Pape saint Lucius I (Lucius) est l'évêque de Rome élu en juin 253, juste après la mort en exil de saint Corneille à Centumcellae. Le Saint-Siège le présente comme le 22e pape de l'Église catholique, né à Rome selon le Liber Pontificalis, avec un pontificat qui s'achève le 5 mars 254.[2][3]
Son pontificat est l'un des plus courts du IIIe siècle : à peine huit mois, dont une part importante passée hors de Rome dans un exil immédiat, que la chronologie attribue à Trébonien Galle, encore sur le trône.[4][5][6] Il rejoint pourtant son Église avant de mourir, « par la volonté de Dieu, sain et sauf », selon la formule frappante du Liber Pontificalis — nutu Dei incolumis ad ecclesiam reuersus est.[7]
Lucius compte parce qu'il confirme dans la persécution la ligne corneillienne sur les chrétiens tombés pendant la persécution de Dèce, soutient les évêques d'Afrique, fait face à la pression renouvelée du schisme novatien, et meurt comme « bienheureux martyr » selon l'expression de saint Cyprien — alors même que les sources historiques solides ne connaissent pas de mort sanglante.[8][9][10] Toute la difficulté du dossier tient là : comprendre comment l'Église ancienne a honoré comme martyr un évêque qui semble être mort de cause naturelle, et pourquoi cette qualification, loin d'être un abus de langage, dit quelque chose de précis sur la nature du témoignage chrétien au IIIe siècle.
« Béni soit le Seigneur qui vous a ramené de l'exil. Le pasteur est rendu à son troupeau, le pilote au gouvernail, le chef à son peuple. Il semble donc que votre bannissement a été ménagé par la Providence, non pour que l'Église restât veuve de son évêque, mais pour que l'évêque revînt à son Église plus grand et plus honoré. » — Saint Cyprien de Carthage, lettre à Lucius après son retour d'exil[11]
Pourquoi Lucius compte-t-il ?
Le pape de la continuité institutionnelle
Lucius n'est pas un grand auteur, ni un grand législateur. Aucune lettre de sa main n'a été conservée. Aucun traité dogmatique ne porte son nom. Aucune sentence conciliaire ne s'attache à son pontificat. Et pourtant, dans le contexte romain de l'année 253, son élection est un signe immense.
Rome vient de perdre coup sur coup deux évêques par la persécution : saint Fabien martyrisé en janvier 250, puis saint Corneille mort en exil à Centumcellae en juin 253.[12][13] Le siège pourrait rester vacant, comme il l'a été pendant plus d'un an après Fabien. Le pouvoir impérial pourrait obtenir, par usure, l'effacement de la chaire romaine. Or, en quelques jours, le clergé et le peuple élisent un successeur — et cette élection se fait alors même que l'élu sait qu'il sera très probablement frappé à son tour.
Choisir Lucius, dans ces conditions, c'est confesser que la communion de l'Église ne dépend pas de la survie biologique d'un homme. C'est affirmer, par un acte ecclésial concret, que la chaire de Pierre ne peut pas être détruite par l'épée.
Le pape de l'exil et du retour providentiel
Très peu de papes ont, comme Lucius, été chassés de Rome dès leur élection. La séquence est saisissante : on élit un évêque ; aussitôt il est arrêté, exilé ou banni ; puis, contre toute attente, il revient à Rome avant de mourir.[14][15]
Cette séquence n'est pas une simple anecdote biographique. Elle a une portée doctrinale réelle. Le Liber Pontificalis la décrit avec une formule qu'il faut peser : Lucius « était en exil ; ensuite, par la volonté de Dieu, sain et sauf, il retourna à son Église » — Hic exul fuit et postea nutu Dei incolumis ad ecclesiam reversus est.[16] La langue est sobre. Mais elle confesse que l'évêque exilé n'est jamais coupé de son Église, et que son retour appartient à l'ordre de la providence, non au hasard politique.
Saint Cyprien va plus loin encore. Dans sa lettre 61, il interprète l'exil comme une grâce : il a permis à Lucius d'unir, dans une seule vie, l'épiscopat et la confession.
« Il y a quelque temps, frère bien-aimé, nous vous écrivions pour vous féliciter du double honneur auquel la miséricorde divine vous réservait en vous appelant à diriger l'Église, et à l'illustrer en même temps par votre confession glorieuse. » — Saint Cyprien, Ep. 61, à Lucius après son retour[17]
Le pape confesseur, « martyr » au sens cyprianique
C'est sans doute ce point qui rend Lucius théologiquement intéressant. Saint Cyprien, dans sa lettre 68 à Étienne, désigne explicitement Corneille et Lucius comme « les bienheureux martyrs » — beatos martyres Cornelium et Lucium.[18] Or il sait que ni l'un ni l'autre ne sont morts décapités, brûlés ou jetés aux bêtes. Corneille est mort en exil à Centumcellae, sans procès public connu. Lucius est mort à Rome, dans son siège, après être revenu de l'exil — et aucune source contemporaine fiable ne mentionne une exécution sanglante.[19][20]
Cyprien n'use donc pas du mot « martyr » pour décorer rétrospectivement deux papes. Il l'emploie dans son sens chrétien primitif : témoin du Christ par sa fidélité éprouvée dans la persécution, qu'il en meure ou non par le glaive. Cette acception large, que la langue moderne distingue volontiers en « martyr » (mort sanglante) et « confesseur » (témoin sans effusion de sang), n'est pas encore figée au IIIe siècle. Cyprien lui-même écrit, dans la même lettre 61 à Lucius, que les « martyres différés » — martyria dilata — n'enlèvent rien au mérite de la confession.[21]
Lucius est donc le cas-type, dans le dossier patristique, du pape-confesseur honoré comme martyr par l'Église ancienne. Toute l'analyse de sa figure tourne autour de ce point.
