Pape Grégoire IV (827-844)

Pape romain du IXe siècle, Grégoire IV gouverne entre le contrôle carolingien des élections, la crise de Louis le Pieux, la mission de saint Anschaire, la Toussaint au 1er novembre et la défense d'Ostie contre les Sarrasins.

Ignispedia

Pape Grégoire IV (Gregorius IV) gouverne l'Église de Rome entre la fin de 827 et le 25 janvier 844 ; la fiche officielle du Saint-Siège le présente comme le 101e pape de l'Église catholique, né à Rome, avec un pontificat commencé entre septembre 827 et le 29 mars 828 selon la date retenue pour sa consécration.[1] Son règne n'est pas un pontificat doctrinal spectaculaire, mais il se situe à un carrefour décisif : la papauté sort de l'alliance de Charlemagne et entre dans les fragilités de l'Empire carolingien partagé.

Romain, fils d'un noble nommé Jean, Grégoire était avant son élection cardinal-prêtre de Saint-Marc. Le Liber Pontificalis et les notices modernes soulignent sa piété, son rang social et son refus initial d'une charge qu'il jugeait trop lourde.[2][3] Son élection révèle pourtant une tension nouvelle : il doit attendre plusieurs mois avant d'être consacré, parce que les représentants de l'empereur Louis le Pieux exigent l'examen de la régularité de l'élection, conformément à l'esprit de la Constitutio Romana de 824.[4][5]

Son nom reste surtout attaché à quatre dossiers : la crise de 833 entre Louis le Pieux et ses fils, où sa tentative de médiation fut exploitée par Lothaire ; la mission de saint Anschaire, à qui la Vita Anskarii de Rimbert rapporte qu'il conféra le pallium et la légation vers les peuples du Nord ; l'extension de la fête de Tous les saints au 1er novembre dans l'espace franc ; et la fortification d'Ostie, rebaptisée Gregoriopolis, face aux premières menaces sarrasines sur l'embouchure du Tibre.[6][7][8][9]

« Dicebat enim se ad tale ministerium inutilem fore. » — Liber Pontificalis, notice de Grégoire IV : il disait qu'il était inutile, ou impropre, pour un tel ministère[10]

Pourquoi Grégoire IV compte-t-il ?

Un pape secondaire, mais un pontificat-charnière

Grégoire IV n'appartient pas aux papes les plus célèbres. Il n'a pas l'ampleur politique d'Adrien I, ni le prestige impérial de Léon III, ni le rôle militaire de Léon IV après le sac de Saint-Pierre par les Sarrasins. Son importance est plus discrète : il montre ce qui arrive après le grand moment carolingien. La papauté a obtenu un protecteur franc ; elle découvre que ce protecteur peut devenir une famille impériale divisée, capable d'attirer le pape dans ses propres querelles.[11][12]

Ce pontificat est donc un article de transition. Il relie trois mondes : la Rome aristocratique, où les laïcs romains pèsent de plus en plus sur les élections ; l'Empire carolingien, qui entend contrôler la régularité des scrutins pontificaux ; et la chrétienté missionnaire, qui regarde vers la Scandinavie par Hambourg, vers l'Angleterre par Cantorbéry, vers le monde slave et danois par les légations nordiques.[13][14]

Le premier contrecoup de la Constitutio Romana

En 824, Lothaire I, fils de Louis le Pieux, avait imposé à Rome la Constitutio Romana. Le texte confirmait les droits de Saint-Pierre, mais encadrait aussi les élections pontificales : avant toute consécration, le pape élu devait notifier son élection à l'empereur, et les Romains prêtaient un serment de fidélité au souverain carolingien.[15][16]

Grégoire IV est le premier pape dont l'élection subit pleinement cette nouvelle mécanique. Selon les Annales regni Francorum et Treccani, il est élu après la mort du très bref pape Valentin, mais ne peut être consacré qu'après l'arrivée d'un envoyé impérial chargé d'examiner la régularité de l'élection. La date du 29 mars 828 retenue par le Vatican indique ce délai.[17][18]

Le pape d'une Rome qui bâtit encore

Le Liber Pontificalis ne s'attarde pas d'abord sur les conflits francs ; il consacre une grande place aux travaux romains de Grégoire IV. Ce choix est déjà une interprétation : pour la mémoire pontificale, Grégoire reste un pape bâtisseur, restaurateur et liturgiste. Il reconstruit Saint-Marc, son ancien titre presbytéral, depuis les fondations ; il restaure Saint-Georges-au-Vélabre, les toitures de la diaconie Saint-Adrien et d'autres lieux de culte ; il fortifie Ostie.[19][20]

