Sainte Hilda de Whitby (614-680)

Sainte Hilda de Whitby (614-680), princesse northumbrienne devenue abbesse, fonda le monastère double de Whitby et forma cinq évêques. Conseillère des rois et protectrice du poète Cædmon, elle accueillit le synode de Whitby (664) qui fixa la date de Pâques en Angleterre.

Ignispedia

Sainte Hilda de Whitby (614 – 680) est la plus grande figure féminine de l'Église anglaise naissante : une princesse de sang royal devenue abbesse, fondatrice d'un monastère double sur une falaise battue par la mer du Nord, conseillère des rois, formatrice de cinq évêques, protectrice du premier poète chrétien de langue anglaise, et hôtesse du synode qui décida de l'avenir liturgique de la Northumbrie. Tous ceux qui la connurent l'appelaient d'un seul nom : « Mère »[2].

Ce n'est pas une moniale effacée. Bède la montre gouvernant un grand monastère mixte avec une autorité que personne ne discute, imposant à tous l'étude de l'Écriture et la mise en commun des biens, recevant dans sa cellule rois et princes venus lui demander conseil[3]. À une époque où l'Angleterre sortait à peine du paganisme, cette femme tint, pendant trente ans, l'un des foyers les plus lumineux de la chrétienté occidentale — une école d'où sortirent des évêques, un poète inspiré, et la mémoire même de tout un peuple, puisque c'est dans son monastère que se discuta la grande affaire de Pâques.

Cet article présente la sainte elle-même : l'enfant de la guerre baptisée avec son roi, la princesse qui renonça au monde à trente-trois ans, l'abbesse de paix et de discernement, la mère de tant d'évêques, la femme qui sut reconnaître la grâce de Dieu chez un bouvier illettré, et la mourante dont une moniale, à treize milles de là, vit l'âme portée au ciel par les anges. Pour le maître qui la rappela à la vie religieuse, voir saint Aidan de Lindisfarne ; pour l'historien à qui nous devons tout son portrait, voir saint Bède le Vénérable ; pour le monde monastique celtique dont elle est l'héritière, voir saint Columba et saint Patrick.

Qui est sainte Hilda de Whitby ?

Une princesse devenue mère de l'Église anglaise

Hilda appartient à la maison royale de Deira, l'un des deux royaumes qui composaient la Northumbrie. Elle est la petite-nièce du roi Edwin, le premier souverain chrétien du Nord, et sa sœur Hereswith épousera dans la maison royale d'Est-Anglie[4][5]. Rien, dans sa naissance, ne la destinait au cloître : une femme de ce rang était faite pour un mariage politique et une cour. C'est librement, à l'âge mûr, qu'elle choisit Dieu — et c'est précisément ce renoncement d'une princesse qui donne à sa figure son relief.

Devenue abbesse, elle ne fut pas seulement une religieuse parmi d'autres : elle fut, au sens le plus fort, une mère. Bède note qu'on ne l'appelait jamais autrement, « à cause de sa grâce et de sa piété »[6]. Cette maternité spirituelle s'exerça sur des moines, des moniales, des évêques en formation, des rois en quête de conseil et un peuple entier qui voyait en elle un repère. Peu de saints, hommes ou femmes, ont engendré autour d'eux une telle floraison.

Le nom Hild : « la bataille »

Son nom vieil-anglais, Hild, signifie « bataille » ou « combat » — un nom guerrier, courant dans l'aristocratie anglo-saxonne[7]. Le hasard des langues a doté la grande pacificatrice de l'Église anglaise d'un nom de guerre ; mais sa bataille à elle fut intérieure et spirituelle, et son arme fut la paix. Elle livra le seul combat qui vaille : celui de la charité, du discernement et de l'unité, dans un monde où l'on tranchait encore les querelles par le fer.

Une source unique et de premier ordre : Bède

Presque tout ce que nous savons de Hilda tient en deux chapitres d'un seul livre : l'Histoire ecclésiastique du peuple anglais de Bède le Vénérable, achevée vers 731, soit un demi-siècle après la mort de la sainte[8]. Bède écrivait dans le même pays, à quelques dizaines de milles de Whitby, dans la mémoire vivante de ceux qui avaient connu l'abbesse.

Cette source unique impose une honnêteté : nous ignorons une partie de la vie de Hilda, et la légende a comblé les vides plus tard. L'historien doit donc distinguer le noyau solide — le récit de Bède, sobre, daté, vérifiable — des broderies médiévales venues ensuite, comme les serpents pétrifiés ou les oies de Whitby. C'est ce que fait cet article : d'abord Bède, ensuite seulement le folklore, clairement signalé comme tel.

