Le docétisme est la doctrine selon laquelle Jésus-Christ n'a pas eu de corps réel : sa naissance, sa faim, sa fatigue, sa souffrance et sa mort n'auraient été qu'une apparence, un rôle joué par un être divin qui ne s'est jamais vraiment fait homme. Le mot vient du verbe grec dokein (δοκεῖν), « paraître, sembler » : le Christ aurait seulement paru homme.
Il ne s'agit pas d'une Église unique avec un fondateur et un catéchisme, mais d'une tentation transversale : plusieurs écoles du IIe siècle, surtout gnostiques, y arrivent par des chemins différents, et pour des raisons différentes. Toutes se heurtent au même mur : si le Christ n'a pas vraiment pris chair, il n'a rien sauvé de notre chair.
C'est l'une des premières hérésies combattues dès le Nouveau Testament lui-même : saint Jean en fait le test de l'Antichrist.[1] Puis saint Ignace d'Antioche, vers 107, en fait le cœur de ses dernières lettres avant le martyre. Irénée de Lyon et Tertullien achèvent la réfutation, et les conciles — de Nicée (325) à Chalcédoine (451) — verrouillent la foi : le Fils de Dieu s'est fait consubstantiel à nous selon l'humanité.
Cet article développe le sujet seulement esquissé dans Les hérésies des premiers siècles et le Gnosticisme : ici, le docétisme seul, ses visages, ses textes, sa réfutation et son enjeu pour la prière.
Le mot et l'idée : un Christ qui « paraît »
D'où vient le mot docétisme
Le nom de Docètes (Δοκηταί) n'est pas un titre que ces écoles se donnaient : il leur a été donné par leurs adversaires catholiques, qui résumaient ainsi leur point commun — tout, dans le Christ, n'était que semblant.[2] Hippolyte de Rome, au début du IIIe siècle, leur consacre un chapitre entier de sa Réfutation de toutes les hérésies sous ce nom.[3]
Autrement dit : le docétisme n'est pas d'abord une école, c'est un diagnostic. Devant Saturnin, Basilide, Valentin ou Marcion, l'Église reconnaît la même maladie sous des symptômes différents : le refus que Dieu ait vraiment touché notre condition.
Pourquoi refuser la chair au Christ ?
Trois ressorts expliquent cette tentation, et chacun éclaire une objection encore vivante.
Le mépris de la matière. Si le corps est une prison, une souillure ou l'œuvre d'un dieu inférieur, alors le Sauveur ne peut pas s'y être mêlé. C'est la racine gnostique : sauver l'homme, c'est l'arracher à la chair, pas l'y rejoindre.[4]
L'honneur de Dieu. Comment le Tout-Puissant aurait-il connu la faim, la fatigue, les larmes, la honte d'un supplice d'esclave ? Le docète croit défendre la majesté divine en éloignant Dieu de nos bassesses. L'Église répondra exactement l'inverse : c'est en descendant si bas qu'il montre sa grandeur.
Le scandale de la croix. Un Messie crucifié est une folie pour les païens et un scandale pour les juifs, comme saint Paul l'écrivait déjà.[5] Faire de la croix une mise en scène permet de garder un Christ glorieux sans passer par l'humiliation du Calvaire.
Le Nouveau Testament répond le premier
« Venu dans la chair » : le test de l'Antichrist
Bien avant les traités contre les hérétiques, l'apôtre saint Jean donne le critère qui ne changera plus jamais : la vraie humanité du Christ est le test de la foi.
« Voici comment vous reconnaîtrez l’Esprit de Dieu : tout esprit qui proclame que Jésus Christ est venu dans la chair, celui-là est de Dieu. Tout esprit qui refuse de proclamer Jésus, celui-là n’est pas de Dieu : c’est l’esprit de l’anti-Christ, dont on vous a annoncé la venue et qui, dès maintenant, est déjà dans le monde. » — Saint Jean, Première épître, 4, 2-3 (traduction liturgique AELF)[6]
Quelques années plus tard, la seconde épître durcit encore le ton : ceux qui nient la chair du Christ ne sont pas des chercheurs maladroits, ce sont des imposteurs.[7] Le vocabulaire est volontairement fort : nier que Dieu s'est fait homme, ce n'est pas une opinion sur un détail, c'est toucher au cœur du salut.