La mosaïque absidale de Saint-Marc, encore visible, donne au pontificat sa meilleure image : le pape y tient le modèle de la basilique qu'il offre, avec un nimbe carré indiquant qu'il est représenté vivant. L'inscription dédicatoire, dont les transcriptions publiées divergent, est généralement comprise en ce sens : saint Marc y est prié d'obtenir au pape de longs jours et, après la mort, la conduite vers le ciel.[21][22]

Les sources principales

Tableau des témoins

SourceDateCe qu'elle apportePrudence
Saint-Siègenotice actuelle101e pape, origine romaine, dates officielles du pontificatTrès bref ; pas de récit
Liber Pontificalis, éd. Duchesne IIIXe siècleOrigine, père Jean, refus de l'élection, travaux à Saint-Marc, Saint-Georges et OstieSource romaine, très favorable, silencieuse sur plusieurs tensions politiques
Annales regni FrancorumIXe siècleDélai de consécration, contrôle impérial, contexte carolingienRegard franc officiel
Thegan, Vita Hludowici ; l'AstronomeIXe siècleCrises de Louis le Pieux, déposition, restauration, contexte familialSources proches du pouvoir impérial
Agobard de Lyon, Wala, Paschase RadbertIXe siècleDéfense ou critique de l'intervention pontificale en 833Sources engagées dans le conflit
New Advent / Horace K. Mann1909Synthèse catholique classique du pontificatSource ancienne, utile mais à croiser
Treccani, Ilaria Bonaccorsi2000Lecture critique moderne italienne : aristocratie romaine, Constitutio Romana, chantiersTrès dense, centrée sur l'histoire politique et monumentale
New Catholic Encyclopedia2003Chronologie serrée, références aux sources franques, Toussaint, AnschaireNotice courte mais précise
Rimbert, Vita AnskariiIXe sièclePallium, légation pontificale d'Anschaire vers Suédois, Danois et SlavesHagiographie missionnaire, mais témoin proche

Le Liber Pontificalis : Rome se raconte elle-même

La notice de Grégoire IV dans le Liber Pontificalis est précieuse parce qu'elle donne la mémoire romaine du pontificat. Elle rapporte que Grégoire était fils de Jean, issu d'une noblesse romaine, ordonné par Pascal I, puis attaché au titre de Saint-Marc. Elle souligne aussi son refus de la charge : il se cache dans l'église des Saints-Côme-et-Damien, avant d'être retrouvé et conduit au Latran par le clergé et le peuple.[23][24]

Ce détail ne doit pas être lu comme une scène romantique isolée. Dans les notices pontificales, l'hésitation du candidat exprime souvent une qualité spirituelle : le pape légitime n'est pas celui qui se jette sur l'honneur, mais celui que l'Église doit presque arracher à son humilité. Pour Grégoire IV, le motif rejoint un autre fait : l'élection est portée fortement par l'aristocratie laïque romaine, ce qui explique peut-être la résistance d'une partie du clergé et le délai impérial.[25]

Les annales franques : l'autre face du dossier

Les sources franques sont indispensables, car l'affaire majeure du pontificat se joue au nord des Alpes. Les Annales regni Francorum, Thegan, l'Astronome et les dossiers liés à Agobard de Lyon, Wala de Corbie et Paschase Radbert permettent de suivre la crise de Louis le Pieux. New Advent et la New Catholic Encyclopedia résument cette documentation : révolte de 830, restauration de Judith, nouvelle révolte de 833, déplacement du pape dans le camp de Lothaire, rencontre avec Louis près de Colmar, déposition humiliante de l'empereur, puis restauration de Louis en 834.[26][27]

Ces textes ne disent pas exactement la même chose que le Liber Pontificalis. La source romaine préfère les chantiers, la liturgie, l'Église locale. Les sources franques montrent un pape aspiré dans une crise dynastique. C'est précisément le croisement des deux qui donne la vérité du pontificat : Grégoire IV n'est ni un pur constructeur de basiliques, ni un conspirateur carolingien ; il est un évêque de Rome qui tente d'exercer une autorité pacificatrice dans un empire où la politique familiale devient explosive.

