La première épître aux Corinthiens

La lettre de saint Paul aux chrétiens de Corinthe, écrite d'Éphèse à Pâques 57 : la sagesse de la croix, l'Église corps du Christ, l'hymne à la charité, l'eucharistie et la résurrection, dans la plus pastorale des grandes épîtres.

Ignispedia

La première épître aux Corinthiens est, dans l'ordre reçu par l'Église, le septième livre du Nouveau Testament et la seconde des lettres de saint Paul : seize chapitres écrits d'Éphèse, au printemps de l'an 57, à une Église jeune, brillante et déchirée que l'Apôtre avait fondée quelques années plus tôt. Divisions autour des prédicateurs, procès entre frères, désordres sexuels, questions sur le mariage, viandes sacrifiées aux idoles, jalousies entre charismatiques, doutes sur la résurrection : Paul répond à tout, avec une autorité de père et une tendresse qui n'exclut pas la sévérité. C'est la plus pastorale des grandes épîtres, celle qui a donné à l'Église son plus ancien récit de l'institution eucharistique, son hymne à la charité et son premier exposé suivi de la résurrection des morts.

Son plan suit les nouvelles qui parviennent à l'Apôtre : d'abord ce qu'on lui rapporte, les partis et les scandales, puis ce que les Corinthiens lui demandent par lettre, le mariage, les viandes, les charismes, avant le sommet doctrinal sur la résurrection et les consignes pratiques de la collecte pour Jérusalem. L'article présente d'abord la lettre telle que l'Église la reçoit, sa place dans le canon, son auteur, sa datation, la ville de Corinthe, ses témoins anciens, son texte, son plan détaillé, sa théologie, sa postérité dans la vie de l'Église et sa présence dans la liturgie, puis le débat avec l'exégèse historico-critique moderne. La synthèse des vingt-sept livres se lit dans Le Nouveau Testament, le récit des voyages de l'Apôtre dans Les Actes des Apôtres, la vie de l'auteur dans Saint Paul, la grande lettre doctrinale qui suivra dans L'épître aux Romains, et les quatre évangiles dans L'Évangile selon saint Matthieu, L'Évangile selon saint Marc, L'Évangile selon saint Luc et L'Évangile selon saint Jean.

La place de 1 Corinthiens dans le canon des Écritures

Le septième livre du Nouveau Testament

Toutes les Bibles catholiques rangent les livres dans le même ordre : les quatre évangiles, les Actes, puis les lettres de Paul, en tête desquelles marchent Romains puis les deux aux Corinthiens, avant Galates, les lettres de captivité, les Thessaloniciens, les pastorales, Philémon, les lettres catholiques et l'Apocalypse[1]. Cet ordre n'est pas chronologique, puisque les lettres aux Thessaloniciens sont plus anciennes et que la première aux Corinthiens précède Romains dans le temps : il est théologique et volumétrique, les lettres les plus amples d'abord, puis les autres. 1 Corinthiens occupe donc la deuxième marche du corpus paulinien, juste après la grande lettre doctrinale aux Romains, comme la première des lettres de circonstance, celles où Paul gouverne des Églises concrètes au lieu d'exposer le tout de sa prédication. Le concile de Trente, session IV, le 8 avril 1546, a fixé solennellement cette liste avec anathème, en recevant la Vulgate comme texte authentique pour la prédication et les disputes[2].

La seconde des lettres, et la première chez Muratori

Le Nouveau Testament attribue quatorze lettres à Paul, de Romains à Philémon en suivant l'ordre reçu, l'épître aux Hébreux fermant la marche dans la tradition latine[3]. Le tableau complet du corpus, avec les datations reçues, se lit dans L'épître aux Romains : on n'y revient pas ici, sauf pour situer notre lettre entre les Thessaloniciens, les plus anciennes, écrites de Corinthe vers 50-51, et Romains, dictée de Corinthe à l'hiver 57-58. Un témoin vénérable confirme l'ancienneté de ce rang : le fragment de Muratori, la plus vieille liste latine des livres reçus, vers la fin du IIe siècle, énumère les lettres de Paul en commençant par les Corinthiens, en premier lieu et longuement, pour réprimer le schisme de l'hérésie, et ne place les Romains qu'en septième position, après les lettres aux sept Églises[4]. Que notre lettre ouvre la liste là où nos Bibles mettent Romains en tête montre deux choses : elle circulait déjà partout à la fin du IIe siècle, et les Églises la tenaient pour la lettre paulinienne par excellence, celle qu'on cite la première.

L'auteur reçu par l'Église : Paul, avec Sosthène

L'adresse : Paul apôtre et Sosthène frère

L'auteur se nomme dès le premier verset, avec un co-expéditeur : Paul, appelé par la volonté de Dieu pour être apôtre du Christ Jésus, et Sosthène notre frère, à l'Église de Dieu qui est à Corinthe[5]. Le titre d'apôtre n'est pas une coquetterie : à Corinthe, certains contestent précisément son autorité, et Paul devra rappeler qu'il a vu le Ressuscité et fondé l'Église de ses mains. Quant à Sosthène, la tradition y voit volontiers le chef de synagogue que la foule battit devant le tribunal de Gallion, converti depuis et devenu compagnon de l'Apôtre : le rapprochement n'est pas certain, mais il est beau, et rien dans les textes ne l'interdit[6]. L'adresse s'élargit aussitôt au-delà de Corinthe, avec tous ceux qui, en tout lieu, invoquent le nom de notre Seigneur Jésus Christ, comme si Paul voulait que toutes les Églises écoutent aux portes pendant qu'il corrige celle-ci[7].

La main de Paul au dernier chapitre

La lettre trahit son mode de fabrication à sa dernière page : après les salutations dictées, une phrase brève change de voix, La salutation est de ma main à moi, Paul[8]. Paul dictait donc, comme pour les autres grandes lettres, et ne prenait la plume que pour authentifier l'envoi de sa propre écriture, probablement maladroite et reconnaissable entre toutes. Aussitôt après viennent deux mots qui ne sont pas du grec : Si quelqu'un n'aime pas le Seigneur, qu'il soit anathème. Marana tha !, Notre Seigneur, viens !, le cri araméen de la première communauté de Jérusalem, conservé tel quel au milieu d'une lettre grecque, comme une relique sonore des origines[9]. Une dictée, une signature autographe, un cri araméen : trois marques d'atelier qui sentent l'authentique, et que les faussaires du IIe siècle n'auraient pas inventées.

