Pape saint Fabien (236-250)

Vingtième pape de l'Église catholique, saint Fabien est élu après le signe de la colombe, organise l'Église de Rome et meurt martyr sous la persécution de Dèce.

Ignispedia

Pape saint Fabien (Fabianus) est le successeur de saint Antère et le prédécesseur de saint Corneille dans la liste des évêques de Rome. Le Saint-Siège le présente comme le 20e pape de l'Église catholique, né à Rome, avec un pontificat commencé en 236 et achevé le 20 janvier 250.[1] Il appartient à cette série de papes du IIIe siècle dont les sources sont brèves, mais décisives : Eusèbe raconte son élection extraordinaire, le Catalogue libérien donne les repères chronologiques et administratifs, la Depositio martyrum atteste sa mémoire liturgique, Cyprien salue son martyre, et l'archéologie romaine a retrouvé son épitaphe.[2][3][4][5][6]

Fabien est un pape de contraste. Il est élu comme un inconnu, après un signe interprété comme venant du Saint-Esprit ; il gouverne ensuite quatorze ans, organise l'Église de Rome, prend soin des catacombes, entretient la mémoire des martyrs, reçoit des dossiers doctrinaux internationaux, puis meurt dès le début de la première persécution impériale vraiment générale contre les chrétiens.[7][8]

Sa figure est donc plus riche qu'une anecdote hagiographique sur une colombe. Elle montre trois réalités majeures de l'Église ancienne : l'élection ecclésiale comme discernement, l'organisation visible d'une communauté persécutée, et le martyre du pasteur comme sceau d'un long gouvernement fidèle.

« Tous, comme mus par un seul Esprit divin, crièrent avec empressement et unanimité qu'il était digne. » — Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 29[9]

Pourquoi Fabien compte-t-il ?

Le pape élu par un signe

Fabien est célèbre d'abord par son élection. Eusèbe rapporte qu'après la mort d'Antère, Fabien vient de la campagne à Rome avec d'autres fidèles. Il n'est pas parmi les candidats que l'assemblée envisage. Plusieurs hommes illustres et honorables sont dans les esprits ; lui est présent, mais n'est dans l'esprit de personne.[10]

Le récit bascule quand une colombe descend et se pose sur sa tête. Les fidèles y reconnaissent l'image évangélique de l'Esprit-Saint descendant sur le Christ au baptême. Le peuple acclame alors Fabien d'une seule voix, le juge digne, et le place aussitôt sur le siège épiscopal de Rome.[11]

L'historien moderne peut discuter la forme du récit ; l'article catholique doit surtout en recevoir le sens ecclésial. Dans l'Église ancienne, l'élection d'un évêque n'est pas un pur mécanisme politique. Elle est un acte de discernement où le clergé, le peuple et la Providence ne sont pas pensés comme des réalités étrangères les unes aux autres.

Le pape qui structure Rome

Le deuxième trait majeur est administratif. Le Catalogue libérien affirme que Fabien divisa les régions entre les diacres et ordonna de nombreux travaux dans les cimetières.[12] Le Liber Pontificalis développe cette tradition : Fabien aurait établi sept sous-diacres chargés, avec sept notaires, de recueillir fidèlement les actes des martyrs.[13]

Ces notices ne doivent pas être lues comme si l'on possédait les procès-verbaux internes de son pontificat. Mais elles concordent sur un point : Fabien apparaît dans la mémoire romaine comme un pape organisateur, soucieux de répartir les tâches, de conserver les archives de la confession chrétienne et d'entretenir les lieux funéraires.

Le pape martyr de la persécution de Dèce

Le troisième trait est son martyre. Le 20 janvier 250, au début de la persécution de Dèce, Fabien meurt comme témoin du Christ. La liste officielle du Saint-Siège donne cette date comme fin de pontificat ; le Catalogue libérien dit qu'il passus le douzième jour avant les calendes de février ; la Depositio martyrum le commémore à la même date, dans le cimetière de Calixte.[14][15][16]

Cyprien de Carthage, recevant la nouvelle de sa mort, s'en réjouit non par dureté, mais parce que la fin de Fabien correspond à sa vie : la noblesse du martyre répond à l'intégrité de son gouvernement.[17] C'est l'un des plus beaux témoignages contemporains sur un pape des premiers siècles.