Un Verbe qui se touche
L'évangile de Jean s'ouvre sur la phrase que tout docétisme devra contourner : « Et le Verbe s’est fait chair. » (traduction liturgique AELF)[8] Et la première épître commence par le témoignage des sens : ce que les apôtres ont entendu, vu de leurs yeux, contemplé, ce que leurs mains ont touché du Verbe de vie, ils l’annoncent.[9]
Après la résurrection, le Christ lui-même coupe court à toute lecture fantomatique : « Voyez mes mains et mes pieds : c’est bien moi ! Touchez-moi, regardez : un esprit n’a pas de chair ni d’os comme vous constatez que j’en ai. » (traduction liturgique AELF)[10] Un Sauveur qui mange du poisson grillé devant ses disciples et montre ses plaies à Thomas n'est pas une apparition : c'est un homme ressuscité.
Saint Ignace d'Antioche : le premier assaut
« Vraiment », et non « en apparence »
Vers 107, l'évêque Ignace d'Antioche, condamné aux bêtes, traverse l'Asie Mineure vers Rome sous escorte. Sur la route, il écrit sept lettres — et deux d'entre elles, aux Tralliens et aux Smyrniotes, sont déjà des traités anti-docètes.[11]
Aux Smyrniotes, il martèle l'adverbe qui tue le docétisme : vraiment. Le Christ est vraiment né d'une vierge, vraiment baptisé, vraiment crucifié sous Ponce Pilate et Hérode le tétrarque, vraiment ressuscité — et non en apparence seulement, comme le soutiennent certains incroyants (notre traduction du texte anglais cité en note).[12]
« Il a souffert vraiment, comme aussi il est vraiment ressuscité — et non en apparence seulement, comme le disent certains incroyants. » — Saint Ignace d'Antioche, Lettre aux Smyrniotes, 2 (notre traduction française du texte anglais cité en note)[13]
Aux Tralliens, il tire la conséquence avec une logique implacable : si le Christ n'a souffert qu'en apparence, alors Ignace lui-même est enchaîné pour une fiction, et son prochain martyre ne vaut rien.[14] Le martyr est la preuve vivante : on ne meurt pas pour un fantôme.
L'Eucharistie, pierre de touche
Ignace ajoute un argument que les siècles suivants ne lâcheront plus : les docètes s'abstiennent de l'Eucharistie, parce qu'ils refusent de confesser que l'Eucharistie est la chair même du Sauveur, celle qui a souffert pour nos péchés.[15]
Le raisonnement est simple et redoutable. Si le corps du Christ n'était qu'une apparence, alors le pain eucharistique ne peut être son vrai corps. Nier la chair de Bethléem et du Calvaire, c'est vider le tabernacle. Dès le début du IIe siècle, la foi eucharistique et la foi en l'Incarnation sont donc un seul et même combat — et c'est pourquoi l'Église ne traitera jamais le docétisme comme une opinion secondaire.
Les visages du docétisme au IIe siècle
Le tableau ci-dessous résume les principales écoles : même refus de la vraie chair, mécanismes très différents. Chacune est ensuite détaillée.
| Figure | Milieu et date | Thèse sur le Christ | Ce que répond l'Église |
|---|---|---|---|
| Saturnin | Antioche, vers 120-125 | Sauveur sans naissance, sans corps, sans figure, visible en fantôme | Un Sauveur sans chair ne sauve pas la chair |
| Basilide | Alexandrie, vers 120-140 | Simon de Cyrène crucifié à la place du Christ | La croix est réelle ou elle ne sauve pas |
| Valentin | Rome, vers 140-160 | Corps céleste, impassible, qui traverse la matière | Le Christ a eu faim, pleuré, souffert |
| Marcion | Rome, 144 | Christ apparu adulte, sans naissance ni enfance | Il est le fils de Marie, de la race de David |
| Cerdon | Rome, vers 137 | Christ sans naissance, Dieu étranger au Créateur | Un seul Dieu, Créateur et Sauveur |
| Apelles | Après Marcion | Corps fait d'éléments astraux, non de chair humaine | Chair véritable ou Incarnation fictive |
Saturnin d'Antioche : un Sauveur sans naissance
Saturnin (ou Saturnil), Syrien d'Antioche actif vers 125, est le premier systématique : le Christ est le chef des Éons, mais il est inné (sans naissance), incorporel (sans corps), sans figure — et n'a été vu comme homme qu'en fantasme, en apparition.[16] Saint Irénée, qui rapporte sa doctrine dans Contre les hérésies (I, 24), y voit la conséquence logique du mépris gnostique de la matière : un monde mauvais ne peut pas avoir touché le Sauveur.