« La salutation est de ma main à moi, Paul. Si quelqu'un n'aime pas le Seigneur, qu'il soit anathème. Marana tha ! Que la grâce du Seigneur Jésus soit avec vous. Je vous aime tous dans le Christ Jésus. » — Saint Paul, 1 Corinthiens 16, 21 à 24[10]

Corinthe : la ville aux deux mers et son Église

Une capitale neuve, riche et mêlée

Corinthe n'est pas une vieille cité grecque assoupie sur sa gloire : rasée par les Romains en 146 avant Jésus-Christ, elle a été refondée par Jules César comme colonie romaine et elle est devenue la capitale de la province d'Achaïe, une ville neuve, affairiste et cosmopolite[11]. Assise sur l'isthme, entre le golfe de Corinthe à l'ouest et le golfe Saronique à l'est, elle vit de ses deux ports, Léchaion et Cenchrées, où transitent les marchandises qu'on hale par voie de terre pour éviter le contour du Péloponnèse. Marins, commerçants, affranchis enrichis, Juifs de la diaspora, esclaves en fuite, philosophes de passage : tout le melting-pot méditerranéen s'y croise, avec ses cultes, ses écoles et sa réputation de licence, déjà proverbiale chez les Grecs. C'est exactement le terreau où une Église naissante prend vite, et vite aussi les maladies des villes de passage : snobisme, factions, procès, relâchement des mœurs.

Dix-huit mois de fondation

Luc raconte la fondation avec précision : Paul arrive d'Athènes, rencontre Aquilas et Priscille, Juifs chassés de Rome par l'édit de Claude, travaille chez eux comme fabricant de tentes, discute chaque sabbat à la synagogue, puis, devant l'opposition des Juifs, s'installe à côté, chez Titius Justus, gagne Crispus, le chef de synagogue, avec toute sa maison, et reçoit en vision l'assurance du Seigneur, dans cette ville j'ai pour moi un peuple nombreux[12][13]. Il y reste un an et demi, la plus longue station de son deuxième voyage, et il en part pour Éphèse en laissant derrière lui Aquilas et Priscille, qui achèveront d'instruire Apollos, le brillant Alexandrin[14]. L'Église de Corinthe est donc une fondation personnelle de Paul, portée par des couples missionnaires et des convertis de la synagogue : quand il la corrigera, il parlera en père, ce n'est pas pour vous faire honte que je vous écris, mais pour vous avertir comme mes enfants bien-aimés.

Gallion et le repère de 51 à 52

Au milieu du séjour survient un épisode qui fait de Corinthe le point d'ancrage de toute la chronologie paulinienne : les Juifs traînent Paul devant Gallion, proconsul d'Achaïe, l'accusant d'un culte contraire à la loi, et Gallion les éconduit, refusant de juger des débats religieux internes au judaïsme[15]. Or une inscription trouvée à Delphes, un rescrit de l'empereur Claude mentionnant Gallion comme proconsul, permet de dater son mandat de 51 à 52 : Paul se trouvait donc à Corinthe à cette date, et tout le calendrier des voyages s'en déduit, en amont comme en aval[16]. C'est sur ce socle d'épigraphie que repose la datation reçue de la lettre : dix-huit mois à Corinthe vers 50-52, puis Éphèse vers 53-57, puis la lettre au printemps 57, puis la Macédoine, puis Corinthe à l'hiver 57-58 pour Romains.

La datation traditionnelle : Éphèse, Pâques 57

Trois indices internes qui trahissent Éphèse

La lettre dit elle-même d'où elle part : Mais je resterai à Éphèse jusqu'à la Pentecôte, car une porte s'est ouverte toute grande à mon activité, et les adversaires sont nombreux[17]. Paul écrit donc d'Éphèse, au printemps, dans l'attente de la Pentecôte, et tout le reste converge. D'abord la Pâque toute proche, puisque le chapitre 5 file la métaphore pascale, purifiez-vous des vieux ferments, car notre agneau pascal a été immolé : c'est le Christ, ce qui place la rédaction dans les semaines qui précèdent ou suivent Pâques[18]. Ensuite les voyageurs qui font la navette : Timothée est en route pour Corinthe et Paul le recommande d'avance, Apollos est auprès de Paul à Éphèse et refuse pour l'instant de repartir, Stéphanas, Fortunatus et Achaïcus viennent d'arriver de Corinthe avec des nouvelles fraîches et repartiront avec la lettre[19]. Enfin l'Église d'Aquilas et Priscille, qui salue les Corinthiens avec l'Église qui se rassemble dans leur maison : le couple a quitté Corinthe pour Éphèse avec Paul et y tient une assemblée de maison, exactement comme les Actes le racontent[20]. Trois faisceaux convergents, trois fois Éphèse, trois fois le printemps.

Le cadre des Actes : le troisième voyage

Luc place Paul à Éphèse pour une longue station : trois mois à la synagogue, puis deux ans dans l'école de Tyrannos, si bien que toute la province d'Asie entend la Parole, avec des miracles peu ordinaires à la clef[21]. C'est le troisième voyage, après le concile de Jérusalem et la fondation de Corinthe, avant la remontée vers la Macédoine et la Grèce, où Luc notera trois mois en Grèce, puis le départ pour Jérusalem après la Pâque[22]. La chronologie reçue cale ce séjour éphésien vers 53-57 et la lettre à Pâques 57, juste avant le départ : c'est la date que retiennent la Catholic Encyclopedia, qui place la lettre aux environs de Pâques, avant le départ d'Éphèse, et le dictionnaire catholique qui donne l'an 57, la première d'Éphèse et la seconde de Macédoine[23][24]. L'année suivante, Paul dictera Romains de Corinthe : les deux grandes lettres se suivent à douze mois d'intervalle, l'une pastorale d'Éphèse, l'autre doctrinale de Corinthe.

  1. 49
    L'édit de Claude
    les Juifs chassés de Rome

    Suétone rapporte l'agitation à l'instigation de Chrestus et l'expulsion ; Aquilas et Priscille gagnent Corinthe et y rencontrent Paul[25][26]. Orose place l'édit en 49[27].

  2. 50 à 52
    Fondation de Corinthe
    dix-huit mois avec Paul

    Arrivée d'Athènes, tentes chez Aquilas, conversion de Crispus, vision du Seigneur, long séjour d'un an et demi[28].

  3. 51 à 52
    Gallion proconsul d'Achaïe
    le repère chronologique

    Les Juifs accusent Paul ; Gallion refuse de juger ; Sosthène est battu devant le tribunal. L'inscription de Delphes fixe ces faits en 51-52[29][30].

  4. 53 à 57
    Éphèse, troisième voyage
    l'école de Tyrannos

    Trois mois à la synagogue, deux ans d'enseignement quotidien, miracles, toute l'Asie évangélisée[31].

  5. Pâques 57
    Notre lettre aux Corinthiens
    dictée à Éphèse

    Paul répond aux nouvelles de Chloé et à la lettre des Corinthiens, avant la Pentecôte, et annonce sa venue par la Macédoine[32][33].

  6. 57 à 58
    Macédoine puis Corinthe
    la suite du corpus

    Seconde lettre de Macédoine, puis l'hiver à Corinthe pour Romains.

