Eusèbe de Césarée (Eusébios, né vers 260-265, mort le 30 mai 339) est le premier grand historien de l'Église et l'un des érudits les plus prodigieux de l'Antiquité chrétienne. C'est à lui, et à lui presque seul, que nous devons de connaître les trois premiers siècles du christianisme : sans son Histoire ecclésiastique, la mémoire des Apôtres, des martyrs, des évêques et des écrivains d'avant Constantin nous serait en grande partie inconnue.[1][2] La tradition l'a justement surnommé le « père de l'histoire de l'Église ».[3]
Et pourtant, ce témoin irremplaçable est ni saint, ni Docteur de l'Église dans le catholicisme latin. Formé à l'école d'Origène, séduit comme lui par un langage qui subordonne le Fils au Père, Eusèbe s'est trouvé, au concile de Nicée (325), du côté des amis d'Arius. Il a fini par signer le homoousios — « consubstantiel » — mais du bout des lèvres, et il a passé la fin de sa vie à combattre le champion de la foi de Nicée, saint Athanase. Saint Jérôme le nommera sans ménagement le « porte-étendard de la faction arienne ».[4]
Ignispedia le lit donc exactement comme elle lit Origène et Tertullien : un maître à filtrer. On garde ce qu'il transmet — une masse d'archives, de citations, de témoignages sans lesquels l'histoire de l'Église ancienne s'effondrerait — et l'on écarte ce qu'il enseigne quand sa théologie fléchit. On ne le canonise pas ; on ne le méprise pas non plus. On l'étudie comme une source à la fois inestimable et à passer au crible.
Pourquoi Eusèbe de Césarée compte-t-il ?
Le « père de l'histoire de l'Église »
Avant Eusèbe, personne n'avait écrit l'histoire suivie de l'Église. Il y avait les Actes des Apôtres, des listes d'évêques, des actes de martyrs épars, mais aucun récit d'ensemble reliant les Apôtres aux évêques de son temps. Eusèbe conçoit ce projet inédit et l'exécute avec une méthode neuve : citer ses sources.[5][6] Là où les historiens antiques réécrivaient librement, lui recopie longuement des documents, des lettres, des décrets, des extraits d'auteurs aujourd'hui perdus. Son Histoire ecclésiastique est moins un beau récit qu'un entrepôt d'archives — et c'est précisément ce qui la rend irremplaçable.
« Je suis le premier à m'engager dans un tel projet, comme un voyageur solitaire sur des routes désertes et non frayées. » — Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, I, 1[7]
Des dizaines d'ouvrages du IIᵉ et du IIIᵉ siècle — Papias, Hégésippe, les lettres de Denys de Corinthe, une partie de l'apologétique ancienne — ne survivent que par les extraits qu'Eusèbe en a copiés. Détruire son Histoire, ce serait aveugler d'un coup toute la mémoire de l'Église pré-nicéenne.
Un témoin irremplaçable et une doctrine à filtrer
La grandeur d'Eusèbe est celle de l'érudit, non celle du docteur. Il rassemble, classe, transmet ; il n'a ni la profondeur spéculative d'Origène ni la sûreté doctrinale d'un Athanase. Le lecteur catholique doit donc tenir les deux bouts : recevoir avec gratitude le trésor documentaire, et lire avec vigilance les passages où l'historien devient théologien.
Ce double regard n'est pas une invention moderne : dès l'Antiquité, l'Église a distingué en Eusèbe l'historien à conserver et le théologien à surveiller. Le deuxième concile de Nicée (787), tout en s'appuyant sur d'autres autorités, jugera — en confrontant sa lettre à Constantia à ses propres lettres à Alexandre et à Euphration — que ses écrits le montraient du même sentiment que les partisans de la superstition arienne.[8] C'est exactement la lecture ignispédienne : admirer la source, filtrer la doctrine.
L'homme de Césarée
Repères biographiques : une vie entre deux mondes
Les dates d'Eusèbe restent approximatives. On le fait naître vers 260-265, probablement en Palestine, et mourir le 30 mai 339 (certains disent 340).[9][10] Sa vie enjambe la plus grande charnière de l'histoire chrétienne : né sous les persécutions, il a vu de ses yeux la grande persécution de Dioclétien, puis le renversement inouï de Constantin et la paix de l'Église. Peu d'hommes ont traversé un tel basculement.
