Saint Jacques le Majeur

Fils de Zébédée et frère de Jean, premier apôtre martyr sous Hérode Agrippa en 44 : sa vie dans les Évangiles, son martyre à Jérusalem et la tradition de Compostelle.

Ignispedia

Saint Jacques le Majeur, fils de Zébédée et frère aîné de saint Jean, est le premier des Douze à verser son sang pour le Christ : décapité à Jérusalem à la Pâque 44 sur l'ordre d'Hérode Agrippa I, il est le seul apôtre dont le Nouveau Testament raconte le martyre[1]. Pêcheur du lac de Génésareth devenu l'un des trois témoins privilégiés du Seigneur (la fille de Jaïre, la Transfiguration, Gethsémani), il porte le surnom de Boanergès, « fils du tonnerre »[2].

Son nom reste attaché à l'un des trois grands pèlerinages de la chrétienté : Saint-Jacques-de-Compostelle, où son tombeau attire chaque année plusieurs centaines de milliers de pèlerins[3]. La tradition y voit le corps de l'apôtre translaté de Jérusalem en Galice, retrouvé au IXe siècle et solennellement reconnu par Léon XIII en 1884[4].

Cet article le présente comme personnage de la Bible reçue par l'Église : sa vie dans les Évangiles et les Actes, la datation traditionnelle de son martyre, les témoins anciens qui le garantissent, la tradition de Compostelle et son examen critique, sa théologie, son usage dans la liturgie, puis, en fin de parcours, les objections courantes et le débat avec l'exégèse moderne. La vie de son frère se lit dans Saint Jean l'Évangéliste, le lieu de son tombeau dans Sanctuaire de Compostelle : on ne les redouble pas ici, on y renvoie.

La place de Jacques dans le Nouveau Testament

Le premier des martyrs parmi les Douze

Jacques occupe une place unique dans le collège apostolique : il est le premier apôtre à mourir martyr, et le seul dont la mort soit racontée par l'Écriture elle-même. Les Actes des Apôtres le disent en une phrase tranchante : « Vers ce temps-là, le roi Hérode mit la main sur certains membres de l'Église pour les maltraiter. Il fit périr par le glaive Jacques, frère de Jean »[5]. Aucun autre martyre d'apôtre ne figure dans les vingt-sept livres du Nouveau Testament : ni celui de saint Pierre à Rome, ni celui de saint Paul, ni celui de saint Jean à Éphèse n'y sont racontés[6]. Cette sobriété même fait la force du témoignage : l'Église n'a pas eu besoin d'enjoliver la fin de Jacques, l'Écriture suffit.

Sa prééminence se lit aussi dans l'ordre des listes : dans les quatre catalogues des Douze (Matthieu, Marc, Luc, Actes), Jacques figure toujours dans le premier groupe de quatre, juste après Pierre, avant ou après André et Jean[7]. Il fait partie des trois que Jésus emmène partout où les autres ne vont pas : chez Jaïre, sur le Thabor, à Gethsémani[8]. Quand les Actes cessent de le nommer après le chapitre 12, ce n'est pas un oubli : c'est qu'il est déjà mort, quatorze ans environ après la promesse du Seigneur qu'il boirait sa coupe[9].

Trois Jacques à ne pas confondre

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Le Nouveau Testament nomme trois Jacques, et leur confusion empoisonne encore bien des lectures rapides. Le tableau suivant fixe les distinctions reçues par la tradition catholique[10].

Jacques le MajeurJacques le MineurJacques le Juste
PèreZébédéeAlphée (Mt 10, 3)Joseph (selon la tradition : le « frère du Seigneur »)
MèreSaloméMarie de Clopas (Mc 15, 40)Marie de Clopas, distincte de la Vierge Marie : les « frères du Seigneur » sont des cousins
SurnomLe Majeur (l'aîné, ou le plus grand)Le Mineur, le Petit (Mc 15, 40)Le Juste, le frère du Seigneur (Ga 1, 19)
MortGlaive, Jérusalem, Pâque 44 (Ac 12, 2)Lapidation, Jérusalem, vers 62 (Flavius Josèphe, Hégésippe)Identifié au Mineur par la tradition catholique
Fête25 juillet3 mai (avec Philippe)3 mai (même fête)
ArticleLe présent articleSaint Jacques le MineurSaint Jacques le Mineur

La tradition catholique, rappelée par la Catholic Encyclopedia, identifie le fils d'Alphée (l'apôtre) au « frère du Seigneur » qui gouverna l'Église de Jérusalem et présida le concile rapporté en Actes 15[11]. Le présent article ne traite que du fils de Zébédée : pour l'autre Jacques, on renverra à Saint Jacques le Mineur, traité dans son propre dossier, jamais redoublé ici.

Quatre listes, une place constante

Les quatre catalogues des Douze donnent à Jacques une place remarquablement stable, toujours dans le premier groupe[12].

ListeOrdre des quatre premiersPlace de Jacques
Mt 10, 2-4Pierre, André, Jacques, Jean3e
Mc 3, 16-19Pierre, Jacques, Jean, André2e
Lc 6, 14-16Pierre, André, Jacques, Jean3e
Ac 1, 13Pierre, Jean, Jacques, André3e

Cette constance n'a rien d'anodin : dans une culture où l'ordre d'une liste dit le rang, Jacques est toujours nommé parmi les tout premiers, et Marc le place même juste après Pierre[13]. Quand Luc, dans les Actes, le fait passer après Jean (Ac 1, 13), plusieurs commentateurs y voient le reflet discret de la place croissante prise par le « disciple que Jésus aimait » dans la mémoire de l'Église, sans que Jacques perde son rang de témoin privilégié[14].

Le fils de Zébédée, pêcheur du lac de Génésareth

Une famille de pêcheurs qui a des moyens

Jacques est le fils de Zébédée et de Salomé, et le frère de saint Jean, probablement son aîné[15]. La famille pêche sur le lac de Génésareth avec des barques, des filets et des ouvriers : quand Jésus appelle les deux frères, « ils laissèrent aussitôt leur père Zébédée dans la barque avec les ouvriers » et le suivirent[16]. Ce détail compte : ce n'est pas la misère, c'est l'artisanat aisé d'un patron pêcheur, peut-être installé à Bethsaïde, la ville de Pierre, d'André et de Philippe (Jn 1, 44)[17].

