L'Incarnation est le cœur de la foi chrétienne — et l'une des vérités les plus difficiles à formuler sans se tromper. Tout le monde sait, vaguement, que les chrétiens croient que « Jésus est Dieu ». Mais dès qu'on cherche à le dire précisément, les mots dérapent : « Dieu s'est transformé en homme », « Jésus était à moitié Dieu à moitié homme », « Dieu s'est déguisé pour venir sur terre ». Chacune de ces phrases, qui semblent justes, est en réalité fausse.
La bonne nouvelle, c'est que l'idée centrale tient en une seule phrase claire : sans cesser d'être Dieu, le Fils de Dieu est devenu vraiment homme. Tout le reste — les analogies, les distinctions, les pièges à éviter — n'est là que pour empêcher de casser cette phrase en deux. Le but de cet article n'est pas de refaire la démonstration dogmatique complète, mais de donner à un catéchiste, un parent ou un ami une boîte à outils pour expliquer l'Incarnation simplement et sans la déformer.
Une précision de vocabulaire d'abord, car elle évite déjà la moitié des malentendus. Incarnation ne désigne pas la naissance d'un dieu nouveau, ni la fabrication d'un être hybride : le mot vient du latin in carne, « dans la chair ». Il dit que Quelqu'un qui existait déjà — le Fils éternel de Dieu — a pris une chair humaine, une histoire humaine, un visage humain. Noël ne fête pas le commencement du Fils de Dieu ; il fête le jour où le Fils de Dieu a commencé d'être aussi l'un de nous.
Cet article ne traite ni la question « est-ce seulement possible que Dieu s'incarne et meure ? » (l'objection philosophique et musulmane), ni la preuve historique de la crucifixion : ces dossiers sont développés dans Est-il possible que Dieu se soit incarné et soit mort sur une croix ?. Ici, une seule chose nous occupe : comment le dire bien, et simplement.
L'Incarnation en une phrase
Avant toute image et toute nuance, il faut tenir une formule juste. Si l'on retient une seule chose, que ce soit celle-ci.
« Sans cesser d'être Dieu, il est devenu vraiment homme »
C'est la phrase-mère. Elle contient deux affirmations qu'il faut toujours garder ensemble :
- Il n'a pas cessé d'être Dieu. En devenant homme, le Fils n'a pas perdu sa divinité, ne s'est pas « vidé » de ce qu'il était, ne s'est pas changé en autre chose. Dieu reste Dieu.
- Il est devenu vraiment homme. Pas un homme apparent, pas un fantôme à figure humaine, pas un dieu déguisé : un vrai homme, avec un vrai corps, une vraie âme, de vraies larmes, une vraie mort.
« Et le Verbe s'est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire. » — Évangile selon saint Jean 1, 14[1]
Le Catéchisme résume l'événement d'un mot : « Le fait que la nature humaine ait été assumée, non absorbée, a fait que dans le mystère du Christ elle n'a pas pour autant été anéantie. »[2] Assumée, non absorbée : la divinité n'a pas avalé l'humanité, et l'humanité n'a pas dilué la divinité. Les deux subsistent, entières, dans le même Jésus.
Une seule personne, deux natures
La distinction qui débloque tout tient en deux mots : personne et nature. Ce sont des mots de tous les jours, qu'il suffit de définir simplement.
- Une nature, c'est ce qu'on est : un chêne a une nature d'arbre, un chat une nature animale, vous et moi une nature humaine. La nature répond à la question « quoi ? ».
- Une personne, c'est qui on est : ce « je » qui agit, parle, aime, souffre. La personne répond à la question « qui ? ».
L'Incarnation se dit alors d'une phrase d'une netteté parfaite : en Jésus, il y a une seule personne — le Fils éternel de Dieu — qui possède deux natures : sa nature divine, qu'il a de toute éternité, et une nature humaine, qu'il a prise dans le sein de Marie. C'est exactement ce qu'a défini le concile de Chalcédoine en 451, et que le Catéchisme reformule ainsi :
« Jésus Christ est vrai Dieu et vrai homme dans l'unité de sa personne divine ; pour cette raison, il est l'unique médiateur entre Dieu et les hommes. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 480[3]
Tenez ces deux mots, et toutes les fausses formules tombent d'elles-mêmes. « Mi-homme mi-Dieu » ? Faux : pas deux moitiés de nature, mais deux natures entières. « Deux Jésus, l'homme et le Dieu » ? Faux : pas deux personnes, une seule. La règle simple à répéter : on compte une personne et deux natures, jamais l'inverse.
