Marcion de Sinope (v. 85-v. 160)

Marcion, riche armateur pontique excommunié de Rome en 144, inventa un « Dieu étranger » opposé au Créateur, rejeta l'Ancien Testament et réécrivit l'Évangile de Luc — la première grande fracture scripturaire de l'histoire chrétienne.

Ignispedia

Marcion de Sinope (vers 85-vers 160) est un armateur du Pont devenu, au milieu du IIᵉ siècle, l'auteur du système hérétique le plus radical et le plus influent de l'Église ancienne avant l'arianisme. Sa thèse tient en une opposition : le Dieu qui a créé le monde et donné la Loi à Moïse — le Dieu de l'Ancien Testament — n'est pas le Père miséricordieux révélé par Jésus-Christ. Il s'agirait de deux divinités distinctes : un Démiurge juste mais dur, auteur d'un monde imparfait, et un Dieu étranger, pur amour, resté inconnu jusqu'à l'irruption du Christ.

De cette prémisse, Marcion tire des conséquences vertigineuses : il rejette intégralement l'Ancien Testament, professe que le Christ n'a eu qu'un corps apparent (christologie docète, niant sa vraie chair), et compose son propre corpus scripturaire — une version amputée de l'Évangile de Luc et dix lettres de Paul expurgées — qu'il oppose systématiquement à l'enseignement juif dans un traité aujourd'hui perdu, les Antithèses. Riche et généreux envers l'Église de Rome où il s'installe vers 139-144, il en est excommunié à l'automne 144 ; loin de s'incliner, il fonde sa propre Église, qui essaimera pendant plusieurs siècles jusqu'en Perse et en Arabie.

L'enjeu dépasse une querelle d'école. Si le Créateur n'est pas le Père de Jésus-Christ, alors la Création n'est pas bonne, la Loi et les Prophètes ne préparent rien, l'Incarnation n'est qu'une apparence, et le salut se réduit à une évasion hors d'une matière mauvaise. C'est pourquoi Marcion suscita, en une seule génération, la réfutation la plus dense qu'un hérésiarque ait jamais reçue de l'Antiquité chrétienne : saint Justin lui consacra un traité aujourd'hui perdu, saint Irénée de Lyon le combat en détail, et Tertullien lui oppose cinq livres entiers, l'Adversus Marcionem, l'un des plus amples traités antihérétiques de la littérature patristique latine.

Marcion est ainsi devenu, dans la mémoire de l'Église, l'archétype du dualisme antichrétien : la tentation de séparer le Dieu créateur du Dieu sauveur, la Loi de la Grâce, la chair de l'esprit. Son ombre plane aujourd'hui sur quiconque oppose « le Dieu vengeur de l'Ancien Testament » au « Dieu d'amour » du Nouveau — un réflexe que l'Église catholique n'a jamais cessé de récuser, des premiers conciles jusqu'au Catéchisme d'aujourd'hui.

Qui était Marcion de Sinope ?

Un fils d'évêque sur les rives du Pont-Euxin

Le cœur du système marcionite — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Les origines de Marcion sont mal documentées, comme souvent pour les figures que seuls leurs adversaires ont pris la peine de décrire[1]. La tradition le fait naître vers 85 à Sinope, cité grecque du Pont, sur la côte méridionale de la mer Noire — l'actuelle Sinop, en Turquie[2]. C'est un monde de négoce maritime, aux confins du monde grec et des steppes scythes, que Tertullien décrit avec un mépris appuyé : à l'en croire, les nations du Pont seraient des peuples farouches passant leur vie dans des chariots, sans demeure fixe, menant une existence étrangère à toute civilisation[3].

Selon Épiphane de Salamine, écrivant en 374-377 dans son grand ouvrage antihérétique le Panarion, Marcion était « un ascète et le fils d'un évêque de notre sainte Église catholique »[4]. Cet évêque serait, selon une tradition tardive, un certain Philologos de Sinope. Le même Épiphane rapporte une anecdote restée célèbre : devenu adulte, Marcion aurait séduit une vierge consacrée, « trompant son espérance, la dégradant elle-même ainsi que lui-même », ce qui lui aurait valu d'être excommunié par son propre père[5]. Plusieurs historiens contemporains doutent de la valeur factuelle de ce récit et y voient une métaphore : l'Église, « vierge » incorruptible, aurait été « séduite » et corrompue par l'hérésie de Marcion, récit ensuite historicisé littéralement par Épiphane deux siècles plus tard[6]. Quoi qu'il en soit de cet épisode, la tradition ancienne s'accorde sur un point solide : Marcion quitte le Pont dans des circonstances de rupture, non de simple migration commerciale.

L'armateur qui vint à Rome

Rhodon, auteur chrétien de la fin du IIᵉ siècle, et Tertullien lui-même le désignent respectivement comme « marin » et « maître de navire » (nauclerus)[7]. Marcion n'est donc pas un obscur prédicateur itinérant : c'est un homme d'affaires fortuné, dont le métier — l'armement de navires marchands sur la mer Noire puis en Méditerranée — explique à la fois sa richesse et sa mobilité. Entre 135 et 140, il quitte le Pont pour Rome, alors cœur administratif et bientôt intellectuel du christianisme occidental[8].

À son arrivée, il se joint à la communauté chrétienne romaine et lui fait don d'une somme considérable : 200 000 sesterces[9] — soit, au taux de la solde légionnaire en vigueur depuis Domitien (300 deniers par an, c'est-à-dire 1 200 sesterces), plus de 160 années de solde d'un simple légionnaire[10]. Ce geste n'est pas anodin : il révèle un homme désireux d'acquérir rapidement une position d'influence dans l'Église de la capitale, et il explique en partie la gravité de la rupture qui suivra — un don d'une telle ampleur restitué publiquement équivaut à une déclaration de guerre théologique.

Cerdon et la rupture de l'automne 144

C'est à Rome que Marcion rencontre, selon saint Irénée de Lyon, un certain Cerdon, venu d'Orient et rattaché au courant issu de Simon le Magicien[11]. Cerdon enseignait déjà que « le Dieu proclamé par la Loi et les prophètes n'est pas le Père de notre Seigneur Jésus-Christ » : le premier serait connu, le second inconnaissable et bon[12]. Hippolyte de Rome confirme cette filiation dans sa Réfutation de toutes les hérésies : « Marcion corrobora l'enseignement de cet hérétique [Cerdon] »[13], avant de le systématiser et de lui donner sa forme la plus radicale et la plus durable dans son grand traité, les Antithèses.

