Pape saint Eugène I (Eugenius I) gouverne l'Église de Rome du 10 août 654 au 2 juin 657. Le Saint-Siège le présente comme le 75e pape de l'Église catholique, d'origine romaine, entre saint Martin I et saint Vitalien.[1]
Son pontificat naît dans une situation canoniquement douloureuse : Martin I est encore vivant, mais il a été arrêté au Latran, humilié à Constantinople, puis envoyé en exil à Cherson. L'Empire byzantin traite Martin comme déposé ; Rome, elle, doit continuer à survivre sous la menace de Constant II, sans trahir la confession des deux volontés du Christ.[2][3]
Eugène I n'est donc pas un pape secondaire au sens faible. Sa vie connue est brève, mais elle concentre un moment rare : l'Église de Rome doit élire un successeur pendant que le pape martyr respire encore, recevoir une lettre patriarcale ambiguë, résister à une pression impériale explicite, et maintenir l'orthodoxie dyothélite — la foi aux deux volontés du Christ, divine et humaine — jusqu'à la définition de Constantinople III.[4][5]
« Doux, humble, affable envers tous et remarquable par sa sainteté. » — Synthèse du portrait du Liber Pontificalis, notice d'Eugène I[6]
Pourquoi Eugène I compte-t-il ?
Le pape d'une succession impossible
La question la plus difficile de son pontificat tient à son élection. Martin I est arrêté le 17 juin 653 selon Treccani, ou le 18 juin selon la Catholic Encyclopedia, puis transféré vers Constantinople. Après environ un an et deux mois, Eugène est élu à Rome le 10 août 654.[7][8]
Il faut éviter deux contresens. Le premier serait de faire d'Eugène un simple antipape imposé par l'empereur. Les sources catholiques ne le reçoivent pas ainsi : le Saint-Siège le compte comme 75e pape, et Martin I semble avoir finalement acquiescé à son élection. Le second serait de gommer la violence du contexte : Rome élit parce que son pape est physiquement neutralisé, tenu loin de son Église et considéré comme politiquement déchu par Constantinople.[9]
Le refus romain d'une communion ambiguë
L'acte le plus documenté d'Eugène concerne la lettre synodique de Pierre de Constantinople, patriarche du 9 juin 654 à 666. La lettre évite de dire clairement s'il faut confesser une ou deux volontés, une ou deux opérations dans le Christ. Elle cherche une communion sans confession nette, c'est-à-dire exactement le type de compromis que Martin I avait refusé.[10][11]
Le clergé et le peuple de Rome réagissent violemment quand la lettre est lue à Sainte-Marie-Majeure. Le Liber Pontificalis dit qu'elle est rejetée de l'Église avec grand tumulte, et que le pape ne peut célébrer la messe avant d'avoir promis de ne jamais la recevoir.[12]
Un pontificat bref qui prolonge Martin I
Eugène ne convoque pas de concile comparable au Latran de 649. Il ne laisse pas non plus une grande œuvre doctrinale écrite. Mais son pontificat prolonge la ligne de Martin par un acte décisif : ne pas accepter une communion orientale qui esquive le point de foi central.[13][14]
La situation est plus fragile qu'un récit héroïque simple. Des légats romains envoyés à Constantinople se montrent conciliants ; des courants divers existent probablement dans Rome ; l'empereur espère une ligne plus souple après Martin. Pourtant, la réception romaine finale de la lettre de Pierre empêche cette détente ambiguë de devenir communion officielle.[15]
Les sources principales
Tableau des témoins
| Source | Date | Ce qu'elle apporte | Prudence |
|---|---|---|---|
| Saint-Siège | liste actuelle | 75e pape, dates 10.VIII.654 - 2.VI.657, origine romaine | Notice très brève |
| Liber Pontificalis | tradition romaine, éd. Duchesne | Origine, père Rufinianus, portrait moral, aumônes, lettre de Pierre, Sainte-Marie-Majeure, ordinations, sépulture | Source narrative principale, favorable à Rome |
| Catholic Encyclopedia / New Advent | 1909 | Synthèse : élection sous Martin exilé, légats, lettre de Pierre, menace byzantine, Wilfrid | Ancienne, mais riche et sourcée |
| Treccani | notice encyclopédique | Élection après la déportation de Martin, légats conciliants désavoués, fidélité à la ligne du prédécesseur | Courte, mais nette |
| Bède le Vénérable | début VIIIe siècle | Premier voyage romain de Wilfrid, étude des usages romains sous Boniface archidiacre, entourage du pape apostolique | Ne nomme jamais Eugène : Bède parle seulement du « pape apostolique », sans nom |
| Sihong Lin, Ecclesiastical Networks and the Papacy at the End of Late Antiquity, c. 550-700 (thèse de doctorat, University of Manchester, 2018, p. 136-138 de la pagination imprimée), d'après P. Booth, M. Jankowiak, Allen et Neil | 2018 | Complexité des réseaux anti-monothélites à Rome, prudence sur la position réelle d'Eugène et de son entourage | Source académique, utile pour nuancer |
| Article voisin Martin I | Ignispedia | Arrestation, Latran 649, exil et contexte doctrinal immédiat | À utiliser comme contexte, non comme source primaire |
Le Saint-Siège et la chronologie
La fiche actuelle du Vatican donne Eugène I comme 75e pape, avec un début de pontificat le 10 août 654, une fin le 2 juin 657, et une origine romaine.[16] Ces trois données cadrent l'article : Eugène ne succède pas à Martin après la mort de celui-ci, mais pendant son exil.
