Saint Maxime le Confesseur (vers 579 – 662) est l'un des plus profonds théologiens de toute la tradition chrétienne, et l'un des rares Pères dont la pensée embrasse d'un seul regard le Christ, l'homme et le cosmos tout entier. Haut fonctionnaire devenu moine, il consacra la seconde moitié de sa vie à un combat qui paraissait abstrait — le Christ a-t-il une ou deux volontés ? — mais dont dépendait, il l'avait compris, la vérité même de notre salut. Pour avoir refusé de se taire devant l'empereur, il fut jugé, condamné, mutilé de la langue et de la main droite, puis exilé jusqu'à la mort. L'Église l'a nommé le Confesseur : celui qui a confessé la foi par tout son corps.
« On ne peut pas dire que le Christ a une seule volonté ! » — Saint Maxime le Confesseur, devant ses juges de Constantinople[1]
Cette phrase, jetée à la face du pouvoir impérial, résume tout le saint. Si le Christ n'a qu'une seule volonté — la divine —, alors son humanité n'est qu'une apparence, un décor : il n'a pas vraiment voulu, vraiment souffert, vraiment obéi en homme. Maxime, lui, défend que le Verbe fait chair possède deux volontés réelles, divine et humaine, parfaitement unies sans se confondre — et que c'est précisément l'accord libre de la volonté humaine du Christ avec la volonté de Dieu qui sauve l'humanité. Cet article présente l'homme et le saint : sa vie du palais au désert, son combat christologique, sa doctrine spirituelle de la charité et de la déification, son supplice, sa mort et son culte. Pour le détail de la crise monothélite comme épisode d'empire et de concile, on renvoie à l'article Le concile de Constantinople III (680-681).
Pourquoi saint Maxime le Confesseur compte-t-il autant ?
Le théologien de la volonté humaine du Christ
La plupart des grands débats christologiques avaient porté, aux siècles précédents, sur les natures du Christ : une seule personne, vraiment Dieu et vraiment homme (Éphèse, 431 ; Chalcédoine, 451). Maxime conduit ce mystère jusqu'à sa conséquence la plus concrète : si le Christ est vraiment homme, il a une volonté humaine ; sinon, son humanité est mutilée. Avec une rigueur logique inégalée, il montre que vouloir appartient à la nature, non à la seule personne : deux natures complètes impliquent deux volontés. Cette intuition, payée de sa vie, deviendra dogme au concile de Constantinople III. Sans Maxime, la foi de l'Église sur l'humanité réelle du Sauveur n'aurait pas reçu sa formulation décisive.
Le martyr de la vérité christologique
Maxime n'est pas un théologien de cabinet. Quand l'empereur impose le silence par décret — interdisant de parler d'« une » ou de « deux » volontés —, Maxime refuse ce silence comme une trahison de la vérité. Il sera jugé deux fois, déporté, et finalement mutilé : on lui tranche la langue qui confessait et la main droite qui écrivait, pour éteindre sa parole. Il meurt en exil de ses blessures et de l'épuisement, à plus de quatre-vingts ans. L'Église ne l'appelle pas martyr au sens strict — il n'a pas été exécuté —, mais confesseur : celui qui a témoigné de la foi jusque dans sa chair, sans aller jusqu'à l'effusion immédiate du sang. Peu de vies disent aussi fort que la vérité doctrinale n'est pas un jeu d'idées.
Le penseur du cosmos comme liturgie
Au-delà de la polémique, Maxime laisse l'une des synthèses spirituelles les plus vastes de l'Antiquité chrétienne. Pour lui, toute la création est sortie de Dieu pour y revenir ; chaque être porte en lui un logos, une raison divine, et l'univers entier est appelé à devenir une immense liturgie où le Christ récapitule tout. Le grand théologien Hans Urs von Balthasar a justement intitulé son étude sur Maxime Liturgie cosmique[2][3]. Cette vision — où la charité, la déification de l'homme et la transfiguration du monde se rejoignent — fait de Maxime un maître spirituel et non seulement un controversiste.