Basilide : un sosie sur la croix
Basilide, maître alexandrin du début du IIe siècle, invente la variante la plus spectaculaire : le Christ, être divin impassible, n'a jamais été crucifié. Sur le chemin du Calvaire, il aurait échangé son apparence avec Simon de Cyrène, crucifié à sa place pendant que le vrai Christ, invisible, riait de l'aveuglement des bourreaux.[17]
L'anecdote révèle l'enjeu : ce n'est pas seulement la chair qui est niée, c'est la croix elle-même. Si un autre est mort au Calvaire, le Vendredi saint est une comédie et la rédemption une illusion. L'Église répondra en gravant le Crucifié au centre de ses basiliques : ce sont bien ses mains à lui qui sont percées.
Valentin : un corps venu du ciel
Valentin, le plus raffiné des gnostiques, actif à Rome vers 140-160, propose la version « douce » : Jésus possédait bien un corps visible, mais un corps céleste et impassible, qui traversait la Vierge comme l'eau traverse un tuyau, sans rien lui devoir. Selon le fragment conservé par Clément d'Alexandrie, Jésus mangeait et buvait d'une manière toute particulière, sans subir la corruption des aliments.[18]
Subtilité dangereuse : ici, Marie n'est plus vraiment mère, puisque rien du Christ ne vient d'elle. C'est pourquoi la défense de la maternité divine de Marie — qui culminera à Éphèse en 431 — est d'abord une réfutation du docétisme : une vraie Mère prouve une vraie chair.
Marcion et Cerdon : le Christ sans enfance
Cerdon, arrivé à Rome vers 137, puis son disciple Marcion, excommunié en 144, enseignent que le Christ est apparu soudainement, adulte, sans naissance, sans croissance, sans histoire — l'envoyé d'un Dieu bon et étranger, opposé au Dieu créateur de l'Ancien Testament.[19] Pas de crèche, pas de Nazareth, pas de chair d'Israël.
Tertullien consacrera tout un traité, Contre Marcion, à démontrer l'absurdité d'un Christ sans racines : un Sauveur qui n'est né de personne ne peut être l'accomplissement d'aucune promesse, et un Dieu qui méprise la création ne peut pas la sauver.[20] Le dossier complet est renvoyé à l'article Marcionisme.
Irénée et Tertullien : la réponse devient doctrine
Saint Irénée : récapituler, pas paraître
Vers 180, saint Irénée de Lyon écrit Contre les hérésies, la première grande somme anti-gnostique — et le docétisme y occupe une place centrale (livres I, III et V).[21] Son maître-mot est la récapitulation : le Christ refait en sens inverse le chemin d'Adam, assumant chaque âge de la vie humaine — nourrisson, enfant, jeune homme, adulte — pour sanctifier chaque âge.[22]
Un Christ-fantôme ne peut rien récapituler, puisqu'il n'a traversé aucune condition humaine. Irénée en tire la formule que toute la tradition reprendra : la chair sauvée est la preuve du Sauveur incarné, car « la gloire de Dieu, c'est l'homme vivant ».
« La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant, et la vie de l'homme, c'est la vision de Dieu. » — Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, IV, 20, 7[23]
Si la chair était indigne de Dieu, Dieu ne l'aurait pas assumée ; puisqu'il l'a assumée, elle est appelée à la gloire. Le mépris gnostique du corps s'effondre devant la crèche.
Tertullien : la chair du Christ, notre salut
Entre 207 et 211, le Carthaginois Tertullien écrit le De carne Christi (De la chair du Christ), le premier traité consacré entièrement à la réfutation du docétisme — contre Marcion, Apelles et les valentiniens.[24] Son argument central tient en une phrase : si la chair du Christ est un mensonge, tout l'Évangile est un mensonge — sa naissance, ses miracles, sa mort, sa résurrection.