La Catholic Encyclopedia insiste sur ce point : après le départ forcé de Martin, Rome est d'abord administrée comme en vacance ou en absence du titulaire par l'archiprêtre, l'archidiacre et le primicier des notaires ; puis un successeur est donné à Martin le 10 août 654.[17] Cette formule dit la gêne du dossier : la succession est reçue par l'Église, mais née d'une contrainte impériale anormale.
Le Liber Pontificalis : le noyau romain
Le Liber Pontificalis donne les détails biographiques les plus anciens : Eugène est Romain, de la première région, liée ici à l'Aventin, fils de Rufinianus. Il est clerc depuis l'enfance, généreux envers le clergé et les pauvres, doux et affable.[18]
La même notice donne surtout l'épisode décisif du pontificat : la lettre synodique de Pierre de Constantinople, jugée trop obscure parce qu'elle ne déclare ni les opérations ni les volontés dans le Christ. Le clergé et le peuple la refusent, et le pape doit promettre de ne pas l'accepter avant de pouvoir célébrer à Sainte-Marie-Majeure.[19]
« Elle ne déclarait pas les opérations ni les volontés dans notre Seigneur Jésus-Christ. » — Liber Pontificalis, notice d'Eugène I[20]
New Advent : un pontificat sous menace
La Catholic Encyclopedia ajoute deux éléments importants. D'abord, l'élection d'Eugène a pu répondre aux calculs de l'empereur : si Constantinople espérait un pape plus docile que Martin, ces calculs ont échoué. Ensuite, les fonctionnaires byzantins menacent explicitement Eugène et les Romains après le rejet de la lettre de Pierre.[21]
Le texte rapporte leur formule brutale : quand la politique le permettrait, ils feraient subir à Eugène et aux bavards de Rome le sort infligé à Martin. La menace n'est pas rhétorique : Martin vient précisément d'être arrêté, jugé, humilié et exilé (il mourra à Cherson en 655).[22][23]
Avant le pontificat : un clerc romain de l'Aventin
Une origine modeste dans les sources
Nous ne savons presque rien de la jeunesse d'Eugène. Le Liber Pontificalis le dit clerc dès l'enfance, fils de Rufinianus, et originaire d'une région romaine associée à l'Aventin.[24] Aucune source ne permet de raconter une formation détaillée, un réseau familial précis ou une carrière diplomatique à Constantinople.
Cette pauvreté documentaire n'est pas un défaut à combler par invention. Elle dit plutôt le type de pape qu'Eugène semble avoir été : non un grand personnage impérial venu d'Orient, mais un homme du clergé romain, choisi dans une Église blessée qui avait besoin d'un pasteur suffisamment acceptable pour être reconnu et suffisamment ferme pour ne pas céder.
Un portrait moral : douceur et charité
Le portrait du Liber Pontificalis insiste sur la douceur, la mansuétude, l'affabilité et la sainteté. Il ajoute qu'Eugène donne au clergé la redevance habituelle et subvient aux indigents ; même au jour de sa mort, il ordonne que des distributions soient faites intégralement aux pauvres, au clergé et à la familia ecclésiale.[25]
Ce détail n'est pas décoratif. Dans une Rome soumise aux pressions de l'Empire, où Martin a été arraché au Latran, la charité ordinaire du pape donne un visage concret à la fidélité. Eugène ne combat pas seulement une formule hérétique ; il maintient le tissu quotidien de l'Église romaine.