Les sources missionnaires et liturgiques

Le dossier nordique repose principalement sur la Vita Anskarii de Rimbert, successeur d'Anschaire à Hambourg-Brême. Le texte raconte comment l'organisation de la mission scandinave fut portée à Rome pour recevoir confirmation pontificale ; Grégoire IV confirma la charge par décret, donna le pallium et établit Anschaire comme légat auprès des Suédois, des Danois, des Slaves et des autres peuples du Nord.[28]

La Toussaint au 1er novembre repose sur une tradition liturgique plus dispersée. Grégoire III avait déjà attaché à Rome une commémoration solennelle de tous les saints autour de son oratoire de Saint-Pierre ; sous Grégoire IV, Louis le Pieux ordonne l'observance de cette fête dans l'Empire franc, sur l'instance du pape et avec l'accord des évêques.[29][30]

Avant le pontificat : un prêtre romain de Saint-Marc

Origine familiale et formation

Grégoire naît à Rome, à une date inconnue, dans une famille de rang élevé. Les sources donnent seulement le nom de son père, Jean. Treccani parle d'un noble romain, et New Advent insiste sur son apparence distinguée et sa haute naissance.[31][32] Il faut s'en tenir à ces données : aucune enfance documentée, aucun récit certain de formation, aucune généalogie développée.

Son entrée dans le clergé se fait sous Pascal I (817-824), qui l'ordonne prêtre selon New Advent et Treccani.[33][34] Le choix de Saint-Marc n'est pas anodin : le titre est ancien, situé au cœur de Rome, et Grégoire y laissera plus tard son œuvre monumentale la plus visible. On peut donc lire son pontificat comme un retour à son église d'origine : il embellit comme pape le lieu où il avait servi comme prêtre.

L'élection après le très bref pontificat de Valentin

Le prédécesseur immédiat, Valentin, meurt après un pontificat extrêmement court, en septembre 827 selon Treccani.[35] L'élection de Grégoire se fait avec une forte participation de l'aristocratie laïque romaine. C'est un trait central du IXe siècle : la noblesse de Rome n'est plus seulement spectatrice ; elle pèse sur la désignation du pontife.

Le Liber Pontificalis donne une lecture favorable : on cherche un homme sous la doctrine et le gouvernement duquel la noblesse des sénateurs puisse vivre droitement.[36] Treccani, plus critique, y voit aussi le signe d'un rapport de force. Si l'aristocratie soutient Grégoire, une partie du clergé semble avoir résisté, d'où le recours à l'examen impérial et le retard de consécration.[37]

Six mois d'attente avant la consécration

Le point historique décisif est le délai. La fiche vaticane donne le début du pontificat sous la forme « IX.827, 29.III.828 » : l'élection appartient à 827, la consécration au 29 mars 828.[38] New Advent indique que l'intervention impériale causa un retard tel qu'il ne commença probablement à gouverner qu'autour de mars 828.[39]

Cette attente fait de Grégoire IV un cas-test de la Constitutio Romana. L'élection pontificale reste romaine ; mais la consécration ne peut plus ignorer l'Empereur. La papauté, devenue partenaire des Carolingiens, découvre ici le prix institutionnel de cette alliance.

La crise carolingienne : Louis le Pieux, Lothaire et le pape

Le partage de 817 et la naissance du conflit

Pour comprendre 833, il faut remonter à l'Ordinatio imperii de 817. Louis le Pieux, fils de Charlemagne, organise alors l'Empire autour de son fils aîné Lothaire, associé à l'Empire, tout en donnant des royaumes subordonnés à ses autres fils, Pépin d'Aquitaine et Louis le Germanique.[40][41] Le système cherche l'unité impériale, mais il prépare la jalousie.

Après la mort de sa première épouse, Louis épouse Judith de Bavière. Leur fils Charles, futur Charles le Chauve, reçoit à son tour une part d'héritage. Les fils aînés y voient une menace. Une première révolte éclate en 830 ; Judith est séparée de Louis et voilée de force. Mais une assemblée à Nimègue, puis une diète d'Aix, rétablissent le couple impérial. New Advent précise que cette restauration se fait aussi par décision du pape et d'autres évêques.[42][43]

Pourquoi Grégoire traverse-t-il les Alpes ?

