant de l'enfance du Christ passe par l'oreille et les bras du charpentier. Matthieu l'avait présenté comme un homme juste dès le premier songe, et la justice ici se vérifie : obéir de nuit, vers l'inconnu, avec un nouveau-né, sans explication donnée à Marie dans le texte, sans murmure rapporté. La Nativité montre le premier de ces songes ; la vie cachée montre le père qui nourrit, vêt et transmet à Nazareth.

La paternité véritable

Joseph n'est pas le géniteur, et l'Évangile ne le cache pas : l'enfant vient de l'Esprit Saint[86]. Mais il est père véritable par l'exercice : c'est lui qui donne le nom de Jésus, acte paternel par excellence, lui qui conduit, protège et installe[87]. La fuite en Égypte le manifeste : Dieu confie son Fils à un homme pour le sauver des hommes. L'obéissance de Joseph fait pendant au fiat de Marie : à l'Annonciation, la Mère accueille la venue ; dans la nuit de Bethléem, le père assure la garde. Tous deux ensemble dessinent la Sainte Famille en exil, première Église persécutée, fuyant avec l'enfant comme Israël fuyait avec l'arche.

La fuite en Égypte dans la prière et l'art

Liturgie : l'octave porte l'exil

La fuite se célèbre avec les Innocents, dans l'octave de Noël, et avec la Sainte Famille, au dimanche de l'octave : l'exil n'est jamais séparé de la Nativité qui l'ouvre ni de Nazareth qui le ferme. Le prophète Isaïe fournit l'antienne du mystère : les idoles d'Égypte tremblent devant le Seigneur qui vient, et le pays de servitude devient terre de refuge, jusqu'à la bénédiction finale : Bénie soit l'Égypte, mon peuple[88]. L'office copte, qui fête l'Entrée du Christ en Égypte le 24 pashons, soit le 1er juin, chante le même renversement : le pays de Pharaon accueille le Fils, et la malédiction ancienne se change en bénédiction[89].

L'art : Giotto et les cycles de l'Enfance

Les peintres n'ont pas attendu les exégètes pour croire au récit. Giotto, vers 1304-1306, peint la Fuite en Égypte dans le cycle de la Vie du Christ de la chapelle des Scrovegni à Padoue : Joseph marche devant, Marie tient l'enfant sur l'âne, l'ange conduit la marche[90]. La scène figure dans les cycles de l'Enfance des cathédrales gothiques, dont les vitraux du XIIIe siècle, et chez les grands maîtres, jusqu'à Poussin dont la Fuite en Égypte de 1657 se conserve au musée des Beaux-Arts de Lyon[91]. En Égypte, les icônes coptes du Vieux-Caire et du Musée copte montrent la Vierge à l'âne, Joseph en marche, le palmier et le Nil en fond : tout un peuple peint ce que ses églises chantent[92].

Ce que propose l'exégèse moderne, et ses limites

Une bonne part de l'exégèse contemporaine tient le récit de Matthieu 2 pour une construction théologique plutôt qu'un reportage : un midrash chrétien modelé sur Moïse et l'Exode, destiné à présenter Jésus comme le nouveau Moïse et le nouvel Israël. L'hypothèse est sérieuse, défendue par des savants de premier plan, et il faut l'exposer loyalement avant de montrer ses fragilités. C'est l'ordre catholique : la position reçue d'abord, comme cadre ; les hypothèses ensuite, comme objet d'examen.

« Un midrash sur Moïse »

Raymond Brown, dans sa somme sur les récits d'enfance, décrit Matthieu 2 comme un récit modelé sur l'Exode et les traditions juives sur la naissance de Moïse : enfant menacé par un roi infanticide, sauvé des eaux, fuite, retour après la mort du tyran[93]. Le but serait théologique : proclamer Jésus nouveau Moïse, non rapporter des faits. Mais la démonstration suppose ce qu'elle prouve : les parallèles mosaïques détaillés, chez Josèphe, le Pseudo-Philon ou les Targums, sont pour la plupart attestables seulement après les années 80, donc après la publication de Matthieu selon la datation traditionnelle[94]. L'emprunt va plus plausiblement dans l'autre sens, ou puise à un fonds commun de figures du salut. Surtout, la typologie n'exclut pas l'histoire : un événement peut être à la fois advenu et raconté pour sa résonance scripturaire, comme le reconnaissent les commentateurs conservateurs de Matthieu, Blomberg, France et Keener[95]. Dire que le récit ressemble à l'Exode ne prouve pas qu'il l'invente : cela prouve d'abord que Dieu agit selon des figures reconnaissables.