Par où commencer quand on explique l'Incarnation
La théorie est posée. Reste le plus difficile : la transmettre. Quelques réflexes pédagogiques rendent l'explication beaucoup plus claire.
Partir de Noël, que tout le monde connaît
Inutile de commencer par « hypostase » ou « union des natures ». Le point d'entrée le plus efficace est Noël, parce que tout le monde en a une image. On peut partir de la crèche et poser une seule question : « Qui est ce bébé ? » La réponse chrétienne est stupéfiante et c'est elle qui dit tout : ce nourrisson qui a faim, qui pleure et qui dépend entièrement de sa mère est le Créateur du ciel et de la terre. Celui qui tient l'univers se laisse tenir dans deux bras. C'est de là qu'il faut partir : non d'une abstraction, mais d'un fait connu qu'on rend vertigineux.
« On l'appellera du nom d'Emmanuel, qui se traduit : "Dieu avec nous". » — Évangile selon saint Matthieu 1, 23[4]
Insister : Dieu ne s'est pas « transformé » en homme
Le piège le plus naturel, c'est d'imaginer une métamorphose : Dieu se changerait en homme comme l'eau se change en glace, en cessant d'être ce qu'il était. C'est l'image qu'il faut désamorcer tout de suite. Dieu ne s'est pas converti en homme ; il a ajouté à ce qu'il était de toute éternité une nature humaine. Le Fils n'a rien perdu en s'incarnant : il a tout pris de nous, sans rien lâcher de lui. La formule à donner : « il n'a pas arrêté d'être Dieu pour devenir homme ; il est resté Dieu en se faisant homme. »
Dire les deux choses dans la même phrase
L'erreur de débutant consiste à expliquer la divinité à un moment, puis l'humanité à un autre, comme deux dossiers séparés. Or l'Incarnation, c'est précisément que les deux sont vraies du même Jésus, en même temps. Le bon réflexe est de toujours accoler les deux : « C'est Dieu qui dort dans la barque », « C'est Dieu qui pleure devant le tombeau de son ami », « C'est Dieu qui meurt sur la croix. » Cette manière de parler — attribuer à la personne unique du Christ ce qui relève tantôt de sa divinité, tantôt de son humanité — porte un nom technique, la communication des idiomes, mais l'idée est simple : puisqu'il n'y a qu'un seul Jésus, ce qu'on dit de l'homme et ce qu'on dit de Dieu se disent de lui.
Des images pour faire comprendre — et leurs limites
Les analogies sont précieuses : bien choisies, elles ouvrent l'intelligence en quelques secondes. Mais aucune ne rend parfaitement le mystère, et il faut toujours en dire la limite, sous peine d'enseigner une erreur.
Le plongeur qui descend chercher au fond
L'écrivain C. S. Lewis comparait l'Incarnation à un plongeur : pour récupérer un objet précieux tombé dans la vase, un homme se dépouille, plonge dans l'eau noire et froide, s'enfonce jusqu'à la boue du fond, puis remonte à la lumière en tenant l'objet ruisselant[5]. De même, le Fils de Dieu est descendu jusqu'au plus bas de notre condition — jusqu'à la mort — pour remonter en emportant avec lui la nature humaine qu'il était venu sauver. Force de l'image : elle dit l'abaissement volontaire et le but (relever ce qui était perdu). Sa limite : un plongeur reste extérieur à l'eau, alors que le Fils a vraiment épousé notre nature.
L'auteur qui entre dans son propre récit
Autre image très parlante : un romancier peut s'écrire lui-même comme personnage dans son histoire. L'auteur reste pleinement l'auteur — c'est lui qui tient la plume et fait exister tout le monde du livre — et pourtant il devient un véritable personnage qui marche, parle et agit dans le récit, au même titre que les autres. Ainsi le Verbe, par qui tout a été fait, est entré comme un personnage réel dans l'histoire qu'il avait lui-même créée. Force de l'image : elle préserve admirablement que Dieu ne cesse pas d'être Dieu (l'auteur) en devenant homme (le personnage). Sa limite : un personnage de roman n'a pas d'existence réelle, alors que l'humanité du Christ est on ne peut plus réelle.
