Saint Hippolyte de Rome (vers 170 – 235) est le théologien le plus important et l'écrivain religieux le plus fécond de l'Église de Rome avant Constantin[1]. Prêtre savant, exégète, polémiste et liturgiste, il est aussi l'un des personnages les plus paradoxaux de l'histoire chrétienne : il rompt avec trois papes successifs, se fait élire chef d'un groupe rival — ce qui fait de lui, aux yeux de la tradition postérieure, le premier antipape —, puis se réconcilie avec l'Église de Rome dans l'exil et meurt martyr, vénéré comme saint dès le IVe siècle.
Né dans le monde grec, formé selon Photius à l'école de saint Irénée de Lyon[2], Hippolyte est le dernier grand auteur chrétien de Rome à écrire en grec. Cette langue, devenue incompréhensible aux Romains du IVe siècle, explique paradoxalement l'oubli partiel de son œuvre en Occident et sa survie en Orient[3]. De lui nous viennent pourtant des trésors : la plus ancienne anaphore eucharistique connue, le plus ancien commentaire biblique chrétien conservé, et l'une des premières grandes réfutations des hérésies.
Cet article présente le saint lui-même : ses origines orientales, sa formation, son presbytérat romain, le conflit doctrinal et le schisme qui l'opposent à Zéphyrin, Calixte, Urbain et Pontien, sa grande œuvre théologique, sa spiritualité du salut et de l'espérance, son exil en Sardaigne, sa réconciliation et son martyre, enfin son culte et l'énigme érudite de la « question hippolytienne ». Le détail des pontificats qu'il conteste est traité côté pape : voir le pape saint Zéphyrin, le pape saint Calixte Ier, le pape saint Urbain Ier et le pape saint Pontien ; pour le retour des corps à Rome, voir le pape saint Fabien ; pour les courants qu'il combat, voir Les hérésies des premiers siècles.
Qui est saint Hippolyte de Rome ?
Le plus grand théologien de la Rome du IIIe siècle
Au tournant des IIe et IIIe siècles, l'Église de Rome est encore largement hellénophone : ses chrétiens, ses évêques, sa liturgie parlent grec. Dans ce milieu, Hippolyte est l'esprit le plus cultivé de sa génération. Il connaît la philosophie grecque, qu'il mobilise pour démonter les systèmes hérétiques ; il commente l'Écriture ; il fixe par écrit les usages liturgiques de la communauté. La Catholic Encyclopedia le qualifie sans détour de « théologien le plus important et l'écrivain religieux le plus fécond de l'Église romaine de l'ère pré-constantinienne »[4].
Cette stature explique le drame de sa vie. Hippolyte n'est pas un esprit médiocre que la jalousie aurait poussé à la rupture : c'est un docteur de premier plan, persuadé de défendre la foi reçue, qui se heurte à des évêques de Rome qu'il juge — à tort, selon le jugement de l'Église — trop tièdes en doctrine et trop laxistes en discipline. Le conflit n'oppose pas un saint à des indignes, mais un grand théologien rigoriste à des pasteurs soucieux de miséricorde.
Un saint paradoxal : schismatique devenu martyr
L'Église n'a jamais résolu le « cas Hippolyte » en effaçant sa grandeur ni en niant sa faute. Elle tient ensemble deux vérités : Hippolyte a rompu la communion — c'est une faute grave ; et Hippolyte a confessé la foi jusqu'au sang après s'être réconcilié — c'est une sainteté réelle. Sa mémoire enseigne ainsi que l'érudition la plus brillante ne dispense jamais de la communion ecclésiale, mais aussi que l'Église sait honorer comme martyr celui qui, après s'être égaré, est revenu et a tout donné.
« Tous deux furent également vénérés comme martyrs par l'Église romaine : preuve certaine qu'Hippolyte avait fait sa paix avec cette Église avant sa mort. » — J. P. Kirsch, Catholic Encyclopedia, notice Hippolytus of Rome[5]
Ce paradoxe — un évêque schismatique tenu plus tard en grand honneur comme martyr et théologien — a eu une conséquence curieuse : dès le IVe siècle, on ne savait plus de quel siège il avait été l'évêque, car il ne figurait sur aucune liste des évêques de Rome[6]. L'homme le plus savant de son Église était devenu, pour la mémoire, un évêque sans siège connu.
Les sources : Eusèbe, Jérôme, la statue et ses propres écrits
Reconstituer la vie d'Hippolyte demande de croiser des sources de natures très différentes, car aucune ne suffit à elle seule.
- Eusèbe de Césarée (Histoire ecclésiastique, vers 313-325) sait qu'Hippolyte présidait « une Église quelque part » et énumère plusieurs de ses écrits, dont un comput pascal — mais il ignore son siège exact[7].
