Saint Justin Martyr (100-165)

Saint Justin Martyr (vers 100-165), premier philosophe chrétien et plus grand apologiste du IIᵉ siècle. Païen converti après une longue quête à travers les écoles grecques, il enseigna à Rome que le Christ est le Verbe semé en tout homme. Ses Apologies offrent la plus ancienne description du baptême et de l'Eucharistie ; il mourut décapité sous le préfet Rusticus.

Ignispedia

Saint Justin (vers 100 – 165), dit Justin Martyr ou Justin le Philosophe, est tenu pour le plus grand des apologistes du IIᵉ siècle et pour le premier philosophe chrétien dont des œuvres complètes nous soient parvenues. Païen de naissance, Grec de culture, né en Samarie, il a parcouru toutes les grandes écoles de la philosophie antique avant de découvrir, dans la foi du Christ, « la seule philosophie sûre et profitable »[1]. Devenu chrétien, il ne quitte pas pour autant le manteau du philosophe : il ouvre à Rome une école où il enseigne que toute vérité, partout où elle se trouve, appartient au Christ, Verbe (Logos) qui éclaire tout homme.

Justin n'est ni évêque ni prêtre : c'est un laïc, un converti, un maître. Sa singularité est d'avoir osé s'adresser directement au pouvoir romain — dans sa Première Apologie, à l'empereur Antonin le Pieux, à ses fils et au Sénat, puis, dans sa Seconde Apologie, au Sénat romain — pour réfuter les calomnies contre les chrétiens et réclamer pour eux la justice. Ses deux Apologies et son Dialogue avec Tryphon sont des documents de première importance : on y trouve la plus ancienne description suivie du baptême et de l'Eucharistie[2], une grande théologie du Logos, et l'une des premières tentatives de penser ensemble la foi biblique et la raison grecque.

Sa mort scelle sa doctrine. Vers 165, dénoncé — peut-être par le philosophe cynique Crescens, dont il avait prédit l'hostilité[3] — Justin comparaît à Rome devant le préfet Rusticus avec six compagnons. Sommé d'apostasier, il confesse le Christ et, interrogé sur la vie éternelle, répond qu'il ne la « suppose » pas mais qu'il la « sait »[4]. Décapité, il devient ce que son nom annonçait : un martyr, témoin par le sang de la vérité qu'il avait cherchée toute sa vie par la raison.

Cet article présente le saint lui-même : ses origines, sa quête philosophique, sa conversion, son école romaine, ses œuvres, sa doctrine du Verbe, son témoignage unique sur le culte des premiers chrétiens, son martyre et son culte. Pour les autres grands témoins du IIᵉ siècle, voir Saint Polycarpe de Smyrne, Saint Irénée de Lyon, Saint Ignace d'Antioche et Saint Papias.

Qui est saint Justin Martyr ?

Le premier philosophe chrétien

Avant Justin, des chrétiens avaient cru, prié, témoigné et écrit ; mais aucun n'avait encore entrepris de montrer au monde cultivé que la foi chrétienne était la vraie philosophie, héritière et accomplissement de toute la recherche humaine de la vérité. C'est l'œuvre propre de Justin. Là où beaucoup, à son époque, opposaient l'Évangile à la sagesse des Grecs, lui affirme une continuité : la même Raison divine — le Logos — qui s'est incarnée en Jésus-Christ avait déjà semé ses germes dans les meilleurs penseurs païens.

Cette position fait de Justin l'une des figures fondatrices de ce qu'on appellera plus tard la théologie, c'est-à-dire l'effort pour comprendre la foi avec les ressources de l'intelligence. Il n'écrit pas pour des cercles déjà convaincus, mais pour des juges, des empereurs, des philosophes et des juifs : il argumente, il cite, il réfute. C'est pourquoi la tradition le compte parmi les tout premiers Pères de l'Église et voit en lui le plus important des apologistes grecs du IIᵉ siècle.

Un laïc, un converti, un maître

Il faut souligner un trait que la postérité a parfois oublié : Justin est un laïc. Il n'a reçu ni l'épiscopat ni le sacerdoce ; il enseigne en habit de philosophe, dans une école privée, comme le faisaient les maîtres stoïciens ou platoniciens de son temps. Sa sainteté n'est pas celle d'un pasteur établi par les apôtres, comme Polycarpe, mais celle d'un chercheur de vérité que sa quête a conduit jusqu'au Christ, puis jusqu'au martyre.

