Pape Théodore I (642-649)

Théodore I, pape grec né à Jérusalem, gouverne Rome de 642 à 649 et prépare la condamnation du monothélisme qui sera proclamée au concile du Latran sous Martin I.

Ignispedia

Pape Théodore I (Theodorus I) gouverne l'Église de Rome du 24 novembre 642 au 14 mai 649. Le Saint-Siège le présente comme le 73e pape de l'Église catholique, né à Jérusalem, successeur de Jean IV et prédécesseur de Martin I.[1]

Son pontificat appartient à la grande séquence anti-monothélite — contre le monothélisme, l'erreur qui ne reconnaît qu'une seule volonté dans le Christ — ouverte après les ambiguïtés d'Honorius I : Séverin refuse l'Ecthèse d'Héraclius (l'édit impérial de 638 qui impose cette volonté unique), Jean IV condamne l'erreur et défend Honorius contre Pyrrhus, Théodore I transforme cette résistance en pression romaine durable contre Constantinople. La question est christologique, mais elle engage tout : l'autorité impériale, la liberté de Rome, les synodes africains, les apocrisiaires (les envoyés permanents du pape à Constantinople), Maxime le Confesseur et le futur concile du Latran de 649.[2][3]

Théodore est aussi un pape profondément oriental par naissance, langue et réseaux. Grec de Jérusalem, il reçoit à Rome les dossiers de Palestine, d'Afrique et de Constantinople, accueille la rétractation publique de Pyrrhus, nomme Étienne de Dor vicaire apostolique en Palestine, et prépare le terrain doctrinal sur lequel Martin I réunira le concile du Latran quelques mois après sa mort.[4][5]

« Que rien ne soit diminué de ce qui a été défini canoniquement, que rien n'y soit changé ni ajouté. » (traduction française de la rédaction, d'après le texte anglais des Actes cité en note) — Lettre du pape Agathon lue au IIIe concile de Constantinople (IVe session, 15 novembre 680), héritière de la ligne romaine fixée avant lui par Théodore et Martin[6]

Pourquoi Théodore I compte-t-il ?

Le chaînon entre Jean IV et Martin I

Théodore I est souvent écrasé entre deux figures plus faciles à raconter : Jean IV, pape dalmate du synode anti-monothélite de 641, et Martin I, pape martyr arrêté après le concile du Latran de 649. C'est pourtant sous Théodore que la crise se déplace d'une réponse romaine encore prudente vers une confrontation plus large, impliquant l'Afrique, la Palestine, Chypre, Maxime le Confesseur et les légats romains à Constantinople.[7][8]

Son rôle est donc préparatoire, mais pas secondaire. Il ne préside pas le concile du Latran ; il meurt avant. Mais il rend ce concile possible : les dossiers, les correspondances africaines, les mises en demeure de Paul II, la réception temporaire de Pyrrhus, la mission d'Étienne de Dor et la résistance des apocrisiaires romains appartiennent déjà à son pontificat.[9]

Le pape grec de Jérusalem

Le Vatican donne Jérusalem comme lieu de naissance.[10] La Catholic Encyclopedia précise qu'il était Grec de Jérusalem, fils d'un évêque nommé Théodore.[11] Ce détail est rare dans la liste pontificale. Rome, au VIIe siècle, n'est pas une Église ethniquement fermée : elle accueille des Dalmates, des Grecs, des Syriens, des moines orientaux et des réfugiés des provinces secouées par les guerres perses, les conquêtes arabes et les controverses christologiques.

Cette origine aide à comprendre son pontificat. Théodore n'est pas un Latin découvrant l'Orient de loin. Il appartient par naissance à l'espace même que le monothélisme prétend pacifier : Jérusalem, la Palestine, les patriarcats orientaux, les moines, les débats de langue grecque. Sa fermeté romaine n'est donc pas anti-orientale ; elle défend, depuis Rome, la foi complète du Christ telle que l'Orient orthodoxe lui-même la portait par Sophrone, Maxime et les résistants de Palestine.[12]

