Tertullien (Quintus Septimius Florens Tertullianus, né à Carthage vers 155-160, mort vers 220-240) est le premier grand théologien de langue latine et l'un des esprits les plus puissants de l'Église ancienne. Avocat converti, apologiste redoutable, il a littéralement forgé le vocabulaire dans lequel l'Occident chrétien allait penser Dieu : c'est à lui que le latin doit les mots Trinitas (Trinité), persona (personne), substantia (substance), sacramentum.[1][2] Sans Tertullien, la formule « trois Personnes, une seule substance » — qui structure encore aujourd'hui la profession de foi trinitaire — n'aurait pas eu ses mots latins.
Et pourtant, cet homme qui a défendu la foi avec un génie inégalé n'est ni saint, ni Docteur de l'Église. Vers la fin de sa vie, séduit par le rigorisme prophétique des montanistes, il s'est éloigné de l'Église catholique et a fini par écrire contre elle.[3][4] Sa trajectoire est l'une des plus instructives de toute l'histoire chrétienne : elle montre à la fois tout ce que l'intelligence peut apporter à la foi, et tout ce qui manque à l'intelligence quand elle se sépare de l'humilité et de la communion de l'Église.
Ignispedia le lit donc pour ce qu'il est : un maître à demi, dont l'Église a retenu les mots, les intuitions et le courage, tout en écartant la dérive rigoriste. On ne le canonise pas ; on ne le méprise pas non plus. On l'étudie comme on étudie une source à la fois précieuse et à filtrer.
Pourquoi Tertullien compte-t-il ?
Le premier grand théologien de langue latine
Avant Tertullien, la pensée chrétienne s'exprimait surtout en grec : les Évangiles, saint Paul, les apologistes du IIe siècle comme saint Justin, les grands d'Alexandrie comme Origène écrivaient dans la langue de l'Empire oriental. Tertullien est le premier à penser la foi en latin avec une ampleur systématique.[5][6] Saint Jérôme le nomme sans détour « le premier des écrivains latins » après Victor et Apollonius.[7]
Or créer une théologie latine, ce n'est pas traduire : c'est inventer une langue. Quand aucun mot latin n'existe pour dire « une nature commune en trois qui subsistent », il faut le fabriquer. Tertullien le fait avec la précision d'un juriste et la force d'un orateur. Son latin est dense, abrupt, martelé de formules ; on le lit encore pour la puissance de ses phrases autant que pour leur contenu.
Un génie au service de la foi… puis contre l'Église
L'histoire de Tertullien tient en une tension. D'un côté, un défenseur incomparable : il répond aux calomnies contre les chrétiens, il démonte les hérésies, il fixe des mots que l'Église emploiera pour toujours. De l'autre, un tempérament de feu qui, faute de docilité, finit par claquer la porte. Saint Jérôme résume la chute en une phrase :
« Presbytre de l'Église jusqu'au milieu de sa vie, poussé ensuite par l'envie et les outrages du clergé de l'Église de Rome, il tomba dans la doctrine de Montan et fait mention de la nouvelle prophétie dans beaucoup de ses livres. » — Saint Jérôme, Des hommes illustres, 53[8]
Cette double face fait de lui une figure irremplaçable pour comprendre l'Église ancienne : elle a produit un tel génie, elle l'a nourri, et elle a dû aussi le corriger, puis se passer de lui quand il a refusé la communion.
L'homme de Carthage
Repères biographiques : une vie mal datée, mais bien attestée
Les dates exactes de Tertullien nous échappent. Les historiens le font naître entre 150 et 160 et mourir entre 220 et 240 ; le titre de cet article retient la fourchette prudente v. 155 – v. 220/240 (mort entre 220 et 240).[9][10] La Catholic Encyclopedia place sa naissance « vers 160 » à Carthage et sa conversion « au plus tard en 197 ».[11] Saint Jérôme, notre témoin le plus précieux, ajoute qu'il vécut « jusqu'à une vieillesse décrépite ».[12]
- v. 155-160Naissance à Carthage
Quintus Septimius Florens Tertullianus naît à Carthage, capitale de l'Afrique romaine, fils d'un centurion au service du proconsul.