« Je me suis réjoui que l'intégrité de son gouvernement ait été couronnée par une fin noble. » — Saint Cyprien de Carthage, lettre aux presbytres et diacres de Rome[18]

Les sources anciennes

Tableau des témoins principaux

SourceDate approximativeCe qu'elle apportePrudence requise
Eusèbe, Histoire ecclésiastique VIdébut IVe siècleÉlection par le signe de la colombe ; succession Antère-Fabien ; dossier OrigèneSource forte, mais récit déjà reçu comme tradition
Catalogue libérien354Durée du pontificat, contexte impérial, mort le 20 janvier, régions, cimetières, arrestations après sa mortTrès précieux pour la chronologie romaine
Depositio martyrum354Mémoire liturgique du 20 janvier dans la catacombe de CalixteTrès fort pour le culte ancien
Cyprien de Carthage250Témoignage contemporain sur la mort de Fabien et la réputation de son gouvernementSource de première main, dans un contexte de crise
Liber PontificalisVIe siècle dans sa forme ancienneOrigine, père Fabius, sept régions, sept sous-diacres, actes des martyrs, ordinations, sépultureUtile mais tardif, à filtrer
Catholic Encyclopedia1909Synthèse critique : élection, administration, Origène, Privatus, épitaphe, pseudo-décrétalesSecondaire catholique, à croiser
Saint-SiègecontemporainListe officielle : 20e pape, Rome, 236-250Synthèse officielle, pas source narrative

Ce dossier est meilleur que celui de plusieurs papes voisins. Pour Fabien, on dispose à la fois d'un récit d'élection chez Eusèbe, d'une notice chronologique romaine, d'une commémoration liturgique, d'une lettre contemporaine de Cyprien et d'un témoin archéologique retrouvé dans la catacombe de Calixte.

Eusèbe : l'élection merveilleuse

Eusèbe intitule le chapitre consacré à Fabien : Fabianus, qui fut merveilleusement désigné évêque de Rome par Dieu.[19] La formule dit déjà la lecture chrétienne de l'événement. Fabien n'est pas élu parce qu'il a conquis un parti, mais parce qu'un signe renverse les attentes humaines de l'assemblée.

Le récit mérite d'être cité, parce qu'il donne la scène entière : des candidats connus, un homme absent des calculs, une colombe, puis l'unanimité soudaine. Le point spirituel n'est pas l'exotisme du miracle ; il est l'humilité d'une Église qui accepte que Dieu fasse surgir le pasteur là où personne ne le cherchait.

« Fabien, bien que présent, n'était dans l'esprit de personne. » — Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 29[20]

Le Catalogue libérien : la notice administrative

Le Catalogue libérien donne à Fabien 14 ans, 1 mois et 10 jours de pontificat. Il le situe sous Maximin, Gordien et Philippe, du consulat de Maximin et Africanus à celui de Dèce II et Gratus. Il ajoute qu'il mourut le 20 janvier, qu'il divisa les régions entre les diacres et ordonna de nombreux travaux dans les cimetières.[21]

Cette notice est capitale, parce qu'elle ne se contente pas d'une durée. Elle rattache Fabien à une politique ecclésiale concrète : les régions, les diacres, les cimetières, puis les arrestations qui suivent immédiatement sa passion. On voit une Église romaine structurée, visible, assez organisée pour être frappée dans ses cadres.

La Depositio martyrum : Fabien à Calliste

La Depositio martyrum, autre document du Chronographe de 354, place au 20 janvier la mémoire de Fabien dans le cimetière de Calixte.[22] La formule est brève, mais elle a une force particulière : un siècle après sa mort, Rome commémore Fabien non seulement comme évêque ancien, mais comme martyr attaché à un lieu précis.

