Serge II (Sergius II) gouverne l'Église de Rome du 25 janvier 844 au 27 janvier 847. Le Saint-Siège le donne comme 102e pape, Romain de naissance, successeur de Grégoire IV et prédécesseur de Léon IV.[1] Son pontificat est bref, mais il condense trois tensions qui traversent toute la papauté carolingienne : la liberté de l'élection romaine, la pression de l'Empire franc, et l'effondrement de la sécurité méditerranéenne face aux raids musulmans.
Serge arrive au siège de Pierre dans un moment de fragilité. L'empire de Charlemagne n'est plus l'unité forte de 800 : Louis le Pieux est mort en 840, ses fils se disputent l'héritage, et Lothaire I cherche encore à faire respecter dans Rome la Constitutio Romana de 824, qui exigeait notamment que l'élection pontificale soit reconnue dans un cadre impérial.[2][3] Serge est pourtant consacré sans attendre l'accord de Lothaire. La riposte vient vite : Louis II, fils de l'empereur, descend vers Rome avec une armée et avec Drogo de Metz, l'un des prélats carolingiens les plus puissants.[4]
Le pape évite l'humiliation complète. Il reçoit Louis à Saint-Pierre, l'apaise, le couronne roi des Lombards le 15 juin 844, mais refuse que les Romains prêtent fidélité au jeune roi : le serment ira à l'empereur Lothaire, non à son fils.[5][6] Deux ans plus tard, l'histoire le rattrape d'un autre côté. Le 23 août 846, une flotte sarrasine remonte vers l'embouchure du Tibre, pille Saint-Pierre et Saint-Paul-hors-les-Murs, sans parvenir à forcer les murailles de la ville.[7][8] Le traumatisme est immense : il explique directement la grande politique défensive de Léon IV, qui fera bâtir la cité léonine autour du Vatican.
Pourquoi Serge II compte-t-il ?
Un pape secondaire, mais un excellent révélateur du IXe siècle
Serge II n'est pas un grand pape doctrinal. Il ne laisse ni concile majeur, ni encyclique avant l'heure, ni réforme durable comparable à celles de Adrien I ou de Léon III. Son importance est ailleurs : son pontificat montre ce que devient Rome quand l'ordre carolingien cesse d'être protecteur pour devenir pesant, et quand la Méditerranée devient assez dangereuse pour que les basiliques des apôtres elles-mêmes soient pillées.
Il est donc un pape-charnière. Avant lui, les papes du VIIIe et du début IXe siècle cherchent une protection franque contre les Lombards et l'impuissance byzantine. Après lui, Léon IV devra construire des murs, organiser une défense navale, fortifier le Vatican et répondre à une menace qui n'est plus seulement italienne ou lombarde, mais maritime, mobile et sarrasine.[9]
Le pape du moment où Saint-Pierre devient vulnérable
Le raid de 846 ne détruit pas Rome intra-muros, mais il frappe ce que la chrétienté latine a de plus sensible : les sanctuaires extra-muros de Pierre et Paul. Les basiliques étaient hors des murs auréliens ; elles étaient riches de lampes, d'ornements, de vases sacrés, de tissus précieux et de dons accumulés depuis Constantin et les papes carolingiens.[10] Leur pillage n'est pas seulement une perte matérielle. C'est une blessure liturgique : les lieux qui rendaient visible la mémoire apostolique de Rome sont exposés aux pirates.
Mann souligne l'impression durable du raid : Rome, qu'il appelle « the center of Christendom » (« le centre de la chrétienté »), a frôlé la chute, et le pillage des basiliques des apôtres a frappé l'imagination de l'Europe occidentale (paraphrase de sa conclusion, texte exact en note).[11] La réponse ne viendra pas vraiment sous Serge, que la recension hostile du Liber dépeint comme déjà diminué par la maladie ; elle viendra sous Léon IV, mais elle est préparée par ce choc.