- Saint Jérôme (De viris illustribus, 392) le décrit lui aussi comme évêque d'un siège dont il n'a pu apprendre le nom, donne une liste plus longue de ses ouvrages, et rapporte qu'il prononça une homélie « en présence d'Origène »[8].
- Photius (Bibliothèque, IXe siècle) transmet la tradition qui fait d'Hippolyte un disciple de saint Irénée[9].
- Les propres écrits d'Hippolyte, surtout la Réfutation de toutes les hérésies, livre IX, racontent de l'intérieur — et avec une évidente partialité — le conflit avec Zéphyrin et Calixte[10].
- Les documents romains — Catalogue libérien, Depositio martyrum (354), Liber Pontificalis — fixent l'exil, la mort et la translation des corps[11][12].
- Enfin une statue de marbre du IIIe siècle, retrouvée en 1551, porte gravés sur sa chaire un comput pascal et une liste d'œuvres : témoin matériel exceptionnel, même si son identification reste discutée[13].
Des origines orientales au presbytérat romain
Une naissance mal connue, vers 170
La date et le lieu de naissance d'Hippolyte échappent à toute certitude. La Catholic Encyclopedia indique que sa date de naissance est inconnue[14] ; la tradition et les historiens situent celle-ci vers 170, dans le monde grec. Son nom même — Hippolytos, « celui qui délie les chevaux » — est grec, comme sa langue d'écriture et sa culture. Plusieurs indices font penser à une origine orientale : sa formation auprès d'Irénée, sa maîtrise de la philosophie grecque, son immense réputation ultérieure dans les Églises d'Orient, qui l'ont lu et copié longtemps après que Rome l'eut oublié[15].
Disciple de saint Irénée de Lyon
Le lien le mieux attesté de sa formation passe par saint Irénée. Photius rapporte qu'Hippolyte fut son disciple — soit à Rome, soit à Lyon[16]. Cette filiation n'a rien d'anecdotique : elle inscrit Hippolyte dans une chaîne vivante de transmission qui remonte aux Apôtres. Irénée avait été formé à Smyrne par saint Polycarpe, lui-même disciple de l'apôtre Jean. À travers Irénée, Hippolyte hérite donc d'une théologie de la Tradition apostolique et d'un combat contre la gnose qui marqueront toute son œuvre.
« Hippolyte fut un disciple de saint Irénée. » — Photius de Constantinople, Bibliothèque, codex 121[17]
Cette continuité se lit dans les thèmes : comme Irénée dans son Adversus Haereses (voir saint Irénée de Lyon), Hippolyte écrit une vaste réfutation des hérésies et défend la foi reçue contre les systèmes gnostiques. Le maître avait combattu Valentin et Marcion ; le disciple poursuit le combat à Rome même, où ces courants se sont infiltrés.
Prêtre savant de l'Église de Rome
Au début du IIIe siècle, Hippolyte est prêtre de l'Église de Rome[18]. Il y exerce un ministère d'enseignement et de prédication. Jérôme conserve le souvenir qu'il prêcha un jour « en présence d'Origène »[19], le grand maître d'Alexandrie alors de passage à Rome — preuve qu'Hippolyte tenait, dans la ville, un rôle public de docteur reconnu.
C'est dans ce cadre qu'il faut comprendre la Tradition apostolique, attribuée à Hippolyte : un recueil des usages liturgiques et disciplinaires de la communauté romaine — ordinations, baptême, eucharistie, prières des heures. Qu'il en soit l'auteur direct ou le compilateur d'un fonds plus ancien (la question est aujourd'hui débattue, voir plus bas), ce texte montre un prêtre profondément engagé dans la vie concrète de son Église, et non un théoricien isolé.
Le conflit avec Zéphyrin et Calixte
La querelle christologique : monarchiens et Logos
Le premier front d'Hippolyte est doctrinal. À Rome circulent alors des doctrines dites monarchiennes ou modalistes, qui veulent défendre l'unité de Dieu mais finissent par nier la distinction réelle des Personnes : le Père, le Fils et l'Esprit ne seraient que des modes ou des manifestations (modi) d'une même Personne divine. Leurs tenants à Rome se nomment Noët, Épigone, Cléomène, Sabellius[20]. Pour eux, dire que le Fils est distinct du Père reviendrait à poser deux dieux.
Hippolyte combat ce modalisme au nom de la théologie du Logos : le Verbe (Logos) est une Personne divine réellement distincte du Père, par qui le Père crée et se révèle. Sa polémique est si vigoureuse qu'elle l'entraîne, selon ses adversaires, vers l'excès inverse : on lui reproche de présenter le Fils comme une Personne presque entièrement séparée de Dieu, ce que Calixte qualifiera de « dithéisme » (deux dieux)[21]. La vérité catholique se tiendra entre les deux écueils, et le vocabulaire trinitaire mettra encore un siècle à se stabiliser.