L'homme : du palais impérial au monastère
Les deux traditions sur sa naissance
Deux récits anciens se disputent l'origine de Maxime. La tradition grecque — sa Vie byzantine, suivie par la Catholic Encyclopedia — le fait naître à Constantinople vers 580, dans une famille noble et pieuse[4]. Une Vie syriaque plus ancienne, mais écrite par un adversaire monothélite et donc hostile, le dit né en Palestine, au village d'Hesfin[5]. Benoît XVI, prudent, retient l'hypothèse palestinienne et une formation marquée par la lecture de l'Écriture[6]. L'historien doit reconnaître ici une incertitude réelle : les deux traditions ont leurs défenseurs. Ce qui est sûr, c'est que Maxime reçut une éducation soignée, philosophique et théologique, qui fera de lui l'un des esprits les plus pénétrants de son siècle.
Premier secrétaire de l'empereur Héraclius
Quelle que soit sa patrie, Maxime apparaît d'abord dans le monde, et au sommet de l'État. La tradition grecque rapporte qu'il fut premier secrétaire (prōtoasēkrḗtis) de l'empereur Héraclius, « qui l'estimait beaucoup »[7]. C'est dire la confiance dont il jouissait : il maniait les affaires de l'Empire au plus près du trône. Comme Jean Damascène un siècle plus tard, Maxime appartient à cette lignée de saints qui ont d'abord servi un pouvoir temporel avant de tout quitter pour Dieu — preuve que l'intelligence et la responsabilité publique ne sont pas des obstacles à la sainteté, mais peuvent en être le tremplin.
Le renoncement : moine à Chrysopolis
Vers 613-614, au faîte des honneurs, Maxime renonce à sa charge et au monde pour se faire moine. Il entre au monastère de Chrysopolis (l'actuelle Scutari/Üsküdar), sur la rive asiatique, face à Constantinople[8]. Ce n'est pas un échec ni une disgrâce : c'est le choix d'aimer Dieu d'un cœur indivis. L'homme qui conseillait l'empereur embrasse l'obéissance et le silence d'un moine. Sa sainteté et sa science le firent bientôt élire higoumène (abbé) de la communauté[9]. Mais l'Histoire ne le laissera pas en paix : l'invasion perse, puis la crise doctrinale, vont l'arracher à sa cellule.
L'exil monastique : de Cyzique à Carthage
Fuyant l'avancée des Perses, puis des Arabes, Maxime quitte la région de Constantinople pour gagner Cyzique, la Crète, Chypre, et enfin l'Afrique du Nord, où il se fixe près de Carthage[10]. C'est là qu'il rencontre celui qui orientera tout son combat : Sophrone, l'ascète palestinien bientôt patriarche de Jérusalem, l'un des premiers à dénoncer les nouveautés doctrinales venues de Constantinople. Sous l'influence de Sophrone, Maxime saisit l'enjeu de la querelle naissante et devient le théologien de la résistance orthodoxe. L'exil géographique fait de lui un homme libre, hors d'atteinte immédiate de l'empereur — exactement comme la terre d'islam protégera plus tard Jean Damascène.
Le combat contre le monothélisme
Qu'est-ce que le monothélisme ?
Le monothélisme (du grec mónos, un seul, et thélēma, volonté) est la doctrine selon laquelle il n'y a dans le Christ qu'une seule volonté, la divine. Né d'un compromis politique, il visait à rallier à l'Empire les chrétiens monophysites — ceux qui ne reconnaissaient qu'une nature au Christ — en concédant, à défaut d'une seule nature, une seule volonté et une seule opération (énergie). L'intention était unitaire ; le résultat était une mutilation de l'humanité du Christ. Car une nature humaine sans volonté humaine n'est pas une vraie nature humaine : c'est une coquille vide. Tout le génie de Maxime sera de le démontrer[11].
Monoénergisme, Ekthésis et Typos
La crise progresse par étapes, chacune marquée par un document impérial. Le tableau suivant en donne la suite :
| Date | Acte | Auteur | Contenu |
|---|---|---|---|
| v. 633 | Le monoénergisme | Patriarche Serge / Cyrus d'Alexandrie | Une seule opération (énergie) dans le Christ, pour rallier les monophysites |
| 638 | L'Ekthésis | Empereur Héraclius (rédigée par Serge) | Impose une seule volonté dans le Christ ; interdit de parler de deux opérations[12] |
| 648 | Le Typos | Empereur Constant II | Interdit de parler d'une ou de deux volontés/opérations : silence forcé sur la question[13] |
L'Ekthésis de 638 et surtout le Typos de 648 ne se contentent pas d'imposer une erreur : ils interdisent la vérité. Pour Maxime, ce silence décrété est plus grave encore que l'erreur, car il revient à dire que la confession de la foi n'a pas d'importance. C'est contre ce chantage au silence qu'il engagera tout son combat.