Cette localisation s'accorde avec l'épigraphie. Giovanni Battista de Rossi retrouva dans la crypte des papes l'épitaphe grecque de Fabien, en capitales abrégées : ΦABIANOC EΠI MPT, soit « Fabien, évêque, martyr ».[23] Comme pour Pontien, la pierre dit peu, mais elle dit juste : le nom, la charge, le témoignage.

Le Liber Pontificalis : mémoire romaine et filtrage critique

Le Liber Pontificalis appelle Fabien Romain, fils de Fabius. Il lui attribue l'organisation des régions, l'établissement de sous-diacres et de notaires pour recueillir les actes des martyrs, plusieurs ordinations, puis la sépulture dans le cimetière de Calixte sur la Via Appia.[24]

Comme toujours pour les premiers siècles, cette source est précieuse mais tardive. Les notices du Liber Pontificalis aiment attribuer à des papes anciens des institutions déjà stabilisées à l'époque de la rédaction. Pourtant, dans le cas de Fabien, le noyau administratif est appuyé par le Catalogue libérien. Il est donc raisonnable de dire que Fabien a laissé le souvenir d'une vraie réorganisation romaine, sans transformer chaque détail en décret daté.

Le contexte : Rome entre deux persécutions

Après Pontien et Antère

Fabien arrive après une crise dure. Pontien avait été déporté en Sardaigne avec Hippolyte sous Maximin le Thrace ; il avait renoncé à sa charge pour permettre l'élection d'un successeur ; Antère n'avait gouverné qu'un peu plus d'un mois.[25][26]

Dans ce contexte, l'élection de Fabien rétablit une stabilité longue. Après la déportation, l'abdication et le pontificat très bref d'Antère, Rome reçoit un pasteur qui gouvernera environ quatorze ans. Son pontificat relie deux mondes : la persécution ciblée de Maximin et la persécution générale de Dèce.

La paix relative sous Gordien III et Philippe l'Arabe

Le pontificat de Fabien couvre les règnes de Gordien III et de Philippe l'Arabe. Les sources chrétiennes gardent de Philippe une image favorable aux chrétiens, même si son christianisme personnel reste discuté. Eusèbe rapporte une tradition selon laquelle Philippe aurait voulu participer aux prières de l'Église, mais aurait été retenu jusqu'à confession et pénitence.[27]

Il ne faut pas bâtir tout le pontificat de Fabien sur cette tradition. Ce qui est sûr, c'est que l'Église de Rome bénéficie alors d'un temps de respiration. Les cimetières peuvent être entretenus, les structures diaconales renforcées, les lettres circuler, les dossiers doctrinaux discutés.

La rupture de Dèce

En 249, Dèce devient empereur. Son programme est un retour à la religion civique romaine. L'édit de sacrifice, publié au début de 250, oblige les habitants de l'empire à sacrifier aux dieux et à obtenir une attestation, le libellus.[28] Le christianisme se trouve frappé non seulement comme opinion privée, mais comme refus public de participer au culte impérial.

Fabien meurt immédiatement dans ce contexte. Sa mort montre que Rome est comprise par le pouvoir comme un centre chrétien majeur. L'empereur n'attaque pas seulement des fidèles anonymes ; il frappe l'évêque de Rome.

Le pontificat (236-250)

Un gouvernement long pour le IIIe siècle

Quatorze ans de gouvernement, au IIIe siècle, représentent une durée considérable. Entre Victor, Zéphyrin, Calixte, Urbain, Pontien et Antère, les pontificats sont souvent courts, bousculés par les crises doctrinales, les tensions internes ou les persécutions. Fabien donne à Rome une période d'organisation et de continuité.[29]

Cette durée explique pourquoi les traditions administratives se concentrent sur lui. Un pape qui gouverne longtemps en temps de paix relative peut structurer les services, consolider les catacombes et envoyer des décisions hors de Rome.

