Saint Narcisse de Jérusalem (vers 99 - vers 215-216) est le trentième évêque de Jérusalem depuis les apôtres, selon Eusèbe de Césarée. Célèbre pour sa vie ascétique et pour une longévité exceptionnelle, il joue un rôle décisif dans la controverse pascale qui divise les Églises vers 190 : les synodes de Palestine, qu'il préside avec Théophile de Césarée, fixent la célébration de la Résurrection du Christ au dimanche. Peu avant la persécution de Sévère, il se retire au désert après une calomnie, puis revient à un âge si avancé qu'on le croit revenu d'entre les morts. Il s'associe alors, dans un co-épiscopat exceptionnel, à Alexandre de Jérusalem. Fêté le 29 octobre, il est resté l'une des grandes figures épiscopales de la Palestine chrétienne primitive.[1][2][3]
Le souvenir de Narcisse est presque entièrement dû à Eusèbe de Césarée, qui écrit un siècle plus tard et dit recueillir le témoignage des frères qui l'ont connu. C'est dire le statut particulier de ce dossier : Eusèbe est presque contemporain, mais Narcisse a vécu si longtemps que les faits de sa jeunesse et ceux de saextrême vieillesse se rejoignent dans une même mémoire. L'essentiel est solide ; les détails miraculeux relèvent d'une tradition locale qu'il faut rapporter avec honnêteté.[4][5]
L'évêque de Jérusalem aux confins du IIe siècle
Selon Eusèbe, Narcisse est le quinzième évêque depuis la ruine de Jérusalem sous Hadrien et le trentième en succession régulière depuis les apôtres.[6] Le siège de Jérusalem est alors un siège de second rang en Palestine : la métropole ecclésiastique voisine est Césarée, gouvernée au même moment par Théophile. Les deux hommes vont pourtant, ensemble, trancher une question qui engage toute la chrétienté.
Eusèbe, qui dit s'appuyer sur le témoignage des frères qui ont succédé à Narcisse, note que sa vie était remarquable par sa fermeté et sa continence, et qu'il portait déjà, selon l'expression d'Eusèbe, une « vie philosophique », c'est-à-dire un ascétisme reconnu.[7] Cette réputation est la clé de ce qui suit : quand des adversaires chercheront à le perdre, les fidèles ne les croiront pas.
La date de sa naissance n'est pas documentée. La tradition, reprise par le martyrologe et par les notices hagiographiques, la place vers 99, parce qu'une lettre d'Alexandre le dit âgé de cent seize ans à la fin de sa vie. La même logique situe sa mort vers 215-216.[8][9][10]
La question pascale : le synode de Palestine (vers 190)
Au dernier siècle du IIe siècle, une divergence oppose les Églises. Celles d'Asie, fidèles à une tradition très ancienne, célèbrent la Pâque chrétienne le quatorzième jour de la lune, quel que soit le jour de la semaine, c'est-à-dire le même jour que la Pâque juive, en y joignant la fin du jeûne. Les autres Églises, surtout romaines et occidentales, attendent le dimanche, jour de la Résurrection.[11][12]
Des assemblées d'évêques se tiennent de tous côtés. Eusèbe a conservé le souvenir de plusieurs décrets concordants : à Rome sous le pape Victor Ier, en Gaule avec saint Irénée, dans le Pont, à Corinthe avec Bacchyle, et en Palestine, où un synode est présidé par Théophile de Césarée et Narcisse de Jérusalem.[13][14]
« Que le mystère de la Résurrection du Seigneur ne soit célébré en aucun autre jour que le jour du Seigneur, et que nous observions la fin du jeûne pascal seulement en ce jour-là. » — Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, V, 23, traduction d'après le texte grec[15]
C'est donc bien dans ce sens que Narcisse a tranché : contre la pratique quartodécimane, et pour la célébration dominicale de la Résurrection. Eusèbe conserve également un second écrit des évêques de Palestine, où figurent Narcisse et Théophile, avec Cassius de Tyr et Clarus de Ptolémaïs.[16][17]
La controverse n'est pas close sans tensions : le pape Victor Ier veut un moment excommunier les Églises d'Asie, et Irénée de Lyon l'en dissuade avec force, par souci d'unité.[18] La discipline finit par l'emporter partout dans le sens voulu par les synodes palestiniens : la Pâque chrétienne est célébrée le dimanche. C'est sur ce point précis que la mémoire de Narcisse a survécu.