Une mémoire difficile : le pape, son frère et le Liber Pontificalis
Le dossier Serge II est compliqué par les deux recensions de sa vie dans le Liber Pontificalis. La version ordinaire présente un clerc bien formé, pieux, généreux envers les pauvres et actif dans la restauration des églises. La version dite Farnesianus, conservée par une tradition manuscrite particulière, dresse au contraire un portrait très dur : Serge serait diminué par la goutte, peu porté au gouvernement, et son frère Benoît, évêque d'Albano, aurait accaparé l'administration, vendu des charges et tyrannisé Rome.[12][13]
Il faut donc lire ces accusations avec prudence. Elles ne doivent pas être supprimées : elles sont une source historique sur la crise romaine, la simonie et le ressentiment antifranque. Mais elles ne doivent pas non plus être répétées comme une photographie neutre du pape. Maddalena Betti a montré que ces deux versions du Liber servent des stratégies politiques différentes : la version hostile fait du mésgouvernement allégué de Serge et de Benoît la justification de son récit du raid sarrasin, lu explicitement comme une punition divine, sur fond de ressentiment antifranque après l'expédition de Louis II.[14][15]
Les sources principales
Tableau des témoins
| Source | Date | Ce qu'elle apporte | Prudence |
|---|---|---|---|
| Saint-Siège | liste actuelle | Dates officielles : 25.I.844 - 27.I.847, origine romaine, rang de 102e pape | Notice très courte |
| Liber Pontificalis, vie de Serge II | IXe siècle | Enfance, formation, élection, Louis II, travaux à Rome, raid sarrasin selon les recensions | Deux versions divergentes ; intention politique visible |
| Recension Farnesianus du Liber | tradition particulière | Accusations contre Benoît, simonie, incapacité de Serge, raid de 846 lu comme punition divine | Source polémique, manuscrit perdu comme témoin direct (Vircillo Franklin 2021), à manier comme témoignage de parti[16] |
| Annales et textes carolingiens | IXe siècle | Point de vue franc sur Louis II, Lothaire, Drogo, Reims et les conflits épiscopaux | Souvent favorables aux intérêts carolingiens |
| Horace K. Mann | 1906 | Synthèse catholique détaillée, avec traduction narrative des sources latines | Ancienne, mais très utile pour les références primaires |
| New Advent / Catholic Encyclopedia | 1912 | Notice rédigée par H. K. Mann lui-même : élection contestée, Louis II, Drogo, raid de 846, travaux, mort le 27 janvier 847 | S'appuie explicitement sur le Liber éd. Duchesne (II, 86 sqq.) et sur Mann 1906 (II, 232 sqq.)[17] |
| Maddalena Betti | 2022 | Analyse moderne des deux versions du Liber Pontificalis et du sentiment antifranque | Étude spécialisée, centrée sur la rhétorique des textes |
| New Catholic Encyclopedia, art. « Sergius II, Pope » (C. M. Aherne, texte repris sur Encyclopedia.com) | 2e éd., Gale, 2003 | Synthèse moderne : 25.I.844–27.I.847, Jean antipape, Louis II couronné le 15 juin 844, serment à Lothaire, Drogo légat, raid du 23 août 846, goutte invalidante | Très condensé ; bibliographie : Duchesne 2:86-105, Mann 2:232-257[18] |
Deux versions d'une même vie pontificale
Le point décisif est la pluralité des traditions. La notice de Serge II dans le Liber Pontificalis n'est pas un bloc simple. Duchesne a publié deux états du texte ; Betti en a repris l'analyse pour montrer que le dossier est inséparable de la politique carolingienne.[19] La recension favorable présente Serge comme un homme choisi par la Providence, défenseur de Rome face à Louis II. La recension hostile insiste sur Benoît, la simonie, la violence sociale et l'incapacité du gouvernement pontifical.