Tertullien retourne contre les docètes leur propre souci de la dignité divine. Ce n'est pas la chair qui déshonore Dieu : c'est Dieu qui honore la chair en l'assumant. Et il lance le paradoxe le plus célèbre de la littérature chrétienne ancienne, souvent déformé en « je crois parce que c'est absurde » alors qu'il dit l'inverse — que la croix, précisément parce qu'elle choque la sagesse du monde, porte la marque de Dieu :
« Le Fils de Dieu a été crucifié : il n'y a pas de honte, parce que c'est honteux. Et le Fils de Dieu est mort : c'est entièrement croyable, parce que c'est insensé. Et, enseveli, il est ressuscité : c'est certain, parce que c'est impossible. » — Tertullien, De la chair du Christ, 5, 4[25]
Le raisonnement n'est pas un appel à l'absurde : c'est l'argument de la non-invention. Aucun imposteur n'aurait inventé un Dieu crucifié, parce qu'aucun public antique ne pouvait désirer cette histoire. Le scandale même de la croix rend invraisemblable l'idée d'une fable.
Hippolyte et les catalogues d'hérésies
Hippolyte de Rome, au début du IIIe siècle, range les Docètes parmi les systèmes réfutés dans sa Réfutation de toutes les hérésies (livre VIII) : pour eux, Dieu aurait semé dans le monde une étincelle étrangère à la matière, et le Sauveur serait passé sans se mêler à la création.[26] Avec Irénée, Tertullien et Hippolyte, l'Église dispose désormais d'un dossier complet : les thèses sont cataloguées, les textes réfutés un par un, les Écritures mobilisées verset par verset.
L'Évangile de Pierre et l'affaire de Rhossos
Vers 200, un incident montre comment l'Église discerne concrètement. À Rhossos, en Syrie, les chrétiens lisent à l'assemblée un écrit intitulé Évangile de Pierre. L'évêque Sérapion d'Antioche autorise d'abord la lecture, puis, après examen du texte, l'interdit : certains s'en servaient pour appuyer des doctrines docètes sur la Passion.[27]
L'épisode, rapporté par Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique (VI, 12), est précieux pour trois raisons. D'abord, il prouve que le docétisme n'est pas une invention des hérésiologues : de vraies communautés sont tentées. Ensuite, il montre la méthode catholique : on examine le texte, on distingue l'usage orthodoxe de l'usage hérétique, on tranche pour protéger les simples. Enfin, il confirme que le point sensible est toujours le même : la réalité de la souffrance du Christ.
Des symboles aux conciles : la foi se précise
Nicée : « incarné » et « crucifié »
Le symbole de Nicée (325) ne discute pas avec les docètes : il les rend impossibles à confesser. Le Fils s'est incarné, il a souffert, il est ressuscité[28] — et la forme constantinopolitaine du symbole (381) précise : crucifié sous Ponce Pilate.[29] Chaque verbe est un clou dans le cercueil du docétisme : un fantôme ne s'incarne pas, ne souffre pas, n'est pas crucifié sous un préfet romain datable.
Éphèse : une vraie Mère pour une vraie chair
En 431, le concile d'Éphèse proclame Marie Theotokos, Mère de Dieu — non pour honorer Marie en passant, mais parce que Nestorius, en refusant ce titre, coupait le Christ en deux et rouvrait la porte au docétisme : si Marie n'a enfanté qu'un homme ordinaire, la chair du Christ n'est plus la chair du Fils de Dieu.[30] Le dossier complet appartient à la crise nestorienne ; ici, l'essentiel tient en une ligne : pas de vraie Mère, pas de vraie chair.