La Dispute avec Pyrrhus (645)
L'épisode le plus célèbre du combat de Maxime est sa disputation publique avec Pyrrhus, ancien patriarche de Constantinople déposé et réfugié en Afrique, défenseur du monothélisme. Le débat a lieu en juillet 645, à Carthage, devant le gouverneur Grégoire et une assemblée de notables[14]. Maxime y déploie, avec une clarté implacable, toute l'argumentation des deux volontés. Au terme de l'échange, Pyrrhus se rend publiquement à ses raisons, abjure le monothélisme et part pour Rome se réconcilier avec le pape[15]. Le compte rendu de cette joute, la Disputatio cum Pyrrho[16], est resté l'un des textes christologiques les plus serrés de toute la patristique.
Le concile du Latran (649) et le pape Martin Ier
Fort de ces victoires, Maxime gagne Rome, où il devient l'âme théologique d'un grand acte de l'Église d'Occident. En 649, le pape Martin Ier réunit au Latran un concile qui condamne solennellement le monoénergisme, le monothélisme, l'Ekthésis et le Typos, et proclame les deux volontés et les deux opérations du Christ[17]. Maxime en est le principal artisan doctrinal. Mais défier ainsi l'empereur a un prix : Constant II fait arrêter le pape Martin Ier, le déporte à Cherson, en Crimée, où il meurt de mauvais traitements le 16 septembre 655 — c'est l'un des derniers papes martyrs[18]. Maxime sait qu'il sera le prochain.
Les deux volontés du Christ : le cœur de la doctrine
« Non un homme réel, mais un homme amputé »
Le raisonnement de Maxime part d'un principe simple : la volonté appartient à la nature, non à la personne. Vouloir, c'est le propre d'une nature douée de raison. Si donc le Christ a deux natures complètes — divine et humaine —, il a nécessairement deux volontés : la volonté divine qu'il partage de toute éternité avec le Père, et une volonté humaine vraie, semblable à la nôtre en tout, hormis le péché. Nier cette volonté humaine, c'est nier l'humanité même du Sauveur : on n'aurait plus un homme réel, mais, selon l'image que Benoît XVI tire de Maxime, un homme amputé, privé de ce qui fait l'homme[19]. Or « ce qui n'est pas assumé n'est pas sauvé » : si le Christ n'a pas pris notre volonté, c'est notre volonté qui n'est pas rachetée.
Le « oui » du Christ contre le « non » d'Adam
La doctrine de Maxime n'est pas une subtilité : c'est le cœur du salut. Le drame du péché, depuis Adam, est celui d'une volonté humaine qui dit non à Dieu, croyant trouver sa liberté dans le refus. Le Christ vient renverser ce drame en faisant dire à une volonté humaine — la sienne — un oui parfait, jusqu'à Gethsémani : « non pas ma volonté, mais la tienne » (Lc 22, 42). Là, commente Maxime, la volonté humaine de Jésus ne se nie pas : elle s'accorde librement à la volonté divine. La liberté véritable n'est pas le pouvoir de refuser Dieu, mais la capacité de s'unir à lui par amour[20]. Le salut passe donc par une volonté humaine guérie, qui réapprend à vouloir ce que Dieu veut.
« On ne peut pas dire que le Christ a une seule volonté ! » — Saint Maxime le Confesseur[21]
C'est cette confession, et le refus de la taire, qui le conduiront au tribunal. Maxime aurait pu vivre tranquille en se soumettant au Typos impérial, qui n'exigeait qu'un silence. Il a préféré la vérité au silence, et la mutilation à la lâcheté.