« Osée détourné de son sens »

L'objection porte sur Osée 11, 1 : le prophète rappellerait l'Exode, non annoncerait le Messie, et Matthieu commettrait un contresens en y voyant une prophétie accomplie par le séjour de Jésus[96]. La réponse tient en un mot : typologie. Matthieu n'affirme pas qu'Osée prédisait un voyage ; il affirme que le Fils récapitule en sa personne l'histoire du fils aîné, Israël, obéissant là où le peuple avait failli[97]. Cette relecture est juive avant d'être chrétienne : tout le Nouveau Testament relit ainsi l'Écriture, et les manuscrits de la mer Morte montrent des procédés semblables à l'époque. Le pesher de Qumrân applique les prophètes au présent de la communauté ; Matthieu applique l'Exode au Fils. Le procédé n'est un contresens que si l'on refuse par principe que l'histoire soit tissée de figures : c'est un présupposé philosophique, non une découverte.

« Matthieu contredit Luc »

John Meier relève que Matthieu et Luc divergent sur les premières années : mages, fuite et massacre chez l'un, bergers, Présentation et retour direct chez l'autre, sans un mot de l'Égypte[98]. Mais le silence n'est pas la contradiction : Luc suit la perspective de Marie et condense des années en un verset, comme Matthieu omet le recensement sans le nier[99]. Les deux récits partagent le noyau dur : Marie, Joseph, la conception virginale, la naissance à Bethléem, l'installation finale à Nazareth. Deux témoins qui rapportent des épisodes différents du même drame ne se contredisent pas ; ils se complètent, à la manière des quatre Passions que la Passion selon les quatre évangiles confronte sans les opposer.

« Le silence de Josèphe »

L'historien juif, pourtant prolixe sur les crimes d'Hérode, ne mentionne pas le massacre de Bethléem : pour la critique, c'est l'indice que l'épisode est légendaire[100]. Trois réponses, par ordre de force. D'abord l'échelle : une demi-douzaine à une vingtaine de nourrissons dans un village ne fait pas un chapitre dans une histoire centrée sur les intrigues de cour et les guerres : Maier note qu'une demi-douzaine d'enfants n'aurait pas mérité une mention de Josèphe[101]. Ensuite la cohérence : Josèphe rapporte du même Hérode des actes pires, l'épouse, trois fils, les notables promis au massacre : le crime de Bethléem est parfaitement dans la manière du personnage[102]. Enfin l'indice romain : le mot d'Auguste sur le porc et le fils d'Hérode garde la trace d'un massacre d'enfants de moins de deux ans, même confondu avec l'exécution des fils[103]. L'argument du silence reste ce qu'il est : l'absence d'une mention chez un auteur sélectif ne prouve pas l'absence du fait, surtout quand le fait est petit et le personnage capable du pire.

Ce que la critique admet malgré tout

Même les lecteurs les plus réservés concèdent le cadre : un Jésus né sous Hérode, avant 4, dans une famille galiléenne attachée à Bethléem par la lignée davidique ; un Hérode capable de tout ; une Égypte pleine de Juifs où fuir est plausible ; un Archélaüs assez craint pour justifier le détour vers Nazareth[104]. C'est déjà beaucoup : le décor supposé par le récit est exact, jusque dans la carte des juridictions de l'an 4. Reste le cœur, que la foi reçoit et que l'histoire ne peut ni prouver ni réfuter par pièces : un songe, une nuit, un enfant porté vers l'exil. La position traditionnelle, elle, n'a pas bougé depuis les témoins du IIe siècle : Matthieu l'apôtre a écrit ce que Marie gardait en son cœur, et l'Église fête chaque année ce qu'elle croit.

