La pêche miraculeuse désigne deux récits des évangiles où des pêcheurs de Galilée, après une nuit entière sans rien prendre, remplissent leurs filets sur la seule parole de Jésus. Le premier récit, au chapitre 5 de l'évangile selon saint Luc, se place au début du ministère public : Simon Pierre, qui a peiné toute la nuit, jette les filets en plein jour, confesse qu'il est un homme pécheur, puis laisse tout pour suivre Jésus qui lui annonce qu'il prendra désormais des hommes[1]. Le second récit, au chapitre 21 de l'évangile selon saint Jean, se place après la Résurrection : sept disciples ont pêché en vain, le Ressuscité se tient au rivage sans être d'abord reconnu, les filets jetés à droite de la barque ramènent 153 gros poissons sans se déchirer, et Jésus partage avec les siens le pain et le poisson grillés sur un feu de braise[2].
L'Église reçoit ces deux récits comme des événements réels de la vie de Jésus et de ses apparitions pascales, au même titre que le miracle de Cana ou la multiplication des pains. Elle y lit aussi, depuis les Pères, une image parlante de sa propre mission : le filet jeté sur la parole du Christ rassemble des hommes de toutes nations, et ce filet, dans le récit pascal, ne se rompt pas. Cet article présente d'abord les deux récits verset par verset, puis leur place dans le canon, leurs auteurs et leur datation traditionnels avec leurs témoins anciens, le lac et le métier de pêcheur qui forment leur cadre, leur théologie, leur accomplissement dans l'ensemble de l'Écriture, la lecture des Pères, leur usage liturgique et spirituel, et enfin les objections de l'exégèse historico-critique avec les réponses qu'on peut leur faire.
Les deux récits, pas à pas
La première pêche : Luc 5, 1-11
La foule au bord du lac et la barque de Simon
Luc ouvre le récit par la foule qui se presse autour de Jésus pour écouter la parole de Dieu, au bord du lac de Génésareth[3]. Deux barques sont là, les pêcheurs en sont descendus et lavent leurs filets : la nuit de travail est finie, et elle n'a rien donné. Jésus monte dans la barque de Simon, lui demande de s'écarter un peu du rivage, s'assied et enseigne la foule depuis la barque[4]. La position assise est celle du maître qui enseigne, et la barque devient pour un moment la chaire de la parole.
Ce détail prépare la suite. La même barque qui a servi à porter la parole servira à porter la pêche, et le même Simon qui a prêté sa barque va prêter ses filets, puis sa vie entière. Luc construit son récit en trois temps que le lecteur peut suivre sans effort : la parole enseignée, la parole obéie, la parole qui appelle.
Avance en eau profonde
L'enseignement fini, Jésus dit à Simon : « Avance en eau profonde, et jetez vos filets pour la pêche »[5]. L'ordre est donné en plein jour, après une nuit de travail infructueuse, à des hommes qui connaissent le lac depuis leur enfance. Pêcher au filet dans ce lac se faisait de nuit, quand les poissons montent vers la surface et vers les zones éclairées, et le jour rendait la tentative humainement peu prometteuse selon le savoir même des pêcheurs.
La réponse de Simon est le cœur humain du récit : « Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ta parole, je vais jeter les filets »[6]. Simon ne discute pas la compétence de Jésus en matière de pêche, il ne prétend pas comprendre, il obéit à une parole. Toute la spiritualité de la pêche miraculeuse tient dans ce « sur ta parole » : l'obéissance ne vient pas d'un calcul de probabilité, elle vient de la confiance dans celui qui parle.
« Maître, nous avons peiné toute la nuit sans rien prendre ; mais, sur ta parole, je vais jeter les filets. » (Évangile selon saint Luc, 5, 5[7])
Les filets qui se déchirent et les deux barques
Le résultat dépasse le besoin : les pêcheurs prennent une si grande quantité de poissons que leurs filets se déchirent, ils font signe à leurs associés de l'autre barque, les deux barques se remplissent au point de manquer couler[8]. Luc donne trois mesures concrètes de la surabondance : les filets qui craquent, l'appel au renfort, les barques qui s'enfoncent. Le don est réel, matériel, vérifiable par des hommes du métier, et il excède les capacités ordinaires de le contenir.
Il faut noter ce que Jésus ne fait pas. Il ne touche ni les filets ni l'eau, il ne prononce aucune formule, il ne fait aucun geste rituel. Comme à Cana où il remplit les jarres de l'ancienne Alliance, il agit par sa parole seule, à la manière du Créateur de la Genèse qui dit et la chose est. Le signe désigne donc son auteur : celui qui commande aux poissons du lac comme Dieu commande à sa création.
Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur
Devant la pêche, Simon Pierre tombe aux genoux de Jésus et dit : « Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur »[9]. Le titre change dans sa bouche : celui qu'il appelait Maître au verset 5, il l'appelle maintenant Seigneur. La stupeur saisit aussi Jacques et Jean, fils de Zébédée, associés de Simon, et tous ceux qui sont avec eux[10].
La réaction de Pierre est celle des hommes de la Bible devant la manifestation du Dieu saint : Isaïe devant la vision du Temple s'écrie qu'il est un homme aux lèvres impures (Is 6, 5)[11]. Pierre ne demande pas une part de la pêche, il ne négocie pas, il confesse. C'est précisément cette confession qui le rend apte à la mission, car Jésus ne répond pas à sa demande de s'éloigner, il répond par un appel : « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras »[12].
« Seigneur, éloigne-toi de moi, car je suis un homme pécheur. » (Évangile selon saint Luc, 5, 8[13])
Ils laissèrent tout et le suivirent
La conclusion de Luc est d'une sobriété totale : ramenant les barques au rivage, les pêcheurs laissent tout et suivent Jésus[14]. Le « tout » comprend les barques, les filets, la pêche la plus abondante de leur vie et l'entreprise familiale de pêche. Le miracle n'est donc pas raconté pour lui-même : il est l'instrument d'une vocation. La première pêche miraculeuse est inséparable de l'appel des premiers disciples, et c'est ainsi que l'Église l'a toujours lue.
La seconde pêche : Jean 21, 1-14
Je vais à la pêche, et une nuit sans rien prendre
Après sa Résurrection, Jésus se manifeste encore aux disciples sur les bords de la mer de Tibériade[15]. Jean nomme les présents : Simon Pierre, Thomas appelé Didyme, Nathanaël de Cana en Galilée, les fils de Zébédée et deux autres disciples, sept en tout[16]. Simon Pierre dit : « Je vais à la pêche », les autres répondent : « Nous allons aussi avec toi », ils montent dans la barque, et cette nuit-là ils ne prennent rien[17].
Le retour au métier d'avant n'est pas présenté comme une faute, mais il forme le fond sombre du récit : sans le Ressuscité reconnu, le travail des disciples reste stérile, comme la nuit de Luc 5. Le parallèle entre les deux nuits infructueuses est voulu par la tradition de lecture de l'Église : même lac, mêmes hommes, même échec nocturne, même parole qui renverse la situation au matin.
