Saint Jean, fils de Zébédée et frère de Jacques, est l'apôtre que Jésus aimait : le seul des Douze resté au pied de la croix, le premier à croire devant le tombeau vide, celui à qui le Christ confia sa Mère. Parti de Galilée comme simple pêcheur, il finit à Éphèse comme le patriarche des Églises d'Asie, mort vers l'an 100 après avoir vu passer tout le premier siècle chrétien[1].
Il est aussi, avec Paul, le plus grand auteur du Nouveau Testament : un évangile, trois épîtres et l'Apocalypse portent son nom, soit cinq livres sur vingt-sept. L'Église les reçoit de lui depuis l'origine, et la Commission Biblique Pontificale a confirmé en 1907 qu'il est historiquement certain que saint Jean a écrit le quatrième évangile, document historique des faits et des discours réels de la vie du Seigneur[2].
Cet article le présente comme personnage de la Bible reçue par l'Église : sa vie dans les Évangiles et les Actes, l'attribution et la datation traditionnelles de ses cinq livres, les témoins anciens qui les garantissent, leur plan et leur théologie, leur usage dans la liturgie, puis, en fin de parcours, les objections courantes et le débat avec l'exégèse moderne. Le dossier détaillé du quatrième évangile se lit dans L'Évangile selon saint Jean, celui de la Révélation dans L'Apocalypse de saint Jean : on ne les redouble pas ici, on y renvoie.
La place de Jean dans le Nouveau Testament
Le disciple que Jésus aimait, et le plus nommé après Pierre
Dans les quatre listes des Douze, Jean est toujours nommé juste après Jacques son frère, sauf en quelques passages où il le précède : deuxième en Actes 1, 13, troisième en Marc 3, 17, quatrième en Matthieu 10, 3 et en Luc 6, 14[3]. De ce que Jacques soit placé le premier, on conclut que Jean était le cadet des deux fils de Zébédée[4]. Mais ce cadet occupe une place unique : avec Pierre et Jacques, il forme le trio des seuls témoins de la résurrection de la fille de Jaïre, de la Transfiguration et de l'agonie à Gethsémani[5].
Le quatrième évangéliste ne donne jamais son propre nom : il se désigne par le titre qui dit tout de sa relation au Maître, le disciple que Jésus aimait[6]. Cette expression revient aux quatre moments décisifs : la Cène, la croix, le tombeau vide et le lac de Tibériade[7][8][9][10]. Loin d'être une coquetterie d'auteur, cet anonymat est une signature : le témoin s'efface pour que le lecteur prenne sa place, appuyé lui aussi contre la poitrine du Seigneur.
Cinq livres sur vingt-sept : l'œuvre écrite de Jean
Aucun autre apôtre, à part Paul, n'a autant écrit dans le canon. Le tableau suivant montre l'étendue exacte de l'héritage johannique dans les vingt-sept livres reçus par l'Église.
| Livre | Place dans le canon | Attribution reçue | Datation traditionnelle |
|---|---|---|---|
| Évangile selon saint Jean | 4e et dernier évangile | Jean, fils de Zébédée | Éphèse, vers 90 à 100 |
| Première épître de Jean | 23e livre, 1re des lettres johanniques | Jean l'ancien, l'apôtre | Éphèse, vers 90 à 100 |
| Deuxième épître de Jean | 24e livre | Jean l'ancien | Éphèse, fin du Ier siècle |
| Troisième épître de Jean | 25e livre | Jean l'ancien | Éphèse, fin du Ier siècle |
| Apocalypse | 27e et dernier livre | Jean, à Patmos | Patmos, vers 95, sous Domitien |
Les conciles d'Hippone en 393 puis de Carthage en 397 et 419 ont fixé la liste des vingt-sept livres avec ces cinq écrits johanniques à leur place actuelle[11]. Depuis, ni l'Orient ni l'Occident n'ont jamais retiré un seul de ces livres du canon : la réception est universelle et ininterrompue.
Le fils de Zébédée, pêcheur du lac de Génésareth
Une famille de pêcheurs, un père qui reste, une mère qui suit
Jean est le fils de Zébédée et de Salomé, et le frère de Jacques le Majeur[12]. La famille pêche sur le lac de Génésareth avec des barques, des filets et des ouvriers : ce n'est pas la misère, c'est l'artisanat aisé d'un patron pêcheur[13]. Quand Jésus appelle les deux frères, ils laissent aussitôt leur père Zébédée dans la barque avec les ouvriers et le suivent : le père reste, les fils partent[14].
Salomé, leur mère, fait partie des femmes qui accompagnent Jésus et le servent de leurs biens ; elle est au pied de la croix et parmi les premières au tombeau[15]. C'est elle qui demande un jour pour ses deux fils les premières places dans le Royaume, s'attirant la réponse du Seigneur sur la coupe à boire[16]. La famille entière est donc entrée dans l'aventure : le père qui laisse partir, la mère qui suit jusqu'au bout, les deux fils surnommés par Jésus lui-même.
Boanerges : les fils du tonnerre
Aux deux frères, Jésus donne un surnom en araméen : Boanerges, c'est-à-dire fils du tonnerre[17]. Le surnom n'est pas décoratif : il dit le tempérament. Quand un village samaritain refuse de recevoir Jésus, Jacques et Jean proposent de faire tomber le feu du ciel ; Jésus les réprimande[18]. Quand ils ambitionnent les premières places, les dix autres s'indignent et Jésus doit rappeler que le premier sera le serviteur[19].
Ce caractère ardent, le Seigneur ne le brise pas : il le convertit. Le fils du tonnerre deviendra l'apôtre de la charité, celui qui répétera à la fin de sa vie : petits enfants, aimez-vous les uns les autres[20]. La fougue de Galilée, passée au feu de la Pentecôte et de l'âge, donnera la douceur d'Éphèse.
D'abord disciple du Baptiste, puis appelé au lac
Selon l'explication la plus probable, Jean et son frère furent d'abord pour un temps disciples de Jean le Baptiste, et c'est du cercle du Précurseur que le Christ les appela, avec Pierre et André, à devenir ses disciples[21]. Le quatrième évangile raconte cette première rencontre en détail : deux disciples du Baptiste suivent Jésus après le témoignage de l'Agneau de Dieu ; l'un est André, l'autre reste anonyme, et toute la tradition y voit Jean lui-même[22].
Après un premier temps passé avec Jésus en Judée et en Galilée, Jean et ses compagnons étaient retournés à leur pêche : c'est là, au bord du lac, que le Christ les appelle au discipulat définitif, et ils laissent tout pour le suivre[23][24]. Cette double étape éclaire toute la suite : Jean connaît Jésus depuis le Jourdain, il l'a choisi avant d'être choisi, et son attachement ne date pas d'un coup de foudre mais d'une fidélité éprouvée.