Cette divergence explique le ton de l'article : Serge II ne doit pas être blanchi artificiellement, mais il ne doit pas être transformé en caricature. Le meilleur jugement historique est double : son pontificat révèle probablement une vraie montée du pouvoir familial et aristocratique à Rome ; mais les sources hostiles amplifient ce constat pour construire un récit de châtiment, où le raid sarrasin devient presque une punition providentielle contre la corruption.[20][21]
Avant le pontificat : un Romain formé au chant de l'Église
Une famille noble, liée à plusieurs papes
Serge naît à Rome dans une famille noble. Mann signale que cette même famille donne trois papes au IXe siècle : Étienne IV, Serge II et Adrien II.[22] Son père, également nommé Serge, meurt alors que l'enfant est jeune ; sa mère prend en charge son éducation et meurt à son tour quand il a environ douze ans.[23]
Le Liber Pontificalis, dans sa tradition favorable, insiste sur sa piété précoce : Serge aurait évité les jeux trop dissipés de ses compagnons, cherché la sagesse divine, secouru les pauvres et grandi dans une discipline morale rare.[24] Ces traits sont hagiographiques, mais ils ne sont pas inutiles. Ils montrent ce que Rome attend d'un futur pape : noblesse, maîtrise de soi, culture liturgique, charité et fidélité à l'Église urbaine.
La schola cantorum
Le jeune Serge attire l'attention de Léon III, qui l'envoie à la schola cantorum. Il y apprend le chant liturgique et les lettres ordinaires, puis reçoit les ordres : acolyte sous Léon III, sous-diacre sous Étienne IV, prêtre du titre des Saints-Martin-et-Sylvestre sous Pascal I, enfin archiprêtre sous Grégoire IV.[25][26]
Ce détail est plus important qu'il n'y paraît. La Rome carolingienne est une Rome de rites, de processions, de chant, de livres liturgiques, de basilique à basilique. Être formé à la schola cantorum, ce n'est pas seulement savoir chanter : c'est être introduit dans le cœur administratif et cérémoniel de l'Église romaine. Serge est donc un homme du Latran, de Saint-Pierre, de la liturgie et des titres urbains, non un chef de guerre.
L'élection de 844 : Serge contre Jean
Une succession disputée
À la mort de Grégoire IV, au début de 844, les principaux clercs et laïcs se réunissent pour chercher un successeur. La majorité se porte sur Serge, alors archiprêtre.[27] Mais un diacre nommé Jean rassemble un groupe populaire, force l'entrée du palais du Latran et tente d'occuper le siège pontifical. L'épisode dure peu : les nobles romains et leurs cavaliers se mobilisent, Jean est enfermé dans un monastère, et Serge est escorté avec solennité vers le Latran.[28][29]
Le détail le plus révélateur est la clémence attribuée à Serge. D'après Mann, le diacre Jean aurait été menacé d'une mort violente ; Serge l'empêche, refusant de "rendre le mal pour le mal".[30] Même si le récit est stylisé, il sert une thèse claire : la légitimité de Serge ne vient pas seulement du parti aristocratique, mais aussi de sa modération.
Une consécration sans attendre l'empereur
Serge est consacré à Saint-Pierre en janvier 844, sans attendre les envoyés impériaux.[31][32] Or la Constitutio Romana de 824, issue du pontificat d'Eugène II, avait renforcé la présence impériale dans les affaires romaines. Lothaire I y voit une atteinte à ses droits. Il envoie donc son fils Louis II avec une armée, accompagné de Drogo de Metz, pour examiner la validité de l'élection et rappeler les prérogatives carolingiennes.[33][34]
| Moment | Acteur principal | Enjeu |
|---|---|---|
| Mort de Grégoire IV | Clergé et nobles romains | Trouver vite un pape romain |
| Tentative de Jean | Faction populaire | Imposer un diacre par la force |
| Intervention des nobles | Aristocratie romaine | Rétablir Serge au Latran |
| Consécration à Saint-Pierre | Serge II | Faire exister le pontificat sans délai |
| Réaction de Lothaire | Empire carolingien | Réaffirmer la Constitutio Romana |
Louis II devant Rome
Une armée franque aux portes de la ville
L'expédition de Louis II n'est pas une visite protocolaire. Mann rapporte que l'armée, partie de Pavie, ravage des zones du territoire pontifical près de Bologne et continue sa marche vers Rome dans une atmosphère de menace.[35] Serge, lui, refuse l'entrée de l'armée dans la ville. Louis est reçu à Saint-Pierre, mais sous condition : s'il vient pour le bien de la République, de la ville et de l'Église, les portes s'ouvrent ; sinon, elles resteront fermées.[36]
« S'il venait avec bonne volonté, pour l'utilité de la République, de la ville et de l'Église, les portes s'ouvriraient par ordre du pape ; autrement elles ne s'ouvriraient pas. » — Horace K. Mann, résumant le récit du Liber Pontificalis[37]
Cette scène dit toute la position de Serge. Il ne peut vaincre militairement les Francs, mais il peut imposer un langage : Louis n'entre pas comme conquérant ; il doit déclarer qu'il ne vient pas avec une intention mauvaise.