Chalcédoine : consubstantiel à nous
En 451, la définition de Chalcédoine verrouille les deux bords à la fois : le Christ est consubstantiel au Père selon la divinité, et consubstantiel à nous selon l'humanité — deux natures sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation.[31] Contre le docétisme et contre l'eutychianisme qui absorbe l'humanité dans la divinité, l'Église tient les deux vérités ensemble, comme elle tiendra ensuite, contre les monophysites, que rien de l'homme n'est exclu du Sauveur (voir la crise monophysite).
| Étape | Date | Formule anti-docète | Ce qu'elle protège |
|---|---|---|---|
| Symbole de Nicée | 325 | « Incarné, il a souffert » | La réalité du salut |
| Concile d'Éphèse | 431 | Marie Theotokos, Mère de Dieu | La chair du Christ est celle du Fils de Dieu |
| Définition de Chalcédoine | 451 | « Consubstantiel à nous selon l'humanité » | L'humanité complète et permanente du Christ |
| Catéchisme de l'Église catholique | 1992 | §§ 464-469 : vrai Dieu et vrai homme | La synthèse doctrinale pour aujourd'hui |
Pourquoi la vraie chair change tout
« Ce qui n'est pas assumé n'est pas sauvé »
Vers 382, saint Grégoire de Nazianze résume toute la controverse en une phrase adressée à ceux qui rognaient l'humanité du Christ : ce que le Fils n'a pas assumé, il ne l'a pas guéri.[32]
« Ce qui n'a pas été assumé n'a pas été guéri ; mais ce qui a été uni à Dieu est sauvé. » — Saint Grégoire de Nazianze, Lettre 101 à Clédonios[33]
Si le Christ n'a pas eu de vraie chair, alors notre chair n'est pas sauvée. Si ses larmes n'étaient pas de vraies larmes, nos larmes ne sont pas consolées. Si sa mort n'était qu'un spectacle, notre mort reste sans réponse. Le docétisme n'est donc pas une querelle d'école : c'est l'Évangile vidé de sa substance, un salut qui ne touche plus rien de réel.
L'Eucharistie et la résurrection de la chair
Deux conséquences concrètes découlent de la vraie chair, et le fidèle les touche chaque semaine.
L'Eucharistie. Comme Ignace l'avait vu dès 107, communier au corps du Christ suppose qu'il ait eu un corps.[34] Le Catéchisme rappelle que les premières hérésies ont nié non pas d'abord la divinité du Christ, mais sa vraie humanité — et que l'Église a confessé les deux ensemble.[35] Chaque messe est donc une réfutation silencieuse du docétisme : voici un corps livré, voici un sang versé — réellement, et non en apparence.
La résurrection de notre chair. Si le Christ est ressuscité avec une chair véritable — celle que Thomas a touchée — alors notre propre chair est appelée à ressusciter.[36] Le docète, qui méprise le corps, ne peut promettre qu'une évasion de l'âme ; le catholique attend la rédemption du corps tout entier. C'est toute la différence entre fuir le monde et le voir transfiguré.
Échos postérieurs et objections
Dieu peut-il souffrir ?
Reste la question la plus honnête : un Dieu impassible peut-il connaître la souffrance ? La réponse de Chalcédoine tient en une distinction : c'est la personne du Fils qui souffre, selon sa nature humaine, sans que sa nature divine soit altérée.[37] Dieu ne change pas en souffrant ; il assume une nature capable de souffrir pour nous. Le docète voulait protéger Dieu de la douleur ; l'Église confesse un Dieu qui entre dans la douleur sans cesser d'être Dieu — et c'est précisément cela qui rend sa compassion infinie.
Un écho lointain : le Coran et la croix
Bien plus tard, le Coran affirmera que Jésus n'a pas été crucifié : ses ennemis auraient crucifié un autre, « il leur a seulement paru ainsi ».[38] La ressemblance formelle avec le scénario de Basilide — un sosie sur la croix — est frappante, mais il n'y a pas de filiation directe : la négation islamique de la croix vient d'une autre théologie, qui refuse l'Incarnation et la rédemption pour ses propres raisons. L'épisode montre seulement que la tentation docète — épargner au Christ l'humiliation réelle — déborde le IIe siècle.