Jean dans les Évangiles : le disciple que Jésus aimait
Des trois privilégiés au premier rang des témoins
Pierre, Jacques et Jean sont les seuls témoins de trois scènes que les autres apôtres ne verront jamais : la résurrection de la fille de Jaïre, la Transfiguration sur la montagne, l'agonie à Gethsémani[25]. À la Transfiguration, Jean entend avec les deux autres la voix du Père désigner le Fils bien-aimé[26]. À Gethsémani, il fait partie des trois que Jésus prend à l'écart pour veiller une heure, et qui s'endorment[27].
Avec Pierre, il est aussi envoyé seul en ville pour préparer la Pâque et la dernière Cène[28]. Ce binôme Pierre et Jean traverse tout le Nouveau Testament : ils courent ensemble au tombeau, ils pêchent ensemble au lac, ils comparaissent ensemble devant le sanhédrin, ils visitent ensemble la Samarie. Deux tempéraments opposés, une même mission : l'ardeur de Pierre et la profondeur de Jean portent ensemble l'Église naissante. Sur la figure du premier, voir Saint Pierre apôtre.
Appuyé sur la poitrine de Jésus
À la Cène, la place de Jean est à côté du Christ, et il se penche sur sa poitrine pour lui demander à voix basse qui va le livrer[29][30]. Les Pères ont médité sans fin ce geste : appuyé sur le cœur du Verbe incarné, Jean y a puisé la théologie qui jaillira dans son Prologue. C'est de cette poitrine, dira la tradition, qu'ont coulé les eaux vives de son évangile.
Après l'arrestation, quand tous fuient, Jean suit avec Pierre jusque dans la cour du grand prêtre : selon l'interprétation commune, il est cet autre disciple connu du grand prêtre qui fait entrer Pierre[31]. Le fils du tonnerre n'est pas un contemplatif loin du danger : il est là, dans la nuit du procès, quand les autres se sont dispersés.
Seul au pied de la croix : Femme, voici ton fils
Au Calvaire, Jean seul reste près de son Maître, avec la Mère de Jésus et les saintes femmes, et il reçoit comme dernier legs du Christ la Mère désolée[32]. Le texte est d'une sobriété bouleversante :
« Or, près de la croix de Jésus se tenaient sa mère et la sœur de sa mère, Marie, femme de Cléophas, et Marie Madeleine. Jésus, voyant sa mère, et près d'elle le disciple qu'il aimait, dit à sa mère : Femme, voici ton fils. »[33]
- Évangile selon saint Jean, ch. 19, trad. AELF[34]
Puis au disciple : voici ta mère, et dès cette heure-là le disciple la prit chez lui[35]. En confiant Marie à Jean, Jésus confie Jean à Marie : le disciple bien-aimé devient le fils de la Mère, et avec lui toute l'Église. C'est le fondement scripturaire de la maternité universelle de Marie, développée dans La Vierge Marie dans le Nouveau Testament.
Où Jean prit-il Marie chez lui ? Une tradition ancienne la fait venir avec lui à Éphèse : la maison dite de Meryemana, sur le mont Bülbül près de la ville, retrouvée en 1891 d'après les visions de la mystique Catherine Emmerich, est gardée comme lieu de pèlerinage, avec les visites de Paul VI en 1967, de Jean-Paul II en 1979 et de Benoît XVI en 2006[36]. L'Église ne définit pas le lieu de la dormition de la Mère, et Jérusalem garde sa propre tradition du tombeau : mais qu'elle ait vécu sous le toit du disciple, à Éphèse ou ailleurs, appartient à la parole même du Christ en croix.
Le premier à croire devant le tombeau vide
Au matin de Pâques, c'est Marie-Madeleine qui prévient Pierre et Jean ; les deux courent au tombeau, Jean arrive le premier mais laisse entrer Pierre, puis il entre à son tour : il vit, et il crut[37][38]. Premier arrivé, premier croyant : la tradition y voit le regard pur du disciple vierge, qui comprend avant de toucher.
Au lac de Tibériade, après une nuit de pêche bredouille, c'est encore Jean qui reconnaît le premier le Ressuscité sur le rivage et le dit à Pierre : c'est le Seigneur[39]. Puis vient le dialogue qui scelle son destin : Pierre, qui vient d'être rétabli pasteur, demande ce que deviendra Jean, et Jésus répond : si je veux qu'il demeure jusqu'à ce que je vienne, que t'importe, toi, suis-moi[40]. De cette parole naquit dans la première communauté le bruit que ce disciple ne mourrait pas ; l'évangéliste précise lui-même que Jésus n'avait pas dit qu'il ne mourrait pas, mais : si je veux qu'il demeure[41]. La longévité exceptionnelle de Jean, mort vers 100 après avoir vu passer trois générations, donnait à ce bruit une apparence de raison.
L'évangile se referme sur la signature du témoin :
« C'est ce disciple qui témoigne de ces choses et qui les a écrites, et nous savons que son témoignage est vrai. »[42]
- Évangile selon saint Jean, ch. 21, trad. AELF[43]
Un témoin oculaire qui écrit, une communauté qui garantit : tout le dossier johannique tient dans ces deux phrases.
Jean dans l'Église des commencements
Avec Pierre, au Temple, en prison, en Samarie
Après l'Ascension et la Pentecôte, Jean prend avec Pierre une part éminente à la fondation de l'Église[44]. On le voit aux côtés de Pierre à la guérison du boiteux à la Belle Porte du Temple, puis jeté avec lui en prison pour avoir annoncé la résurrection[45][46]. Devant le sanhédrin qui leur interdit de parler, les deux répondent d'une seule voix qu'on ne peut se taire sur ce qu'on a vu et entendu[47].
Quand la Samarie reçoit la parole, c'est encore le tandem qui descend de Jérusalem pour imposer les mains aux nouveaux convertis et prier pour qu'ils reçoivent l'Esprit[48]. Jean, qui voulait jadis faire tomber le feu sur un village samaritain, impose aujourd'hui les mains pour que le feu de l'Esprit descende : la conversion du fils du tonnerre se lit dans ses gestes d'apôtre.
Colonne de l'Église au concile de Jérusalem
Vers 51, Jean est de retour à Jérusalem pour l'assemblée qui tranche la question des païens convertis. Saint Paul, défendant son évangile libéré de la Loi face à ses adversaires de Galatie, nomme explicitement Jean avec Pierre et Jacques comme colonne de l'Église, et atteste que ces trois mains les plus éminentes de la vieille Église mère ont reconnu sa prédication[49][50]. C'est la dernière apparition certaine de Jean en Palestine : quand Paul remonte à Jérusalem après ses deuxième et troisième voyages, il semble ne plus l'y rencontrer, et certains situent son départ pour l'Asie entre 52 et 55[51].