Le texte et sa transmission : du papyrus à la Vulgate

Le papyrus P46, vers 175 à 225

Le plus ancien témoin massif de la lettre est un papyrus égyptien, le P46 de la collection Chester Beatty, copié entre 175 et 225, soit environ cent cinquante ans après la dictée : un codex qui rassemblait déjà les lettres de Paul, dont les deux aux Corinthiens, avec l'hymne à la charité lisible sous nos yeux à dix-huit siècles de distance[34]. Que le chapitre 13 y figure tel que nous le lisons prouve la stabilité du texte dès le IIe siècle : les copistes n'ont ni arrangé ni amplifié la lettre, ils l'ont transmise. D'autres papyrus complètent le dossier pour des fragments, mais c'est le P46 qui porte l'essentiel : aucune grande lettre paulinienne ne possède un témoin aussi ancien et aussi complet.

Les grandes onciales du quatrième siècle

Au IVe siècle, les pandectes sur parchemin fixent le texte que nous lisons : le Vaticanus et le Sinaiticus, copiés vers 330-360, donnent 1 Corinthiens en entier, avec un accord remarquable entre eux et avec le P46 sur l'immense majorité des versets[35]. Les variantes qui subsistent sont des vétilles de copistes, articles, particules, ordre des mots, sauf un point qui fera débat : les versets 34 et 35 du chapitre 14, sur le silence des femmes, que des manuscrits occidentaux déplacent après le verset 40, sans jamais les omettre[36]. Saint Jérôme traduit ensuite la lettre dans la Vulgate latine, à Bethléem, vers la fin du IVe siècle, et c'est ce texte que l'Occident lira, chantera et commentera pendant mille ans[37].

Le plan de la lettre, chapitre par chapitre

Vue d'ensemble : répondre, corriger, fonder

La lettre avance par vagues, au rythme des informations : d'abord ce qu'on rapporte à Paul, les divisions et les scandales, puis ce que les Corinthiens lui demandent, question après question, avant le sommet doctrinal sur la résurrection et les consignes d'envoi. Le tableau ci-dessous montre d'où vient chaque partie, car Paul ne parle jamais en l'air : chaque développement répond à une nouvelle, à une question ou à un visiteur.

Ce que Paul apprendPar quiSa réponse dans la lettre
Des rivalités : Paul, Apollos, Céphas, ChristLes gens de chez ChloéChapitres 1 à 4 : l'unité et la croix[38]
Un cas d'inceste publicLa rumeur de CorintheChapitre 5 : exclure, puis Pâque[39]
Des procès entre frèresLa rumeur de CorintheChapitre 6 : le corps, temple[40]
Le mariage et le célibatLa lettre des CorinthiensChapitre 7 : chacun son don[41]
Les viandes sacrifiéesLa lettre des CorinthiensChapitres 8 à 10 : science et charité[42]
Les assemblées et les charismesLa lettre des CorinthiensChapitres 11 à 14 : ordre et amour
Certains nient la résurrectionDes échos de CorintheChapitre 15 : le kérygme et la victoire[43]
La collecte pour JérusalemStéphanas et ses compagnonsChapitre 16 : organisation et adieux[44]

L'adresse et l'action de grâces : 1, 1 à 9

Paul salue, rend grâces et pose le diagnostic en germe : les Corinthiens ont reçu toutes les richesses, toutes celles de la parole et de la connaissance, aucun don ne leur manque, Dieu les fera tenir jusqu'au bout, car Dieu est fidèle[45]. Tout y est déjà : les dons qui rendent fiers, la fidélité qui porte, le jour du Seigneur qui vient. C'est le seul passage tendre avant longtemps, et Paul le soigne comme on bande un arc avant de tirer.

Les divisions et la sagesse de la croix : 1, 10 à 4, 21

Frères, je vous exhorte : ayez tous un même langage ; qu'il n'y ait pas de division entre vous[46]. Les Corinthiens se réclament de leurs prédicateurs comme on soutient des sophistes : Paul, qui les a fondés, Apollos, l'éloquent Alexandrin, Céphas, et même le Christ, enrôlé comme un parti de plus. Paul répond par la croix : le langage de la croix est folie pour ceux qui vont à leur perte, mais pour ceux qui vont vers leur salut, il est puissance de Dieu[47]. Dieu a choisi ce qu'il y a de fou dans le monde pour couvrir de confusion les sages : Corinthe la cultivée, éprise de rhétorique, reçoit la leçon qui la guérira, ou la perdra. Suit la grande ironie du chapitre 4, où Paul retourne le miroir : vous voilà déjà comblés, déjà riches, devenus rois sans nous, pendant que les apôtres sont donnés en spectacle au monde, fous à cause du Christ[48]. Et il rappelle ce qu'on est en droit d'attendre des prédicateurs : que l'on nous regarde comme des auxiliaires du Christ et des intendants des mystères de Dieu, dont tout ce qu'on demande est d'être trouvés dignes de confiance[49].

« Nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes. Mais pour ceux que Dieu appelle, ce Messie est puissance de Dieu et sagesse de Dieu. » — Saint Paul, 1 Corinthiens 1, 23 à 24[50]

« Parmi vous, je n'ai rien voulu connaître d'autre que Jésus Christ, ce Messie crucifié. » — Saint Paul, 1 Corinthiens 2, 2[51]

L'incestueux et la Pâque : le chapitre 5

On lui rapporte un scandale public : un homme vit avec la femme de son père, et l'Église s'en flatte au lieu de pleurer. Paul ordonne d'ôter le méchant du milieu de vous, non par dureté mais pour sauver le coupable et protéger la pâte entière[52]. Et voici que la discipline débouche sur la Pâque : purifiez-vous des vieux ferments, car notre agneau pascal a été immolé : c'est le Christ. La morale devient liturgie : célébrer la Fête avec du pain non fermenté, celui de la droiture et de la vérité. Au passage, une confidence d'atelier capitale : je vous ai écrit dans ma lettre de ne pas fréquenter les débauchés, preuve qu'une lettre antérieure, perdue, a précédé la nôtre : ce que nous appelons la première aux Corinthiens est au moins la deuxième[53].

« Purifiez-vous donc des vieux ferments, et vous serez une pâte nouvelle. Car notre agneau pascal a été immolé : c'est le Christ. Ainsi, célébrons la Fête avec du pain non fermenté, celui de la droiture et de la vérité. » — Saint Paul, 1 Corinthiens 5, 7 à 8[54]

Les procès et le corps : le chapitre 6

Des frères traînent leurs différends devant les tribunaux païens : Paul s'indigne, les saints jugeront le monde, et l'on confie ses causes à des injustes. Puis il élargit : le corps n'est pas un tribunal, c'est un sanctuaire, et la débauche, si banale à Corinthe, est une profanation. Votre corps est un sanctuaire de l'Esprit Saint ; vous ne vous appartenez plus, car vous avez été achetés à grand prix : rendez gloire à Dieu dans votre corps[55]. Le slogan des Corinthiens, tout m'est permis, est retourné en règle de liberté : tout n'est pas bon, et je ne permettrai à rien de me dominer[56].