Rome après l'enlèvement de Martin I
Le contexte immédiat est la papauté martyriale de Martin I. Celui-ci avait condamné au Latran de 649 l'Ecthèse d'Héraclius, le Typos de Constant II et le monothélisme. L'empire répond par l'arrestation et le procès politique, parce qu'il ne supporte pas qu'un évêque de Rome refuse le silence doctrinal.[26]
La question à laquelle Eugène doit répondre n'est donc pas abstraite : peut-on faire la paix avec Constantinople sans dire clairement que le Christ a une volonté humaine réelle ? La réponse romaine sera non, même si elle passe par un épisode populaire tumultueux plus que par un traité théologique.
L'élection de 654 : obéir à Rome sans trahir Martin I
Une Église gouvernée en absence du pape
Après le départ forcé de Martin, Rome ne peut pas simplement suspendre toute vie ecclésiale. La Catholic Encyclopedia rappelle le mode ancien de gouvernement en cas de vacance ou d'absence : archiprêtre, archidiacre et primicier des notaires assurent l'administration.[27]
Cette période dure environ quatorze mois. Pendant ce temps, Martin est prisonnier, puis exilé ; son autorité morale demeure, mais son gouvernement concret est rendu presque impossible. Les ordinations, les pauvres, les liturgies, les lettres et les relations avec l'Empire demandent un responsable visible.
Martin I a-t-il accepté Eugène ?
New Advent formule prudemment le dossier : si Eugène a été placé sur le siège de Pierre par la puissance impériale dans l'espoir d'une obéissance à Constantinople, l'espoir a échoué ; et s'il fut d'abord élu contre la volonté du pape régnant, Martin acquiesça ensuite à son élection, d'après sa lettre XVII conservée dans la tradition latine (PL, t. LXXXVII) — référence donnée par la Catholic Encyclopedia elle-même.[28]
Cette prudence est la bonne ligne catholique. Il ne faut ni nier le malaise canonique, ni délégitimer un pape reconnu par l'Église. La sainteté de Martin et celle d'Eugène ne s'opposent pas : l'un porte la confession jusqu'à l'exil, l'autre garde Rome après l'arrachement de son prédécesseur.
Le calcul impérial se retourne
L'Empire byzantin pouvait espérer qu'un nouveau pape romain, élu sous pression, éviterait la ligne frontale de Martin. Treccani résume l'échec : les légats envoyés à Constant II se montrent conciliants envers la doctrine monothélite protégée par l'empire, mais Eugène les désavoue et demeure fidèle à la position de son prédécesseur.[29]
L'élection d'Eugène devient alors paradoxale. Elle naît d'une situation imposée par l'Empire ; elle produit pourtant une nouvelle résistance romaine. Le pape que l'on pouvait croire plus maniable ne livre pas l'Église à une communion ambiguë.
La lettre de Pierre de Constantinople
Pierre succède à Pyrrhus
Pierre devient patriarche de Constantinople le 9 juin 654, après la brève restauration de Pyrrhus (janvier-juin 654), qui avait lui-même succédé à Paul II. Le dossier reste celui du monothélisme : une partie de l'Orient impérial veut éviter de confesser clairement deux volontés et deux opérations dans le Christ, tandis que Rome, les disciples de Maxime le Confesseur et les anti-monothélites refusent ce silence.[30][31][32]
Dans la pratique ancienne, un nouveau patriarche envoie une lettre synodique pour notifier son élection et exposer sa foi. Celle de Pierre arrive à Rome sous Eugène. Elle devrait rassurer ; elle trouble davantage.
Une lettre volontairement obscure
Le Liber Pontificalis la qualifie d'obscurissime et au-delà de la règle, parce qu'elle ne déclare pas clairement les opérations ou les volontés dans le Christ.[33] New Advent précise qu'elle évite toute déclaration spécifique sur le nombre des volontés ou des opérations.[34]
Le danger pastoral est évident. Une lettre hérétique franche peut être condamnée. Une lettre volontairement vague peut permettre à chacun de signer en croyant sauver sa position. C'est le mécanisme même du Typos : remplacer la confession par le silence, au nom d'une unité de façade.