L'itinéraire intellectuel et géographique de Justin, de Flavia Neapolis à Rome en passant par Éphèse. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Converti adulte, après une longue itinérance intellectuelle, Justin garde de son parcours une conviction : la foi n'est pas l'ennemie de la raison, elle en est l'achèvement. Toute sa vie de chrétien sera une mission d'enseignant — répondre aux objections, instruire les catéchumènes, défendre les persécutés — jusqu'à ce que cette mission le mène devant le tribunal.

Origines : Flavia Neapolis et le monde du IIᵉ siècle

Une cité neuve sur une terre très ancienne

Justin naît vers 100 à Flavia Neapolis, la « ville neuve » de l'empereur Vespasien (d'où le surnom Flavia), fondée vers 72 après J.-C. près de l'antique Sichem, en Samarie — l'actuelle Naplouse, en Cisjordanie[5]. La région est lourde d'histoire sainte : c'est le pays des patriarches, le lieu du puits de Jacob où le Christ rencontra la Samaritaine. Mais au IIᵉ siècle, Flavia Neapolis est une cité romaine de population mêlée, marquée par la culture grecque et les cultes païens.

Justin lui-même se présente, en tête de sa Première Apologie, avec une précision presque administrative :

« Justin, fils de Priscus, petit-fils de Bacchius, originaires de Flavia Neapolis en Syrie palestinienne, présentent cette adresse et cette supplique au nom des hommes de toute nation injustement haïs et persécutés. » — Saint Justin, Première Apologie, 1[6]

Une famille païenne de culture grecque

Les noms de son père et de son grand-père — Priscus, Bacchius — et le fait que Justin n'ait pas été circoncis montrent qu'il appartenait à une famille païenne, non juive et non samaritaine, de langue et de culture grecques[7]. Il n'a donc reçu ni la foi d'Israël ni l'Évangile : tout, chez lui, est le fruit d'une recherche personnelle. Cette origine explique la forme de son christianisme — un christianisme de convaincu qui sait ce que c'est que de chercher Dieu à tâtons à travers les philosophies, et qui veut tendre la main à ceux qui cherchent encore.

Le contexte : un siècle de persécutions intermittentes

Le IIᵉ siècle n'est pas celui des grandes persécutions générales, mais des poursuites locales et intermittentes. Être chrétien n'est pas, en soi, un crime poursuivi d'office partout ; mais la dénonciation expose à un procès où le seul nom de chrétien peut suffire à condamner. Les fidèles sont calomniés : on les accuse d'athéisme (parce qu'ils refusent les dieux civiques), d'immoralité, de haine du genre humain. C'est précisément contre ces accusations que Justin prend la plume : son œuvre est une apologie, une défense raisonnée adressée à ceux qui détiennent le glaive. Sur le climat de persécution en Asie, voir Saint Polycarpe de Smyrne.

La quête philosophique et la conversion

À travers les écoles de la philosophie

Le Dialogue avec Tryphon s'ouvre par un récit autobiographique exceptionnel : Justin y raconte sa traversée des écoles philosophiques à la recherche de Dieu. Il commence par un stoïcien, qu'il quitte parce qu'il n'y apprend rien de Dieu ; passe à un péripatéticien (aristotélicien), qu'il abandonne quand celui-ci réclame d'abord ses honoraires ; espère mieux d'un pythagoricien, qui le renvoie pour son ignorance de la musique, de l'astronomie et de la géométrie ; et trouve enfin une joie réelle chez les platoniciens[8] :

« La contemplation des idées donnait des ailes à mon esprit, si bien qu'en peu de temps je me crus devenu sage ; et, dans ma sottise, j'espérais voir Dieu sous peu, car telle est la fin de la philosophie de Platon. » — Saint Justin, Dialogue avec Tryphon, 2[9]

Ce parcours n'est pas un rejet de la philosophie : Justin l'a aimée et continuera de l'aimer. Mais il découvrira que la sagesse qu'il cherchait ne se trouvait pas au terme d'un raisonnement, mais dans une rencontre.

Le vieillard au bord de la mer

Retiré dans un lieu solitaire au bord de la mer pour méditer, le jeune platonicien est abordé par un vieillard vénérable. La conversation, rapportée longuement, met à mal l'assurance de Justin : le vieillard lui montre les limites de la doctrine platonicienne de l'âme, puis l'oriente vers des maîtres bien plus anciens et plus sûrs que tous les philosophes — les prophètes d'Israël :