Jetez le filet à droite de la barque
Au lever du jour, Jésus se tient sur le rivage, mais les disciples ne savent pas que c'est lui[18]. Il leur demande s'ils ont du poisson, ils répondent que non, et il dit : « Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez »[19]. Ils le jettent, et ils ne peuvent plus le tirer à cause de la grande quantité de poissons[20].
C'est alors que le disciple que Jésus aimait reconnaît le Seigneur et le dit à Pierre : « C'est le Seigneur »[21]. Simon Pierre, qui s'était dévêtu pour travailler, passe un vêtement et se jette à l'eau pour rejoindre le rivage à la nage, tandis que les autres disciples reviennent avec la barque en remorquant le filet, à une centaine de mètres du bord[22]. Jean, qui voit et qui croit, désigne ; Pierre, qui aime et qui se hâte, plonge. Les deux mouvements se complètent et l'Église y a vu le rapport de la contemplation qui reconnaît et de l'action qui accourt.
« Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez. » (Évangile selon saint Jean, 21, 6[23])
Le feu de braise, le pain et les 153 gros poissons
En débarquant, les disciples voient un feu de braise avec du poisson posé dessus, et du pain[24]. Jésus leur demande d'apporter quelques poissons de ceux qu'ils viennent de prendre, Simon Pierre monte dans la barque et tire à terre le filet plein de 153 gros poissons, et malgré leur nombre le filet ne se déchire pas[25]. Puis Jésus les invite : « Venez, mangez », il prend le pain et le leur donne, et de même le poisson[26]. Jean précise que c'est la troisième fois que Jésus, ressuscité d'entre les morts, se manifeste à ses disciples[27].
Trois traits distinguent cette pêche de la première. Les poissons sont comptés, et le nombre est donné avec exactitude : 153. Ils sont gros, tous, sans tri ni rebut mentionné. Et le filet, qui se déchirait en Luc 5, ne se déchire pas. Les Pères ont lu dans ces trois traits une annonce de l'Église rassemblée à la fin des temps, où le rassemblement sera complet et définitif. La section sur les Pères y revient en détail.
« Simon Pierre remonta dans la barque et tira le filet à terre. Il était rempli de cent cinquante-trois gros poissons et, malgré leur grand nombre, le filet ne se déchira pas. » (Évangile selon saint Jean, 21, 11[28])
Deux pêches, un seul Seigneur : le tableau comparatif
Le tableau suivant rassemble les données des deux récits telles que les évangélistes les donnent. Il se lit en colonnes : chaque ligne compare un même élément dans les deux pêches, et la dernière colonne dit ce que la comparaison fait apparaître.
| Élément comparé | Luc 5, 1-11 | Jean 21, 1-14 | Ce que la comparaison montre |
|---|---|---|---|
| Moment dans la vie de Jésus | Début du ministère public, avant la Passion | Après la Résurrection, apparition pascale | Le même Seigneur appelle au commencement et envoie à la fin |
| Heure et travail préalable | Enseignement de jour après une nuit de pêche racontée au passé | Nuit entière de pêche sans rien prendre, puis lever du jour | Dans les deux cas, l'effort humain seul reste stérile |
| Parole de Jésus | Avance en eau profonde, et jetez vos filets | Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez | La fécondité vient de l'obéissance à la parole, non de la technique |
| Réaction de Pierre | Il tombe aux genoux et confesse qu'il est pécheur | Il se jette à l'eau pour rejoindre le Seigneur reconnu | Le pécheur confessé devient le disciple qui accourt |
| Quantité prise | Une grande quantité, sans nombre donné | 153 gros poissons, comptés un à un | De l'abondance qui déborde au rassemblement compté et achevé |
| État du filet | Les filets se déchirent | Le filet ne se déchire pas malgré le nombre | L'Église du temps présent peine, l'Église accomplie ne perd rien |
| Barques | Deux barques remplies au point de manquer couler | Une barque, le filet remorqué puis tiré à terre par Pierre | L'aide mutuelle des Églises, puis l'unité du rassemblement final |
| Issue du récit | Ils laissent tout et suivent Jésus | Jésus donne le pain et le poisson, repas du Ressuscité | La vocation d'abord, la communion pascale ensuite |
Ce tableau ne fusionne pas les deux récits en un seul : il montre pourquoi l'Église les lit ensemble sans les confondre. Ce sont deux événements distincts, à deux moments distincts, avec des détails distincts que les évangélistes ont gardés distincts. Leur ressemblance vient de l'unité de celui qui agit et de la mission qu'il confie, non d'une copie de l'un sur l'autre.
La place des deux pêches dans le canon
Dans l'évangile de Luc : l'appel au seuil du ministère
Luc place la première pêche au chapitre 5, juste après le début de la prédication en Galilée et la guérison de la belle-mère de Simon (Lc 4, 38-39)[29], et juste avant la guérison du lépreux et du paralytique. Dans son plan, ce récit tient la place que Marc et Matthieu donnent à l'appel des quatre pêcheurs au bord de la mer de Galilée (Mc 1, 16-20 ; Mt 4, 18-22)[30], mais Luc le développe en un véritable récit de vocation : enseignement, signe, confession, appel, suite du Christ. Le lecteur comprend d'emblée qui est Pierre, pécheur pardonné et appelé, avant de le suivre dans tout l'évangile puis dans les Actes des Apôtres, second volume de Luc.
Le vocabulaire de Luc est précis. Il appelle le lac « lac de Génésareth », nom local du bassin, là où Marc et Jean disent « mer de Galilée » ou « mer de Tibériade »[31]. Il parle des associés de Simon, Jacques et Jean, détail d'organisation du travail qui correspond à une entreprise de pêche familiale avec salariés, telle que Marc la mentionne aussi pour les fils de Zébédée (Mc 1, 20)[32]. Ces touches concrètes appartiennent au récit reçu, et l'Église les lit comme les traces d'un témoignage enraciné dans le milieu des pêcheurs de Capharnaüm et de Bethsaïde.
Dans l'évangile de Jean : l'épilogue pascal et la mission
Jean place la seconde pêche au chapitre 21, après le récit de la Résurrection au chapitre 20 et sa première conclusion : « Jésus a fait encore, en présence de ses disciples, beaucoup d'autres signes qui ne sont pas écrits dans ce livre » (Jn 20, 30)[33]. Le chapitre 21 forme l'épilogue de l'évangile : apparition au lac, pêche surabondante, repas, puis dialogue de Jésus avec Pierre sur l'amour et sur le troupeau (Jn 21, 15-19) et parole sur le disciple bien-aimé (Jn 21, 20-23)[34]. La pêche ouvre cet épilogue comme Cana ouvrait le livre des signes : par un signe de surabondance qui manifeste qui est Jésus.