Les sept régions et les diacres

La division de Rome en sept régions confiées aux diacres est l'élément institutionnel le plus connu. Le chiffre sept évoque une organisation déjà présente dans la mémoire des diacres romains, mais le détail exact de la réforme reste difficile à reconstruire.[30][31]

Le sens général est clair : la charité, l'administration, la mémoire des martyrs et la surveillance des communautés ne peuvent pas reposer sur l'improvisation. L'Église de Rome grandit ; elle doit donc apprendre à se gouverner localement sans perdre l'unité autour de l'évêque.

Les sous-diacres, notaires et actes des martyrs

Le Liber Pontificalis attribue à Fabien sept sous-diacres associés à sept notaires, afin de recueillir fidèlement et intégralement les actes des martyrs.[32] La Catholic Encyclopedia rapproche cette tradition d'Eusèbe VI, 43, où il est question, sous Corneille, de clercs romains et de l'organisation de la communauté.[33]

Même si le détail institutionnel est tardif, l'intuition est ancienne : l'Église ne veut pas seulement honorer les martyrs par l'émotion. Elle veut conserver leurs actes, leurs noms, leurs procès, leurs paroles, leurs lieux de sépulture. Cette mémoire écrite deviendra l'une des matrices de la liturgie et de l'hagiographie chrétiennes.

Les travaux dans les cimetières

Le Catalogue libérien note que Fabien fit faire de nombreux travaux dans les cimetières.[34] Le mot latin fabricas peut désigner des constructions, aménagements ou travaux. Pour les catacombes, il faut penser à des galeries, espaces funéraires, cryptes, inscriptions, accès, zones de mémoire.

La Catacombe de Calixte devient au IIIe siècle l'un des centres funéraires majeurs de Rome chrétienne. La crypte des papes y reçoit plusieurs évêques romains : Pontien, Antère, Fabien, Lucius, Étienne, Sixte II, Denys, Félix, Eutychien.[35][36]

Le retour de Pontien

Une tradition solide rattache Fabien au retour du corps de Pontien depuis la Sardaigne. Le Liber Pontificalis rapporte qu'il fit transporter le corps de Pontien à Rome et l'ensevelit dans le cimetière de Calixte.[37] La notice de Fabien prolonge donc celle de Pontien : l'évêque de Rome ne laisse pas en exil le pape qui avait renoncé pour servir l'Église.

Ce geste a une force spirituelle. Fabien commence son pontificat après la déchirure Hippolyte-Pontien ; il gouverne une Église qui a reçu la réconciliation des martyrs ; il inscrit cette réconciliation dans la pierre et la liturgie.

Dossiers doctrinaux et communion des Églises

Origène écrit à Fabien

Eusèbe rapporte qu'Origène écrivit à Fabien, évêque de Rome, et à d'autres chefs d'Églises au sujet de son orthodoxie.[38] Le contexte est la longue crise provoquée par l'ordination sacerdotale d'Origène en Palestine et par les condamnations venues d'Alexandrie. Fabien n'est donc pas seulement un administrateur local ; il reçoit un dossier doctrinal qui traverse Alexandrie, Césarée, Jérusalem et Rome.

Ce fait montre le rôle romain au IIIe siècle. Quand la réputation d'un maître comme Origène est contestée, Rome fait partie des Églises auxquelles on s'adresse. L'article ne doit pas exagérer en projetant Vatican I sur le IIIe siècle, mais il serait tout aussi faux de réduire Rome à une communauté locale sans poids doctrinal.

« Origène écrivit à Fabien, évêque de Rome, et à beaucoup d'autres chefs d'Églises. » — Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 36[39]

Privatus de Lambaèse

Cyprien mentionne aussi Fabien dans un dossier africain : la condamnation de Privatus, évêque de Lambaèse, accusé d'hérésie ou de graves fautes disciplinaires.[40][41] Le détail est peu connu, mais important. Il montre que Fabien intervient ou confirme des décisions ecclésiales au-delà de Rome, dans les relations avec l'Afrique chrétienne.