Le contexte impérial du pontificat
L'année des quatre empereurs (251-253)
Pour comprendre l'exil de Lucius, il faut voir l'instabilité extrême du pouvoir romain au moment où il est élu. Entre l'été 251 et l'automne 253, l'Empire change quatre fois d'empereur :
- Trébonien Galle (juin 251 — août 253), associé à son fils Volusien comme co-empereur ; ils succèdent à Dèce, tué avec son fils Herennius Étruscus à la bataille d'Abrittus en juin 251 ;
- Émilien (été — automne 253), général révolté contre Galle, proclamé empereur par ses soldats, qui tue Galle et Volusien près d'Interamna, puis est lui-même tué par ses troupes après quelques semaines ;
- Valérien (proclamé septembre 253 — capturé par les Perses en 260), associé à son fils Gallien comme co-empereur dès l'origine.[22][23]
C'est dans ce désordre que Lucius est élu, exilé, puis ramené. Aucune source ne nomme avec certitude l'empereur qui l'a chassé, mais la chronologie ne laisse qu'un seul candidat plausible : Trébonien Galle, encore sur le trône au moment de l'élection en juin 253, et déjà tenu pour responsable de l'exil de Corneille à Centumcellae — c'est aussi la lecture de Kirsch, pour qui la persécution sous Gallus « durait encore » (still went on) au moment de l'élection.[24][25]
Trébonien Galle et la persécution sélective
La persécution générale de Dèce (250) avait visé l'ensemble du peuple : tout citoyen devait sacrifier aux dieux et obtenir un libellus, certificat attestant l'acte de soumission religieuse à l'empire.[26] Trébonien Galle abandonne cette politique de masse, mais maintient une pression ciblée sur les chefs chrétiens, en particulier sur l'évêque de Rome.
C'est cette logique de décapitation hiérarchique qui frappe Corneille puis Lucius. On n'arrête plus tous les chrétiens ; on essaie de désorganiser leur Église en exilant son chef. La continuité avec la politique de Dèce est manifeste : il s'agit toujours d'imposer la primauté religieuse de l'empire, mais avec des moyens plus économes.
L'avènement de Valérien et la trêve initiale
Quand Valérien prend le pouvoir à l'automne 253, il est encore loin d'être le persécuteur qui frappera l'Église en 257-258. Eusèbe note même qu'au début de son règne, sa famille traite avec bienveillance les chrétiens : « sa maison était remplie d'hommes pieux et c'était une Église de Dieu ».[27] Les édits anti-chrétiens de Valérien ne paraîtront qu'en août 257, suivis du second édit d'été 258 qui tuera entre autres saint Sixte II et saint Cyprien.
Cette trêve initiale de Valérien ouvre précisément la fenêtre du retour de Lucius. C'est probablement à la fin de l'été 253 ou à l'automne que l'évêque exilé peut regagner Rome, vivant et libre. Il y mourra cinq ou six mois plus tard.
Les sources anciennes
Tableau des témoins principaux
Le dossier documentaire de Lucius est plus mince que celui de Corneille, mais il est convergent et solide pour l'essentiel.
| Source | Date | Ce qu'elle apporte | Prudence requise |
|---|---|---|---|
| Saint Cyprien, Lettre 61 (Hartel) — à Lucius | fin 253 | Témoignage direct du retour d'exil ; sens spirituel de la confession ; prophétie d'un martyre futur | Source de première main mais théologiquement engagée |
| Saint Cyprien, Lettre 68 (Hartel) — à Étienne | 254/255 | Qualification de Lucius comme « bienheureux martyr » ; confirmation de la ligne sur les lapsi | Lettre écrite après la mort de Lucius |
| Eusèbe, Histoire ecclésiastique VII, 2 | début IVe siècle | Durée du pontificat (« moins de huit mois ») ; succession Corneille → Lucius → Étienne | Très brève notice |
| Catalogue libérien | 354 | Chronologie générale du pontificat | Manuscrits divergents, lecture controversée |
| Depositio episcoporum | 354 | Date de la mort (5 mars 254) et lieu de sépulture (cimetière de Calixte) | Source liturgique sûre, antérieure aux légendes |
| Inscription grecque ΛΟΥΚΙϹ | IIIe siècle | Épitaphe originale, retrouvée par De Rossi en 1854 dans la crypte des papes | Conservée à l'état de fragment |
| Liber Pontificalis | VIe siècle dans sa forme ancienne | Notice complète : exil, retour, décret, décapitation, sépulture | Noyau historique réel mêlé d'éléments anachroniques |
| Martyrologe hiéronymien | fin IVe — Ve siècle | Mémoire liturgique romaine ancienne | Brève notice à recouper |
Cette convergence de sources patristiques, archéologiques et liturgiques garantit que Lucius est une figure historique réelle, contrairement à certains papes très anciens dont l'existence même est plus difficile à établir. La controverse historique ne porte pas sur sa réalité, mais sur les détails de son pontificat — durée exacte, lieu d'exil, modalités de sa mort.