Un pape de primauté doctrinale sous domination byzantine

La contradiction historique est forte : politiquement, Rome dépend encore de l'Empire byzantin ; doctrinalement, elle devient le lieu où l'erreur impériale est contestée. Théodore est consacré rapidement, probablement parce que l'exarque de Ravenne confirme sans longue attente l'élection d'un pape grec ; mais ce même pape refusera de reconnaître Paul II de Constantinople sans clarification canonique et doctrinale.[13][14]

Son pontificat illustre ainsi la primauté romaine dans une forme concrète, non triomphaliste. Rome n'a pas les armées de Constantinople ; ses apocrisiaires peuvent être humiliés, leur autel renversé, l'un d'eux exilé à Trébizonde. Pourtant, les évêques d'Afrique et les résistants d'Orient écrivent à Rome comme au centre qui doit garantir la foi.[15]

Les sources principales

Tableau des témoins

SourceDateCe qu'elle apportePrudence
Saint-Siègeliste actuelle73e pape, naissance à Jérusalem, début et fin du pontificatNotice très brève
Liber Pontificalistradition romaineOrigine, durée, œuvres romaines, translation de reliques, sépultureRécit postérieur, à lire avec Treccani
Lettres de Théodore I642-649Conditions posées à Paul II, appels à l'empereur, correspondance anti-monothéliteTextes fragmentaires et transmis dans dossiers conciliaires
Actes du Latran de 649octobre 649Lettres africaines, dossier Pyrrhus-Paul, mémoire de l'action de ThéodoreConcile sous Martin I, mais préparé par la phase précédente
Maxime le Confesseur645 et années suivantesDispute avec Pyrrhus, doctrine des deux volontés, réseau anti-monothéliteSource théologique majeure, contexte polémique
Treccani2000Synthèse moderne détaillée : chronologie, Pyrrhus, Paul, Maurice, Typos, œuvres romainesSource secondaire la plus utile
Catholic Encyclopedia / New Advent1912Synthèse catholique classique : action contre Pyrrhus, Paul, Ecthèse, TyposAncienne, mais claire et sourcée
Saint-Jean-de-Latranpatrimoine actuelChapelle Saint-Venance réalisée par Jean IV et Théodore ISource patrimoniale, utile pour la phase visuelle

Le Saint-Siège et la chronologie

La fiche actuelle du Vatican donne Théodore I comme 73e pape, avec fin du pontificat le 14 mai 649, et naissance à Jérusalem.[16] Le début indiqué par les listes modernes est le 24 novembre 642, après la mort de Jean IV le 12 octobre 642.[17][18]

Le titre de l'article retient donc Pape Théodore I (642-649). Le fait important n'est pas seulement la durée de six ans et demi ; c'est la place du pontificat dans la montée vers le Latran de 649. Théodore meurt juste avant que le Typos impérial (l'édit de 648 qui interdit de parler des une ou deux volontés du Christ) ne soit condamné synodalement par Martin I.[19]

Le Liber Pontificalis et les œuvres romaines

Le Liber Pontificalis, cité par Treccani et par la tradition critique, présente Théodore comme un pape grec de Jérusalem et lui attribue plusieurs gestes matériels : Saint-Valentin près du pont Milvius, la chapelle ou décoration de Saint-Venance au Latran, la translation des saints Prime et Félicien à Saint-Étienne-le-Rond, des dons d'argent à la confession de Saint-Pierre, un oratoire de saint Euplos et un lieu dédié à saint Sébastien près du Latran.[20]

Treccani nuance certains points. Pour Saint-Valentin, il est plus probable que Théodore ait achevé ou restauré une basilique déjà existante plutôt que construit entièrement un sanctuaire neuf. En revanche, la translation de Prime et Félicien en 648 est solidement attribuée au pape et constitue un jalon majeur dans l'histoire des reliques romaines.[21]

Les actes du Latran de 649

Le concile du Latran de 649 se tient sous Martin I, non sous Théodore. Mais il conserve la mémoire immédiate du pontificat précédent : lettres africaines, dossier de Pyrrhus, jugement sur Paul, condamnation de l'Ecthèse et du Typos. Les actes montrent que l'opposition romaine ne surgit pas en octobre 649 ; elle a été construite pendant des années.[22]

Dans la lettre d'Agathon à Constantinople III, quelques décennies plus tard, la ligne romaine est formulée avec une densité devenue classique : la foi reçue des apôtres et des cinq conciles doit être gardée sans diminution, changement ni addition.[23] Cette formulation éclaire rétrospectivement le combat de Théodore : il ne s'agissait pas d'ajouter une subtilité occidentale, mais d'empêcher qu'une formule impériale diminue l'humanité du Christ.