En 833, les fils se soulèvent de nouveau. Lothaire, qui gouverne l'Italie, entraîne Grégoire IV au-delà des Alpes. Les sources ne permettent pas de réduire le pape à une marionnette, mais elles montrent clairement qu'il est utilisé : sa présence dans le camp des fils donne à la révolte une apparence de légitimité religieuse.[44][45]

Les évêques fidèles à Louis refusent alors de se rendre auprès du pape, parce qu'ils soupçonnent sa bonne foi. Grégoire répond fermement : il revendique le droit du Siège apostolique à intervenir pour la paix de la chrétienté. Treccani parle d'une réponse dure, polémique, presque un manifeste historique des droits de la papauté face à l'Empire.[46]

« Les évêques fidèles à l'empereur refusèrent de venir à lui quand il les convoqua. » (traduction) — Horace K. Mann, synthèse du dossier de 833 dans la Catholic Encyclopedia ; texte anglais : « the bishops who remained faithful to the emperor, suspicious of the pope's good faith, would not come to him when he summoned them to his presence »[47]

Le "Champ du Mensonge"

La rencontre se déroule près de Colmar, dans le lieu que la mémoire appellera le Lügenfeld, le Champ du Mensonge. Grégoire finit par rencontrer Louis, mais Louis ne lui fait pas confiance. Pendant les négociations, Lothaire travaille les fidélités militaires de son père ; l'armée impériale se désagrège ; Louis tombe aux mains de ses fils.[48][49]

La séquence est tragique pour tous. Louis est humilié, déposé, soumis à une pénitence publique. Lothaire prend le pouvoir. Grégoire, qui espérait probablement imposer une paix, repart à Rome compromis, trompé et politiquement affaibli. New Advent résume durement qu'il rentra « plus triste et plus sage » (traduction de l'anglais « a sadder and a wiser man »).[50]

Une médiation ratée, pas une doctrine anti-impériale

Il serait trop simple de faire de Grégoire IV un pape anti-impérial. Il ne cherche pas à détruire l'Empire carolingien ; il cherche à y rétablir la paix. Mais il sous-estime la capacité de Lothaire à utiliser la présence pontificale comme une arme symbolique. Le problème n'est pas la doctrine du pape, mais la lecture politique de la situation.

L'échec a pourtant une portée longue. Il révèle que le pape peut désormais être convoqué dans les crises internes de l'Empire ; inversement, il révèle que l'Empire peut tenter de neutraliser ou d'instrumentaliser le pape. La grande alliance de 800 entre Léon III et Charlemagne devient, une génération plus tard, un champ d'ambiguïtés.

Après 834 : restaurer la paix impossible

Louis restauré, Lothaire isolé

Louis le Pieux est restauré en 834. Lothaire se replie en Italie. Le pape ne rompt pas la communion avec l'empereur restauré, mais la confiance est abîmée. La New Catholic Encyclopedia mentionne qu'en 837 Louis envoie l'abbé Adrebald à Rome pour consulter le pape malade, tandis que Lothaire harcèle des biens ecclésiastiques en Italie.[51]

Cette phase tardive est moins spectaculaire, mais elle montre un Grégoire IV moins maître des événements qu'il ne l'aurait voulu. Il doit tenir Rome, l'Italie et les relations impériales, tout en voyant l'ordre carolingien se fissurer.

La mort de Louis et l'échec de la paix entre les fils

Louis meurt en 840. Lothaire veut alors obtenir l'Empire en fait, non seulement en titre. Grégoire envoie un légat, l'archevêque Georges de Ravenne, pour tenter de maintenir la paix entre les fils.[52][53] La tentative échoue.

En 841, la bataille de Fontenoy-en-Puisaye oppose Lothaire et Pépin II d'Aquitaine à Charles le Chauve et Louis le Germanique.[54] New Advent y voit la quasi-destruction de la puissance franque unifiée et la fin pratique de l'Empire carolingien comme réalité politique cohérente.[55] Grégoire n'est pas responsable de cette catastrophe ; il en est le témoin impuissant.

Un pape dans une chrétienté qui se fragmente

Le pontificat de Grégoire IV annonce ainsi un fait majeur du IXe siècle : la chrétienté occidentale reste une, mais son unité politique se fragmente. Le pape doit désormais parler à plusieurs rois francs, non à un seul Charlemagne. Cette pluralité ouvrira des marges d'action à Rome, mais aussi des pressions contradictoires.