- FormationL'avocat
Il reçoit une solide culture rhétorique et juridique et exerce comme avocat ; son latin gardera toute sa vie la rigueur du plaideur.
- Avant 197La conversion
Devenu chrétien « au plus tard en 197 », il met aussitôt son talent au service de la foi persécutée.
- 197L'Apologeticum
Il publie coup sur coup Ad martyras, Ad nationes et l'Apologeticum, sommet de l'apologétique latine.
- v. 200Prêtre de Carthage
Selon saint Jérôme, il est presbytre de l'Église de Carthage jusqu'au milieu de sa vie.
- Après 206La dérive montaniste
Séduit par la « nouvelle prophétie » montaniste et son rigorisme, il s'éloigne peu à peu de l'Église.
- v. 211-213La rupture
Il rompt avec l'Église catholique et écrit désormais contre elle (De pudicitia, De monogamia, De jejunio).
- v. 220-240Mort dans une extrême vieillesse
Il meurt à Carthage très âgé ; ses disciples, les « tertullianistes », lui survivront un temps.
Avocat, converti, prêtre
Fils d'un centurion proconsulaire, Tertullien reçoit la formation d'un homme public romain : droit, rhétorique, littérature grecque et latine.[13][14] Cette culture explique tout son style : il argumente comme au tribunal, retourne les objections contre l'adversaire, manie l'ironie et la formule assassine. Devenu chrétien à l'âge adulte, il apporte à l'Église ce que l'Église, jusque-là, n'avait pas en latin : un professionnel de l'argumentation.
Saint Jérôme affirme qu'il fut prêtre (presbyter) de l'Église de Carthage.[15] Certains érudits modernes en doutent, mais le témoignage de Jérôme reste la donnée la plus ancienne et la plus solide.[16] Ce détail n'est pas anecdotique : la chute de Tertullien n'est pas celle d'un laïc marginal, mais d'un clerc de premier plan, ce qui rend sa rupture d'autant plus grave.
Le témoignage de saint Jérôme
Presque tout ce que nous savons de sa vie vient de deux pages : le chapitre 53 du De viris illustribus de saint Jérôme (vers 393). Jérôme le décrit comme un homme « d'un caractère vif et véhément », le range parmi les plus grands, énumère ses œuvres — y compris celles écrites « contre l'Église » — et attribue sa chute à « l'envie et aux outrages du clergé romain ».[17] Ce jugement, sévère mais admiratif, fixe pour toujours la manière catholique de lire Tertullien : on admire l'écrivain, on déplore le schismatique.
L'apologiste : défendre les chrétiens persécutés
L'Apologeticum (197) : le chef-d'œuvre
Vers 197, alors que les chrétiens sont livrés aux tribunaux, calomniés, accusés de crimes rituels et d'athéisme, Tertullien écrit son Apologeticum, adressé aux gouverneurs de l'Empire.[18] Il y démonte une à une les accusations, dénonce l'injustice des procès et retourne le procès : ce sont les persécuteurs, non les chrétiens, qui devraient rougir. C'est l'un des textes les plus brillants de toute la littérature latine chrétienne, et il reste un modèle d'apologétique : ferme, argumenté, sans jamais renier la foi.
« Le sang des chrétiens est une semence »
De ce livre vient la phrase la plus célèbre de tout Tertullien, souvent citée sous la forme « le sang des martyrs est une semence de chrétiens ». Le texte exact dit :
« Nous devenons plus nombreux chaque fois que vous nous fauchez : le sang des chrétiens est une semence. » — Tertullien, Apologeticum, 50[19]
L'intuition est profonde et parfaitement catholique : la persécution ne détruit pas l'Église, elle la féconde. Le martyre n'est pas une défaite mais un témoignage qui convertit. Le Catéchisme de l'Église catholique dira, seize siècles plus tard, que le martyre est « le témoignage suprême rendu à la vérité de la foi ».[20] Tertullien l'avait déjà gravé en une formule que l'histoire n'a jamais oubliée.