Pour aller plus loin

Notes

Notes et références

  1. Évangile selon saint Matthieu, 2, 13, traduction liturgique AELF (aelf.org) : « Lève-toi ; prends l'enfant et sa mère, et fuis en Égypte. Reste là-bas jusqu'à ce que je t'avertisse, car Hérode va rechercher l'enfant pour le faire périr. »

    1 16
  2. Évangile selon saint Matthieu, 2, 23, AELF : « pour que soit accomplie la parole dite par les prophètes : Il sera appelé Nazaréen. »

    2 9 39
  3. Évangile selon saint Matthieu, 2, 16, AELF : Hérode « envoya tuer tous les enfants jusqu'à l'âge de deux ans à Bethléem et dans toute la région ».

    3 24 26
  4. Seul Matthieu rapporte les mages, la fuite, le massacre et le retour par Nazareth (Mt 2, 1-23) ; Marc commence à Jean-Baptiste, Jean au Verbe éternel, Luc résume le retour en 2, 39-40.

    4 6
  5. Évangile selon saint Matthieu, 2, 15, AELF : « D'Égypte, j'ai appelé mon fils » (cf. Os 11, 1).

    5 8 23
  6. Évangile selon saint Luc, 2, 39-40, AELF : « ils retournèrent en Galilée, dans leur ville de Nazareth. L'enfant, lui, grandissait et se fortifiait, rempli de sagesse, et la grâce de Dieu était sur lui. »

    7
  7. Évangile selon saint Matthieu, 9, 9, AELF : « Jésus, en passant, vit un homme, du nom de Matthieu, assis à son bureau de collecteur d'impôts, et il lui dit : Suis-moi. L'homme se leva et le suivit. »

    10
  8. Papias d'Hiérapolis, Expositions des oracles du Seigneur, fragment conservé par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 39, 16.

    11
  9. Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 1, 1, vers 180 : Matthieu publia son évangile chez les Hébreux pendant la prédication de Pierre et Paul à Rome.

    12 14
  10. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 24 et VI, 25, 4 (citant Origène) : évangile destiné aux convertis du judaïsme, composé en langue hébraïque.

    13
  11. Évangile selon saint Matthieu, 2, 22, AELF : « Apprenant qu'Archélaüs régnait sur la Judée à la place de son père Hérode, il eut peur de s'y rendre. Averti en songe, il se retira dans la région de Galilée. »

    15 36
  12. Les quatre songes : prendre Marie (Mt 1, 20), fuir en Égypte (Mt 2, 13), revenir en Israël (Mt 2, 19-20), éviter la Judée (Mt 2, 22).

    17 85
  13. Évangile selon saint Matthieu, 2, 14, AELF : « Joseph se leva ; dans la nuit, il prit l'enfant et sa mère, et se retira en Égypte. »

    18 22
  14. Saint Jean Chrysostome, Homélie 8 sur Matthieu (Mt 2, 11-15), trad. Bareille ou NPNF I, X : économie du Christ, confirmation de l'incarnation, modèle de la fuite devant la persécution.

    19
  15. Catéchisme de l'Église catholique, n. 530 : « La fuite en Égypte et le massacre des innocents manifestent l'opposition des ténèbres à la lumière. » Texte français sur vatican.va.

    20 21
  16. Monastère de Deir el-Muharraq (Assiout) : séjour traditionnel de six mois et dix jours, point méridional de l'itinéraire.

    25
  17. Évangile selon saint Matthieu, 2, 7, AELF : « Alors Hérode manda les mages en secret pour leur demander à quel moment précisément l'étoile était apparue. »

    27
  18. Évangile selon saint Matthieu, 2, 18, AELF, citant Jérémie, 31, 15 : « Un cri s'élève dans Rama, pleurs et longue plainte : c'est Rachel qui pleure ses enfants et ne veut pas être consolée, car ils ne sont plus. »

    28 44
  19. W. F. Albright et C. S. Mann (1971), p. 19 : village d'environ 300 habitants ; R. T. France : une vingtaine d'enfants au plus ; P. Maier : une douzaine de garçons.