Saint Cyprien : deux lettres décisives
Le témoin le plus précieux du pontificat de Lucius est saint Cyprien de Carthage, qui a échangé directement avec lui et qui parle de lui après sa mort. Deux lettres font tout le dossier patristique :
- Lettre 61 (numérotation Hartel, CSEL III/2, 1871 ; = Ep. 57 dans la traduction anglaise des Ante-Nicene Fathers) : adressée à Lucius lui-même après son retour d'exil, fin 253.[28]
- Lettre 68 (numérotation Hartel ; = Ep. 66 ANF) : adressée à Étienne, successeur de Lucius, à propos du cas de Marcien d'Arles, dans les années 254-255.[29]
La double numérotation Hartel / ANF s'explique par le travail critique de Wilhelm Hartel (édition du Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum, Vienne, 1871) qui a réordonné les lettres selon une chronologie révisée. C'est la numérotation Hartel — reprise par la traduction française de L. Bayard dans la collection des Belles Lettres — qui fait autorité dans les études patristiques contemporaines.
Eusèbe : le repère grec
Eusèbe de Césarée, dans son Histoire ecclésiastique (livre VII, chapitre 2), donne la chronologie d'ensemble : Corneille reste évêque environ trois ans, puis Lucius lui succède, mais meurt en moins de huit mois entiers — oud' holois mêsin oktô — et transmet sa charge à Étienne.[30]
Cette indication grecque est précieuse. Elle est totalement indépendante du Liber Pontificalis, antérieure à lui d'environ deux siècles, et écrite par un évêque oriental peu enclin à inventer des détails sur les papes romains. Elle confirme la durée brève du pontificat et permet de rejeter sans hésitation le chiffre du Liber Pontificalis, qui attribue à Lucius « trois ans, trois mois et trois jours » — un triplet de chiffres trop parfait pour être historique, manifestement issu d'une corruption textuelle ou d'une amplification rhétorique.[31]
Le Dépôt des évêques de 354
La Depositio episcoporum, partie du Chronographe de 354 compilé pour les chrétiens de Rome, donne la date la plus sûre de la mort de Lucius :
« III non. Mar. Luci, in Callisti. »
C'est-à-dire : trois jours avant les nones de mars (= 5 mars), dépôt de Lucius dans le cimetière de Calixte.[32] Ce document, antérieur d'un siècle au Liber Pontificalis et issu d'une tradition liturgique romaine continue depuis le IIIe siècle, fixe sans ambiguïté la date de la mort à 254 et le lieu de la sépulture à la catacombe de Calixte. Le glissement liturgique au 4 mars dans le Martyrologe romain post-tridentin résulte d'un réaménagement du calendrier, non d'une révision historique.
Le Liber Pontificalis : noyau historique et broderies
Le Liber Pontificalis, dans sa première rédaction du début du VIe siècle, donne la notice la plus longue, mais aussi la plus problématique :
« Lucius, de nation romain, fils de Purfurius, siégea trois ans, trois mois et trois jours. Il fut couronné par le martyre. Il vécut au temps de Galle et de Volusien jusqu'à la troisième année de Valérien et de Gallien. Il fut en exil ; puis, par la volonté de Dieu, sain et sauf, il retourna à son Église. Il prescrivit que deux prêtres et trois diacres ne quitteraient jamais l'évêque, partout, pour servir de témoins ecclésiastiques. Il fut décapité par Valérien le 5 mars. Avant d'aller au supplice, il transmit son autorité sur toute l'Église à son archidiacre Étienne. Il fit deux ordinations au mois de décembre : quatre prêtres, quatre diacres et sept évêques pour divers lieux. Il fut enseveli dans le cimetière de Calixte, sur la voie Appienne, le 25 août. Le siège épiscopal vaqua trente-cinq jours. »[33]
Le travail critique de Louis Duchesne (édition de 1886-1892) et de Raymond Davis (traduction anglaise de 1989) a permis de séparer ici trois couches :
- un noyau historique : l'exil, le retour providentiel, l'archidiacre Étienne comme successeur, la sépulture à Calixte ;
- des données chiffrées corrompues : la durée « 3 ans 3 mois 3 jours », trop symétrique pour être réelle ; la vacance de 35 jours, contredite par les autres sources ;
- des broderies clairement anachroniques : le décret sur les deux prêtres et trois diacres, et la décapitation par Valérien.[34][35]
Nous reviendrons sur chacune de ces broderies plus loin.
L'inscription grecque ΛΟΥΚΙϹ
L'archéologie chrétienne a apporté, au XIXe siècle, la preuve épigraphique la plus directe du pontificat de Lucius. En 1854, l'archéologue romain Giovanni Battista De Rossi (1822-1894), considéré comme le père de l'archéologie chrétienne, identifie dans la crypte des papes de la catacombe de Calixte un fragment d'inscription portant simplement :
ΛΟΥΚΙϹ
C'est-à-dire, en alphabet grec avec sigma lunaire : « Loukis », transcription grecque du nom Lucius.[36] Le bord du marbre est rompu juste après le nom ; il portait très probablement aussi le titre ΕΠΙϹΚΟΠΟϹ (épiscopos = évêque). La finale en -IϹ au lieu du latin -US est un argument paléographique fort : cette forme grecque est typique du IIIe siècle et devient rare après 300.