Les légats romains et la tentation de conciliation
Eugène envoie des légats à Constantinople pour notifier son élection et présenter sa profession de foi. New Advent rapporte qu'ils se laissent tromper ou gagner, et reviennent avec la lettre de Pierre, accompagnés d'un envoyé impérial qui apporte des dons pour Saint-Pierre et demande la communion avec le patriarche.[35]
Cette scène montre la pression diplomatique. Les légats ne reviennent pas seulement avec un texte ; ils reviennent avec des offrandes, une demande impériale et probablement l'attente d'une normalisation. Rome est invitée à sortir de la crise en acceptant un document assez flou pour ne pas condamner ouvertement le monothélisme.
Sainte-Marie-Majeure : le peuple refuse l'ambiguïté
La basilique ad Praesepe
La scène rapportée par le Liber Pontificalis se déroule dans la basilique de la Mère de Dieu, appelée ad Praesepe, c'est-à-dire Sainte-Marie-Majeure. Le lieu n'est pas neutre : on y honore le mystère de l'Incarnation, précisément celui que le monothélisme rend incomplet en niant ou en taisant la volonté humaine du Christ.[36]
Le contraste est fort. À Sainte-Marie-Majeure, l'Église confesse le Verbe fait chair. Or une lettre venue de Constantinople évite de dire si cette chair du Christ possède une volonté humaine réelle. La réaction romaine se comprend mieux : la liturgie et le dogme se rejoignent.
Le clergé et le peuple comme gardiens de la confession
Le récit dit que le clergé et le peuple s'enflamment contre la lettre. Ils ne la reçoivent pas ; ils la rejettent de l'Église ; ils empêchent même le pape de célébrer la messe avant qu'il promette de ne jamais l'accepter.[37]
Il ne faut pas idéaliser le tumulte populaire comme s'il remplaçait l'autorité pontificale. Mais il faut reconnaître une vérité ecclésiale : la foi reçue n'appartient pas seulement aux chancelleries. Quand une formule menace le Christ complet, le peuple fidèle peut percevoir que l'ambiguïté n'est pas paix, mais abandon.
La promesse d'Eugène
Eugène promet de ne pas recevoir la lettre. C'est le point décisif. Il aurait pu se retrancher derrière ses légats, derrière les dons impériaux, derrière la prudence diplomatique ou derrière la nécessité de protéger Rome après le sort de Martin. Il ne le fait pas.[38][39]
L'épisode révèle une papauté humble, presque contrainte par son propre peuple, mais finalement fidèle. Eugène n'apparaît pas comme un héros solitaire ; il apparaît comme un pasteur qui accepte que la foi de son Église l'oblige à refuser un compromis.
« Le clergé et le peuple ne le laissèrent pas célébrer avant qu'il eût promis de ne jamais recevoir cette lettre. » — Synthèse du récit du Liber Pontificalis, Sainte-Marie-Majeure[40]
Menace byzantine et contexte international
La menace de subir le sort de Martin
Les fonctionnaires byzantins réagissent avec colère. New Advent rapporte qu'ils menacent, dans un langage grossier, de faire subir à Eugène et aux Romains le sort de Martin dès que la situation politique le permettrait — passage que la Catholic Encyclopedia rattache au compte rendu de la Dispute entre saint Maxime et Théodore (PL, t. CXXXIX, col. 654), et non au Liber ni à Treccani.[41]
Cette menace suffit à mesurer le courage de la décision. Le précédent n'est pas ancien : Martin vient d'être "rôti", selon la formule rapportée par les adversaires, c'est-à-dire détruit politiquement, physiquement humilié, affamé et exilé. Eugène sait que l'Empire n'emploie pas seulement des mots.
Pourquoi Eugène échappe-t-il au sort de Martin ?
La Catholic Encyclopedia attribue largement sa survie au contexte militaire : les musulmans prennent Rhodes en 654 puis battent Constant II à la bataille navale de Phoenix, dite bataille des Mâts, datée de 654 ou 655 selon les chronologies.[42][43] L'Empire, menacé par l'expansion islamique, n'a pas les mains libres pour recommencer immédiatement contre Rome ce qu'il a fait contre Martin.
Il faut y voir une providence historique sobre. Eugène n'est pas plus fort que Martin ; il n'est pas protégé par une armée romaine. Mais les événements extérieurs limitent l'action de l'empereur et donnent à Rome un espace de résistance.