L'Afrique de Cyprien n'est pas une périphérie passive. Elle possède ses propres synodes, ses évêques forts, ses débats disciplinaires. Mais la mention de Fabien dans ce contexte manifeste une communion épiscopale réelle entre Rome et les Églises africaines.

Les missionnaires envoyés en Gaule ?

Des traditions tardives, relayées notamment par Grégoire de Tours, attribuent à Fabien l'envoi de sept évêques missionnaires en Gaule, dont saint Denis de Paris.[42][43] Le point doit être formulé avec prudence. La Catholic Encyclopedia parle de récits plus ou moins fiables ; l'historien moderne discute la chronologie exacte de l'évangélisation de plusieurs sièges gaulois.

Il est cependant utile de mentionner la tradition, parce qu'elle montre la réception occidentale de Fabien : le pape organisateur de Rome devient aussi, dans la mémoire franque, celui qui envoie des pasteurs vers la Gaule. Pour l'histoire stricte, l'article retient le fait comme tradition missionnaire tardive, non comme donnée aussi sûre que le Catalogue libérien.

La persécution de Dèce et le martyre

Le premier choc impérial général

La persécution de Dèce diffère des violences antérieures. Sous Maximin, la répression visait surtout les chefs ; sous Dèce, l'édit de sacrifice concerne largement l'empire. Chaque habitant doit manifester publiquement sa fidélité aux dieux, sacrifier et recevoir une attestation.[44]

Pour les chrétiens, l'épreuve est directe : sacrifier, c'est renier le Christ ; refuser, c'est s'exposer à la prison, à la torture, à la mort ou à la ruine sociale. La crise produira les grandes questions des lapsi, des certificats achetés, des confesseurs, puis du schisme novatien.

Fabien frappé au début de la crise

Fabien meurt dès le début, le 20 janvier 250. Sa mort précède la vacance romaine et la crise qui conduira à l'élection de Corneille en 251. Le Catalogue libérien enchaîne immédiatement : après la passion de Fabien, les presbytres Moïse et Maxime et le diacre Nicostrate sont arrêtés et jetés en prison ; Novatus arrive d'Afrique et sépare Novatien et certains confesseurs de l'Église.[45]

Cette notice est dense. Elle montre que le martyre de Fabien n'est pas un épisode isolé : c'est le point de départ d'une crise ecclésiale majeure. Quand l'évêque tombe, les confesseurs emprisonnés deviennent un centre d'autorité morale ; les rigoristes s'organisent ; la question de la réconciliation des lapsi divisera Rome.

Cyprien et la mémoire de Fabien

Cyprien écrit aux presbytres et diacres de Rome après avoir reçu la confirmation de la mort de Fabien. Sa lettre est brève, fraternelle, magnifique. Il ne se contente pas de dire que Fabien est mort ; il souligne la cohérence entre sa vie et sa fin : un gouvernement intègre, une sortie glorieuse, un exemple de foi et de force donné à l'Église.[46]

Cette phrase est importante parce qu'elle vient d'un contemporain, lui-même évêque en temps de persécution. Cyprien sait ce que coûte la charge épiscopale quand l'empire exige l'apostasie. Sa louange de Fabien n'est pas une formule tardive ; c'est le jugement d'un pasteur sur un autre pasteur.

« Vous avez rendu à sa mémoire un témoignage public et éclatant. » — Saint Cyprien de Carthage, lettre aux presbytres et diacres de Rome[47]

La vacance et la crise novatienne

Après Fabien, Rome ne peut pas élire immédiatement un successeur. La persécution bloque la vie normale de l'Église. Corneille ne sera élu qu'en 251. Cette vacance rend possible la montée de Novatien, prêtre romain brillant mais rigoriste, qui refusera la réconciliation des lapsi et se fera ordonner évêque contre Corneille.[48][49]

Fabien n'est donc pas seulement le dernier pape avant Corneille ; il est le pape dont la mort ouvre l'une des grandes crises disciplinaires du IIIe siècle. La question que Calixte avait affrontée sous une autre forme revient avec une violence nouvelle : que fait l'Église des pécheurs qui ont failli sous la peur, mais veulent revenir ?