Le monde de Hilda : la Northumbrie du VIIᵉ siècle

Une enfant de la guerre

Hilda naît en 614, dans une Northumbrie déchirée par les guerres dynastiques. Son père Hereric, neveu d'Edwin, vivait en exil à la cour d'un roi breton lorsqu'il fut empoisonné[9]. La petite-nièce du roi grandit donc orpheline de père, ballottée par les violences de son temps. C'est dans ce monde de fer, de sang et d'alliances brisées que va se lever une figure de douceur.

Avant même sa naissance, une tradition rapportée par Bède entoure l'enfant d'un signe. Sa mère Breguswith, alors qu'elle la portait, rêva qu'elle cherchait son mari disparu et trouvait sous son vêtement un joyau d'une telle splendeur que sa lumière éclairait toute la Bretagne[10]. Bède voit dans ce songe l'annonce de la fille à naître :

« Ce joyau était bien sa fille Hilda, qui brilla d'un tel éclat de bonnes œuvres que sa lumière s'étendit, non seulement sur la Bretagne entière, mais bien au-delà de ses limites. » — Bède, Histoire ecclésiastique, IV, 23[11]

Le baptême avec le roi Edwin (627)

L'enfance de Hilda croise l'un des grands moments de l'histoire anglaise : la conversion de la Northumbrie. En 627, le roi Edwin, après une longue délibération avec son conseil, reçoit le baptême des mains de saint Paulin, envoyé du Sud par la mission romaine de saint Augustin de Cantorbéry et de saint Grégoire le Grand[12]. Avec lui, toute sa maison entre dans la foi. Hilda, âgée de treize ans, est baptisée ce jour-là, avec le roi, par Paulin[13][14].

Carte pédagogique — les lieux majeurs de la vie de sainte Hilda en Northumbrie. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Son entrée dans le christianisme est donc inséparable d'un acte royal et public. Mais le christianisme du Nord allait bientôt recevoir un second souffle, venu cette fois de l'ouest celtique : après l'effondrement du royaume d'Edwin (633), c'est de l'île d'Iona que partira saint Aidan pour fonder Lindisfarne et relever l'évangélisation. Hilda se trouvera, sa vie durant, au point de rencontre des deux traditions, romaine et celtique — ce qui explique à la fois sa formation et la place que tiendra son monastère dans le grand débat de 664.

La première moitié d'une vie : trente-trois ans dans le siècle

Bède donne à la vie de Hilda une architecture saisissante : deux moitiés exactement égales. Elle vécut, dit-il, trente-trois ans très noblement dans l'habit séculier, puis consacra plus noblement encore les trente-trois années suivantes au Seigneur dans la vie monastique[15]. Une vie coupée en son milieu, comme tranchée par une conversion.

« Elle vécut trente-trois ans très noblement dans la condition séculière ; et plus noblement encore consacra le reste de sa vie au Seigneur dans l'état monastique. » — Bède, Histoire ecclésiastique, IV, 23[16]

Le projet de Gaule et le monastère de Chelles

De cette première moitié, nous ne savons presque rien — sinon qu'elle s'acheva par un tournant. Sa sœur Hereswith, mère du futur roi Aldwulf d'Est-Anglie, était entrée comme moniale au monastère de Cale, en Gaule — c'est-à-dire Chelles, près de Paris[17][18]. Au VIIᵉ siècle, les grands monastères francs comme Chelles ou Faremoutiers attiraient les filles de la noblesse anglo-saxonne, faute de fondations équivalentes en Angleterre.

Résolue à suivre sa sœur et à se faire moniale loin de sa patrie, Hilda passa une année entière en Est-Anglie, n'attendant plus que le moment de gagner la Gaule[19]. Sa vocation était mûre ; mais Dieu lui réservait un autre champ.

Le rappel d'Aidan et la conversion monastique

C'est alors qu'intervient saint Aidan, l'évêque de Lindisfarne. Voyant la valeur de Hilda, il la rappela dans sa patrie et l'invita à servir Dieu en Northumbrie plutôt qu'à s'exiler[20]. L'abbesse de Whitby est donc, spirituellement, une fille de l'évangélisation celtique : c'est l'apôtre de la Northumbrie lui-même qui retint cette princesse au bord du départ et orienta sa vie.