Dans cette perspective, Grégoire IV est moins un pape faible qu'un pape placé dans une conjoncture faible. Ses erreurs existent ; mais la crise dépasse sa personne. Elle vient de la structure même de l'héritage carolingien : l'Empire veut être un, les fils veulent leurs royaumes, les évêques prennent parti, et le pape cherche une paix que les armes rendent impossible.

Mission, pallia et discipline ecclésiale

Saint Anschaire et la mission du Nord

Le dossier le plus positif du pontificat est probablement la mission nordique. Anschaire (Ansgar), moine de Corbie puis missionnaire, devient le grand apôtre de la Scandinavie. Après la fondation du siège de Hambourg comme base missionnaire, la Vita Anskarii de Rimbert rapporte que Grégoire IV confirma son rôle, lui remit le pallium et le nomma légat pontifical auprès des peuples du Nord.[56][57]

Le texte de Rimbert (ch. XIII) rapporte ainsi que le pape confirma l'organisation de la mission par un décret d'autorité et par le don du pallium, et établit Anschaire comme son légat auprès des Suédois, des Danois, des Slaves et des autres peuples septentrionaux.[58] Dans l'histoire longue de l'évangélisation, ce geste compte davantage que les échecs politiques de 833. Il rattache les premières structures missionnaires de Scandinavie à Saint-Pierre. L'authenticité du privilège pontifical ainsi décrit reste toutefois discutée par la critique, le dossier de Hambourg-Brême mêlant pièces authentiques et pièces forgées.[59]

Salzburg, Canterbury, Grado et Le Mans

Selon la synthèse d'Horace Mann dans la Catholic Encyclopedia, Grégoire IV confère aussi le pallium aux archevêques de Salzburg, Canterbury et Grado.[60] Ces gestes montrent une papauté de communion : Rome ne dirige pas tous les détails des Églises locales, mais elle marque la métropole, confirme une juridiction, arbitre des conflits.

Le cas de Grado prolonge le vieux conflit avec Aquilée. En soutenant Grado contre les empiètements d'Aquilée, Grégoire intervient dans la géographie ecclésiastique de l'Adriatique, zone sensible entre Italie franque, héritage byzantin, monde vénitien et patriarcats rivaux.[61]

Aldric du Mans

Selon la même synthèse, Grégoire soutient également Aldric, évêque du Mans, qui avait souffert pour sa fidélité à Louis le Pieux contre les révoltés.[62] Ce détail nuance l'image d'un pape lothairien. Même après la catastrophe de 833, Grégoire n'est pas simplement l'homme d'un parti. Il peut soutenir un évêque fidèle à Louis lorsque la justice ecclésiale l'exige.

Rome bâtie et protégée

Saint-Marc : le monument personnel de Grégoire IV

La basilique Saint-Marc au Capitole est le monument principal de Grégoire IV. Treccani précise qu'il reconstruit l'édifice a fundamentis, après démolition de l'état précédent, et qu'il le décore d'une mosaïque absidale où le Christ bénissant est entouré de saints et du pape lui-même portant le modèle de l'église.[63][64]

Pour l'article, c'est le visuel le plus important. Il ne faut pas le remplacer par une image générique de pape. La mosaïque est contemporaine du pontificat, visible, localisée et théologiquement parlante : Grégoire ne se met pas au centre ; il offre l'église au Christ par l'intercession de saint Marc.

Saint-Georges-au-Vélabre et Saint-Adrien

Le même dossier romain comprend Saint-Georges-au-Vélabre, au bord du Forum Boarium, et la diaconie Saint-Adrien sur la voie Sacrée. Treccani rappelle que les chercheurs discutent l'étendue exacte des interventions à Saint-Georges, mais que l'hypothèse la plus solide rattache la structure principale de l'édifice actuel au remaniement de Grégoire IV.[65]

Ces travaux s'inscrivent dans une ligne continue : depuis Adrien I, Léon III et Pascal I, les papes carolingiens ne se contentent pas de diplomatie. Ils construisent, restaurent, décorent, organisent les diaconies et les sanctuaires. Rome chrétienne est gouvernée par la pierre, la mosaïque, la liturgie et l'aumône autant que par les lettres.

Gregoriopolis : Ostie devant la menace sarrasine

Au début du IXe siècle, les Sarrasins progressent en Méditerranée occidentale. Ils s'emparent de la Sicile et commencent à intervenir dans les guerres des princes d'Italie du Sud.[66] Rome n'est pas encore frappée comme elle le sera en 846, mais l'embouchure du Tibre devient un point vulnérable.