« On ne naît pas chrétien, on le devient »
Autre trait de génie, dans le même Apologeticum : contre l'idée qu'on serait chrétien par naissance, par culture ou par appartenance, Tertullien affirme la nécessité d'un choix, d'une conversion personnelle.
« Nous sommes de votre race et de votre nature : on ne naît pas chrétien, on le devient. » — Tertullien, Apologeticum, 18[21]
La formule dit une vérité permanente : la foi n'est jamais un simple héritage passif, elle demande une adhésion libre. Elle éclaire aussi, tragiquement, la suite : Tertullien lui-même deviendra montaniste, comme si son exigence de conversion continue, mal gouvernée, avait fini par le jeter hors de la communion.
« L'âme naturellement chrétienne »
Tertullien a aussi une intuition plus douce, souvent citée : dans les cris spontanés des païens — « Dieu le veut ! », « que Dieu me le rende ! » — il entend le témoignage d'une âme faite pour Dieu.
« Ô noble témoignage de l'âme naturellement chrétienne ! » — Tertullien, Apologeticum, 17[22]
Cette idée d'une âme naturellement chrétienne — c'est-à-dire orientée vers son Créateur avant même toute prédication — annonce des siècles à l'avance le « cœur inquiet » de saint Augustin et l'argument du désir de Dieu. Elle rappelle que l'apologétique de Tertullien n'était pas que polémique : elle savait aussi montrer la beauté positive de la foi.
Le forgeron du vocabulaire chrétien latin
Trinitas, persona, substantia : les mots de la foi occidentale
C'est ici que Tertullien est le plus irremplaçable. Pour défendre la foi contre les hérésies, il lui fallait des mots précis que le latin n'avait pas encore. Il les a créés ou fixés dans leur sens chrétien. Les spécialistes reconnaissent qu'il fut le premier à désigner Dieu comme Trinitas (Trinité) et à employer le couple une substantia / trois personae pour dire l'unité et la distinction en Dieu.[23][24]
| Terme latin | Sens forgé par Tertullien | Héritage |
|---|---|---|
| Trinitas | Le seul Dieu en trois qui subsistent | Mot officiel de la doctrine trinitaire en Occident |
| persona | Ce qui distingue le Père, le Fils et l'Esprit | Base de « personne divine » puis « personne humaine » |
| substantia | Ce qui unit les trois : la nature divine commune | Cœur de la formule « une substance, trois personnes » |
| sacramentum | Le mystère chrétien, le serment sacré | Racine du mot « sacrement » |
Ces mots ne sont pas des curiosités d'érudit : ils structurent encore le Catéchisme et le Credo. Le Catéchisme de l'Église catholique emploie toujours substance et personne pour énoncer le dogme trinitaire.[25] Là où Tertullien a fauté sur la discipline, l'Église a gardé sa grammaire.