Une Rome traversée par plusieurs courants
Les études récentes invitent à ne pas imaginer une Rome unanimement héroïque à chaque instant. Sihong Lin souligne, dans sa thèse de Manchester (2018), à partir des travaux de Phil Booth, Marek Jankowiak et des Actes du procès de Maxime (éd. Allen et Neil), que la position romaine du milieu des années 650 est délicate : des apocrisiaires — les envoyés permanents du pape auprès de l'empereur à Constantinople — semblent sur le point d'entrer en communion avec Constantinople, tandis que le refus populaire de la lettre de Pierre associe le pape du moment au parti de Maxime, sans qu'on puisse exclure une exagération partisane de la source.[44]
Cette nuance rend l'épisode plus sérieux. L'Église ne traverse pas la crise comme un bloc sans faiblesse. Elle la traverse avec des hésitations, des factions, des pressions, des prudences et des retournements. Ce qui compte, au final, est que Rome ne reçoit pas officiellement la lettre ambiguë.
| Force en présence | Ce qu'elle cherche | Risque | Issue sous Eugène |
|---|---|---|---|
| Empire de Constant II | Communion sans condamnation nette du monothélisme | Silence doctrinal imposé | Pression bloquée par le refus romain |
| Patriarche Pierre | Lettre synodique acceptable par les deux camps | Ambiguïté sur les volontés du Christ | Lettre rejetée à Rome |
| Légats romains | Normaliser les relations avec Constantinople | Concession excessive | Désavoués par la réception romaine |
| Clergé et peuple romains | Protéger la ligne de Martin I | Tumulte et pression sur le pape | Promesse de ne pas recevoir la lettre |
| Eugène I | Gouverner Rome sans trahir la foi | Être broyé comme Martin | Maintien de la ligne anti-monothélite |
Saint Wilfrid et la Rome d'Eugène
Un jeune Anglo-Saxon cherche les usages romains
New Advent signale qu'Eugène reçut presque certainement le jeune saint Wilfrid lors de son premier voyage à Rome vers 654.[45] Le dossier vient de Bède et de la Vie de Wilfrid : le jeune moine veut connaître les usages ecclésiastiques et monastiques observés auprès du Siège apostolique.[46]
Bède raconte que Wilfrid se lie à Boniface, archidiacre très saint et très savant, conseiller du pape apostolique. Sous sa direction, il apprend les quatre Évangiles dans l'ordre, le calcul correct de Pâques et beaucoup d'éléments de discipline ecclésiastique qu'il n'avait pas pu recevoir dans son pays.[47]
Boniface archidiacre, mémoire d'une Rome enseignante
Le fait est discret mais important. Au moment même où l'Empire cherche à faire taire Rome sur le Christ, un jeune Anglo-Saxon vient apprendre à Rome la discipline, l'Écriture et la computation pascale. La papauté n'est pas seulement une chancellerie en crise ; elle reste un centre d'enseignement pour les Églises éloignées.
Le contraste avec l'Irlande de Jean IV est utile : le Siège romain corrige les calculs pascals, répond aux erreurs pélagiennes, enseigne les usages monastiques, et protège la confession christologique.[48] Une même Rome tient ensemble l'exactitude de la foi, la liturgie et la vie monastique.
La bénédiction pontificale
Selon Eddius Stephanus, dans sa Vie de Wilfrid au chapitre 5 — passage cité par la Catholic Encyclopedia à la fin de sa notice, dans le paragraphe sur Wilfrid —, Eugène posa sa main bénie sur la tête du jeune serviteur de Dieu, pria pour lui et le bénit.[49] Le geste est pastoral et prophétique : Wilfrid deviendra l'une des grandes figures romaines de l'Église anglaise, défenseur des usages romains au synode de Whitby et évêque missionnaire.
Pour l'article d'Eugène, ce passage donne une respiration spirituelle. Le pape menacé par Byzance n'est pas seulement un gardien de frontières doctrinales ; il bénit aussi un adolescent venu chercher à Rome une forme ecclésiale plus sûre.
« Chercher à Rome les usages ecclésiastiques et monastiques. » — Bède le Vénérable, sur le projet du jeune Wilfrid[50]
Les œuvres romaines et la charité
Aumônes et distributions
Le Liber Pontificalis attribue à Eugène une attention concrète aux pauvres. Il fournit des aumônes aux indigents et donne au clergé ce qui lui est habituellement dû. Au jour même de sa mort, il ordonne que les distributions soient faites intégralement aux pauvres, au clergé et à la maison ecclésiale.[51]
Ces lignes sont parmi les plus spirituelles de la notice. Elles montrent un pape dont la sainteté se mesure autant dans la résistance doctrinale que dans la fidélité aux humbles. La vraie orthodoxie ne se réduit pas à une formule juste ; elle nourrit les pauvres et garde la douceur.