La rupture entre Marcion et l'Église romaine survient à l'automne 144[14]. Rome, gouvernée alors par une succession d'évêques dont Pie Iᵉʳ, refuse la doctrine des deux dieux : Marcion est formellement excommunié, et ses 200 000 sesterces lui sont restitués — un geste qui, dans le monde antique, équivaut à rompre publiquement toute communion, jusque dans l'ordre matériel. Loin de se soumettre, Marcion fonde alors sa propre Église, organisée en parallèle de l'Église catholique avec ses propres évêques, ses propres liturgies et son propre corpus scripturaire — la première scission ecclésiale d'ampleur de l'histoire chrétienne à laisser des traces aussi documentées.

« Je reconnais le premier-né de Satan » : la légende de saint Polycarpe

Une rencontre restée célèbre dans la mémoire chrétienne oppose Marcion à un disciple direct des Apôtres, saint Polycarpe de Smyrne, alors de passage à Rome. Selon le récit rapporté par saint Irénée — qui tenait lui-même Polycarpe pour son maître dans sa jeunesse —, Marcion vint le trouver et lui demanda : « Me reconnais-tu ? »

« Polycarpe lui-même répondit à Marcion, qui le rencontra une fois et lui dit : "Me reconnais-tu ?" — "Je te reconnais, oui : le premier-né de Satan." » — Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, livre III, chapitre 3, § 4[15]

Cette réplique cinglante, transmise de première main par un témoin de la génération suivante, illustre la gravité avec laquelle l'Église apostolique jugeait le système marcionite : non comme une variante tolérable de la foi, mais comme sa négation radicale. Elle n'est comprise pleinement qu'à la lumière de ce que Marcion enseignait réellement — un système qu'il faut maintenant exposer dans sa cohérence propre, avant d'en montrer les failles.

La doctrine marcionite : deux dieux, deux Écritures

Pour réfuter un système, il faut d'abord l'exposer honnêtement, dans sa version la plus forte. Le marcionisme n'était ni absurde ni grossier : c'était une tentative rigoureuse — bien que finalement destructrice — de répondre à une question authentique, celle qui taraude tout croyant confronté au mal et à la sévérité de certains récits vétérotestamentaires : comment le Dieu qui ordonne l'extermination des Cananéens peut-il être le Père révélé par le Christ miséricordieux ?

Le Démiurge et le Dieu étranger

Le cœur du système marcionite repose sur une distinction entre deux principes divins. Le premier est le Créateur (Demiourgos), le Dieu d'Israël, auteur du monde matériel, législateur du Sinaï, juste selon une justice rigoureuse et vindicative — « œil pour œil, dent pour dent »[16]. Le second est le Dieu étranger (Deus alienus), demeuré totalement inconnu de toute créature et de toute prophétie jusqu'à ce qu'il se manifeste, sans préparation ni annonce, en Jésus-Christ, sous le règne de l'empereur Tibère[17].

Irénée résume la thèse en une formule limpide : selon Marcion, « celui qui a été prêché par la Loi et les Prophètes n'est pas le Père de notre Seigneur Jésus-Christ »[18]. Le Démiurge, que Marcion appelle aussi le Cosmocrator — le « maître du monde » — n'est ni mauvais au sens absolu, ni malveillant : il est seulement inférieur, borné à sa propre justice, et ignorant de l'existence du Dieu supérieur avant l'irruption du Christ sur son territoire[19].

« Il fut inconnu et devait l'être » : une haine radicale de l'Ancien Testament

De cette dichotomie découle un rejet total de l'Ancien Testament, que Marcion considère comme la révélation authentique — mais inférieure — du seul Démiurge, sans aucune valeur prophétique à l'égard du Christ. Contrairement à l'ensemble de la tradition chrétienne, qui lit les Écritures juives comme une préparation providentielle à l'Évangile, Marcion y voit l'œuvre close d'un dieu étranger au salut réel. Le Messie annoncé par les prophètes juifs, insiste-t-il, n'est pas Jésus : c'est un roi guerrier encore attendu par les Juifs, en cohérence avec le seul Démiurge — Jésus, lui, appartient à un ordre entièrement différent[20].

Le nom même de son système jouera sur une opposition philosophique très marquée dans l'Antiquité entre l'ancien et le nouveau. Selon Tertullien, la nouveauté du dieu de Marcion se retourne d'ailleurs contre lui :

« Dieu, s'il est ancien, perd l'éternité qui est à venir ; s'il est nouveau, l'éternité qui est passée. La nouveauté témoigne d'un commencement. » — Tertullien, Contre Marcion, livre I, chapitre 8[21]

Un Christ fantôme : la christologie docète

La christologie docète de Marcion face à la foi catholique — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Puisque la matière est l'œuvre du Démiurge inférieur, Marcion ne peut admettre que le Christ, envoyé du Dieu étranger et bon, ait revêtu une vraie chair humaine — cela reviendrait à souiller le Dieu supérieur en le mêlant à la création qu'il n'a pas faite. Sa christologie est donc docète (du grec dokein, « paraître ») : le Christ n'est pas né de la Vierge Marie, il n'a pas de généalogie, il apparaît soudainement, adulte, dans la synagogue de Capharnaüm, la quinzième année de Tibère[22]. Sa chair n'est qu'une apparence, sa passion et sa mort de simples simulacres.

Tertullien résume cette doctrine avec une ironie mordante :

« Son Christ, afin d'éviter toutes ces tromperies et ces impostures [de la chair]… n'était pas ce qu'il paraissait être, et feignait d'être ce qu'il n'était pas — incarné sans être chair, humain sans être homme. » — Tertullien, Contre Marcion, livre III, chapitre 8[23]

L'enjeu n'est pas mince : si le Christ n'a pas de vraie chair, il n'a pas vraiment souffert, n'est pas vraiment mort, et n'est donc pas vraiment ressuscité. Le salut chrétien — la victoire du Christ sur la mort dans sa propre chair — s'effondre. C'est précisément ce que le Catéchisme de l'Église catholique rappellera dix-huit siècles plus tard : « Les premières hérésies ont moins nié la divinité du Christ que sa vraie humanité (docétisme gnostique) »[24].

Une morale de fuite hors de la chair

De cette dévalorisation de la matière découle une morale ascétique radicale. Les marcionites baptisés s'engagent à une continence totale ; le mariage, qui perpétue la chair et peuple le royaume du Démiurge, est déconseillé, sinon interdit aux plus fervents[25]. Le jeûne est intensifié — notamment, selon le concile de Braga, le refus d'honorer par la joie le jour de la Nativité du Christ « selon la chair », qu'ils préfèrent au contraire jeûner, precisément parce qu'ils ne croient pas que le Christ « soit né dans la vraie nature de l'homme »[26]. Cette morale, en apparence austère et exigeante, séduisit nombre de fidèles en quête d'un christianisme perçu comme plus pur que celui, jugé compromis avec le monde, de la Grande Église.