    29
  20. 14 000 (liturgie byzantine), 64 000 (liste syriaque), 144 000 (sources coptes), relevés par R. E. Brown (1993), p. 205 : chiffres de vénération, non de recensement.

    30
  21. Évangile selon saint Matthieu, 2, 19-20, AELF : « Après la mort d'Hérode, voici que l'ange du Seigneur apparaît en songe à Joseph en Égypte et lui dit : Lève-toi ; prends l'enfant et sa mère, et pars pour le pays d'Israël, car ils sont morts, ceux qui voulaient la mort de l'enfant. »

    31
  22. Livre de l'Exode, 4, 19, AELF : « Retourne en Égypte : en effet ils sont morts, tous ceux qui voulaient ta mort. »

    32
  23. Évangile selon saint Matthieu, 2, 21, AELF : « Joseph se leva, prit l'enfant et sa mère, et rentra dans le pays d'Israël. »

    33
  24. Flavius Josèphe, Antiquités, XVII, vi, 4 (éclipse) puis XVII, ix, 3 (Pâque) ; Guerre des Juifs, I, xxxiii.

    34 57
  25. Mariamne : Antiquités, XV, vii, 4-5 ; Alexandre et Aristobule : XVI, x-xi ; Antipater : XVII, vii.

    35 53 102
  26. Flavius Josèphe, Guerre, II, i, 2-3 ; Antiquités, XVII, ix, 3 : près de 3 000 morts sur le parvis du Temple à la Pâque de 4.

    37
  27. Flavius Josèphe, Antiquités, XVII, xi, 4 : Auguste confirme le partage ; Guerre, II, vi-vii.

    38
  28. Trois lectures de « Nazaréen » : netser (Is 11, 1), nazir (Jg 13, 5), sobriquet méprisé (Jn 1, 46) ; cf. France, Matthew (NICNT) ; Keener, Matthew (1999).

    40
  29. Livre d'Osée, 11, 1, AELF : « Quand Israël était jeune, je l'ai aimé, et, pour mon fils, je l'ai appelé hors d'Égypte. »

    41
  30. Sur la lecture typologique juive au Ier siècle et la plèrôsis matthéenne : Meyer, Commentary on Matthew 2, 15 (antitype) ; Beale, Blomberg.

    42 97
  31. Saint Jérôme, Commentaire sur Matthieu, livre I, chap. 2 : Matthieu suit l'hébreu d'Osée contre la Septante (« non in LXX sed in Osee secundum Hebraicam veritatem »).

    43
  32. Livre de Jérémie, 31, 15 : Rachel pleure les exilés rassemblés à Rama avant la déportation ; cf. la citation en Mt 2, 18.

    45
  33. Livre de Jérémie, 31, 31-33, AELF : annonce de l'alliance nouvelle, « je mettrai ma Loi au plus profond d'eux-mêmes ; je l'inscrirai sur leur cœur ».

    46
  34. Livre d'Isaïe, 11, 1, AELF : « Un rameau sortira de la souche de Jessé, père de David, un rejeton jaillira de ses racines. »

    47
  35. Livre des Juges, 13, 5 : l'ange annonce que Samson sera consacré à Dieu dès le sein maternel (nazir).

    48
  36. Évangile selon saint Jean, 1, 46, AELF : « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? »

    49
  37. Saint Jean Chrysostome, Homélie 9 sur Matthieu (Mt 2, 16-23) : massacre des Innocents et retour via Archélaüs.

    50
  38. Évangile selon saint Jean, 19, 19, AELF : « L'inscription composée par Pilate portait : Jésus le Nazaréen, roi des Juifs. »

    51
  39. Flavius Josèphe, Antiquités judaïques, XVII, viii, 1 : trente-sept ans depuis la nomination par Rome (40) ou trente-quatre depuis la prise de Jérusalem (37).