À son retour, Hilda reçut d'Aidan une hide de terre (l'étendue cultivable d'une famille) sur la rive nord de la rivière Wear, où elle mena pendant un an la vie monastique avec quelques compagnes, dans une grande pauvreté[21]. C'est de ce commencement minuscule — une poignée de femmes sur une terre donnée — que sortira l'une des plus grandes abbayes de l'Angleterre.

L'abbesse : Hartlepool puis Whitby

Hartlepool, premier gouvernement

Un an plus tard, Hilda fut établie abbesse du monastère de Heruteu — Hartlepool —, fondé peu avant par Heiu, dite la première femme de Northumbrie à avoir reçu le voile religieux[22][23]. Là, sur les conseils des hommes savants qui l'aimaient, elle organisa la vie commune et lui donna une règle de discipline régulière. Bède note que beaucoup venaient l'instruire, car la grâce de Dieu était visible dans sa conduite. Hartlepool fut son apprentissage du gouvernement.

La fondation de Streanæshalch (Whitby), vers 657

Quelques années plus tard, vers 657, Hilda entreprit de fonder ou d'organiser le monastère qui devait porter son nom dans l'histoire : Streanæshalch, que les Scandinaves appelleront plus tard Whitby[24][25]. Bède traduit le vieux nom par « la baie du phare ». Le site est spectaculaire : une falaise dominant la mer du Nord, à l'embouchure de l'Esk, où l'on bâtit l'église et les bâtiments monastiques.

Les ruines gothiques de l'abbaye de Whitby, sur la falaise de la mer du Nord, marquent le site associé à l'ancien monastère de Hilda. Photo : Wikimedia Commons, licence libre.

Whitby n'était pas un monastère ordinaire. Il devint la nécropole de la maison royale de Northumbrie : le roi Edwin lui-même, puis le roi Oswiu et sa famille, y furent ensevelis ou vénérés[26]. Lieu de prière, lieu de pouvoir, lieu de mémoire — Whitby, sous Hilda, fut tout cela.

Un monastère double

Schéma pédagogique — le monastère double de Whitby : deux communautés, une église commune, une abbesse. Infographie originale Ignispedia créée par IA.

Whitby était un monastère double : moines et moniales y vivaient sous une même règle et une même autorité — celle de l'abbesse[27][28]. Hommes et femmes habitaient séparément mais priaient ensemble à l'église. Cette institution, héritée du monde franc et celtique, plaçait à la tête de communautés mixtes des femmes de haute naissance dont la compétence spirituelle et administrative était reconnue de tous. Que des moines, des prêtres et de futurs évêques aient été formés et gouvernés par une abbesse n'avait, à l'époque, rien de scandaleux : c'était une réalité courante de l'Église anglo-saxonne, et Hilda en est la figure la plus éclatante.

La règle de Hilda : justice, paix, charité, tout en commun

Le portrait que Bède trace du gouvernement de Hilda est l'un des plus beaux de toute son Histoire. Elle établit dans son monastère la même discipline qu'à Hartlepool : justice, piété, chasteté, et par-dessus tout paix et charité. Et il ajoute ce trait, qui dit l'âme cénobitique de la maison :

« À l'exemple de l'Église primitive, personne n'y était riche, personne n'y était pauvre, car ils avaient tout en commun, et nul ne possédait rien en propre. » — Bède, Histoire ecclésiastique, IV, 23[29]

Cette communauté des biens n'était pas une théorie : c'était la forme concrète de la charité chez Hilda. Elle exigeait aussi de tous ceux qui étaient sous sa conduite une étude assidue de l'Écriture sainte et la pratique des bonnes œuvres, de telle sorte qu'on pût aisément y trouver des hommes dignes du sacerdoce et du service de l'autel[30]. Whitby fut, sous elle, une véritable école de sainteté et de science sacrée.

Conseillère des rois

L'autorité de Hilda débordait largement les murs du cloître. Sa prudence était telle, écrit Bède, que non seulement les gens ordinaires, mais des rois et des princes venaient parfois lui demander conseil dans leurs difficultés, et suivaient ses avis[31]. Dans une société où le pouvoir politique appartenait aux guerriers, une abbesse écoutée des souverains est une autorité morale de premier rang. Hilda exerçait, à sa manière, un véritable magistère spirituel sur le royaume.

Whitby, pépinière de saints et de savants

Cinq évêques sortis de son monastère

La fécondité d'un maître se mesure à ses disciples. Bède le souligne avec insistance : pas moins de cinq hommes formés au monastère de Hilda devinrent évêques, tous d'un mérite et d'une sainteté singuliers[32]. Aucune autre maison anglaise du temps ne peut se prévaloir d'une telle moisson épiscopale sous une seule abbesse.