Grégoire IV répond en fortifiant l'ancienne Ostie, qu'il rebaptise Gregoriopolis. New Advent y voit une mesure prise pour la sécurité de Rome ; les études sur Ostie rappellent que la nouvelle ville est bâtie à l'est de l'Ostie antique, comme un poste fortifié contre les raids arabes.[67][68]

Ce chantier annonce les réponses plus massives de Léon IV après 846 : victoire navale d'Ostie, murs léonins autour de Saint-Pierre, défense militaire de la zone vaticane. Grégoire IV est donc le pape de la première alarme ; Léon IV sera celui de la riposte après le traumatisme.

La Toussaint au 1er novembre

De Grégoire III à Grégoire IV

L'histoire de la Toussaint au 1er novembre ne commence pas avec Grégoire IV. Sous Grégoire III, un oratoire de Saint-Pierre avait déjà été dédié à tous les saints, et le 1er novembre devient dans la tradition romaine une date majeure de commémoration.[69][70]

Grégoire IV intervient une génération plus tard, non pour inventer la fête, mais pour l'étendre dans l'espace franc. Selon les synthèses liturgiques et la New Catholic Encyclopedia, Louis le Pieux ordonne l'observance de la fête dans ses territoires à l'instance du pape Grégoire IV et avec l'accord des évêques.[71][72]

Une fête romaine devenue occidentale

Le geste est important : une fête attachée à la mémoire romaine des martyrs et des saints devient progressivement une fête de toute l'Église latine. Le calendrier n'est pas un détail secondaire. Il façonne la mémoire commune : chaque année, le 1er novembre, l'Église ne regarde pas seulement les saints connus par leur nom, mais toute la multitude des sauvés.

Dans une encyclopédie catholique, ce point mérite d'être mis en valeur. Grégoire IV n'est pas seulement le pape du Champ du Mensonge. Il est aussi l'un des papes par lesquels une intuition liturgique romaine devient un bien commun de l'Occident chrétien.

« Grégoire instruisit [Louis] de proclamer l'observance de la fête de Tous les saints dans tout l'empire. » (traduction) — Horace K. Mann, synthèse de la tradition liturgique dans la Catholic Encyclopedia ; texte anglais : « he instructed him to proclaim the observance of the feast of All Saints throughout the empire »[73]

Mort, sépulture et héritage

La mort du 25 janvier 844

Grégoire IV meurt à Rome le 25 janvier 844.[74][75] Il est enseveli à Saint-Pierre, dans la basilique vaticane. Sa mort ouvre la voie à l'élection de Serge II, dans un contexte romain encore plus marqué par l'aristocratie et bientôt frappé par le raid sarrasin de 846.[76][77]

Le pontificat aura duré environ seize ans depuis l'élection, un peu moins si l'on part de la consécration. Sa longueur contraste avec l'impression d'échec politique que laisse 833. Grégoire a gouverné longtemps ; mais l'événement le plus célèbre de son règne fut celui où il maîtrisa le moins la situation.

Un héritage en quatre lignes

DomaineHéritage de Grégoire IVLimite
Élection pontificalePremier effet visible de la Constitutio Romana : consécration différée jusqu'à l'examen impérialMontre une dépendance carolingienne nouvelle
Politique carolingienneTentative de médiation dans la crise de Louis le Pieux et de ses filsPrésence pontificale exploitée par Lothaire ; échec de 833
MissionPallium et légation d'Anschaire pour le Nord, selon la Vita AnskariiMission fragile, longue, souvent interrompue par les troubles
Liturgie et RomeExtension franque de la Toussaint ; Saint-Marc reconstruit ; Ostie fortifiéeŒuvre éclipsée par les grands papes carolingiens et par le raid sarrasin postérieur

Comment le juger ?

Le jugement historique doit rester sobre. Grégoire IV n'est ni un grand stratège ni un pape négligeable. Il échoue dans le dossier carolingien, mais il n'abandonne pas sa mission de paix. Il subit le contrôle impérial, mais il affirme aussi les droits de l'autorité pontificale. Il n'empêche pas la fragmentation franque, mais il soutient la mission nordique, la liturgie de Tous les saints et la défense concrète de Rome.