Les Antithèses et le canon marcionite

Le premier « Nouveau Testament » concurrent de l'histoire

Le canon marcionite face au canon catholique — infographie originale Ignispedia créée par IA.

L'innovation la plus lourde de conséquences de Marcion n'est pas seulement doctrinale : elle est scripturaire. Le premier à avoir constitué, de manière délibérée et fermée, un corpus alternatif de textes chrétiens faisant autorité — ce que les historiens appellent aujourd'hui un « canon » — est très probablement Marcion lui-même[27]. Son corpus, appelé son Instrument (Instrumentum), ne comprend que onze livres[28] : un évangile unique, l'Evangelikon, et un recueil de lettres pauliniennes, l'Apostolikon.

Cette entreprise s'accompagne d'un traité doctrinal, aujourd'hui perdu, les Antithèses — un ouvrage de contrastes systématiques entre des passages de l'Ancien Testament et des paroles du Christ, destiné à démontrer visuellement l'incompatibilité des deux Alliances[29]. Bien que le texte original n'ait pas survécu, les nombreuses citations qu'en fait Tertullien permettent d'en reconstituer plusieurs oppositions caractéristiques[30] :

Antithèse marcionite reconstituéeAncien Testament (Démiurge)Nouveau Testament (Dieu étranger)
La justice contre la miséricorde envers les enfants« Deux ourses sortirent de la forêt et déchirèrent quarante-deux enfants » (2 R 2, 23-24)« Laissez venir à moi les petits enfants, ne les en empêchez pas » (Mc 10, 14)
La loi du talion contre le pardon« Œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied » (Ex 21, 24)« À qui te frappe sur une joue, tends encore l'autre » (Lc 6, 29)
La jalousie divine contre l'amour désintéressé« Moi, le Seigneur ton Dieu, je suis un Dieu jaloux » (Ex 20, 5)« L'amour n'est pas envieux » (1 Co 13, 4)

Le lecteur voit ici la stratégie rhétorique de Marcion : isoler des versets vétérotestamentaires de leur contexte narratif et théologique, pour les opposer terme à terme à des maximes évangéliques présentées, elles, hors de tout contexte juif. C'est un procédé de lecture sélective — le péché de fond que toute la Tradition catholique, de Justin à Augustin, s'emploiera à démonter en restituant l'unité de l'économie du salut.

L'Evangelikon : Luc mutilé au couteau

Papyrus 75, témoin ancien de Luc et Jean — image Wikimedia Commons, domaine public.

L'évangile retenu par Marcion est une version resserrée de l'Évangile selon saint Luc, privée de ses deux premiers chapitres — généalogie, annonciation, nativité, enfance — jugés incompatibles avec un Christ sans vraie chair ni ascendance juive[31]. Le texte restant est encore retouché : toute référence positive à l'accomplissement des prophéties juives, toute mention favorable de la Loi ou des Prophètes, est supprimée ou remaniée[32].

Tertullien accable Marcion d'un sarcasme resté célèbre, comparant son travail d'édition à celui d'un rongeur :

« Quel rat pontique eut jamais un tel pouvoir de ronger que celui qui a rongé les Évangiles en pièces ? » — Tertullien, Contre Marcion, livre I, chapitre 1[33]

Fait révélateur : Marcion n'attribue aucun auteur à son évangile — ni Luc, ni personne d'autre. Tertullien le relève avec ironie : « il n'assigne aucun auteur à son Évangile, comme s'il ne lui était pas permis d'apposer un titre à ce dont il n'était pas, à ses yeux, un crime de subvertir jusqu'au corps »[34]. Cette absence délibérée de paternité contraste violemment avec l'insistance de toute la tradition apostolique à nommer précisément l'auteur de chaque évangile, garant de son autorité et de sa fidélité au témoignage des Douze.

L'Apostolikon : dix lettres de Paul, l'apôtre unique

Marcion tenait saint Paul pour le seul véritable apôtre du Christ, celui qui aurait seul compris la rupture radicale entre la Loi et l'Évangile — les Douze, à ses yeux, étant restés prisonniers d'un attachement judaïsant[35]. Son Apostolikon retient dix épîtres pauliniennes (Galates en tête, puis 1-2 Corinthiens, Romains, 1-2 Thessaloniciens, Éphésiens — qu'il nomme « aux Laodicéens » —, Colossiens, Philippiens et Philémon), amputées de tout passage favorable au Créateur ou à l'Ancien Testament[36]. Il exclut en revanche les épîtres pastorales (1-2 Timothée, Tite), l'épître aux Hébreux, les épîtres catholiques, les Actes des Apôtres et l'Apocalypse — soit l'ensemble des textes qui rattachent le christianisme naissant à l'histoire d'Israël ou à l'autorité collégiale des Douze[37].

Cette manipulation textuelle n'échappera pas à la vigilance de l'Église : le Fragment de Muratorien, la plus ancienne liste connue des livres reçus par l'Église de Rome (fin du IIᵉ siècle), dénonce explicitement une fausse « épître aux Laodicéens » circulant « sous le nom de Paul, pour appuyer l'hérésie de Marcion », et refuse formellement de la recevoir dans le canon catholique[38]. C'est l'un des tout premiers témoignages directs d'un canon scripturaire défini contre une falsification marcionite précise.

Canon marcionite (Instrumentum)Canon catholique reçu
ÉvangilesUn seul : Evangelikon (Luc mutilé, ch. 1-2 supprimés)Quatre : Matthieu, Marc, Luc, Jean, intégraux
Épîtres de PaulDix, expurgées des passages pro-CréateurQuatorze, intégrales (dont Hébreux et les pastorales)
Actes des ApôtresAbsentReçu et canonique
Épîtres catholiques (Jacques, Pierre, Jean, Jude)AbsentesReçues et canoniques
ApocalypseAbsenteReçue et canonique
Ancien TestamentRejeté intégralementReçu intégralement, comme préparation du Christ

Une œuvre disparue, reconstituée par ses adversaires

Aucun exemplaire complet de l'Instrumentum marcionite n'a survécu jusqu'à nous. Tout ce que l'on en sait provient, paradoxalement, de ses adversaires : Tertullien le cite abondamment dans ses livres I et IV Contre Marcion[39], et surtout Épiphane de Salamine, dans son Panarion (374-377), relève avec un soin méticuleux soixante-dix-huit passages du Nouveau Testament marcionite qu'il juge falsifiés par rapport au texte reçu[40]. C'est un travail de philologie patristique impressionnant, comparable dans sa méthode à une édition critique moderne — mené quinze siècles avant l'invention de la critique textuelle scientifique.