Garder la règle de la foi
Vers 434, Vincent de Lérins donne aux simples le moyen de ne jamais se perdre dans ces controverses : tenir ce que l'Église a cru partout, toujours et par tous.[39]
« Nous tenons ce qui a été cru partout, toujours et par tous : car c'est cela qui est vraiment et proprement catholique. » — Saint Vincent de Lérins, Commonitorium, II, 5[40]
Le docétisme échoue à ce triple test : jamais il n'a été la foi de toutes les Églises, jamais il n'a remonté aux apôtres, jamais il n'a uni les fidèles. Il est resté ce qu'il était au départ — l'opinion d'écoles brillantes mais isolées, réfutées par les martyrs, les évêques et les conciles.
Pour aller plus loin
Notes et références
Première épître de saint Jean, 4, 2-3 (traduction liturgique AELF, aelf.org) : « Voici comment vous reconnaîtrez l’Esprit de Dieu : tout esprit qui proclame que Jésus Christ est venu dans la chair, celui-là est de Dieu. Tout esprit qui refuse de proclamer Jésus, celui-là n’est pas de Dieu : c’est l’esprit de l’anti-Christ, dont on vous a annoncé la venue et qui, dès maintenant, est déjà dans le monde. »
1 6Catholic Encyclopedia, « Docetae », New Advent : les Docètes nient la réalité de la naissance, du corps et de la mort du Christ ; Saturnin fait du Sauveur un être sans naissance, sans corps et sans figure, visible seulement en apparence.
2 4Hippolyte de Rome, Réfutation de toutes les hérésies, livre VIII : la doctrine des Docètes ; trad. angl. J. H. MacMahon, Ante-Nicene Fathers, vol. 5 (New Advent, « Refutation of All Heresies, VIII »).
3 26Saint Paul, Première épître aux Corinthiens, 1, 22-24 : le Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens.
5Deuxième épître de saint Jean, 7 (traduction liturgique AELF, aelf.org) : « Beaucoup d’imposteurs se sont répandus dans le monde, ils refusent de proclamer que Jésus Christ est venu dans la chair ; celui qui agit ainsi est l’imposteur et l’anti-Christ. »
7Évangile selon saint Jean, 1, 14 (traduction liturgique AELF, aelf.org) : « Et le Verbe s’est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu’il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. »
8Première épître de saint Jean, 1, 1 (traduction liturgique AELF, aelf.org) : « Ce qui était depuis le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché du Verbe de vie, nous vous l’annonçons. »
9Évangile selon saint Luc, 24, 39 (traduction liturgique AELF, aelf.org) : « Voyez mes mains et mes pieds : c’est bien moi ! Touchez-moi, regardez : un esprit n’a pas de chair ni d’os comme vous constatez que j’en ai. » (Voir aussi 24, 36-43 : le Ressuscité mange une part de poisson grillé devant ses disciples.)
10 36Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 36 : martyre d'Ignace, évêque d'Antioche, sous l'empereur Trajan, vers 107 ; les sept lettres écrites sur la route de Rome.
11Saint Ignace d'Antioche, Lettre aux Smyrniotes, 1, 1 – 2, 1 ; texte anglais A. Roberts et J. Donaldson, Ante-Nicene Fathers, vol. 1 (New Advent, « Epistle to the Smyrnaeans ») : « …was truly, under Pontius Pilate and Herod the tetrarch, nailed [to the cross] for us in His flesh » (1, 1) ; « And He suffered truly, even as also He truly raised up Himself, not, as certain unbelievers maintain, that He only seemed to suffer » (2, 1). Les passages français cités dans le corps de l'article sont notre traduction de cette édition anglaise (aucune édition française de référence vérifiable au mot près en ligne).
12 13Saint Ignace d'Antioche, Lettre aux Tralliens, 9, 1 – 10, 1 : si le Christ n'a souffert qu'en apparence, le martyre d'Ignace lui-même est vain ; trad. angl. Ante-Nicene Fathers, vol. 1 (New Advent, « Epistle to the Trallians »).
14Saint Ignace d'Antioche, Lettre aux Smyrniotes, 7, 1 : les hérétiques s'abstiennent de l'Eucharistie parce qu'ils ne confessent pas qu'elle est la chair du Sauveur qui a souffert pour nos péchés ; même trad. (New Advent).
15 34Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, I, 24, 1-2 : doctrine de Saturnin d'Antioche, vers 125 ; trad. angl. A. Roberts et W. Rambaut, Ante-Nicene Fathers, vol. 1 (New Advent, « Against Heresies, I.24 »).
16Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, I, 24, 4 : Basilide enseigne que Simon de Cyrène a été crucifié à la place du Christ ; même trad. (New Advent).
17Clément d'Alexandrie, Stromates, III, 7 : fragment de Valentin sur le corps impassible du Sauveur, qui mangeait et buvait sans subir la corruption des aliments ; trad. angl. W. Wilson, Ante-Nicene Fathers, vol. 2 (New Advent, « Stromata, III »).
18Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, I, 27, 1-4 : Cerdon puis Marcion, Christ sans naissance, opposition entre le Dieu créateur et le Dieu bon ; même trad. (New Advent).
19Tertullien, Contre Marcion, livres I-V, notamment III-IV sur la naissance et la chair du Christ ; trad. angl. P. Holmes, Ante-Nicene Fathers, vol. 3 (New Advent, « Against Marcion »).
20Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, composé vers 180 ; somme anti-gnostique en cinq livres ; trad. angl. Ante-Nicene Fathers, vol. 1 (New Advent, « Against Heresies »).
21Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, III, 16-22 et V : la récapitulation de toutes choses dans le Christ et le salut de la chair ; même trad. (New Advent).
22Saint Irénée de Lyon, Contre les hérésies, IV, 20, 7 : Gloria enim Dei vivens homo, vita autem hominis visio Dei ; même trad. (New Advent).
23Tertullien, De carne Christi (De la chair du Christ), composé entre 207 et 211 contre Marcion, Apelles et les valentiniens ; trad. angl. P. Holmes, Ante-Nicene Fathers, vol. 3 (New Advent, « On the Flesh of Christ »).
24Tertullien, De carne Christi, 5, 4 : Crucifixus est Dei Filius, non pudet, quia pudendum est ; et mortuus est Dei Filius, prorsus credibile est, quia ineptum est ; et sepultus resurrexit, certum est, quia impossibile ; même trad. (New Advent).
25Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 12 : Sérapion, évêque d'Antioche, interdit après examen la lecture de l'Évangile de Pierre à Rhossos en raison de son usage docète ; trad. angl. A. C. McGiffert, Nicene and Post-Nicene Fathers, 2e série, vol. 1 (New Advent, « Church History, VI.12 »).
27Premier concile de Nicée, Symbole et anathèmes, 325 : le Fils incarné, ayant souffert, ressuscité le troisième jour ; Denzinger-Schönmetzer, DS 125-126 ; texte New Advent, « The First Council of Nicaea ».
28Premier concile de Constantinople, Symbole, 381 : crucifié sous Ponce Pilate ; Denzinger-Schönmetzer, DS 150 ; texte New Advent, « The Creed of Constantinople ».
29Concile d'Éphèse, 431 : proclamation de Marie Theotokos contre Nestorius ; voir l'article Ignispedia sur la crise nestorienne.
30Concile de Chalcédoine, Définition de foi, 451 : le Christ consubstantiel au Père selon la divinité et consubstantiel à nous selon l'humanité, deux natures sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation ; Denzinger-Schönmetzer, DS 301-302 ; texte New Advent, « The Council of Chalcedon ».
31 37Saint Grégoire de Nazianze, Lettre 101 à Clédonios : to aproslepton atherapeuton — « ce qui n'a pas été assumé n'a pas été guéri, mais ce qui a été uni à Dieu est sauvé » ; trad. angl. C. G. Browne et J. E. Swallow, Nicene and Post-Nicene Fathers, 2e série, vol. 7 (New Advent, « To Cledonius »).
32 33Catéchisme de l'Église catholique, §§ 464-469 : les hérésies christologiques ont nié le plus souvent la vraie humanité du Christ, que l'Église confesse avec sa vraie divinité (vatican.va, CEC français).
35Coran, sourate 4, verset 157 : les juifs n'auraient ni tué ni crucifié Jésus, « il leur a seulement paru ainsi ».
38Saint Vincent de Lérins, Commonitorium, II, 5, vers 434 : tenir ce qui a été cru partout, toujours et par tous ; trad. angl. C. A. Heurtley, Nicene and Post-Nicene Fathers, 2e série, vol. 11 (New Advent, « Commonitory, II »).
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