Avant le pontificat : un Oriental à Rome

Une naissance à Jérusalem

Jérusalem, au début du VIIe siècle, vient de vivre une série de chocs : prise perse en 614, retour de la Vraie Croix sous Héraclius, puis conquête arabe dans les années 630. Théodore naît dans cet horizon oriental, même si les sources ne donnent ni date de naissance ni récit d'enfance.[24][25]

Il faut éviter de romancer ce silence. Nous ne savons pas s'il a fui directement la Palestine, s'il a été formé dans un milieu monastique précis, ni par quel itinéraire il est arrivé à Rome. Ce que les sources permettent d'affirmer est plus sobre : il est grec, de Jérusalem, fils d'un évêque nommé Théodore, et son pontificat sera entièrement traversé par les dossiers orientaux.[26]

Le fils d'un évêque nommé Théodore

La mention d'un père évêque surprend un lecteur moderne, mais elle n'est pas impossible dans l'Antiquité tardive : un homme marié pouvait être ordonné évêque après avoir eu des enfants, avec les règles de continence alors reçues. La source ne permet pas de préciser davantage la carrière de ce père.[27]

Le détail reste significatif. Théodore n'est pas seulement un Grec de langue ; il vient d'un milieu ecclésial. Son pontificat révèle un homme qui comprend les enjeux canoniques de la succession patriarcale, la nécessité des synodes, le poids des libelles de foi et l'importance d'une communion reconnue par Rome.

Rome après Jean IV

Jean IV meurt le 12 octobre 642.[28] Son bref pontificat avait déjà fixé trois dossiers que Théodore reçoit ouverts : l'Ecthèse doit être retirée, Honorius ne doit pas être utilisé comme caution monothélite, et les Églises orientales blessées doivent rester liées à Rome par la foi, les reliques et la charité.[29]

La défense d'Honorius par Jean IV — l'Apologie pro Honorio adressée à l'empereur, qui soutient l'orthodoxie des positions prises par Honorius avant l'Ecthèse — n'est pas le dernier mot du dossier.[30] Le IIIe concile de Constantinople frappera Honorius d'anathème posthume en 681 pour avoir suivi Sergius et confirmé ses enseignements, tandis que la réception romaine retiendra surtout sa négligence doctrinale.[31] L'articulation est donc nette et ne laisse l'objection honoriusienne sans réponse : Jean IV défendait l'intention d'Honorius contre l'usage monothélite de ses lettres ; le concile de 681 juge l'effet objectif de ces lettres ambiguës. Voir Pape Honorius I et Concile de Constantinople III (680-681).

Théodore est consacré le 24 novembre 642. Cette rapidité contraste avec la longue crise de Séverin et suggère que l'administration byzantine a d'abord vu en lui un candidat acceptable. L'histoire montre l'inverse : l'origine grecque du pape ne le rendra pas docile à l'erreur grecque de cour.[32]

Constantinople : Pyrrhus, Paul et l'Ecthèse

Le problème en langage simple

Le monothélisme affirme qu'il n'y aurait qu'une seule volonté dans le Christ. L'intention apparente est de protéger l'unité personnelle de Jésus. Mais le résultat théologique est dangereux : si le Christ n'a pas de volonté humaine réelle, il n'assume pas pleinement notre humanité, et l'obéissance humaine de Gethsémani devient un simple théâtre.[33]

La foi catholique confessera donc deux volontés naturelles et deux opérations naturelles dans l'unique personne du Verbe incarné : la volonté divine et la volonté humaine. Elles ne sont ni opposées ni séparées ; la volonté humaine du Christ suit parfaitement la volonté divine.[34]

Pyrrhus déposé sans jugement canonique

Le premier dossier de Théodore concerne Pyrrhus, patriarche de Constantinople, proche de Sergius et soutien du monothélisme. À la fin de 641, Pyrrhus renonce ou est écarté dans un contexte politique troublé. Paul II lui succède, et la nouvelle est envoyée à Rome.[35]