Pourquoi l'Église a condamné Marcion

Pour comprendre la gravité avec laquelle Marcion fut reçu par ses contemporains, il faut mesurer la densité et la précocité de sa réfutation : aucun hérésiarque antérieur à Arius n'a suscité une littérature antihérétique aussi abondante, aussi rapide, et aussi convergente.

Justin Martyr : le premier témoin, du vivant même de Marcion

Le tout premier témoignage écrit sur Marcion émane de saint Justin Martyr, philosophe converti et apologiste, dans sa Première Apologie, adressée à l'empereur Antonin le Pieux vers 150-155 — donc du vivant même de Marcion:

« Il y a Marcion, un homme du Pont, qui est encore vivant aujourd'hui et enseigne à ses disciples à croire en un autre dieu, plus grand que le Créateur. » — Saint Justin Martyr, Première Apologie, chapitre 26[41]

Justin ajoute que Marcion, « par l'aide des démons », a fait proférer à des adeptes « de chaque nation » des blasphèmes niant que Dieu soit le créateur de l'univers[42]. Ce témoignage est capital à plusieurs titres : il atteste que le succès de Marcion fut rapide — en une décennie à peine après sa rupture avec Rome, sa doctrine s'était déjà répandue dans plusieurs provinces de l'Empire — et que l'Église le classait d'emblée, comme les autres grands systèmes gnostiques du temps, parmi les plus dangereuses contrefaçons du nom chrétien. Justin lui aurait même consacré un traité spécifique, le Syntagma contre toutes les hérésies, aujourd'hui perdu, mais dont l'existence est attestée par des auteurs postérieurs[43].

Irénée de Lyon : succession apostolique et Règle de la foi

Les principaux témoins patristiques contre Marcion — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Saint Irénée de Lyon, disciple de Polycarpe lui-même témoin de la rencontre avec Marcion, consacre à sa réfutation plusieurs chapitres de son grand traité, Contre les hérésies (vers 180), notamment le chapitre 27 du livre I déjà cité. Son argument de fond n'est pas seulement doctrinal : il est ecclésiologique. Irénée oppose à la nouveauté prétendue de Marcion la continuité de la succession apostolique et l'unité de la Règle de la foi, professée « par l'Église, bien que dispersée dans le monde entier »[44] :

« Un [seul] Dieu, le Père tout-puissant, créateur du ciel, de la terre, de la mer et de toutes choses qui s'y trouvent ; et un seul Christ Jésus, le Fils de Dieu, incarné pour notre salut ; et le Saint-Esprit. » — Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, livre I, chapitre 10, § 1[45]

Cette formule, antérieure de près d'un siècle et demi au concile de Nicée, atteste que l'Église confessait déjà, bien avant toute définition conciliaire formelle, l'unité du Dieu créateur et du Dieu sauveur, et la réalité de l'incarnation — les deux points précis que Marcion niait. Ce n'est donc pas un théologien isolé qui répond à Marcion : c'est la conscience de foi de toute l'Église catholique, attestée dans une profession reçue « partout dans le monde ».

Tertullien : cinq livres pour démonter un système

Le réfutateur le plus systématique de Marcion demeure Tertullien, dont l'Adversus Marcionem, rédigé et remanié entre 207 et 212, constitue l'un des plus amples traités antihérétiques de la littérature chrétienne ancienne — cinq livres entiers contre un seul adversaire[46] (saint Augustin écrira plus tard, contre le manichéen Faustus, un traité plus long encore, en trente-trois livres[47]). Tertullien y date lui-même l'apparition de Marcion « au temps d'Antonin le Pieux », soit environ cent quinze ans après la révélation du Christ sous Tibère[48] — une chronologie qu'il retourne d'ailleurs contre son adversaire : un Dieu authentiquement suprême ne saurait demeurer inconnu pendant plus d'un siècle de vie chrétienne avant de se manifester par un hérésiarque isolé du fin fond du Pont.

Trois arguments philosophiques décisifs contre le dualisme

Au-delà de la polémique, Tertullien développe trois arguments rationnels qui restent, dix-huit siècles plus tard, la charpente de toute réfutation catholique du dualisme :

ArgumentFormulation de TertullienFaille démontrée du système marcionite
Impossibilité de deux Suprêmes« Comment deux Suprêmes pourraient-ils coexister, quand c'est l'attribut même du Suprême de n'avoir pas d'égal — attribut qui n'appartient qu'à Un seul ? »[49]Un « Dieu » à qui il manque quelque chose (par exemple, la création) n'est déjà plus suprême ; deux dieux limités l'un par l'autre ne sont pas deux dieux, mais deux êtres finis
Le problème de la tardiveté« Dieu n'a pu, ni dû, demeurer inconnu : n'a pu, à cause de sa grandeur ; n'a pas dû, à cause de sa bonté. »[50]Un Dieu réellement bon et tout-puissant se serait manifesté depuis toujours, non après des millénaires d'ignorance universelle
La bonté sans justice n'est pas la bonté« Quelle malignité plus grande que de refuser de faire le bien quand on le peut, de contrarier ce qui est utile, ou de permettre l'injustice ? »[51]Un « dieu bon » qui tolère indéfiniment le mal sans jamais le juger n'est pas bon : il est indifférent, donc moralement défaillant

Ces trois arguments convergent vers une même conclusion : le dualisme marcionite ne résout pas le problème du mal, il le déplace en le multipliant — au lieu d'un seul Dieu à la fois juste et miséricordieux, il faut désormais expliquer la coexistence de deux principes concurrents, ce qui est philosophiquement plus coûteux, non plus économique.

Hippolyte et l'ascendance grecque, non chrétienne, du système

Un apport décisif vient d'Hippolyte de Rome, dans sa Réfutation de toutes les hérésies (vers 222-235). Plutôt que de discuter seulement la doctrine en elle-même, Hippolyte en cherche la source intellectuelle réelle — et la trouve, non dans l'Évangile, mais chez un philosophe grec pré-chrétien :

« [Marcion] a formé et façonné les mêmes opinions [qu'Empédocle] — à savoir qu'il y a deux causes de l'univers, la discorde et l'amitié […]. Le véritable auteur de ce système est Empédocle, fils de Méton, originaire d'Agrigente. » — Hippolyte de Rome, Réfutation de toutes les hérésies, livre VII, chapitres 17-18[52]

Empédocle d'Agrigente (Vᵉ siècle avant J.-C.) enseignait en effet une cosmologie fondée sur deux forces opposées, l'Amitié (Philia) et la Discorde (Neikos), qui unissent et séparent alternativement les quatre éléments. Hippolyte démontre ainsi que le dualisme de Marcion n'a rien d'une révélation chrétienne authentique : c'est une cosmologie païenne préexistante, simplement rebaptisée en langage évangélique et plaquée sur le christianisme. L'argument porte : ce que Marcion présentait comme la restauration de l'Évangile pur n'est, historiquement, qu'un syncrétisme emprunté à la philosophie grecque des origines.