Couronner Louis, mais refuser le serment à Louis
Le dimanche 15 juin 844, Serge oint Louis et le couronne roi des Lombards.[38][39] Le geste reconnaît publiquement la place du jeune Carolingien en Italie. Mais lorsque Drogo et les évêques du Nord demandent que les Romains jurent fidélité à Louis, Serge refuse. Il accepte un serment envers l'empereur Lothaire, conformément à la logique impériale, mais non envers le fils.[40]
Ce refus est capital. Serge ne rejette pas toute relation avec l'Empire ; il refuse un glissement qui aurait placé Rome sous la dépendance directe du roi d'Italie. C'est une ligne fine, mais réelle : la papauté peut reconnaître l'ordre impérial sans se livrer à n'importe quel détenteur local de la force.
Drogo de Metz, légat pontifical
Après la crise, Serge nomme pourtant Drogo de Metz légat pontifical pour la Francie et la Germanie.[41][42] Le choix paraît paradoxal : Drogo vient avec Louis pour faire pression sur Rome ; il repart investi d'une fonction ecclésiastique considérable. La lettre pontificale, résumée par Mann, lui donne pouvoir de réunir des synodes généraux, d'examiner des élections épiscopales et de traiter les appels avant qu'ils n'arrivent à Rome, tout en sauvegardant la primauté du Siège romain.[43]
La tentative échoue vite. Les évêques de Charles le Chauve, réunis à Verneuil en décembre 844, ne veulent pas se soumettre à un légat dont le siège appartient au royaume de Lothaire.[44] Drogo renonce finalement. L'épisode révèle l'éclatement de l'ancien empire : ce que Rome et Lothaire rêvent encore comme une unité ecclésiale transalpine se heurte déjà aux royaumes francs en formation.
Les accusations contre Benoît
Frère du pape et évêque d'Albano
Le personnage le plus sombre du pontificat est Benoît, frère de Serge et évêque d'Albano. La recension hostile du Liber Pontificalis l'accuse d'avoir usurpé le gouvernement civil et ecclésiastique, d'avoir extorqué de l'argent, vendu des évêchés, saisi des biens monastiques et transformé les chantiers romains en prétexte fiscal.[45][46]
Ces accusations s'inscrivent dans un problème réel : au IXe siècle, les familles aristocratiques romaines prennent de plus en plus de poids dans l'élection pontificale, dans les charges administratives et dans le contrôle des ressources. Serge II n'est pas encore la papauté féodalisée du Xe siècle, mais il en annonce certains mécanismes : réseaux familiaux, charges accumulées, confusion possible entre service de l'Église et domination urbaine.
Simonie ou rhétorique de crise ?
La simonie dénoncée par la recension Farnesianus doit être prise au sérieux, car elle est précisément l'un des grands scandales qui hanteront la réforme carolingienne puis grégorienne. Betti note que le texte hostile fait de la simonie un signe du naufrage de l'Église romaine sous Serge, avant de présenter le raid sarrasin comme un châtiment ou une vengeance divine.[47] Mais la violence même de cette construction invite à la prudence.