Théodore refuse de reconnaître automatiquement Paul. Sa raison n'est pas seulement doctrinale : la déposition de Pyrrhus n'a pas été formulée selon les canons. Si Paul veut être reconnu, il faut clarifier deux choses : la déposition régulière de Pyrrhus et la condamnation des thèses que celui-ci avait soutenues.[36][37]

Cette exigence est capitale. Rome ne défend pas Pyrrhus comme orthodoxe ; elle défend l'ordre canonique. Même un patriarche suspect ne peut être remplacé par simple opportunité politique. La lutte contre l'hérésie ne justifie pas l'arbitraire.

La lettre à Constant II

Théodore écrit aussi à l'empereur Constant II. Il l'invite à défendre l'orthodoxie par le retrait de l'Ecthèse et à éviter qu'une succession patriarcale irrégulière ne produise un schisme.[38]

Le ton est typique de la papauté byzantine : respectueux envers l'empereur, mais ferme sur la foi. Le pape ne demande pas à l'empereur de devenir théologien privé ; il lui demande de ne pas imposer à l'Église une formule qui blesse la confession reçue. Le pouvoir impérial est appelé à servir la foi, non à la fabriquer.

Paul II esquive, puis se déclare

Selon Treccani, Paul II tarde à clarifier sa position. Sa lettre synodale connue par les actes de 649 déclare finalement une profession monothélite, en se rattachant à l'Ecthèse, à Sergius et même à l'usage fait d'Honorius.[39]

La situation se durcit alors. Ce qui pouvait encore paraître une question de procédure devient une question de foi. Rome ne peut pas reconnaître comme pleinement orthodoxe un patriarche qui professe une seule volonté dans le Christ.

ActeurPositionRéponse de Théodore
PyrrhusPatriarche déposé, monothélite, puis rétracté brièvementDéposition canonique nécessaire ; réception possible après abjuration
Paul IISuccesseur de Pyrrhus, tardivement monothélite déclaréReconnaissance refusée ; admonitions puis rupture progressive
Constant IIEmpereur cherchant l'unité par compromisDemande romaine : retirer l'Ecthèse et préserver l'orthodoxie
RomeSiège apostolique politiquement faibleGarantie doctrinale et canonique

Maxime le Confesseur et la rétractation de Pyrrhus

La dispute de Carthage

En juillet 645, l'exarque d'Afrique Grégoire organise à Carthage une dispute publique entre saint Maxime le Confesseur et Pyrrhus. Au terme du débat, Pyrrhus se déclare convaincu, abandonne les thèses monothélites et annonce qu'il ira à Rome remettre à Théodore un libelle d'abjuration.[40]

L'événement est théologiquement majeur. Maxime démontre que reconnaître deux volontés dans le Christ ne divise pas sa personne ; au contraire, cela protège l'intégrité de l'Incarnation. La volonté humaine du Christ n'est pas une volonté pécheresse autonome : elle est la volonté humaine sainte, libre, parfaitement obéissante du Verbe incarné.[41]

Pyrrhus reçu à Rome

Pyrrhus arrive à Rome avec Maxime. Il remet publiquement son libelle d'abjuration au pape et, selon le Liber Pontificalis, Théodore l'accueille avec un siège épiscopal à ses côtés, honneur correspondant à son rang d'ancien patriarche de la ville impériale.[42][43]

« ut sacerdotem regiae civitatis » — « comme évêque de la ville impériale » (traduction ; sacerdos désigne ici l'évêque). — Liber Pontificalis, vie de Théodore I (éd. Duchesne, I, p. 332)[44]

Le geste est fort : Rome ne cherche pas l'humiliation de Constantinople. Si le patriarche se rétracte vraiment, elle sait le recevoir. La primauté romaine apparaît ici comme un tribunal de foi, mais aussi comme un lieu de réconciliation.