Le mariage et le célibat : le chapitre 7

Ici commence la réponse à la lettre des Corinthiens : au sujet de ce que vous dites dans votre lettre. Sur le mariage, Paul distingue trois niveaux avec une précision de juriste : l'ordre du Seigneur, la femme ne se sépare pas de son mari ; son conseil, il est bon de rester comme lui, libre pour le Seigneur, car chacun a reçu de Dieu un don personnel ; et la permission, que chacun ait son époux, car mieux vaut se marier que brûler[57][58]. Le célibat n'est pas un mépris des noces, ni le mariage un pis-aller : celui qui n'est pas marié a le souci des affaires du Seigneur, celui qui est marié a le souci des affaires du monde, et les deux, bien vécus, attachent au Seigneur, l'un sans partage, l'autre dans le partage[59]. Jamais l'Église n'aura de charte plus équilibrée des deux vocations.

Les viandes sacrifiées et la liberté : les chapitres 8 à 10

Peut-on manger au temple, acheter au marché, dîner chez un païen les viandes offertes aux idoles ? Paul distingue la science et la charité : la connaissance rend orgueilleux, tandis que l'amour fait œuvre constructive, et une idole n'est rien du tout, mais le frère faible pour qui le Christ est mort ne doit pas être heurté[60]. Au chapitre 9, il se donne en exemple : libre, apôtre, en droit de vivre de l'Évangile, il s'est fait tout à tous, Juif avec les Juifs, sans loi avec les sans-loi, malheur à moi si je n'annonçais pas l'Évangile, une nécessité, pas un motif de fierté[61]. Le chapitre 10 tranche par le culte : la coupe de bénédiction que nous bénissons, n'est-elle pas communion au sang du Christ ? Puisqu'il y a un seul pain, nous sommes un seul corps, donc vous ne pouvez pas boire à la coupe du Seigneur et à celle des démons[62][63].

« En effet, annoncer l'Évangile, ce n'est pas là pour moi un motif de fierté, c'est une nécessité qui s'impose à moi. Malheur à moi si je n'annonçais pas l'Évangile ! » — Saint Paul, 1 Corinthiens 9, 16[64]

Le voile, l'assemblée et la Cène : le chapitre 11

Paul règle la tenue dans les assemblées, puis affronte un scandale plus grave : les riches banquètent pendant que les pauvres ont faim, et l'on ose appeler cela le repas du Seigneur. Alors il transmet ce qu'il a reçu : J'ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l'ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : Ceci est mon corps, qui est pour vous[65]. C'est le plus ancien récit écrit de l'institution eucharistique, antérieur aux évangiles, avec sa double consigne, faites cela en mémoire de moi, et son horizon, jusqu'à ce qu'il vienne. Et l'avertissement qui suit fonde l'examen de conscience avant toute communion : on doit s'examiner soi-même avant de manger de ce pain[66].

« J'ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l'ai transmis : la nuit où il était livré, le Seigneur Jésus prit du pain, puis, ayant rendu grâce, il le rompit, et dit : Ceci est mon corps, qui est pour vous. Faites cela en mémoire de moi. » — Saint Paul, 1 Corinthiens 11, 23 à 24[67]

Les charismes et le corps : les chapitres 12 à 14

Prenons une comparaison : le corps ne fait qu'un, il a pourtant plusieurs membres ; tous les membres, malgré leur nombre, ne forment qu'un seul corps. Il en est ainsi pour le Christ. C'est dans un unique Esprit que nous tous, Juifs ou païens, esclaves ou hommes libres, avons été baptisés pour former un seul corps[68]. Les dons, sagesse, science, foi, guérisons, prophétie, langues, ne sont pas des décorations personnelles mais des services du corps, et Paul les hiérarchise par l'utilité commune avant d'ouvrir le chemin par excellence : la charité[69]. Le chapitre 14 règle l'usage : la prophétie, qui édifie l'assemblée, prime sur les langues sans interprète, car Dieu n'est pas un Dieu de désordre, mais de paix, et que tout se passe dans la dignité et dans l'ordre[70].

La résurrection : le chapitre 15

Le sommet de la lettre, et son plus long chapitre : certains nient la résurrection des morts, Paul répond par le kérygme reçu. Avant tout, je vous ai transmis ceci, que j'ai moi-même reçu : le Christ est mort pour nos péchés conformément aux Écritures, il fut mis au tombeau, il est ressuscité le troisième jour conformément aux Écritures, il est apparu à Pierre, puis aux Douze, ensuite à plus de cinq cents frères à la fois, la plupart encore vivants, ensuite à Jacques, puis à tous les Apôtres, et en tout dernier lieu à l'avorton que je suis[71]. Puis le raisonnement en tenaille : s'il n'y a pas de résurrection des morts, le Christ non plus n'est pas ressuscité, et notre proclamation est sans contenu ; mais le Christ est ressuscité, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis, et comme tous meurent en Adam, tous recevront la vie dans le Christ[72][73]. Enfin le mystère : nous ne mourrons pas tous, mais tous nous serons transformés, en un instant, en un clin d'œil, quand la trompette retentira, et le cri de victoire, Ô Mort, où est ta victoire ? Rendons grâce à Dieu qui nous donne la victoire par notre Seigneur Jésus Christ[74].

« Avant tout, je vous ai transmis ceci, que j'ai moi-même reçu : le Christ est mort pour nos péchés conformément aux Écritures, il fut mis au tombeau, il est ressuscité le troisième jour conformément aux Écritures, il est apparu à Pierre, puis aux Douze. » — Saint Paul, 1 Corinthiens 15, 3 à 5[75]

La collecte et l'envoi : le chapitre 16

La lettre s'achève dans le concret : la collecte pour les fidèles de Jérusalem, chacun mettant de côté chaque dimanche selon ses moyens, avec des délégués approuvés pour porter le don, Paul lui-même peut-être du voyage[76]. Puis les projets, la Pentecôte à Éphèse, la traversée de la Macédoine, un séjour prolongé à Corinthe, peut-être tout l'hiver ; les recommandations, Timothée à accueillir sans crainte, Apollos qui viendra en son temps ; les salutations des Églises d'Asie, d'Aquilas et Prisca et de leur maison-église ; et la signature autographe, l'anathème contre qui n'aime pas le Seigneur, le Marana tha, la grâce et l'amour final, je vous aime tous dans le Christ Jésus[77][78][79].

La théologie de 1 Corinthiens : la croix, le corps, la charité

La sagesse de la croix contre la sagesse du monde

Le cœur spéculatif de la lettre tient en un paradoxe : Dieu sauve par ce que le monde méprise. Aux Juifs qui réclament des signes et aux Grecs qui cherchent une sagesse, Paul oppose un Messie crucifié, et il en tire une loi de l'histoire du salut : ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes[80]. Corinthe, ville de rhéteurs, voulait un christianisme brillant ; elle reçoit un christianisme crucifié, où aucun être de chair ne pourra s'enorgueillir devant Dieu. Toute la lettre découle de là : les partis s'effondrent devant la croix, les sages autoproclamés sont renvoyés à leur néant, et l'Apôtre lui-même ne veut rien connaître d'autre que Jésus Christ, ce Messie crucifié[81].