Salomé, la mère, compte parmi les femmes qui « suivaient Jésus et le servaient de leurs biens » (Lc 8, 2-3) : elle est au pied de la croix (Mt 27, 55-56) et parmi les premières au tombeau le matin de Pâques (Mc 16, 1)[18]. Jean, le frère, est « connu du grand prêtre » (Jn 18, 16) et recueille Marie chez lui dès le Calvaire (Jn 19, 27)[19]. Autant d'indices convergents : les fils de Zébédée ne sont ni des lettrés formés aux écoles rabbiniques (Ac 4, 13 les dit « sans instruction » au sens technique), ni des miséreux : des hommes d'éducation ordinaire, en contact quotidien avec la langue et la vie grecques qui circulaient déjà sur les rives du lac[20]. En comparant Jn 19, 25 à Mt 27, 56 et Mc 15, 40, plusieurs auteurs identifient Salomé à la « sœur de sa mère » debout au pied de la croix : Jacques et Jean seraient alors les cousins germains du Seigneur, ce qui éclaire la demande des places comme la garde de Marie confiée à Jean au Calvaire ; la construction grecque reste toutefois discutée, et le degré exact de la parenté demeure incertain[21].

L'appel au bord du lac

Le récit de l'appel tient en quelques versets fulgurants. Jésus marche au bord de la mer de Galilée, il voit Jacques et Jean qui « réparaient leurs filets », il les appelle, et « aussitôt ils le suivirent » (Mt 4, 21-22)[22]. Marc précise qu'ils abandonnent leur père « dans la barque » : la rupture est nette, immédiate, coûteuse pour l'entreprise familiale[23]. Luc ajoute le contexte de la pêche miraculeuse, où Jacques et Jean, « compagnons de Simon », sont « saisis de stupeur » devant la multitude des poissons, et où Jésus promet à Simon qu'il sera désormais « pêcheur d'hommes » (Lc 5, 9-10)[24]. Dès le premier jour, Jacques est donc pris dans le cercle le plus proche : pas un auditeur de passage, un associé qui quitte tout. Jean avait d'abord suivi Jean-Baptiste (Jn 1, 35) avant d'amener son frère Jacques au Messie[25].

Boanergès : les fils du tonnerre

En instituant les Douze, Jésus « donna à Jacques, fils de Zébédée, et à Jean, frère de Jacques, le nom de Boanergès, c'est-à-dire fils du tonnerre » (Mc 3, 17)[26]. Aucun autre apôtre ne reçoit un tel surnom collectif : il dit quelque chose du tempérament des deux frères, une fougue, un zèle abrupt, une parole qui tonne. L'épisode de la Samarie l'illustre sans fard : un village samaritain refuse d'accueillir Jésus, et Jacques et Jean proposent : « Seigneur, veux-tu que nous ordonnions que le feu descende du ciel et les consume ? » Jésus se retourne et les « réprimanda » (Lc 9, 54-55)[27]. Le zèle est réel, l'objet est faux, et le Seigneur le corrige sans le briser : ce tonnerre-là deviendra témoignage, comme on le verra. Les Galiléens passaient pour religieux, énergiques, laborieux et braves : le surnom s'enracine dans ce tempérament de feu[28].

Jacques dans les Évangiles : un des trois privilégiés

La fille de Jaïre, la Transfiguration, Gethsémani

Trois fois, Jésus emmène avec lui Pierre, Jacques et Jean, et personne d'autre. Chez Jaïre, dont la fille vient de mourir, il « ne laissa personne l'accompagner, sauf Pierre, Jacques et Jean » (Mc 5, 37)[29]. Sur la montagne, « six jours après, Jésus prend avec lui Pierre, Jacques et Jean son frère, et il les emmène à l'écart sur une haute montagne » : c'est la Transfiguration, où Jacques voit le visage du Seigneur « briller comme le soleil » et entend la voix du Père (Mt 17, 1-5)[30]. À Gethsémani, la nuit de l'agonie, Jésus « prit avec lui Pierre, Jacques et Jean, et commença à ressentir effroi et angoisse » (Mc 14, 33)[31].

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La gradation est saisissante : la résurrection d'une enfant, la gloire anticipée, l'agonie. Jacques est le témoin de la puissance, de la gloire et de la souffrance du Seigneur, c'est-à-dire du mystère pascal tout entier avant qu'il s'accomplisse[32]. Pierre y est toujours nommé le premier, mais Jacques y est toujours : aucun autre des Douze ne partage ce triple privilège avec Pierre et Jean. Fait remarquable : Jacques n'est jamais nommé dans l'évangile de Jean, réserve humble de l'évangéliste envers lui-même comme envers les siens[33].

Les places à droite et à gauche : boire la coupe

La scène la plus célèbre de Jacques dans les Évangiles est aussi la plus embarrassante pour lui. Alors que Jésus monte à Jérusalem pour y mourir, Salomé s'avance avec ses deux fils et demande : « Ordonne que mes deux fils que voici siègent, l'un à ta droite et l'autre à ta gauche, dans ton Royaume » (Mt 20, 21)[34]. Marc attribue la demande aux deux frères eux-mêmes : « Accorde-nous de siéger, l'un à ta droite et l'autre à ta gauche, dans ta gloire » (Mc 10, 37)[35]. Les deux versions se complètent : une mère qui intercède, deux fils qui assument. Les dix autres « s'indignèrent » contre les deux frères (Mt 20, 24)[36].

La réponse de Jésus traverse les siècles comme l'une des paroles les plus graves adressées à un apôtre :

« Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe que je vais boire ? » Ils lui disent : « Nous le pouvons. » Il leur répond : « Ma coupe, vous la boirez. »[37]

Jacques dit « nous le pouvons » sans mesurer le prix, et le Seigneur prend l'engagement au mot : il boira la coupe, la première parmi les Douze[39]. La suite du dialogue renverse les trônes rêvés : « Quiconque veut devenir grand parmi vous sera votre serviteur », et le Fils de l'homme lui-même est venu « non pour être servi, mais pour servir, et donner sa vie en rançon pour la multitude » (Mt 20, 26-28)[40]. Toute la théologie du martyre de Jacques tient dans cet échange : une ambition charnelle, une promesse téméraire, et un Seigneur qui transforme l'une et l'autre en prophétie du sang versé.