    52
  40. Flavius Josèphe, Antiquités, XVII, vi, 5 : les notables enfermés dans l'hippodrome de Jéricho, ordre non exécuté.

    54
  41. Macrobe, Saturnales, II, 4, 11, trad. Davies (1969), p. 171 : « Melius est Herodis porcum esse quam filium. » Témoignage tardif (vers 400), indice convergent.

    55 56 103
  42. T. D. Barnes, « The Date of Herod's Death », Journal of Theological Studies, 19 (1968), p. 204-209 : éclipse du 13 mars 4 et règnes comptés depuis 4.

    58 60
  43. W. E. Filmer, « The Chronology of the Reign of Herod the Great », JTS, 17 (1966), p. 283-298 : éclipse totale du 9-10 janvier 1 av. J.-C. ; thèse minoritaire réfutée par Barnes.

    59
  44. Philon d'Alexandrie, In Flaccum, 6 : environ un million de Juifs en Égypte, deux quartiers d'Alexandrie ; chiffre discuté, modernes : 150 000 à 300 000 à Alexandrie.

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  45. Flavius Josèphe, Antiquités, XIII, iii, 1-3 ; Guerre, VII, x, 2-4 : temple d'Onias IV à Léontopolis, desservi jusqu'en 73 ap. J.-C.

    63
  46. Voie côtière du nord Sinaï (voie d'Horus) : Bethléem, Gaza, Rhinocolura, Péluse, Delta ; 150 à 200 km jusqu'à la frontière, 400 à 500 jusqu'à Alexandrie ; durées estimées par les manuels de géographie historique, sans source antique directe.

    64 65
  47. Tradition copte : Tel Basta, Matarieh, Vieux-Caire (Abou Serga), Maadi, montagne des Oiseaux, Qusqam ; synthèse des dépliants coptes et du Synaxaire.

    66
  48. Livre d'Isaïe, 19, 1 : les idoles d'Égypte tremblent devant le Seigneur qui vient, base scripturaire de l'itinéraire copte.

    67
  49. Homélie sur la Fuite en Égypte attribuée au pape Théophile d'Alexandrie (IVe siècle) et Synaxaire copte : première mise en récit de l'itinéraire.

    68
  50. Pape François, message vidéo du 27 avril 2017 et voyage des 28-29 avril 2017 en Égypte ; audience du 3 mai 2017 : l'Égypte, signe d'espérance, de refuge et d'aide.

    69
  51. Délégation égyptienne reçue par le pape le 4 octobre 2017 ; pèlerinage officiellement reconnu fin 2017 ; dossier UNESCO du chemin de la Sainte Famille.

    70
  52. Église de la Sainte Vierge de Maadi : Bible trouvée sur le Nil le 12 mars 1976, ouverte à Is 19, 25, conservée en reliquaire.

    71
  53. Évangile du Pseudo-Matthieu, daté du VIe-début VIIe siècle (Gijsel/Beyers 1997) : palmier incliné (chap. 20-21), idoles renversées (chap. 22-24, cf. Is 19, 1).

    72
  54. Évangile arabe de l'enfance, fond syriaque peut-être Ve-VIe siècle, cité au IXe siècle par Isho'dad de Merv ; miracles en Égypte.

    73
  55. Le Protévangile de Jacques (vers 150) s'arrête à la naissance ; l'Évangile de l'enfance selon Thomas (IIe siècle) raconte Nazareth, non l'Égypte.

    74
  56. Celse, Discours vrai, vers 178, connu par Origène, Contre Celse, I, 28-32 et I, 38 : Jésus ouvrier en Égypte, magie apprise, retour en se proclamant Dieu.

    75
  57. Origène, Contre Celse, I, 44 (le Juif est fictif) et I, 46 (miracles de l'Esprit annoncés par la Loi et les prophètes) ; éd. Sources Chrétiennes n. 132, 136, 147, 150, 227.