Disciple de WhitbySiège épiscopalNote
BosaYorkSaint vénéré, évêque d'York après Wilfrid
ÆtlaDorchesterÉvêque de Dorchester-on-Thames
OftforWorcesterÉvêque des Hwicce (Worcester)
Jean de BeverleyHexham, puis YorkSaint Jean de Beverley, celui qui ordonna Bède diacre puis prêtre
Wilfrid (II)YorkSuccesseur de Jean à York

Que saint Jean de Beverley, celui qui ordonna Bède diacre puis prêtre, soit sorti du monastère de Hilda relie directement la grande abbesse à l'historien qui la chantera[33][34].

Cædmon, le bouvier devenu poète de Dieu

Le chapitre que Bède consacre, juste après Hilda, à Cædmon est l'un des plus célèbres de toute la littérature anglaise[35]. Cædmon était un bouvier illettré, attaché au monastère de Whitby, qui s'enfuyait des banquets par honte de ne savoir chanter quand venait son tour de prendre la harpe. Une nuit, dans l'étable, un homme lui apparut en songe et lui ordonna de chanter « le commencement des créatures ». Le pauvre homme se mit alors à composer, dans sa langue anglaise, des vers d'une beauté nouvelle à la louange du Créateur — lui qui n'avait jamais rien appris.

C'est ici que paraît le discernement spirituel de Hilda. Informée du prodige, elle ne le tint pas pour une curiosité : elle reconnut la grâce de Dieu chez cet homme, fit éprouver son don par des savants, puis le reçut comme moine dans sa communauté et le fit instruire de toute l'histoire sainte[36]. Cædmon transforma en poèmes la Genèse, l'Exode, l'Incarnation, la Passion, la Résurrection et le Jugement. Il est, pour la tradition, le premier poète chrétien de langue anglaise — et il doit son entrée en religion à l'œil de Hilda, capable de voir un futur chantre de Dieu sous les habits d'un gardien de bœufs.

Cædmon, bouvier de Whitby, reçoit en songe le don du chant sacré. Illustration originale Ignispedia créée par IA.

« Ainsi, par le don de Dieu, un homme du monde était devenu un chantre si admirable... et toute son ardeur n'allait qu'aux choses du Ciel. » — Bède, Histoire ecclésiastique, IV, 24, sur Cædmon, reçu moine par Hilda[37]

Le synode de Whitby (664)

L'enjeu : la date de Pâques et la tonsure

En 664, c'est dans le monastère de Hilda que se tint l'un des conciles les plus décisifs de l'histoire anglaise : le synode de Whitby[38]. L'Église de Northumbrie y était divisée entre deux usages : la tradition celtique, héritée d'Aidan et d'Iona, et la tradition romaine, venue du Sud. Le point de friction le plus visible était le calcul de la date de Pâques — au point que le roi Oswiu et sa reine pouvaient célébrer la fête à des jours différents — et la forme de la tonsure des moines.

Sous l'arbitrage du roi Oswiu, le débat opposa l'évêque Colman, tenant de la coutume celtique, à saint Wilfrid, champion de l'usage romain. Wilfrid l'emporta en invoquant l'autorité de saint Pierre, gardien des clefs du Ciel, et la Northumbrie adopta l'observance romaine[39]. Ce fut un tournant : la fin du particularisme liturgique du Nord et son ancrage dans la communion latine universelle.

Hilda, du côté celtique, mais dans l'obéissance

Quelle fut la position de Hilda ? Par toute sa formation, reçue d'Aidan, elle inclinait vers la tradition celtique et se rangea, au synode, du côté de ceux qui défendaient l'usage hérité d'Iona[40][41]. Mais — et c'est ici que se révèle sa grandeur — quand la décision tomba en faveur de Rome, elle ne fit pas sécession. Là où l'évêque Colman préféra se retirer vers le Nord plutôt que de changer, Hilda demeura, accepta la décision et garda son monastère dans l'unité de l'Église.

Cette obéissance n'allait pas de soi pour une abbesse de sa stature et de ses convictions. Elle dit pourtant l'essentiel de sa spiritualité : la paix et l'unité valaient plus, à ses yeux, qu'un point d'observance, si cher fût-il. Hilda fait partie de ces saints qui montrent que l'on peut avoir une préférence, la défendre loyalement, puis se soumettre de bon cœur au jugement de l'Église — sans rien renier de l'amour qui l'inspirait.