Cette épitaphe est donc, selon toute vraisemblance, l'inscription funéraire originale de Lucius, placée sur sa tombe peu après sa mort en 254. Elle ne porte pas le titre de « martyr ». Elle ne raconte pas de décapitation. Elle nomme un évêque romain et l'inscrit dans la rangée des papes inhumés à Calixte.
L'élection de Lucius en juin 253
La mort de Corneille à Centumcellae
Pour comprendre l'élection de Lucius, il faut d'abord rappeler la fin de son prédécesseur. Saint Corneille, exilé à Centumcellae (l'actuelle Civitavecchia) par Trébonien Galle, y meurt en juin 253 — probablement en confessant le Christ devant ses geôliers, sans procès public ni décapitation.[37][38]
Cet exil prolongé et cette mort en marge de Rome créent une situation très particulière : le siège romain n'est pas « vacant par persécution » comme il l'avait été pendant un an après le martyre de Fabien ; il est vacant par la mort de l'évêque déjà exilé. Le clergé de Rome n'a donc pas attendu la fin de la persécution ; il peut élire dès qu'il apprend la mort de Corneille.
L'élection à Rome en juin 253
Lucius est élu à Rome, en juin 253, par le clergé romain, le peuple présent, et le concours des évêques voisins, selon la procédure habituelle de l'Église ancienne attestée par Cyprien dans le cas de Corneille (judicio Dei et Christi, testimonio fere cleri omnis, suffragio plebis).[39] Aucun document ne nous donne le détail de cette élection, mais rien dans les sources ne suggère qu'elle ait été contestée — à la différence de l'élection de Corneille, dont Novatien avait disputé la légitimité.
Le silence des sources sur une nouvelle dispute novatienne au moment de l'élection de Lucius est en lui-même un signe. Le schisme de Novatien existe toujours, mais il n'a pas réussi à reproduire à Rome la double élection de 251. Lucius succède à Corneille comme évêque unique et reconnu.
La position retenue : 25 juin 253
La date du 25 juin 253 est la date conventionnelle donnée par les notices modernes (avec la prudence d'un « probablement ») — le site du Saint-Siège donne lui-même « VI ou VII.253 » comme début de pontificat, ce qui encadre cette date au mois de juin.[40] Elle suppose une élection rapide après la nouvelle de la mort de Corneille, dans un délai compatible avec le voyage des évêques voisins. Le Liber Pontificalis ne donne pas de date précise pour le début du pontificat ; la Depositio episcoporum ne donne que la date de la mort. La date tient compte de la durée d'environ huit mois indiquée par Eusèbe.[41][42]
L'exil immédiat
Trébonien Galle continue la politique anti-Corneille
À peine élu, Lucius est exilé. Aucune source ancienne ne nous donne le motif officiel, mais la cohérence est claire : l'empereur Trébonien Galle, qui a tenu Corneille à l'écart de Rome jusqu'à sa mort, ne va pas tolérer qu'un nouvel évêque s'installe paisiblement à la tête de la communauté chrétienne de la capitale.[43]
Cette politique d'exil systématique de l'évêque de Rome est instructive. Elle révèle que, dès la première moitié du IIIe siècle, le pouvoir impérial a parfaitement identifié la fonction de l'évêque de Rome comme un nœud politique de premier ordre. Frapper l'évêque, c'est essayer de désorganiser une Église qui n'est plus un petit groupe domestique caché, mais un corps structuré, présent dans toute l'urbs et capable de mobiliser une charité massive en faveur des pauvres.
Lieu inconnu, durée incertaine
Le lieu de l'exil de Lucius n'est pas connu. Aucune source ne le nomme. Les Petits Bollandistes, au XIXe siècle, supposent qu'il aurait pu être envoyé dans le même lieu que Corneille — c'est-à-dire à Centumcellae — mais cette hypothèse repose sur une analogie, non sur un témoignage.[44]
La durée de l'exil est également incertaine. La lettre 61 de Cyprien, écrite après le retour, ne donne pas de chronologie précise. Si l'on tient compte d'Eusèbe qui parle de « moins de huit mois entiers » de pontificat, et de la mort fixée au 5 mars 254, l'exil ne peut avoir duré qu'au plus quelques mois. Plusieurs reconstructions situent le retour vers la fin de l'été ou l'automne 253, c'est-à-dire après la mort de Trébonien Galle et l'arrivée au pouvoir de Valérien.
Le sens spirituel : la confessio par l'exil
Saint Cyprien tire de cet exil bref une lecture spirituelle qu'il faut prendre au sérieux. Pour lui, le seul fait d'avoir été exilé pour la foi vaut confession au sens fort — le mot grec homologia employé dans le Nouveau Testament pour désigner la profession publique de la foi (cf. Romains 10, 9-10 ; 1 Timothée 6, 12-13). L'exil n'est pas un accident administratif : c'est un témoignage public qu'on accepte plutôt que de renier le Christ.
« Parmi les confesseurs du Christ, les martyres différés ne diminuent pas le mérite de la confession, mais font éclater la grandeur de la protection divine. » — Saint Cyprien, Ep. 61[45]
Cette phrase est la clef du dossier. Elle dit que la confession demeure réelle même quand le martyre est différé ou ne se produit pas. Le confesseur n'est pas un martyr au rabais : il est un témoin du Christ déjà reconnu par Dieu, et l'éventuelle absence de mort sanglante n'efface pas la qualité de son témoignage.