« Il y eut, bien avant ces prétendus philosophes, des hommes bienheureux, justes et aimés de Dieu, qui parlèrent par l'Esprit divin et annoncèrent l'avenir : on les appelle prophètes. Eux seuls ont vu la vérité et l'ont annoncée aux hommes, sans craindre ni flatter personne, sans se laisser vaincre par le désir de la gloire, mais ne disant que ce qu'ils avaient vu et entendu, remplis de l'Esprit Saint. » — Le vieillard, dans Saint Justin, Dialogue avec Tryphon, 7[10]

La conversion de Justin : la quête philosophique, l'appel des prophètes et la lumière du Christ. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le vieillard ajoute le conseil décisif : « Prie avant tout pour que les portes de la lumière te soient ouvertes ; car ces choses ne se voient ni ne se comprennent, sinon de celui à qui Dieu et son Christ donnent de comprendre. »[11]

« Une flamme s'alluma dans mon âme »

L'effet de cet entretien est immédiat et bouleversant. Justin ne décrit pas une démonstration qui l'aurait convaincu, mais un embrasement intérieur :

« Aussitôt un feu s'alluma dans mon âme, et je fus saisi d'amour pour les prophètes et pour ces hommes amis du Christ. En réfléchissant en moi-même à toutes leurs paroles, je trouvai que cette philosophie était la seule sûre et profitable. Voilà comment et pourquoi je suis philosophe. » — Saint Justin, Dialogue avec Tryphon, 8[12]

Cette phrase est capitale : Justin ne renonce pas au titre de philosophe, il le revendique au contraire — mais la philosophie véritable, désormais, c'est le christianisme. La conversion, que les historiens situent généralement vers 130 sans que le Dialogue en donne la date, ne le détourne pas de la raison : elle la conduit à son terme. Pour lui, croire au Christ, c'est embrasser la sagesse que toutes les écoles cherchaient sans la trouver.

Le manteau du philosophe

Devenu chrétien, Justin garde le pallium, le manteau qui, dans le monde antique, signalait le philosophe de profession[13]. Le geste est un programme : il proclame, par son vêtement même, que la foi chrétienne est une école de sagesse, et que l'on peut être à la fois pleinement croyant et pleinement penseur. Il voyage, enseigne, débat — à Éphèse, où se situe son dialogue avec le juif Tryphon, puis à Rome, où il finit par s'établir et fonder une école. Parmi ses auditeurs, le plus connu est Tatien le Syrien, qui deviendra à son tour un écrivain chrétien notable[14].

L'œuvre de saint Justin

Trois œuvres authentiques

La tradition manuscrite a transmis sous le nom de Justin plusieurs textes, mais la critique reconnaît comme certainement authentiques trois grandes œuvres, citées dès l'Antiquité par Eusèbe de Césarée et par Jérôme[15][16]. Le tableau ci-dessous les présente.

ŒuvreDate approximativeDestinataireObjet
Première Apologievers 153-155l'empereur Antonin le Pieux, ses fils et le SénatRéfuter les calomnies, exposer la foi et le culte chrétiens
Seconde Apologiepeu aprèsle Sénat romainDéfendre les chrétiens condamnés injustement ; le Logos semé
Dialogue avec Tryphonvers 155-160un interlocuteur juif, TryphonMontrer que le Christ accomplit la Loi et les prophètes

Eusèbe mentionne d'autres écrits aujourd'hui perdus, dont un traité Contre Marcion et un ouvrage Contre toutes les hérésies, qu'Irénée connaissait encore[17]. Les traités Sur la monarchie de Dieu ou l'Exhortation aux Grecs qui circulent sous son nom sont d'authenticité douteuse et ne sont pas retenus ici.

La Première Apologie

La Première Apologie, adressée vers 153-155 à l'empereur Antonin le Pieux, à ses fils adoptifs et au Sénat[18], est le chef-d'œuvre du genre. Justin y demande une seule chose : que l'on juge les chrétiens sur leurs actes, et non sur leur nom. Il réfute l'accusation d'athéisme, expose la doctrine du Christ, montre l'accomplissement des prophéties, puis — c'est là sa valeur historique inestimable — décrit en détail le culte chrétien : le baptême, la prière commune, l'Eucharistie, l'assemblée du dimanche. Aucun texte antérieur ne nous donne une image aussi précise de la liturgie des premiers chrétiens.

La Seconde Apologie

Plus brève, la Seconde Apologie prolonge la première. Elle est suscitée par un fait précis : sous le préfet Urbicus, des chrétiens ont été exécutés pour le seul nom de chrétien. Justin rapporte le cas d'une femme convertie et de son maître Ptolémée, condamné parce qu'il a confessé sa foi[19]. Il y développe surtout la doctrine du Verbe semé (logos spermatikos) et y prophétise, avec une lucidité tranquille, sa propre arrestation à l'instigation du cynique Crescens[20].