L'accusation de laxisme pénitentiel
Le second front est disciplinaire. Hippolyte reproche à l'Église de Rome — d'abord sous le pape Zéphyrin (vers 199-217), qu'il juge « un homme incapable, indigne de gouverner l'Église de Rome » et manipulé par son diacre Calixte[22] — un relâchement de la discipline pénitentielle. Lorsque Calixte devient pape, le conflit éclate : Hippolyte l'accuse d'avoir abaissé la pénitence « à un laxisme honteux »[23], notamment en réadmettant à la communion, après pénitence, des chrétiens coupables de fautes graves comme l'adultère.
Or, sur ce point, le jugement de l'Église est clair, et la Catholic Encyclopedia le dit nettement : ces reproches étaient injustifiés, et c'est Hippolyte lui-même qui prônait un rigorisme excessif[24]. Calixte défendait la miséricorde de l'Église envers les pécheurs repentants — la même miséricorde que le Christ a commandée. Hippolyte, au nom d'une pureté intransigeante, refusait cette voie. Le détail de ce débat est traité côté pape dans le pape saint Calixte Ier.
Le reproche de Calixte : un théologien qui s'égare sans cesser d'être grand
Il faut tenir le regard juste. Hippolyte se trompe sur la discipline et durcit la christologie ; mais il n'est ni un imposteur ni un médiocre. Ses commentaires bibliques, ses traités dogmatiques et sa réfutation des hérésies font de lui un témoin majeur de la théologie romaine ancienne. Sa chute schismatique ne rend pas ses écrits inutiles ; mais son érudition ne justifie pas sa rupture.
Cette nuance est décisive pour une lecture catholique : la vérité ne se réduit pas au camp le plus savant, ni à la plume la plus brillante. La communion avec l'Église compte. Hippolyte retrouvera précisément cette communion avant la fin — mais au prix de l'exil et du sang.
Le premier antipape (217-235)
Une élection rivale
Quand Calixte est élu évêque de Rome (217), Hippolyte refuse de reconnaître la ligne romaine. Il quitte la communion de l'Église romaine et se fait élire évêque par son petit groupe de partisans[25]. C'est cette élection rivale qui lui vaut, dans la tradition postérieure, le titre — anachronique mais commode — de premier antipape.
Il ne s'agit pas d'une brouille passagère. Hippolyte se tient désormais à la tête d'une communauté séparée, avec sa propre liturgie, sa propre discipline plus rigoriste, sa propre prétention à incarner la vraie Église de Rome. Le drame est qu'aux yeux d'Hippolyte, ce sont les papes légitimes qui ont trahi la foi : il agit en conscience, mais sa conscience l'égare hors de l'unité.
Un schisme qui traverse trois pontificats
La rupture est durable : elle franchit trois pontificats successifs.
| Pontificat | Dates indicatives | Position d'Hippolyte | Renvoi |
|---|---|---|---|
| Calixte Ier | 217-222 | Rupture et élection rivale | Calixte Ier |
| Urbain Ier | 222-230 | Le schisme se poursuit | Urbain Ier |
| Pontien | 230-235 | Réconciliation dans l'exil | Pontien |
Ce n'est donc pas une querelle de quelques semaines, mais une blessure ecclésiale d'une vingtaine d'années. Elle ne se referme qu'au seuil de la mort, lorsque la persécution impériale frappe à la fois le pape légitime et son rival. Le récit détaillé de cette réconciliation est mené côté pape dans le pape saint Pontien ; on en retrace ici les étapes du point de vue d'Hippolyte (voir plus bas, Exil, réconciliation et martyre).
L'œuvre de saint Hippolyte
Hippolyte a beaucoup écrit, et beaucoup s'est perdu. Parce qu'il écrivait en grec, langue que Rome cessa de comprendre, les Romains se désintéressèrent de ses œuvres ; en Orient, on continua de les lire, de les traduire et de l'admirer[26]. Une grande partie ne nous est parvenue que par fragments ou par des versions en langues orientales et slaves.
La Réfutation de toutes les hérésies (Philosophumena)
Son œuvre la plus célèbre est la Réfutation de toutes les hérésies (Kata pasôn haireseôn elenchos), longtemps connue sous le titre de Philosophumena[27]. Le plan est ambitieux : les premiers livres exposent les philosophies grecques, dont Hippolyte fait la matrice des erreurs ; les livres suivants exposent et réfutent les hérésies chrétiennes ; un dernier livre récapitule la vraie doctrine. C'est encore aujourd'hui l'une des sources les plus importantes pour l'histoire des hérésies qui troublèrent l'Église primitive[28]. Le livre IX y mêle, de façon unique, la polémique doctrinale et le récit autobiographique du conflit avec Zéphyrin et Calixte[29].