- v. 260-265Naissance en Palestine
Eusèbe naît, probablement à Césarée Maritime ou dans sa région, sous le règne encore païen de l'Empire.
- JeunesseLe disciple de Pamphile
Il devient l'élève et l'ami du prêtre Pamphile, gardien de la grande bibliothèque de Césarée héritée d'Origène ; il en prendra le surnom, « Eusèbe Pamphile ».
- 303-311La grande persécution de Dioclétien
Eusèbe est témoin direct des martyres de Palestine, qu'il consignera. Pamphile est emprisonné puis exécuté (309).
- v. 313-315Évêque de Césarée
Après la paix constantinienne, Eusèbe devient évêque de sa cité ; il participe en 315 à la dédicace de la basilique de Tyr.
- 325Le concile de Nicée
Il occupe la première place à la droite de l'empereur et prononce l'adresse d'ouverture ; d'abord proche des ariens, il finit par signer le Credo.
- 330-335Le parti eusébien contre Athanase
Réhabilité un temps Arius, il participe aux synodes qui déposent Eustathe d'Antioche puis, au concile de Tyr (335), condamnent saint Athanase.
- 337La mort de Constantin
À la mort de l'empereur, Eusèbe compose sa Vie de Constantin, mi-histoire, mi-panégyrique.
- 30 mai 339Mort à Césarée
Il meurt évêque de sa cité, laissant une œuvre immense et une mémoire partagée entre l'admiration et la méfiance.
Pamphile, la bibliothèque d'Origène et un nom porté comme un honneur
Toute la formation d'Eusèbe tient dans un lieu : la bibliothèque de Césarée, la plus riche de la chrétienté ancienne, constituée autour des livres et des manuscrits d'Origène.[11] Le prêtre Pamphile, savant passionné venu de Phénicie, la dirige, l'enrichit, y corrige les textes bibliques avec un soin de philologue. Eusèbe devient son disciple, son collaborateur, son ami. Ensemble ils établissent des éditions critiques de l'Écriture, annotées de colophons méticuleux.
Ce lien est si fort qu'après la mort de Pamphile, Eusèbe prend son nom : on l'appellera Eusèbe Pamphile, « Eusèbe [l'homme] de Pamphile ». Il jugeait, écrit-il, qu'il ne convenait pas de nommer son maître « sans l'appeler mon seigneur ».[12] De cette bibliothèque, Eusèbe hérite deux choses : une érudition sans égale — et l'empreinte doctrinale d'Origène, avec son génie et ses ombres.
La persécution, le martyre de Pamphile et un soupçon jamais dissipé
Pendant la grande persécution de Dioclétien (303-311), Eusèbe est aux premières loges. Il voit mourir les martyrs de Palestine et en dresse le récit, Les Martyrs de Palestine, écrit de témoin oculaire.[13] Pamphile lui-même est arrêté, « horriblement torturé » puis exécuté en 309.[14]
Mais Eusèbe, lui, survit. Comment un chrétien aussi en vue a-t-il traversé la tourmente « sans une égratignure » ? La question le poursuivra. Au concile de Tyr (335), un évêque, Potamon d'Héraclée, l'interpellera durement en lui demandant comment il était sorti indemne de la prison où tant d'autres étaient morts ; Eusèbe, rapporte-t-on, ne daigna pas répondre.[15] L'histoire n'a pas tranché : rien ne prouve une lâcheté, mais l'ombre d'un accommodement plane. Ignispedia s'en tient à la prudence : le soupçon existe, la preuve manque.
Évêque de Césarée
Après la paix de l'Église, Eusèbe est élu évêque de Césarée de Palestine, vers 313-315.[16][17] Il refusera plus tard le siège prestigieux d'Antioche, restant fidèle à sa cité jusqu'à sa mort. Devenu pasteur, il ne cesse pas d'être savant : son épiscopat sera celui d'un homme d'archives et de plume, mêlé de très près aux plus grands remous doctrinaux de son siècle.