Le dernier verset de l'évangile revendique l'origine du témoignage : « C'est ce disciple qui témoigne de ces choses et qui les a écrites, et nous savons que son témoignage est vrai » (Jn 21, 24)[35]. La pêche miraculeuse de Jean 21 appartient donc au témoignage que l'évangile attribue au disciple que Jésus aimait, et que la tradition identifie à l'apôtre Jean. La question de l'appendice, soulevée par une partie de l'exégèse moderne, est traitée en fin d'article avec ses réponses.
La réception canonique des deux livres
Dans le canon catholique, les évangiles selon Luc et selon Jean sont reçus comme Écriture inspirée au même titre que Matthieu et Marc : le concile de Trente, dans sa session IV du 8 avril 1546, a fixé la liste des livres saints reçus par l'Église, les quatre évangiles compris, et Vatican I a confessé que ces livres, écrits sous l'inspiration de l'Esprit Saint, ont Dieu pour auteur[36]. Les deux récits de pêche appartiennent donc à la Parole de Dieu lue dans l'Église, et non à une tradition pieuse ajoutée après coup. Leur double attestation, chez un synoptique et chez Jean, à deux moments différents de la vie de Jésus, fait partie de la manière dont l'Église les reçoit : non comme un doublon embarrassant, mais comme deux signes que le même Seigneur a donnés au commencement et au terme de sa présence visible.
Les auteurs, la datation traditionnelle et les témoins anciens
Luc, compagnon de Paul, auteur du troisième évangile et des Actes
La tradition de l'Église attribue le troisième évangile à Luc, médecin et compagnon de saint Paul. Paul lui-même le nomme « Luc, le médecin bien-aimé » (Col 4, 14) et le compte parmi ses collaborateurs (Phm 24 ; 2 Tm 4, 11)[37]. Saint Irénée de Lyon, vers 180, présente Luc comme le compagnon inséparable de Paul qui a consigné dans un livre l'évangile prêché par l'apôtre[38]. Le prologue de l'évangile déclare la méthode de l'auteur : après s'être informé soigneusement de tout depuis les origines auprès des témoins oculaires devenus serviteurs de la parole, il a écrit un récit ordonné pour que le lecteur reconnaisse la solidité des enseignements reçus (Lc 1, 1-4)[39].
La datation traditionnelle situe la rédaction dans le sillage de la prédication apostolique, au Ier siècle, avant la fin de la première génération chrétienne. Le second volume, les Actes des Apôtres, se termine sur Paul prêchant à Rome sans que son procès soit raconté (Ac 28, 30-31)[40], silence que la lecture traditionnelle a souvent relevé : l'auteur s'arrête où son récit le conduit, dans les années de la captivité romaine de Paul. Une partie de l'exégèse contemporaine propose une datation plus tardive et discute le rapport de Luc aux autres synoptiques. Ces hypothèses sont exposées en fin d'article. Elles ne suppriment ni le témoignage du prologue, ni l'attribution ancienne et unanime à Luc, ni la réception de son livre comme Écriture.
Jean, l'apôtre bien-aimé, auteur du quatrième évangile
La tradition attribue le quatrième évangile à saint Jean, fils de Zébédée, l'un des Douze, présent dans les deux récits de pêche comme fils de Zébédée associé à Pierre en Luc 5 et comme pêcheur du groupe des sept en Jean 21[41]. Saint Irénée, formé par Polycarpe qui avait connu Jean, écrit que Jean, le disciple du Seigneur, publia son évangile pendant son séjour à Éphèse[42]. L'évangile lui-même désigne son garant comme le disciple que Jésus aimait, témoin de la croix, du tombeau vide et des apparitions (Jn 19, 26-35 ; 20, 2-8 ; 21, 7.20-24)[43].
La datation traditionnelle place la rédaction à la fin du Ier siècle, du vivant des témoins de la première génération. Cette datation haute mais non tardive au sens des reconstructions modernes s'appuie sur la chaîne de témoins anciens rappelée ci-dessous. Elle n'a jamais signifié pour l'Église que l'évangile serait un simple procès-verbal : Jean lui-même dit qu'il a choisi ses signes pour que le lecteur croie que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu (Jn 20, 31)[44]. Un récit choisi et ordonné en vue de la foi reste, dans la lecture catholique, un récit vrai de faits réels.
Les témoins anciens des deux évangiles
Le tableau suivant rassemble les témoins matériels et patristiques qui portent les deux livres où figurent les pêches. Il se lit de haut en bas, des fragments les plus anciens vers les attestations patristiques explicites.
| Témoin | Date approximative | Ce qu'il atteste |
|---|---|---|
| Papyrus P52 (fragment de Jean 18) | Première moitié du IIe siècle | Le quatrième évangile circulait déjà en Égypte une génération après sa rédaction traditionnelle |
| Papyrus P75 (Luc et Jean) | Fin du IIe ou début du IIIe siècle | Les évangiles de Luc et de Jean réunis dans un même codex ancien, avec un texte soigneusement copié |
| Papyrus P66 (Jean presque complet) | Vers 200 | Le quatrième évangile transmis comme un livre entier, lu et corrigé par ses copistes |
| Tatien, Diatessaron | Vers 170 | Les quatre évangiles, dont Luc et Jean, harmonisés en un seul récit, donc déjà reçus ensemble |
| Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies | Vers 180 | Attribution explicite de Luc au compagnon de Paul et de Jean à l'apôtre d'Éphèse |
| Canon de Muratori | Fin du IIe siècle | Luc médecin et Jean apôtre nommés comme auteurs des troisième et quatrième évangiles |
Ces témoins ne prouvent pas à eux seuls chaque verset, mais ils établissent le fait décisif pour la lecture traditionnelle : les livres de Luc et de Jean n'ont pas surgi anonymement au milieu du IIe siècle pour être attribués après coup à des apôtres. Ils circulent tôt, ensemble, avec leurs attributions, dans des Églises qui gardaient la mémoire des témoins. C'est sur cette réception que repose la confiance de l'Église dans les deux récits de pêche.
La position du magistère
Le magistère n'a jamais traité ces attributions comme des opinions libres sans poids. Le concile de Trente a reçu les quatre évangiles dans le canon avec leurs auteurs traditionnels, Vatican I a confessé Dieu auteur des livres saints, et la constitution Dei Verbum de Vatican II enseigne que les évangiles transmettent fidèlement ce que Jésus a fait et enseigné, les évangélistes ayant choisi et ordonné leur matière en gardant la vérité du témoignage[45]. La lecture catholique tient donc ensemble les deux affirmations : rédaction humaine réelle, avec choix, style et ordonnancement propres à Luc et à Jean, et vérité des faits racontés, dont les deux pêches miraculeuses.