Le premier martyr des apôtres : Jérusalem, Pâque 44

Hérode Agrippa I et le glaive

Après la Pentecôte, Jacques reste à Jérusalem avec les autres : les Actes le nomment dans la chambre haute au premier chapitre (Ac 1, 13)[41], et la pêche du lac de Tibériade le montre encore aux côtés de Pierre après la Résurrection (Jn 21, 2)[42]. Puis le silence, jusqu'à la phrase qui tranche. « Vers ce temps-là, le roi Hérode mit la main sur certains membres de l'Église pour les maltraiter. Il fit périr par le glaive Jacques, frère de Jean » (Ac 12, 1-2)[43].

L'Hérode en question est Hérode Agrippa I, petit-fils d'Hérode le Grand, qui règne sur un domaine plus vaste que celui de son grand-père de 41 à 44[44]. Sa politique tient en un mot : plaire aux Juifs en tout, avec un grand respect affiché pour la Loi de Moïse et les coutumes juives. À la Pâque 44, devant la croissance rapide de l'Église qui exaspère les Juifs, il frappe un grand coup : Jacques d'abord, puis Pierre, jeté en prison « après l'avoir fait arrêter », avec l'intention de le juger après la fête (Ac 12, 3-4)[45]. Pierre sera libéré par l'ange ; Jacques, lui, meurt. Le « zèle » du fils du tonnerre et son rôle de premier plan dans la communauté judéo-chrétienne ont probablement désigné la première victime au choix du roi[46].

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Quatorze ans environ après la promesse (« Ma coupe, vous la boirez »), Jacques gagne la couronne du martyre, en l'an 44[47]. Agrippa lui-même meurt quelques mois plus tard, frappé à Césarée dans les circonstances rapportées en Actes 12, 20-23[48].

Le seul martyre d'apôtre raconté dans le Nouveau Testament

Il faut mesurer ce fait : des douze apôtres, Jacques est le seul dont l'Écriture raconte la mort. Ni la crucifixion de Pierre à Rome, ni la décollation de Paul, ni la fin de Jean à Éphèse ne figurent dans les vingt-sept livres[49]. Le Nouveau Testament, si disert sur la naissance de l'Église, se tait sur la fin de presque tous ses fondateurs, sauf un : le fils de Zébédée, exécuté par le glaive à Jérusalem. Ce silence du texte sur les autres et cette précision sur Jacques donnent à son martyre une valeur de sceau : le premier sang apostolique versé date l'Église naissante et accomplit la prophétie du Seigneur devant témoins, puisque Luc écrit pour des lecteurs qui peuvent vérifier.

L'accusateur converti : le récit de Clément

La tradition la plus ancienne sur les circonstances du martyre ne vient pas des Actes, sobres jusqu'à l'os, mais de Clément d'Alexandrie, dans le septième livre de ses Hypotyposes aujourd'hui perdues, cité par Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique (II, 9, 2-3)[50]. Voici ce que rapporte l'évêque de Césarée :

« Celui qui avait amené Jacques au tribunal, ému par son témoignage, confessa qu'il était lui aussi chrétien. On les conduisit ensemble au supplice. En chemin, il demanda pardon à Jacques. Celui-ci réfléchit un instant, puis dit : "Paix à toi", et l'embrassa. Et tous deux furent décapités ensemble. »[51]

  • Clément d'Alexandrie, Hypotyposes, VII, cité par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, II, 9, 2-3 (trad. fr. de l'auteur)[52]

Clément précise tenir ce récit « de ceux qui étaient avant lui », ce qui, note la Catholic Encyclopedia, donne à cette tradition « un meilleur fondement qu'à beaucoup d'autres traditions et légendes sur les travaux apostoliques et la mort de saint Jacques » rapportées par la Passio Jacobi Majoris latine ou les Actes éthiopiens de Jacques[53]. Le geôlier ou l'accusateur devenu compagnon de supplice : le tonnerre de Boanergès, à l'heure de mourir, ne foudroie plus, il pardonne et il embrasse.

Les témoins anciens de Jacques

Une chaîne courte : Clément, Eusèbe, Jérôme

Le dossier patristique de Jacques le Majeur est court mais solide, et il porte presque entièrement sur son martyre, pas sur une œuvre écrite, puisqu'il n'en a laissé aucune. Clément d'Alexandrie (vers 150-215) transmet le récit de l'accusateur converti, reçu de ses prédécesseurs[54]. Eusèbe de Césarée (vers 265-339) l'insère dans son Histoire ecclésiastique et date le martyre sous Agrippa, dans la Pâque 44[55]. Saint Jérôme (347-420) ne consacre pas de chapitre à Jacques : son De viris illustribus ne recense que les écrivains ecclésiastiques, et Jacques n'a rien écrit. Mais au chapitre 9, consacré à Jean, il identifie le frère ainsi :

« Jean, l'apôtre que Jésus aimait le plus, fils de Zébédée et frère de Jacques, l'apôtre qu'Hérode, après la passion de notre Seigneur, fit décapiter. »[56]

  • Saint Jérôme, De viris illustribus, 9 (trad. fr. de l'auteur d'après le texte anglais de New Advent)[57]

Une phrase suffit à Jérôme, et elle confirme l'essentiel : le martyre sous Hérode, après la Passion, raconté par les Actes[58].

À ces trois noms s'ajoutent les premières attestations de la tradition espagnole : au IXe siècle, Notker le Bègue, moine de Saint-Gall, inscrit au 25 juillet de son martyrologe la prédication de Jacques en Espagne et la translation de son corps ; Walafried Strabon chante les douze apôtres dans le même sens[59]. Le dossier ne commence donc pas au Moyen Âge central : dès le IXe siècle, la mémoire liturgique du Nord au Sud de la chrétienté associe Jacques à l'Espagne et au 25 juillet.

Martyrologes, Légende dorée et Bollandistes

La mémoire de Jacques se transmet ensuite par trois canaux. Les martyrologes (hiéronymien, puis romain) fixent sa fête au 25 juillet et son titre de premier martyr des apôtres[60]. La Légende dorée de Jacques de Voragine (vers 1260) lui consacre un long chapitre qui soude ensemble l'Évangile, la translatio espagnole et les miracles du pèlerinage : c'est par elle que le Moyen Âge tardif connaît Jacques, et c'est d'elle que viennent la plupart des images du saint en pèlerin[61]. Enfin les Bollandistes, dans les Acta Sanctorum de juillet (tomes VI et VII), examinent pièces en main la tradition espagnole et la défendent contre les premiers critiques modernes[62]. Trois régimes de vérité complémentaires : la liturgie qui célèbre, la légende qui raconte, la critique qui vérifie.