Le miracle de l'huile et la calomnie
Eusèbe rapporte, comme une tradition des frères de la communauté, un miracle attribué à Narcisse pendant la veillée pascale : l'huile des lampes aurait manqué, et Narcisse aurait fait verser de l'eau dans les lampes après avoir prié. Eusèbe note qu'une petite quantité de cette huile aurait été conservée longtemps à Jérusalem en souvenir du prodige.[19][20]
« Contre toute attente, par une puissance merveilleuse et divine, la nature de l'eau fut changée en celle de l'huile. » — Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 9, traduction d'après le texte grec[21]
Eusèbe ajoute que le même Narcisse fut victime d'une calomnie grave : des hommes, dit-il, « incapables de supporter la fermeté de sa vie » et craignant d'être punis de leurs propres méfaits, répandirent contre lui une accusation terrible. Pour se faire croire, ils prêtèrent des serments redoutables : l'un appela sur sa maison le feu, l'autre une maladie, le troisième la perte de ses yeux.[22][23]
Narcisse ne parvint pas à supporter cette injustice. Eusèbe écrit qu'il s'enfuit de l'assemblée des fidèles et se cacha « dans des lieux déserts et secrets » pendant de longues années.[24] Quant aux calomniateurs, Eusèbe rapporte que les serments se retournèrent contre eux : le premier périt avec sa famille dans l'incendie de sa maison, le second fut couvert de la maladie qu'il s'était souhaitée, et le troisième finit par avouer publiquement le complot, puis se consume dans les larmes au point d'y perdre la vue.[25][26]
Ici encore, l'honnêteté s'impose. Ces trois malheurs sont présentés par Eusèbe comme le jugement de Dieu sur un parjure, et non comme une démonstration d'innocence canonique. Ce que l'on retient avec certitude, c'est la persécution dont Narcisse est victime, et son retrait volontaire, qui appartient déjà à l'âge héroïque de l'ascétisme chrétien.
Le désert, le retour, les évêques provisoires
Narcisse ayant disparu sans laisser d'adresse, les évêques voisins jugèrent nécessaire de pourvoir le siège de Jérusalem. Eusèbe nomme les trois évêques qui se succédèrent alors : Dius, puis Germanio, puis Gordius.[27][28]
Sous l'épiscopat de ce dernier, Narcisse réapparut, écrit Eusèbe, « comme s'il revenait d'entre les morts ». La communauté le supplia de reprendre l'épiscopat : la retraite même où il avait vécu, et la punition dont Dieu avait frappé ses accusateurs, avaient accru le respect qu'on lui portait.[29]
Le retour de Narcisse ne signifie pas pour autant qu'il puisse gouverner longtemps : il est déjà très âgé. Eusèbe dit qu'il n'était plus en mesure de remplir les fonctions de sa charge.[30] C'est pourquoi les textes qui suivent parlent non pas d'un nouveau règne épiscopal, mais d'un co-épiscopat avec un homme plus jeune, appelé à partager la charge.
Alexandre de Jérusalem et la longévité de Narcisse
À la fin de sa vie, Narcisse est donc évêque de Jérusalem avec Alexandre. Ce dernier, qui était déjà évêque d'une autre paroisse, est appelé, selon Eusèbe, par une révélation nocturne, et rejoint Jérusalem d'Asie Mineure, où il avait d'abord exercé son épiscopat.[31][32]
Eusèbe a conservé une lettre d'Alexandre aux Antinoïtes, dans laquelle celui-ci annonce le co-épiscopat et fait saluer les fidèles par Narcisse. La fin de la lettre est particulièrement précieuse pour la chronologie :
« Narcisse vous salue, lui qui gouverna ici l'épiscopat avant moi, et qui maintenant m'est associé dans la prière, étant âgé de cent seize ans ; et il vous exhorte, comme je le fais moi-même, à être d'un seul cœur. » — Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 11, traduction d'après le texte grec[33]
C'est ce « cent seize ans » qui fonde la réputation de longévité de Narcisse, et qui a permis aux hagiographes de reconstituer une naissance vers 99. Alexandre devint ensuite le seul évêque du siège de Jérusalem ; Eusèbe a conservé de lui plusieurs lettres : aux Antinoïtes, à l'Église d'Antioche et à Origène, ainsi que la lettre écrite en commun avec Théoctiste de Césarée à Démétrius d'Alexandrie.[34][35]
Un épisode parfois rattaché à tort à la biographie de Narcisse est la lettre au sujet du jeune Origène : ses co-signataires ne sont pas Narcisse et Alexandre, mais Alexandre de Jérusalem et Théoctiste de Césarée, et elle est adressée à Démétrius d'Alexandrie pour défendre l'autorisation donnée à Origène, encore laïc, d'exposer publiquement les Écritures à Césarée.[36][37] Elle date des années de l'ordination presbytérale d'Origène (vers 230), donc bien après la mort probable de Narcisse : elle n'appartient pas à la vie du vieil évêque, mais elle montre que son successeur restait mêlé aux grandes affaires de l'Église.