Le lac, les barques et le métier de pêcheur
Le lac de Génésareth, mer de Galilée, mer de Tibériade
Le lac où pêchent Simon et ses associés porte trois noms dans les évangiles : lac de Génésareth chez Luc, mer de Galilée chez Matthieu et Marc, mer de Tibériade chez Jean, du nom de la ville fondée par Hérode Antipas sur sa rive occidentale[46]. C'est un lac d'eau douce alimenté par le Jourdain, long d'environ 21 kilomètres et large d'environ 13, dont la surface se tient à plus de 200 mètres au-dessous du niveau de la mer[47]. Ses rives du nord, autour de Capharnaüm et de Bethsaïde, formaient la zone de pêche la plus active, et le poisson du lac, frais ou salé et séché à Magdala, alimentait un commerce qui dépassait la Galilée.
Ce cadre n'est pas un décor vague. Les évangélistes nomment les villages de pêcheurs, les associés, les barques au pluriel, les filets qu'on lave, les salariés des fils de Zébédée. L'archéologie a retrouvé en 1986, dans la vase de la rive nord-ouest près de Magdala, une barque de pêche galiléenne du Ier siècle, longue d'environ 8 mètres, aujourd'hui conservée au kibboutz Ginosar[48]. Elle ne prouve pas la pêche de Luc 5, mais elle montre concrètement le type d'embarcation qui pouvait embarquer une douzaine d'hommes et manquer s'enfoncer sous une charge exceptionnelle.
Pêcher la nuit, laver les filets au matin
La pêche au filet sur le lac se pratiquait surtout de nuit : les poissons, notamment les bancs de sardines du lac et les tilapias, se laissent approcher dans l'obscurité, et les pêcheurs travaillaient au filet jeté depuis la barque ou traîné entre deux barques[49]. Au matin, on lavait et on réparait les filets, geste par lequel Luc ouvre son récit : la nuit est close, le travail est rangé, l'échec est consommé. C'est à ce moment précis, et non dans l'enthousiasme d'une nuit prometteuse, que Jésus demande de repartir en eau profonde.
La précision du récit de Jean 21 est du même ordre : filet jeté à droite, distance d'environ deux cents coudées, soit une centaine de mètres du rivage, filet remorqué derrière la barque puis tiré à terre par Pierre seul[50]. Ces mesures ne sont pas des ornements symboliques ajoutés après coup : ce sont les gestes et les distances du métier, racontés par des hommes qui l'avaient pratiqué ou par ceux qui tenaient d'eux le récit.
Pourquoi le signe parle d'abord à des pêcheurs
Jésus choisit des pêcheurs, et il les confirme dans leur métier avant de le transfigurer. Il ne méprise ni les filets ni la nuit de travail : il monte dans la barque, il enseigne depuis la barque, il fait remplir les barques. La mission qu'il annonce reprend le mot même du métier : prendre. « Désormais ce sont des hommes que tu prendras » dit le grec avec un mot qui évoque la capture d'êtres vivants pour les garder en vie, nuance que les commentateurs relèvent depuis l'Antiquité[51]. Le filet de la parole évangélique ne tue pas sa prise : il la tire de l'eau de la mort vers la vie.
Ce que les deux pêches révèlent : la théologie du signe
La parole qui rend fécond le travail stérile
Le premier enseignement des deux récits est le rapport de l'effort humain et de la parole du Christ. Les pêcheurs ne sont ni paresseux ni incompétents : ils ont peiné toute la nuit, ils connaissent les fonds, les heures et les bancs. Leur stérile nuit n'est pas une faute, elle est la condition ordinaire du travail humain livré à lui-même. La fécondité vient quand la même technique, les mêmes filets et les mêmes bras obéissent à une parole qui vient d'ailleurs. L'Église a toujours refusé d'en faire une recette de réussite temporelle : le même Pierre qui remplit deux barques connaîtra la prison, la dispersion des fidèles et le martyre. La pêche enseigne la fécondité apostolique, qui se mesure aux hommes rassemblés pour le Royaume, non au succès visible immédiat.
Pierre pécheur, Pierre appelé, Pierre envoyé
Pierre traverse les deux récits comme leur fil conducteur. En Luc 5, il confesse son péché et reçoit la promesse d'une pêche d'hommes. Entre les deux récits, il a suivi Jésus, il a confessé qu'il est le Christ, il l'a renié trois fois près d'un feu de braise (Jn 18, 18.25-27)[52], il a couru au tombeau vide. En Jean 21, il retrouve un feu de braise, un filet plein et le Seigneur qui, juste après le repas, lui demandera trois fois s'il l'aime et lui confiera ses brebis (Jn 21, 15-17)[53]. La pêche pascale n'est donc pas une répétition nostalgique du premier appel : elle est la réhabilitation du pécheur devenu pasteur. Celui qui avait dit « éloigne-toi de moi » entendra « sois le berger de mes brebis ». La miséricorde ne supprime pas la mission, elle la fonde.
« Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras. » (Évangile selon saint Luc, 5, 10[54])
Les 153 gros poissons et le filet qui ne se déchire pas
Jean compte : 153 gros poissons. Deux lectures anciennes dominent, et l'Église les a gardées toutes les deux sans en faire des dogmes. Saint Jérôme rapporte que les naturalistes anciens comptaient 153 espèces de poissons connues : le filet qui les rassemble toutes figurerait le rassemblement de toutes les nations dans l'Église[55]. Saint Augustin remarque que 153 est la somme des nombres de 1 à 17, et que 17 unit les dix commandements et les sept dons de l'Esprit Saint : le nombre figurerait la totalité des élus rassemblés par la Loi accomplie dans la grâce[56]. Ces lectures symboliques supposent le fait réel qu'elles commentent : un filet réellement tiré à terre, des poissons réellement comptés par des pêcheurs pour qui compter la prise était le geste du métier et la base du partage et de la vente.
Le filet qui ne se déchire pas, à la différence de Luc 5, a frappé tous les commentateurs anciens. Augustin met les deux récits en regard : avant la Résurrection, les filets se rompent parce que l'Église du temps présent accueille bons et mauvais et connaît les déchirures ; après la Résurrection, le filet pascal ne se rompt pas parce que le rassemblement final ne perdra aucun de ceux que le Père a donnés au Fils[57]. Le repas qui suit, pain et poisson donnés par le Ressuscité de ses propres mains, achève le signe dans la communion : les disciples ne possèdent pas leur pêche comme un butin, ils la reçoivent à la table du Seigneur.
L'accomplissement dans l'ensemble de l'Écriture
Les deux pêches accomplissent et retournent plusieurs figures de l'Ancien Testament. Dieu avait annoncé par Jérémie : « Je vais envoyer quantité de pêcheurs, oracle du Seigneur, qui les pêcheront » (Jr 16, 16), parole de rassemblement après le jugement[58]. Ézéchiel, dans sa vision des eaux qui sortent du Temple et assainissent la mer, voit des pêcheurs étendre leurs filets du côté d'En-Guèdi à En-Églaïm et prendre des poissons de toutes espèces, comme ceux de la Grande Mer (Ez 47, 9-10)[59]. Jésus, qui appelle des pêcheurs à prendre des hommes et qui remplit le filet de toutes les espèces comptées, réalise ces figures au-delà de leur sens premier : le filet de l'Évangile part du lac de Galilée vers toutes les nations.