« Trois Personnes, une seule substance »
Le traité Adversus Praxean (Contre Praxéas) est le grand texte trinitaire de Tertullien. Praxéas soutenait le modalisme (ou patripassianisme) : le Père, le Fils et l'Esprit ne seraient que trois « modes » ou trois noms d'une seule personne — ce qui revenait à dire que le Père lui-même était né de la Vierge et avait souffert sur la Croix.[26][27] Tertullien réfute cette confusion en distinguant nettement les trois Personnes sans briser l'unité de substance :
« Trois cependant, non pas quant à l'état, mais quant au degré ; non quant à la substance, mais quant à la forme ; non quant à la puissance, mais quant à l'aspect : d'une seule substance, d'un seul état, d'une seule puissance, car il n'y a qu'un seul Dieu. » — Tertullien, Contre Praxéas, 2[28]
On a devant les yeux, dès le début du IIIe siècle, la charpente de ce que le concile de Nicée (325) puis toute la théologie trinitaire développeront. Tertullien n'a pas tout dit parfaitement — sa pensée garde des maladresses, notamment un certain subordinatianisme du Fils — mais il a posé les mots justes au moment où l'Église en avait un besoin vital.[29]
Foi et raison : « Qu'y a-t-il de commun entre Athènes et Jérusalem ? »
La Prescription contre les hérétiques
Dans le De praescriptione haereticorum, Tertullien applique une stratégie de juriste : au lieu de discuter chaque hérésie point par point, il oppose une « prescription » de fond. Les Écritures, dit-il, appartiennent à l'Église ; les hérétiques n'ont même pas le droit de s'en servir, car la vérité est là où sont la succession apostolique et la règle de foi.[30] De ce traité vient l'une de ses formules les plus discutées :
« Qu'y a-t-il donc de commun entre Athènes et Jérusalem ? Quel accord entre l'Académie et l'Église ? » — Tertullien, Prescription contre les hérétiques, 7[31]
Bien lire la formule : non le mépris de la raison, mais le refus de la soumettre au paganisme
On a souvent fait de cette phrase le drapeau d'un christianisme anti-intellectuel, hostile à la philosophie. C'est un contresens. Tertullien ne condamne pas la raison — lui qui raisonne sans cesse — mais il refuse que la foi révélée soit jugée au tribunal des écoles païennes, où naissent selon lui les hérésies. Sa cible n'est pas l'intelligence, c'est l'orgueil d'une spéculation qui prétendrait corriger la Révélation.[32][33] L'Église catholique, elle, tiendra toujours ensemble foi et raison — mais elle donnera raison à Tertullien sur un point : la philosophie doit servir la foi, non la dissoudre.
« Cela est certain, parce que c'est impossible » : le vrai texte du prétendu « credo quia absurdum »
On prête à Tertullien la formule « Credo quia absurdum » (« Je crois parce que c'est absurde »). Il ne l'a jamais écrite. La phrase réelle, dans le De carne Christi, dit tout autre chose :
« Le Fils de Dieu est mort : cela est absolument croyable, parce que c'est déraisonnable. Et il fut enseveli, et il est ressuscité : le fait est certain, parce qu'il est impossible. » — Tertullien, La Chair du Christ, 5[34]
Le sens n'est pas un éloge de l'absurde, mais un argument d'apologétique : personne n'aurait inventé un scandale pareil — un Dieu crucifié — s'il n'était pas vrai. L'invraisemblance même du message chrétien plaide pour son authenticité, car aucun faussaire n'aurait choisi une thèse aussi contraire aux attentes humaines. Bien lue, la formule est fine et non fidéiste ; mal citée, elle a nourri des siècles de malentendus sur la prétendue irrationalité de la foi.
La dérive : le rigorisme et le montanisme
Qu'est-ce que le montanisme ?
Le montanisme est un mouvement né en Phrygie (Asie Mineure) au milieu du IIe siècle autour du prophète Montan et de deux prophétesses, Prisca et Maximilla. Ses adeptes se disaient porteurs d'une « nouvelle prophétie », guidés directement par l'Esprit Saint, annonçant une fin des temps imminente et exigeant une discipline extrêmement dure : jeûnes multipliés, refus du remariage, interdiction de fuir la persécution, refus du pardon pour certains péchés graves.[35][36] L'Église l'a peu à peu rejeté, non parce qu'elle méprisait la ferveur, mais parce que le montanisme opposait l'Esprit à l'Église, l'inspiration privée à la hiérarchie apostolique.
Pourquoi Tertullien a-t-il basculé ?
À partir de 206 environ, Tertullien se laisse gagner par cette « nouvelle prophétie ».[37] Les raisons se devinent. Son tempérament était rigoriste : dès ses écrits catholiques, il exigeait une pureté héroïque. Le montanisme flattait cette exigence en la radicalisant. Saint Jérôme y ajoute une cause humaine, trop humaine : l'« envie et les outrages du clergé de Rome » l'auraient blessé et jeté vers la secte.[38] L'homme qui écrivait « on ne naît pas chrétien, on le devient » a peut-être confondu l'exigence de sainteté avec le mépris de l'Église réelle, faite de pécheurs pardonnés.