On ne sait rien de positif sur la durée exacte de son activité palestinienne, mais il semble, comme les autres apôtres, être resté une douzaine d'années dans ce premier champ, jusqu'à ce que la persécution d'Hérode Agrippa I disperse les apôtres dans les provinces de l'Empire[52]. Une première venue en Asie Mineure dès cette époque n'est pas improbable : une communauté chrétienne existait déjà à Éphèse avant les premiers travaux de Paul, et l'Esprit avait interdit à l'Apôtre d'annoncer l'Évangile en Asie, en Mysie et en Bithynie lors de son deuxième voyage[53][54]. Mais un tel séjour, s'il eut lieu, ne fut ni long ni ininterrompu.
Cinq livres reçus comme Écriture
Un auteur, trois genres, une même voix
Le Nouveau Testament ne dit rien de plus sur la personne de Jean après le concile : c'est par ses écrits qu'on le connaît désormais. Or ces écrits présupposent tous un auteur qui se compte au nombre des témoins oculaires de la vie du Christ, qui a longtemps vécu en Asie Mineure, qui en connaît intimement les communautés, et qui y exerce une autorité reconnue de toutes les Églises de la région[55]. La première épître l'affirme dès ses premières lignes :
« Ce qui était depuis le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l'annonçons. »[56]
- Première épître de saint Jean, ch. 1, trad. AELF[57]
Entendu, vu, contemplé, touché : quatre verbes des sens pour dire que la foi johannique n'est pas une idée mais une rencontre. Et l'Apocalypse précise le lieu de l'exil : l'île de Patmos, à cause de la parole de Dieu et du témoignage de Jésus[58].
L'attribution reçue : Jean, le disciple, l'ancien
La tradition n'a jamais hésité : l'évangile, les trois épîtres et l'Apocalypse sont du même Jean, le fils de Zébédée, l'apôtre. Les trois épîtres se donnent pour l'œuvre de l'ancien (en grec ho presbyteros), titre d'autorité qui convient à l'apôtre vieilli devenu le père des Églises d'Asie[59]. L'Apocalypse se nomme simplement Jean, connu de toutes les communautés auxquelles elle s'adresse, sans avoir besoin de se présenter davantage[60].
Seule ombre au tableau, et elle est ancienne : Papias, évêque d'Hiérapolis, parle dans un passage d'un presbytre Jean aux côtés d'Aristion, après avoir nommé les apôtres. Eusèbe de Césarée fut le premier à en tirer la distinction entre deux Jean en Asie, et Jérôme la répandit en Occident sur son autorité[61]. Mais cette distinction n'a aucun fondement historique : Eusèbe se contredit lui-même, puisque dans sa Chronique il appelle expressément l'apôtre Jean le maître de Papias, comme Jérôme lui-même dans sa lettre à Théodora ; surtout, Irénée désigne positivement l'apôtre et évangéliste Jean comme le maître de Papias, et aucun écrivain avant Eusèbe n'avait eu l'idée d'un second Jean en Asie[62]. Chez Papias, le mot presbytres désigne les apôtres eux-mêmes, et si Jean y figure deux fois, c'est qu'il fut le maître éminent de Papias : connu indirectement par d'autres pour certains récits, et directement, encore vivant, pour l'enseignement[63]. Influencé par ses propres options doctrinales contre l'origine apostolique de l'Apocalypse, Eusèbe a construit sur un mot une hypothèse que les témoins plus proches démentent.
La datation reçue : Éphèse et Patmos, fin du premier siècle
La chronologie traditionnelle tient en trois repères : l'Apocalypse écrite à Patmos vers 95, sous l'empereur Domitien qui règne de 81 à 96 ; l'évangile et les épîtres composés à Éphèse après le retour d'exil, vers 90 à 100, Jean étant le dernier des évangélistes à écrire[64]. Irénée l'affirme : Jean a publié son évangile à Éphèse et y a vécu jusqu'au règne de Trajan[65]. Avec Eusèbe, on est obligé de placer le bannissement à Patmos sous Domitien[66].
L'Église a solennellement confirmé cette attribution. Le 29 mai 1907, la Commission Biblique Pontificale répond qu'il est historiquement certain que saint Jean a écrit le quatrième évangile, et que cet évangile est un document historique racontant les faits et les discours réels de la vie du Seigneur[67]. Les vues contraires, qui nient l'authenticité johannique et l'historicité du récit, seront condamnées quelques semaines plus tard dans le décret Lamentabili du 3 juillet 1907[68]. Certes, une note de 1955 du secrétariat de la Commission reconnaîtra ensuite aux exégètes une large liberté face aux décrets du début du siècle, sauf là où ils touchent à la foi et aux mœurs : mais cette liberté est une permission, jamais une réfutation, et un catholique reste parfaitement libre de tenir la position traditionnelle[69].
L'Évangile selon saint Jean : le dernier, à Éphèse
Pourquoi un quatrième évangile
Clément d'Alexandrie, cité par Eusèbe, rapporte le mot qui explique tout : Jean, voyant que les faits extérieurs avaient été mis en lumière dans les évangiles, pressé par ses amis et inspiré par l'Esprit, composa un évangile spirituel[70]. Dernier venu après les trois synoptiques, il ne répète pas : il contemple. Là où les trois premiers racontent surtout la Galilée, Jean déploie la Judée et Jérusalem ; là où ils rapportent paraboles et miracles en foule, il retient sept signes et sept paroles en Je suis, et creuse chacun jusqu'au mystère.
« Jean, le dernier de tous, voyant que les faits extérieurs avaient été mis en lumière dans l'Évangile, pressé par ses amis et inspiré par l'Esprit, composa un évangile spirituel. »[71]
- Clément d'Alexandrie, Hypotyposes, cité par Eusèbe, Histoire ecclésiastique, VI, 14[72]
Le fragment de Muratori, plus ancien catalogue latin du canon vers 170 à 200, raconte la genèse : le quatrième évangile fut composé à la demande des frères et des évêques, Jean jeûnant avec eux avant de dicter la révélation reçue[73]. L'évangile naît donc d'une Église qui demande et d'un apôtre qui contemple : double garantie, communautaire et apostolique.
Le plan : Prologue, Signes, Gloire, épilogue
Le livre compte vingt et un chapitres en deux grands mouvements, ouverts par le Prologue et refermés par l'épilogue galiléen : le détail de cette architecture, signe par signe, se lit dans L'Évangile selon saint Jean. On n'en retient ici que l'ossature, pour mesurer ce que l'Église reçoit de Jean.
| Partie | Chapitres | Contenu |
|---|---|---|
| Prologue | 1, 1-18 | Le Verbe était Dieu, et le Verbe s'est fait chair |
| Livre des Signes | 2 à 12 | Sept miracles qui révèlent la gloire, de Cana à Lazare |
| Livre de la Gloire | 13 à 20 | La Cène, la Passion, la Résurrection : quand l'Heure est venue |
| Épilogue | 21 | La pêche au lac, Pierre rétabli, le témoignage scellé |
Le Prologue, qui ouvre le livre, est le texte le plus haut de tout le Nouveau Testament sur la divinité du Christ :
« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était auprès de Dieu, et le Verbe était Dieu. Et le Verbe s'est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu'il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. »[74]
- Évangile selon saint Jean, Prologue, trad. AELF[75]
Trois Pâques traversent le récit, la première au début du ministère (Jn 2, 13), la deuxième au temps du pain de vie (Jn 6, 4), la dernière à l'Heure de la Passion (Jn 11, 55)[76], ce qui donne au ministère public une durée d'environ trois ans, contre l'année unique que sembleraient suggérer les synoptiques lus seuls[77]. Et le chapitre 21, parfois présenté comme un ajout tardif, est un épilogue authentique : même langue, même main, même théologie, scellé par la signature du témoin[78].