« Ce que nous proclamons, c'est, comme dit l'Écriture : ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas venu à l'esprit de l'homme, ce que Dieu a préparé pour ceux dont il est aimé. » — Saint Paul, 1 Corinthiens 2, 9[82]

L'Église, corps du Christ et temple de l'Esprit

Deux images portent l'ecclésiologie de la lettre. D'une part le corps : baptisés dans un unique Esprit, Juifs ou païens, esclaves ou libres, les chrétiens forment un seul organisme où le pied ne peut dire à la main qu'il n'a pas besoin d'elle, et où les membres les plus faibles reçoivent le plus d'honneur[83]. C'est l'arme contre les factions et les jalousies de charismes : nul ne brille pour soi, chacun sert le tout. D'autre part le temple : vous êtes un sanctuaire de Dieu, et l'Esprit de Dieu habite en vous, et chaque corps lui-même est un sanctuaire de l'Esprit Saint[84][85]. L'Église est donc sainte d'une sainteté habitée, et la débauche comme les divisions sont des sacrilèges, non de simples fautes de goût.

L'eucharistie : le plus ancien récit de l'institution

Le chapitre 11 contient un trésor unique : le plus ancien récit écrit de la Cène, dicté vers 57, avant tous les évangiles. Paul ne raconte pas un souvenir personnel, il transmet : j'ai moi-même reçu ce qui vient du Seigneur, et je vous l'ai transmis, la chaîne va du Seigneur aux apôtres, des apôtres à Paul, de Paul aux Corinthiens, et l'Église la répète depuis[86]. Trois points fondent la doctrine eucharistique : l'identification, ceci est mon corps, la mémoire commandée, faites cela en mémoire de moi, et l'annonce, vous proclamez la mort du Seigneur jusqu'à ce qu'il vienne, qui fait de chaque messe une proclamation missionnaire. Le concile de Trente s'appuiera sur ce texte pour définir le sacrement, et l'Église le relira chaque Jeudi saint, comme on verra[87].

La charité, chemin par excellence

Entre le corps et l'ordre des charismes, Paul a enchâssé le texte le plus cité de toutes ses lettres : J'aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, s'il me manque l'amour, je ne suis qu'un cuivre qui résonne[88]. L'hymne déroule ce que l'amour est, patience, service, droiture, endurance, et ce qu'il n'est pas, jalousie, vantardise, intérêt, rancune, puis ouvre l'eschatologie : nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face, et la plus grande des trois, c'est la charité, car la foi et l'espérance s'achèveront dans la vision, et l'amour seul demeurera[89][90]. On chantera ce chapitre aux mariages et on le lira aux funérailles : il dit que tout don sans amour est du bruit, prophétie, science, foi à transporter les montagnes, aumône totale, martyre même.

« L'amour prend patience ; l'amour rend service ; l'amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d'orgueil ; il ne fait rien d'inconvenant ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s'emporte pas ; il n'entretient pas de rancune ; il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai. » — Saint Paul, 1 Corinthiens 13, 4 à 6[91]

« Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Ce qui demeure aujourd'hui, c'est la foi, l'espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c'est la charité. » — Saint Paul, 1 Corinthiens 13, 12 à 13[92]

La résurrection des morts, premier exposé suivi

Le chapitre 15 est le premier traité chrétien sur la résurrection, et il procède en trois temps : le fait, transmis comme un dépôt, mort, sépulture, résurrection le troisième jour, apparitions à Pierre, aux Douze, aux cinq cents, à Jacques, à tous les apôtres, à Paul l'avorton ; la nécessité, si les morts ne ressuscitent pas, le Christ non plus, et la foi est vide ; et le mode, semence et plante, corps psychique et corps spirituel, trompette et transformation[93][94][95]. Deux formules portent tout le dogme : le Christ, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis, et comme tous meurent en Adam, tous recevront la vie dans le Christ, le second Adam réparant le premier[96]. L'Église y puisera son espérance des fins dernières, et les incrédules de tous les siècles s'y heurteront comme à un mur de témoins.

« Mais non ! le Christ est ressuscité d'entre les morts, lui, premier ressuscité parmi ceux qui se sont endormis. Car, la mort étant venue par un homme, c'est par un homme aussi que vient la résurrection des morts. » — Saint Paul, 1 Corinthiens 15, 20 à 21[97]

Le mariage, le célibat et le corps temple

Le chapitre 7 reste la charte apostolique des deux vocations : ni le mariage rabaissé en concession à la faiblesse, ni le célibat imposé comme loi, mais chacun son don personnel, l'un du mariage, l'autre du célibat pour le Royaume[98]. Paul, célibataire pour la mission, propose son état comme un bien, il est bon de rester comme je suis, sans l'exiger, mieux vaut se marier que brûler, et il réserve l'ordre du Seigneur pour l'indissolubilité[99]. Saint Augustin s'appuiera sur ce chapitre dans Du bien du mariage, en 401, contre ceux qui méprisaient les noces, et Jean-Paul II y reviendra dans sa théologie du corps, méditant le corps temple et le don des époux[100][101]. Et le chapitre 6 donne la raison profonde de cette estime du corps : acheté à grand prix, habité par l'Esprit, destiné à la résurrection, le corps n'est ni un bagage ni un jouet, c'est un sanctuaire en marche vers Pâques[102].

Seize siècles avec 1 Corinthiens : la lettre qui ne se tait pas

Clément et les Pères : une autorité immédiate

Quarante ans après la dictée, Clément de Rome écrit aux mêmes Corinthiens, en proie aux mêmes divisions, et leur ordonne : prenez la lettre du bienheureux Paul, apôtre ; que vous a-t-il écrit au commencement de sa prédication ? C'est sous l'inspiration de l'Esprit, en vérité, qu'il vous a écrit au sujet de lui-même, de Céphas et d'Apollos, parce que déjà alors vous aviez formé des partis[103]. Le témoignage est décisif : vers 96, la lettre est entre les mains de l'Église de Rome comme de celle de Corinthe, attribuée à Paul sans hésitation, et citée comme Écriture inspirée. Marcion lui-même, vers 140, l'inscrit dans son canon tronqué, et le fragment de Muratori la place en tête des lettres pauliniennes[104]. Irénée de Lyon y puise contre les gnostiques, notamment le chapitre 15 sur la résurrection de la chair ; Tertullien la retourne contre Marcion et en médite la résurrection ; Origène en commente des passages[105]. Puis saint Jean Chrysostome lui consacre quarante-quatre homélies, le plus vaste commentaire patristique d'une épître paulinienne, prêché avec une verve qui fait de Corinthe le miroir de toutes les Églises divisées[106].