Le Dialogue avec Tryphon

Les trois œuvres authentiques de Justin : deux apologies adressées au monde romain et un dialogue scripturaire avec le judaïsme. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le Dialogue avec Tryphon est le plus ancien écrit chrétien conservé qui discute point par point avec le judaïsme. Justin y rapporte un long entretien — réel ou recomposé — avec un juif nommé Tryphon, mené avec respect mais fermeté. Il y soutient que la Loi de Moïse était provisoire et pédagogique, que les prophètes annonçaient le Christ, et que l'Église est le véritable Israël. C'est dans ce livre que figure le récit de sa conversion, placé en ouverture comme pour dire que toute sa pensée naît d'une quête sincère de Dieu.

La doctrine du Logos : le Verbe semé en tout homme

Le germe de la Raison divine

Le cœur de la pensée de Justin est sa doctrine du Logos — le Verbe, la Raison de Dieu. Reprenant le prologue de saint Jean (« Au commencement était le Verbe ») et le vocabulaire des philosophes, Justin enseigne que ce Verbe, pleinement incarné en Jésus-Christ, était déjà présent par germes (spermata) dans toute l'humanité. Chaque homme participe à la Raison ; mais les chrétiens, eux, connaissent le Verbe tout entier, devenu chair. De là cette formule audacieuse :

« Tout ce qui a été dit de bon, chez tous les hommes, nous appartient à nous, chrétiens. » — Saint Justin, Seconde Apologie, 13[21]

Le Logos spermatikos : les semences de vérité présentes chez les philosophes trouvent leur source et leur plénitude dans le Christ-Verbe. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Loin de condamner en bloc la sagesse païenne, Justin l'annexe : toute vérité, où qu'elle se trouve, vient du Verbe et lui revient. Le philosophe qui a dit vrai sans le savoir a parlé selon la part de Logos qui était en lui ; le chrétien possède la source dont les autres n'avaient que des gouttes.

Socrate et Héraclite, « chrétiens avant le Christ »

La conséquence la plus frappante de cette doctrine est que des païens vertueux, ayant vécu selon la Raison, peuvent être comptés parmi les amis de Dieu. Justin l'écrit sans détour à l'empereur :

« Ceux qui ont vécu selon la Raison sont chrétiens, même s'ils ont passé pour athées : ainsi, chez les Grecs, Socrate, Héraclite et ceux qui leur ressemblent. » — Saint Justin, Première Apologie, 46[22]

Cette thèse, parfois citée de travers, n'est pas un relativisme : pour Justin, le Christ est la Raison, et celui qui suit vraiment la raison suit le Christ sans le savoir. Mais elle ouvre une vision généreuse de l'histoire du salut, où la philosophie grecque est une pédagogie, une préparation, un pressentiment du Verbe. Justin précise d'ailleurs que Socrate connaissait le Verbe « partiellement », tandis que les chrétiens connaissent celui qui « est la Raison présente en tout homme »[23].

L'accomplissement des prophéties

Si Justin valorise la raison grecque, il fonde pourtant sa foi sur un tout autre socle : les prophéties de l'Ancien Testament. C'est l'argument central de son apologétique. Le christianisme n'est pas une nouveauté sans racines : il est l'accomplissement, annoncé des siècles à l'avance, de ce que les prophètes d'Israël avaient écrit sur le Messie — sa naissance, sa Passion, sa résurrection, l'appel des nations. Pour Justin, cette concordance entre la prophétie et l'événement est la preuve la plus forte : aucune intelligence humaine ne pouvait inventer à l'avance la vie du Christ. C'est ce même argument qu'il déploie longuement contre Tryphon.

Le débat avec le judaïsme

Face à Tryphon, Justin ne méprise pas la Loi : il en cherche le sens. Il distingue les préceptes donnés à cause de la « dureté des cœurs » et la justice éternelle que le Christ porte à sa plénitude. Le ton, remarquable pour l'époque, reste celui d'un débat argumenté entre hommes qui se respectent — Tryphon et Justin se quittent en se souhaitant mutuellement le bien. C'est l'un des plus anciens témoignages d'une controverse théologique menée sans haine, par la seule force des Écritures.

Le plus ancien témoignage sur le culte chrétien

Le baptême : un « bain de régénération »

La Première Apologie contient la plus ancienne description suivie de l'initiation chrétienne. Justin explique comment ceux qui ont cru et se sont engagés à vivre selon l'Évangile sont conduits à l'eau et régénérés : ils reçoivent le bain « au nom du Père de l'univers, et de notre Sauveur Jésus-Christ, et de l'Esprit Saint », pour la rémission des péchés et la nouvelle naissance[24]. Ce passage atteste, dès le milieu du IIᵉ siècle, la formule trinitaire du baptême et la conscience qu'il s'agit d'une véritable renaissance, non d'un simple rite d'admission.