Les trois épîtres : l'ancien, la vérité et la charité
La première épître : demeurer dans la lumière
La première épître, la plus longue, est un sermon sans adresse ni salutation, écrit par un père à ses petits enfants pour qu'ils ne pèchent pas et qu'ils sachent qu'ils ont la vie éternelle[79]. Son plan tient en trois cercles concentriques : Dieu est lumière, Dieu est juste, Dieu est amour. Marcher dans la lumière, pratiquer la justice, aimer les frères : trois tests qui distinguent les enfants de Dieu des enfants du diable[80].
C'est là qu'on lit les deux définitions les plus célèbres de Dieu dans tout le Nouveau Testament après le Prologue : Dieu est lumière, et Dieu est amour[81][82]. Et c'est là que l'ancien met en garde contre les antéchrists déjà à l'œuvre : ceux qui nient que Jésus est le Christ venu dans la chair, sortis du milieu des fidèles mais qui n'étaient pas des nôtres[83]. Face aux premières gnose qui vident l'Incarnation, Jean oppose le critère du toucher : ce que les mains ont touché du Verbe de vie, voilà la foi[84].
Les deux billets : l'élue, Gaïus et Diotrèphe
Les deuxième et troisième épîtres sont deux courts billets de l'ancien, d'une page chacun, qui montrent le gouvernement concret du patriarche d'Asie. Le deuxième, adressé à la Dame élue et à ses enfants, c'est-à-dire à une Église locale, répète le double commandement : marcher dans la vérité et s'aimer les uns les autres, sans recevoir chez soi ceux qui n'apportent pas la doctrine du Christ[85].
Le troisième, adressé à Gaïus le bien-aimé, loue l'hospitalité envers les missionnaires et dénonce Diotrèphe, qui aime à être le premier, refuse de recevoir l'ancien et chasse de l'Église ceux qui accueillent les frères[86]. On y croise aussi Démétrius, à qui tous rendent un bon témoignage[87]. Ces noms propres, ces conflits de préséance, cette discipline de l'accueil : rien ne ressemble moins à une fiction tardive qu'à la correspondance réelle d'un évêque vieilli veillant sur ses Églises.
L'Apocalypse : Patmos, sous Domitien
Le voyant de Patmos
Relégué dans l'île de Patmos à cause de la parole de Dieu et du témoignage de Jésus, Jean y reçoit, un jour de dimanche, la Révélation qu'il adresse aux sept Églises d'Asie : Éphèse, Smyrne, Pergame, Thyatire, Sardes, Philadelphie, Laodicée[88][89]. Le livre se présente comme une prophétie, se lit comme une liturgie et s'achève comme une prière : Viens, Seigneur Jésus[90].
Son plan, ses sceaux, ses trompettes, ses coupes, la Femme et le Dragon, l'Agneau et la Jérusalem nouvelle : tout le déploiement de cette prophétie est exposé dans L'Apocalypse de saint Jean. On n'en retient ici que la racine johannique : le même Verbe, le même Agneau, le même Esprit, la même lutte entre la lumière et les ténèbres que dans l'évangile et les épîtres, mais vus du côté du ciel.
La datation : la fin du règne de Domitien
Irénée, qui tient l'information de la génération précédente, écrit que la vision apocalyptique fut vue vers la fin du règne de Domitien, qui s'achève en 96[91]. Eusèbe place en conséquence le bannissement à Patmos sous cet empereur[92]. Après la mort de Domitien, l'apôtre revint à Éphèse sous le règne de Trajan[93]. Cette chronologie fait de l'Apocalypse le premier écrit de l'exil, et de l'évangile le testament du retour : l'ordre des livres dans le canon suit d'ailleurs cette logique, l'Apocalypse fermant le Nouveau Testament comme le sceau de toute la Révélation.
Les témoins anciens de Jean
Une chaîne courte : Jean, Polycarpe, Irénée
La force du dossier johannique, c'est la brièveté de sa chaîne de transmission. Entre l'apôtre mort vers 100 et Irénée qui écrit vers 180, il n'y a qu'un seul maillon : Polycarpe, évêque de Smyrne, qui avait connu Jean et les autres qui avaient vu le Seigneur[94]. Irénée raconte qu'enfant, il écoutait Polycarpe raconter ses relations avec Jean, et qu'il pourrait encore dire le lieu où le vieillard s'asseyait pour parler[95]. De Jean à nous en deux sauts : aucune autre figure apostolique n'est aussi proche de ses témoins.
Le tableau suivant rassemble les témoins qui garantissent l'origine johannique des cinq livres, du vivant même de l'apôtre jusqu'à la fixation du canon.
| Témoin | Date | Ce qu'il atteste |
|---|---|---|
| Justin, Dialogue 81 | vers 150 à 160 | Jean, l'un des apôtres du Christ, a vécu avec nous à Éphèse |
| Tatien, Diatessaron | vers 170 | Les quatre évangiles fondus en un seul récit, ouvert sur le Prologue de Jean |
| Théophile d'Antioche, À Autolycus II, 22 | vers 180 | Cite le Prologue en nommant son auteur : l'un des inspirés, Jean |
| Irénée, Contre les hérésies III, 1, 1 | vers 180 | Jean a publié son évangile à Éphèse |
| Polycrate d'Éphèse, lettre au pape Victor | vers 190 | Jean, qui reposa sur la poitrine du Seigneur, s'est endormi à Éphèse |
| Irénée, Contre les hérésies II, 22, 5 et V, 30, 3 | vers 180 | Jean a vécu jusqu'à Trajan ; vision vue sous Domitien |
| Fragment de Muratori | vers 170 à 200 | Le 4e évangile, composé à la demande des frères |
| Clément d'Alexandrie, Hypotyposes | vers 200 | Jean, le dernier, composa un évangile spirituel |
| Tertullien, De la prescription 36 | vers 200 | L'huile bouillante de la Porte Latine, indemne |
| Origène et Eusèbe | IIIe et IVe s. | Réception des écrits johanniques sans débat |
| Jérôme, Des hommes illustres 9 | vers 393 | Jean le dernier, contre les hérétiques |
Justin et Irénée : Éphèse et Trajan
Saint Justin, martyr vers 165, écrit dans son Dialogue avec Tryphon que Jean, l'un des apôtres du Christ, a vécu avec nous, c'est-à-dire à Éphèse[96]. C'est le plus ancien témoin extérieur : à peine cinquante ans après la mort de l'apôtre, un philosophe converti atteste sa résidence asianique comme un fait connu de tous.