L'œuvre : une cathédrale d'érudition
L'œuvre d'Eusèbe est un monument de compilation. Historien, chronologiste, apologiste, géographe, exégète, biographe : il a touché à tout, avec une capacité de travail héritée de l'atelier de Pamphile. Le tableau ci-dessous récapitule ses grands livres.
| Œuvre | Genre | Ce qu'elle apporte |
|---|---|---|
| Histoire ecclésiastique (10 livres) | Histoire | Le premier récit suivi de l'Église, des Apôtres à Constantin ; cite d'innombrables sources perdues |
| Chronique (2 livres) | Chronologie universelle | Met en parallèle l'histoire sainte et l'histoire des empires ; base de toute la chronologie chrétienne médiévale |
| Préparation évangélique (15 livres) | Apologétique | Pourquoi les chrétiens ont eu raison d'abandonner le paganisme pour l'héritage hébreu |
| Démonstration évangélique (20 livres, en partie perdue) | Apologétique | Pourquoi ils n'observent plus la Loi de Moïse : le Christ accomplit les prophéties |
| Vie de Constantin (4 livres) | Biographie / panégyrique | Portrait de l'empereur chrétien ; précieux et partial à la fois |
| Onomasticon | Géographie biblique | Dictionnaire des lieux de l'Écriture, encore utilisé par les archéologues |
| Les Martyrs de Palestine | Martyrologe | Récit de témoin oculaire de la persécution de Dioclétien |
L'Histoire ecclésiastique : le premier grand récit de l'Église
L'Histoire ecclésiastique, en dix livres, est le chef-d'œuvre.[18] Eusèbe y raconte l'Église depuis les Apôtres jusqu'à la victoire de Constantin (324), en suivant plusieurs fils : la succession des évêques dans les grands sièges, la propagation de la foi, les hérésies, le canon des Écritures, et surtout les martyrs.
Sa méthode fait sa valeur : Eusèbe cite au lieu de résumer. Il recopie de longs passages d'auteurs qu'il a sous les yeux dans la bibliothèque de Césarée et que nous n'aurions jamais lus autrement. On lui a reproché un style lourd — déjà le patriarche Photius, au IXᵉ siècle, jugeait sa diction « ni agréable ni claire ».[19] Mais on ne lit pas Eusèbe pour la beauté de sa phrase : on le lit pour ce qu'il a sauvé de l'oubli.
La Chronique : inscrire l'histoire sainte dans le temps du monde
La Chronique (Chronikon) est, selon la Catholic Encyclopedia, le second de ses ouvrages par l'importance.[20] Eusèbe y entreprend de synchroniser les chronologies des peuples — Hébreux, Chaldéens, Égyptiens, Grecs, Romains — dans des tables parallèles, afin de situer l'histoire biblique dans l'histoire universelle. Traduite et prolongée en latin par saint Jérôme, cette Chronique deviendra le squelette chronologique de tout le Moyen Âge chrétien. Toute la manière médiévale de dater le monde depuis la création descend, pour une bonne part, de ce travail.
La Préparation et la Démonstration évangéliques : l'apologétique de haut vol
Eusèbe a laissé un vaste diptyque apologétique. La Préparation évangélique, en quinze livres, est décrite comme « un gigantesque exploit d'érudition » : Eusèbe y justifie que les chrétiens aient rejeté les religions païennes pour se rattacher à la foi des Hébreux.[21][22] La Démonstration évangélique, en vingt livres (dont la seconde moitié est perdue), explique ensuite pourquoi ils n'observent plus les rites de la Loi mosaïque : parce que le Christ en est l'accomplissement.[23]
Ici encore, Eusèbe se révèle un passeur inestimable : pour réfuter les païens, il cite abondamment les philosophes et les auteurs grecs, dont plusieurs fragments ne survivent que grâce à lui. L'apologiste sauve, sans le vouloir, une partie de la littérature antique qu'il combat.
La Vie de Constantin : entre histoire et panégyrique
À la mort de l'empereur, en 337, Eusèbe compose la Vie de Constantin en quatre livres.[24] Le livre est une source majeure — il conserve des documents, des lettres impériales, des détails sur le concile de Nicée introuvables ailleurs. Mais c'est aussi un panégyrique plus qu'une histoire : l'empereur y est peint aux couleurs d'un souverain quasi providentiel, nouveau Moïse conduisant le peuple de Dieu.