Un triomphe bref

La rétractation de Pyrrhus ne dure pas. Après la mort de l'exarque Grégoire, tué en 647 dans le contexte de l'avance arabe en Afrique, Pyrrhus quitte Rome, se réfugie à Ravenne, renie son abjuration et prétend avoir été contraint.[45]

Théodore réagit par un synode romain de 646-647 qui dépose formellement Pyrrhus et le frappe d'anathème.[46] La Catholic Encyclopedia place l'excommunication de Pyrrhus en 648 ; l'écart tient aux reconstructions chronologiques des sources.[47] Pour l'article, le point solide est celui-ci : Théodore reçoit Pyrrhus après sa rétractation, puis le condamne quand il retombe dans l'erreur.

La tradition de l'encre mêlée au Sang du Christ

Une tradition rapportée par Théophane et reprise par Treccani affirme que Théodore aurait souscrit la condamnation de Pyrrhus avec une encre mêlée au vin consacré.[48] Il faut la présenter prudemment : le geste est célèbre, mais il appartient à un registre de mémoire liturgique et symbolique plus qu'à une preuve administrative facile à vérifier.

Son sens est cependant clair. Pour Rome, la controverse ne touche pas une opinion secondaire. Elle touche le mystère même du Christ présent dans l'Eucharistie : vrai Dieu, vrai homme, avec une volonté humaine réelle offerte au Père.

L'Afrique, la Palestine et Chypre : Rome comme centre d'appel

Les synodes africains

Les évêques d'Afrique du Nord, réunis dans plusieurs synodes provinciaux, s'opposent à l'Ecthèse et écrivent à Rome. Treccani souligne que ces lettres, transmises par les actes du Latran de 649, reconnaissent au pape le rôle de garant suprême de la foi et lui demandent d'intervenir auprès de Constantinople.[49]

La situation africaine est complexe. L'exarque Grégoire se révolte contre Constantinople ; l'Afrique byzantine est bientôt menacée par les Arabes ; les lignes politiques et doctrinales peuvent se croiser. Mais le fait ecclésial demeure : les évêques africains voient Rome comme le lieu d'une réponse doctrinale contre le monothélisme.

Chypre et la Palestine

La Catholic Encyclopedia note que des évêques de Chypre, de Palestine et d'Afrique expriment leur soumission loyale à l'enseignement de Théodore.[50] Cette convergence est importante : la résistance anti-monothélite n'est pas une querelle romaine contre l'Orient ; elle est aussi orientale, monastique et palestinienne.

Dans cette ligne, Théodore nomme Étienne de Dor vicaire apostolique en Palestine, avec mission de ramener les évêques de la région à la position romaine.[51] Étienne deviendra l'une des voix importantes du dossier transmis au Latran de 649.

Maxime, Rome et le réseau anti-monothélite

Maxime le Confesseur n'est pas pape, mais son rôle théologique est décisif. Treccani le présente comme la nouvelle grande autorité doctrinale de l'opposition anti-monothélite, capable de structurer la résistance depuis l'Afrique et d'entraîner Pyrrhus dans une dispute publique.[52]

Théodore et Maxime agissent donc sur deux plans complémentaires. Maxime clarifie la théologie ; Théodore donne à cette clarification un centre ecclésial romain. La force de la crise de 649 vient de cette alliance : une pensée théologique de haut niveau et une autorité pontificale décidée.

Le Typos de Constant II

Le compromis qui interdit de parler

En 648, Constant II publie le Typos. Le document retire l'Ecthèse, mais interdit désormais de discuter des une ou deux volontés et des une ou deux opérations dans le Christ.[53][54]

À première vue, le compromis paraît pacificateur : on enlève le texte contesté et on interdit aux deux camps de continuer la dispute. En réalité, il verrouille l'erreur par silence. Si l'on interdit à l'Église de dire que le Christ possède deux volontés naturelles, on empêche la confession exacte de son humanité.

Les apocrisiaires romains maltraités

La réaction de Constantinople devient violente. Selon la synthèse d'Eugenio Susi dans Treccani (2000, relue live le 4 octobre 2026, qui s'appuie sur les actes du synode du Latran de 649 et le Liber Pontificalis — sources à manier avec une extrême prudence comme lectures rétrospectives), les délégués romains subissent des intimidations : l'autel de leur résidence constantinopolitaine, le palais de Placidia, est abattu, et l'apocrisiaire Anastase, arrêté pour ses protestations contre l'édit, est exilé à Trébizonde.[55]

Ce détail est essentiel. La crise n'est pas un échange académique poli. Les représentants de Rome dans la capitale impériale sont punis parce qu'ils refusent de laisser le Typos étouffer la confession de foi. La liberté doctrinale de l'Église se paie dans la chair de ses envoyés.