Vingt et un évêques ordonnés
La notice romaine ajoute qu'Eugène ordonne vingt et un évêques pour divers lieux.[52] Le détail paraît administratif, mais il signale la continuité ecclésiale. Même dans une crise extrême, Rome continue d'assurer la succession apostolique et le service des Églises locales.
Il faut éviter de surinterpréter ce chiffre. Nous n'avons pas la liste de tous ces évêques dans la notice. Mais le nombre confirme qu'Eugène n'est pas un pape inerte : il gouverne, ordonne, distribue, reçoit, refuse et bénit.
Sépulture à Saint-Pierre
Eugène meurt le 2 juin 657 et est enseveli près du bienheureux apôtre Pierre, selon le Liber Pontificalis.[53] Le Saint-Siège retient la même date de fin de pontificat.[54]
La vacance qui suit dure un mois et vingt-huit jours selon la notice romaine.[55] Son successeur Vitalien sera élu en juillet 657 et ouvrira une phase plus conciliante avec Constantinople, sans que le débat sur l'interprétation de cette conciliation soit entièrement simple.[56]
Héritage doctrinal et spirituel
Un maillon entre Martin I et Constantinople III
Eugène n'est pas le grand protagoniste doctrinal du VIIe siècle. Les noms majeurs restent Sophrone de Jérusalem, Maxime le Confesseur, Théodore I, Martin I, Agathon et le concile de Constantinople III. Mais Eugène occupe un maillon précis : il empêche que la mort civile de Martin soit suivie d'une communion romaine ambiguë avec Constantinople.[57][58]
Cette place suffit à sa grandeur. Dans l'histoire de l'Église, tous les saints ne fondent pas une doctrine nouvelle ; certains gardent simplement une porte fermée au bon moment. Eugène garde fermée la porte d'une paix qui aurait demandé de taire l'humanité complète du Christ.
Une sainteté de douceur ferme
Le portrait du Liber Pontificalis est marqué par la douceur. Il serait faux d'y voir de la faiblesse. Dans le cas d'Eugène, la douceur ne cède pas à l'Empire ; elle refuse la lettre obscure, supporte la menace, continue d'ordonner et de nourrir.
Le lecteur catholique peut y reconnaître une spiritualité très concrète : il ne suffit pas d'être dur pour être fidèle. Eugène montre une autre forme de fermeté, moins spectaculaire que le martyre de Martin, mais réelle : rester affable, charitable et pauvrement romain au milieu d'une crise impériale.
Le sens catholique d'un pape "secondaire"
Eugène I appartient au sous-arbre "Nos autres articles", mais il éclaire une grande loi de l'histoire catholique : l'Église survit aussi par des pontificats courts, pauvres en documents, mais placés à des carrefours décisifs. Sans eux, la continuité entre les grands actes serait brisée.
Son article doit donc rester proportionné : ne pas inventer un géant doctrinal, mais ne pas réduire Eugène à une notice. Il est le pape romain qui, après l'arrestation de Martin I, a laissé Rome dire non à une lettre qui taisait les deux volontés du Christ.
Pour aller plus loin
- Pape saint Martin I — prédécesseur martyr, arrêté et exilé pour avoir refusé le Typos.
- Pape Théodore I — préparateur de la résistance romaine avant le Latran de 649.
- Pape Jean IV — premier clarificateur romain contre l'Ecthèse après Séverin.
- Pape Séverin — pape qui refuse de signer l'Ecthèse d'Héraclius.
- Pape saint Vitalien — successeur d'Eugène dans une phase plus conciliante avec Constantinople.
- Concile de Constantinople III (680-681) — définition des deux volontés et deux opérations du Christ.
- Les hérésies des premiers siècles — cadre général des crises christologiques.
Notes et références
Saint-Siège, fiche officielle "Eugenio I" : 75e pape de l'Église catholique, début du pontificat 10.VIII.654, fin 2.VI.657, naissance Romano. URL : https://www.vatican.va/content/vatican/it/holy-father/eugenio-i.html (URL revérifiée le 4 octobre 2026 : HTTP 200).