La Tradition apostolique et la plus ancienne anaphore
On attribue à Hippolyte la Tradition apostolique, un recueil de règles liturgiques et disciplinaires de l'Église romaine. Son chapitre eucharistique contient une anaphore — une prière eucharistique — qui passe pour l'une des plus anciennes que l'on connaisse. C'est ce texte qui a inspiré la Prière eucharistique II du missel de Paul VI[30].
Il faut ici être précis et honnête, car la recherche récente a beaucoup nuancé l'attribution. D'une part, plusieurs liturgistes contestent que la Tradition apostolique soit l'œuvre directe d'Hippolyte de Rome, ou même un témoin de la liturgie romaine : la critique moderne (Paul Bradshaw et al.) y voit plutôt une compilation composite, d'origine en partie orientale, agrégée sur une longue durée[31]. D'autre part, l'idée selon laquelle la Prière eucharistique II « reproduirait » la prière d'Hippolyte est exagérée : elle s'en inspire librement, sans en être la copie[32]. La prudence s'impose donc : Hippolyte demeure un jalon majeur de l'histoire de la liturgie, mais on ne lui fera pas dire plus que les sources ne permettent.
Le Commentaire sur Daniel : le plus ancien commentaire biblique chrétien
Le Commentaire sur Daniel, composé vers 204, est le plus ancien commentaire chrétien d'un livre de l'Écriture qui nous soit parvenu[33]. Écrit en pleine persécution, il est aussi une œuvre de consolation : à des chrétiens menacés, Hippolyte propose la figure de Daniel et de ses compagnons dans la fournaise comme modèle de fidélité. C'est dans ce commentaire qu'Hippolyte est, selon Benoît XVI, le premier témoin à fixer clairement la naissance du Christ au 25 décembre[34].
« Hippolyte de Rome, dans son commentaire sur le livre du prophète Daniel, écrit vers l'an 204, fut le premier à affirmer clairement que Jésus est né le 25 décembre. » — Benoît XVI, audience générale du 23 décembre 2009[35]
Sur le Christ et l'Antichrist, Contre Noët et les autres traités
Parmi les œuvres conservées en grec, le traité Sur le Christ et l'Antichrist (De Antichristo) est le seul ouvrage dogmatico-apologétique qui nous soit parvenu entier dans l'original grec[36]. Hippolyte y déploie, à partir de Daniel et de l'Apocalypse, une vaste théologie de l'histoire orientée vers le retour du Christ — d'où son fameux symbole de l'Église-navire (voir la section spiritualité).
Le Contre Noët (Contra Noetum) est sa réfutation directe du modalisme : il y défend la distinction des Personnes divines et la théologie du Logos. Jérôme et Eusèbe attribuent encore à Hippolyte une foule de commentaires bibliques (l'Hexaéméron, le Cantique des cantiques, les Psaumes, Isaïe, Zacharie, les Proverbes, l'Apocalypse…), un comput pascal et une chronique universelle[37][38].
| Œuvre | Genre | État de conservation |
|---|---|---|
| Réfutation de toutes les hérésies (Philosophumena) | Polémique anti-hérétique | Livres IV-X (lacunes), retrouvés et publiés au XIXe s. |
| Tradition apostolique | Liturgie et discipline | Reconstituée à partir de versions orientales ; attribution débattue |
| Commentaire sur Daniel | Exégèse | Le plus ancien commentaire biblique chrétien conservé |
| Sur le Christ et l'Antichrist | Dogme / eschatologie | Conservé entier en grec |
| Contre Noët | Dogme trinitaire | Conservé |
| Comput pascal, chronique universelle | Chronologie | Connus par fragments et par la statue |
Le comput pascal et la chronique
Hippolyte est aussi un savant du temps. Il établit un comput pascal — un calcul de la date de Pâques — et une chronique universelle. Eusèbe mentionne explicitement son traité « Sur la Pâque » avec un calcul des temps[39]. Ce comput est précisément l'un des éléments gravés sur la statue de 1551, ce qui en fait une rare œuvre antique dont nous possédons à la fois le témoignage littéraire et le témoignage épigraphique[40].