Théodore meurt avant la condamnation synodale

Dans les premiers mois de 649, Constant II décide d'envoyer à Rome une délégation — chargée, selon Treccani, vraisemblablement (« presumibilmente ») de notifier au pape le texte du Typos et de solliciter sur cette base l'union des Églises de Rome et de Constantinople.[56] Mais Théodore meurt avant même l'arrivée des envoyés impériaux. Il est enterré à Saint-Pierre le 14 mai 649.[57][58]

Son successeur, Martin I, ne demandera pas l'autorisation impériale avant d'être consacré et réunira le concile du Latran en octobre 649. Le pontificat de Théodore se termine donc au bord de la rupture ouverte.[59]

Texte impérialDateContenuRéponse romaine
Ecthèse638Une seule volonté dans le ChristSéverin refuse ; Jean IV condamne ; Théodore demande le retrait
Lettre de Paul IIvers 645Profession monothélite plus expliciteThéodore met en demeure, puis Rome rompt progressivement
Typos648Retrait de l'Ecthèse, mais silence imposé sur les volontésPréparé à être condamné au Latran de 649

Les œuvres romaines et les reliques

La chapelle Saint-Venance du Latran

La chapelle Saint-Venance, près du baptistère du Latran, est liée à Jean IV et Théodore I. La page officielle de l'archibasilique explique qu'elle fut réalisée par les deux papes pour recevoir les reliques des martyrs dalmates Venance et Domnius, et que son programme iconographique montre le Sauveur, la Vierge, Pierre, Paul, Jean-Baptiste, Jean l'Évangéliste, les martyrs, Jean IV et Théodore.[60]

Théodore y apparaît donc dans un monument qui unit plusieurs thèmes de son pontificat : Rome, l'Orient, les reliques, le baptême, les martyrs et la continuité avec Jean IV.

Saint-Valentin au pont Milvius

Le Liber Pontificalis attribue à Théodore la construction de la basilique Saint-Valentin près du pont Milvius. Treccani corrige l'interprétation : l'église existait déjà probablement depuis le IVe siècle, et Théodore a plutôt mené à terme des travaux d'agrandissement et de restauration amorcés dès le temps du pape Honorius.[61]

Ce point est typique d'un bon article Ignispedia : garder le fait traditionnel, mais ne pas répéter sans nuance une formule ancienne. Théodore est bien lié au sanctuaire de Saint-Valentin ; il ne faut pas nécessairement en faire le fondateur absolu.

La translation de Prime et Félicien

En 648, Théodore fait transférer les corps des saints Prime et Félicien, enterrés dans un arenarium de la voie Nomentane, vers Saint-Étienne-le-Rond au Cælius.[62] Treccani souligne l'importance de ce geste : c'est la première translation de reliques à l'intérieur de la ville documentée pour Rome.

Le fait est majeur pour l'histoire de la piété romaine. Jusqu'alors, la vénération des martyrs reste liée aux cimetières suburbains. Avec Théodore, des corps saints entrent dans l'espace urbain liturgique. La Rome médiévale des reliques commence ici à se dessiner.

Saint-Pierre et les petits oratoires

Le Liber Pontificalis attribue aussi à Théodore des dons d'argent pour la confession de Saint-Pierre, ainsi que la construction ou restauration d'oratoires dédiés à saint Euplos et à saint Sébastien.[63] Ces gestes paraissent moins spectaculaires que les débats christologiques, mais ils relèvent de la même logique : honorer le Christ vrai homme et vrai Dieu dans ses saints, ses martyrs, son Église visible et son culte.

Mort et héritage

Sépulture à Saint-Pierre

Théodore meurt le 14 mai 649 et est enseveli à Saint-Pierre, dans le portique des pontifes selon Treccani.[64] La date est immédiatement suivie d'une crise de succession : Martin I est consacré le 5 juillet 649 sans attendre la confirmation impériale, puis convoque le concile du Latran en octobre.[65]

La mort de Théodore n'interrompt donc pas son œuvre. Elle en précipite l'achèvement. Le Latran de 649 portera sous Martin le dossier accumulé sous Théodore.