Le rapprochement avec le miracle de Cana éclaire aussi la surabondance. À Cana, le vin gardé pour la fin dépasse le vin du début ; au lac, la pêche donnée sur la parole dépasse la nuit entière de travail. Dans les deux cas, le signe johannique et le signe lucanien disent la même surabondance du don de Dieu, qui ne se mesure pas au besoin strict. Et la parabole du filet, propre à Matthieu, donne la lecture ecclésiale que les Pères appliqueront aux deux pêches : le Royaume est semblable à un filet qui ramasse des poissons de toutes sortes, bons et mauvais ensemble jusqu'au tri de la fin (Mt 13, 47-50)[60].
Les Pères de l'Église lisent les deux pêches
Saint Augustin : les filets rompus et le filet intact
Augustin commente les deux récits dans son Harmonie des évangiles et dans ses Traités sur l'évangile de Jean, et il refuse de les confondre : Luc raconte la pêche du commencement, Jean celle d'après la Résurrection, et la différence des filets fait partie de l'enseignement[61]. Avant la Passion, les filets se déchirent sous la multitude, parce que l'Église présente mêle les bons et les mauvais et souffre des divisions. Après la Résurrection, le filet jeté à droite, du côté que l'Écriture associe au salut, ramène uniquement de gros poissons et ne se déchire pas, figure du rassemblement définitif où rien ne se perdra[62]. Sa lecture du nombre 153, par la somme de 1 à 17, unit la Loi et la grâce dans la totalité des sauvés[63].
Augustin oppose ainsi terme à terme les filets qui se rompaient en Luc 5 et le filet qui, malgré le nombre, ne fut pas rompu en Jean 21 : le rapprochement est le sien, et toute sa lecture ecclésiale des deux pêches en découle[64].
Saint Jean Chrysostome et saint Cyrille : reconnaître le Seigneur
Jean Chrysostome, dans ses homélies sur l'évangile de Jean, relève la délicatesse du Ressuscité qui se tient au rivage, interroge sans s'imposer, nourrit avant de questionner Pierre, et ne se fait reconnaître que par le signe du filet plein, comme il s'était fait reconnaître des disciples d'Emmaüs à la fraction du pain[65]. Cyrille d'Alexandrie, dans son Commentaire sur Jean, lit la pêche pascale comme la figure de la mission confiée aux apôtres après la Résurrection : le filet de l'enseignement apostolique, jeté dans la mer du monde sur l'ordre du Christ, rassemble les nations sans se rompre, parce que celui qui commande la pêche en garantit l'achèvement[66]. Chez les deux Pères, le symbolisme ne remplace jamais le fait : il le déploie, parce que le fait est arrivé et qu'il porte un sens voulu par son auteur.
Saint Jérôme et le filet de toutes les nations
Jérôme, commentant Ézéchiel et sa vision des pêcheurs du fleuve du Temple, rapporte le décompte ancien des espèces de poissons et l'applique au filet de Jean 21 : toutes les espèces connues entrent dans le filet, comme toutes les nations entrent dans la prédication des apôtres[67]. La lecture a traversé les siècles parce qu'elle dit l'universalité de la mission avec les mots du métier : un filet qui ne sélectionne pas à l'avance, une pêche dont le tri n'appartient pas aux pêcheurs. Elle rejoint la parabole du filet de Matthieu 13 et la parole de Pierre lui-même dans les Actes, quand il comprend que Dieu accueille, en toute nation, celui qui le craint et pratique la justice (Ac 10, 34-35)[68].
Les deux pêches dans la prière et la vie de l'Église
Le lectionnaire : Luc 5 en année C, Jean 21 dans l'octave de Pâques
L'Église relit solennellement ces deux récits chaque année. Luc 5, 1-11 est l'évangile du cinquième dimanche du temps ordinaire de l'année C, associé dans le lectionnaire à la vocation d'Isaïe (Is 6) et à l'hymne de Paul sur la Résurrection transmise (1 Co 15) : trois vocations, trois hommes saisis par la sainteté de Dieu qui les envoie[69]. Jean 21, 1-14 est lu au vendredi de l'octave de Pâques, dans la semaine où l'Église relit chaque jour une apparition du Ressuscité[70]. La liturgie place ainsi la première pêche sur le chemin des vocations et la seconde dans la lumière pascale, exactement aux deux places que les récits occupent dans les évangiles.
- Vers 28La première pêche et l'appel (Lc 5, 1-11)
Jésus enseigne depuis la barque de Simon, ordonne d'avancer en eau profonde, remplit les deux barques, reçoit la confession de Pierre et l'appelle à prendre des hommes. Jacques et Jean laissent tout et le suivent.
- Vers 28-30Les pêcheurs deviennent apôtres
Les anciens pêcheurs de Galilée prêchent, guérissent et rassemblent les foules en Israël, puis, après la Pentecôte, portent l'Évangile au-delà du lac et du pays, selon le second volume de Luc, les Actes des Apôtres.
- Vers 30La pêche pascale et le repas (Jn 21, 1-14)
Sept disciples pêchent en vain la nuit, le Ressuscité fait remplir le filet de 153 gros poissons sans qu'il se déchire, puis il leur donne le pain et le poisson sur le rivage de Tibériade.
- 6 janvier 2001Duc in altum, l'appel de Jean-Paul II
Au seuil du troisième millénaire, saint Jean-Paul II ouvre sa lettre apostolique Novo millennio ineunte par la parole de Jésus à Simon, Avance en eau profonde, et en fait le programme de l'Église pour le millénaire qui commence.
Duc in altum : avance en eau profonde
Le 6 janvier 2001, en clôture du grand Jubilé de l'an 2000, saint Jean-Paul II signait la lettre apostolique Novo millennio ineunte, Au début du nouveau millénaire. Il l'ouvre par le récit même de Luc 5 : les cœurs, écrit-il, résonnent de la parole de Jésus invitant l'apôtre à avancer en eau profonde pour une pêche, Duc in altum (Lc 5, 4), et Pierre et ses compagnons, se fiant à la parole du Christ, jetèrent les filets[71]. Le pape y voit le geste de toute l'Église après le Jubilé : ne pas s'installer dans le bilan des fatigues, mais repartir du Christ et jeter les filets.