Le retour à Rome par la volonté de Dieu
L'avènement de Valérien et la fenêtre de retour
À l'automne 253, Valérien remplace Émilien et inaugure ce qu'Eusèbe décrit comme un règne initialement bienveillant envers les chrétiens. Sa propre maison comprend des chrétiens et il les traite, dans les premières années, avec une cordialité que l'historien grec souligne avec étonnement.[46] Cette trêve initiale, qui durera jusqu'à l'édit anti-chrétien d'août 257, explique mécaniquement pourquoi Lucius peut rentrer.
Le retour n'est donc pas un miracle physique isolé — c'est l'effet d'un changement politique. Mais l'Église ancienne ne lit pas pour autant ce retour comme une simple coïncidence : elle y voit la providence de Dieu agissant à travers la succession des empereurs.
La formule « nutu Dei incolumis »
Le Liber Pontificalis résume tout l'épisode dans une formule courte et théologiquement dense :
« Hic exul fuit et postea nutu Dei incolumis ad ecclesiam reversus est. » — Il fut en exil ; puis, par la volonté de Dieu, sain et sauf, il retourna à son Église.[47]
Trois mots font tout le poids de la phrase : nutu Dei (par la volonté de Dieu), incolumis (sain et sauf, indemne), ad ecclesiam (à l'Église, c'est-à-dire à sa communauté). Le verbe est passif au sens spirituel : Lucius n'est pas rentré par sa propre habileté politique, il a été ramené. Et il a été ramené non pas chez lui, mais à son Église — c'est-à-dire à sa charge épiscopale.
Cette formule, brève mais précise, fait probablement écho à une tradition romaine ancienne, antérieure à la rédaction du Liber Pontificalis lui-même. Elle correspond exactement à l'idée que Cyprien développe dans sa lettre 61.
La prophétie du martyre futur
Saint Cyprien, dans la même lettre 61, va jusqu'à interpréter le retour comme une mise en scène providentielle d'un martyre encore à venir. En paraphrase fidèle de sa pensée — la formulation française courante n'étant pas un verbatim des éditions Hartel et Bayard — : Dieu n'aurait rappelé Lucius à Rome que pour que sa gloire ne reste pas cachée si son martyre s'était consommé loin des siens, car la victime qui donne l'exemple de courage et de foi à ses frères doit s'offrir en leur présence.[48]
Cette intuition prophétique n'a pas été littéralement accomplie au sens d'une exécution sanglante : Lucius ne sera pas décapité, ni jeté aux bêtes, ni brûlé. Mais elle a été accomplie au sens cyprianique large : Lucius mourra dans son siège, peu après son retour, en restant fidèle à la confession qui l'avait fait exiler. C'est cette mort dans la fidélité, au terme d'une vie publique de confesseur, que Cyprien appellera deux ans plus tard beatus martyr.
La lettre 61 de saint Cyprien
Date, destinataire, occasion
La Lettre 61 de Cyprien (numérotation Hartel) est adressée directement à Lucius, à son retour d'exil. Elle est datée par la critique moderne de fin 253, peut-être les premières semaines suivant le retour. Cyprien y parle au nom de toute l'Église d'Afrique : ses « collègues » (les autres évêques africains) le chargent de transmettre à Lucius leurs félicitations et leur attachement.[49][50]
L'occasion est double. Cyprien félicite Lucius une première fois pour son élection et son exil immédiat (= la première lettre, perdue, qu'il rappelle au début de la 61). Il le félicite une seconde fois pour son retour. Ce double mouvement structure la lettre : avant, l'admiration pour la confession ; après, l'action de grâce pour le retour.
Le « double honneur » : sacerdos et confessor
La phrase d'ouverture de la lettre articule tout le sens spirituel donné à la trajectoire de Lucius :
« Il y a quelque temps, frère bien-aimé, nous vous écrivions pour vous féliciter du double honneur auquel la miséricorde divine vous réservait en vous appelant à diriger l'Église, et à l'illustrer en même temps par votre confession glorieuse. » — Saint Cyprien, Ep. 61[51]
Le texte latin parle de duplici honore — un double honneur. Le premier est la sacerdoce épiscopal (sacerdos), c'est-à-dire la charge de gouverner et de sanctifier l'Église romaine. Le second est la confession publique (confessor), c'est-à-dire le témoignage rendu au Christ devant le pouvoir hostile. Cyprien insiste : ces deux honneurs ne sont pas additionnés par hasard. Ils sont concédés ensemble par la miséricorde divine, dans une même vocation.
Cette articulation est extrêmement importante pour la théologie du ministère apostolique. Elle dit qu'un évêque n'est pas seulement un administrateur sacramentel : il est aussi appelé à témoigner publiquement, jusqu'à l'exil ou la mort, et que ces deux dimensions sont, dans certaines vocations, organiquement liées.