Saint Irénée parle de l'apôtre Jean en de très nombreux endroits, déclare expressément qu'il a écrit son évangile à Éphèse, et qu'il y a vécu jusqu'au règne de Trajan[97]. Par Polycarpe, il touche la génération apostolique : il n'est pas un chrétien de seconde main reconstituant un message lointain, il a touché la chaîne vivante de la Tradition. Sur le maître de son maître, voir Saint Polycarpe de Smyrne.
Tatien, Théophile, Polycrate : trois voix d'Asie et de Syrie
Entre Justin et Irénée, le dossier ne connaît aucun trou. Tatien, le disciple de Justin devenu schismatique, fond vers 170 les quatre évangiles en un seul récit continu, le Diatessaron : il l'ouvre sur le Prologue de Jean, preuve que le quatrième évangile circule déjà comme Écriture jusque chez ceux qui rompent avec l'Église[98]. Théophile d'Antioche, vers 180, est le premier à citer le Prologue en nommant son auteur : parmi les inspirés, dit-il, l'un, Jean, affirme qu'au commencement était le Verbe[99]. Et Polycrate d'Éphèse, écrivant vers 190 au pape Victor sur la date de Pâques, se réclame des grands luminaires d'Asie endormis dans sa province :
« Jean, qui reposa sur la poitrine du Seigneur, s'est endormi à Éphèse. »[100]
- Polycrate d'Éphèse, lettre au pape Victor, citée par Eusèbe, Histoire ecclésiastique, III, 31[101]
Un évêque d'Éphèse, un siècle après la mort de l'apôtre, montre son tombeau comme on montre un titre de propriété : la résidence asianique de Jean n'est pas une hypothèse d'école, c'est la mémoire d'une ville.
La vie de Jean en quelques dates
- vers 27-28L'appel au bord du lac
D'abord disciple du Baptiste, puis appelé définitivement avec son frère : ils laissent leur père dans la barque[102].
- vers 30La croix et la Mère confiée
Seul des Douze au Calvaire, il reçoit Marie comme mère et la prend chez lui[103].
- vers 51Colonne à Jérusalem
Nommé colonne de l'Église avec Pierre et Jacques, il reconnaît la mission de Paul envers les païens[104].
- vers 95Patmos sous Domitien
Exilé dans l'île à cause de la parole de Dieu, il y reçoit l'Apocalypse adressée aux sept Églises[105].
- vers 96-100Éphèse, l'évangile et les épîtres
Revenu après la mort de Domitien, il compose l'évangile spirituel et gouverne les Églises d'Asie jusqu'au règne de Trajan[106].
Éphèse et la fin du premier siècle
L'huile bouillante de la Porte Latine
Avant l'exil, selon le témoignage de Tertullien, Jean avait été plongé à Rome dans une chaudière d'huile bouillante devant la Porte Latine, sans en souffrir aucun mal[107]. L'Église a gardé la mémoire de ce prodige dans une fête propre, le 6 mai, qui commémore la dédicace de l'église élevée près de la Porte Latine et figure déjà au sacramentaire du pape Adrien I, entre 772 et 795[108]. Le fils du tonnerre a donc bu la coupe promise : non par le martyre sanglant comme son frère Jacques, décapité dès 44[109], mais par le martyre blanc de l'exil et des supplices subis sans mourir.
Le patriarche d'Asie : Cérinthe, le brigand, les petits enfants
De retour à Éphèse, Jean gouverne les Églises d'Asie comme un père. La tradition rapporte de ses dernières années des traits d'une beauté saisissante : il refusa de rester sous le même toit que Cérinthe l'hérétique[110]. Clément d'Alexandrie raconte son angoisse pour un jeune homme devenu chef de brigands, qu'il ramena par ses larmes et ses prières[111]. Et Jérôme rapporte les paroles d'exhortation qu'il répétait sans cesse à la fin de sa vie :
« Petits enfants, aimez-vous les uns les autres. »[112]
- Saint Jérôme, Commentaire sur l'épître aux Galates, VI, 10[113]
Comme on lui demandait pourquoi il répétait toujours la même phrase, il répondit que c'était le précepte du Seigneur, et que cela suffisait quand on l'accomplissait[114]. Toute la théologie de Jean tient dans cette réponse : l'amour n'est pas le résumé de sa doctrine, il en est le tout.
La mort vers 100 et le tombeau d'Éphèse
Jean mourut à Éphèse vers l'an 100, à un grand âge, sous le règne de Trajan commencé en 98[115]. Les Églises d'Orient notent sa dormition au 26 septembre, quand Rome le fête le 27 décembre, dans l'octave de Noël[116]. Son tombeau, vénéré dès les premiers siècles sur la colline d'Ayasuluk, fut couronné au VIe siècle par la grande basilique Saint-Jean bâtie par l'empereur Justinien, sur le modèle de l'église des Saints-Apôtres de Constantinople[117]. Les ruines se visitent encore à Selçuk, à trois kilomètres d'Éphèse : la pierre garde la mémoire du seul apôtre mort dans son lit, après avoir survécu à tous les autres.
La théologie de Jean : gloire, demeure et charité
Au commencement était le Verbe
Toute la théologie johannique jaillit du Prologue : le Verbe éternel, Dieu lui-même, s'est fait chair et a habité parmi nous[118]. De là découlent les affirmations les plus directes de la divinité du Christ dans tout le Nouveau Testament : Moi et le Père nous sommes un[119], avant qu'Abraham fût, Je Suis[120], mon Seigneur et mon Dieu[121]. Nul évangéliste ne montre aussi clairement la gloire du Fils unique, et nul ne montre aussi charnellement son humanité : le Verbe a soif, pleure devant le tombeau de Lazare, verse le sang et l'eau de son côté ouvert[122].
Le vocabulaire de la foi, chez Jean, tient en trois verbes : croire, demeurer, connaître. Croire, c'est adhérer au Fils pour avoir la vie ; demeurer, c'est rester greffé au cep comme le sarment ; connaître, c'est entrer dans l'intimité du Père et du Fils[123]. L'Heure, la gloire et l'élévation disent le même mystère : c'est sur la croix, élevé de terre, que le Fils attire tout à lui et révèle pleinement qui il est[124].
Le Paraclet annoncé et l'eau du côté
Dans le discours d'adieu, Jésus promet un autre Défenseur, l'Esprit de vérité, qui demeurera avec les disciples et les conduira à la vérité tout entière[125]. C'est le fondement scripturaire de la doctrine du Saint-Esprit comme personne divine, distincte du Fils et envoyée par lui : aucun texte ne fonde aussi nettement la pneumatologie catholique.