Aucun livre, mais une fête : le 25 juillet

Jacques le Majeur est, avec Philippe et quelques autres, l'un des apôtres auxquels aucun des vingt-sept livres du Nouveau Testament n'est attribué. Le contraste avec son frère est total : Jean reçoit cinq livres (évangile, trois épîtres, Apocalypse), Pierre deux épîtres, Paul quatorze écrits ; Jacques, aucun[63]. Précision utile : l'épître du Nouveau Testament intitulée « épître de Jacques » n'est pas de lui, mais de Jacques le Juste, le frère du Seigneur qui gouverna l'Église de Jérusalem[64]. Sa « place dans le canon » est donc d'un autre ordre : il y figure comme personnage, pas comme auteur, nommé dans trois évangiles, dans Jean 21 et dans les douze premiers chapitres des Actes[65]. L'Église ne l'honore pas pour une page qu'il aurait écrite, mais pour une coupe qu'il a bue le premier : d'où sa fête, le 25 juillet, inscrite au calendrier romain général au rang de fête, avec messe propre tirée de Matthieu 20[66].

La vie de Jacques en quelques dates

  1. Vers 5 av. J.-C. - 10 ap. J.-C.
    Naissance en Galilée
    fils aîné de Zébédée et de Salomé

    Naissance probable à Bethsaïde, au début de notre ère ; frère aîné de Jean ; famille de pêcheurs aisés du lac de Génésareth[67].

  2. Vers 27-28
    L'appel au bord du lac
    avec Jean, aussitôt, tout quitté

    Jésus les appelle pendant qu'ils réparent leurs filets ; ils laissent Zébédée dans la barque avec les ouvriers (Mt 4, 21-22 ; Mc 1, 19-20)[68].

  3. Vers 28-30
    Les trois privilèges
    Jaïre, le Thabor, Gethsémani

    Seul avec Pierre et Jean : la fille de Jaïre relevée, la Transfiguration contemplée, l'agonie veillée de loin (Mc 5, 37 ; Mt 17, 1 ; Mc 14, 33)[69].

  4. Vers 30
    « Ma coupe, vous la boirez »
    la promesse sur la montée à Jérusalem

    Demande des places à droite et à gauche ; Jésus annonce aux deux frères qu'ils boiront sa coupe (Mt 20, 22-23)[70].

  5. 30-44
    L'Église de Jérusalem
    témoin de la Pentecôte et des commencements

    Nommé dans la chambre haute (Ac 1, 13) ; présent à la pêche de Jean 21 ; rôle de premier plan dans la communauté judéo-chrétienne[71].

  6. Pâque 44
    Le martyre sous Hérode Agrippa I
    par le glaive, premier des Douze

    Décapité à Jérusalem sur l'ordre d'Agrippa I (41-44) ; l'accusateur converti meurt avec lui selon Clément (Ac 12, 1-2)[72].

La Galice et Compostelle : la tradition du tombeau

La prédication en Espagne selon la tradition

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Selon la tradition reçue, Jacques le Majeur, après la Pentecôte, aurait porté l'Évangile jusqu'en Espagne, aux confins occidentaux du monde connu, avant de revenir en Judée où l'attendait le martyre[73]. La Catholic Encyclopedia résume ainsi le récit traditionnel (trad. fr. de l'auteur) : « ayant prêché le christianisme en Espagne, il retourna en Judée et fut mis à mort sur l'ordre d'Hérode ; son corps fut miraculeusement translaté à Iria Flavia, au nord-ouest de l'Espagne, puis à Compostelle »[74]. Sept disciples, restés fameux dans la mémoire espagnole comme les « sept varons apostólicos », auraient poursuivi l'œuvre commencée : le premier siège d'Acci (Guadix) et les premières communautés du sud en garderaient la trace[75].

Cette prédication espagnole est le point le plus discuté du dossier, et on y reviendra dans les objections : même Notker, au IXe siècle, admettait qu'on pouvait tenir la translation du corps sans affirmer la prédication[76]. Mais l'autre versant de la tradition, le tombeau, repose sur des faits vérifiables : un lieu, une découverte datée, des fouilles, une bulle pontificale.

La translation : de Jérusalem à Iria Flavia

Le récit de la translatio, fixé par la Légende dorée et les leçons du bréviaire de Compostelle, raconte que les disciples de Jacques recueillirent son corps décapité à Jérusalem, le conduisirent au port de Joppé (Jaffa) et l'embarquèrent sur un navire sans voiles ni rameurs, guidé par Dieu jusqu'aux côtes de Galice, à Iria Flavia (l'actuelle Padrón)[77]. La reine païenne Lupa, d'abord hostile, se serait convertie devant les prodiges accompagnant le convoi, offrant un lieu de sépulture pour le corps de l'apôtre[78]. Deux disciples, Théodore et Athanase, auraient été ensevelis de part et d'autre du maître : la tradition compostellane affirme que le tombeau retrouvé au IXe siècle contenait bien trois corps[79].

Il faut nommer ce récit pour ce qu'il est : une translatio médiévale, genre littéraire qui habille de merveilleux le transfert des reliques, comme il en existe pour Pierre à Rome ou Marc à Venise. Le merveilleux du récit n'invalide pas par lui-même le fait central, le tombeau : l'hagiographie ancienne raconte en images ce que la foule retient en mémoire, et c'est ensuite aux pierres de parler.

L'inventio : l'ermite, l'évêque et le roi (vers 820-830)

Au début du IXe siècle, un ermite nommé Pelayo (Pelagius) observe pendant plusieurs nuits des lumières extraordinaires au-dessus d'un tertre boisé, près de l'ancienne voie romaine, dans le diocèse d'Iria Flavia[80]. Il prévient Théodemire, l'évêque d'Iria, qui fait dégager le lieu et découvre une nécropole romaine avec un monument funéraire contenant trois corps : l'apôtre et ses deux disciples, selon la tradition de la translatio[81]. Le roi des Asturies Alphonse II le Chaste (791-842), prévenu, vient en pèlerin reconnaître le tombeau, fait bâtir une première église et dote le sanctuaire : c'est l'acte de naissance de Compostelle, le « champ de l'étoile » (campus stellae), nommé d'après les lumières vues par l'ermite[82]. Son successeur Alphonse III rebâtira l'église en 899 et la consacrera solennellement[83].

Les grandes étapes compostellanes se succèdent alors à un rythme que l'histoire peut dater avec précision.