C'est le point le plus discuté de la posture d'Eusèbe. Théologien de cour, il a forgé une manière d'unir le trône et l'autel qui pèsera longtemps sur l'Orient chrétien. Le lecteur catholique le lit donc avec une double prudence : pour les faits qu'il rapporte, non pour l'idéologie impériale qu'il chante.
« Comme un fidèle interprète de Dieu, il proclamait le Verbe et exhortait tous les hommes à connaître le Dieu suprême. » — Eusèbe de Césarée, à propos de Constantin, Vie de Constantin[25]
L'Onomasticon et les Martyrs de Palestine
Deux œuvres plus modestes complètent le tableau. L'Onomasticon est un dictionnaire des lieux bibliques, classant par ordre alphabétique les villes et sites de l'Écriture avec leur localisation contemporaine : les archéologues de la Terre sainte le consultent encore.[26] Les Martyrs de Palestine, on l'a dit, est un récit de témoin oculaire de la persécution de Dioclétien, précieux document de première main sur le courage des confesseurs.[27]
Eusèbe et la crise arienne : l'ombre sur le monument
C'est ici que la lumière d'Eusèbe se voile. Le grand historien de l'Église s'est trouvé, dans la plus grande crise doctrinale de son temps, du mauvais côté — ou du moins d'un côté trouble.
Le contexte : Arius, Alexandre et la tempête
Vers 318, à Alexandrie, le prêtre Arius enseigne que le Fils de Dieu n'est pas éternel : « il fut un temps où il n'était pas ». Le Fils serait la première et la plus haute des créatures, mais non Dieu au sens plein. Son évêque, Alexandre d'Alexandrie, le condamne. La querelle embrase l'Orient. (Sur la doctrine elle-même et sa réfutation, voir Les hérésies des premiers siècles et le concile de Nicée I.)
Or Eusèbe, formé au subordinatianisme origénien, penche du côté d'Arius. Il écrit à Alexandre pour lui reprocher de déformer la doctrine d'Arius, et prend fait et cause pour le prêtre condamné.[28] Aux yeux du parti arien, résume la Catholic Encyclopedia, « Eusèbe était en pratique de leur côté ».[29]
Au concile de Nicée (325) : la première place et l'embarras
Quand Constantin convoque le concile de Nicée en 325 pour trancher, Eusèbe y occupe une place d'honneur : la première à la droite de l'empereur, et c'est lui qui prononce l'adresse inaugurale.[30] Il propose d'abord son propre credo — celui, dit-il, qu'il a « reçu des évêques d'avant nous » et enseigné comme prêtre puis comme évêque — une formule volontairement modérée, susceptible d'être lue dans un sens arien.
Mais le concile veut une formule que les ariens ne pourront pas contourner. Il adopte le mot décisif : homoousios, « consubstantiel » — le Fils est de la même substance que le Père, vrai Dieu né du vrai Dieu. Eusèbe est acculé. Après hésitation, il signe.[31] Mais sa signature, on va le voir, est celle d'un homme qui se justifie plus qu'il n'adhère.
La lettre à l'Église de Césarée : signer le homoousios « pour la paix »
De retour vers son diocèse, Eusèbe écrit à ses fidèles une lettre extraordinaire pour expliquer son vote — document capital, à la fois témoin du texte du Credo et aveu à demi-mot de son embarras.[32] Il y raconte le concile, cite les formules, et surtout justifie longuement pourquoi il a fini par accepter un mot qui n'était pas le sien :
« Nous n'avons pas chicané sur le mot “consubstantiel”, ayant en vue la paix et craignant de perdre une juste intelligence de la chose. » — Eusèbe de Césarée, Lettre à l'Église de Césarée[33]
Toute la fragilité d'Eusèbe est dans cette phrase. Il ne signe pas parce que la vérité de Nicée l'a saisi, mais pour la paix, et en se ménageant une interprétation personnelle du terme. Il précise qu'à ses yeux « consubstantiel » signifie seulement que « le Fils ne ressemble en rien aux créatures, mais uniquement au Père qui l'a engendré ».[34] La formule est orthodoxe sur le papier ; mais l'homme la reçoit à reculons, comme une concession diplomatique, non comme une profession de foi arrachée à la lumière.