Citation longue de la lettre 61
Il vaut la peine de citer largement le passage où Cyprien célèbre le retour de Lucius, dans la traduction française des Petits Bollandistes qui en rend remarquablement le rythme :
« Aujourd'hui je vous adresse de nouveau mes félicitations, à vous, à vos compagnons, à toute la chrétienté. Béni soit le Seigneur qui vous a ramené de l'exil. Le pasteur est rendu à son troupeau, le pilote au gouvernail, le chef à son peuple. Il semble donc que votre bannissement a été ménagé par la Providence, non pour que l'Église restât veuve de son évêque, mais pour que l'évêque revînt à son Église plus grand et plus honoré. Si les jours d'épreuve ont été abrégés pour vous, l'autorité de votre épiscopat n'a fait que s'accroître. Pontife, en montant à l'autel de notre Dieu, vous n'aurez plus besoin de paroles pour confirmer la foi du peuple ; votre passé est assez éloquent. » — Saint Cyprien, Ep. 61[52]
Cette page est l'un des grands textes de l'ecclésiologie patristique. Elle dit qu'un évêque qui a été persécuté pour la foi a un magistère renforcé : il n'a plus besoin de discours pour authentifier sa parole, parce que sa vie a parlé.
Numérotation et éditions
Pour le chercheur ou le lecteur attentif, la même lettre est désignée différemment selon les éditions. Trois conventions principales coexistent :
| Édition | Numéro | Statut |
|---|---|---|
| Hartel, CSEL III/2, Vienne, 1871 | Ep. 61 | Référence académique moderne |
| Bayard, Saint Cyprien, Correspondance, Belles Lettres, 1925 | Ep. 61 | Référence française standard |
| Ante-Nicene Fathers, Schaff, Édimbourg, fin XIXe | Ep. 57 | Référence anglophone ancienne |
| Pamelius, XVIe siècle | Ep. 57 | Référence catholique classique pré-Hartel |
C'est la numérotation Hartel qui doit être préférée dans les références savantes. Quand un article anglophone moderne renvoie à Cyprian, Ep. 57, il s'agit en réalité de la même lettre.
La confirmation de la ligne corneillienne sur les lapsi
Une décision qui aurait pu être renversée
L'arrivée d'un nouvel évêque à Rome est toujours un moment où les politiques pastorales peuvent changer. Les schismatiques novatiens espéraient probablement que Lucius adopterait une ligne plus rigoureuse que Corneille sur le retour des lapsi, ces chrétiens tombés pendant la persécution de Dèce.[53] L'enjeu n'était pas seulement disciplinaire : il touchait à la nature même du pouvoir de l'Église de réconcilier les pécheurs.
Lucius confirme et maintient la ligne corneillienne. Cyprien le dit explicitement dans sa lettre 68 : Corneille et Lucius, l'un et l'autre, ont jugé qu'il fallait accorder la paix aux lapsi après une pénitence proportionnée, et que la communion ne pouvait pas être refusée à ceux qui s'étaient repentis.[54]
La menace novatienne renouvelée
Le schisme de Novatien n'a pas disparu à la mort de Corneille. Il continue d'exister, structuré, avec ses évêques propres et ses Églises parallèles. Quelques années après la mort de Lucius, il sera repris en main par des disciples comme Marcien d'Arles, qui rallie l'Église rigoriste — et c'est précisément le cas de Marcien qui occupe la lettre 68 de Cyprien à Étienne.[55]
Cette permanence de la menace novatienne pendant tout le pontificat de Lucius rend sa fidélité à la ligne corneillienne d'autant plus significative. Il aurait pu, par souci de paix, lâcher quelque chose. Il ne l'a pas fait. C'est une décision dogmatique majeure, prise dans un pontificat très bref.
Lucius dans la continuité de Corneille
Le mot juste pour décrire Lucius dans cette affaire est celui de continuité. Il ne crée pas une doctrine nouvelle ; il confirme et défend ce qui a été tranché par Corneille avec l'appui des conciles africains de 251 et 252.[56] Mais cette continuité même est une forme de gouvernement décisive, parce qu'elle empêche la doctrine ecclésiale de varier au gré des changements d'évêque.
Cyprien le note dans la même lettre 68, en exhortant Étienne à honorer la mémoire de Corneille et de Lucius précisément parce qu'il est désormais leur vicaire et successeur :
« Il faut en effet garder inviolable le respect dû à nos prédécesseurs, les bienheureux martyrs Corneille et Lucius, dont nous honorons la mémoire — combien plus, frère bien-aimé, devez-vous, vous, par votre poids et votre autorité, l'honorer et la chérir, puisque vous êtes devenu leur vicaire et leur successeur. » — Saint Cyprien, Ep. 68, à Étienne[57]
L'expression « beatos martyres Cornelium et Lucium »
C'est dans la même lettre que Cyprien donne à Lucius le titre qui scellera sa mémoire dans la liturgie romaine : beatus martyr. Il écrit littéralement « les bienheureux martyrs Corneille et Lucius » — beatos martyres Cornelium et Lucium — alors même qu'il sait pertinemment que Lucius est mort dans son siège après être revenu de l'exil.[58]
Cette qualification n'est ni rhétorique ni légère. Elle articule une compréhension précise du martyre chrétien : est martyr celui qui a témoigné de la foi en acceptant la persécution publique, indépendamment de la modalité exacte de sa mort. C'est exactement le sens du mot dans le grec primitif (martus = témoin) et c'est ce sens que la liturgie romaine va canoniser en inscrivant Lucius dans la Depositio martyrum avec les autres confesseurs de la foi.