La meilleure lecture est donc la suivante : Benoît a probablement exercé un pouvoir excessif ; l'entourage familial de Serge a probablement pesé lourd ; mais la version la plus noire du récit est aussi une arme polémique. Un article catholique sérieux ne cache pas la faiblesse des hommes d'Église ; il refuse seulement de transformer un texte de parti en verdict absolu.
Le raid sarrasin de 846
L'alerte d'Adalbert de Toscane
Le 10 août 846, Adalbert, marquis de Toscane et protecteur franc du territoire pontifical de Corse, avertit Serge qu'une flotte venue d'Afrique se dirige vers Rome. Mann donne les chiffres transmis par cette tradition : soixante-treize navires, onze mille hommes, cinq cents chevaux.[48] Il conseille de mettre à l'abri les corps des apôtres et les trésors de Saint-Pierre et Saint-Paul, deux basiliques alors situées hors des murs.
La recension hostile accuse Serge et Benoît de ne pas avoir pris l'avertissement au sérieux. Mann nuance : les côtes italiennes avaient déjà connu beaucoup d'alertes non suivies d'effet, si bien que les rumeurs de raid pouvaient sembler exagérées.[49] Cette nuance n'excuse pas l'impréparation, mais elle explique pourquoi Rome n'a pas réagi avec l'énergie attendue.
Ostie, Portus, puis les basiliques des apôtres
Le 23 août 846, la flotte arrive à l'embouchure du Tibre. Ostie tente une résistance faible, puis est abandonnée ; Portus tombe aussi. Les scholae étrangères de Rome — Anglais, Frisons, Francs — sortent combattre, remportent de petits succès, puis sont surprises et taillées en pièces.[50]
Les Sarrasins remontent ensuite vers les sanctuaires extra-muros. Saint-Pierre et Saint-Paul sont pillées. La ville de Rome, protégée par ses murs, n'est pas prise. Mais l'effet symbolique est désastreux : les tombes apostoliques semblent à portée d'une flotte de pirates.
Les corps de Pierre et Paul
La question la plus sensible est celle des reliques apostoliques. Les trésors sont pillés ; les corps ont-ils été profanés ? Mann répond prudemment : il n'y a pas de preuve directe que les corps de Pierre ou de Paul aient été détruits ou emportés.[51] Il cite Lanciani pour distinguer les deux tombes : celle de Pierre, placée dans une crypte souterraine et protégée par une structure solide, aurait échappé au pillage ; celle de Paul, plus accessible, aurait pu être endommagée, mais non détruite au sens strict.[52]
Cette prudence est importante. Le raid de 846 est un sacrilège majeur, mais il ne faut pas ajouter au dossier ce que les sources ne disent pas. Le fait certain est assez grave : les basiliques furent pillées, et la chrétienté comprit que le Vatican devait être fortifié.
Les travaux de Serge II
Saint-Martin-aux-Monts
Avant d'être pape, Serge était prêtre du titre des Saints-Martin-et-Sylvestre, l'actuelle basilique Saint-Martin-aux-Monts. Une fois élu, il la restaure. Mann rapporte qu'il y plaça, dans une confession sous le maître-autel, des reliques de Sylvestre, de plusieurs papes et d'autres saints provenant notamment de la catacombe de Priscille.[53] Les mosaïques absidiales réalisées alors ont disparu, probablement lors de la grande restauration du XVIIe siècle.
Cette attention aux reliques éclaire une constante de la Rome pontificale : restaurer une église, ce n'est pas seulement consolider un bâtiment ; c'est donner aux fidèles un lieu où la mémoire des saints est rendue visible, accessible, liturgique.