L'Eucharistie : « non comme un pain ordinaire »

Le témoignage le plus précieux concerne l'Eucharistie. Justin décrit l'assemblée, l'offrande du pain et du vin mêlé d'eau, l'action de grâce du président, l'« Amen » du peuple, puis la communion portée même aux absents par les diacres. Surtout, il affirme sans ambiguïté que ce pain et ce vin ne sont pas une nourriture ordinaire :

« Cette nourriture s'appelle chez nous Eucharistie [...]. Car nous ne les recevons pas comme un pain ordinaire ni comme une boisson ordinaire ; mais de même que, par la parole de Dieu, Jésus-Christ notre Sauveur s'est fait chair et a eu chair et sang pour notre salut, de même la nourriture sur laquelle a été prononcée l'action de grâce qui contient ses propres paroles [...] est la chair et le sang de ce Jésus qui s'est fait chair. » — Saint Justin, Première Apologie, 66[25]

Le témoignage liturgique de Justin dans la Première Apologie : baptême trinitaire, Eucharistie réelle et assemblée dominicale. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Ce texte est l'un des fondements patristiques de la doctrine de la présence réelle : dès 155, dans un écrit adressé à l'empereur païen, un chrétien affirme que le pain eucharistié est la chair du Christ. Sur la place de l'Eucharistie chez un autre Père du même siècle, voir Saint Ignace d'Antioche.

L'assemblée du « jour du soleil »

Justin donne enfin la plus ancienne description claire de la réunion dominicale des chrétiens, et il en explique la raison : le dimanche est à la fois le jour de la création de la lumière et celui de la résurrection du Christ.

« Au jour qu'on appelle jour du soleil [le dimanche], tous, qu'ils habitent les villes ou les campagnes, se rassemblent en un même lieu ; on lit les mémoires des apôtres ou les écrits des prophètes, aussi longtemps que le temps le permet. » — Saint Justin, Première Apologie, 67[26]

Ce court passage est d'une richesse extraordinaire : il atteste la lecture liturgique conjointe des évangiles (« mémoires des apôtres ») et de l'Ancien Testament, l'homélie du président, la prière, l'offrande et la collecte pour les pauvres. La structure de la messe — liturgie de la Parole puis liturgie eucharistique — y est déjà reconnaissable.

Le martyre de saint Justin (vers 165)

Le maître menacé : Crescens le cynique

À Rome, l'enseignement public de Justin lui attire l'hostilité d'un philosophe cynique nommé Crescens, qu'il accuse de calomnier les chrétiens sans rien connaître de leur doctrine. Avec un sang-froid prophétique, Justin annonce lui-même, dans sa Seconde Apologie, le sort qui l'attend :

« Je m'attends, moi aussi, à être pris dans un piège et mis au bois [supplicié] par l'un de ceux que j'ai nommés, ou peut-être par Crescens, cet ami du bruit et de la jactance. » — Saint Justin, Seconde Apologie, 3[27]

Eusèbe de Césarée confirme cette inimitié et y voit la cause de l'arrestation de Justin[28]. Le maître qui avait fait de la recherche de la vérité toute sa vie allait la sceller de son sang.

Le procès devant le préfet Rusticus

Le procès de Justin devant Junius Rusticus : arrestation, confession du Christ et sentence du martyre. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Vers 165, sous l'empereur Marc Aurèle, Justin est arrêté avec six compagnons — Chariton, une femme nommée Charito (Charites selon les recensions), Évelpiste (Euelpistus), Hiérax, Péon et Libérien — et conduit devant le préfet de Rome, Junius Rusticus[29]. Les Actes du martyre de Justin, procès-verbal sobre et probablement fidèle, rapportent l'interrogatoire. Rusticus demande où les chrétiens se réunissent ; Justin répond simplement qu'il loge au-dessus de la demeure d'un nommé Martinus, près des bains dits de Timothée, et qu'il y a enseigné à qui voulait venir[30]. Loin de se cacher, il assume publiquement sa foi.