« Duc in altum ! Cette parole résonne aujourd'hui pour nous et elle nous invite à faire mémoire avec gratitude du passé, à vivre avec passion le présent, à nous ouvrir avec confiance à l'avenir. » (Saint Jean-Paul II, lettre apostolique Novo millennio ineunte, 6 janvier 2001, numéro 1[72])
Une école de prière et de mission pour les fidèles
La spiritualité de la pêche miraculeuse tient en quatre gestes que les fidèles de toute époque peuvent faire leurs. Écouter la parole depuis la barque prêtée, c'est-à-dire donner au Christ la place concrète de sa vie et de son travail. Obéir sur sa parole quand la nuit a été stérile, sans exiger de comprendre d'avance le résultat. Confesser son péché comme Pierre, au lieu de négocier avec le signe. Et laisser ce qui doit l'être pour suivre, ou, après la chute, se jeter à l'eau comme Pierre de Jean 21 pour rejoindre le Seigneur qui attend au rivage. Les saints pêcheurs de Dieu, des apôtres aux missionnaires, ont vécu de ces quatre gestes, et la pêche continue chaque fois qu'un chrétien jette le filet de la parole dans une eau où il n'aurait pas osé pêcher seul.
Cette lecture spirituelle ne transforme pas le récit en allégorie libre. Elle part du fait raconté par Luc et Jean, elle suit la lecture des Pères et de la liturgie, et elle aboutit à l'imitation. C'est l'ordre même de la lectio divina que l'Église pratique sur ces pages : le fait, son sens, la vie qui en découle.
Objections et débat historico-critique
Une partie de l'exégèse contemporaine propose de lire les deux pêches autrement que l'Église ne les a reçues. Ces lectures méritent d'être exposées loyalement, puis examinées, car aucune objection ne doit rester sans réponse.
Objection 1 : Jean 21 serait un appendice ajouté, donc la seconde pêche serait une construction tardive
Le chapitre 20 de Jean se conclut par une phrase qui ressemble à une fin de livre (Jn 20, 30-31), et une partie de l'exégèse en déduit que le chapitre 21 a été ajouté après coup par un rédacteur, ce qui rendrait la pêche pascale suspecte. Trois réponses tiennent. D'abord, aucun manuscrit ancien de Jean ne s'arrête au chapitre 20 : les papyrus et les grands codex transmettent l'évangile avec son chapitre 21, et aucun témoin ne connaît un Jean sans l'épilogue[73]. Ensuite, un épilogue ajouté par l'évangéliste lui-même ou par son cercle immédiat, du vivant des témoins, n'est pas une invention tardive : le verset final attribue le témoignage au disciple bien-aimé et le fait garantir par la communauté qui le reçoit (Jn 21, 24), ce qui suppose une transmission contrôlée, non une légende libre[74]. Enfin, la tradition patristique reçoit le chapitre entier sans hésitation, et Irénée connaît l'évangile de Jean comme un tout. L'hypothèse de l'appendice décrit au plus une étape de composition, elle ne prouve ni la fausseté du récit ni sa fabrication.
Objection 2 : les deux pêches ne seraient qu'un seul événement raconté deux fois
Les ressemblances entre Luc 5 et Jean 21 (nuit stérile, parole, filet plein, Pierre au centre) font proposer à certains exégètes qu'un seul événement aurait été placé par Luc au début du ministère et par Jean après la Résurrection. Mais les différences sont au moins aussi fortes que les ressemblances : filets qui se déchirent contre filet intact, deux barques contre une seule, aucun nombre contre 153 poissons comptés, appel à suivre contre repas pascal, Pierre qui demande au Seigneur de s'éloigner contre Pierre qui se jette à l'eau pour le rejoindre. Un récit dédoublé par copie tend à conserver les détails marquants ; ici, les détails marquants sont précisément ceux qui diffèrent. Augustin, qui connaissait les deux textes par cœur, a tranché dans le sens de deux événements distincts dont la ressemblance est voulue par le Seigneur lui-même, qui refait au bord du même lac, avec les mêmes hommes, le signe de leur vocation pour la confirmer après la Résurrection[75]. La lecture traditionnelle garde cette position : elle explique à la fois la ressemblance et la différence, là où l'hypothèse du doublon doit expliquer pourquoi le copiste aurait changé tous les détails vérifiables.
Objection 3 : une abondance de poissons s'expliquerait par un phénomène naturel du lac
On propose parfois une explication naturelle : un banc de poissons passant par hasard, ou, dans des études limnologiques récentes sur le lac de Tibériade, des remontées de poissons liées à des zones pauvres en oxygène qui les poussent vers la surface et le rivage[76]. Ces phénomènes existent sur ce lac et personne n'a besoin de les nier. Ils n'expliquent pourtant pas le récit tel qu'il est écrit : la coïncidence exacte entre la parole donnée, le côté de la barque indiqué, le filet jeté une seule fois après une nuit blanche par des professionnels du lieu, et la prise qui suit immédiatement. Surtout, l'explication naturelle déplace la question sans la supprimer : pour les disciples, le signe n'est pas la présence de poissons dans un lac poissonneux, c'est la parole qui les y trouve à l'heure, au lieu et au geste qu'elle désigne. Le récit de Jean ajoute que cette pêche débouche sur la reconnaissance du Ressuscité et sur son repas, ce qu'aucun banc de poissons n'explique. Présenter le phénomène naturel comme s'il réfutait le récit suppose déjà décidé que la parole du Christ ne peut pas commander à sa création : c'est un présupposé, non une conclusion.
Objection 4 : le nombre 153 serait un symbole inventé, donc le récit serait une allégorie
Le nombre exact a suscité des constructions nombreuses, des plus solides aux plus fantaisistes. On en conclut parfois que le récit entier serait une allégorie composée autour d'un nombre symbolique. Le raisonnement inverse est plus juste. Compter les poissons est le geste ordinaire des pêcheurs qui partagent et vendent leur prise ; c'est même le seul nombre de poissons donné dans les évangiles, et sa précision a frappé les lecteurs anciens précisément parce qu'elle sent le compte réel, fait au rivage par des hommes du métier. Les lectures symboliques d'Augustin et de Jérôme viennent après le fait et le supposent : on ne cherche le sens d'un nombre que parce qu'un témoin l'a transmis comme le compte d'une pêche réelle. Qu'un fait réel porte aussi un sens spirituel est la manière ordinaire de l'Écriture, qui raconte l'Exode, la manne ou le serpent d'airain comme des faits avant d'en déployer la figure. Le symbole n'abolit pas l'événement, il le couronne.