  1. Vers 820-830
    L'inventio du tombeau
    Pelayo, Théodemire, Alphonse II

    Lumières sur le tertre, découverte de la nécropole, venue du roi des Asturies, première église[84].

  2. 844 (tradition)
    Clavijo et le Matamoros
    Ramire Ier, le vœu à saint Jacques

    Selon la tradition, l'apôtre apparaît à cheval dans la bataille contre les Maures ; la Reconquista trouve son patron céleste[85].

  3. 899
    La consécration d'Alphonse III
    le sanctuaire devient basilique

    Le roi fait rebâtir et consacrer solennellement l'église du tombeau : Compostelle est déjà un but de pèlerinage[86].

  4. 1075-1211
    La grande cathédrale romane
    Gelmírez et les bâtisseurs

    L'évêque Diego Gelmírez (1100-1140) fait de Compostelle une métropole ; la cathédrale romane est consacrée en 1211[87].

  5. 1138-1145
    Le Codex Calixtinus
    le Liber Sancti Jacobi et son guide

    Compilation attribuée au pape Calixte II (le « Pseudo-Calixte », identifié à Aymeric Picaud) : cinq livres, dont le célèbre guide du pèlerin[88].

  6. 1170-1175
    L'ordre de Santiago
    les chevaliers de Saint-Jacques

    Fondation de l'ordre militaire pour protéger les pèlerins et la frontière ; approuvé par Alexandre III en 1175[89].

  7. 1878-1884
    Fouilles et reconnaissance
    López Ferreiro, Payá, Léon XIII

    Fouilles sous la cathédrale, identification des reliques, bulle Omnipotens Deus du 1er novembre 1884[90].

Le Codex Calixtinus et le guide du pèlerin

Le Codex Calixtinus, ou Liber Sancti Jacobi (Livre de saint Jacques), est le témoin majeur de la Compostelle du XIIe siècle : compilé entre 1138 et 1145, attribué au pape Calixte II (d'où le nom de « Pseudo-Calixte » donné à son compilateur principal, souvent identifié au savant français Aymeric Picaud), il rassemble en cinq livres tout le dossier jacquaire de son temps[91].

LivreContenuIntérêt
ILiturgie de saint Jacques (sermons, chants, offices)La fête du 25 juillet déjà pleinement constituée
IIMiracles de saint Jacques (vingt-deux récits)Le culte vivant : pèlerins secourus, captifs libérés
IIILa translatio du corpsLe récit officiel du transfert en Galice
IVLa geste de Charlemagne et Roland en Espagne (Historia Turpini)L'enracinement épique : l'empereur au service de l'apôtre
VLe guide du pèlerinLe premier guide de voyage d'Europe : routes, étapes, sanctuaires, dangers, peuples rencontrés

Le cinquième livre mérite son rang : on y lit la description des quatre routes françaises (Tours, Vézelay, Le Puy, Arles), des étapes, des fleuves à passer, des auberges, et même des mises en garde contre les bateliers malhonnêtes ou les mauvaises eaux[92]. Huit siècles avant les guides modernes, l'Église produisait déjà pour ses pèlerins une information pratique, vérifiable sur le terrain : indice, parmi d'autres, que le pèlerinage n'était pas une fiction de clercs, mais une route battue par des foules.

L'examen de 1884 : Léon XIII confirme les reliques

Les fouilles de López Ferreiro (1878-1879)

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Au XIXe siècle, le tombeau avait disparu : caché au XVIe siècle par crainte des corsaires anglais (Drake menaçait les côtes en 1589), son emplacement exact s'était perdu dans la mémoire du chapitre[93]. Le chanoine archiviste Antonio López Ferreiro, le plus grand historien de la cathédrale avec son Historia en onze volumes, entreprend en 1878-1879 des fouilles méthodiques sous le maître-autel : il retrouve la crypte murée, un mausolée romain du Ier siècle et des restes humains correspondant à la tradition des trois corps[94]. L'archevêque de Compostelle, le cardinal Payá, procède à la reconnaissance canonique et déclare l'identité des reliques de l'apôtre et de ses deux disciples[95].

La bulle Omnipotens Deus (1er novembre 1884)

Saisi du dossier, Léon XIII fait examiner les pièces à Rome, puis tranche par la bulle solennelle Omnipotens Deus (souvent citée comme Deus Omnipotens), datée du 1er novembre 1884 : il « confirme la sentence de l'archevêque » sur l'identité des corps sacrés de l'apôtre saint Jacques, de Théodore et d'Athanase[96]. La Catholic Encyclopedia y voit un argument de poids en faveur de l'authenticité des reliques conservées à Compostelle[97].

« C'est à bon droit que les souverains pontifes ont comblé d'honneurs le sanctuaire où repose le corps de l'apôtre, premier héraut de l'Évangile en Espagne et premier martyr parmi les apôtres. »[98]

  • Léon XIII, bulle Omnipotens Deus, 1er novembre 1884 (trad. fr. de l'auteur)[99]

Depuis 1884, le culte compostellan repose donc sur autre chose qu'une légende : des fouilles documentées, un examen romain, un acte pontifical solennel. On peut discuter la prédication espagnole de l'apôtre, on ne peut plus balayer le tombeau d'un revers de main : les pierres et les parchemins ont parlé, et Rome a jugé.

La théologie de Jacques : du tonnerre au témoignage

Boire la coupe : la prophétie accomplie la première

Jacques est l'accomplissement vivant d'une parole du Seigneur : « Ma coupe, vous la boirez » (Mt 20, 23)[100]. Jean la boira à sa manière, par une longue vie d'exil et de persécution jusqu'à Patmos ; Jacques la boit la première, d'un trait, par le glaive, quatorze ans après la promesse[101]. L'Église y lit le sens du martyre apostolique : non un accident de l'histoire, mais une coupe reçue des mains du Christ, bue en communion avec sa Passion. Le fils du tonnerre qui voulait faire descendre le feu sur la Samarie finit par offrir son propre corps au feu de la persécution : le zèle n'a pas été éteint, il a été retourné vers l'intérieur et offert.

Le zèle corrigé, pas éteint

C'est toute la spiritualité de Jacques en une ligne : un tempérament de feu que le Seigneur ne casse pas mais convertit. Il voulait le feu du ciel contre les Samaritains (Lc 9, 54)[102] ; il voulait les premières places avec son frère (Mc 10, 37)[103] ; il obtient la première place parmi les martyrs, celle que personne ne convoitait. Les Pères y voient une figure de tout apostolat véritable : Dieu ne choisit pas des tièdes qu'il réchaufferait, il choisit des ardents qu'il redresse. La réprimande de Jésus en Samarie (« il les réprimanda ») n'exclut pas Jacques du cercle des Trois : corrigé, il reste des intimes, jusque dans l'agonie de Gethsémani[104].