Ce que l'on sait, ce que la tradition raconte
La chronologie de Narcisse doit être maniée avec prudence. D'un côté, Eusèbe de Césarée est une source de premier plan : il a vécu une génération après les derniers témoins, il cite ses informateurs, et il utilise des lettres aujourd'hui perdues.[38] De l'autre, les chiffres qu'il donne, notamment les cent seize ans, sont précis et extraordinaires : ils relèvent d'une tradition locale qui n'est pas invraisemblable, mais qui ne se laisse pas contrôler par d'autres documents.
Ce qui est certain, c'est l'épiscopat de Narcisse à Jérusalem à la fin du IIe siècle, son rôle dans les synodes pascals, la calomnie dont il est victime et son retrait au désert, son retour et le co-épiscopat avec Alexandre. Ce qui est vraisemblable, c'est l'extrême longévité qui lui est attribuée, et qui justifie la place singulière qu'il tient dans la mémoire de l'Église de Jérusalem. Ce qui est contingent, c'est le prodige de l'huile, et la manière dont les calomniateurs auraient été punis : ils sont rapportés par Eusèbe comme une tradition de frère à frère, et ils appartiennent au registre du signe plutôt qu'à celui de l'histoire politique.[39][40][41]
Fête et iconographie
Saint Narcisse est fêté le 29 octobre dans le calendrier romain. Nominis porte cette date, avec la mention « Fête locale » pour certaines traditions.[42][43]
L'iconographie le montre habituellement en évêque, selon l'usage pour les Pères de l'Église palestiniens : vêtements liturgiques, parfois une mitre ou une crosse dans les représentations occidentales. Le vitrail de Bénévent-l'Abbaye le montre ainsi, dans une série consacrée aux évêques de Jérusalem.[44] La gravure de Jacques Callot (1636), conservée au Metropolitan Museum of Art, le figure de même, vieil évêque en habits pontificaux.[45][46][47]
Deux scènes historiques sont parfois illustrées : la veillée pascale de l'huile, et le co-épiscopat avec Alexandre. Ces deux motifs sont tirés d'Eusèbe et non d'une hagiographie romanesque.[48]
Pour aller plus loin
- Saint Eusèbe de Césarée (vers 265-339) : l'auteur de l'Histoire ecclésiastique, source unique de la vie de Narcisse.
- Saint Victor Ier : le pape de la controverse pascale, qui voulut trancher avec autorité.
- Origène (vers 185-253) : défendu auprès de Démétrius d'Alexandrie par la lettre conjointe d'Alexandre de Jérusalem et de Théoctiste de Césarée.
- Saint Alexandre de Jérusalem : le coadjuteur et successeur de Narcisse.
Notes et références
Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique (Historia ecclesiastica), rédigée vers 312-324. Source primaire de toute la biographie de Narcisse. Livre V, 12 : succession épiscopale de Jérusalem, Narcisse présenté comme le quinzième évêque depuis la ruine de la ville sous Hadrien et le trentième depuis les apôtres. Eusèbe précise qu'il s'appuie sur le témoignage des frères qui ont succédé à Narcisse.
1 4 6 7 11 18 22 24 25 38 39 48Nominis, « Saint Narcisse de Jérusalem » : nominis.cef.fr. Consulté le 11 octobre 2026. Notice hagiographique catholique : dates de fête 29 octobre (mention « Fête locale »), rappel de l'épiscopat à Jérusalem à la fin du IIe siècle, de la controverse pascale et de la longévité attribuée à Narcisse.