Le docteur spirituel : charité, logoi et déification
Les Centuries sur la charité
Maxime n'est pas seulement un dialecticien : c'est un grand maître de vie intérieure. Ses Quatre Centuries sur la charité (Capita de caritate) — quatre cents brèves sentences spirituelles — sont l'un des sommets de la littérature monastique, lues et copiées pendant tout le Moyen Âge byzantin et recueillies dans la Philocalie — l'édition critique de référence est celle d'A. Ceresa-Gastaldo (Rome, 1963)[22]. Maxime y enseigne que toute la vie chrétienne tend vers la charité, qui guérit l'âme de ses passions et l'unit à Dieu. Il en donne d'emblée une définition lumineuse :
« La charité est une bonne disposition de l'âme qui lui fait préférer la connaissance de Dieu à tout ce qui existe. » — Saint Maxime le Confesseur, Centuries sur la charité, I, 1[23]
Et il en tire aussitôt la conséquence pour le prochain, car l'amour de Dieu et l'amour des hommes sont inséparables :
« Celui qui aime Dieu ne peut pas ne pas aimer aussi tout homme comme lui-même, bien qu'il soit affligé par les passions de ceux qui ne sont pas encore purifiés. » — Saint Maxime le Confesseur, Centuries sur la charité, I, 13[24]
La haine d'un seul homme suffit, dit-il, à nous séparer de Dieu : « si nous décelons en notre cœur la moindre trace de haine contre quelque homme que ce soit, pour quelque faute que ce soit, nous sommes entièrement étrangers à l'amour de Dieu »[25]. Cette spiritualité de la charité, exigeante et concrète, fait de Maxime un maître pour toute vie intérieure, bien au-delà des cloîtres.
La doctrine des logoi
Au cœur de la vision de Maxime se trouve la doctrine des logoi (pluriel de logos, « raison », « parole »). Chaque créature, enseigne-t-il, existe selon un logos — une idée divine, une intention de Dieu — qui en fait ce qu'elle est et lui assigne sa fin. Tous ces logoi particuliers sont contenus et unifiés dans l'unique Logos, le Verbe de Dieu, par qui tout a été fait. Connaître vraiment une chose, c'est donc remonter à son logos, c'est-à-dire à la pensée de Dieu sur elle ; et tout l'univers devient un livre où se lit la sagesse du Créateur. Cette métaphysique — où l'existence est relationnelle et orientée vers une fin, puisque tout vient du Verbe et retourne à lui — donne à la pensée de Maxime une ampleur cosmique unique chez les Pères[26].
La déification (theosis) et la volonté gnomique
La fin de l'homme, pour Maxime, est la déification (theōsis) : non que l'homme cesse d'être créature, mais que, par grâce, il participe à la vie même de Dieu et soit transfiguré en lui. Maxime distingue finement le logos (la nature d'un être) et le tropos (sa manière concrète d'exister) : la déification ne change pas notre nature, elle en transforme et en élève le mode d'existence par la grâce. Sur ce chemin, l'obstacle est la volonté gnomique (gnṓmē) — cette volonté hésitante, délibérante, marquée par le péché, qui pèse le pour et le contre et risque de choisir le mal. La vie ascétique consiste précisément à guérir cette volonté, à la réconcilier avec la volonté divine, jusqu'à ce que dire « oui » à Dieu devienne, comme chez le Christ, le mouvement naturel et joyeux du cœur. Fait remarquable, Maxime n'attribue pas de volonté gnomique au Christ : l'humanité du Sauveur, sans péché, n'hésite jamais entre le bien et le mal ; elle adhère d'emblée et parfaitement à Dieu[27].
La Mystagogie : le cosmos et l'Église comme liturgie
Cette vision trouve son sommet dans la Mystagogie[28], le commentaire de Maxime sur la liturgie. L'Église, y montre-t-il, est l'image du monde et de l'homme : son sanctuaire et sa nef figurent le ciel et la terre, l'âme et le corps, l'invisible et le visible — et la liturgie qu'on y célèbre est la figure de la grande liturgie cosmique par laquelle toute la création, récapitulée dans le Christ, remonte vers Dieu. L'homme y tient une place unique : microcosme qui résume en lui tous les degrés du réel, il est aussi appelé à être médiateur, à réunir en lui le créé et l'incréé pour les offrir à Dieu. C'est ce que Balthasar a nommé la liturgie cosmique de Maxime : une contemplation où la messe, la vie intérieure et le destin de l'univers ne font qu'un seul mouvement d'amour.