Le marcionisme après Marcion : trois siècles de survie

Une Église parallèle qui traverse l'Empire

Contrairement à d'autres sectes éphémères de l'Antiquité, l'Église marcionite fondée après 144 connut une expansion réelle et durable. Elle se dota d'évêques, de martyrs et de communautés organisées qui subsistèrent bien après la mort de son fondateur, vers 160.

  1. Vers 139-140
    Arrivée de Marcion à Rome

    Marcion, riche armateur venu de Sinope, rejoint l'Église de Rome et lui fait don de 200 000 sesterces[53].

  2. Automne 144
    Excommunication à Rome

    Rome rejette formellement sa doctrine des deux dieux ; son don lui est restitué. Marcion fonde sa propre Église[54].

  3. Vers 150-155
    Premier témoignage écrit : Justin Martyr

    Dans sa Première Apologie, Justin atteste que Marcion, encore vivant, a déjà des disciples « en toute nation »[55].

  4. Vers 160
    Mort de Marcion

    Marcion meurt en Anatolie ; l'Église qu'il a fondée continue de croître sous d'autres responsables.

  5. Vers 180
    Réfutation d'Irénée de Lyon

    Contre les hérésies consacre plusieurs chapitres à Marcion et à son prédécesseur Cerdon[56].

  6. 207-212
    L'Adversus Marcionem de Tertullien

    Tertullien publie, en cinq livres, l'une des réfutations les plus amples et les plus systématiques jamais consacrées à un seul hérésiarque[57].

  7. Vers 222-235
    Hippolyte dévoile la source grecque du système

    La Réfutation de toutes les hérésies rattache le dualisme marcionite à la cosmologie païenne d'Empédocle[58].

  8. 374-377
    Le Panarion d'Épiphane de Salamine

    Épiphane recense 78 passages du Nouveau Testament marcionite jugés falsifiés, permettant une reconstitution philologique du corpus[59].

  9. Ve-VIIe siècle
    Persistance en Orient

    Le marcionisme disparaît en Occident environ trois siècles après 144, mais subsiste plus longtemps en Égypte, Palestine, Arabie, Syrie, Chypre, dans la Thébaïde et en Perse[60].

  10. Ve siècle
    Théodoret de Cyr convertit mille marcionites

    Dans son seul diocèse de Cyr (Syrie), l'évêque Théodoret rapporte avoir ramené environ mille marcionites à la foi catholique[61].

Diffusion en Orient et dissolution progressive

La diffusion du marcionisme en Orient — infographie originale Ignispedia créée par IA.

En Occident, l'Église marcionite s'éteignit assez rapidement, en un peu moins de trois siècles après la rupture de 144[62]. En Orient, en revanche, elle survécut bien plus longtemps : au IVᵉ siècle, Épiphane atteste encore sa présence en Égypte, en Palestine, en Arabie, en Syrie, à Chypre, dans la Thébaïde et jusqu'en Perse[63]. Les empereurs chrétiens, à partir de Constantin, interdirent le culte marcionite tant en public qu'en privé[64], accélérant son déclin sans l'éteindre immédiatement : des communautés marcionites résiduelles subsistèrent, par endroits, jusqu'au VIIᵉ siècle, avant de se fondre progressivement dans d'autres mouvements dualistes, dont certains éléments de leur corpus textuel furent ensuite repris par les Pauliciens[65]. C'est dans ce même terreau dualiste oriental, transmis et transformé sur plusieurs siècles, que devait plus tard s'enraciner un autre grand système à deux principes, celui de Mani — dont le Denzinger associera d'ailleurs, on le verra, le nom à celui de Marcion dans une même condamnation conciliaire.

Marcion et la formation du canon des Écritures : un débat historiographique

La thèse de Harnack : « le Luther du IIᵉ siècle »

Deux lectures historiographiques du rôle de Marcion — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Au tournant du XXᵉ siècle, l'historien protestant allemand Adolf von Harnack consacra à Marcion une monographie devenue classique, Marcion : l'Évangile du Dieu étranger[66]. Harnack y défendait une thèse audacieuse : Marcion aurait été le premier théologien biblique systématique du christianisme, un « Luther du IIᵉ siècle » cherchant à purifier l'Évangile de tout accommodement judaïsant ; et c'est en réaction directe à son canon fermé que la Grande Église aurait été contrainte, pour la première fois, de définir formellement son propre corpus de livres reçus comme faisant autorité[67].

La critique de John Barton et des historiens contemporains

Cette lecture a été largement révisée par l'historiographie récente. L'historien biblique britannique John Barton, dans son étude Marcion Revisited, soutient au contraire que l'essentiel des écrits aujourd'hui reçus dans le Nouveau Testament jouissait déjà, dès le début du IIᵉ siècle, d'une autorité scripturaire de fait dans une grande partie de l'Église, indépendamment de toute réaction à Marcion[68]. Pour Barton, la vraie originalité de Marcion n'est donc pas d'avoir poussé les chrétiens à adopter un Nouveau Testament — ce mouvement était déjà largement engagé —, mais d'avoir forcé l'Église à trancher explicitement la question de l'Ancien Testament, qu'une partie du christianisme naissant tenait déjà pour acquis sans en formuler la justification théologique de manière aussi systématique[69]. Le Fragment de Muratorien, qui rejette nommément une lettre forgée « pour l'hérésie de Marcion »[70], atteste en tout cas que la réaction à Marcion a bien joué un rôle de catalyseur, sans qu'on doive nécessairement lui attribuer, comme le faisait Harnack, la création ex nihilo de l'idée même de canon néotestamentaire.