La spiritualité de saint Hippolyte
L'Église, navire battu mais jamais englouti
L'image spirituelle la plus célèbre d'Hippolyte est celle de l'Église-navire. Dans Sur le Christ et l'Antichrist, au milieu des persécutions, il décrit l'Église comme un bateau pris dans la tempête du monde, mais que rien ne peut faire sombrer, car son pilote est le Christ lui-même :
« La mer, c'est le monde ; l'Église, comme un navire, est battue par les flots, mais elle ne sombre pas, car elle a pour pilote expérimenté le Christ. Elle porte en son milieu le trophée de la victoire sur la mort — la croix du Seigneur. Elle a pour gouvernails les deux Testaments. » — Hippolyte de Rome, Sur le Christ et l'Antichrist, 59[41]
Cette image n'est pas un ornement : elle est une catéchèse de l'espérance pour des chrétiens menacés. L'Église traverse l'histoire comme une barque exposée, mais elle ne peut périr, parce que sa sécurité ne vient pas d'elle-même mais du Christ qui la conduit. Aujourd'hui encore, l'image de la « barque de Pierre » dérive directement de cette intuition patristique.
L'homme appelé à devenir « dieu »
Héritier d'Irénée, Hippolyte porte la grande conviction patristique de la divinisation : Dieu s'est fait homme pour que l'homme puisse, par grâce, devenir « dieu ». La péroraison de la Réfutation de toutes les hérésies s'achève sur une promesse vertigineuse adressée au croyant :
« Tu seras le compagnon de Dieu et le cohéritier du Christ […] Car tu es devenu dieu : tout ce que tu as souffert en tant qu'homme, Dieu te l'a donné parce que tu étais de condition mortelle ; mais tout ce qu'il convient à Dieu de communiquer, Dieu a promis de te l'accorder, parce que tu as été divinisé et engendré pour l'immortalité. » — Hippolyte de Rome, Réfutation de toutes les hérésies, livre X (péroraison)[42]
Cette divinisation n'est jamais une confusion avec Dieu : elle est don gratuit, adoption, communion. L'homme reste créature ; mais le Verbe, en assumant notre humanité, l'élève à la vie même de Dieu. C'est l'écho exact de la formule d'Irénée — « Dieu s'est fait ce que nous sommes pour faire de nous ce qu'il est » (voir saint Irénée de Lyon).
Le Christ né dans le temps : l'attente et la fidélité
Le Commentaire sur Daniel, écrit pour des chrétiens persécutés, est tout entier une spiritualité de la fidélité dans l'épreuve. En fixant la naissance du Christ au 25 décembre[43] et en lisant l'histoire à la lumière de l'Apocalypse et de Daniel, Hippolyte enseigne à espérer contre toute apparence : le Christ est réellement entré dans le temps, il reviendra dans la gloire, et l'épreuve présente n'est qu'un passage. La fournaise de Daniel, où trois jeunes gens chantent au milieu des flammes, devient l'icône du martyr — et c'est précisément le chemin qu'Hippolyte parcourra lui-même.
Exil, réconciliation et martyre (235)
La persécution de Maximin le Thrace
En 235, l'empereur Maximin le Thrace rompt avec la relative paix dont l'Église avait joui sous les Sévères. Sa persécution vise spécialement les chefs des communautés chrétiennes[44]. À Rome, elle frappe simultanément les deux hommes qui se disputaient depuis des années le titre d'évêque légitime : le pape Pontien et son rival Hippolyte. L'ironie de l'histoire devient grâce : la persécution réunit dans une même épreuve ceux que le schisme avait séparés.
Déportation en Sardaigne avec le pape Pontien
Tous deux sont déportés ensemble dans l'« île malsaine » (insula nociva) de Sardaigne[45], réputée pour ses fièvres et ses mines meurtrières — une condamnation qui équivaut, pour des hommes âgés, à une mort lente. Le récit détaillé de cette déportation et de ses conditions est mené dans le pape saint Pontien.
La réconciliation : la fin du schisme
C'est dans cet exil que se produit le geste décisif. Peu avant ou peu après la renonciation de Pontien à la charge romaine, Hippolyte se réconcilie avec l'évêque légitime et avec l'Église de Rome ; avec cette réconciliation, le schisme prend fin[46]. On peut penser qu'Hippolyte exhorta ses partisans à rentrer dans l'unité. Loin de Rome, dépouillés de tout, les deux adversaires d'hier se retrouvent frères dans la même confession de la foi.
Cette réconciliation est le sommet spirituel de sa vie. Le grand théologien rigoriste accepte enfin de préférer l'unité à sa propre cause. Il meurt non plus en chef de parti, mais en fils réconcilié de l'Église.
Mort en martyr
Hippolyte meurt en Sardaigne, vers 235, des suites des mauvais traitements et des privations de la déportation[47]. L'Église ne le tient pas pour un simple « confesseur » mort d'épuisement, mais pour un martyr : il a donné sa vie pour la foi du Christ. Et c'est précisément la vénération commune des deux exilés comme martyrs qui constitue, selon la Catholic Encyclopedia, la preuve certaine qu'Hippolyte avait fait la paix avec l'Église avant de mourir[48].