La mort, le 5 mars 254
Le Dépôt des évêques : la date sûre
La Depositio episcoporum du Chronographe de 354, document liturgique romain antérieur de plus d'un siècle au Liber Pontificalis, fixe la date de la mort de Lucius au 5 mars (trois jours avant les nones de mars) et le lieu de sépulture au cimetière de Calixte.[59] Cette date est tenue comme sûre par tous les historiens modernes (Duchesne, Kelly, Saxer, Davis).
L'année 254 est déduite par convergence : si Lucius est élu en juin 253 et qu'Eusèbe lui donne moins de huit mois de pontificat, sa mort tombe au début de 254 ; et la Depositio place cette mort au 5 mars dans la séquence pluri-annuelle qu'elle reconstitue. Aucune autre année n'est compatible.
Mort naturelle ou martyre ?
C'est ici que se pose la grande question. Lucius est-il mort de mort naturelle, ou a-t-il été exécuté ? Les sources contemporaines proches — c'est-à-dire Cyprien et Eusèbe — ne décrivent aucune exécution. Cyprien parle d'un exil, d'un retour, et plus tard d'un « bienheureux martyr ». Eusèbe ne donne que la durée du pontificat et le nom du successeur. Le Depositio episcoporum note la date du dépôt, mais ne décrit pas les circonstances de la mort.[60][61][62]
Si Lucius avait été décapité par Valérien en 254, on attendrait que l'une au moins de ces trois sources le mentionne. Le silence convergent des trois témoins les plus proches est, en bonne méthode historique, un argument fort contre l'historicité d'une exécution sanglante.
La légende tardive de la décapitation par Valérien
Le récit de la décapitation par Valérien n'apparaît, semble-t-il, que dans le Liber Pontificalis au début du VIe siècle, c'est-à-dire plus de 250 ans après l'événement. Or ce récit pose deux problèmes chronologiques presque insurmontables.
D'abord, Valérien ne lance sa persécution anti-chrétienne qu'en 257-258. Les sources sont unanimes : son premier édit anti-chrétien est promulgué en août 257, et son second édit en été 258 — qui tuera entre autres le pape Sixte II le 6 août 258 et saint Cyprien le 14 septembre 258. Il n'y a aucune attestation d'une politique anti-chrétienne organisée de Valérien avant 257.[63][64]
Ensuite, Lucius meurt en mars 254, soit trois ans avant le début de la persécution valérienne. Pour que la décapitation par Valérien soit historique, il faudrait imaginer une exécution isolée, sans politique générale, sans procès attesté ailleurs, et sans aucune trace dans les sources contemporaines. C'est tenir l'impossible.
Le verdict des historiens modernes
La critique historique moderne, depuis Duchesne (1886), est convergente :
- Louis Duchesne, Le Liber Pontificalis (Paris, 1886-1892, t. I, p. 153-154 et commentaire t. I, p. xcvi-xcviii) : Lucius est mort en confesseur, pas en martyr sanglant ; la décapitation est une élaboration légendaire postérieure.[65]
- Johann Peter Kirsch, Catholic Encyclopedia, art. « Pope St. Lucius I » (New York, 1910) : « Quoique Cyprien l'ait honoré comme martyr, cette qualification reflète probablement son bref exil plutôt qu'un martyre effectif. »[66]
- John N. D. Kelly & Michael Walsh, The Oxford Dictionary of Popes (Oxford, 1986, rév. 2010) : Lucius n'est pas mort de mort violente ; il est honoré comme martyr par extension.[67]
- Raymond Davis, The Book of Pontiffs (Liverpool, 1989) : « The reference to his martyrdom is anachronistic in the LP. »[68]
- Victor Saxer, Enciclopedia dei Papi (Treccani, Rome, 2000, vol. I, p. 270-273) : confesseur exilé ; le Liber Pontificalis a brodé le martyre par décapitation.[69]
Cette convergence est exceptionnelle dans l'historiographie patristique. Elle correspond à un cas où le poids des sources primaires (silence sur la décapitation) et le poids de la chronologie impériale (persécution valérienne post-257) imposent à l'unanimité la même conclusion.
| Tradition tardive (Liber Pontificalis) | Verdict critique moderne |
|---|---|
| Décapitation par Valérien en 254 | Impossible : Valérien ne persécute qu'à partir de 257 |
| Pontificat de 3 ans 3 mois 3 jours | Rejeté : triplet stylisé ; Eusèbe donne moins de 8 mois |
| Décret sur 2 prêtres + 3 diacres accompagnant l'évêque | Anachronique : projection de discipline IVe-Ve siècle |
| Vacance de 35 jours après la mort | Probablement erroné : Étienne succède plus vite |
| Sépulture à Calixte sur la Via Appia | Confirmé par la Depositio et l'inscription de De Rossi |
| Exil sous Galle et Volusien | Confirmé par la chronologie impériale |
| Retour providentiel à Rome | Confirmé par la lettre 61 de Cyprien |
Pourquoi Cyprien l'appelle « martyr »
La question reste : si Lucius n'a pas été exécuté, pourquoi Cyprien l'appelle-t-il « bienheureux martyr » ? La réponse tient en trois points.
Premièrement, le mot grec martus signifie « témoin », pas « celui qui meurt sous le glaive ». Sa signification primaire est celle du témoignage public et risqué. La restriction à la mort sanglante ne se fixera qu'au cours du IVe siècle, après la fin des grandes persécutions.