Ce qu'enseigne la Tradition catholique sur le canon

Le débat historiographique moderne ne doit pas faire perdre de vue le principe théologique constant de l'Église : les deux Testaments forment une seule et même Écriture Sainte, parce qu'ils procèdent d'un seul et même Dieu et se rapportent l'un à l'autre comme la promesse à son accomplissement. C'est ce que le Catéchisme de l'Église catholique rappelle en des termes qui visent nommément Marcion :

« L'Ancien Testament est une partie inamissible de l'Écriture Sainte […]. Les chrétiens vénèrent l'Ancien Testament comme vraie Parole de Dieu. L'Église a toujours vigoureusement repoussé l'idée de rejeter l'Ancien Testament sous prétexte que le Nouveau l'aurait rendu caduc (Marcionisme). » — Catéchisme de l'Église catholique, § 121-123[71]

Cette continuité entre les deux Alliances est aussi ce qui distingue la position catholique de la lecture strictement biblique que retiendront plus tard certains courants protestants centrés sur la seule autorité de l'Écriture (le principe de sola scriptura) : pour l'Église catholique, ce n'est pas seulement le texte scripturaire qui garantit son unité, mais la Tradition vivante et le Magistère qui en assurent la lecture cohérente, empêchant précisément qu'un lecteur isolé — un Marcion, quel qu'il soit — n'impose sa propre grille de lecture au corpus reçu.

Le jugement catholique constant, des premiers siècles à aujourd'hui

Il serait inexact de réduire la condamnation de Marcion à un épisode du IIᵉ siècle refermé avec sa mort. Le Magistère de l'Église est revenu sur son nom, explicitement, pendant plus de treize siècles.

Denys de Rome (262) : diviser la monarchie divine

Dans une lettre adressée à son homonyme Denys d'Alexandrie en 262, le pape Denys de Rome met en garde contre ceux qui, en Orient, « divisent, séparent et détruisent la monarchie » — l'unité souveraine de Dieu — « en trois puissances et hypostases séparées »[72]. Pour dénoncer ce danger, il prend précisément pour repère négatif le précédent marcionite :

« La doctrine de l'insensé Marcion, qui coupe et divise la monarchie [de Dieu] en trois principes, est un enseignement diabolique, et non celui des vrais disciples du Christ. » — Denys, évêque de Rome, Lettre à Denys d'Alexandrie, 262[73]

Cette lettre, l'une des toutes premières interventions doctrinales connues d'un évêque de Rome sur une question trinitaire, montre qu'un siècle après sa mort, le nom de Marcion sert déjà de repoussoir universellement reconnu pour toute doctrine qui fragmente l'unité de Dieu — qu'il s'agisse de la diviser en deux (dualisme marcionite) ou en trois principes rivaux.

Le concile de Braga (561) : anathème contre le déni de la vraie chair du Christ

Quatre siècles après la mort de Marcion, le premier concile de Braga, réuni au Portugal en 561 contre les résurgences priscillianistes, formule un anathème explicite qui associe son nom à celui de Cerdon et de Mani :

« Si quelqu'un n'honore pas le jour de la naissance du Christ selon la chair […] parce qu'il ne croit pas que le Christ soit né dans la vraie nature de l'homme, comme l'ont dit Cerdon, Marcion, Mani et Priscillien, qu'il soit anathème. » — Premier concile de Braga, canon 4, 561[74]

Cette formulation conciliaire prouve que la négation docète de la vraie chair du Christ — le cœur théologique de l'erreur marcionite — demeurait, quatre siècles après les faits, une menace suffisamment vivante pour justifier un anathème solennel et nommément ciblé.

Le concile de Florence (1442) : Marcion dans la liste des christologies fausses

Près de treize siècles après la mort de Marcion, le concile de Florence, dans sa bulle Cantate Domino pour l'union avec les coptes et les Éthiopiens (4 février 1442), récapitule solennellement la foi de l'Église sur l'union des deux natures dans le Christ, puis condamne nommément les grandes christologies hérétiques de l'Antiquité :

« Elle anathématise, exècre et condamne toute hérésie soutenant des thèses contraires. Et d'abord elle condamne Ébion, Cérinthe, Marcion, Paul de Samosate, Photin et tous ceux qui blasphèment semblablement. » — Concile de Florence, bulle Cantate Domino, 1442[75]

Que le nom de Marcion figure encore, treize siècles après sa mort, dans une profession de foi solennelle d'un concile œcuménique du XVᵉ siècle, mesure la portée durable de son erreur dans la mémoire dogmatique de l'Église : elle n'est pas un point d'histoire ancienne refermé, mais une tentation permanente que chaque génération doit reconnaître et écarter.

Le Catéchisme d'aujourd'hui : une vigilance toujours actuelle

Le Catéchisme de l'Église catholique, publié en 1992, ne se contente pas de rappeler le rejet doctrinal de l'Ancien Testament (§ 123, cité plus haut) : il relie aussi explicitement le docétisme des « premières hérésies » à la nécessité, pour l'Église, d'insister sans relâche sur la vraie incarnation du Fils de Dieu, « venu dans la chair »[76]. Le nom de Marcion n'a donc jamais quitté la mémoire vive de la catéchèse catholique : il demeure le cas d'école qui enseigne pourquoi l'unité des deux Testaments et la réalité de la chair du Christ ne sont pas des points secondaires, mais des piliers sans lesquels l'ensemble de l'édifice du salut s'effondre.

Pourquoi le dualisme marcionite séduit encore aujourd'hui

Le problème du mal, un vrai problème mal résolu

Le succès rapide et durable du marcionisme ne s'explique pas par la seule habileté rhétorique de son fondateur. Il répondait à une inquiétude authentique : comment concilier certains récits vétérotestamentaires d'une sévérité apparente — les guerres de conquête, les châtiments collectifs, la Loi et ses peines — avec la miséricorde inlassable prêchée par le Christ dans les Évangiles ? Cette tension, Marcion ne la résout pas : il la tranche, en sacrifiant l'unité de Dieu plutôt que d'affronter la difficulté théologique en elle-même. La théologie catholique, elle, a préféré la voie plus exigeante — mais seule cohérente — de la pédagogie divine : un Dieu unique qui conduit progressivement l'humanité, à travers l'histoire d'Israël, vers la pleine révélation de sa miséricorde en Jésus-Christ, sans jamais se contredire lui-même.

« Le Dieu de colère » : une caricature qui revient sans le nom de Marcion

Le réflexe marcionite ne disparaît jamais totalement : il resurgit à chaque génération sous des formes nouvelles, chaque fois qu'on oppose sommairement « le Dieu vengeur de l'Ancien Testament » au « Dieu d'amour » du Nouveau, sans percevoir que cette opposition binaire est précisément celle que l'Église a condamnée dès le IIᵉ siècle. Certains courants modernes — qu'ils relèvent d'une piété mal instruite, d'une exégèse populaire simplificatrice, ou de certains systèmes ésotériques ultérieurs qui reprendront à leur compte un dualisme comparable — reconduisent, souvent sans le savoir, le geste même de Marcion : ils lisent la Bible en deux blocs opposés au lieu d'y lire une seule économie du salut.