Sa vie rappelle une loi importante de l'histoire de l'Église : les pontificats secondaires ne sont pas des parenthèses. Ils portent souvent les conséquences des grands gestes précédents. Léon III avait couronné Charlemagne ; Grégoire IV doit vivre avec les fils divisés de cet Empire.

Questions fréquentes

Grégoire IV a-t-il créé la fête de la Toussaint ?

Pas exactement. La commémoration collective des saints existe avant lui, et le 1er novembre est déjà lié à Rome sous Grégoire III. Grégoire IV est surtout associé à l'extension de cette fête au monde franc, par Louis le Pieux, ce qui contribue à fixer durablement le 1er novembre comme date occidentale de la Toussaint.[78][79]

A-t-il soutenu la rébellion contre Louis le Pieux ?

Sa présence dans le camp de Lothaire en 833 a objectivement servi les rebelles, mais les sources permettent de penser qu'il voulait exercer une médiation de paix. Lothaire l'a utilisé. Le résultat fut désastreux : Louis fut abandonné par ses troupes, déposé et humilié, tandis que Grégoire rentra à Rome affaibli.[80][81]

Pourquoi son élection fut-elle retardée ?

À cause du contrôle impérial instauré dans le contexte de la Constitutio Romana de 824. Les représentants de Louis le Pieux exigèrent que l'élection soit examinée avant la consécration. Grégoire, élu en 827, ne fut consacré que le 29 mars 828.[82][83]

Quelle image faut-il privilégier pour l'article ?

La mosaïque de San Marco à Rome est prioritaire : elle est liée directement à Grégoire IV, le montre vivant avec un nimbe carré, et représente son œuvre majeure de reconstruction. Une carte de Gregoriopolis et une frise carolingienne peuvent compléter, mais pas remplacer ce témoin monumental.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Saint-Siège, fiche officielle "Gregory IV" : 101e pape de l'Église catholique ; début du pontificat "IX.827, 29.III.828" ; fin le 25 janvier 844 ; naissance à Rome. URL : https://www.vatican.va/content/vatican/en/holy-father/gregorio-iv.html.

    1 17 38 74 82
  2. Liber Pontificalis, Vita Gregorii IV, éd. Louis Duchesne, Le Liber Pontificalis, t. II, Paris, 1892, pp. 73-85 — le refus de la charge (« Dicebat enim se ad tale ministerium inutilem fore ») et la fuite à Saints-Côme-et-Damien se lisent p. 73 ; la formule latine est citée mot pour mot d'après la notice par Ilaria Bonaccorsi, Treccani/DBI (voir note ci-dessous) ; trad. anglaise Raymond Davis, The Lives of the Ninth-Century Popes (Liber Pontificalis), Liverpool University Press, 1995 : origine romaine, père Jean, ordination par Pascal I, titre de Saint-Marc, reconstruction de Saint-Marc, restaurations romaines et fortification d'Ostie.

    2 10 19 23 36
  3. Horace K. Mann, "Pope Gregory IV", The Catholic Encyclopedia, vol. 6, New York, Robert Appleton Company, 1909, en ligne sur New Advent : élection fin 827, mort janvier 844, fils de Jean, cardinal-prêtre de Saint-Marc, délai de consécration, crise de Louis le Pieux, Ostie/Gregoriopolis, Anschaire, pallia, Toussaint. URL : https://www.newadvent.org/cathen/06789b.htm.

    3 6 26 32 33 39 40 42 44 47 48 50 55 56 60 61 62 66 67 73 75 76 80
  4. Ilaria Bonaccorsi, "Gregorio IV, papa", Dizionario Biografico degli Italiani / Treccani : naissance romaine, père Jean, Saint-Marc, fuite à Saints-Côme-et-Damien, délai jusqu'au 29 mars 828, effets de la Constitutio Romana, rôle de l'aristocratie laïque, chantiers de Saint-Marc, Saint-Georges-au-Vélabre, Saint-Adrien, réponse polémique de 833. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/papa-gregorio-iv_%28Dizionario-Biografico%29/.

    4 13 16 18 20 22 24 25 31 34 35 37 46 53 63 65 77 83
  5. H. G. J. Beck, "Gregory IV, Pope", New Catholic Encyclopedia, en ligne sur Encyclopedia.com : pontificat septembre 827 - 25 janvier 844, consécration retardée jusqu'à l'examen d'un missus de Louis le Pieux, crise de 833, consultation de 837, légat Georges de Ravenne, liturgie romaine avec Amalarius, Toussaint, pallium d'Anschaire. URL : https://www.encyclopedia.com/religion/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/gregory-iv-pope.