« Prenez la lettre du bienheureux Paul, apôtre. Que vous a-t-il écrit au commencement de sa prédication ? C'est sous l'inspiration de l'Esprit, en vérité, qu'il vous a écrit au sujet de lui-même, de Céphas et d'Apollos, parce que déjà alors vous aviez formé des partis. » — Saint Clément de Rome, lettre aux Corinthiens, 47[107]

Augustin, Thomas et les médiévaux

Saint Augustin trouve dans la lettre deux armes : le chapitre 7 pour défendre le mariage contre les manichéens qui le méprisaient, dans Du bien du mariage en 401, et le chapitre 15 pour la résurrection de la chair contre les platonisants[108]. Au XIIIe siècle, saint Thomas d'Aquin commente la lettre verset par verset, comme toutes les épîtres pauliniennes, et en tire sa doctrine du corps mystique, des charismes ordonnés à l'utilité commune et de la charité forme des vertus[109]. Les scolastiques y voient le traité pastoral par excellence, et les prédicateurs n'ont jamais cessé d'y puiser : le cuivre qui résonne et le miroir obscur sont devenus des proverbes chrétiens.

Trente, la Réforme et l'âge classique

La Réforme s'empare de la lettre comme de tout Paul : Luther y prêche la résurrection et s'appuie sur le chapitre 11, et Calvin la commente verset par verset à Strasbourg, en 1546, dans un commentaire qui reste un modèle d'exégèse suivie[110]. Le concile de Trente répond sur les deux terrains contestés : la session XIII, en octobre 1551, définit l'eucharistie en s'appuyant sur le récit de l'institution, ceci est mon corps, et la session XXIV, en novembre 1563, défend le mariage et l'honneur du célibat avec le chapitre 7[111][112]. L'âge classique en fait la lettre des cas de conscience : directeurs spirituels, missionnaires et fondateurs y apprennent à gouverner des communautés mêlées sans briser les faibles ni flatter les forts.

Vatican II et Jean-Paul II

Le concile Vatican II reprend les deux grandes images : le corps, dans Lumen Gentium, pour dire l'unité de l'Église dans la diversité des membres, et les charismes, pour reconnaître les dons de l'Esprit à tous les baptisés[113]. Jean-Paul II, dans sa théologie du corps, médite longuement les chapitres 6 et 7, le corps temple, le don des époux, la continence pour le Royaume, et rend à la lettre sa dimension nuptiale[114]. De Clément à Jean-Paul II, dix-neuf siècles de lecture continue : aucune lettre paulinienne n'a été plus constamment prêchée, commentée et vécue.

1 Corinthiens dans la prière de l'Église

La lettre n'est pas seulement lue, elle est célébrée : le lectionnaire y puise pour les plus grandes fêtes comme pour les joies et les deuils des familles.

Quand l'Église la proclameLe passage entendu
Jeudi saint, messe du soirL'institution : 11, 23 à 26[115]
Jour de Pâques, année AL'agneau pascal : 5, 6 à 8[116]
Pentecôte, année ALes charismes : 12, 3 à 13[117]
Fête-Dieu, année CLe mémorial : 11, 23 à 26[118]
MariagesL'hymne à la charité : 13, 4 à 8[119]
FunéraillesLes prémices et la victoire : 15, 20 à 28 et 51 à 57[120]
Temps ordinaire, année CLe corps, la charité, la résurrection : 12 à 15

Le Jeudi saint, l'Église écoute Paul avant d'écouter Jean : c'est le récit paulinien, bref et solennel, qui ouvre la messe en mémoire de la Cène, avant le lavement des pieds. Le jour de Pâques, elle chante l'agneau immolé et les pains sans levain de la droiture. À la Pentecôte, elle demande l'unité dans la diversité des dons. Aux mariages, l'hymne à la charité est devenu presque obligatoire, au point que des couples non pratiquants le choisissent sans savoir qu'ils proclament saint Paul. Aux funérailles, le chapitre 15 console par la victoire promise : la mort a été engloutie dans la victoire. Et tout au long de l'année C, les dimanches ordinaires déroulent les chapitres 12 à 15, comme une catéchèse suivie du corps, de l'amour et de l'espérance.

Ce que propose l'exégèse moderne, et ses limites

Une authenticité que même les radicaux ont épargnée

Fait remarquable : l'attribution à Paul n'est pratiquement contestée par personne. Même Ferdinand Christian Baur, le père de l'école de Tübingen qui renvoyait au IIe siècle presque tout le Nouveau Testament, retenait quatre grandes lettres authentiques, Romains, 1 et 2 Corinthiens, Galates, tant la marque paulinienne y est indélébile[121]. La critique la plus large s'accorde sur sept lettres incontestées, dont la nôtre, et les débats portent seulement sur les pastorales, les lettres de captivité et les Hébreux. Quand une lettre survit à Baur, on peut dire qu'elle est solide : l'exégèse moderne, ici, confirme la tradition au lieu de la dissoudre, et c'est par là qu'il faut commencer, pour mesurer ce que valent ses autres hypothèses.

La lettre perdue et les découpages en billets

Paul mentionne lui-même une lettre antérieure : je vous ai écrit dans ma lettre de ne pas fréquenter les débauchés[122]. Faut-il en conclure que notre lettre est un montage de billets cousus après coup ? Depuis le XIXe siècle, quelques critiques proposent d'y voir un assemblage de deux, trois ou quatre envois successifs, et la seconde aux Corinthiens ferait de même avec sa lettre écrite dans la tristesse. L'hypothèse a trois fragilités. D'abord aucun manuscrit ne connaît ces billets séparés : le P46, vers 200, donne déjà la lettre d'un seul tenant, et Clément la cite comme une seule lettre vers 96[123][124]. Ensuite le canon n'est pas une archive : Paul a écrit d'autres lettres que l'Église n'a pas retenues, comme celle aux Laodicéens mentionnée en Colossiens 4, et c'est la réception ecclésiale, scellée à Trente, qui fait l'Écriture, non la conservation de tous les brouillons[125][126]. Enfin les ruptures de ton alléguées s'expliquent par la méthode même de Paul, qui répond point par point à des nouvelles et à des questions différentes : une lettre de gouvernement n'est pas un traité, et sa variété est une marque d'authenticité, non de couture.

L'interpolation supposée de 14, 34 à 36

Le passage sur le silence des femmes, que les femmes gardent le silence dans les assemblées, est le verset le plus discuté de la lettre : des manuscrits occidentaux le déplacent après le verset 40, et quelques critiques en concluent qu'un glossateur l'aurait ajouté[127][128]. Trois réponses s'imposent. D'abord aucun manuscrit grec ne l'omet : le déplacement occidental prouve qu'on le trouvait rude, non qu'on le jugeait inauthentique. Ensuite Paul suppose ailleurs que les femmes prient et prophétisent dans l'assemblée, au chapitre 11, et il salue des collaboratrices qui tiennent des Églises dans leurs maisons : la discipline du chapitre 14 vise le désordre des interventions, comme son cadre l'indique, Dieu n'est pas un Dieu de désordre, et sa conclusion, que tout se passe dans la dignité et dans l'ordre[129][130]. Enfin l'exégèse qui isole deux versets pour les récuser isole aussi l'Apôtre de son Église : c'est toute la lettre, avec ses femmes saluées, ses veuves conseillées et ses diaconesses à venir, qu'il faut lire avant de juger[131].