Réponse catholique : un seul Dieu, juste et miséricordieux

La réponse catholique au dualisme marcionite — infographie originale Ignispedia créée par IA.

La réponse catholique tient en un principe simple mais exigeant : la justice et la miséricorde ne sont pas deux attributs contradictoires de deux dieux différents, mais deux facettes indissociables du seul et même Dieu. Le Dieu qui promulgue la Loi au Sinaï est celui-là même qui, en Jésus-Christ, l'accomplit et la porte à sa plénitude — non en la reniant, mais en révélant ce qu'elle préparait depuis le commencement. C'est cette unité, défendue par Justin, Irénée, Tertullien, Hippolyte et Épiphane contre Marcion, puis réaffirmée conciliairement de Denys de Rome à Florence, que le Catéchisme continue aujourd'hui d'enseigner comme un fondement indispensable de la foi chrétienne authentique.

Pour aller plus loin

  • Les hérésies des premiers siècles — le tableau d'ensemble des grandes crises doctrinales de l'Antiquité chrétienne, dont le marcionisme n'est qu'un des chapitres.
  • Arius (v. 256-336) — un autre hérésiarque dont le système, plus tardif, nie non l'unité de Dieu mais la pleine divinité du Christ.
  • Nestorius (v. 386-v. 451) — une autre crise christologique majeure de l'Antiquité chrétienne.
  • Jésus a-t-il vraiment existé ? — les preuves historiques de l'existence et de la mort de Jésus, indépendantes de toute autorité confessionnelle.
  • Sola scriptura — le principe protestant de l'autorité exclusive de l'Écriture, à comparer avec la lecture catholique de l'unité Écriture-Tradition qui a permis, dès le IIᵉ siècle, de démasquer la manipulation scripturaire de Marcion.

Notes et références

  1. Sur la rareté des sources biographiques indépendantes concernant les hérésiarques du IIe siècle, connus presque uniquement par leurs adversaires : R. P. C. Hanson, The Search for the Christian Doctrine of God: The Arian Controversy, 318-381, T&T Clark, Edinburgh, 1988 (méthode appliquée par analogie aux sources sur Marcion, dont la biographie propre n'est connue que par ses réfutateurs).

    1
  2. « Marcionites », The Catholic Encyclopedia, vol. 9, New York, Robert Appleton Company, 1910. Texte intégral : https://www.newadvent.org/cathen/09645c.htm — synthèse biographique et doctrinale de référence (naissance vers 85-110, profession d'armateur, don de 200 000 sesterces, excommunication à l'automne 144, canon marcionite détaillé, diffusion en Orient jusqu'au IVe siècle, conversion d'un millier de marcionites par Théodoret de Cyr).

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  3. Tertullien, Contre Marcion (Adversus Marcionem), livre I, chapitre 1, vers 207-212 — description polémique du Pont et de la mer Noire comme terre barbare, rendue en paraphrase dans le corps, faute d'édition française paginée contrôlée. Texte anglais (trad. Holmes) : « The fiercest nations inhabit it, if indeed it can be called habitation, when life is passed in waggons. They have no fixed abode; their life has no germ of civilization… » — https://www.newadvent.org/fathers/03121.htm

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  4. Épiphane de Salamine, Panarion, chapitre 42, § 1, vers 374-377 — trad. Frank Williams, The Panarion of Epiphanius of Salamis, Book I: Sects 1-46, 2e éd., Nag Hammadi and Manichaean Studies 63, Brill, Leiden, 2009. Texte original (trad. Williams) : « [Marcion] was a hermit and the son of a bishop of our holy catholic church. But in time he unfortunately became acquainted with a virgin, cheated the virgin of her hope and degraded both her and himself, and for seducing her was excommunicated by his own father. »

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  5. Sur la solde légionnaire après Domitien : Suétone, Vie de Domitien, VII — Domitien ajoute un quatrième stipendium annuel de trois aurei, ce qui porte la solde du légionnaire à 300 deniers par an, soit 1 200 sesterces ; cf. la synthèse de l'Encyclopaedia Romana : 300 deniers (1 200 sesterces) par an après Domitien — https://penelope.uchicago.edu/~grout/encyclopaedia_romana/denarius.html — D'où : 200 000 ÷ 1 200 ≈ 167 années de solde.

    10
  6. Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies (Adversus Haereses), livre I, chapitre 27, § 1-2, vers 180 — sur Cerdon, venu des disciples de Simon le Magicien, et sa doctrine reprise et développée par Marcion. Texte anglais : https://www.newadvent.org/fathers/0103127.htm

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  7. Hippolyte de Rome, Réfutation de toutes les hérésies (Philosophumena), livre VII, chapitre 25, vers 222-235 — sur la reprise par Marcion de la doctrine de Cerdon. Texte anglais : https://www.newadvent.org/fathers/050107.htm

    13
  8. Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, livre III, chapitre 3, § 4, vers 180 — rencontre de saint Polycarpe de Smyrne et de Marcion à Rome. Texte anglais : « Polycarp himself replied to Marcion, who met him on one occasion, and said, "Do you know me?" "I do know you, the first-born of Satan." » — https://www.newadvent.org/fathers/0103303.htm

    15
  9. Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, livre I, chapitre 27, § 2, vers 180 — doctrine des deux dieux, mutilation de l'Évangile de Luc et des épîtres de Paul. Texte anglais : https://www.newadvent.org/fathers/0103127.htm

    16 18 31 32
  10. Tertullien, Contre Marcion, livre I, chapitre 19, vers 207-212 — chronologie : Marcion apparaît « au temps d'Antonin le Pieux », environ cent quinze ans après la révélation du Christ sous Tibère. Texte anglais : https://www.newadvent.org/fathers/03121.htm

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  11. Tertullien, Contre Marcion, livre I, chapitre 8, vers 207-212. Texte original : « God, if old, forfeits the eternity that is to come; if new, the eternity which is past. The newness bears witness to a beginning. » — https://www.newadvent.org/fathers/03121.htm

    21
  12. Tertullien, Contre Marcion, livre III, chapitre 8, vers 207-212. Texte original : « His Christ, therefore, in order to avoid all such deceits and fallacies… was not what he appeared to be, and feigned himself to be what he was not — incarnate without being flesh, human without being man. » — https://www.newadvent.org/fathers/03123.htm

    23
  13. Catéchisme de l'Église catholique, § 465. Texte : « Les premières hérésies ont moins nié la divinité du Christ que son humanité vraie (docétisme gnostique). »

    24 76
  14. Premier concile de Braga, canon 4, 1er mai 561 — Denzinger, Enchiridion Symbolorum, éd. 1957, n° 454. Texte : « Si quelqu'un n'honore pas le jour de la naissance du Christ selon la chair, mais fait semblant de l'honorer, et qu'il jeûne ce jour et le dimanche parce qu'il ne croit pas que le Christ est né dans la vraie nature de l'homme, comme l'ont dit Cerdon, Marcion, Mani et Priscillien, qu'il soit anathème. »

    26 74
  15. Adolf von Harnack, Marcion : Das Evangelium vom fremden Gott, 2e éd., J. C. Hinrichs, Leipzig, 1924 ; trad. anglaise John E. Steely et Lyle D. Bierma, Marcion: The Gospel of the Alien God, Labyrinth Press, Durham (Caroline du Nord), 1990 — thèse du canon marcionite comme catalyseur de la formation du canon néotestamentaire catholique et de Marcion comme « théologien biblique » systématique.