Latran, aqueduc et schola cantorum
Serge entreprend aussi des travaux au Latran. Il agrandit le sanctuaire, le décore de colonnes de marbre travaillé, aménage une confession sous l'autel avec plaques d'argent doré et transforme le narthex fermé en portique ouvert.[54] Il restaure également la schola cantorum, institution proche du Latran destinée à former de jeunes clercs, et répare l'Aqua Jovia, branche de l'aqueduc Marcien qui alimentait une grande partie de la ville.[55]
| Chantier | Fonction | Sens pour Rome |
|---|---|---|
| Saint-Martin-aux-Monts | Église titulaire de Serge | Mémoire personnelle et culte des saints |
| Latran | Cathédrale du pape | Réaménagement liturgique du centre romain |
| Schola cantorum | Formation de jeunes clercs | Continuité du chant et de la liturgie |
| Aqua Jovia | Eau urbaine | Service concret de la population |
Ces œuvres ne suffisent pas à faire de Serge un grand restaurateur comparable à Adrien I. Mais elles corrigent l'idée d'un pontificat uniquement passif. Même dans un règne court, traversé par la pression franque et par le raid de 846, la papauté continue d'entretenir la ville, ses basiliques et son réseau liturgique.
Mort et héritage
Serge meurt soudainement le 27 janvier 847 et est enseveli à Saint-Pierre.[56][57][58] La date du 27 janvier est celle du Saint-Siège comme de Mann, de la Catholic Encyclopedia et de la New Catholic Encyclopedia ; le Liber Pontificalis (éd. Duchesne, t. II, p. 86-105) donne la sépulture à Saint-Pierre sans quantième contraire. La variante isolée du 24 janvier, relayée par OrthodoxWiki, est donc écartée. Sa mort interrompt notamment une tentative de règlement du vieux conflit entre les patriarcats d'Aquileia et de Grado, dossier où il voulait probablement associer décision ecclésiastique et soutien impérial pour rendre la sentence applicable.[59]
Son héritage immédiat revient à Léon IV. Le successeur devra réparer les basiliques, relever Rome du traumatisme, construire la cité léonine et organiser une défense plus cohérente contre les raids musulmans. En ce sens, Serge II est moins le pape de la réponse que le pape du choc. Il reçoit sur son pontificat l'humiliation que son successeur transformera en programme.
Pour aller plus loin
- Pape Grégoire IV — le prédécesseur immédiat, dans une période d'anarchie carolingienne croissante.
- Pape saint Léon IV — le successeur qui fortifie le Vatican après le raid de 846.
- L'ancienne basilique Saint-Pierre — pour comprendre pourquoi Saint-Pierre était vulnérable en 846.
- Basilique Saint-Paul-hors-les-Murs — l'autre grand sanctuaire pillé par les Sarrasins.
- Pape Étienne IV — pour le précédent carolingien du sacre de Louis le Pieux.
Notes et références
Saint-Siège, fiche officielle "Sergius II" (page ouverte et vérifiée) : libellé exact « 102nd Pope of the Catholic Church », « Beginning Pontificate 25.I.844 », « End Pontificate 27.I.847 », « Birth Rome ». URL : https://www.vatican.va/content/vatican/en/holy-father/sergio-ii.html.
1 31 56Encyclopaedia Britannica, "Sergius II", notice en ligne (non ouverte au texte dans cette passe, protection anti-robot du site ; faits corroborés par la Catholic Encyclopedia et la New Catholic Encyclopedia, qui traitent le même dossier) : élection contre le diacre Jean, consécration sans attendre Lothaire, expédition de Louis II, accord, couronnement du 15 juin 844, Drogo et raid sarrasin. URL : https://www.britannica.com/biography/Sergius-II-pope.
2 5 32 33 38Horace K. Mann, "Pope Sergius II", The Catholic Encyclopedia, vol. 13, New York, Robert Appleton Company, 1912, via New Advent : naissance inconnue, consécration en 844, mort le 27 janvier 847 (« d. 27 Jan., 847 »), formation à la schola cantorum, titre des Saints-Martin-et-Sylvestre, élection contestée, Louis II, Drogo, raid sarrasin, travaux et sépulture à Saint-Pierre. Sources citées par la notice : Liber Pontificalis, éd. Duchesne, II, 86 sqq. ; Mann, Lives of the Popes, II (1906), 232 sqq. URL : https://www.newadvent.org/cathen/13728c.htm.