« Je ne le suppose pas, je le sais »

Le sommet du procès est l'échange sur la vie éternelle. Le préfet, railleur, demande si Justin s'imagine vraiment monter au ciel après le supplice. La réponse du philosophe résume toute sa vie — une certitude qui n'est plus seulement raisonnée, mais possédée :

« — Crois-tu donc que tu monteras au ciel pour y recevoir quelque récompense ? — Je ne le suppose pas : je le sais, et j'en ai la pleine certitude. » — Saint Justin devant Rusticus, Actes du martyre, 5[31]

Le chercheur qui avait parcouru toutes les écoles sans y trouver Dieu meurt en disant qu'il sait. Sa philosophie l'avait conduit à une rencontre ; sa foi le conduit à la certitude.

La sentence et la décapitation

Tous refusent de sacrifier aux dieux. La sentence de Rusticus est consignée mot pour mot :

« Que ceux qui ont refusé de sacrifier aux dieux et d'obéir à l'ordre de l'empereur soient battus de verges, puis emmenés pour subir la peine de la décapitation, selon les lois. » — Junius Rusticus, Actes du martyre de Justin, 5[32]

Justin et ses compagnons sont flagellés puis décapités. Des fidèles recueillent secrètement leurs corps pour les ensevelir, « la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ ayant agi avec eux »[33]. Ainsi meurt, vers 165, celui que la tradition tient pour le premier philosophe chrétien — fidèle jusqu'au bout à la vérité qu'il avait cherchée et trouvée. Sur d'autres martyrs du même temps, voir Saint Polycarpe de Smyrne.

La spiritualité de saint Justin

Chercher la vérité jusqu'au bout

La spiritualité de Justin peut se lire comme une montée : chercher, recevoir la lumière, enseigner, puis témoigner jusqu'au sang. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

La première leçon spirituelle de Justin est celle d'une recherche obstinée de la vérité. Il n'a pas reçu la foi en héritage ; il l'a cherchée, école après école, refusant de se contenter d'à-peu-près. Sa sainteté commence là : dans le désir sincère de connaître Dieu, un désir que Dieu n'a pas laissé sans réponse. Justin enseigne ainsi que la quête honnête de la vérité, même par les chemins de la raison païenne, peut conduire au Christ — pourvu qu'elle s'accompagne de prière et d'humilité, comme le lui avait dit le vieillard.

La foi, accomplissement de la raison

Justin n'oppose jamais la foi à l'intelligence. Pour lui, croire n'est pas renoncer à penser : c'est penser jusqu'au bout, jusqu'à reconnaître le Verbe qui éclaire tout homme. Cette confiance dans l'harmonie de la foi et de la raison traverse toute la tradition catholique, jusqu'aux grands docteurs et au Magistère moderne. Justin en est le premier témoin systématique : il montre qu'on peut aimer Platon et mourir pour le Christ, parce que la même Raison divine est à l'œuvre dans les deux amours.

Le témoignage du sang

Le nom même de Justin — Justinus, « le juste » — semble préparer son destin, mais c'est son surnom qui dit l'essentiel : Martyr, témoin. Toute sa vie, il avait témoigné par la parole et par l'écrit ; il achève par le sang ce qu'il avait commencé par la pensée. Sa mort confirme sa doctrine : celui qui connaît le Verbe ne craint pas la mort, car il sait ce qui l'attend. Le martyre n'est pas, pour Justin, une rupture avec la philosophie : il en est le couronnement, l'instant où la vérité cherchée devient vérité possédée pour l'éternité.

Le culte de saint Justin

Reliques, mémoire et titre

Saint Justin a été honoré dès l'Antiquité comme martyr et docteur. Eusèbe de Césarée et saint Jérôme louent sa science et son courage : Jérôme le compte parmi les écrivains ecclésiastiques de premier rang et résume sa vie de philosophe converti devenu martyr à Rome[34]. Son autorité a traversé les siècles : ses Apologies restent une source majeure pour la connaissance du christianisme primitif.

Fête liturgique

Longtemps fêté le 14 avril dans le calendrier romain — Léon XIII avait fait composer une messe et un office en son honneur et fixé sa fête au 14 avril[35] —, saint Justin est honoré au 1er juin, comme mémoire, dans le calendrier romain réformé promulgué en 1969[36]. Il est invoqué comme patron des philosophes et des apologistes.