Après Nicée : le parti eusébien contre saint Athanase
La suite confirme le malaise. Loin de devenir un champion de Nicée, Eusèbe se retrouve à la tête du parti « eusébien », cette coalition d'évêques orientaux qui, sans toujours professer l'arianisme pur, travaillent à saper le Credo de Nicée et à écraser ses défenseurs.[35]
Il participe aux synodes qui déposent Eustathe d'Antioche, ferme partisan de Nicée (vers 331). Surtout, il siège au concile de Tyr (335) qui condamne et exile le grand champion de la foi nicéenne, saint Athanase d'Alexandrie.[36] Ainsi, l'homme qui avait signé le homoousios prête la main à la persécution de celui qui l'a défendu jusqu'au sang. C'est cette trajectoire qui fera dire à saint Jérôme, un demi-siècle plus tard :
« Eusèbe, évêque de Césarée en Palestine, fut de son temps le porte-étendard de la faction arienne. » — Saint Jérôme, Apologie contre Rufin, I[37]
Subordinatianisme : l'ombre d'Origène
D'où vient cette dérive ? De sa théologie, héritée d'Origène. Eusèbe est subordinatianiste : il conçoit le Fils comme distinct du Père « comme un rayon est distinct de sa source, le soleil », dans un rapport hiérarchique plutôt que d'égalité parfaite.[38] Cette manière de parler, courante avant Nicée et non condamnée en son temps, devient intenable après que le concile a fixé la consubstantialité. Eusèbe n'a jamais vraiment fait le pas ; il est resté dans l'entre-deux d'un langage que l'Église venait de dépasser.
C'est le drame des grands esprits pré-nicéens rattrapés par la clarification dogmatique : ce qui pouvait passer pour une hardiesse tolérable chez Origène devient, chez Eusèbe et après Nicée, une faute contre la foi définie.
Le discernement de l'Église : ni saint, ni Docteur
Pourquoi Eusèbe n'est pas canonisé dans l'Église latine
L'Église latine n'a jamais compté Eusèbe parmi ses saints ni parmi ses Docteurs. Là où l'Orient a parfois toléré une mémoire liturgique, l'Occident l'a écarté du culte : historiquement mentionné comme « bienheureux » érudit, il a été retiré du Martyrologe romain sous le pape Grégoire XIII.[39] La raison est claire : on ne propose pas comme modèle de foi un homme dont la foi trinitaire est restée équivoque et qui a combattu les défenseurs de Nicée.
Le second concile de Nicée (787) tranchera d'ailleurs explicitement : confrontant sa lettre à Constantia, lue en séance, à ses lettres à Alexandre et à Euphration, il jugera qu'Eusèbe partageait le sentiment des partisans de la superstition arienne.[40] Sur la question qui décide de tout — qui est le Christ ? —, Eusèbe n'a pas été un guide sûr.
Ce que l'Église a gardé, ce qu'elle a filtré
Cette réserve n'a jamais entraîné le rejet de son œuvre historique. L'Église a fait exactement ce qu'elle fait des grands esprits imparfaits : elle a trié. Elle a gardé l'Histoire ecclésiastique comme un trésor, elle a prolongé sa Chronique par la plume de saint Jérôme, elle a puisé sans fin dans ses citations — et elle a laissé de côté sa christologie fléchissante et son idéologie de cour.
Sur ce point, Eusèbe éclaire une loi profonde de la tradition catholique : la valeur d'un témoignage ne dépend pas de la sainteté de celui qui le porte. Un historien peut transmettre fidèlement la mémoire des martyrs sans être lui-même un modèle de doctrine. L'Église reçoit le fait, examine l'interprétation, et ne confond jamais les deux.
Trois génies à filtrer : Tertullien, Origène, Eusèbe
Eusèbe forme, avec Tertullien et Origène, une même famille : celle des génies de l'Église ancienne que l'on lit avec discernement. Le tableau ci-dessous résume ce que chacun a apporté et ce qui l'a écarté des autels.
| Figure | Apport majeur | Point noir | Statut ecclésial |
|---|---|---|---|
| Tertullien (v. 155-v. 220) | Père de la théologie latine ; vocabulaire trinitaire | Passage au montanisme rigoriste | Ni saint, ni Docteur |
| Origène (v. 185-v. 253) | Génie exégétique et spirituel ; Contre Celse | Thèses hardies (préexistence des âmes, apocatastase) | Écarté ; certaines thèses condamnées en 553 |
| Eusèbe (v. 260/265-339) | Père de l'histoire de l'Église ; sauve d'innombrables sources | Subordinatianisme ; parti anti-nicéen | Ni saint, ni Docteur |
Le lecteur d'Ignispedia retrouvera d'un article à l'autre la même logique : admirer sans idolâtrer, recevoir sans avaler, filtrer sans mépriser.