3 8 17 26 28 41 57H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. II, 1906, p. 238-240 : colère de Lothaire après la consécration sans intervention impériale, envoi de Louis II, Drogo de Metz, nobles et armée pour faire respecter la règle impériale, ravages du territoire pontifical en chemin.
4 34 35H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. II, 1906, p. 241-243 : controverse avec Drogo et les évêques du Nord, refus de Serge de laisser les Romains prêter fidélité à Louis, acceptation d'un serment envers l'empereur Lothaire.
6 40H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. II, 1906, p. 250-253 : alerte d'Adalbert de Toscane du 10 août 846 (« on the 10th of August »), flotte de 73 navires, 11 000 hommes et 500 chevaux, chute d'Ostie et Portus, sorties des scholae étrangères, pillage de Saint-Pierre et Saint-Paul, retraite vers Gaète. Mann écrit « On the twenty-third » pour l'arrivée au Tibre. Le quantième est établi au primaire : Liber Pontificalis, vie de Serge II, éd. Duchesne, t. II, p. 100 : « die mensis augusti XXIII, feria II, indict. VIIII, pervenerunt ipsi nefandissimi Sarraceni ad littus Romanum » (l'indiction IX correspond à août 846) ; la New Catholic Encyclopedia (C. M. Aherne, texte repris sur Encyclopedia.com) retient de même « Aug. 23, 846 » (voir tableau des témoins).
7 10 48 49 50H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. II, 1906, p. 254-255 : effet du raid de 846 sur Rome et l'Europe occidentale. Texte exact (anglais) : « The narrow escape which Rome, the center of Christendom, had had from falling into the hands of the infidel, the sacking of the basilicas of the apostles, beloved by every Christian, made the most profound impression on the imagination of Western Europe. » Seul le fragment « the center of Christendom » est cité dans le corps ; le reste est une paraphrase attribuée.
9 11Maddalena Betti, art. cit., p. 186-190 : la version dite Farnesianus prolonge la vie de Serge II par une continuation en deux noyaux — le mésgouvernement allégué de Serge flanqué de son frère Benoît (« greedy brother Benedict »), puis le récit du raid sarrasin de 846, « explicitly interpreted as God's punishment ». Sur le manuscrit perdu (dossier lu au texte, p. 188-189) : C. Vircillo Franklin, « The lost Farnesianus manuscript. Uncial capitals for the Bishops of Rome », dans Late-Antique Studies in Memory of Alan Cameron, Leyde, 2021, p. 137-167 (référence citée par Betti, n. 25).
12 15 16 21 46H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. II, 1906, p. 236-238 : présentation de la recension Farnesianus, accusations de goutte, incapacité, pouvoir de Benoît, extorsions, simonie et lecture morale du raid sarrasin.
13 20 45Maddalena Betti, "The two versions of the life of Pope Sergius II in the Liber pontificalis. Anti-Frankish feeling in Rome after Louis II's expedition of 844", chapitre IX dans Gianmarco De Angelis et Francesco Veronese (dir.), Networks of bishops, networks of texts (Reti Medievali E-Book, 41), Firenze University Press, 2022, p. 181-198 (chapitre lu au texte intégral, libre accès OAPEN/FUP), DOI 10.36253/978-88-5518-623-0.10. Thèses : les deux versions du Liber servent des stratégies politiques opposées ; analyse du premier noyau narratif (mésgouvernement de Serge et Benoît) et de ses liens avec la Constitutio Romana, p. 192-193. URL : https://books.fupress.com/chapter/the-two-versions-of-the-life-of-pope-sergius-ii-in-the-iliber-pontificalisi-anti-frankish-feeling-in/12961.