1 16 54Horace K. Mann, "Pope St. Eugene I", The Catholic Encyclopedia, vol. 5, Robert Appleton Company, New York, 1909 ; transcription New Advent : élection du 10 août 654, mort le 2 juin 657, Martin I « forcibly carried off from Rome (18 June, 653) », administration de Rome après l'enlèvement de Martin I, hypothèse de pression impériale, légats à Constantinople, lettre de Pierre, refus à Sainte-Marie-Majeure, menace byzantine (« roast Eugene »), Wilfrid reçu « almost certainly » sous ce pape, vingt et un évêques ordonnés, sépulture à Saint-Pierre, saint inscrit au Martyrologe romain au 2 juin. URL : https://www.newadvent.org/cathen/05598a.htm. Endroits exacts vérifiés sur le texte intégral (page rouverte le 4 octobre 2026) : acquiescement de Martin, « Ep. Martini XVII in P.L., LXXXVII » ; menace byzantine (« roast Eugene »), « Disp. inter S. Maxim. et Theod. in P.L., CXXXIX, 654 » ; Pierre de Constantinople : la CE imprime « (656-666) » — coquille sur l'année de début, écartée ici ; l'intronisation en juin 654 est confirmée par la thèse de Manchester (« Peter acceded to the patriarchal seat in June »), et les listes chronologiques retiennent le 9 juin 654, fin le 12 octobre 666 (liste en ligne, art. « Peter of Constantinople » : Installed 9 June 654, Term ended 12 October 666 — URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Patriarch_Peter_of_Constantinople, page ouverte le 5 octobre 2026) ; paragraphe Wilfrid en fin de notice (« It was almost certainly this pope who received the youthful St. Wilfrid… ») avec la double référence « (Bede, Hist. Eccles., V, 19; Eddius, In vit. Wilf., c. v) », soit Eddius Stephanus, Vie de Wilfrid, chapitre 5.
2 8 9 11 17 21 22 27 28 31 34 35 39 41 42 45 49Horace K. Mann, "Pope St. Martin I", The Catholic Encyclopedia, vol. 9, Robert Appleton Company, New York, 1910 ; transcription New Advent : concile du Latran d'octobre 649 (Ecthèse et Typos rejetés, vingt canons sur les deux volontés du Christ), exarque Calliopas à Rome le 15 juin 653 puis au Latran deux jours après, procès du 19 décembre, exil à Cherson dans la famine, mort à Cherson le 16 septembre 655. URL : https://www.newadvent.org/cathen/09723c.htm.
3 23 26 57Treccani, "Eugènio I papa, santo", Enciclopedia on line : Romain, mort en 657, élu le 10 août 654 après la capture et la déportation de Martin I, légats envoyés à Constant II, conciliation des légats envers le monothélisme, désaveu par Eugène, fidélité à la position du prédécesseur, fête le 2 juin. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/eugenio-i-papa-santo/ (page rouverte le 5 octobre 2026 : HTTP 200, texte vérifié). Le passage cité entre guillemets — « Figlio di Rufiniano, romano. Fu eletto pontefice e consacrato il 10 agosto 654, mentre era ancora vivente Martino I suo predecessore… » — vient de la notice « EUGENIO I papa » (Pio Paschini) de l'Enciclopedia Italiana. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/eugenio-i-papa_(Enciclopedia-Italiana)/ (page ouverte et vérifiée le 5 octobre 2026 ; bibl. : Liber Pont., éd. Duchesne, I, Paris 1886, pp. 341-42).
4 7 13 29Sihong Lin, Ecclesiastical Networks and the Papacy at the End of Late Antiquity, c. 550-700, thèse de doctorat, University of Manchester, 2018, p. 136-138 (pagination imprimée ; PDF ouvert et vérifié) : apocrisiaires pontificaux « on the cusp of sharing communion with Constantinople » d'après le Record of the Trial (Allen et Neil, p. 33) ; Dispute de Bizya associant le « present pope » au parti de Maxime, avec mise en garde contre l'exagération partisane ; prudence sur la loyauté exacte de Rome au milieu des années 650, avec renvois à Phil Booth (Crisis of Empire), Marek Jankowiak (Essai d'histoire politique du monothélisme) et Allen et Neil. PDF : https://pure.manchester.ac.uk/ws/portalfiles/portal/157710138/FULL_TEXT.PDF. Thèse retéléchargée et pp. 136-138 relues le 5 octobre 2026 : page de titre « Sihong Lin, 2018 » (l'attribution antérieure à « G. T. Armstrong, 2019 » était erronée) ; n. 16 : Liber Pontificalis 77.2, Duchesne 1.341, avec discussion de datation van Dieten, Ó Carragáin-Thacker, Jankowiak, Winkelmann.