    27 66 67
  16. Tertullien, Contre Marcion, livre I, chapitre 19, et livre IV, chapitre 1, vers 207-212 — sur l'existence et la teneur générale des Antithèses, ouvrage de Marcion opposant systématiquement l'Ancien et le Nouveau Testament. Texte anglais : https://www.newadvent.org/fathers/03121.htm

    29
  17. Reconstruction académique moderne, à partir des citations de Tertullien, de trois antithèses caractéristiques attribuées à Marcion — Early Christian Writings, « The Antithesis of Marcion » : https://www.earlychristianwritings.com/text/antithesis.html — Cette reconstruction n'est pas le texte original de Marcion (perdu), mais une synthèse établie à partir des citations patristiques ; elle est présentée ici à titre illustratif de la méthode antithétique, non comme citation directement authentifiée mot pour mot.

    30
  18. Tertullien, Contre Marcion, livre I, chapitre 1, vers 207-212. Texte original : « What Pontic mouse ever had such gnawing powers as he who has gnawed the Gospels to pieces? » — https://www.newadvent.org/fathers/03121.htm

    33
  19. Tertullien, Contre Marcion, livre IV, chapitre 2, vers 207-212. Texte original : « [Marcion] ascribes no author to his Gospel, as if it could not be allowed him to affix a title to that from which it was no crime (in his eyes) to subvert the very body. » — https://www.newadvent.org/fathers/03124.htm

    34
  20. Fragment de Muratori, fin du IIe siècle — la plus ancienne liste connue des livres reçus par l'Église de Rome. Texte : « Il circule aussi une [épître] aux Laodicéens, [et] une autre aux Alexandrins, [toutes deux] forgées au nom de Paul pour [appuyer] l'hérésie de Marcion, et plusieurs autres qui ne peuvent être reçues dans l'Église catholique. » Texte anglais : https://www.bible-researcher.com/muratorian.html

    38 70
  21. Tertullien, Contre Marcion, livres I et IV, vers 207-212 — sources principales de la reconstitution moderne du canon marcionite. Texte anglais : https://www.newadvent.org/fathers/0312.htm

    39
  22. Saint Justin Martyr, Première Apologie, chapitre 26, vers 150-155. Texte original : « And there is Marcion, a man of Pontus, who is even at this day alive, and teaching his disciples to believe in some other god greater than the Creator. » — https://www.newadvent.org/fathers/0126.htm

    41 42 55
  23. Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, livre I, chapitre 10, § 1, vers 180 — la « Règle de la foi » professée par l'Église « dispersée dans le monde entier ». Texte anglais : https://www.newadvent.org/fathers/0103110.htm

    44 45
  24. Saint Augustin, Contre Faustus le manichéen (Contra Faustum Manichaeum), en trente-trois livres, vers 400-404 — cf. Ph. Schaff (éd.), Nicene and Post-Nicene Fathers, 1re série, vol. 1, notice sur la vie et l'œuvre d'Augustin : https://www.ccel.org/ccel/schaff/npnf101.iv.4.html

    47
  25. Tertullien, Contre Marcion, livre I, chapitre 3, vers 207-212. Texte original : « How, therefore, can two great Supremes co-exist, when this is the attribute of the Supreme Being, to have no equal — an attribute which belongs to One alone? » — https://www.newadvent.org/fathers/03121.htm

    49
  26. Tertullien, Contre Marcion, livre I, chapitre 9, vers 207-212. Texte original : « God neither could have been, nor ought to have been, unknown. Could not have been, because of His greatness; ought not to have been, because of His goodness. » — https://www.newadvent.org/fathers/03121.htm

    50
  27. Tertullien, Contre Marcion, livre I, chapitre 22, vers 207-212. Texte original : « What malignity is so great as to be unwilling to do good when one can, or to thwart what is useful, or to permit injury? » — https://www.newadvent.org/fathers/03121.htm

    51
  28. Hippolyte de Rome, Réfutation de toutes les hérésies, livre VII, chapitres 17-18, vers 222-235. Texte original : « [Marcion] framed and formed the same opinions [as Empedocles] — namely, that there are two causes of the universe, discord and friendship […]. The real author of the system is Empedocles, son of Meto, a native of Agrigento. » — https://www.newadvent.org/fathers/050107.htm

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  29. John Barton, « Marcion Revisited », in The Canon Debate, éd. Lee Martin McDonald et James A. Sanders, Hendrickson, Peabody (Massachusetts), 2002, p. 341-354 — critique de la thèse de Harnack sur le rôle de Marcion dans la formation du canon néotestamentaire.

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  30. Catéchisme de l'Église catholique, § 121-123. Texte : « L'Ancien Testament est une partie inamissible de l'Écriture Sainte […]. Les chrétiens vénèrent l'Ancien Testament comme vraie Parole de Dieu. L'Église a toujours vigoureusement repoussé l'idée de rejeter l'Ancien Testament sous prétexte que le Nouveau l'aurait rendu caduc (Marcionisme). »

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  31. Denys, évêque de Rome, Lettre (fragment) à Denys d'Alexandrie, 262 — Denzinger, Enchiridion Symbolorum, éd. 1957, n° 112-113. Texte : « La doctrine de l'insensé Marcion, qui coupe et divise la monarchie [de Dieu] en trois principes, est un enseignement diabolique et non celui des vrais disciples du Christ. »

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  32. Concile de Florence, bulle Cantate Domino (union avec les coptes et les Éthiopiens), décret pour les Jacobites, 4 février 1442 — Denzinger, Enchiridion Symbolorum, éd. 1957, n° 1339-1340. Texte : « Elle anathématise, exècre et condamne toute hérésie soutenant des thèses contraires. Et d'abord elle condamne Ébion, Cérinthe, Marcion, Paul de Samosate, Photin et tous ceux qui blasphèment semblablement. »

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