Du côté ouvert du Crucifié coulent le sang et l'eau, que la tradition lit comme les sacrements jaillissant du Christ endormi sur la croix, comme Ève tirée du côté d'Adam endormi[126]. Le baptême et l'eucharistie irriguent tout l'évangile : l'eau de Cana devenue vin, l'eau vive promise à la Samaritaine, le pain de vie multiplié puis promis à Capharnaüm, l'eau et l'Esprit de l'entretien avec Nicodème[127]. Lire Jean, c'est apprendre à voir les sacrements partout où l'eau coule et où le pain se rompt.
Dieu est amour : l'accomplissement des épîtres
Les épîtres portent la théologie à son fruit : Dieu est amour, et qui demeure dans l'amour demeure en Dieu[128]. L'amour n'y est jamais un sentiment : c'est l'observance des commandements, l'accueil des frères, le refus du monde et de ses convoitises, la confession du Fils venu dans la chair[129]. Le critère est redoutable de simplicité : celui qui n'aime pas son frère qu'il voit ne peut aimer Dieu qu'il ne voit pas[130].
Et Marie, confiée à Jean au pied de la croix, traverse tout le corpus comme la Femme : à Cana, où elle obtient le premier signe par sa prière, et au Calvaire, où elle devient Mère[131]. L'Apocalypse la contemple enfin dans le ciel, la Femme revêtue du soleil, couronnée de douze étoiles, enfantant le fils qui paîtra les nations[132]. Du premier signe au dernier ciel, Jean est le théologien de la Mère, comme il est le théologien du Verbe.
L'usage liturgique de l'héritage johannique
Le 27 décembre, au cœur de l'octave de Noël
Saint Jean est fêté le 27 décembre, au troisième jour de l'octave de Noël, entre Étienne le premier martyr et les Saints Innocents[133]. La place n'est pas un hasard : après le sang du martyre et avant le sang des innocents, l'Église célèbre le disciple qui a vu la gloire du Verbe fait chair et qui l'a touché de ses mains. À Rome, la fête fut très tôt réservée à Jean seul, alors qu'il partageait d'abord la date avec Jacques[134].
Le 6 mai, la fête de saint Jean devant la Porte Latine garde la mémoire du supplice romain et de la dédicace de l'église élevée sur son lieu[135]. En Orient, la dormition se célèbre le 26 septembre[136]. Trois dates pour un seul apôtre : l'évangéliste de Noël, le confesseur de Rome, le dormeur d'Éphèse.
Le Prologue, dernier évangile de la messe
Pendant des siècles, chaque messe s'est achevée sur les paroles de Jean : après la bénédiction et le renvoi, le prêtre gagnait l'angle de l'épître et lisait le dernier évangile, les quatorze premiers versets du Prologue[137]. Les fidèles s'agenouillaient à ces mots : et le Verbe s'est fait chair. Ainsi le texte le plus contemplatif du Nouveau Testament est devenu la prière la plus quotidienne de l'Église : des millions de messes se sont refermées sur la gloire du Fils unique.
Le temps pascal vit de Jean : le soir de Pâques et le deuxième dimanche, l'incrédulité puis la confession de Thomas ; le troisième dimanche, la pêche et la primauté rendue à Pierre ; le Jeudi saint, le lavement des pieds ; le Vendredi saint, toute la Passion selon Jean[138]. Et l'aigle, qui plane au frontispice de son livre, est devenu son attribut dans tout l'art chrétien, avec le calice qui dit la Cène, la coupe bue jusqu'à la lie et le poison surmonté[139].
Objections courantes et réponses
Le grec est trop beau pour un pêcheur galiléen ?
L'objection porte sur le style : comment un pêcheur du lac aurait-il écrit le grec artisanal mais profond du quatrième évangile ? La réponse tient en trois points. D'abord, Jean a vécu plus de quarante ans en milieu grec, à Éphèse, capitale de l'Asie : un homme intelligent, même parti de l'araméen, manie après un demi-siècle une langue seconde avec aisance. Ensuite, le grec de Jean est justement simple : vocabulaire restreint, phrases courtes, tournures sémitiques transparentes, bien loin de la rhétorique de Luc ou de l'Hébreux. Enfin, les anciens admettaient l'aide d'un secrétaire : comme Pierre dictait par Silvain, Jean a pu dicter, relire et corriger avec ses disciples d'Éphèse, sans que l'œuvre cesse d'être la sienne.
Pourquoi l'auteur se cache-t-il derrière l'anonymat ?
Le quatrième évangile ne nomme jamais Jean, pas plus que les épîtres ne signent du nom d'apôtre. Loin d'être suspect, cet effacement est la marque du témoin véritable : celui qui écrit ce qu'il a vu n'a pas besoin de décliner son identité à chaque page, et l'Église d'Éphèse savait parfaitement qui parlait. L'Apocalypse, adressée à des communautés troublées qui doivent vérifier l'autorité de l'envoyeur, se nomme au contraire : moi, Jean, votre frère[140]. L'anonymat et la signature se répartissent exactement comme la prudence et l'autorité l'exigent.
Le chapitre 21 et la femme adultère sont des ajouts, donc le livre est composite ?
Le chapitre 21 appartient à l'évangile dès les plus anciens manuscrits : même vocabulaire, même théologie, même signature du témoin, et les Pères l'ont toujours lu comme authentique[141]. Quant au passage de la femme adultère, absent de certains témoins anciens et déplacé dans d'autres, l'Église l'a toujours tenu pour Écriture inspirée et le proclame dans sa liturgie : l'histoire de sa transmission manuscrite, complexe, ne change rien à son autorité canonique reçue[142]. Un livre peut avoir une histoire textuelle mouvementée et rester intégralement l'œuvre de son auteur : les accidents de copie ne sont pas des preuves de fraude.
L'Apocalypse écrit si différemment qu'elle ne peut être du même auteur ?
Le grec de l'Apocalypse est rugueux, semé de solécismes, quand celui de l'évangile est limpide. Mais les genres diffèrent absolument : une prophétie dictée dans l'urgence de l'exil, saturée d'hébreu et d'images daniéliques, n'use pas de la même langue qu'une méditation composée dans la paix d'Éphèse. Surtout, la théologie est la même : l'Agneau, le Verbe, l'eau vive, la victoire sur le serpent, la demeure de Dieu avec les hommes. Denys d'Alexandrie, au milieu du IIIe siècle, releva déjà la différence de style sans nier la sainteté du livre, qu'il tenait pour inspiré tout en doutant qu'il fût de l'apôtre[143] : la question est donc posée depuis l'Antiquité, et la tradition, pesant l'unité doctrinale plus que l'uniformité stylistique, a toujours gardé les deux sous le nom de Jean.
Et si le disciple bien-aimé était Lazare, ou un autre ?