Un pape non martyr, mais préparateur d'un pape martyr

Théodore n'est pas le martyr que sera Martin I. Il ne subit pas l'arrestation, la déportation et la mort en exil. Mais il prépare la ligne qui rendra ce martyre possible : ne pas recevoir l'Ecthèse, ne pas accepter le Typos, ne pas reconnaître une succession patriarcale sans vérité doctrinale, ne pas abandonner les résistants d'Afrique et de Palestine.

Son pontificat montre que les ruptures visibles ont souvent une longue préparation invisible. Martin I apparaît comme le pape du concile ; Théodore est le pape des conditions qui rendent le concile nécessaire.

Le sens catholique d'un pape "secondaire"

Théodore I appartient au sous-arbre "Nos autres articles", mais son pontificat touche un point central de la foi : le Christ a une volonté humaine réelle, parfaitement unie à sa volonté divine. Sans cette vérité, l'obéissance du Christ, sa Passion et notre salut deviennent incomplets.

L'histoire de Théodore corrige aussi une lecture simpliste des rapports entre Rome et l'Orient. Ce pape est grec, né à Jérusalem, et pourtant il défend Rome contre une politique impériale grecque. La vraie ligne de fracture n'est donc pas ethnique ou culturelle ; elle passe entre l'orthodoxie de l'Incarnation et les compromis qui voudraient la taire.

Pour aller plus loin

  • Pape Honorius I — le dossier initial des lettres ambiguës à Sergius.
  • Pape Séverin — le refus de l'Ecthèse avant Jean IV et Théodore.
  • Pape Jean IV — prédécesseur immédiat de Théodore et premier clarificateur romain du dossier.
  • Pape saint Martin I — successeur de Théodore, pape du Latran de 649 et martyr de la résistance anti-monothélite.
  • Concile de Constantinople III (680-681) — définition œcuménique des deux volontés et deux opérations du Christ.
  • Les hérésies des premiers siècles — cadre général des crises christologiques.

Notes et références

  1. Saint-Siège, fiche officielle « Teodoro I », relue live le 4 octobre 2026 (copie HTML versée au dossier de la correction éditoriale du 4 octobre 2026) : « 73° Papa della Chiesa Cattolica — Inizio pontificat 12.X, 24.XI.642 — Fine pontificat 14.V.649 — Nascita Gerusalemme ». URL : https://www.vatican.va/content/vatican/it/holy-father/teodoro-i.html.

    1 10 16 24 57
  2. Horace K. Mann, "Pope Theodore I", The Catholic Encyclopedia, vol. 14, Robert Appleton Company, New York, 1912 ; transcription New Advent relue live le 4 octobre 2026 : pape de 642 à 649, Grec de Jérusalem, fils d'un évêque nommé Théodore (la date de naissance est inconnue), consécration le 24 novembre 642, refus de reconnaître Paul sans déposition canonique de Pyrrhus, réception puis condamnation de Pyrrhus, excommunication de Paul (649), Typos de Constant II — avec cette précision honnête : « it is not certain whether Theodore lived long enough to anathematize it » — et sépulture à Saint-Pierre le 14 mai 649. Sources citées par la notice : Liber Pontificalis, I, 330 sqq., éd. Duchesne (Paris, 1886). URL : https://www.newadvent.org/cathen/14570a.htm.