Patron de l'Espagne et des pèlerins : Clavijo et l'ordre de Santiago

La postérité de Jacques est indissociable de l'Espagne. Selon la tradition, à la bataille de Clavijo (844), sous Ramire Ier, l'apôtre serait apparu à cheval, l'épée à la main, pour soutenir les chrétiens contre les Maures : de là le surnom de Santiago Matamoros et le cri de guerre médiéval « ¡Santiago y cierra, España ! »[105]. La critique moderne discute la bataille elle-même, probablement légendaire dans sa forme, mais le fait institutionnel demeure : Jacques devient le patron céleste de la Reconquista, puis le patron de l'Espagne, et l'ordre militaire de Santiago, fondé vers 1170 pour protéger les pèlerins et la frontière et approuvé par Alexandre III en 1175, porte son nom et sa croix en forme d'épée (la croix de Saint-Jacques)[106].

Il faut tenir les deux bouts sans les confondre : l'Église honore en Jacques le martyr et l'évangélisateur, pas les violences commises en son nom, et le pèlerinage de Compostelle est aujourd'hui un chemin de paix et de conversion, non une marche guerrière[107]. Le Matamoros des blasons dit la Reconquista ; le pèlerin à la coquille dit l'Évangile : c'est le second qui dure, et des foules du monde entier le prouvent chaque année sur le Camino.

L'usage liturgique de l'héritage de Jacques

Le 25 juillet, au cœur de l'été

Infographie originale Ignispedia créée par IA

L'Église célèbre saint Jacques le Majeur le 25 juillet, au rang de fête dans le calendrier romain général[108]. La date, fixée par les martyrologes anciens, place l'apôtre au cœur de l'été, quand les routes de Compostelle sont les plus fréquentées : des milliers de pèlerins fêtent le saint dans sa cathédrale au jour même de sa solennité, avec le célèbre botafumeiro, l'encensoir géant qui traverse le transept[109]. Quand le 25 juillet tombe un dimanche, l'année est dite jacquaire (Année Sainte compostellane), avec ouverture de la Porte Sainte : ce fut le cas en 2021-2022 (année prolongée), ce le sera en 2027[110].

La messe propre : Mt 20, 20-28

La liturgie du 25 juillet fait lire l'évangile même de l'ambition des fils de Zébédée (Mt 20, 20-28) : l'Église n'édulcore pas son apôtre, elle proclame chaque année sa demande maladroite et la réponse du Seigneur[111]. La collecte résume la théologie du jour : Dieu a consacré par le sang de Jacques « les prémices » du martyre apostolique, et l'Église demande que son intercession fortifie son témoignage. Les lectures (2 Co 4 pour l'épître : « nous portons ce trésor dans des vases d'argile ») disent le renversement : la gloire dans la fragilité, la vie dans la mort[112].

Le Camino aujourd'hui : l'un des trois grands pèlerinages

Avec Jérusalem et Rome, Compostelle forme le trio des grands pèlerinages de la chrétienté médiévale, et le seul des trois dont la fréquentation moderne ait retrouvé, puis dépassé, les foules d'autrefois[113]. Le pèlerinage jacquaire, relancé depuis les années 1980-1990, accueille chaque année plusieurs centaines de milliers de pèlerins qui reçoivent la compostela au terme d'au moins cent kilomètres à pied (ou deux cents à vélo)[114]. À noter, en droit : le voeu de pèlerinage à Compostelle reste réservé au pape, seul à pouvoir en dispenser[115]. Le détail du sanctuaire, de ses rites et de ses chemins se lit dans Sanctuaire de Compostelle : on ne le redouble pas ici.

Objections courantes et réponses

Les Actes le montrent à Jérusalem : comment aurait-il prêché en Espagne ?

C'est l'objection la plus sérieuse, et la Catholic Encyclopedia la formule honnêtement : Jacques meurt en 44, et « selon la tradition de l'Église primitive, il n'avait pas encore quitté Jérusalem à cette date » (Clément, Stromates VI ; Apollonius cité par Eusèbe)[116]. Réponse en deux temps. D'abord, la tradition compostellane porte d'abord sur le tombeau, pas sur la durée de la mission : Notker lui-même admettait qu'on pouvait tenir la translation du corps sans affirmer une longue prédication[117]. Ensuite, un voyage aller-retour en Espagne entre 34 et 42 n'a rien d'impossible pour un apôtre de cette génération : Paul parcourra des distances comparables, et la navigation méditerranéenne reliait directement Joppé à l'Occident. La brièveté du ministère judéen de Jacques (à peine quatorze ans) laisse toute la place à une mission occidentale précoce, suivie du retour fatal à Jérusalem.

Paul voulait aller en Espagne : preuve que Jacques n'y était pas ?

Paul écrit aux Romains vers 58 qu'il veut se rendre en Espagne, en précisant qu'il évite de « bâtir sur le fondement d'autrui » (Rm 15, 20.24)[118]. Certains en concluent que personne, donc pas Jacques, n'avait évangélisé l'Espagne avant lui. Mais l'argument prouve trop : une première annonce apostolique, même brève et suivie du martyre quatorze ans plus tôt, n'équivaut pas à une Église fondée et établie qui dispenserait Paul d'y aller. Paul vise l'Occident entier comme champ de mission ; le passage de Jacques, s'il eut lieu, n'y change rien, pas plus que le passage de Pierre à Antioche n'interdit à Paul d'y prêcher. L'objection confond annonce initiale et fondation durable.

Le silence des premiers siècles prouve la légende ?

Aucune mention certaine de la tradition espagnole avant le IXe siècle (Notker, Walafried Strabon) : c'est l'argument ex silentio, le plus répété[119]. Mais un silence n'est une preuve que si l'on devait s'attendre à du bruit : or les trois premiers siècles, entre persécutions, rareté des écrits conservés et traditions locales orales, ont laissé perdre bien d'autres mémoires apostoliques que l'Église tient pourtant pour assurées. De plus, le silence ne porte que sur la prédication : le culte du tombeau, lui, s'ancre dans une nécropole romaine du Ier siècle retrouvée sous la cathédrale[120]. Et quand la documentation apparaît au IXe siècle, elle apparaît partout à la fois (martyrologes francs, liturgie espagnole, pèlerins) : le signe d'une mémoire ancienne qui affleure, pas d'une invention qui se répand.