Ce qu'Eusèbe nous enseigne aujourd'hui
L'histoire d'Eusèbe de Césarée est riche de leçons pour le croyant d'aujourd'hui.
D'abord, elle enseigne la gratitude critique envers ceux qui nous transmettent la foi. Nous connaissons les martyrs des trois premiers siècles grâce à un homme dont la doctrine était boiteuse. Recevoir un héritage ne veut pas dire canoniser celui qui nous le passe : on peut remercier Eusèbe pour ses archives sans le suivre dans sa christologie.
Ensuite, elle éclaire le danger du langage religieux resté en arrière du dogme. Eusèbe n'était pas un impie ; il aimait le Christ et l'Écriture. Mais il s'est cramponné à des formules d'avant Nicée quand l'Église, elle, avait avancé. La fidélité à la foi n'est pas la fidélité à un vocabulaire ancien : c'est la docilité à l'Église qui, sous la conduite de l'Esprit, précise et clarifie.
Enfin, elle montre la tentation du théologien de cour. Ébloui par le premier empereur chrétien, Eusèbe a chanté le pouvoir au point d'en teindre sa théologie. L'Église a retenu la mise en garde : le trône, même chrétien, n'est pas l'autel, et le service de la vérité ne se plie jamais à la faveur des puissants.
« Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel s'affadit, avec quoi le salera-t-on ? » — Notre Seigneur, Matthieu 5, 13[41]
Eusèbe a gardé toute sa vie le sel de l'érudition ; il a laissé s'affadir celui de la foi trinitaire. Ignispedia le lit pour la lumière qu'il a transmise, en veillant sur les ombres qu'il a portées — persuadée que la vérité ne se possède pleinement que dans la pleine communion de l'Église.
Pour aller plus loin
- Origène (v. 185-v. 253) — le maître dont Eusèbe hérite l'érudition et le subordinatianisme ; l'autre grand génie de l'Église ancienne à la réception nuancée.
- Tertullien (v. 155-v. 220) — le père de la théologie latine, autre esprit puissant que l'Église lit sans le canoniser.
- Concile de Nicée I (325) — le concile où Eusèbe siégea à la droite de l'empereur et finit par signer le homoousios.
- Saint Athanase d'Alexandrie (296-373) — le champion de la foi de Nicée qu'Eusèbe et son parti firent condamner à Tyr.
- Constantin et la liberté de l'Église — l'empereur dont Eusèbe fut l'historien et le panégyriste.
- Les hérésies des premiers siècles — l'arianisme, le subordinatianisme et les grands combats doctrinaux du IVᵉ siècle.