Des gnostiques à Corinthe ?

Parce que Paul parle de sagesse et de connaissance, quelques critiques ont fait des Corinthiens des gnostiques avant la lettre, initiés à une sagesse secrète que l'Apôtre combattrait : c'est la thèse d'un courant qui lit le IIe siècle dans les années 50[132]. Mais la sagesse de Corinthe n'est pas un système ésotérique, c'est la rhétorique grecque, l'éloquence des sophistes dont Apollos est le brillant représentant, et les partis se réclament de prédicateurs, non d'éons. Les forts qui savent que l'idole n'est rien ne sont pas des illuminés, ce sont des convertis cultivés qui méprisent les scrupules des simples, et Paul les corrige par la charité, non par un traité anti-gnostique[133]. Projeter à Corinthe les systèmes du IIe siècle, c'est confondre la vanité des beaux parleurs, vieille comme le monde, avec les mythologies tardives : l'anachronisme est la tentation permanente de l'exégèse qui préfère ses reconstructions aux textes.

Les fragilités récurrentes des reconstructions

Trois limites reviennent dans toutes ces hypothèses, et le lecteur doit les connaître pour les peser. Le présupposé anti-surnaturel : quand la résurrection du chapitre 15 est réduite d'avance à une expérience des disciples, ce n'est plus le texte qu'on lit, c'est une philosophie qu'on lui impose, alors que Paul en appelle à des témoins vivants et vérifiables, la plupart sont encore vivants[134]. Les datations circulaires : on date les idées par les lettres, puis les lettres par les idées, et la boucle se referme sans jamais toucher terre, pendant que l'inscription de Delphes, elle, donne 51-52 sans demander l'avis de personne[135]. L'argument du silence : de ce que telle coutume n'est pas attestée ailleurs, on conclut qu'elle n'existait pas, comme si les archives du Ier siècle étaient complètes. La Commission biblique pontificale, en 1993, a fixé la juste mesure : les méthodes historico-critiques sont indispensables mais insuffisantes, elles n'atteignent leur but que dans la Tradition vivante de l'Église, et jamais contre elle[136][137]. Vatican II l'avait dit avant elle : l'Écriture, inspirée, enseigne fermement, fidèlement et sans erreur la vérité que Dieu a voulu consigner pour notre salut, et c'est à cette lumière qu'on la lit, non à celle des modes universitaires[138].

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Catéchisme de l'Église catholique, § 120 : la liste des 27 livres du Nouveau Testament. Édition Mame-Plon, Paris, 1992.

    1 3
  2. Concile de Trente, session IV, 8 avril 1546, décret De canonicis Scripturis : canon des Écritures et Vulgate authentique. Denzinger.

    2 126
  3. Le fragment de Muratori, fin du IIe siècle : les lettres de Paul énumérées en commençant par les Corinthiens, les Romains en septième position.

    4 104
  4. 1 Co 1, 1 à 9 : Paul et Sosthène à l'Église de Corinthe, l'action de grâces pour les richesses reçues. AELF, aelf.org.

    5 7 45
  5. Ac 18, 12 à 18 : Gallion, le tribunal, Sosthène battu, Cenchrées. AELF, aelf.org.

    6 15 29
  6. 1 Co 16, 21 à 24 : la signature autographe de Paul. AELF, aelf.org.

    8 10
  7. 1 Co 16, 19 à 22 : Aquilas et Prisca, la maison-église, marana tha. AELF, aelf.org.

    9 20 79 131
  8. Catholic Encyclopedia, art. Corinth : la refondation césarienne, la capitale d'Achaïe, Paul et ses lettres de 57. Texte sur newadvent.org.

    11
  9. Ac 18, 1 à 4 : Corinthe, Aquilas et Priscille chassés de Rome, les tentes. AELF, aelf.org.

    12 26
  10. Ac 18, 8 à 11 : Crispus, la vision, dix-huit mois d'enseignement. AELF, aelf.org.

    13 14 28
  11. L'inscription de Delphes mentionnant Gallion proconsul d'Achaïe : le mandat daté de 51 à 52, repère de la chronologie paulinienne.

    16 30 135
  12. 1 Co 16, 8 à 9 : rester à Éphèse jusqu'à la Pentecôte. AELF, aelf.org.

    17 32 77
  13. 1 Co 5, 7 à 8 : les vieux ferments, l'agneau pascal immolé, la Fête des pains sans levain. AELF, aelf.org.

    18 39 54 116
  14. 1 Co 16, 15 à 18 : Stéphanas, Fortunatus, Achaïcus, les voyageurs. AELF, aelf.org.

    19
  15. Ac 19, 8 à 12 : Éphèse, la synagogue, Tyrannos, deux ans, les miracles. AELF, aelf.org.

    21 31
  16. Ac 20, 2 à 6 : trois mois en Grèce, le complot, après la Pâque. AELF, aelf.org.

    22
  17. Catholic Encyclopedia, art. St. Paul : les quatre grandes épîtres du troisième voyage, la première aux Corinthiens écrite d'Éphèse aux environs de Pâques, avant le départ. Texte sur newadvent.org.

    23 33
  18. New Catholic Dictionary, art. Epistles to the Corinthians : deux lettres de saint Paul en 57, la première d'Éphèse, la seconde de Macédoine.

    24
  19. Suétone, Vie de Claude, 25 : l'agitation des Juifs à l'instigation de Chrestus et l'expulsion de Rome.

    25
  20. Orose, Histoires contre les païens, VII, 6 : l'édit de Claude placé en 49.

    27
  21. Le papyrus P46, collection Chester Beatty, copié entre 175 et 225 : le codex des lettres de Paul avec les deux aux Corinthiens.

    34 123
  22. Les onciales du IVe siècle, Vaticanus et Sinaiticus, vers 330-360 : 1 Corinthiens en entier, en accord avec les papyrus.

    35
  23. Le déplacement occidental de 1 Co 14, 34 à 35 après le verset 40, manuscrits D, F, G et latins, sans omission dans aucun manuscrit grec. Voir G. D. Fee, The First Epistle to the Corinthians, Eerdmans, 1987, qui défend l'interpolation, à discuter.

    36 128
  24. Saint Jérôme, la Vulgate latine, Bethléem, fin du IVe siècle : le texte de l'Occident pendant mille ans.

    37
  25. 1 Co 1, 11 à 12 : les gens de Chloé rapportent les rivalités, Paul, Apollos, Céphas, Christ. AELF, aelf.org.

    38
  26. 1 Co 6, 19 à 20 : le corps sanctuaire de l'Esprit, acheté à grand prix. AELF, aelf.org.

    40 55 85 102
  27. 1 Co 7, 1 à 9 : la lettre des Corinthiens, rester comme Paul, mieux vaut se marier que brûler. AELF, aelf.org.

    41 57 99
  28. 1 Co 8, 1 à 4 : la connaissance enfle, l'amour construit, l'idole n'est rien. AELF, aelf.org.

    42 60 133
  29. 1 Co 15, 12 à 14 : s'il n'y a pas de résurrection, proclamation sans contenu. AELF, aelf.org.