On l'a parfois proposé : Jésus aimait Lazare, dit l'évangile, et Lazare est le seul autre homme dont l'amour du Seigneur soit ainsi souligné[144]. Mais le disciple bien-aimé est assis parmi les Douze à la Cène, suit Jésus jusque dans la cour du grand prêtre, reçoit Marie au Calvaire et se désigne lui-même comme l'auteur témoin de tout le livre[145] : aucun de ces traits ne convient à Lazare de Béthanie, que l'évangile ne place jamais dans le cercle apostolique. Surtout, les témoins des deux premiers siècles ne connaissent qu'un seul candidat : ni Papias, ni Justin, ni Irénée, ni Polycrate n'ont jamais entendu le nom d'un autre. Une hypothèse sans témoin ancien contre cinq villes unanimes : le dossier ne permet pas d'hésiter.
Ce que propose l'exégèse moderne, et ses limites
L'hypothèse la plus répandue aujourd'hui
Une partie de l'exégèse contemporaine propose de dissocier les cinq livres : l'évangile serait l'œuvre d'une communauté johannique d'Éphèse rédigée vers 90 à 110, voire 110 à 170 pour les plus tardifs ; les épîtres viendraient d'un ancien distinct de l'apôtre, le presbytre Jean de Papias relu par Eusèbe ; l'Apocalypse d'un prophète homonyme exilé sous Domitien ou même sous Néron. Le quatrième évangile, dans cette lecture, ne serait plus le témoignage d'un témoin mais la méditation théologique d'une école, historiquement fragile, à lire comme une relecture plutôt que comme un reportage.
Cette reconstruction s'appuie sur des observations réelles : la différence de grec entre l'Apocalypse et l'évangile, le silence apparent de certains Pères sur des détails, la théologie très élaborée du Prologue, supposée impossible à une date haute. Elle est exposée ici loyalement, car elle occupe une large place dans les universités : un lecteur d'Ignispedia doit savoir ce qu'on enseigne, et pourquoi.
Les fragilités de la reconstruction
Elle repose d'abord sur un présupposé philosophique plutôt que sur une découverte : une théologie aussi haute ne peut être primitive, une prophétie précise est impossible, donc le texte est tardif et ses affirmations sont des projections. Ce n'est pas une conclusion de la recherche, c'en est la prémisse : on date les textes par une théorie de l'évolution doctrinale, puis on prouve la théorie par les dates ainsi obtenues. La datation circulaire est ici structurelle, non accidentelle[146].
Elle confond ensuite la possibilité littéraire avec la preuve historique : qu'une école ait pu retoucher un texte ne prouve pas qu'elle l'ait fait, et qu'un style diffère selon les genres ne prouve pas deux auteurs. L'argument du silence, enfin, y joue un rôle excessif : parce que tel Père ne cite pas tel verset, on conclut que le verset n'existait pas, comme si les Pères citaient tout ce qu'ils recevaient.
Pourquoi la position traditionnelle reste défendable
Les faits matériels plaident pour une date haute. Le papyrus P52, fragment du chapitre 18 copié en Égypte vers 125, impose que l'évangile ait circulé jusqu'en Égypte dès le premier quart du IIe siècle : une composition vers 170, encore défendue par certains, devient matériellement intenable[147]. Les papyrus P66 et P75, du IIe et du IIIe siècle, confirment une transmission précoce et soignée[148]. Même le savant John Robinson, peu suspect de conservatisme, plaça dans les années 1970 l'ensemble du Nouveau Testament, Jean compris, avant 70[149].
Les arguments internes convergent. L'évangile connaît Jérusalem avant 70 avec une précision topographique d'habitant : la piscine de Bethesda décrite au présent, avec ses cinq portiques, suppose un auteur qui a vu les lieux debout[150]. Les trois Pâques structurent un ministère de trois ans incompatible avec une légende tardive qui aurait simplifié. Et la chaîne de transmission est la plus courte de toute l'Antiquité chrétienne : un seul maillon entre Jean et Irénée, contre des siècles d'ombre pour la plupart des œuvres antiques.
Reste le point décisif, qui n'est pas technique mais moral : la tradition johannique n'est pas une hypothèse parmi d'autres, c'est le témoignage concordant de ceux qui ont connu les témoins. Justin à Éphèse, Polycarpe à Smyrne, Irénée à Lyon, Clément à Alexandrie, le canon de Muratori à Rome : cinq villes, cinq voix, un seul Jean. Pour préférer à ce concert une reconstruction moderne, il faut supposer que tous se sont trompés ensemble sur l'identité de leur propre père dans la foi, et que des savants à deux mille ans de distance voient plus clair qu'eux. C'est possible en principe ; en l'espèce, les preuves manquent, et la tradition garde pour elle la présomption[151].
Pour aller plus loin
Le quatrième évangile, signe par signe et discours après discours : L'Évangile selon saint Jean. La Révélation de Patmos, sceaux, trompettes et Jérusalem nouvelle : L'Apocalypse de saint Jean. La Mère confiée au disciple : La Vierge Marie dans le Nouveau Testament. Le Baptiste dont Jean fut d'abord le disciple : Saint Jean-Baptiste dans le Nouveau Testament. Le binôme inséparable du disciple aimé : Saint Pierre apôtre. La première annonce aux païens avec Paul : Saint Paul apôtre. Le maître du maître de Lyon : Saint Polycarpe de Smyrne. Le foyer de tout le corpus : Le Nouveau Testament.
Notes et références
Léopold Fonck, St. John the Evangelist, The Catholic Encyclopedia, vol. 8, Robert Appleton Company, New York, 1910 (trad. fr. de l'auteur de l'article ; texte anglais sur newadvent.org/cathen/08492a.htm).
1 3 4 5 12 21 23 25 28 31 32 37 44 49 51 52 53 55 59 61 62 63 64 65 66 92 93 94 96 97 106 107 108 110 111 115 116 133 134 135 136 139Commission Biblique Pontificale, décret sur l'auteur et la vérité historique du quatrième évangile, 29 mai 1907 : historiquement certain que saint Jean l'a écrit ; l'évangile est un document historique des faits et discours réels du Seigneur. Vues contraires condamnées par le décret Lamentabili, 3 juillet 1907.
2 67 68 151Jn 13, 23, trad. AELF.
6 7 29Jn 19, 25-26, trad. AELF (texte relevé dans La Bible catholique intégrale, trad. AELF).
8 33 34Jn 20, 8, trad. AELF.
9 38Jn 21, 7, trad. AELF.
10 39Conciles d'Hippone (393) et de Carthage (397, 419) : fixation de la liste des vingt-sept livres, dont les cinq écrits johanniques.
11Mc 1, 16-20, trad. AELF.
13 14 24 102Mt 27, 55-56, trad. AELF.
15Mt 20, 20-23, trad. AELF.
16Mc 3, 17, trad. AELF.
17Lc 9, 54-56, trad. AELF.