L'œuvre écrite
Maxime a beaucoup écrit, malgré une vie d'exils et de combats. Son œuvre, dense et exigeante, couvre l'exégèse, la dogmatique, la spiritualité et la liturgie :
| Œuvre | Genre | Sujet |
|---|---|---|
| Les Ambigua | Exégèse théologique | Résolution de passages difficiles de Grégoire de Nazianze et du Pseudo-Denys ; exposé de la doctrine des logoi |
| Les Questions à Thalassios | Exégèse spirituelle | Réponses à 65 difficultés de l'Écriture, lues dans un sens spirituel et christologique |
| La Mystagogie | Théologie liturgique | Commentaire symbolique de la liturgie : l'Église, image du cosmos et de l'homme |
| Les Quatre Centuries sur la charité | Spiritualité ascétique | 400 sentences sur les passions, la prière et l'amour de Dieu et du prochain |
| La Dispute avec Pyrrhus | Christologie polémique | Compte rendu du débat de 645 démontrant les deux volontés du Christ |
| Les Opuscula theologica et polemica | Christologie dogmatique | Traités contre le monoénergisme et le monothélisme |
| Le Commentaire du Notre Père | Spiritualité | Lecture mystique de la prière du Seigneur |
Par sa profondeur, cette œuvre fait de Maxime le pont entre la grande patristique grecque et la théologie byzantine ultérieure : c'est lui que recueille et transmet, un siècle plus tard, saint Jean Damascène, dernier des Pères grecs. Ses Questions à Thalassios — soixante-cinq difficultés d'Écriture résolues dans un sens spirituel — comptent parmi ses textes les plus lus[29].
Le procès, la mutilation et l'exil
Les procès de Constantinople
En 653, l'empereur Constant II fait arrêter Maxime à Rome, avec ses disciples, et le fait amener à Constantinople[30]. Le procès qui s'ouvre est officiellement politique — on l'accuse de trahison —, mais le fond est doctrinal : on veut le contraindre à accepter le Typos. Maxime refuse, opposant à ses juges que la foi ne se décrète pas par l'empereur. Sommé de communier avec le patriarcat de Constantinople rallié à l'erreur, il répond que ni les menaces ni la solitude ne le feront céder : quand bien même l'univers entier communierait avec le patriarche, lui ne le ferait pas. On l'exile une première fois à Bizya, en Thrace, puis on le ramène pour de nouvelles pressions.
La langue et la main droite tranchées
Devant son refus obstiné, le pouvoir passe à la cruauté. En 662, après un dernier procès, Maxime — âgé de plus de quatre-vingts ans — est condamné à un supplice atroce et symbolique : on lui tranche la langue et on lui coupe la main droite[31]. La langue, parce qu'elle confessait les deux volontés ; la main, parce qu'elle les écrivait. Le bourreau veut éteindre à la fois la parole et l'écrit du saint, comme la main de Jean Damascène, tranchée sur l'ordre du calife selon la légende puis miraculeusement rendue par la Vierge. C'est l'aveu, par la violence même, que l'on n'a rien à opposer à ses arguments. Mutilé, Maxime ne se rétracte pas.
L'exil en Lazique et la mort
On l'envoie alors mourir loin de tout, à l'autre bout de l'Empire : déporté au pays de Lazique (la Colchide, sur la rive orientale de la mer Noire, dans l'actuelle Géorgie), il est enfermé à la forteresse de Schémaris. Épuisé par les sévices, l'âge et l'exil, saint Maxime le Confesseur meurt le 13 août 662[32]. Il s'éteint vaincu aux yeux du monde — condamné, mutilé, anathématisé par le pouvoir — mais fidèle jusqu'au bout à la vérité qu'il avait confessée. La suite de l'Histoire lui donnera raison de façon éclatante.