Sépulture, épitaphe et culte

La crypte des papes

Fabien est enseveli dans la catacombe de Calixte, dans la crypte des papes. La Depositio martyrum le place au 20 janvier "in Callisti" ; la Catholic Encyclopedia rappelle que de Rossi retrouva son épitaphe grecque en 1850.[50][51]

La crypte des papes n'est pas seulement un lieu archéologique. C'est une leçon de continuité : plusieurs évêques de Rome du IIIe siècle reposent dans le même complexe funéraire, non comme des princes triomphants, mais comme des témoins déposés au milieu de leur peuple.

L'épitaphe grecque

L'inscription retrouvée porte, en capitales grecques abrégées : ΦABIANOC EΠI MPT (« Fabien, évêque, martyr » ; la formule anglaise « Fabian, bishop and martyr » est la glose de la Catholic Encyclopedia).[52] Le grec rappelle que la communauté chrétienne de Rome reste fortement marquée par la langue grecque au IIIe siècle, même si le latin gagne progressivement du terrain dans l'administration et la liturgie.

Comme pour Pontien, l'épitaphe ne donne ni discours, ni miracle, ni résumé de pontificat. Elle concentre toute la mémoire chrétienne en trois mots : un nom, une charge, un témoignage. L'Église n'a pas besoin de beaucoup plus pour reconnaître un saint pasteur.

Mémoire liturgique

La mémoire de Fabien tombe le 20 janvier, jour qu'il partage dans le calendrier romain avec saint Sébastien. Cette coïncidence a souvent éclipsé Fabien dans la dévotion populaire, Sébastien étant plus visible dans l'art occidental. Pourtant, la source romaine antique place Fabien très tôt dans la mémoire des martyrs.[53]

Pour un lecteur d'Ignispedia, cette date rappelle que l'Église ne célèbre pas seulement les martyrs spectaculaires, mais aussi les pasteurs dont la mort confirme un long service caché.

Héritage spirituel

Un inconnu choisi

L'élection de Fabien enseigne d'abord la liberté de Dieu. L'assemblée pense à des hommes connus ; le signe tombe sur un homme ignoré. Cette logique traverse toute l'Écriture : David derrière ses frères, Amos derrière ses troupeaux, Marie dans l'obscurité de Nazareth, les Apôtres parmi les pêcheurs et les publicains.

Fabien ne prouve pas que tout choix imprévu vient de Dieu. Il rappelle que l'Église doit garder une disponibilité réelle au signe, à l'appel, à la personne que personne ne mettait en avant.

Un pasteur qui organise sans mondanité

La sainteté de Fabien n'est pas seulement dans son martyre final. Elle est aussi dans ses régions, ses diacres, ses cimetières, ses archives de martyrs. L'organisation ecclésiale peut être très spirituelle quand elle sert la charité, la mémoire, la liturgie et la communion.

Cette leçon est actuelle. Une Église qui méprise l'administration finit par perdre les pauvres, les morts, les archives, les catéchumènes et parfois la vérité des faits. Fabien montre une administration humble : non pas bureaucratie pour elle-même, mais service des saints et des martyrs.

Le martyre comme sceau d'une vie

Cyprien voit juste : la fin de Fabien correspond à son gouvernement. Un homme peut mourir héroïquement par surprise ; mais chez Fabien, le martyre couronne quatorze ans de fidélité. La mort n'est pas un accident glorieux plaqué sur une vie ordinaire ; elle révèle ce que la vie avait préparé.

« Sois fidèle jusqu'à la mort, et je te donnerai la couronne de la vie. » — Apocalypse, 2, 10[54]

Pour aller plus loin

  • Pape saint Pontien — prédécesseur indirect de Fabien, exilé en Sardaigne avec Hippolyte.
  • Pape saint Antère — pontificat très bref entre Pontien et Fabien.
  • Pape saint Corneille — successeur de Fabien, élu pendant la crise des lapsi et du novatianisme.
  • Saint Hippolyte de Rome — figure de la crise romaine antérieure, réconciliée avant sa mort.
  • Les catacombes chrétiennes de Rome — contexte archéologique de la crypte des papes et du cimetière de Calixte.
  • La persécution de Dèce — premier choc impérial général contre les chrétiens.