Spiritualité de sainte Hilda

Une maternité spirituelle

Le cœur de la sainteté de Hilda est une maternité. On ne l'appelait pas « Mère » par convention monastique, mais « à cause de sa grâce et de sa piété »[42]. Elle enfantait des âmes : elle formait des moines, élevait de futurs évêques, recueillait un bouvier illettré pour en faire un poète de Dieu, consolait et conseillait les puissants. Sa fécondité n'est pas celle d'une administratrice efficace, mais celle d'une mère qui fait grandir.

Paix et discernement

Deux vertus traversent tout le portrait que Bède donne d'elle : la paix et le discernement. La paix, qu'elle établit comme loi première de son monastère et qu'elle préféra à sa propre opinion au synode de 664. Le discernement, qui lui fit reconnaître la grâce de Dieu là où d'autres n'auraient vu qu'un prodige amusant, et qui attirait vers sa cellule les rois en quête de lumière. La sagesse de Hilda n'était pas un savoir abstrait : c'était l'art surnaturel de lire les âmes et les situations sous le regard de Dieu.

La sagesse au service de tous

Hilda incarne enfin une sagesse au service du bien commun. Tout, chez elle, est ordonné aux autres : l'étude de l'Écriture pour donner des prêtres à l'Église, la communauté des biens pour qu'aucun pauvre ne manque de rien, le conseil donné aux rois pour la paix du royaume. Sa vie contemplative n'était pas repliée : elle débordait en service, en formation, en hospitalité spirituelle. C'est la marque des grands fondateurs : la prière y devient source d'une fécondité qui rejaillit sur tout un peuple.

La mort de sainte Hilda (680) et les visions

Six ans d'épreuve

Pendant les six dernières années de sa vie, Hilda fut frappée d'une fièvre continuelle qui la consumait. Loin de se plaindre, elle ne cessa, durant toute cette épreuve, de rendre grâce à son Créateur et d'instruire son troupeau, en public comme en privé[43]. Le maître qui avait appris à reconnaître la grâce chez les autres apprit, par la maladie, à se laisser purifier lui-même.

« Pendant tout ce temps, elle ne cessa jamais de rendre grâce à son Créateur, ni d'instruire en public et en particulier le troupeau qui lui était confié. » — Bède, Histoire ecclésiastique, IV, 23[44]

La nuit du 17 novembre 680

La septième année, le mal gagna l'intérieur. Au matin du 17 novembre 680, après avoir reçu le viatique — la sainte communion — et exhorté ses sœurs à garder entre elles la paix de l'Évangile, Hilda rendit son âme à Dieu. Elle avait soixante-six ans, et l'on était à l'heure du premier chant du coq[45]. Jusqu'au bout, son dernier mot fut celui de toute sa vie : la paix.

La vision de Begu à Hackness

La mort de Hilda fut entourée de signes que Bède rapporte avec gravité. La nuit même de son trépas, à treize milles de Whitby, dans le monastère de Hackness que Hilda venait de fonder, une moniale nommée Begu, qui servait Dieu depuis plus de trente ans, reposait au dortoir. Elle entendit soudain dans les airs la cloche qui appelait les sœurs à la prière quand l'une d'elles quittait ce monde ; ouvrant les yeux, elle vit le toit s'ouvrir et une lumière se répandre d'en haut. Dans cette lumière, elle vit l'âme de Hilda portée au ciel par les anges[46].

Begu se leva, courut réveiller les sœurs et leur annonça que la Mère venait de mourir. Au matin, des frères arrivés de Whitby confirmèrent la nouvelle : Hilda s'était éteinte à l'heure même de la vision. Bède rapporte qu'une autre moniale, dans le monastère de Whitby lui-même, vit cette nuit-là pareille gloire[47]. Comme pour Aidan et Cuthbert, le ciel rendit témoignage à la sainteté d'une vie en montrant l'âme emportée par les anges.

La vision de Begu à Hackness, la nuit de la mort de Hilda. Illustration originale Ignispedia créée par IA.

« Elle vit l'âme de la servante de Dieu [Hilda] s'élever vers le ciel, accompagnée et conduite par les anges, au milieu d'une lumière éclatante. » — Bède, Histoire ecclésiastique, IV, 23, sur la vision de Begu à Hackness[48]

Le culte de sainte Hilda

Reliques et sanctuaires

Whitby fut détruit par les Vikings au IXᵉ siècle, et le tombeau primitif de Hilda disparut dans la tourmente. Des traditions tardives prétendent que ses reliques furent transférées à Glastonbury sous le roi Edmund Ier (939-946), ou conservées à Gloucester et à Durham[49]. La Catholic Encyclopedia juge ces translations en partie légendaires et liées aux rivalités entre grandes abbayes anglaises[50]. Le culte, lui, ne s'éteignit jamais : reconstruite après la conquête normande, l'abbaye de Whitby resta jusqu'à la Réforme un lieu de mémoire de la sainte, et ses ruines gothiques, toujours dressées sur la falaise, en gardent le souvenir.