18Mc 10, 41-45, trad. AELF.
19Saint Jérôme, Commentaire sur l'épître aux Galates, VI, 10 : petits enfants, aimez-vous les uns les autres (rapporté par la Catholic Encyclopedia, art. St. John the Evangelist).
20 112 113 114Jn 1, 35-42, trad. AELF.
22Mt 17, 1-8, trad. AELF.
26Mt 26, 37-46, trad. AELF.
27Jn 21, 20, trad. AELF.
30Jn 19, 27, trad. AELF.
35 103Maison de la Vierge Marie à Éphèse (Meryemana), mont Bülbül près de Selçuk : retrouvée en 1891 d'après les visions de Catherine Emmerich, lieu de pèlerinage visité par Paul VI le 26 juillet 1967, Jean-Paul II le 30 novembre 1979 et Benoît XVI le 29 novembre 2006 (bénédiction de Léon XIII en 1896, indulgences de Jean XXIII en 1961).
36Jn 21, 22, trad. AELF.
40Jn 21, 23, trad. AELF (paraphrasé dans le corps).
41Jn 21, 24, trad. AELF.
42 43 145Ac 3, 1-10, trad. AELF.
45Ac 4, 3, trad. AELF.
46Ac 4, 19-20, trad. AELF.
47Ac 8, 14-17, trad. AELF.
48Ga 2, 9, trad. AELF.
50 104Ac 16, 6-7, trad. AELF.
541 Jn 1, 1-2, trad. AELF (texte relevé dans La Bible catholique intégrale, trad. AELF).
56 57 84Ap 1, 9, trad. AELF.
58 88 105 140Ap 1, 1-4, trad. AELF.
60Position tenue dans cet article selon la boussole doctrinale Ignispedia et la charte de la ligne : la tradition d'abord comme cadre, l'exégèse moderne ensuite comme objet d'examen, avec ses présupposés nommés. Sur la note de 1955 : explication semi-officielle du secrétaire de la Commission, A. Miller, dans la Benediktinische Monatsschrift (compte rendu de la réédition de l'Enchiridion), rappelant le caractère disciplinaire des décrets du début du siècle (documenté par Joseph Fitzmyer, annexe à l'instruction de 1993 sur la vérité historique des évangiles).
69 146Clément d'Alexandrie, Hypotyposes, cité par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 14, 5-7 : Jean, le dernier, voyant que les faits extérieurs avaient été mis en lumière, pressé par ses amis et inspiré par l'Esprit, composa un évangile spirituel (trad. fr. de l'auteur ; texte anglais sur newadvent.org/fathers/250106.htm).
70 71 72Fragment de Muratori, lignes sur le quatrième évangile, canon latin vers 170-200 : composé à la demande des frères et des évêques.
73Jn 1, 1 et 1, 14, trad. AELF (texte relevé dans La Bible catholique intégrale, trad. AELF).
74 75 118Jn 2, 13 ; 6, 4 ; 11, 55, trad. AELF.
76Présentation détaillée renvoyée à L'Évangile selon saint Jean (article Ignispedia) ; trois Pâques, épilogue authentique, femme adultère reçue au canon.
77 78 141 1421 Jn 2, 1 et 5, 13, trad. AELF.
791 Jn 3, 7-10, trad. AELF.
801 Jn 1, 5, trad. AELF.
811 Jn 4, 8, trad. AELF.
821 Jn 2, 18-19, trad. AELF.
832 Jn 4-11, trad. AELF.
853 Jn 9-10, trad. AELF.
863 Jn 12, trad. AELF.
87Ap 1, 11, trad. AELF.
89Ap 22, 20, trad. AELF.
90Saint Irénée, Contre les hérésies, V, 30, 3 : la vision apocalyptique vue vers la fin du règne de Domitien.
91Saint Irénée, Lettre à Florinus, citée par Eusèbe, Histoire ecclésiastique, V, 20 : souvenirs d'enfance auprès de Polycarpe racontant Jean.
95Tatien le Syrien, Diatessaron, vers 170 : harmonie des quatre évangiles s'ouvrant sur Jn 1, 1 (attesté par Denys bar Salibi et le commentaire d'Éphrem ; trad. angl. sur newadvent.org/fathers/1001.htm).
98Théophile d'Antioche, À Autolycus, II, 22, vers 180 : cite Jn 1, 1-3 en nommant Jean parmi les inspirés (trad. angl. sur newadvent.org/fathers/02052.htm).
99Polycrate d'Éphèse, lettre au pape Victor, vers 190, citée par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 31, 3 et V, 24 : Jean, qui reposa sur la poitrine du Seigneur, s'est endormi à Éphèse (trad. fr. de l'auteur ; texte anglais sur newadvent.org/fathers/250103.htm et /250105.htm).
100 101Ac 12, 2, trad. AELF.
109Basilique Saint-Jean d'Éphèse, Selçuk (Turquie) : construite par Justinien au VIe siècle sur le tombeau présumé de l'apôtre, colline d'Ayasuluk.
117Jn 10, 30, trad. AELF.
119Jn 8, 58, trad. AELF.
120Jn 20, 28, trad. AELF.
121Jn 19, 34, trad. AELF.
122 126Jn 15, 1-10, trad. AELF.
123Jn 12, 32, trad. AELF.
124Jn 16, 13, trad. AELF.
125Jn 3, 3-7, trad. AELF.
1271 Jn 4, 16, trad. AELF.
1281 Jn 2, 3-6, trad. AELF.
1291 Jn 4, 20, trad. AELF.
130Jn 2, 3-5, trad. AELF.
131Ap 12, 1-5, trad. AELF.
132Le Prologue (Jn 1, 1-14) lu comme dernier évangile à la fin de chaque messe dans le rite tridentin, avec génuflexion à Et Verbum caro factum est.
137Lectures pascales selon Jean (Thomas, la pêche, le lavement des pieds le Jeudi saint, la Passion le Vendredi saint) : usage liturgique romain.
138Denys d'Alexandrie, jugement sur l'Apocalypse rapporté par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VII, 25 : livre saint et inspiré, mais d'un auteur autre que l'apôtre à ses yeux, à cause du style (texte anglais sur newadvent.org/fathers/250107.htm).
143Jn 11, 3.5.36 : Jésus aimait Marthe, sa sœur et Lazare ; les Juifs disaient : voyez comme il l'aimait, trad. AELF.
144Papyrus P52 (Rylands Gr. P. 457, Jn 18, 31-33.37-38) : copié en Égypte vers 110-140 (v. 125), conservé à la John Rylands Library de Manchester.
147Papyrus P66 et P75 (IIe-IIIe siècles) : témoins précoces et soignés du texte johannique en Égypte.
148John A. T. Robinson, Redating the New Testament, SCM Press, Londres, 1976 : l'ensemble du Nouveau Testament, Jean compris, avant 70.
149Jn 5, 2, trad. AELF.
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