Le roi qui se fait serviteur
L'image la plus biblique est celle de l'abaissement : un roi qui dépose ses insignes pour prendre la condition d'un serviteur, sans cesser pour autant d'être roi. C'est exactement le mouvement que décrit saint Paul :
« Lui qui est de condition divine n'a pas jugé bon de revendiquer son droit d'être traité à l'égal de Dieu ; mais il s'est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. » — Saint Paul, Épître aux Philippiens 2, 6-7[6]
Les Pères ont appelé cet abaissement la kénose (du grec kenoô, « se vider »). Attention au contresens : il ne s'est pas « vidé » de sa divinité — sinon il ne serait plus Dieu — mais il a renoncé à en manifester la gloire, acceptant la faiblesse, la fatigue et la mort. Force de l'image : elle est de Paul lui-même et dit la liberté de l'abaissement. Sa limite : un roi déguisé en serviteur reste un roi qui joue à être pauvre, alors que le Christ est devenu réellement l'un d'entre nous.
La règle d'or : « toute analogie boite »
Voilà le point pédagogique décisif : il faut toujours signaler qu'une image n'est qu'une image. Le mystère de l'union d'une nature divine et d'une nature humaine dans une seule personne est unique : rien dans la création ne lui ressemble exactement, puisque c'est le seul cas où Dieu et l'homme sont un même « qui ». Les analogies sont des marches d'escalier, pas la maison. On les utilise pour entrer, puis on les laisse : ce qu'il faut retenir n'est jamais l'image, mais la phrase juste qu'elle a aidé à comprendre.
Les quatre erreurs à éviter
Expliquer l'Incarnation, c'est surtout savoir ce qu'il ne faut pas dire. Les principales erreurs ne sont pas nouvelles : ce sont les grandes hérésies christologiques des premiers siècles, que l'Église a patiemment écartées. En langage simple, elles se ramènent à quatre.
« Jésus n'était qu'un homme exceptionnel »
C'est l'erreur d'aujourd'hui la plus répandue : Jésus aurait été un sage, un prophète, un homme « rempli de Dieu », mais pas Dieu lui-même. Les anciens l'appelaient adoptianisme (Dieu aurait « adopté » un homme) ou, sous une autre forme, arianisme (le Christ serait une créature supérieure, mais créature). La réponse simple : si Jésus n'est qu'un homme, alors ce n'est pas Dieu qui est venu nous chercher, et l'Évangile s'effondre. Or l'Écriture le dit Dieu : « Au commencement était le Verbe… et le Verbe était Dieu » (Jn 1, 1). Cette divinité est traitée à part dans La divinité de Jésus.
« Jésus faisait seulement semblant d'être homme »
L'erreur inverse, plus ancienne, s'appelle le docétisme (du grec dokeô, « paraître ») : Dieu aurait seulement pris l'apparence d'un homme, comme un costume, sans vraiment souffrir ni mourir. Beaucoup la commettent sans le savoir en disant « Dieu s'est déguisé en homme ». Or saint Jean a écrit une phrase exprès pour la barrer :
« Tout esprit qui confesse Jésus Christ venu dans la chair est de Dieu. » — Première lettre de saint Jean 4, 2[7]
Le corps du Christ n'était pas un déguisement : il a eu faim, soif, sommeil et il est mort pour de bon. Nier cela, c'est nier la Croix — et donc le salut.
« Jésus, c'est moitié homme, moitié Dieu »
C'est l'erreur la plus instinctive, et la plus tenace. On imagine un mélange, comme on mélange deux liquides pour obtenir une troisième chose — un demi-dieu de la mythologie. Les anciens l'appelaient monophysisme (une seule nature « fondue »). Le concile de Chalcédoine l'a tranché par quatre adverbes restés célèbres : les deux natures sont unies « sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation »[8]. Saint Léon le Grand, dont la lettre a fait autorité au concile, l'avait dit d'une formule limpide :
« Chaque nature accomplit en communion avec l'autre ce qui lui est propre : le Verbe opérant ce qui est du Verbe, et la chair exécutant ce qui est de la chair. » — Saint Léon le Grand, Tome à Flavien (449)[9]
Jésus n'est donc ni 50 % Dieu ni 50 % homme : il est 100 % Dieu et 100 % homme, sans mélange. La bonne image n'est pas le mélange, mais l'addition de deux totalités dans un seul « qui ».