Culte, reliques et postérité
La translation des corps sous le pape Fabien
Quelques années plus tard, sous le pape Fabien (236-250), les corps des deux exilés sont ramenés à Rome le même jour, le 13 août[49][50]. Pontien est inhumé dans la crypte papale de la catacombe de Calixte ; Hippolyte, sur la Via Tiburtina[51]. Rome ne laisse pas ses martyrs en exil : elle les ramène, les inscrit dans ses lieux saints et grave leur communion retrouvée dans son calendrier. La Depositio martyrum de 354 atteste leur fête commune dès le IVe siècle[52]. Le récit de cette translation est mené côté pape dans le pape saint Fabien.
La fête du 13 août et la confusion avec le martyr légendaire
La mémoire d'Hippolyte a été brouillée par une homonymie. Le poète chrétien Prudence (IVe-Ve siècle) consacre, dans son Peristephanon (XI), un hymne à un martyr nommé Hippolyte qu'il fait mettre à mort à Ostie ou Porto, déchiré par des chevaux sauvages[53]. Cette mort par les chevaux est manifestement une réminiscence de l'Hippolyte mythologique, fils de Thésée, traîné à mort par ses propres chevaux[54] : le nom Hippolytos signifie d'ailleurs « délié / mis en pièces par les chevaux ». La légende de saint Laurent a encore amplifié la confusion, en faisant d'un Hippolyte le geôlier du diacre, converti puis martyrisé — ce qui explique l'attribution de sa fête au 13 août, à proximité de celle de Laurent[55].
Il faut donc distinguer soigneusement : la mémoire historique d'Hippolyte de Rome, prêtre, théologien et martyr de la déportation de Sardaigne, est solidement attestée par les documents romains ; les développements légendaires (le supplice des chevaux, le geôlier de Laurent) sont des amplifications hagiographiques tardives, nourries par l'homonymie, qu'une encyclopédie rigoureuse signale sans les confondre avec le noyau historique.
La statue de 1551
En 1551, on découvre à Rome un grand fragment de statue de marbre du IIIe siècle, représentant un personnage assis sur une chaire (cathèdre). Sur les flancs du siège sont gravés le comput pascal calculé par Hippolyte et une liste de ses écrits[56][57]. Restaurée, la statue fut longtemps exposée au musée du Latran et se trouve aujourd'hui à l'entrée de la Bibliothèque vaticane. C'est un témoin matériel exceptionnel — l'un des rares portraits monumentaux d'un auteur chrétien antique.
La recherche récente a toutefois nuancé son interprétation : la partie haute (la tête, le buste) a été en grande partie refaite à la Renaissance, et certains savants estiment que la statue représentait à l'origine une figure assise (peut-être féminine, une personnification ou une savante) réutilisée et réattribuée à Hippolyte. Ce qui reste certain et précieux, c'est l'inscription antique : le comput et la liste d'œuvres, gravés au IIIe siècle, demeurent un document de premier ordre[58].
La « question hippolytienne » : un ou deux Hippolyte ?
L'érudition moderne a soulevé un problème redoutable, la « question hippolytienne ». Les œuvres transmises sous le nom d'Hippolyte présentent des différences de style, de doctrine et d'horizon géographique difficiles à concilier chez un seul auteur. Dès 1947, Pierre Nautin a proposé de distinguer deux personnages : l'auteur de la Réfutation (un schismatique romain) et un autre Hippolyte, oriental, auteur des commentaires bibliques. Le débat reste ouvert : des travaux comme ceux de J. A. Cerrato (Hippolytus between East and West, Oxford, 2002) plaident pour une origine plutôt orientale du corpus exégétique[59].
Une encyclopédie catholique n'a pas à trancher une question encore disputée. Elle doit la signaler honnêtement : il est possible que ce que la tradition réunit sous un seul nom recouvre l'œuvre de plus d'un auteur. Mais cela ne touche en rien le noyau historique — un prêtre savant de Rome, en conflit avec Calixte, exilé et réconcilié, mort martyr — ni la valeur spirituelle des textes que l'Église a reçus sous son nom.
Pourquoi lire saint Hippolyte aujourd'hui ?
La figure d'Hippolyte parle avec une force singulière à notre temps. Il rappelle d'abord que l'on peut avoir raison sur un point et se perdre sur l'essentiel : Hippolyte voyait juste contre le modalisme, mais son intransigeance l'a jeté hors de la communion. Le zèle pour la vérité, coupé de l'humilité et de l'unité, devient un piège.