Deux tombeaux : Compostelle et Toulouse ?

L'église Saint-Sernin de Toulouse revendique elle aussi des reliques de l'apôtre[121]. Contradiction ? Non : le partage des reliques entre plusieurs églises est la pratique la plus courante du Moyen Âge, et la Catholic Encyclopedia elle-même note (trad. fr. de l'auteur) qu'« il n'est pas improbable que de telles saintes reliques aient été divisées entre deux églises »[122]. La reconnaissance de 1884 porte sur les corps conservés à Compostelle (Jacques, Théodore, Athanase) ; elle n'exclut pas que des fragments aient gagné Toulouse. Deux châsses, un seul apôtre : le dossier est classique, pas scandaleux.

Matamoros : un apôtre peut-il être un étendard de guerre ?

L'image du saint à cheval, l'épée levée contre les Maures, choque à bon droit un lecteur de l'Évangile[123]. Distinguons. L'Église n'a jamais canonisé une bataille ni béni un massacre : elle honore le martyr qui intercède pour son peuple, et les chrétiens du IXe siècle, en lutte pour leur survie, ont lu son intercession dans leurs victoires, comme Israël lisait celle de Dieu dans les siennes. L'usage politique d'une figure sainte ne la disqualifie pas : il appelle le discernement, pas le mépris. Et l'histoire a tranché en faveur du pèlerin : aujourd'hui, le Camino accueille côte à côte des marcheurs de toutes nations et confessions, et Jacques y est le patron de la réconciliation des chemins, non des champs de bataille[124].

Ce que propose l'exégèse moderne, et ses limites

L'hypothèse la plus répandue aujourd'hui

Une partie de l'exégèse contemporaine propose de lire le dossier jacquaire comme une construction stratifiée : un noyau historique mince (un apôtre galiléen exécuté en 44, bien attesté par Actes 12), enveloppé de traditions successives (la prédication espagnole, la translatio merveilleuse, l'inventio du IXe siècle), dont chacune servirait les intérêts de son époque : prestige du siège d'Iria-Compostelle face à Tolède, mobilisation de la Reconquista asturienne, captation des flux de pèlerins et de leurs offrandes[125]. Dans cette lecture, l'inventio de 820-830 serait une mise en scène politico-religieuse d'Alphonse II, et la bulle de 1884 un acte de piété plus que d'histoire.

Les fragilités de la reconstruction

L'hypothèse se heurte à plusieurs limites de méthode. D'abord, elle raisonne largement par soupçon de motivation : montrer à qui profite une tradition ne prouve pas qu'on l'a inventée, sinon toute institution gardienne d'une mémoire serait disqualifiée par avance. Ensuite, elle use de l'argument du silence comme d'une preuve, alors que la documentation des VIIIe-IXe siècles espagnols est globalement lacunaire : exiger pour Jacques seul des attestations continues que presque aucun culte local de l'époque ne fournit, c'est mesurer à deux poids. Enfin, elle écarte par principe le merveilleux du récit de translation (le navire sans voiles) pour en conclure à la fausseté du fait (le tombeau), confusion entre le genre littéraire et l'objet raconté : les translationes médiévales habillent de prodiges des transferts réels, et la nécropole du Ier siècle sous la cathédrale reste un fait de fouilles, pas de foi[126].

Pourquoi la position traditionnelle reste défendable

Le catholique n'est pas tenu de croire chaque détail de la Légende dorée : l'Église distingue ce qu'elle définit (le martyre de Jacques sous Agrippa, raconté par l'Écriture inerrante) et ce qu'elle permet de tenir (la translation et le tombeau, garantis par le culte, les fouilles et la bulle de 1884)[127]. Mais la position traditionnelle tient sur des appuis que la critique ne fait pas disparaître : la datation du martyre à la Pâque 44, cohérente avec le règne d'Agrippa I (41-44) attesté par Flavius Josèphe[128] ; l'ancienneté du témoignage de Clément, reçu « de ceux qui étaient avant lui »[129] ; la convergence indépendante des martyrologes du IXe siècle[130] ; la nécropole romaine sous le maître-autel[131] ; l'examen romain de 1884[132]. Comme pour l'ensemble du Nouveau Testament, dont les papyri montrent la précocité et la fidélité de transmission (le dossier détaillé se lit dans L'Évangile selon saint Jean), la leçon générale vaut ici : les datations et attributions reçues de la Tradition résistent mieux qu'on ne le dit aux reconstructions, parce qu'elles reposent sur des chaînes de témoins, là où les hypothèses reposent sur des soupçons.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Ac 12, 1-2, trad. AELF.

    1 43 72
  2. Mc 3, 17, trad. AELF.

    2 26
  3. Oficina del Peregrino (Accueil des pèlerins, cathédrale de Compostelle) : la compostela est remise au terme d'au moins cent kilomètres à pied ou deux cents à vélo ; plusieurs centaines de milliers de pèlerins chaque année au XXIe siècle.

    3 114
  4. Léon XIII, bulle Omnipotens Deus, 1er novembre 1884, confirmant la sentence du cardinal Payá, archevêque de Compostelle, sur l'identité des corps de l'apôtre saint Jacques, de Théodore et d'Athanase (cf. Catholic Encyclopedia, art. Compostela).

    4 90 95 96 98 99 127 132
  5. Ac 12, 1, trad. AELF.

    5
  6. Achille Camerlynck, « St. James the Greater », The Catholic Encyclopedia, vol. 8, Robert Appleton Company, New York, 1910 (newadvent.org/cathen/08279b.htm) : fils de Zébédée et de Salomé, frère de Jean probablement aîné ; martyre à la Pâque 44, quatorze ans après la promesse ; tradition d'Espagne et translation à Compostelle ; difficultés et défense par les Bollandistes ; bulle de Léon XIII.

    6 9 15 20 21 25 28 33 39 44 46 47 49 53 59 62 67 73 74 76 97 101 115 116 117 119 121 122 130
  7. Mt 10, 2-4 ; Mc 3, 16-19 ; Lc 6, 14-16 ; Ac 1, 13, trad. AELF.

    7 12
  8. Mc 5, 37, trad. AELF.