Notes et références

  1. Saint-Siège, fiche officielle Fabien : 20e pape de l'Église catholique, début du pontificat 236, fin 20.I.250, naissance à Rome. URL : https://www.vatican.va/content/vatican/fr/holy-father/fabiano.html.

    1 14
  2. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 29, trad. Arthur Cushman McGiffert, in Nicene and Post-Nicene Fathers, série II, vol. 1, Christian Literature Publishing, 1890 ; texte New Advent : élection de Fabien après Antère, signe de la colombe, unanimité du peuple. URL : https://www.newadvent.org/fathers/250106.htm.

    2 7 9 10 11 19 20
  3. Catalogue libérien des évêques de Rome (Chronographe de 354), entrée Fabius/Fabianus, édition Mommsen, Chronica Minora I, MGH, Berlin, 1892, p. 74-75 ; transcription et traduction Roger Pearse : durée 14 ans, 1 mois, 10 jours, mort le 20 janvier 250, division des régions entre les diacres, travaux dans les cimetières, arrestations après sa mort. URL : https://www.tertullian.org/fathers/chronography_of_354_13_bishops_of_rome.htm.

    3 12 15 21 29 30 34 45 48
  4. Depositio martyrum du Chronographe de 354, 20 janvier : mémoire de Fabien dans le cimetière de Calixte. Édition Mommsen, Chronica Minora I, MGH, Berlin, 1892, p. 71-72 ; transcription Roger Pearse : https://www.tertullian.org/fathers/chronography_of_354_12_depositions_martyrs.htm.

    4 16 22 50 53
  5. Saint Cyprien de Carthage, lettre aux presbytres et diacres de Rome après la mort de Fabien, Epistle 3 (« To the Presbyters and Deacons Abiding at Rome », A.D. 250), trad. Ernest Wallis, in Ante-Nicene Fathers, vol. V, Christian Literature Publishing, 1886 : « I rejoiced greatly that, in harmony with the integrity of his administration, an honourable consummation also attended him. Wherein, moreover, I greatly congratulate you, that you honour his memory with a testimony so public and so illustrious. » Lettre reçue par le sous-diacre Crementius. Texte New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/050603.htm. Citée par Gabriel Meier, Catholic Encyclopedia, notice « Pope St. Fabian ».

    5 17 18 46 47
  6. Gabriel Meier, « Pope St. Fabian », The Catholic Encyclopedia, vol. 5, Robert Appleton Company, New York, 1909 ; Nihil Obstat 1er mai 1909, Imprimatur cardinal Farley. Synthèse sur l'élection, l'organisation romaine, Origène, Privatus, la tradition missionnaire en Gaule, le martyre et l'épitaphe grecque découverte par de Rossi. URL : https://www.newadvent.org/cathen/05742d.htm.

    6 33 35 40 43 51
  7. Allen Brent, Cyprian and Roman Carthage, Cambridge University Press, 2010, p. 190-199 ; voir aussi W. H. C. Frend, Martyrdom and Persecution in the Early Church, Basil Blackwell, 1965, p. 405-420 : édit sacrificiel de Dèce, certificats (libelli), première persécution impériale générale et crise des lapsi.

    8 28 44
  8. Liber Pontificalis, notice « Fabianus », trad. Louise Ropes Loomis, The Book of the Popes (Liber Pontificalis), Columbia University Press, New York, 1916, p. 24-25 : origine romaine, père Fabius, division des régions, sept sous-diacres, sept notaires, actes des martyrs, ordinations, sépulture à Calliste. PDF Wikimedia Commons : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/2/23/The_book_of_the_popes_%28Liber_pontificalis%29_I-_%28IA_cu31924006163897%29.pdf.