Il rappelle ensuite que la miséricorde de l'Église envers les pécheurs n'est pas une faiblesse : là où Hippolyte voyait du laxisme, l'Église, avec Calixte, défendait le pardon offert au repentant — la voie même de l'Évangile.
Il rappelle enfin que le retour est toujours possible. Hippolyte n'est pas resté prisonnier de son erreur : dans l'exil, dépouillé de tout, il a préféré l'unité à sa cause, et il est mort réconcilié, martyr. L'Église, qui n'a rien caché de sa faute, l'honore aujourd'hui comme saint. C'est là une leçon d'espérance : aucune chute n'est définitive pour qui consent à revenir.
« L'Église, comme un navire, est battue par les flots, mais elle ne sombre pas. » — Hippolyte de Rome[60]
Pour aller plus loin
- Le pape saint Zéphyrin — le pontife sous lequel commence le conflit doctrinal d'Hippolyte.
- Le pape saint Calixte Ier — l'adversaire principal d'Hippolyte ; la querelle de la pénitence vue côté pape.
- Le pape saint Urbain Ier — le pontificat pendant lequel le schisme se poursuit.
- Le pape saint Pontien — le compagnon d'exil et de réconciliation ; la déportation en Sardaigne.
- Le pape saint Fabien — celui qui ramène les corps des deux martyrs à Rome.
- Saint Irénée de Lyon — le maître d'Hippolyte, premier grand théologien de l'Église.
- Les hérésies des premiers siècles — la gnose et le modalisme, adversaires d'Hippolyte.
- Les docteurs de l'Église dans l'histoire — la grande lignée des maîtres de la foi.
Notes et références
Johann Peter Kirsch (et Orazio Marucchi pour l'archéologie), « St. Hippolytus of Rome », The Catholic Encyclopedia, vol. VII, New York, Robert Appleton Company, 1910 (New Advent, cathen/07360c.htm). Source principale pour la biographie : Hippolyte « théologien le plus important et écrivain religieux le plus fécond de l'Église romaine de l'ère pré-constantinienne » ; date de naissance inconnue, mort vers 235/236 ; prêtre de Rome ; opposition à Zéphyrin (« homme incapable ») et à Calixte (laxisme pénitentiel reproché — reproches « altogether unjustified », Hippolyte « advocated an excessive rigorism ») ; élection comme antipape ; christologie tendant au « dithéisme » et au subordinatianisme ; exil en Sardaigne (insula nociva) avec Pontien ; réconciliation ; translation des corps le 13 août (Via Tiburtina pour Hippolyte) ; statue de 1551 ; confusion avec le martyr légendaire (Prudence, légende de saint Laurent) ; œuvre grecque oubliée en Occident, conservée en Orient.
1 3 4 5 6 14 15 18 20 21 22 23 24 25 26 27 28 36 44 45 46 47 48 49 51 54 55 56Photius de Constantinople, Bibliothèque (Myriobiblon), codex 121 : Hippolyte présenté comme disciple de saint Irénée. Tradition rapportée et discutée par la Catholic Encyclopedia (cathen/07360c.htm). La filiation Irénée → Hippolyte inscrit ce dernier dans la chaîne Polycarpe → Jean.
2 9 16 17Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, livre VI, ch. 20 et 22 : Eusèbe sait qu'Hippolyte présidait une Église « quelque part » (siège non identifié) et énumère plusieurs de ses écrits, dont un traité « Sur la Pâque » avec un calcul des temps (comput pascal). Éd. de référence Sources chrétiennes ; trad. anglaise NPNF, série 2, vol. 1.
7 37 39Saint Jérôme, De viris illustribus (Les hommes illustres), ch. 61 : Hippolyte, évêque d'une Église dont Jérôme n'a pu apprendre le nom, auteur d'un comput pascal et de tables chronologiques ; longue liste de commentaires bibliques (Hexaéméron, Exode, Cantique, Genèse, Zacharie, Psaumes, Isaïe, Daniel, l'Apocalypse, Proverbes, l'Ecclésiaste, etc.) et de traités (sur l'Antichrist, la résurrection, Contre Marcion, Sur la Pâque, Contre toutes les hérésies) ; mention d'une homélie prononcée « en présence d'Origène ». New Advent, fathers/2708.htm.
8 19 38Hippolyte de Rome, Réfutation de toutes les hérésies (Philosophumena / Refutatio omnium haeresium), livre IX : récit, de l'intérieur et partial, du conflit avec le pape Zéphyrin et le diacre puis pape Calixte ; reproches de laxisme pénitentiel et de complaisance envers le modalisme. Trad. anglaise Ante-Nicene Fathers, vol. 5 (New Advent, fathers/050109.htm). À lire avec esprit critique : c'est la version de l'accusateur, dont l'Église a jugé les griefs disciplinaires injustifiés.