Objection 5 : Luc aurait composé son récit de vocation à partir de traditions séparées
Pour Luc 5, une partie de l'exégèse propose que Luc aurait combiné un appel sommaire des premiers disciples, parallèle à Marc 1, avec un récit de pêche miraculeuse venu d'ailleurs, proche de Jean 21. Cette reconstruction repose sur la comparaison des textes entre eux, non sur un document que l'on puisse montrer : aucun manuscrit, aucune source écrite antérieure ne présente les pièces séparées que l'hypothèse assemble. Luc déclare dans son prologue avoir suivi tout avec soin depuis les origines auprès des témoins (Lc 1, 1-4) : l'hypothèse demande de croire qu'il a au contraire fabriqué la scène où Pierre reçoit sa vocation, scène que la suite de son œuvre, les Actes, suppose partout accomplie dans la personne de Pierre, premier prédicateur de la Pentecôte et pêcheur d'hommes devant le Sanhédrin comme devant la maison de Corneille (Ac 2 ; 10)[77]. La datation tardive de Luc, quand elle est proposée, repose largement sur ce type de reconstructions circulaires : on date le texte par la théorie que l'on a construite en le lisant, puis on invoque la date pour valider la théorie. La position traditionnelle, attribution à Luc compagnon de Paul et récit ordonné d'après les témoins, reste défendable point par point, et c'est elle que l'Église a reçue.
Ce que le débat laisse debout
Au terme de l'examen, les objections atteignent les reconstructions qu'on propose autour des textes, non les textes eux-mêmes dans leur attestation : deux récits distincts, tôt transmis, reçus par les Pères comme deux événements, portés par deux évangiles dont l'attribution ancienne n'a pas été sérieusement remplacée. Le lecteur peut donc tenir, avec l'Église, que Pierre a jeté ses filets en eau profonde au début du ministère et que le filet des 153 poissons a été tiré au rivage au matin de Pâques. Sur cette double pêche, le Seigneur a fondé une vocation, restauré un apôtre tombé et dessiné d'avance le rassemblement de son Église. Il reste aux pêcheurs d'aujourd'hui à avancer, sur sa parole, en eau profonde.
Pour aller plus loin
- Le miracle de Cana, le premier signe de Jean, où la surabondance du vin annonce celle du Royaume
- La multiplication des pains, l'autre grand signe de surabondance au bord du même lac
Notes et références
Évangile selon saint Luc, 5, 1-11 : récit de la première pêche miraculeuse et de l'appel de Simon, Jacques et Jean.
1Évangile selon saint Jean, 21, 1-14 : apparition du Ressuscité au bord de la mer de Tibériade, pêche des 153 gros poissons et repas de pain et de poisson.
2Lc 5, 1 : la foule se presse autour de Jésus pour écouter la parole de Dieu, au bord du lac de Génésareth.
3Lc 5, 2-3 : deux barques au rivage, les pêcheurs lavent leurs filets, Jésus enseigne la foule assis dans la barque de Simon.
4Lc 5, 4 : « Avance en eau profonde, et jetez vos filets pour la pêche », en latin liturgique Duc in altum.
5Lc 5, 5 : réponse de Simon, nuit de travail sans rien prendre et obéissance sur la parole de Jésus.
6 7Lc 5, 6-7 : grande quantité de poissons, filets qui se déchirent, signe aux associés, deux barques remplies au point de manquer couler.
8Lc 5, 8 : Simon Pierre tombe aux genoux de Jésus et confesse qu'il est un homme pécheur.
9 13Lc 5, 9 : la stupeur saisit Simon, Jacques et Jean fils de Zébédée et tous leurs compagnons.
10Is 6, 5 : Isaïe, devant la vision du Seigneur dans le Temple, s'écrie qu'il est un homme aux lèvres impures.
11Lc 5, 10 : « Sois sans crainte, désormais ce sont des hommes que tu prendras. »
12 54Lc 5, 11 : les pêcheurs ramènent les barques au rivage, laissent tout et suivent Jésus.
14Jn 21, 1 : Jésus se manifeste encore aux disciples sur les bords de la mer de Tibériade.
15Jn 21, 2 : Simon Pierre, Thomas Didyme, Nathanaël de Cana, les fils de Zébédée et deux autres disciples, sept en tout.
16Jn 21, 3 : « Je vais à la pêche », montée dans la barque et nuit sans rien prendre.
17Jn 21, 4 : au lever du jour, Jésus se tient sur le rivage sans être reconnu des disciples.
18Jn 21, 5-6 : demande de poisson, réponse négative, ordre de jeter le filet à droite de la barque.
19Jn 21, 6 : « Jetez le filet à droite de la barque, et vous trouverez », filet impossible à tirer à cause de la quantité de poissons.
20 23Jn 21, 7 : le disciple que Jésus aimait dit à Pierre « C'est le Seigneur », Pierre se jette à l'eau.
21Jn 21, 7-8 : Pierre rejoint le rivage à la nage, les autres disciples reviennent en remorquant le filet, à environ cent mètres du bord.
22Jn 21, 9 : en débarquant, les disciples voient un feu de braise avec du poisson dessus, et du pain.
24Jn 21, 10-11 : Pierre tire à terre le filet plein de 153 gros poissons, sans que le filet se déchire.
25Jn 21, 12-13 : « Venez, mangez », Jésus prend le pain et le leur donne, et de même le poisson.
26Jn 21, 14 : troisième manifestation de Jésus ressuscité à ses disciples, selon le compte de Jean.
27Jn 21, 11 : le compte des 153 gros poissons et le filet intact.
28Lc 4, 38-39 : guérison de la belle-mère de Simon, juste avant le récit de la pêche dans le plan de Luc.
29Mc 1, 16-20 et Mt 4, 18-22 : appel des quatre pêcheurs au bord de la mer de Galilée chez Marc et Matthieu.
30Le lac est dit lac de Génésareth en Lc 5, 1, mer de Galilée en Mc 1, 16, mer de Tibériade en Jn 21, 1.
31Mc 1, 20 : Jacques et Jean dans la barque avec Zébédée leur père et les salariés, indice d'une entreprise de pêche organisée.
32Jn 20, 30 : beaucoup d'autres signes non écrits dans ce livre, première conclusion avant l'épilogue du chapitre 21.
33Jn 21, 15-23 : dialogue avec Pierre sur l'amour et le troupeau, puis parole sur le disciple bien-aimé, qui suit immédiatement le repas de la pêche.
34Jn 21, 24 : le disciple qui témoigne de ces choses et les a écrites, témoignage reçu comme vrai.
35Concile de Trente, session IV, décret sur les Écritures canoniques, 8 avril 1546 ; Vatican I, constitution Dei Filius, chapitre 2, 24 avril 1870 (DS 3006) : les livres saints écrits sous l'inspiration de l'Esprit Saint ont Dieu pour auteur.
36Col 4, 14 : « Luc, le médecin bien-aimé » ; Phm 24 et 2 Tm 4, 11 : Luc compté parmi les collaborateurs de Paul.
37Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, livre III, chapitre 1 : Luc, compagnon de Paul, a consigné dans un livre l'évangile prêché par Paul.
38Lc 1, 1-4 : prologue de Luc, enquête soigneuse auprès des témoins oculaires et récit ordonné pour la solidité de l'enseignement reçu.
39Ac 28, 30-31 : Paul demeure deux ans à Rome et annonce le Royaume sans que le récit donne l'issue de son procès.