5 14 15 30 44 56Liber Pontificalis, notice "Eugenius", éd. Louis Duchesne, Le Liber pontificalis, t. I, Paris, 1886, p. 341-342 (référence confirmée par la Catholic Encyclopedia et par Lin, n. 16) ; texte latin ouvert et vérifié via Fontistoriche, "Papa Eugenio I" : « natione Romanus, de regione prima Aventinense, […] ex patre Rufiniano », portrait moral, aumônes, lettre synodique de Pierre (« non declarans operationes aut voluntates »), refus à Sainte-Marie-Majeure ad Praesepe, « episcopos per diversa loca XXI », « sepultus est ad beatum Petrum apostolum, sub die IIII non. iun. », puis « cessavit episcopatus mens. I dies XXVIII ». URL : https://fontistoriche.org/papa-eugenio-i/. Duchesne et Fontistoriche rouverts le 4 octobre 2026 : texte Duchesne vérifié sur la numérisation archive.org (identifiant duchesne01), notice LXXVII EUGENIUS p. 341 (« natione Romanus, de regione prima Aventinense, clericus a cunabulis, ex patre Rufiniano ») ; latin Fontistoriche conforme.
6 10 12 18 19 20 24 25 33 36 37 38 40 51 52 53 55John Chapman, "Monothelitism and Monothelites", The Catholic Encyclopedia, vol. 10, Robert Appleton Company, New York, 1911 ; transcription New Advent (page rouverte le 4 octobre 2026) : « At Paul's death Pyrrhus was restored. His successor Peter sent an ambiguous letter to Pope Eugenius, which made no mention of two operations, thus observing the prescription of the Type. » URL : https://www.newadvent.org/cathen/10502a.htm. Succession confirmée par la liste chronologique des patriarches : Paul II (641-653), Pyrrhus restauré (janvier-juin 654), Pierre intronisé le 9 juin 654 (jour et mois d'après la liste en ligne, art. « Peter of Constantinople » : Installed 9 June 654, Term ended 12 October 666).
32Sur la datation variable de la bataille de Phoenix, dite bataille des Mâts : Théophane la place en AM 6146 (653/654) tandis que la plupart des auteurs musulmans l'attribuent à l'an 34 de l'hégire (22 juillet 654 - 10 juillet 655), et Tabari rapporte deux dates possibles (AH 31 selon al-Waqidi, AH 34 selon Abu Ma'shar) ; les historiens la datent généralement à 655, d'après la discussion chronologique de S. Cosentino, « Constans II and the Byzantine navy ». La formule « 654 ou 655 » rend cette variation sans trancher.
43Bède le Vénérable, Historia ecclesiastica gentis Anglorum, V, 19 : premier voyage romain de Wilfrid, étude des usages ecclésiastiques et monastiques, amitié avec Boniface archidiacre et conseiller du pape apostolique, apprentissage des Évangiles et du calcul pascal. Texte latin annoté : https://dcc.dickinson.edu/bede-historia-ecclesiastica/book-5/chapter-5-19. Page rouverte le 4 octobre 2026 : latin conforme (« venire Romam… ad sedem apostolicam ritus… », « Bonifatii archidiaconi, qui etiam consiliarius erat apostolici papae ») ; Bède ne nomme jamais Eugène.
46 47 50Bède le Vénérable, Historia ecclesiastica gentis Anglorum, II, 19 : lettre de Jean — successeur de Séverin, encore seulement pape élu — aux Irlandais, pour corriger l'erreur sur la date de Pâques (dimanche de Pâques entre la quinzième et la vingt et unième lune) et pour les mettre en garde contre l'hérésie pélagienne qui renaissait chez eux. Traduction anglaise (Jane) : https://en.wikisource.org/wiki/Ecclesiastical_History_of_the_English_Nation_(Jane)/Book_2.
48Joseph Wilhelm, "General Councils", The Catholic Encyclopedia, vol. 4, Robert Appleton Company, New York, 1908 ; transcription New Advent : « Sixth Ecumenical Council: Constantinople III (680-681) […] It put an end to Monothelitism by defining two wills in Christ, the Divine and the human ». URL : https://www.newadvent.org/cathen/04423f.htm.
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