    43 72 94
  30. 1 Co 16, 1 à 4 : la collecte pour Jérusalem, les délégués. AELF, aelf.org.

    44 76
  31. 1 Co 1, 10 : un même langage, pas de division. AELF, aelf.org.

    46
  32. 1 Co 1, 18 : le langage de la croix, folie pour les uns, puissance de Dieu pour les autres. AELF, aelf.org.

    47
  33. 1 Co 4, 8 à 10 : déjà comblés, déjà rois, les apôtres en spectacle. AELF, aelf.org.

    48
  34. 1 Co 4, 1 à 2 : intendants des mystères de Dieu, dignes de confiance. AELF, aelf.org.

    49
  35. 1 Co 1, 23 à 25 : le Messie crucifié, scandale et folie, puissance et sagesse de Dieu. AELF, aelf.org.

    50 80
  36. 1 Co 2, 2 : rien connaître d'autre que Jésus Christ crucifié. AELF, aelf.org.

    51 81
  37. 1 Co 5, 9 à 13 : la lettre précédente sur les débauchés, ôter le méchant. AELF, aelf.org.

    52 53 122
  38. 1 Co 6, 12 : tout m'est permis, mais tout n'est pas bon. AELF, aelf.org.

    56
  39. 1 Co 7, 7 : chacun son don personnel de Dieu. AELF, aelf.org.

    58 98
  40. 1 Co 7, 32 à 35 : le célibataire et l'homme marié, attachés au Seigneur. AELF, aelf.org.

    59
  41. 1 Co 9, 16 : annoncer l'Évangile, nécessité, malheur à moi. AELF, aelf.org.

    61 64
  42. 1 Co 10, 16 à 17 : la coupe de bénédiction, un seul pain, un seul corps. AELF, aelf.org.

    62
  43. 1 Co 10, 20 à 21 : les sacrifices aux démons, la coupe du Seigneur. AELF, aelf.org.

    63
  44. 1 Co 11, 23 à 26 : le récit de l'institution, ceci est mon corps, jusqu'à ce qu'il vienne. AELF, aelf.org.

    65 67 86 115 118
  45. 1 Co 11, 27 à 28 : manger indignement, s'examiner soi-même. AELF, aelf.org.

    66
  46. 1 Co 12, 12 à 13 : le corps et ses membres, baptisés dans un unique Esprit. AELF, aelf.org.

    68 83 117
  47. 1 Co 12, 31 : le chemin par excellence. AELF, aelf.org.

    69
  48. 1 Co 14, 33 à 40 : Dieu de paix, le silence des femmes, dignité et ordre. AELF, aelf.org.

    70 127 130
  49. 1 Co 15, 3 à 11 : le kérygme reçu, les apparitions, l'avorton. AELF, aelf.org.

    71 75 93 134
  50. 1 Co 15, 20 à 23 : le premier ressuscité, Adam et le Christ. AELF, aelf.org.

    73 96 97 120
  51. 1 Co 15, 51 à 57 : le mystère, la trompette, la victoire sur la mort. AELF, aelf.org.

    74 95
  52. 1 Co 16, 13 à 14 : veillez, tenez bon, tout dans l'amour. AELF, aelf.org.

    78
  53. 1 Co 2, 9 : ce que l'œil n'a pas vu, préparé pour ceux que Dieu aime. AELF, aelf.org.

    82
  54. 1 Co 3, 16 à 17 : vous êtes un sanctuaire de Dieu. AELF, aelf.org.

    84
  55. Concile de Trente, session XIII, 11 octobre 1551, décret sur la très sainte eucharistie : le récit de l'institution. Denzinger.

    87 111
  56. 1 Co 13, 1 à 3 : toutes les langues, sans l'amour, cuivre qui résonne. AELF, aelf.org.

    88
  57. 1 Co 13, 4 à 8 : l'hymne à la charité. AELF, aelf.org.

    89 91 119
  58. 1 Co 13, 12 à 13 : le miroir obscur, la foi, l'espérance, la charité. AELF, aelf.org.

    90 92
  59. Saint Augustin, Du bien du mariage, 401 : le chapitre 7 contre le mépris manichéen des noces.

    100 108
  60. Jean-Paul II, Théologie du corps, audiences de 1979 à 1984 : les chapitres 6 et 7, le corps temple et le don des époux.

    101 114
  61. Clément de Rome, lettre aux Corinthiens, 47, vers 96 : prenez la lettre du bienheureux Paul. Original anglais : Take up the epistle of the blessed Paul the Apostle. What did he write to you at first ? Truly, under the inspiration of the Spirit, he wrote to you concerning himself, and Cephas, and Apollos, because, even then, ye had made parties.

    103 107 124
  62. Irénée de Lyon, Contre les hérésies, livre V : le chapitre 15 contre les gnostiques ; Tertullien, Contre Marcion et Sur la résurrection de la chair : 1 Corinthiens retournée contre les hérétiques.

    105
  63. Saint Jean Chrysostome, quarante-quatre homélies sur la première aux Corinthiens, PG 61, Migne, 1862.

    106
  64. Saint Thomas d'Aquin, commentaire suivi de la première aux Corinthiens, comme de toutes les épîtres pauliniennes : le corps mystique, les charismes, la charité.

    109
  65. Jean Calvin, commentaire suivi de la première aux Corinthiens, Strasbourg, 1546, à lire avec discernement.

    110
  66. Concile de Trente, session XXIV, 11 novembre 1563, décret sur le mariage : l'honneur du célibat et l'indissolubilité. Denzinger.

    112
  67. Concile Vatican II, constitution Lumen Gentium, ch. 7 : l'Église corps du Christ ; ch. 12 : les charismes des baptisés. Texte sur vatican.va.

    113
  68. Ferdinand Christian Baur, école de Tübingen, Kritische Untersuchungen über die kanonischen Evangelien, 1847 : quatre lettres authentiques, dont les deux aux Corinthiens, et conflits du IIe siècle.

    121
  69. Col 4, 16 : la lettre aux Laodicéens, autre écrit paulinien non retenu dans le canon. AELF, aelf.org.

    125
  70. 1 Co 11, 5 : les femmes qui prient et prophétisent dans l'assemblée. AELF, aelf.org.

    129
  71. Walter Schmithals, Gnosticism in Corinth, 1956, trad. 1971 : les Corinthiens lus comme gnostiques, thèse discutée, à lire avec discernement.

    132
  72. Commission biblique pontificale, L'interprétation de la Bible dans l'Église, 1993 : les méthodes critiques indispensables mais insuffisantes sans la Tradition vivante. Texte sur vatican.va.

    136
  73. Le présupposé anti-surnaturel, l'argument du silence et les datations circulaires : les trois fragilités récurrentes des reconstructions tardives.

    137
  74. Concile Vatican II, constitution Dei Verbum, § 11, 18 novembre 1965 : l'inspiration et l'inerrance de l'Écriture. Texte sur vatican.va.

    138