« Marie n'est mère que de l'homme Jésus »
Dernière erreur fréquente, et elle découle des précédentes : on voudrait que Marie n'ait enfanté que « la partie humaine » de Jésus. Mais on n'enfante pas une nature, on enfante une personne — et la personne qu'elle a mise au monde est le Fils de Dieu. C'est pourquoi l'Église l'appelle « Mère de Dieu » (Theotokos), non pour la diviniser, mais pour affirmer que son enfant est vraiment Dieu. Ce point délicat, et l'objection qui l'accompagne, sont traités dans Pourquoi Marie est-elle appelée Mère de Dieu ?.
Les versets simples à citer
Pour expliquer l'Incarnation, mieux vaut peu de versets bien choisis qu'un déluge de références. Trois suffisent à tout dire.
« Le Verbe s'est fait chair » (Jean 1, 14)
C'est le verset de l'Incarnation, celui qu'on lisait autrefois à la fin de chaque messe. Il dit le mouvement entier : le Verbe (le Fils éternel, « par qui tout a été fait ») se fait chair (notre condition la plus fragile, celle qui naît et qui meurt). On peut faire remarquer que Jean ne dit pas « le Verbe est devenu un homme » comme on devient adulte, mais « s'est fait chair » : il a épousé jusqu'à notre fragilité.
« Il s'est anéanti, prenant la condition de serviteur » (Philippiens 2, 6-7)
Ce passage[10], probablement un hymne très ancien chanté par les premiers chrétiens, donne le sens de l'Incarnation : un abaissement par amour. Il est précieux pour montrer que Dieu ne s'est pas fait homme par nécessité ni par jeu, mais par un acte libre de descente vers nous. C'est l'antidote parfait à l'idée d'un Dieu lointain et indifférent.
« Dieu avec nous » (Matthieu 1, 23)
Le nom Emmanuel[11] résume l'enjeu existentiel : par l'Incarnation, Dieu n'est plus seulement au-dessus de nous ou en face de nous, mais avec nous, dans notre chair, de notre côté. C'est le verset qui touche le cœur, là où les deux premiers touchent l'intelligence.
Pourquoi Dieu s'est-il fait homme ?
Tôt ou tard vient la vraie question : « Mais pourquoi ? Pourquoi Dieu se serait-il donné cette peine ? » L'Incarnation n'est pas un caprice : le Catéchisme en donne quatre raisons, qu'on peut présenter très simplement.
Pour nous sauver
D'abord, pour nous réconcilier avec Dieu[12]. Il fallait que Dieu lui-même vienne réparer ce que l'homme ne pouvait pas réparer seul ; et il fallait qu'il le fasse en homme, de l'intérieur de notre humanité, pour que ce soit vraiment la nôtre qui soit relevée. C'est le lien direct avec la Croix : il s'est fait homme pour pouvoir mourir, et il est mort pour nous sauver. Le détail de ce « pourquoi mourir » est développé dans Pourquoi Jésus devait-il mourir ?.
Pour nous montrer l'amour de Dieu et nous donner un modèle
Ensuite, pour que nous connaissions l'amour de Dieu[13] : en Jésus, l'amour de Dieu cesse d'être une idée abstraite ; il a un visage, des mains, une voix. Et pour être notre modèle de sainteté[14] : Dieu ne nous dit plus seulement comment vivre, il vient le vivre devant nous, à notre échelle. « Je vous ai donné l'exemple », dira Jésus.
Pour que l'homme participe à la vie de Dieu
Enfin, la raison la plus haute, celle que les Pères répétaient comme un cri de joie : Dieu s'est fait homme pour que l'homme puisse partager la vie de Dieu. C'est le fameux admirabile commercium, « l'admirable échange » : il prend notre humanité pour nous donner sa divinité.
« Le Verbe s'est fait chair pour nous rendre participants de la nature divine. […] Car le Fils de Dieu s'est fait homme pour nous faire Dieu. » — Catéchisme de l'Église catholique, § 460, citant saint Athanase[15]
Cette phrase de saint Athanase, qu'il ne faut surtout pas comprendre comme si nous devenions des dieux par nature, dit l'incroyable destination de l'Incarnation : Dieu se fait notre frère pour nous rendre, par grâce, fils de Dieu.