- vers 579-580NaissanceConstantinople ou Palestine
Maxime naît dans une famille noble ; les sources hésitent entre Constantinople et la Palestine.[33]
- avant 613Premier secrétaire d'HéracliusAu service de l'Empire
Il occupe la haute charge de prōtoasēkrḗtis auprès de l'empereur, « qui l'estimait beaucoup ».[34]
- vers 613-614Moine à ChrysopolisLe renoncement au monde
Il quitte la cour, se fait moine, puis devient higoumène du monastère de Chrysopolis.[35]
- vers 626-630Exil monastique vers l'AfriqueAuprès de saint Sophrone
Fuyant les invasions, il gagne Carthage et devient le théologien de la résistance orthodoxe.[36]
- 638L'Ekthésis d'HéracliusLe monothélisme imposé
L'édit impérial impose une seule volonté dans le Christ ; Maxime engage le combat.[37]
- juillet 645Dispute avec PyrrhusCarthage
Au terme du débat public, Pyrrhus abjure le monothélisme et part se réconcilier avec Rome.[38]
- 649Concile du LatranLe pape Martin Ier
Maxime est l'âme théologique du concile qui condamne le monothélisme et proclame les deux volontés.[39]
- 653-655Arrestation et procèsConstantinople
Arrêté à Rome, jugé pour trahison, il refuse de souscrire au Typos et d'abjurer la vérité.[40]
- 662MutilationLa langue et la main droite
On lui tranche la langue et la main droite pour éteindre sa parole et son écrit.[41]
- 13 août 662Mort en exilLa forteresse de Schémaris, Lazique
Épuisé par les sévices, Maxime meurt en déportation au pays de Lazique.[42]
- 680-681Justification posthumeConstantinople III
Le VIᵉ concile œcuménique définit les deux volontés et les deux opérations : Maxime a triomphé.[43]
La justification posthume : Constantinople III (680-681)
À peine dix-huit ans après sa mort, l'Église rend pleinement justice à Maxime. Réuni par l'empereur Constantin IV, le troisième concile de Constantinople (680-681), sixième concile œcuménique, condamne solennellement le monothélisme et le monoénergisme et définit comme dogme que le Christ possède deux volontés naturelles et deux opérations naturelles, divine et humaine, sans division ni confusion — la volonté humaine suivant librement la volonté divine, sans jamais s'y opposer[44]. C'est, mot pour mot, la doctrine pour laquelle Maxime avait été mutilé et était mort en exil. Le moine condamné par l'Empire devient ainsi la boussole d'un concile œcuménique. Rarement la fidélité d'un seul homme à la vérité, contre tout un appareil d'État, aura été justifiée avec une telle clarté.
Mort, culte et fête
Confesseur de la foi
L'Église a donné à Maxime le titre de Confesseur (Homologētḗs) : non pas martyr au sens de celui qui meurt aussitôt sous le glaive, mais témoin qui a confessé la foi sous la persécution et la torture, jusqu'à en mourir des suites. Avec son disciple Anastase et le pape Martin Ier, il forme le trio des grands confesseurs de la crise monothélite. Son surnom dit l'essentiel de sa sainteté : une fidélité héroïque à la vérité révélée, payée de sa chair.
La fête liturgique
Le culte de saint Maxime est ancien et partagé par l'Orient et l'Occident, avec des dates qui varient[45] :
| Tradition / calendrier | Date de la fête | Remarque |
|---|---|---|
| Martyrologe romain (Occident) | 13 août | Jour de sa mort en exil (dies natalis) |
| Églises d'Orient (date principale) | 21 janvier | Fête byzantine de saint Maxime le Confesseur |
| Églises d'Orient (seconde mémoire) | 13 août | Translation des reliques / mémoire de la mort |
En Orient, où sa doctrine fait autorité depuis Constantinople III, Maxime est compté parmi les plus grands Pères et théologiens. En Occident, il est vénéré comme saint et confesseur, et son influence sur la théologie de la liberté et de la volonté reste considérable.
Père de l'Église, mais non Docteur proclamé
Une précision s'impose, par souci d'exactitude. À la différence de saint Jean Damascène, proclamé Docteur de l'Église par Léon XIII en 1890[46], saint Maxime le Confesseur n'a pas reçu, à ce jour, le titre formel de Docteur de l'Église dans l'Église latine. Il n'en est pas moins unanimement reconnu comme l'un des Pères majeurs et l'un des plus grands théologiens de toute la tradition chrétienne. L'absence du titre officiel ne diminue en rien son autorité réelle : sa doctrine est inscrite dans un concile œcuménique, ce qui est plus encore.
Pourquoi lire saint Maxime aujourd'hui ?
Saint Maxime parle puissamment à notre temps. D'abord, il enseigne la vraie liberté. À une époque qui confond liberté et pouvoir de tout refuser — de refuser Dieu, la nature, la loi, soi-même —, Maxime rappelle que la liberté n'est pleine que lorsqu'elle dit oui à l'amour, comme le Christ à Gethsémani. La volonté humaine n'est pas faite pour errer entre mille choix : elle est faite pour s'unir, librement et joyeusement, au Bien.