    2 8 11 13 17 25 26 27 32 36 47 50 54
  3. Eugenio Susi, « Teodoro I », Enciclopedia dei Papi, Istituto della Enciclopedia Italiana Treccani, 2000, page relue live le 4 octobre 2026 (copie HTML versée au dossier de la correction éditoriale du 4 octobre 2026) : Théodore donné comme né à Jérusalem et fils d'un évêque, venu à Rome, consacré le 24 novembre 642 après la mort de Jean IV (12 octobre 642) ; succession Pyrrhus-Paul, lettres à Constant II et Paul II, dispute de Carthage (juillet 645), réception de Pyrrhus, synodes africains, Étienne de Dor, Typos, apocrisiaires maltraités (autel du palais de Placidia abattu, exil de l'apocrisiaire Anastase à Trébizonde), délégation décidée par Constant II dans les premiers mois de 649 avant la mort du pape, sépulture le 14 mai 649 à Saint-Pierre « in porticu pontificum », œuvres romaines (Saint-Valentin, Prime et Félicien en 648). La notice avertit que les actes du synode du Latran de 649 (éd. Riedinger) et le Liber Pontificalis doivent être utilisés « avec une extrême prudence » comme lectures rétrospectives. Références d'édition exactes données par la bibliographie de cette notice : Liber Pontificalis, éd. Duchesne, I, Paris, pp. 331-337 (formule d'accueil de Pyrrhus p. 332 ; Saint-Valentin, confessio et oratoires p. 332) ; Actes du Latran de 649, éd. Riedinger, ACO ser. II, t. I, Berlin, 1984, pp. 46, 54, 60, 66, 96, 98, 194, 196 ; Mansi, Sacrorum conciliorum collectio, t. X ; Théophane, Chronographia, éd. de Boor, I, p. 331 (enquête sur l'encre mêlée au vin consacré) ; sépulture « in porticu pontificum » d'après P. Mallio, Inscriptiones Christianae, II, nr 49, p. 211. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/teodoro-i_(Enciclopedia-dei-Papi)/.

    3 4 9 12 14 15 19 20 21 30 35 37 38 39 40 43 45 46 48 49 51 52 53 55 56 58 61 62 63 64
  4. Voir l'article Ignispedia Pape saint Martin I et le dossier du concile de Constantinople III pour la réception ultérieure : le Latran de 649 condamne l'Ecthèse et le Typos, puis Constantinople III définit solennellement les deux volontés du Christ. Actes du Latran de 649 : éd. Riedinger, ACO ser. II, t. I, Berlin, 1984 (lettres africaines et dossier Pyrrhus-Paul : pp. 46, 54, 60, 66, 96, 98, 194, 196, d'après la bibliographie Treccani).

    5 22 59 65
  5. Lettre du pape Agathon à l'empereur, lue à la IVe session du troisième concile de Constantinople, 15 novembre 680 (« Read at the Fourth Session, November 15 ») ; texte anglais vérifié live le 4 octobre 2026 sur New Advent, Third Council of Constantinople : « that nothing be diminished from the things canonically defined, and that nothing be changed nor added thereto, but that those same things, both in words and sense, be guarded untouched ». La citation française du corps est une traduction de la rédaction Ignispedia établie d'après ce texte anglais ; aucune traduction française publiée n'est reprise ici. URL : https://www.newadvent.org/fathers/3813.htm.

    6 23
  6. Voir l'article Ignispedia Pape Jean IV (640-642), notamment les sections sur l'Ecthèse, la défense d'Honorius, les captifs de Dalmatie/Istrie et la chapelle Saint-Venance du Latran.

    7 18 28 29
  7. Voir l'article Ignispedia Concile de Constantinople III (680-681), qui définit contre le monothélisme deux volontés naturelles et deux opérations naturelles dans l'unique personne du Christ.

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  8. Liber Pontificalis, vie de Théodore I, I, p. 332 de l'édition Duchesne (Paris, 1886) : « ut sacerdotem regiae civitatis ». Formule rapportée par Eugenio Susi, « Teodoro I », Enciclopedia dei Papi, Treccani, 2000 (page relue live le 4 octobre 2026) : Pyrrhus, après avoir remis publiquement son libelle d'abjuration, « fu invitato a prendere posto su un seggio episcopale accanto a T., che, stando alla narrazione del Liber pontificalis, lo accolse "ut sacerdotem regiae civitatis" ». URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/teodoro-i_(Enciclopedia-dei-Papi)/.

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  9. Archibasilique Saint-Jean-de-Latran, "The Chapel of Saint Venantius" : chapelle réalisée par Jean IV et Théodore I pour les reliques des martyrs dalmates, programme de la mosaïque avec le Sauveur, la Vierge, les apôtres, les martyrs et les deux papes. URL : https://www.basilicasangiovanni.va/en/san-giovanni-in-laterano/battistero/la-cappella-di-san-venanzio.html.

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