Les légendes de Whitby : serpents pétrifiés et oies

Le Moyen Âge a brodé autour de Hilda deux légendes célèbres. La première veut qu'elle ait changé en pierre les serpents qui infestaient le site de son monastère : on en voulait pour preuve les innombrables ammonites fossiles des falaises de Whitby, ces coquilles spiralées qui ressemblent à des serpents enroulés. On les appela longtemps « snakestones » (pierres-serpents), et des artisans locaux y sculptaient même une tête de serpent pour les vendre comme reliques du miracle[51]. La science y reconnaît aujourd'hui des mollusques fossiles du Jurassique ; l'ammonite Hildoceras en porte d'ailleurs le nom de Hilda.

Un « snakestone » de Whitby : ammonite fossile sculptée d'une tête de serpent, support de la légende des serpents pétrifiés par sainte Hilda. Photo : Natural History Museum, Londres, via Wikimedia Commons, licence libre.

La seconde légende veut que les oiseaux de mer, et particulièrement les oies sauvages, ne survolent jamais directement l'abbaye sans incliner les ailes en hommage à la sainte[52]. Ces récits, charmants, appartiennent au folklore médiéval et non à l'histoire : il faut les recevoir pour ce qu'ils sont, l'expression populaire d'une dévotion, sans les confondre avec les faits sobres rapportés par Bède. Une encyclopédie catholique n'a pas à mépriser ces traditions, ni à les présenter comme des miracles attestés : elle les situe à leur juste place.

Fête et patronage

Sainte Hilda est honorée le 17 novembre par les catholiques et les orthodoxes[53][54] ; les anglicans la fêtent le 19 novembre en Angleterre, et le 17 ou le 18 selon les provinces[55]. On l'invoque comme patronne de l'instruction et de la culture, en mémoire de l'école de science sacrée qu'elle fit de Whitby ; de nombreux collèges, écoles et églises de tradition anglaise portent son nom. Sa figure d'abbesse savante, gouvernant hommes et femmes et formant des évêques, en a fait une référence durable de la place des femmes dans l'Église d'Angleterre.

Whitby après Hilda

Le rayonnement de Whitby ne mourut pas avec sa fondatrice. Le monastère continua de former et de prier ; c'est là, quelque trois décennies plus tard, que fut composée l'une des premières vies de saint Grégoire le Grand, écrite par un moine anonyme de Whitby[56] — hommage du Nord anglais au pape qui avait voulu sa conversion. La maison de Hilda fut ainsi, jusqu'à sa ruine, un foyer de sainteté, de poésie et de mémoire : trois fruits qui portent tous la marque de sa fondatrice.

Que nous dit sainte Hilda aujourd'hui ?

Quatorze siècles après sa mort, la grande abbesse de Whitby reste étonnamment proche. Elle enseigne d'abord que la sainteté n'a pas d'âge : c'est à trente-trois ans, en pleine maturité, qu'une princesse rompit avec le monde, preuve qu'on peut tout donner à Dieu sans avoir grandi au cloître.

Elle enseigne ensuite la fécondité du discernement : sa plus belle œuvre n'est pas un bâtiment, mais des âmes — cinq évêques, un poète, un peuple — qu'elle sut voir et faire grandir. Reconnaître la grâce de Dieu chez l'autre, même chez le plus humble, et lui donner les moyens de s'épanouir : voilà la maternité spirituelle dont l'Église a toujours besoin.

Elle enseigne enfin l'obéissance dans la paix. Convaincue de la tradition celtique, elle s'inclina pourtant devant la décision de Rome au synode de 664, parce que l'unité de l'Église lui était plus chère que sa propre préférence. Sa vie entière fut une bataille — Hild, « la bataille » — mais une bataille pour la paix.