40Jacques et Jean, fils de Zébédée, sont nommés parmi les pêcheurs en Lc 5, 10 et Jn 21, 2.
41Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, livre III, chapitre 1 : Jean, disciple du Seigneur, publia son évangile pendant son séjour à Éphèse ; Irénée tenait la tradition de Polycarpe, disciple de Jean.
42Le disciple que Jésus aimait au pied de la croix et témoin du côté transpercé (Jn 19, 26-35), au tombeau vide (Jn 20, 2-8), à la reconnaissance du Ressuscité au lac (Jn 21, 7).
43Jn 20, 31 : ces signes ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et qu'en croyant vous ayez la vie en son nom.
44Vatican II, constitution dogmatique Dei Verbum, numéro 19, 18 novembre 1965 : les quatre évangiles transmettent fidèlement ce que Jésus a fait et enseigné, les évangélistes ayant choisi et ordonné leur matière.
45Tibériade, ville fondée par Hérode Antipas sur la rive occidentale du lac, donne son nom johannique à la mer de Galilée (Jn 6, 1 ; 21, 1).
46Le lac de Galilée, alimenté par le Jourdain, mesure environ 21 kilomètres de long et 13 de large, avec une surface à plus de 200 mètres au-dessous du niveau de la mer Méditerranée.
47Barque de pêche galiléenne du Ier siècle découverte en 1986 près de Magdala, longue d'environ 8 mètres, conservée au kibboutz Ginosar (musée Yigal Allon).
48La pêche au filet sur le lac de Galilée se pratiquait de nuit, au filet jeté ou traîné, notamment pour les bancs de sardines et les tilapias du lac ; au matin, les filets étaient lavés et réparés (Lc 5, 2).
49Jn 21, 8 : les disciples ne sont qu'à environ deux cents coudées du rivage, soit une centaine de mètres ; Jn 21, 11 : Pierre tire seul le filet à terre.
50Lc 5, 10 : le verbe grec traduit par « prendre » évoque la capture d'êtres vivants pour les garder en vie, nuance relevée par les commentateurs anciens et modernes du passage.
51Jn 18, 18.25-27 : Pierre se chauffe près d'un feu de braise dans la cour du grand prêtre et renie trois fois le Seigneur, écho relevé par les Pères avec le feu de braise de Jn 21, 9.
52Jn 21, 15-17 : après le repas de la pêche, Jésus demande trois fois à Pierre s'il l'aime et lui confie agneaux et brebis.
53Saint Jérôme, Commentaire sur Ézéchiel, sur Ez 47 : les naturalistes anciens comptaient 153 espèces de poissons, lecture appliquée par la tradition au filet de Jn 21 comme figure du rassemblement de toutes les nations.
55Saint Augustin, Traités sur l'évangile de Jean, traité 122, sur Jn 21 : 153 comme somme des nombres de 1 à 17, les dix commandements et les sept dons de l'Esprit Saint.
56Saint Augustin, Harmonie des évangiles et Traités sur l'évangile de Jean, traité 122 : rapprochement de Lc 5 (filets déchirés) et Jn 21 (filet intact) comme figures de l'Église présente et de l'Église accomplie.
57Jr 16, 16 : « Je vais envoyer quantité de pêcheurs, oracle du Seigneur, qui les pêcheront », parole de rassemblement après l'annonce du jugement.
58Ez 47, 9-10 : les eaux sorties du Temple assainissent la mer, les pêcheurs étendent leurs filets et prennent des poissons de toutes espèces.
59Mt 13, 47-50 : parabole du filet qui ramasse des poissons de toutes sortes, bons et mauvais ensemble jusqu'au tri de la fin des temps.
60Saint Augustin, De l'accord des évangélistes (Harmonie des évangiles), rapprochement des récits de Lc 5 et Jn 21 tenus pour deux événements distincts.
61Saint Augustin, Traités sur l'évangile de Jean, traité 122, sur Jn 21 : le filet jeté à droite et non déchiré, figure du rassemblement définitif des élus.
62Même lecture chez saint Augustin, Traités sur l'évangile de Jean, traité 122, sur Jn 21, 11.
63Saint Augustin, rapprochement de Lc 5, 6 et Jn 21, 11 dans son Harmonie des évangiles et le traité 122 sur Jean : formulation résumant sa comparaison des filets déchirés et du filet intact.
64Saint Jean Chrysostome, Homélies sur l'évangile de Jean, homélies sur Jn 21 : délicatesse du Ressuscité au rivage, signe du filet plein et repas donné aux disciples.
65Saint Cyrille d'Alexandrie, Commentaire sur l'évangile de Jean, livre XII, sur Jn 21 : le filet de l'enseignement apostolique jeté dans la mer du monde rassemble les nations sans se rompre.
66Saint Jérôme, Commentaire sur Ézéchiel, sur Ez 47, 9-10 : les pêcheurs du fleuve du Temple et le décompte ancien des espèces de poissons.
67Ac 10, 34-35 : Pierre chez Corneille comprend que Dieu accueille, en toute nation, celui qui le craint et pratique la justice.
68Lectionnaire romain : Lc 5, 1-11, évangile du cinquième dimanche du temps ordinaire (année C), avec Is 6, 1-8 et 1 Co 15, 1-11.
69Lectionnaire romain : Jn 21, 1-14, évangile du vendredi dans l'octave de Pâques.
70Saint Jean-Paul II, lettre apostolique Novo millennio ineunte, 6 janvier 2001, numéro 1 : ouverture sur Lc 5, 4, Duc in altum, Pierre et ses compagnons jetant les filets sur la parole du Christ. Texte sur vatican.va.
71Saint Jean-Paul II, Novo millennio ineunte, numéro 1, 6 janvier 2001 : « Duc in altum ! », mémoire du passé, passion du présent et confiance en l'avenir. Texte sur vatican.va.
72Aucun manuscrit ancien du quatrième évangile ne s'arrête à Jn 20 : les papyrus P66 et P75 et les grands codex transmettent l'évangile avec le chapitre 21.
73Jn 21, 24 : le témoignage du disciple bien-aimé garanti par la communauté qui le reçoit, « nous savons que son témoignage est vrai ».
74Saint Augustin, Harmonie des évangiles : Lc 5 et Jn 21 tenus pour deux pêches distinctes, au commencement du ministère et après la Résurrection.
75Des études limnologiques sur le lac de Tibériade (lac Kinnéret) décrivent des zones pauvres en oxygène poussant des poissons vers la surface ; elles portent sur le lac actuel et ne rendent pas compte de la parole, du geste unique et de la reconnaissance racontés en Jn 21.
76Ac 2 : Pierre prédicateur de la Pentecôte ; Ac 10 : Pierre envoyé chez Corneille et témoin de l'ouverture aux nations, accomplissement de la pêche d'hommes annoncée en Lc 5, 10.
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