10 29Depositio martyrum (calendrier romain de 354, dit « Chronographe de 354 ») et Catalogue libérien : attestent dès le IVe siècle la fête commune de Pontien et d'Hippolyte au 13 août et la sépulture d'Hippolyte sur la Via Tiburtina. Voir aussi le Liber Pontificalis (éd. L. Duchesne) sur la translation des corps sous le pape Fabien.
11 50 52Liber Pontificalis, notices de Pontien et de Fabien (éd. L. Duchesne, Paris, 1886-1892 ; trad. anglaise L. R. Loomis, 1916) : déportation en Sardaigne, mort des exilés, retour des corps à Rome par le pape Fabien et inhumation. Les durées et détails de ces notices anciennes sont parfois instables et doivent être maniés avec prudence, ce que confirme la Catholic Encyclopedia.
12La statue d'Hippolyte : grand fragment de marbre du IIIe siècle découvert à Rome en 1551, figurant un personnage assis sur une cathèdre dont les flancs portent gravés le comput pascal d'Hippolyte et une liste de ses œuvres ; restaurée à la Renaissance (parties hautes refaites), longtemps au musée du Latran, aujourd'hui à l'entrée de la Bibliothèque vaticane. La critique récente discute son identification d'origine (figure assise réutilisée), mais l'inscription antique (comput + liste d'œuvres) reste un document épigraphique majeur. Cf. Catholic Encyclopedia (cathen/07360c.htm) et études archéologiques de Marucchi.
13 40 57 58Tradition apostolique attribuée à Hippolyte : recueil de règles liturgiques et disciplinaires romaines, dont une anaphore eucharistique parmi les plus anciennes connues, source d'inspiration (et non copie) de la Prière eucharistique II du missel de Paul VI. Attribution et caractère « romain » très discutés par la critique récente : voir notamment Paul F. Bradshaw, Maxwell E. Johnson, L. Edward Phillips, The Apostolic Tradition: A Commentary (Hermeneia, Fortress Press, 2002), qui y voient une compilation composite et partiellement orientale. Synthèse du débat : Theological Studies 64 (2003), « Hippolytus and the Apostolic Tradition: Recent Research and Commentary ».
30 31 32Benoît XVI, Audience générale du 23 décembre 2009, vatican.va : « Hippolyte de Rome, dans son commentaire sur le livre du prophète Daniel, écrit vers l'an 204, fut le premier à affirmer clairement que Jésus est né le 25 décembre. » Atteste à la fois la date du Commentaire sur Daniel (v. 204) et son statut de plus ancien commentaire biblique chrétien conservé.
33 34 35 43Hippolyte de Rome, Sur le Christ et l'Antichrist (De Antichristo), § 59 : allégorie de l'Église-navire — « la mer, c'est le monde ; l'Église, comme un navire, est battue par les flots mais ne sombre pas, car elle a pour pilote le Christ ; elle porte au centre le trophée de la croix ; ses deux gouvernails sont les deux Testaments ». Seul traité dogmatico-apologétique d'Hippolyte conservé entier en grec. Trad. Roberts-Donaldson (earlychristianwritings.com) ; New Advent, fathers/0516.htm.
41 60Hippolyte de Rome, Réfutation de toutes les hérésies, livre X (péroraison finale, ch. 30 dans l'édition New Advent, traditionnellement cité X, 34) : « And you shall be a companion of the Deity, and a co-heir with Christ […] For you have become God […] because you have been deified, and begotten unto immortality. » Énoncé classique de la divinisation (théôsis) dans la ligne de saint Irénée. Trad. anglaise ANF vol. 5 (New Advent, fathers/050110.htm) ; traduction française nôtre.
42Prudence (Aurelius Prudentius Clemens), Peristephanon, hymne XI : récit poétique du martyre d'un Hippolyte déchiré par des chevaux sauvages à Ostie / Porto. La Catholic Encyclopedia (cathen/07360c.htm) y voit une réminiscence de l'Hippolyte mythologique (fils de Thésée) et une amplification légendaire distincte du noyau historique.
53Pierre Nautin, Hippolyte et Josipe. Contribution à l'histoire de la littérature chrétienne du troisième siècle, Paris, Cerf, 1947 : hypothèse des « deux Hippolyte » distinguant l'auteur de la Réfutation d'un Hippolyte oriental, auteur des commentaires. Débat poursuivi par J. A. Cerrato, Hippolytus between East and West: The Commentaries and the Provenance of the Corpus, Oxford Theological Monographs, Oxford University Press, 2002, qui plaide pour une provenance orientale du corpus exégétique. La « question hippolytienne » demeure ouverte.
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