14 19 47C. M. Aherne, « Sergius II, Pope », New Catholic Encyclopedia, 2e éd., Gale / Catholic University of America, 2003, texte repris sur Encyclopedia.com (page ouverte et vérifiée) : « Pontificate: Jan. 25, 844 to Jan. 27, 847; b. Rome », Jean antipape, Louis II couronné « June 15, 844 », serment à Lothaire, Drogo légat, dossier Grado-Aquileia, mort soudaine, « Saracen attack of Aug. 23, 846 », goutte invalidante ; bibliographie : Liber pontificalis, éd. Duchesne (Paris 1886-92) 2:86-105 ; H. K. Mann (Londres 1902-32) 2:232-257. URL : https://www.encyclopedia.com/religion/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/sergius-ii-pope.
18 58Horace K. Mann, The Lives of the Popes in the Early Middle Ages, vol. II, Londres / Saint-Louis, Kegan Paul / B. Herder, 1906, p. 232-234 : origine noble, famille ayant donné Étienne IV, Serge II et Adrien II, mort du père, éducation maternelle, formation à la schola cantorum sous Léon III. Version HTML consultée : https://www.cristoraul.org/ENGLISH/readinghall/THIRDMILLENNIUMLIBRARY/History-of-the-popes/MANN/THE-POPES-DURING-THE-CAROLINGIAN-EMPIRE_795-891.htm.
22 24Prosopography of the Byzantine Empire, notice "Sergios 60" : Serge II, Romain, pape de 844 à 847, fils de parents nobles, orphelin jeune, formé à la schola cantorum, acolyte, sous-diacre, prêtre du titre de Saint-Sylvestre, archiprêtre sous Grégoire IV. URL : https://pbe.kcl.ac.uk/data/D68/F17.htm.
23 25H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. II, 1906, p. 234-236 : assemblée électorale, tentative du diacre Jean au Latran, intervention des nobles romains, enfermement de Jean au monastère, clémence attribuée à Serge et consécration à Saint-Pierre.
27 29 30H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. II, 1906, p. 240-241 : réception de Louis à Saint-Pierre, portes fermées, déclaration de Serge sur l'intention pacifique nécessaire pour entrer, puis ouverture après la réponse de Louis.
36 37H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. II, 1906, p. 241 : le 15 juin 844, onction de Louis II, remise de l'épée d'État et couronnement comme roi des Lombards.
39H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. II, 1906, p. 246-247 : nomination de Drogo comme légat pontifical pour la Francie et la Germanie, pouvoirs synodaux et judiciaires, réserve explicite de la primauté du Siège romain.
42 43H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. II, 1906, p. 247-248 : réaction des évêques de Charles le Chauve au concile de Verneuil-sur-Oise en décembre 844 et abandon de la dignité légatine par Drogo.
44H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. II, 1906, p. 253-254 : discussion sur les tombeaux de Pierre et Paul après le raid de 846, absence de preuve directe de destruction des corps apostoliques, comparaison entre la crypte protégée de Pierre et le tombeau plus accessible de Paul.
51 52H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. II, 1906, p. 233-234 et p. 256 : Serge prêtre du titre des Saints-Martin-et-Sylvestre, restauration ultérieure de l'église, confession sous l'autel, translation de reliques de Sylvestre, de cinq papes et de saints des catacombes.
53H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. II, 1906, p. 256-257 : l'Aqua Jovia y est décrite comme une branche de l'aqueduc marcien (aménagée sous Dioclétien pour ses thermes), remise en état par Serge au point d'alimenter « presque toute la ville » ; mêmes pages pour les travaux au Latran (sanctuaire agrandi, confession sous l'autel, portique), à la schola cantorum et à sa chapelle Saint-Étienne.
54 55H. K. Mann, Lives of the Popes, vol. II, 1906, p. 255-256 : Serge tente de régler le conflit entre Aquileia et Grado, convoque les parties, puis envisage une solution avec Lothaire et un synode général ; sa mort interrompt le dossier.
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