    5 7 12 27 30 41 43 45 49 51 52 71 79 81
  6. Ostia Antica, dossier historique "Between decay and emergence" : au début du IXe siècle, face aux incursions sarrasines, Grégoire IV bâtit une nouvelle ville à l'est de l'Ostie antique, appelée Gregoriopolis. URL : https://www.ostia-antica.org/dict/topics/excavations/excavations05.htm.

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  7. Rimbert, Vita Anskarii, ch. XIII : l'organisation de la mission scandinave est portée à Rome pour recevoir confirmation pontificale ; selon ce récit, Grégoire IV confirma par décret, donna le pallium et établit Anschaire comme son légat auprès des Suédois, des Danois, des Slaves et des autres peuples du Nord. Traduction anglaise de Charles H. Robinson, Anskar, the Apostle of the North, 801-865, Society for the Propagation of the Gospel, 1921, ch. XIII (« The Pope confirmed this, not only by an authoritative decree, but also by the gift of the pallium [...] and he appointed him as his legate [...] amongst [...] the Swedes and Danes, also the Slavs and the other races that inhabited the regions of the north » ; texte en ligne : https://sourcebooks.fordham.edu/basis/anskar.asp). Réserve critique : l'authenticité du privilège de Grégoire IV pour Hambourg est discutée, le dossier de Hambourg-Brême mêlant pièces authentiques et pièces forgées — cf. Eric Knibbs, Ansgar, Rimbert and the Forged Foundations of Hamburg-Bremen, Ashgate, 2011 : selon cette étude diplomatique, Rimbert a associé le privilège de légation de Grégoire IV (831/832) à une concession du pallium, alors que Grégoire ne l'avait pas accordé à Anschaire (le pallium viendrait de Nicolas I en 864).

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  8. Thomas F. X. Noble, "The Papacy in the Eighth and Ninth Centuries", dans The New Cambridge Medieval History, vol. II, Cambridge University Press, 1995 : place de la papauté dans l'ordre carolingien, contrôle impérial, autonomie romaine et tensions politiques du IXe siècle.

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  9. Constitutio Romana de 824, promulguée sous Lothaire I après les troubles romains du pontificat d'Eugène II : notification de l'élection pontificale au souverain carolingien, serment du clergé et du peuple romains, contrôle impérial de la régularité de l'élection avant la consécration. Voir Treccani, "Gregorio IV", et les synthèses sur Eugène II.

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  10. Wikimedia Commons, "Mosaic of Pope Gregory IV, Marcus the Evangelist and Felicissimus (827-844) - San Marco Church.jpg" (photographie de référence : le pape Grégoire IV porte le modèle de la basilique, avec nimbe carré) : l'inscription dédicatoire est ici rendue uniquement par son sens généralement admis — longs jours obtenus par l'intercession de saint Marc, puis conduite au ciel après la mort. Les transcriptions publiées du distique latin divergent entre elles ; aucun relevé monumental vérifiable n'ayant pu être consulté, le verbatim latin n'est pas cité et seul le sens est paraphrasé. Sur cette mosaïque, voir l'étude de référence Claudia Bolgia, « The Mosaics of Gregory IV at S. Marco, Rome ». URL : https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Mosaic_of_Pope_Gregory_IV,_Marcus_the_Evangelist_and_Felicissimus_(827-844)_-_San_Marco_Church.jpg.

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  11. New Liturgical Movement, "The Origin of All Saints' Day", 1er novembre 2017 : origine romaine de la Toussaint au 1er novembre avec Grégoire III ; universalisation ou extension franque sous Grégoire IV à la demande de Louis le Pieux ; formule liturgique "cuius hodie sollemnitas..." dans la tradition romaine. URL : https://www.newliturgicalmovement.org/2017/11/the-origin-of-all-saints-day.html.

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  12. Nithard, Histoire des fils de Louis le Pieux, éd. Philippe Lauer, Paris, 1926, livre II : récit contemporain de la bataille de Fontenoy (25 juin 841), opposant Lothaire et Pépin II d'Aquitaine à Louis le Germanique et Charles le Chauve.

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  13. Voir l'article Ignispedia Pape saint Grégoire III (731-741), qui traite l'oratoire des saints à Saint-Pierre, le synode romain de 731 et la genèse romaine du 1er novembre.

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