    76
  58. Saint Augustin, Sermon 373 sur l'Épiphanie, 3 (PL 39) : les Innocents baptisés dans leur sang, repris dans l'Office.

    77
  59. Saint Quodvultdeus de Carthage, Sermon 2 sur le Symbole (PL 40, 655), longtemps attribué à Augustin : les enfants qui confessent sans parler.

    78 79
  60. Étienne martyr par la volonté, l'amour et le sang ; Jean par la volonté et l'amour ; les Innocents par le sang : triade des sermonnaires dans l'octave de Noël.

    80
  61. Latins le 28 décembre, Grecs le 29, Syriens et Chaldéens le 27 (Catholic Encyclopedia, Innocents).

    81 83
  62. Sacramentaire léonin (Veronense), vers 485 : première attestation avec saint Étienne et saint Jean ; fête absente du calendrier de 354.

    82
  63. Psaume 123, 7, AELF : « Comme un oiseau, nous avons échappé au filet du chasseur. »

    84
  64. Évangile selon saint Matthieu, 1, 20, AELF : « Joseph, fils de David, ne crains pas de prendre chez toi Marie, ton épouse, puisque l'enfant qui est engendré en elle vient de l'Esprit Saint. »

    86
  65. Évangile selon saint Matthieu, 1, 21, AELF : « elle enfantera un fils, et tu lui donneras le nom de Jésus (c'est-à-dire : Le-Seigneur-sauve), car c'est lui qui sauvera son peuple de ses péchés. »

    87
  66. Livre d'Isaïe, 19, 1 puis 19, 25, AELF : « Voici le Seigneur, monté sur une nuée légère, il vient en Égypte » et « Bénie soit l'Égypte, mon peuple ».

    88
  67. Fête copte de l'Entrée du Christ en Égypte le 24 pashons, soit le 1er juin du calendrier grégorien.

    89
  68. Giotto di Bondone, Fuite en Égypte, fresque vers 1304-1306, chapelle des Scrovegni, Padoue, cycle de la Vie du Christ.

    90
  69. Cycles de l'Enfance des cathédrales gothiques (vitraux du XIIIe siècle) ; Poussin, Fuite en Égypte, 1657, musée des Beaux-Arts de Lyon.

    91
  70. Icônes coptes du Vieux-Caire et du Musée copte du Caire (fondé 1908) : la Vierge à l'âne, Joseph en marche, palmier et Nil.

    92
  71. R. E. Brown, The Birth of the Messiah, Doubleday, éd. 1993, p. 104-121 : récit modelé sur l'Exode et les haggadot sur Moïse.

    93
  72. La plupart des récits juifs sur la naissance de Moïse ne sont attestables qu'après les années 80, donc après Matthieu selon la datation traditionnelle.

    94
  73. C. Blomberg, Matthew (New American Commentary, 1992) ; R. T. France, Matthew (NICNT, 2007) ; C. Keener, Matthew (1999) : typologie compatible avec l'historicité.

    95
  74. Objection standard : en Os 11, 1, rappel de l'Exode, non prophétie messianique ; cf. Brown, Birth ; Meier, Marginal Jew, vol. 1 (1991).

    96
  75. J. P. Meier, A Marginal Jew, vol. 1, Doubleday, 1991 : divergences entre Matthieu et Luc sur les premières années.

    98
  76. P. Maier ; D. Bock ; C. Blomberg : Luc condense et suit Marie ; le silence n'est pas une négation ; noyau commun partagé.

    99
  77. Objection : Josèphe, prolixe sur Hérode, tait Bethléem ; cf. Wikipédia, Massacre of the Innocents, section historicité.

    100
  78. P. Maier, « The Infant Massacre : History or Myth ? » : une demi-douzaine d'enfants ne méritait pas une mention de Josèphe ; crime cohérent avec l'histoire sanglante d'Hérode.

    101
  79. Cadre concédé : naissance sous Hérode, diaspora d'Égypte, Archélaüs craint en Judée ; exactitude des juridictions de l'an 4.

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