Ensuite, il rend au corps et au cosmos leur dignité. Contre tout mépris du sensible, sa doctrine des logoi et de la liturgie cosmique montre que la matière, le monde, le travail de l'homme sont appelés à entrer dans la louange de Dieu. Rien n'est profane pour qui sait lire la pensée du Créateur dans les choses.
Enfin, sa vie est une leçon de courage. Maxime aurait pu se taire : on ne lui demandait, à la fin, qu'un silence. Il a refusé ce silence parce qu'il savait que la vérité sur le Christ engage le salut des hommes. Mutilé, exilé, condamné, il est mort apparemment vaincu — et l'Église entière a fini par confesser sa foi. Peu de saints disent aussi fort que la vérité finit toujours par triompher de la force.
« Nous adorons un seul Fils avec le Père et le Saint-Esprit, comme il était au commencement avant tous les temps, comme il est maintenant et le sera toujours, pour tous les siècles et pour le temps après le temps. Amen ! » — Saint Maxime le Confesseur[47]
Pour aller plus loin
- Le concile de Constantinople III (680-681) — le VIᵉ concile œcuménique qui définit les deux volontés du Christ et justifie Maxime.
- Le concile d'Éphèse (431) — l'étape christologique qui prépare de loin le combat de Maxime sur l'humanité du Christ.
- Comment expliquer l'Incarnation simplement ? — le mystère du Verbe fait chair, fondement de toute la doctrine de Maxime.
- Saint Jean Damascène (675-749) — le dernier des Pères grecs, qui recueille et transmet l'héritage de Maxime.
- Saint Léon le Grand (390-461) — le pape du Tome christologique, autre grand artisan de la foi sur les deux natures du Christ.
- Les Docteurs de l'Église dans l'histoire — la catégorie des grands maîtres de la foi dont Maxime est, en fait sinon en titre, l'un des sommets.
Notes et références
Benoît XVI, Audience générale du 25 juin 2008, vatican.va (catéchèse sur saint Maxime le Confesseur) : né vers 580 (le pape retient l'hypothèse d'une naissance en Palestine, formation marquée par l'Écriture) ; passa de Jérusalem/Constantinople à l'Afrique en raison des invasions ; défendit que le Christ possède une volonté divine et une volonté humaine, car nier la volonté humaine ferait du Christ « non un homme réel, mais un homme amputé » ; opposa le « non » d'Adam à Dieu, cru libérateur, et le « oui » du Christ qui manifeste la vraie liberté ; citation directe devant ses juges : « It cannot be said that Christ has a single will! » (cf. PG 91, cc. 268-269) ; doxologie finale citée par le pape : « We adore one Son together with the Father and the Holy Spirit… for all time and for the time after time. Amen! » (PG 91, c. 269) ; jugé vers 662, à plus de 80 ans, mutilé de la langue et de la main droite, exilé en Colchide où il mourut le 13 août 662 ; H. U. von Balthasar a caractérisé sa pensée comme une Cosmic Liturgy (liturgie cosmique).
1 2 6 19 20 21 43 47H. U. von Balthasar, Kosmische Liturgie : Maxime le Confesseur, sommet et crise de l'image grecque du monde (Fribourg, Herder, 1941 ; 2e éd. remaniée sous le titre Kosmische Liturgie : Das Weltbild Maximus' des Bekenners, Einsiedeln, Johannes Verlag, 1961 ; trad. anglaise Cosmic Liturgy: The Universe According to Maximus the Confessor, San Francisco, Ignatius Press, 2003) : la pensée de Maxime comme « liturgie cosmique ».