    13 24 31 32
  9. Giovanni Battista de Rossi, La Roma sotterranea cristiana, t. II, Rome, 1867, p. 59-60 : l'épitaphe, recomposée à partir de fragments d'une mince dalle de loculus, porte les capitales grecques ΦABIANOC EΠI, avec la sigle MPT (= MAPTYP, martys) ajoutée après coup en graffite léger ; « Fabian, bishop and martyr » est la glose anglaise donnée par Gabriel Meier, « Pope St. Fabian », The Catholic Encyclopedia, vol. 5, 1909. URL : https://www.newadvent.org/cathen/05742d.htm.

    23 52
  10. Catalogue libérien des évêques de Rome, entrée Pontianus, Chronographe de 354, éd. Mommsen, Chronica Minora I, MGH, Berlin, 1892, p. 74-75 ; déportation de Pontien et Hippolyte en Sardaigne, renonciation/mort le 28 septembre 235, ordination d'Antère le 21 novembre.

    25
  11. Saint-Siège, liste officielle des souverains pontifes, entrées Pontianus, Anterus, Fabian : Pontien 21.VII.230-28.IX.235, Antère 21.XI.235-3.I.236, Fabien 236-20.I.250. URL : https://www.vatican.va/content/vatican/en/holy-father.html.

    26
  12. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 34, trad. Arthur Cushman McGiffert, NPNF II/1, 1890 ; chapitre consacré à l'empereur Philippe (tradition de sa démarche pénitentielle avant Pâques). URL : https://www.newadvent.org/fathers/250106.htm.

    27
  13. Johann Peter Kirsch, « Pope St. Pontian », The Catholic Encyclopedia, vol. 12, Robert Appleton Company, New York, 1911 ; retour du corps de Pontien, crypte papale de Calixte et épitaphe.

    36
  14. Liber Pontificalis, notice « Pontianus », trad. Louise Ropes Loomis, The Book of the Popes, Columbia University Press, 1916, p. 22-23 : retour du corps de Pontien par Fabien et sépulture au cimetière de Calixte.

    37
  15. Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, VI, 36, § 4, trad. Arthur Cushman McGiffert, NPNF II/1, 1890 : « He wrote also to Fabianus, bishop of Rome, and to many other rulers of the churches concerning his orthodoxy. » URL : https://www.newadvent.org/fathers/250106.htm. Le chapitre VI, 34 concerne Philippe ; la mention d'Origène que la Catholic Encyclopedia (notice « Pope St. Fabian ») attribue à VI, 34 relève en réalité de VI, 36.

    38 39
  16. Saint Cyprien de Carthage, Epistulae, lettre 59 dans la numérotation de Hartel / CSEL, mention de Privatus de Lambaèse et du jugement déjà porté par Fabien ; résumé critique dans Gabriel Meier, « Pope St. Fabian », The Catholic Encyclopedia, vol. 5, 1909.

    41
  17. Grégoire de Tours, Historia Francorum, I, 28 : capitulum « De persecutione sub Decio, de septem viris in Gallias ad praedicandum missis » (« Hujus tempore septem viri episcopi ordinati ad praedicandum in Gallias missi sunt […] Parisiacis, Dionysius episcopus »), texte de l'édition Migne, Patrologia Latina 71 ; la numérotation des chapitres varie selon les éditions (la Catholic Encyclopedia, notice « Pope St. Fabian », cite « I, 28, 31 »). Tradition mentionnée avec prudence : l'envoi est daté par Grégoire des consuls Dèce et Gratus (250), sans nommer Fabien.

    42
  18. Johann Peter Kirsch, « Novatian and Novatianism », The Catholic Encyclopedia, vol. 11, Robert Appleton Company, New York, 1911 ; crise des lapsi, élection de Corneille, schisme de Novatien après la persécution de Dèce. URL : https://www.newadvent.org/cathen/11138a.htm.

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  19. Apocalypse, 2, 10, traduction liturgique française (AELF) : « Sois fidèle jusqu'à la mort, et je te donnerai la couronne de la vie. »

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