2 8 42Wikipédia (EN), "Narcissus of Jerusalem" : en.wikipedia.org. Notice de référence : évêque de Jérusalem à la fin du IIe siècle ; rôle dans la controverse pascale ; calomnie et retrait au désert ; retour ; co-épiscopat avec Alexandre ; lettre d'Alexandre aux Antinoïtes ; longévité de cent seize ans ; culte du 29 octobre. Permet de croiser Eusèbe sur les dates et la succession de Dius, Germanio et Gordius.
3 10 17 28 32 46New Advent, Church Fathers, « Eusebius of Caesarea, Church History », livres V et VI : newadvent.org, newadvent.org. Traduction anglaise utilisée pour la collation des passages sur Narcisse (miracle de l'huile, calomnie, désert, retour, co-épiscopat) et pour les citations traduites en français dans le présent article.
5 14 20 26 35 37 40Wikipédia (FR), « Narcisse de Jérusalem » : fr.wikipedia.org. Notice encyclopédique. Utile pour la reconstitution des dates (naissance vers 99, mort vers 215-216) et pour la postérité du culte. La notice présente parfois la position palestinienne comme favorable à la célébration quartodécimane ; le texte d'Eusèbe (V, 23) dit précisément le contraire : les synodes de Palestine, avec ceux de Rome et de Gaule, fixent la Résurrection au dimanche. C'est sur Eusèbe que s'appuie le présent article.
9 12 23 41Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, V, 23-25. Controverse pascale. Les Églises d'Asie, selon une tradition reçue, célèbrent la Pâque le quatorzième jour de la lune ; les autres Églises attendent le dimanche. Des synodes se tiennent à Rome (Victor Ier), dans le Pont (Palmas), en Gaule (Irénée), à Corinthe (Bacchyle) et en Palestine, où Théophile de Césarée et Narcisse de Jérusalem président. Le décret palestinien, conservé par Eusèbe, veut que le mystère de la Résurrection du Seigneur ne soit célébré en aucun autre jour que le jour du Seigneur. Un second écrit des évêques de Palestine, où figurent Narcisse, Théophile, Cassius de Tyr et Clarus de Ptolémaïs, est également cité.
13 15 16Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 9. Miracle de l'huile à la veillée pascale : l'huile ayant manqué, Narcisse fait verser de l'eau dans les lampes et la nature de l'eau est changée en celle de l'huile. Calomnie d'adversaires qui jurent de se détruire eux-mêmes par le feu, la maladie et la perte de la vue. Fuite de Narcisse au désert pendant de longues années. Punition des calomniateurs, rapportée comme le jugement de Dieu sur le parjure.
19 21Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 10-11. Épiscopats provisoires de Dius, Germanio et Gordius pendant l'absence de Narcisse ; retour de Narcisse, « comme s'il revenait d'entre les morts ». Co-épiscopat avec Alexandre de Jérusalem, appelé par une révélation nocturne ; lettre d'Alexandre aux Antinoïtes dans laquelle Narcisse est dit âgé de cent seize ans et associe sa salutation à celle d'Alexandre. Eusèbe conserve aussi d'Alexandre une lettre à l'Église d'Antioche (VI, 11) et une lettre à Origène (VI, 14) ; les lettres latines de Cyprien qu'il mentionne (VI, 43) appartiennent au dossier du schisme de Novat autour de Corneille de Rome, sans lien avec Alexandre.
27 29 30 31 33 34Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 19. Origène, encore laïc, expose publiquement les Écritures à Césarée à la demande des évêques du pays ; Alexandre de Jérusalem et Théoctiste de Césarée écrivent à Démétrius d'Alexandrie pour défendre cet usage ; Démétrius rappelle ensuite Origène à Alexandrie. L'ordination presbytérale d'Origène par les évêques de Palestine (VI, 23) est datée vers 230.
36Martyrologe romain et calendrier liturgique catholique, notice du 29 octobre. La fête de saint Narcisse de Jérusalem y est fixée au 29 octobre, avec la mention de son épiscopat à Jérusalem. Confirmé le 11 octobre 2026 sur Nominis et sur le calendrier catholique de l'année.
43 47GFreihalter, photographie du vitrail de saint Narcisse de l'église Saint-Barthélémy de Bénévent-l'Abbaye (Creuse), 2018, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons. Source de l'image de l'infobox.
44Jacques Callot, « St. Narcissus, Bishop », gravure, 1636. Metropolitan Museum of Art, New York, don du fonds de gravures, n° DP891178, CC0, via Wikimedia Commons. Source de l'image de l'iconographie ; le saint y est représenté en évêque, selon l'usage du XVIIe siècle.
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