3Catholic Encyclopedia, article « St. Maximus of Constantinople » (newadvent.org/cathen/10078b.htm) : né à Constantinople vers 580 ; « first secretary to the Emperor Heraclius, who prized him much » ; entra au monastère de Chrysopolis, face à Constantinople, dont il devint abbé ; fuit en Afrique, où il s'associa à saint Sophrone, ascète palestinien devenu patriarche de Jérusalem ; s'opposa à l'Ecthesis (638) et au Type (Typos, 648) ; dispute publique avec Pyrrhus en juillet 645, devant le gouverneur Grégoire, à l'issue de laquelle Pyrrhus se rend et part pour Rome ; concile du Latran (649) réuni par le pape Martin Ier condamnant le monothélisme ; envoyé à Constantinople, jugé, refusant la communion avec le siège de Constantinople ; le préfet ordonne qu'on lui tranche la langue et la main droite ; exilé à Perberis puis en Colchide (Lazique) ; mort en exil le 13 août 662 ; œuvres : Mystagogia, Ambigua, scholies sur le Pseudo-Denys, Questions à Thalassios, traités polémiques, dialogues ascétiques.
4 7 8 9 10 12 13 14 15 17 30 31 32 33 34 35 36 37 38 39 40 41 42S. Brock (éd. et trad.), « An Early Syriac Life of Maximus the Confessor » (Vie syriaque attribuée à Georges de Reshaina), Analecta Bollandiana 91 (1973), p. 299-346 : naissance en Palestine, au village d'Hesfin ; texte d'un adversaire monothélite, d'où un usage critique.
5A. Louth, Maximus the Confessor, coll. The Early Church Fathers (Londres-New York, Routledge, 1996) : introduction de référence à la vie et à la doctrine du Confesseur, avec traduction de ses œuvres majeures.
11Maxime le Confesseur, Disputatio cum Pyrrho (Débat avec Pyrrhus, Carthage, juillet 645), PG 91 : compte rendu du débat public à l'issue duquel Pyrrhus abjure le monothélisme et part pour Rome.
16Catholic Encyclopedia, article « Pope St. Martin I » : né à Todi, élu pape le 21 juillet 649, réunit le concile du Latran (649) ; arrêté en 653, exilé à Cherson en Crimée, mort le 16 septembre 655.
18A. Ceresa-Gastaldo (éd.), Massimo Confessore. Capitoli sulla carità (Rome, 1963) : édition critique de référence des Centuries sur la charité.
22Maxime le Confesseur, Quatre Centuries sur la charité (Capita de caritate), Première Centurie, ch. 1, 13 et 15, texte de la Philocalie (trad. anglaise de référence, orthodoxchurchfathers.com — « St Maximos the Confessor: Four Hundred Texts on Love ») : ch. 1 — « Love is a holy state of the soul, disposing it to value knowledge of God above all created things » ; ch. 13 — « The person who loves God cannot help loving every man as himself, even though he is grieved by the passions of those who are not yet purified » ; ch. 15 — « If we detect any trace of hatred in our hearts against any man whatsoever for committing any fault, we are utterly estranged from love for God, since love for God absolutely precludes us from hating any man ». Traductions françaises faites d'après ce texte ; édition critique de référence : A. Ceresa-Gastaldo, Massimo Confessore. Capitoli sulla carità, Rome, 1963.
23 24 25L. Thunberg, Microcosm and Mediator: The Theological Anthropology of Maximus the Confessor (Lund, Gleerup, 1965 ; 2e éd. Chicago, Open Court, 1995) : l'homme microcosme et médiateur, les logoi, la volonté humaine.
26J.-C. Larchet, La divinisation de l'homme selon saint Maxime le Confesseur, coll. Cogitatio fidei 194 (Paris, Cerf, 1996) : synthèse de référence sur la déification, la distinction logos/tropos et la volonté gnomique.
27Maxime le Confesseur, Mystagogia (Mystagogie), PG 91 : commentaire de la liturgie — l'Église image du cosmos et de l'homme, l'homme microcosme et médiateur.
28Maxime le Confesseur, Quaestiones ad Thalassium (Questions à Thalassios), PG 90 : soixante-cinq difficultés d'Écriture résolues dans un sens spirituel et christologique.
29Définition du VIe concile œcuménique, Constantinople III (680-681) : « deux volontés naturelles et deux opérations naturelles » dans le Christ, sans division ni confusion (Denzinger, Enchiridion symbolorum, n. 556) ; texte : newadvent.org/fathers/3813.htm.
44Martyrologium Romanum, au 13 août : mémoire de saint Maxime le Confesseur, mort en exil (dies natalis) ; l'Orient le fête aussi le 21 janvier.
45Catholic Encyclopedia, article sur saint Jean Damascène : proclamé Docteur de l'Église par Léon XIII en 1890.
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