Le rigorisme en actes
Devenu montaniste, Tertullien écrit désormais contre la discipline catholique. Il condamne absolument le remariage des veufs (De monogamia), refuse à l'Église le pouvoir de pardonner l'adultère et la fornication (De pudicitia), interdit de fuir la persécution (De fuga in persecutione), multiplie les jeûnes obligatoires (De jejunio).[39][40] Sur chacun de ces points, l'Église a eu raison contre lui : elle a maintenu que la miséricorde peut relever tout pécheur repenti, que les secondes noces sont permises, que fuir la persécution n'est pas toujours une lâcheté. Le rigorisme de Tertullien, sous couleur de pureté, aboutissait à une Église sans pardon — le contraire de l'Évangile.
La leçon : l'intelligence ne suffit pas sans l'humilité de l'Église
C'est ici la grande leçon spirituelle de sa vie. Tertullien avait presque tout : le génie, la culture, le courage, la plume, l'amour de la vérité. Il lui a manqué une seule chose, décisive : la docilité à l'Église, l'humilité d'obéir à une communion faite de pécheurs plutôt qu'à sa propre exigence. Son histoire prévient une tentation permanente des esprits brillants et fervents : croire que la rigueur individuelle vaut mieux que la communion, et finir par se séparer « par le haut ». La sainteté n'est pas dans la surenchère, mais dans la charité qui demeure.
Ni saint, ni Docteur : comment l'Église lit Tertullien
Une autorité réelle, mais critique
L'Église n'a jamais canonisé Tertullien, ni ne l'a proclamé Docteur de l'Église — contrairement à son admirateur saint Cyprien de Carthage, qui le lisait chaque jour et l'appelait « le Maître ».[41] La raison est simple : on ne fait pas un modèle de sainteté d'un homme mort hors de la communion catholique, en guerre contre la discipline de l'Église. Sa fin schismatique lui interdit ce titre.
Mais l'Église ne l'a pas non plus effacé. Elle lit ses œuvres catholiques, cite ses formules, admire son apologétique, garde son vocabulaire trinitaire. On le décrit justement comme un écrivain ecclésiastique de première grandeur, non Père au sens strict : un témoin de premier ordre, à recevoir avec discernement.
Ce que l'Église retient et ce qu'elle écarte
| Ce que l'Église retient de Tertullien | Ce qu'elle écarte |
|---|---|
| Le vocabulaire trinitaire (Trinitas, persona, substantia) | Le subordinatianisme latent du Fils |
| L'apologétique de l'Apologeticum | Le rigorisme montaniste |
| « Le sang des chrétiens est une semence » | Le refus du pardon aux pécheurs graves |
| La défense de la Trinité contre le modalisme | La condamnation absolue des secondes noces |
| La règle de foi et la succession apostolique | L'opposition de l'« Esprit » à la hiérarchie |
Cette lecture en deux colonnes est exactement la manière catholique de recevoir un auteur ancien : ni rejet global sous prétexte de ses fautes, ni approbation naïve. On garde l'or, on laisse la scorie.
Le retour des derniers disciples : une note d'espérance
L'histoire réserve une fin touchante. Les disciples de Tertullien, les « tertullianistes », ont survécu à Carthage pendant deux siècles. Saint Augustin raconte que, de son temps, il ne restait qu'un tout petit groupe, et qu'à la suite d'un entretien il les a ramenés à l'Église catholique, leur basilique revenant aux catholiques.[42] Ainsi, la trace visible du schisme de Tertullien s'est éteinte non par la force, mais par la réconciliation — comme si l'Église, patiente, avait fini par rappeler à elle jusqu'aux héritiers de celui qui l'avait quittée.