Comment l'expliquer concrètement
Reste à passer du tableau noir à la vraie conversation. Voici deux « scripts » adaptables.
À un enfant
Avec un enfant, partir de la crèche : « Tu vois ce petit bébé ? C'est le plus grand secret de Noël : ce bébé, c'est Dieu qui s'est fait tout petit pour venir nous rejoindre. Il aurait pu rester au Ciel, immense et invisible. Mais comme un papa qui se met à genoux pour parler à la hauteur de son enfant, Dieu s'est fait petit homme pour être tout près de nous, pour qu'on puisse le voir, l'entendre et l'aimer. Il n'a pas arrêté d'être Dieu : il est devenu aussi un homme, comme nous. » L'image du papa qui se baisse dit l'essentiel sans aucun mot technique.
À un adulte qui doute
Avec un adulte sceptique, ne pas commencer par demander d'y croire, mais d'abord faire comprendre ce qui est affirmé — car beaucoup rejettent une caricature. On peut dire : « Les chrétiens ne disent pas que Dieu s'est transformé en homme, ni qu'un demi-dieu est apparu. Ils disent une chose plus précise : l'auteur de l'histoire est entré dans sa propre histoire comme personnage, sans cesser d'en être l'auteur. La question n'est donc pas "est-ce que Dieu peut se changer en homme ?", mais "est-ce que Dieu peut s'ajouter une vie humaine ?" — et là, rien ne l'en empêche. » On déplace ainsi l'objection : on ne défend pas l'absurde, on présente l'inouï. La possibilité même de l'Incarnation, et la réponse aux objections, sont traitées dans Est-il possible que Dieu se soit incarné ?.
Pourquoi cela change tout
On pourrait croire que ces distinctions ne concernent que les théologiens. C'est l'inverse : tout, dans la vie chrétienne, en dépend. Si Dieu ne s'est pas vraiment fait homme, alors il ne nous a pas vraiment rejoints, pas vraiment compris, pas vraiment sauvés ; il reste un Dieu lointain qui regarde de loin. Mais s'il s'est fait l'un de nous, alors aucune de nos détresses ne lui est étrangère : il a connu la fatigue, la trahison, la peur, la mort. L'Incarnation est ce qui permet de dire que, désormais, Dieu sait ce que c'est.
« Homme de douleurs, familier de la souffrance. » — Livre d'Isaïe 53, 3[16]
Comme le Serviteur annoncé par Isaïe, il n'a pas hésité à descendre jusqu'à la condition la plus basse — poussière et cendre — pour que l'homme ne désespère pas. La logique de Noël est tout entière dans cet abaissement : Dieu descend jusqu'à nous pour que nous puissions monter jusqu'à lui.
C'est pourquoi expliquer l'Incarnation simplement, mais sans la trahir, n'est pas un exercice scolaire : c'est annoncer la nouvelle qui change le visage de Dieu. Non plus seulement « Dieu existe », mais « Dieu est venu, et il est l'un de nous ».
Pour aller plus loin
- Est-il possible que Dieu se soit incarné et soit mort sur une croix ? — le dossier complet : la possibilité métaphysique, l'objection musulmane, la preuve historique de la crucifixion.
- La divinité de Jésus — la première vérité que suppose l'Incarnation : pourquoi Jésus est vrai Dieu.
- Pourquoi Marie est-elle appelée Mère de Dieu ? — la conséquence mariale de l'Incarnation : on est mère d'une personne, pas d'une nature.
- Pourquoi Jésus devait-il mourir ? — la suite de l'Incarnation : il s'est fait homme pour pouvoir donner sa vie.
- Pourquoi Noël est-il célébré le 25 décembre ? — la fête de l'Incarnation et la date de sa célébration.
Notes et références
Évangile selon saint Jean 1, 14, traduction liturgique officielle : « Et le Verbe s'est fait chair, il a habité parmi nous, et nous avons vu sa gloire, la gloire qu'il tient de son Père comme Fils unique, plein de grâce et de vérité. » Verset central de l'Incarnation ; le grec sarx egeneto (« est devenu chair ») souligne que le Verbe a assumé la condition humaine la plus fragile.