« Le joyau brilla d'un tel éclat de bonnes œuvres que sa lumière s'étendit bien au-delà des limites de la Bretagne. » — Le songe de Breguswith, rapporté par Bède[57], fait de Hilda une lumière pour toute l'Église : la princesse devenue mère, la guerrière de la paix, dont la clarté n'a pas fini d'éclairer ceux qui cherchent Dieu.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Dates anglicanes de sainte Hilda : l'Église d'Angleterre (calendrier Common Worship) l'inscrit au 19 novembre, avec Mechtild de Magdebourg ; ailleurs dans la Communion anglicane, le 18 novembre en certains endroits et le 17 novembre (notamment en Australie). La fête orthodoxe attestée est le 17 novembre, sans fête de translation connue.

    1 55
  2. Bède, Historia ecclesiastica gentis Anglorum, livre IV, chap. 23 : chapitre majeur sur Hilda. Mort le 17 novembre 680 à 66 ans ; les deux périodes de 33 ans (séculière puis monastique) ; fille de Hereric, neveu du roi Edwin, et de Breguswith ; baptisée à 13 ans avec le roi Edwin par Paulin ; le songe de la perle/joyau de Breguswith éclairant toute la Bretagne, interprété de Hilda ; la sœur Hereswith moniale au monastère de Cale (Chelles) en Gaule ; l'année passée en Est-Anglie avant de gagner la Gaule ; le rappel par l'évêque Aidan ; la hide de terre sur la rive nord de la Wear ; l'abbatiat de Heruteu (Hartlepool) après Heiu, première femme de Northumbrie à recevoir le voile ; le titre de « Mère » donné par tous « à cause de sa grâce et de sa piété ». Texte intégral : Project Gutenberg éd. 38326, trad. A. M. Sellar (1907) et J. A. Giles ; CCEL.

    2 4 6 8 9 10 11 14 15 16 17 19 20 21 22 24 27 42 57
  3. Bède, Historia ecclesiastica, IV, 23 : sous Hilda, tous devaient s'adonner à l'étude assidue de l'Écriture sainte et aux bonnes œuvres, de sorte qu'on y trouvait aisément des hommes dignes du sacerdoce ; sa prudence était telle que non seulement les gens ordinaires mais des rois et des princes venaient lui demander conseil et suivaient ses avis.

    3 30 31
  4. Catholic Encyclopedia (newadvent.org), article « St. Hilda » : née en 614, baptisée vers 627 à 13 ans par la prédication de Paulin ; abbesse de Hartlepool puis de Whitby ; monastère double ; cinq évêques formés (dont saint Jean de Hexham/Beverley et Wilfrid d'York) ; protectrice de Cædmon ; au synode de Whitby (664) elle inclina d'abord vers l'usage celtique ; mort paisible après la communion ; reliques (Glastonbury, Gloucester) tenues pour en partie légendaires ; fête le 17 novembre.

    5 13 18 23 28 34 40 50 53
  5. Le nom vieil-anglais Hild signifie « bataille, combat » ; il est fréquent dans l'onomastique aristocratique anglo-saxonne (on le retrouve dans Hildegarde, Mathilde, etc.). Hilda est aussi appelée Hild dans les sources anciennes.

    7
  6. Bède, Historia ecclesiastica, livre II, chap. 14 : conversion et baptême du roi Edwin de Northumbrie par saint Paulin, à York, à Pâques 627 (12 avril), avec sa maison et nombre de ses sujets ; c'est dans cette mouvance que Hilda, âgée de 13 ans, reçut le baptême.

    12
  7. Encyclopædia Britannica, « Saint Hilda of Whitby » : abbesse anglo-saxonne (614-680), fondatrice de Streanæshalch (Whitby) vers 657, monastère double, hôtesse du synode de 664 ; figure majeure de l'Église anglaise ; fête le 17 novembre.

    25 54
  8. Bède, Historia ecclesiastica, livre III, chap. 24 (fin du récit de la victoire d'Oswiu sur Penda, 655) : après avoir confié sa fille Ælfflæd à Hilda à Streanæshalch, Bède énumère ceux qui reposent dans l'église Saint-Pierre du monastère — Ælfflæd elle-même, son père le roi Oswiu, sa mère Eanflæd, le père de celle-ci, le roi Edwin, « et beaucoup d'autres nobles » (« she and her father, Oswy, her mother, Eanfleda, her mother's father, Edwin, and many other noble persons, are buried in the church of the holy Apostle Peter »). Edwin étant mort en 633, avant la fondation de Whitby (v. 657), sa présence à Whitby suppose une translation de ses restes — la Vie de Grégoire composée à Whitby évoque d'ailleurs l'ensevelissement du corps d'Edwin dans « notre monastère » (nostrum coenobium).