Ce qu'il faut retenir
Les faits les plus sûrs
| Point | Degré de certitude | Source principale |
|---|---|---|
| Tertullien est le premier grand théologien latin | Très sûr | Jérôme ; Catholic Encyclopedia |
| Né à Carthage, fils d'un centurion proconsulaire | Solide | Jérôme, De viris illustribus 53 |
| Avocat de formation, converti avant 197 | Solide | Catholic Encyclopedia |
| Prêtre de l'Église de Carthage | Probable (témoignage de Jérôme) | Jérôme 53 |
| Auteur de l'Apologeticum (197) | Très sûr | Tradition manuscrite ; CE |
| A forgé Trinitas, persona, substantia en latin chrétien | Très solide | Études sur Adversus Praxean |
| Passé au montanisme après 206 | Très sûr | Jérôme ; CE |
| Rupture avec l'Église, écrits contre elle | Très sûr | Jérôme 53 |
| Ni canonisé, ni Docteur de l'Église | Certain | Absence dans les listes |
| Ses derniers disciples réconciliés par Augustin | Solide | Augustin, De haeresibus 86 |
La formule de synthèse
Tertullien est le père d'une langue plus que d'une doctrine : il a donné à l'Occident chrétien les mots pour dire la Trinité, il a défendu les martyrs et la foi avec un génie que nul n'a égalé en latin avant lui — puis il s'est perdu dans un rigorisme qui l'a jeté hors de la communion. L'Église a gardé sa grammaire et refusé son schisme. Sa vie enseigne, mieux que tout traité, que le génie ne sauve pas sans l'humilité, et que la vérité ne se possède pleinement que dans la charité de l'Église.
Pour aller plus loin
- Origène (v. 185-v. 253) — le grand contemporain grec de Tertullien, autre génie de l'Église ancienne à la réception nuancée.
- Eusèbe de Césarée (v. 265-339) — le premier grand historien de l'Église, qui a transmis la mémoire des martyrs chantés par Tertullien.
- Les hérésies des premiers siècles — le modalisme de Praxéas, le montanisme et les autres combats doctrinaux du IIᵉ-IIIᵉ siècle.
- Le donatisme — l'autre grand rigorisme africain, héritier lointain de la logique d'une Église « des purs ».
Notes et références
Willem H. Oliver, « The praxis of Adversus Praxeam: Tertullian's views on the Trinity », Verbum et Ecclesia, vol. 42/1, 2021 : Tertullien premier à nommer Dieu Trinitas et à forger le couple una substantia / tres personae, vocabulaire trinitaire encore employé par les Églises latines ; subordinatianisme résiduel du Fils. URL : https://verbumetecclesia.org.za/index.php/ve/article/view/2362
1 23 27 29J. P. Arendzen, « Tertullian », The Catholic Encyclopedia, vol. 14, Robert Appleton Company, New York, 1912 : naissance à Carthage vers 160, fils d'un centurion proconsulaire, avocat, conversion au plus tard en 197, sacerdoce probable, liste et datation des œuvres (Ad martyras, Apologeticum, De praescriptione, Adversus Marcionem, etc.), passage au montanisme après 206, rupture, influence sur Cyprien. URL : https://www.newadvent.org/cathen/14520c.htm
2 4 5 9 11 13 16 18 24 30 33 35 37 39 41Saint Jérôme, De viris illustribus (Des hommes illustres), chap. 53, vers 393 : Tertullien presbytre, « premier des écrivains latins » après Victor et Apollonius, natif de Carthage, fils d'un centurion au service du proconsul, « d'un caractère vif et véhément », tombé dans le montanisme « par l'envie et les outrages du clergé de l'Église de Rome », auteur d'ouvrages contre l'Église (De pudicitia, De monogamia, De jejunio…), mort « dans une extrême vieillesse ». URL : https://www.newadvent.org/fathers/2708.htm
3 7 8 12 14 15 17 38 40Pierre de Labriolle, History and Literature of Christianity from Tertullian to Boethius, trad. H. Wilson, Routledge & Kegan Paul, Londres, 1924, p. 55-105 : Tertullien fondateur de la littérature chrétienne latine, style, montanisme et postérité des tertullianistes. URL : https://www.tertullian.org/articles/delabriolle_history.htm