    8 29 69
  9. Mt 10, 3 ; Mc 15, 40 ; Ga 1, 19, trad. AELF ; Achille Camerlynck, « St. James the Less », The Catholic Encyclopedia, vol. 8, 1910 : identification du fils d'Alphée au frère du Seigneur ; Marie mère de Jacques le Mineur (Mc 15, 40) identifiée à Marie de Clopas (Jn 19, 25), distincte de la Vierge Marie.

    10
  10. Achille Camerlynck, « St. James the Less », The Catholic Encyclopedia, vol. 8, New York, 1910 (newadvent.org/cathen/08281a.htm).

    11 64
  11. Mc 3, 16-17, trad. AELF.

    13
  12. Ac 1, 13, trad. AELF.

    14 41 65 71
  13. Mc 1, 19-20, trad. AELF.

    16 23
  14. Jn 1, 44, trad. AELF.

    17
  15. Mc 16, 1, trad. AELF.

    18
  16. Jn 19, 27, trad. AELF.

    19
  17. Mt 4, 21-22, trad. AELF.

    22 68
  18. Lc 5, 9-10, trad. AELF.

    24
  19. Lc 9, 54-55, trad. AELF.

    27 102
  20. Mt 17, 1-5, trad. AELF.

    30
  21. Mc 14, 33, trad. AELF.

    31 32 104
  22. Mt 20, 21, trad. AELF.

    34
  23. Mc 10, 37, trad. AELF.

    35 103
  24. Mt 20, 24, trad. AELF.

    36
  25. Mt 20, 22-23, trad. AELF.

    37 38 70 100
  26. Mt 20, 26-28, trad. AELF.

    40
  27. Jn 21, 2, trad. AELF.

    42
  28. Ac 12, 3-4, trad. AELF.

    45
  29. Ac 12, 20-23, trad. AELF.

    48
  30. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, II, 9, 2-3, citant Clément d'Alexandrie, Hypotyposes, VII (texte anglais sur newadvent.org/fathers/250102.htm ; trad. fr. de l'auteur).

    50 51 52 54 55 129
  31. Saint Jérôme, De viris illustribus, 9 (sur Jean) : « the apostle whom Herod, after our Lord's passion, beheaded » (texte anglais sur newadvent.org/fathers/2708.htm ; trad. fr. de l'auteur).

    56 57 58
  32. Martyrologium Romanum, au 25 juillet : fête de saint Jacques apôtre, premier des apôtres à recevoir la couronne du martyre.

    60
  33. Jacques de Voragine, La Légende dorée, chapitre « Saint Jacques le Majeur » (vers 1260) : vie, translation en Galice, miracles des pèlerins (éd. fr. Garnier-Flammarion, Paris, 1967, t. II).

    61 77
  34. Conciles d'Hippone (393) et de Carthage (397, 419) : liste des vingt-sept livres, dont aucun attribué à Jacques fils de Zébédée.

    63
  35. Calendarium Romanum Generale : 25 juillet, saint Jacques apôtre, fête ; messe propre, évangile Mt 20, 20-28 ; première lecture 2 Co 4, 7-15.

    66 108 111 112
  36. Tradition des « sept varons apostólicos » (Torquatus, Ctesiphon, Secundus, Indaletius, Caecilius, Hesychius, Euphrasius), premiers évêques d'Andalousie selon les calendriers mozarabes.

    75
  37. Légende de la reine Lupa (Luparia), fixée par la Légende dorée et les leçons du bréviaire compostellan : conversion devant le convoi funèbre, don du terrain du sépulcre.

    78
  38. Tradition compostellane des trois corps (Jacques, Théodore, Athanase), reconnue par le cardinal Payá et confirmée par la bulle de 1884.

    79
  39. Concordia de Antealtares (1077) et tradition de l'inventio : l'ermite Pelayo, l'évêque Théodemire d'Iria Flavia, le roi Alphonse II le Chaste ; première église vers 820-830, rebâtie et consacrée par Alphonse III en 899.

    80 81 83 84 86
  40. Campus stellae, « champ de l'étoile » : étymologie traditionnelle de Compostelle, d'après les lumières vues par l'ermite Pelayo (cf. Catholic Encyclopedia, art. Compostela).

    82
  41. Tradition de Clavijo (844), sous Ramire Ier : apparition de l'apôtre à cheval, vœu de Saint-Jacques, cri « ¡Santiago y cierra, España ! » ; historicité de la bataille discutée, institution du patronage assurée.

    85 105 123
  42. Cathédrale romane de Compostelle, commencée en 1075, consacrée en 1211 ; Diego Gelmírez, premier archevêque (1100-1140), obtient la dignité métropolitaine.

    87
  43. Codex Calixtinus (Liber Sancti Jacobi), compilé vers 1138-1145, attribué au pape Calixte II (« Pseudo-Calixte », souvent identifié à Aymeric Picaud) ; livre V, le guide du pèlerin : quatre routes françaises, étapes, dangers (ms. de la cathédrale de Compostelle).

    88 91 92
  44. Ordre militaire de Santiago, fondé vers 1170 (Cáceres, Uclés), approuvé par Alexandre III en 1175 ; croix en forme d'épée (croix de Saint-Jacques).

    89 106
  45. Fouilles d'Antonio López Ferreiro sous le maître-autel (1878-1879) : crypte murée, mausolée romain du Ier siècle, restes des trois corps ; cf. Historia de la Santa A. M. Iglesia de Santiago, vol. 2 (1899) et vol. 7 (1904).

    93 94 120 126 131
  46. Compostelle avec Jérusalem et Rome : les trois grands pèlerinages médiévaux ; renouveau depuis les années 1980-1990, chemin de paix et de conversion (cf. article Sanctuaire de Compostelle).

    107 113 124
  47. Le botafumeiro, encensoir géant de la cathédrale de Compostelle, balancé dans le transept aux grandes solennités, dont la fête du 25 juillet.

    109
  48. Année Sainte compostellane (Año Jacobeo) : quand le 25 juillet tombe un dimanche ; Porte Sainte ouverte ; dernière édition 2021-2022 (prolongée), prochaine en 2027.

    110
  49. Rm 15, 20.24, trad. AELF.

    118
  50. Lecture stratifiée courante dans une partie de l'exégèse contemporaine : noyau historique (Ac 12), traditions successives au service du siège compostellan et de la Reconquista ; présentée ici comme hypothèse interprétative, non comme résultat démontré.

    125
  51. Flavius Josèphe, Antiquités juives, XIX, 8, 2 : mort d'Hérode Agrippa I à Césarée en 44, corroborant la chronologie d'Actes 12.

    128