Notes et références
Herbert Leclercq / J. P. Kirsch (éd.), « Eusebius of Caesarea », The Catholic Encyclopedia, vol. 5, Robert Appleton Company, New York, 1909 : naissance vers 260, mort avant 341, disciple de Pamphile et surnom « Eusèbe Pamphile », bibliothèque de Césarée héritée d'Origène, évêque vers 315, emprisonnement bref sous la persécution de Dioclétien et martyre de Pamphile (309), interpellation au concile de Tyr, place à la droite de Constantin et adresse d'ouverture à Nicée, credo présenté puis souscription au homoousios « au sens non naturel », parti anti-nicéen, dépôt d'Eustathe (331) et campagne contre Athanase (334-335), commande des cinquante Bibles, jugement de Photius sur son style, lecture de sa lettre à Constantia au IIᵉ concile de Nicée (787), réfutée par ses lettres à Alexandre et à Euphration pour prouver qu'Eusèbe « was delivered up to a reprobate sense, and of one mind and opinion with those who followed the Arian superstition » — édition des actes : Labbe, Conc., VIII, 1143-1147 ; Mansi, Conc., XIII, 313-317 (le numéro d'acte/de session n'est pas précisé par la Catholic Encyclopedia). URL : https://www.newadvent.org/cathen/05617b.htm
1 6 8 9 11 12 14 15 16 19 20 21 26 28 29 30 31 35 36 40Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique (Historia Ecclesiastica), 10 livres, vers 313-325 : premier récit suivi de l'Église des Apôtres à Constantin, méthode de citation des sources, conservation d'auteurs perdus (Papias, Hégésippe, Denys de Corinthe, etc.). Texte : https://www.newadvent.org/fathers/2501.htm
2 5 18« Eusebius », encyclopédie en ligne : datation (naissance vers 260-265, mort le 30 mai 339), surnom de « père de l'histoire de l'Église », théologie subordinatianiste d'inspiration origénienne (le Fils distinct du Père « comme un rayon de sa source »), vénération comme saint dans certaines Églises orientales mais absence de canonisation dans l'Église latine et retrait du Martyrologe romain sous Grégoire XIII. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Eusebius
3 10 17 38 39Saint Jérôme, Apologie contre les livres de Rufin (Apologia adversus libros Rufini), livre I, chap. 8, vers 401 : Jérôme nomme Eusèbe, évêque de Césarée de Palestine, « le porte-étendard de la faction arienne » (texte vérifié à l'endroit exact : « who was in his day the standard-bearer of the Arian faction »), tout en reconnaissant son érudition et sa défense d'Origène en six livres (le libellé latin exact n'a pas pu être recollé en séance : aucun extrait latin n'est cité ici). Texte : https://www.newadvent.org/fathers/27101.htm — chap. 8 : https://en.wikisource.org/wiki/Nicene_and_Post-Nicene_Fathers:_Series_II/Volume_III/Rufinus/Jerome%27s_Apology/Book_I/Chapter_8
4 37Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, I, 1 : Eusèbe se présente comme le premier à entreprendre un tel projet, « comme des voyageurs sur une route déserte et non frayée ». Texte : https://www.newadvent.org/fathers/250101.htm
7Eusèbe de Césarée, Les Martyrs de Palestine (De martyribus Palaestinae) : récit de témoin oculaire de la persécution de Dioclétien (303-311), conservé sous une forme longue (syriaque) et une forme brève intégrée à l'Histoire ecclésiastique. Présentation : https://www.newadvent.org/cathen/05617b.htm
13 27Eusèbe de Césarée, Préparation évangélique (Praeparatio Evangelica), 15 livres : vaste apologétique justifiant le rejet chrétien des cultes païens au profit de l'héritage hébreu ; conserve de nombreux fragments d'auteurs grecs perdus. Présentation : https://www.newadvent.org/cathen/05617b.htm
22Eusèbe de Césarée, Démonstration évangélique (Demonstratio Evangelica), 20 livres dont la seconde moitié est perdue : justification de la non-observance de la Loi mosaïque, le Christ accomplissant les prophéties. Présentation : https://www.newadvent.org/cathen/05617b.htm
23Eusèbe de Césarée, Vie de Constantin (Vita Constantini), 4 livres, après 337 : biographie-panégyrique de l'empereur, source majeure et partiale, conservant documents et lettres impériales ; jugée « panégyrique plutôt qu'histoire ». Texte : https://www.newadvent.org/fathers/2502.htm
24 25Eusèbe de Césarée, Lettre à son Église de Césarée (après Nicée, 325), rapportée notamment par Athanase et Socrate : Eusèbe explique à ses fidèles pourquoi il a souscrit au Credo ; « nous n'avons pas chicané sur le mot “consubstantiel”, ayant en vue la paix » ; interprétation du homoousios comme signifiant que le Fils n'a « aucune ressemblance avec les créatures, mais est en tout semblable au seul Père qui l'a engendré ». Traduction et texte : https://earlychurchtexts.com/public/eusebius_letter_to_his_church_about_nicaea.htm — voir aussi https://www.fourthcentury.com/urkunde-22/
32 33 34Évangile selon saint Matthieu, 5, 13 : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel s'affadit, avec quoi le salera-t-on ? Il n'est plus bon qu'à être jeté dehors et foulé aux pieds par les hommes. »
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