6« Tertullian », New Catholic Encyclopedia (Gale) / Encyclopedia.com : « b. probably at Carthage, c. 160 ; d. after 220 » (né probablement à Carthage vers 160 ; mort après 220), fils d'un centurion au service du proconsul ; même page, notice Oxford : « (c. 160 – c. 240) ». URL : https://www.encyclopedia.com/people/philosophy-and-religion/roman-catholic-and-orthodox-churches-general-biographies/tertullian
10Tertullien, Apologeticum, 50 : « Plures efficimur, quotiens metimur a vobis : semen est sanguis Christianorum » — « Nous devenons plus nombreux chaque fois que vous nous fauchez : le sang des chrétiens est une semence. » Souvent paraphrasé en « le sang des martyrs est une semence de chrétiens ». Texte et commentaire : https://earlychurchtexts.com/public/tertullian_blood_christians_seed.htm
19Catéchisme de l'Église catholique, nº 2473 : « Le martyre est le témoignage suprême rendu à la vérité de la foi ; il désigne un témoignage qui va jusqu'à la mort. » Texte : https://www.vatican.va/archive/FRA0013/__P8E.HTM
20Tertullien, Apologeticum, 18 : « Fiunt, non nascuntur Christiani » — « On ne naît pas chrétien, on le devient » (traduction anglaise New Advent : « men are made, not born, Christians »). URL : https://www.newadvent.org/fathers/0301.htm
21Tertullien, Apologeticum, 17 : « O testimonium animae naturaliter christianae » — « Ô noble témoignage de l'âme naturellement chrétienne ! », à propos des invocations spontanées de Dieu par les païens. Texte : https://www.earlychristianwritings.com/text/tertullian01.html
22Catéchisme de l'Église catholique, nº 252-256 : la Trinité, un seul Dieu en trois Personnes (personae) d'une même substance (substantia), consubstantielles ; vocabulaire hérité de la théologie latine ancienne. Texte : https://www.vatican.va/archive/FRA0013/__P18.HTM
25Tertullien, Adversus Praxean (Contre Praxéas), 2 : Dieu un en substantia, trois en personae — « tres… unius autem substantiae et unius status et unius potestatis, quia unus Deus » ; réfutation du modalisme/patripassianisme de Praxéas. URL : https://www.newadvent.org/fathers/0317.htm
26 28Tertullien, De praescriptione haereticorum (Prescription contre les hérétiques), 7 : « Quid ergo Athenis et Hierosolymis ? quid academiae et ecclesiae ? » — « Qu'y a-t-il de commun entre Athènes et Jérusalem ? Quel accord entre l'Académie et l'Église ? ». URL : https://www.newadvent.org/fathers/0311.htm
31 32Tertullien, De carne Christi (La Chair du Christ), 5 : « … credibile est, quia ineptum est… certum est, quia impossibile » — « cela est croyable, parce que c'est déraisonnable… c'est certain, parce que c'est impossible ». Source réelle du prétendu « Credo quia absurdum », que Tertullien n'a jamais écrit sous cette forme. URL : https://www.newadvent.org/fathers/0315.htm
34John Chapman, « Montanists », The Catholic Encyclopedia, vol. 10, Robert Appleton Company, New York, 1911 : origine phrygienne, Montan, Prisca et Maximilla, « nouvelle prophétie », rigorisme (jeûnes, refus du remariage, interdiction de fuir la persécution, refus du pardon), condamnation ecclésiale. URL : https://www.newadvent.org/cathen/10521a.htm
36Saint Augustin, De haeresibus ad Quodvultdeum, 86 : les « tertullianistes » subsistèrent à Carthage jusqu'au temps d'Augustin ; réduits à un petit groupe, ils se réconcilièrent avec l'Église catholique à la suite d'un entretien avec Augustin, leur basilique revenant aux catholiques. Texte : https://www.tertullian.org/tertullianistae/de_haeresibus.htm
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