Un maître pour aujourd'hui

L'actualité de Justin tient à sa conviction fondatrice : la foi chrétienne n'a rien à craindre de la raison, et tout dialogue sincère avec la culture, la science et la philosophie peut devenir un chemin vers le Verbe. L'un des premiers à avoir pensé la rencontre de l'Évangile et de la sagesse grecque, il demeure le modèle de l'intelligence de la foi — celui qui montre qu'on peut chercher la vérité de toute son âme et la trouver dans le Christ. Pour les autres grands témoins de son siècle, voir les articles ci-dessous.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Justin, Dialogue avec Tryphon, 8 : conversion — « Aussitôt un feu s'alluma dans mon âme, et je fus saisi d'amour pour les prophètes [...] je trouvai que cette philosophie était la seule sûre et profitable. Voilà comment et pourquoi je suis philosophe. » Original ANF : « straightway a flame was kindled in my soul; and a love of the prophets [...] possessed me [...] I found this philosophy alone to be safe and profitable. » New Advent fathers/01281.htm.

    1 12
  2. Justin, Première Apologie, 66 : « Cette nourriture s'appelle chez nous Eucharistie [...]. Car nous ne les recevons pas comme un pain ordinaire ni comme une boisson ordinaire ». Original ANF : « For not as common bread and common drink do we receive these; but in like manner as Jesus Christ our Saviour, having been made flesh by the Word of God, had both flesh and blood for our salvation, so likewise have we been taught that the food which is blessed by the prayer of His word [...] is the flesh and blood of that Jesus who was made flesh. » Fondement patristique majeur de la présence réelle. CCEL anf01.viii.ii.lxvi ; New Advent fathers/0126.htm.

    2 25
  3. Justin, Seconde Apologie, 3 : Justin prédit sa propre arrestation — « Je m'attends, moi aussi, à être pris dans un piège et mis au bois par l'un de ceux que j'ai nommés, ou peut-être par Crescens, cet ami du bruit et de la jactance » ; il dénonce Crescens le cynique qui « témoigne publiquement contre nous en des matières qu'il ne comprend pas ». ANF vol. 1, New Advent fathers/0127.htm.

    3 20 27
  4. Actes du martyre de Justin, 5 (recension) : échange sur la vie éternelle — Rusticus : « Crois-tu donc que tu monteras au ciel pour y recevoir quelque récompense ? » ; Justin : « Je ne le suppose pas : je le sais, et j'en ai la pleine certitude. » Original ANF : « I do not suppose it, but I know and am fully persuaded of it. » New Advent fathers/0133.htm.

    4 31
  5. Catholic Encyclopedia (1910), « St. Justin Martyr », New Advent cathen/08580c.htm : synthèse biographique — naissance vers 100 à Flavia Neapolis (l'antique Sichem), ascendance païenne grecque, port du manteau de philosophe, école à Rome (disciple Tatien), conflit avec Crescens, martyre sous le préfet Rusticus vers 165 ; sur la fête : « Leo XIII had a Mass and an Office composed in his honour and set his feast for 14 April ».

    5 7 13 35
  6. Justin, Première Apologie, 1 : adresse à l'empereur Antonin, à ses fils (Verissimus le Philosophe — le futur Marc Aurèle — et Lucius) et au Sénat — « Justin, fils de Priscus, petit-fils de Bacchius, originaires de Flavia Neapolis en Syrie palestinienne ». Texte grec, trad. anglaise ANF vol. 1 (« To the Emperor Titus Ælius Adrianus Antoninus Pius Augustus Cæsar, and to his son Verissimus the Philosopher, and to Lucius the Philosopher [...] and to the sacred Senate, with the whole People of the Romans, I, Justin, the son of Priscus and grandson of Bacchius, natives of Flavia Neapolis in Palestine »), New Advent fathers/0126.htm. La Seconde Apologie, elle, est adressée au Sénat romain (2 Apol. 1 : « To the Roman Senate »).

    6 18
  7. Justin, Dialogue avec Tryphon, 2 : récit de sa quête à travers les écoles — un stoïcien (rien sur Dieu), un péripatéticien (réclamant ses honoraires), un pythagoricien (le renvoyant pour ignorance des sciences), enfin les platoniciens : « la contemplation des idées donnait des ailes à mon esprit [...] je me crus devenu sage ». ANF vol. 1, New Advent fathers/01281.htm.

    8 9
  8. Justin, Dialogue avec Tryphon, 7 : le vieillard renvoie Justin aux prophètes — « Eux seuls ont vu la vérité et l'ont annoncée aux hommes [...] remplis de l'Esprit Saint » ; conseil de prier « pour que les portes de la lumière te soient ouvertes ». Original ANF : « These alone both saw and announced the truth to men [...] being filled with the Holy Spirit. » New Advent fathers/01281.htm.

    10 11
  9. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, IV, 16-18 : inimitié du cynique Crescens et complot contre Justin ; Tatien présenté comme son disciple ; liste des œuvres de Justin, dont des traités aujourd'hui perdus (Contre Marcion, Contre toutes les hérésies). Trad. NPNF série 2, vol. 1.