1Catéchisme de l'Église catholique, § 470 : « Parce que dans l'union mystérieuse de l'Incarnation "la nature humaine a été assumée, non absorbée" (GS 22, 2), l'Église a été amenée […] à confesser la pleine réalité de l'âme humaine du Christ », citant la constitution conciliaire Gaudium et spes (Vatican II, 1965).
2Catéchisme de l'Église catholique, § 480 : « Jésus Christ est vrai Dieu et vrai homme dans l'unité de sa personne divine ; pour cette raison, il est l'unique médiateur entre Dieu et les hommes. » Cf. aussi CEC 464 : Jésus « n'est pas en partie Dieu et en partie homme, et il n'est pas non plus le résultat d'un mélange confus du divin et de l'humain ».
3Évangile selon saint Matthieu 1, 23, citant Isaïe 7, 14 : « Voici que la Vierge concevra et enfantera un fils ; on lui donnera le nom d'Emmanuel, qui se traduit : "Dieu avec nous". » Le nom Emmanuel dit l'enjeu de l'Incarnation : la présence de Dieu au milieu des hommes.
4 11C. S. Lewis, Miracles (1947), ch. 14 « Le grand miracle » : Lewis compare l'Incarnation à un plongeur qui se dépouille, descend dans l'eau obscure et la vase, puis remonte à la lumière en ramenant ce qu'il était venu chercher — image de la descente du Fils dans notre condition mortelle et de la remontée (Résurrection) emportant la nature humaine sauvée. Analogie pédagogique, non doctrine définie.
5Saint Paul, Épître aux Philippiens 2, 6-7 (traduction liturgique) : « Le Christ Jésus, ayant la condition de Dieu, ne retint pas jalousement le rang qui l'égalait à Dieu. Mais il s'est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. » Hymne christologique primitif (l'« hymne aux Philippiens »), source du concept patristique de kénose (Ph 2, 7 : ekenôsen heauton, « il s'est vidé lui-même »).
6 10Première lettre de saint Jean 4, 2-3 : « Voici comment reconnaître l'esprit de Dieu : tout esprit qui confesse Jésus Christ venu dans la chair est de Dieu. » Verset dirigé contre le docétisme naissant, qui niait la réalité de la chair du Christ.
7Concile de Chalcédoine (451), définition de foi (Denzinger 302) : le Christ est reconnu « en deux natures, sans confusion, sans changement, sans division, sans séparation » (grec asynchytôs, atreptôs, adiairetôs, achôristôs), les deux natures concourant « en une seule personne et une seule hypostase ». Quatrième concile œcuménique, socle de la christologie catholique.
8Saint Léon le Grand, Lettre 28 à Flavien dite Tome à Flavien (13 juin 449) : « Chaque nature accomplit en communion avec l'autre ce qui lui est propre : le Verbe opérant ce qui est du Verbe, et la chair exécutant ce qui est de la chair » (Denzinger 294). Le texte fut acclamé au concile de Chalcédoine (« Pierre a parlé par Léon ») et fonde la christologie des deux natures.
9Catéchisme de l'Église catholique, § 457 : le Verbe s'est fait chair « pour nous sauver en nous réconciliant avec Dieu ». Première des quatre raisons de l'Incarnation exposées en CEC 456-460.
12Catéchisme de l'Église catholique, § 458 : le Verbe s'est fait chair « pour que nous connaissions ainsi l'amour de Dieu » (cf. 1 Jn 4, 9).
13Catéchisme de l'Église catholique, § 459 : le Verbe s'est fait chair « pour être notre modèle de sainteté » — « Je suis le chemin, la vérité et la vie » (Jn 14, 6).
14Catéchisme de l'Église catholique, § 460 : « Le Verbe s'est fait chair pour nous rendre "participants de la nature divine" (2 P 1, 4) […]. "Car le Fils de Dieu s'est fait homme pour nous faire Dieu" » (saint Athanase, De l'Incarnation du Verbe 54, 3 : PG 25, 192B). Le § cite aussi saint Irénée et saint Thomas d'Aquin sur l'« admirable échange ». Cette divinisation est par grâce et adoption, non par nature.
15Livre d'Isaïe 53, 3 (traduction liturgique) : « Objet de mépris, abandonné des hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance. » Quatrième chant du Serviteur, lu par la Tradition comme annonce du Christ souffrant.
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