    26
  9. Bède, Historia ecclesiastica, IV, 23 : à l'exemple de l'Église primitive, dans le monastère de Hilda « personne n'était riche, personne n'était pauvre, car ils avaient tout en commun, et nul ne possédait rien en propre » (cf. Actes 4, 32).

    29
  10. Bède, Historia ecclesiastica, IV, 23 : pas moins de cinq hommes formés au monastère de Hilda devinrent évêques, tous d'un mérite et d'une sainteté singuliers : Bosa (York), Ætla (Dorchester), Oftfor (Worcester/Hwicce), Jean (de Beverley, évêque de Hexham puis d'York — celui qui ordonna Bède diacre puis prêtre, Historia ecclesiastica, V, 24) et Wilfrid (II, York).

    32 33
  11. Bède, Historia ecclesiastica, IV, 24 : histoire de Cædmon, bouvier illettré attaché au monastère de Whitby, qui reçut en songe le don de composer des poèmes sacrés dans la langue anglaise ; l'abbesse Hilda, reconnaissant la grâce de Dieu, fit éprouver son don par des savants, le reçut comme moine et le fit instruire de l'histoire sainte ; il chanta la Création, la Genèse, l'Exode, l'Incarnation, la Passion, la Résurrection et le Jugement. Il est tenu pour le premier poète chrétien de langue anglaise.

    35 36 37
  12. Bède, Historia ecclesiastica, livre III, chap. 25 : synode de Whitby (664), tenu au monastère de Hilda sous l'arbitrage du roi Oswiu ; débat sur la date de Pâques et la tonsure entre l'évêque Colman (usage celtique d'Iona) et Wilfrid (usage romain) ; Wilfrid l'emporte en invoquant l'autorité de saint Pierre ; la Northumbrie adopte l'observance romaine ; Colman se retire vers le Nord.

    38 39 41
  13. Bède, Historia ecclesiastica, IV, 23 : Hilda fut éprouvée par la fièvre durant les six dernières années de sa vie, sans cesser de rendre grâce à Dieu ni d'instruire son troupeau ; la septième année le mal gagna l'intérieur ; au point du jour, après avoir reçu le viatique et exhorté ses sœurs à garder la paix de l'Évangile, elle mourut le 17 novembre 680, à l'heure du premier chant du coq, à 66 ans.

    43 44 45
  14. Bède, Historia ecclesiastica, IV, 23 : la nuit de la mort de Hilda, à treize milles de Whitby, au monastère de Hackness (fondé la même année par Hilda), la moniale Begu, religieuse depuis plus de trente ans, entendit dans les airs la cloche des défunts, vit le toit s'ouvrir et une lumière se répandre, et dans cette lumière l'âme de Hilda portée au ciel par les anges ; une autre moniale, à Whitby même, eut cette nuit-là une vision semblable.

    46 47 48
  15. Traditions de translation des reliques de Hilda : à Glastonbury sous le roi Edmund Ier (939-946), et/ou à Gloucester (St Peter's) et Durham, après la destruction de Whitby par les Vikings au IXᵉ siècle. Ces récits, liés aux rivalités entre grandes abbayes, sont jugés en partie légendaires (cf. Catholic Encyclopedia).

    49
  16. Légende des serpents changés en pierre par les prières de Hilda : les ammonites fossiles des falaises de Whitby, appelées « snakestones » (pierres-serpents), étaient présentées comme la preuve du miracle, certaines sculptées d'une tête de serpent par les artisans locaux. Il s'agit en réalité de mollusques fossiles du Jurassique ; le genre d'ammonite Hildoceras porte le nom de Hilda. Cf. Whitby Museum ; Natural History Museum (Londres), dossier « Snakestones ».

    51
  17. Légende des oies sauvages (et oiseaux de mer) inclinant les ailes en survolant l'abbaye de Whitby en hommage à sainte Hilda. Folklore médiéval local, sans valeur historique, attesté par la tradition de Whitby.

    52
  18. Vie anonyme de saint Grégoire le Grand composée à Whitby (Vita Gregorii anonyme) : l'auteur, membre du monastère double (il parle de « notre monastère », nostrum coenobium), écrit sous l'abbatiat d'Ælfflæd, successeure de Hilda ; Bertram Colgrave (éd. et trad., The Earliest Life of Gregory the Great, by an Anonymous Monk of Whitby, University of Kansas Press, 1968) date l'œuvre d'environ 704-714 — soit quelque trois décennies après la mort de Hilda (680), et non un demi-siècle. C'est la plus ancienne Vie conservée de Grégoire le Grand.

    56