    14 15 17 28
  10. Jérôme, Des hommes illustres (De viris illustribus), 23 : notice sur Justin le philosophe — né en Palestine, converti, auteur d'apologies adressées aux empereurs et du Dialogue contre les juifs, martyr à Rome. Trad. NPNF série 2, vol. 3.

    16 34
  11. Justin, Seconde Apologie, 2 : affaire d'une femme convertie et de son maître Ptolémée, condamné sous le préfet Urbicus pour avoir confessé être chrétien ; injustice de la condamnation pour le seul nom. ANF vol. 1, New Advent fathers/0127.htm.

    19
  12. Justin, Seconde Apologie, 13 : « Tout ce qui a été dit de bon, chez tous les hommes, nous appartient à nous, chrétiens » ; doctrine du logos spermatikos — « chacun a bien parlé dans la mesure de la part qu'il avait du Verbe semé ». Original ANF : « Whatever things were rightly said among all men, are the property of us Christians. » New Advent fathers/0127.htm.

    21
  13. Justin, Première Apologie, 46 : « ceux qui ont vécu selon la Raison sont chrétiens, même s'ils ont passé pour athées ; ainsi, chez les Grecs, Socrate, Héraclite et ceux qui leur ressemblent ». Original ANF : « those who lived reasonably are Christians, even though they have been thought atheists; as, among the Greeks, Socrates and Heraclitus, and men like them ». New Advent fathers/0126.htm.

    22
  14. Justin, Seconde Apologie, 10 : le Christ « connu partiellement même de Socrate, car il était et est le Verbe présent en tout homme » ; supériorité de la connaissance chrétienne du Logos sur la sagesse des philosophes. ANF vol. 1, New Advent fathers/0127.htm.

    23
  15. Justin, Première Apologie, 61 : description du baptême — les croyants « régénérés » par le bain d'eau « au nom du Père de l'univers, et de notre Sauveur Jésus-Christ, et de l'Esprit Saint », pour la rémission des péchés. Atteste la formule trinitaire baptismale au milieu du IIᵉ siècle. ANF vol. 1, New Advent fathers/0126.htm.

    24
  16. Justin, Première Apologie, 67 : « Au jour qu'on appelle jour du soleil [le dimanche], tous, qu'ils habitent les villes ou les campagnes, se rassemblent en un même lieu ; on lit les mémoires des apôtres ou les écrits des prophètes ». Original ANF : « And on the day called Sunday, all who live in cities or in the country gather together to one place, and the memoirs of the apostles or the writings of the prophets are read, as long as time permits. » Plus ancienne description claire de l'assemblée dominicale. CCEL anf01.viii.ii.lxvii ; New Advent fathers/0126.htm.

    26
  17. Actes du martyre de Justin et de ses compagnons (Acta Iustini), 2-3 : compagnons arrêtés avec lui — Chariton, Charito (femme), Évelpiste, Hiérax, Péon, Libérien ; interrogatoire par le préfet Rusticus sur le lieu de réunion ; Justin répond loger au-dessus de la demeure d'un nommé Martinus, près des bains dits de Timothée (« I live above one Martinus, at the Timiotinian Bath »), et y enseigner ouvertement. Recension A, trad. ANF vol. 1, New Advent fathers/0133.htm. Noms selon les recensions : la recension A (ANF, trad. Dods) donne Chariton, Charites, Euelpistus, Hierax, Pæon et Liberianus ; la femme y figure comme Charites, nommée Charito dans d'autres recensions ; Euelpistus (grec Euelpistos) est transcrit Évelpiste, Liberianus (parfois rapproché de Valerianus dans la tradition synaxariale) est transcrit Libérien.

    29 30
  18. Actes du martyre de Justin, 5 : sentence de Rusticus — « Que ceux qui ont refusé de sacrifier aux dieux et d'obéir à l'ordre de l'empereur soient battus de verges, puis emmenés pour subir la peine de la décapitation, selon les lois » ; des fidèles recueillent secrètement les corps, « la grâce de notre Seigneur Jésus-Christ ayant agi avec eux ». ANF vol. 1, New Advent fathers/0133.htm.

    32 33
  19. Paul VI, motu proprio Mysterii Paschalis du 14 février 1969, qui approuve le calendrier romain réformé (texte sur vatican.va) ; décret de la Sacrée Congrégation des Rites du 21 mars 1969, qui le publie pour une entrée en vigueur au 1er janvier 1970 ; Calendrier romain général réformé : au 1er juin, mémoire de « Justin, martyr ».

    36