Deuxièmement, Lucius a effectivement témoigné publiquement par son exil. L'exil pour la foi est, dans le droit pénal romain, un châtiment réservé aux ennemis politiques de l'empereur. L'accepter plutôt que renier le Christ, c'est exposer publiquement sa foi devant le pouvoir hostile. C'est, au sens strict, témoigner.
Troisièmement, Cyprien lui-même réfléchit explicitement sur cette question dans la lettre 61. Il y écrit que les « martyres différés » — martyria dilata — n'enlèvent rien au mérite de la confession. La phrase concerne en première instance le retour de Lucius : si Dieu a permis le retour, ce n'est pas pour annuler la confession, mais pour permettre que l'évêque revienne « plus grand et plus honoré » à son Église.[70]
Le mot « martyr » au IIIe siècle
Pour comprendre cette qualification, il faut accepter que les frontières entre confesseur et martyr ne sont pas encore fixées au milieu du IIIe siècle. Les deux termes coexistent ; certains auteurs les distinguent rigoureusement (notamment Cyprien lui-même dans certaines lettres pénitentielles), d'autres les emploient comme synonymes pratiques. La distinction technique entre confessor (témoin sans mort sanglante) et martyr (témoin par effusion de sang) se précisera surtout au IVe siècle, dans les calendriers liturgiques constantiniens et post-constantiniens.
Cyprien emploie le mot dans son sens élargi, qui était parfaitement intelligible pour ses contemporains. Quand le Liber Pontificalis du VIe siècle reprend ce titre, la frontière s'est durcie ; il faut alors « justifier » le titre par un récit de décapitation. C'est ainsi que la légende de Valérien se construit : pour donner au vieux titre cyprianique un référent matériel conforme aux attentes du VIe siècle.
Comprendre ce mécanisme, c'est ne plus avoir besoin de choisir entre « Cyprien a menti » et « la décapitation a eu lieu ». Les deux propositions sont fausses. La vérité est plus subtile : Cyprien a dit vrai dans le langage de son temps ; la légende du VIe siècle a brodé pour mettre ce langage en conformité avec le sien.
Sépulture à la catacombe de Calixte
La crypte des papes
Lucius est enseveli dans la crypte des papes, salle centrale de la catacombe de Saint-Calixte, sur la Via Appia Antica à Rome. Cette catacombe, fondée au début du IIIe siècle, est le premier cimetière officiel de l'Église romaine ; elle prend son nom du diacre Calixte (futur pape, ~217-222) qui en a été le premier administrateur sous le pape Zéphyrin.[71]
La crypte des papes inhume neuf évêques de Rome du IIIe siècle, identifiés par leurs inscriptions grecques originales : Pontien, Antère, Fabien, Lucius, Eutychien, et d'autres encore — Calixte lui-même est enseveli dans une autre catacombe voisine. La crypte sera ornée au IVe siècle par les carmina damasiens, courtes épigrammes en l'honneur des papes calligraphiées par Filocalus à la demande du pape saint Damase Iᵉʳ (366-384).
L'inscription grecque ΛΟΥΚΙϹ
Comme on l'a vu, l'épitaphe originale de Lucius est conservée à l'état de fragment. Elle porte simplement le nom ΛΟΥΚΙϹ en majuscules grecques avec sigma lunaire. Le marbre est brisé après le nom ; il portait très probablement aussi le titre ΕΠΙϹΚΟΠΟϹ (évêque), comme l'épitaphe parallèle d'Eutychien — qui, elle, a été conservée intacte.[72]
Cette épitaphe n'est pas un monument tardif rajouté à la mémoire de Lucius ; c'est, selon toute vraisemblance, l'inscription contemporaine de la mort, posée par la communauté chrétienne romaine en mars 254. Le fait qu'elle soit en grec, dans une langue déjà concurrencée par le latin dans la liturgie romaine du IIIe siècle, témoigne de la culture mixte de l'Église de Rome à cette époque : le grec reste la langue du culte chrétien jusqu'au pontificat de saint Damase, qui amorcera la transition vers le latin liturgique.
La découverte de Giovanni Battista De Rossi (1854)
La crypte des papes était tombée dans l'oubli pendant des siècles. Sa redécouverte est l'œuvre de Giovanni Battista De Rossi (1822-1894), généralement considéré comme le père de l'archéologie chrétienne moderne. Dès 1849, De Rossi recherchait les tombes des premiers papes dans les catacombes de la Via Appia. En 1854, il identifia avec certitude la crypte des papes après avoir retrouvé plusieurs fragments d'inscriptions grecques, dont précisément le ΛΟΥΚΙϹ.[73]
De Rossi a publié ses découvertes dans son grand ouvrage La Roma sotterranea cristiana, en trois volumes parus à Rome entre 1864 et 1877. Il est également l'auteur des deux volumes Inscriptiones Christianae urbis Romae septimo saeculo antiquiores (ICUR), édités à Rome entre 1857 et 1888, où l'inscription de Lucius figure parmi les épitaphes papales primitives. L'édition moderne ICUR n.s. — refondue au XXe siècle par Silvagni, Ferrua, Mazzoleni et Carletti — la reprend sous le numéro 10672.
Le silence damasien
Un détail mérite d'être noté pour la rigueur du dossier : aucun carmen damasien personnel n'est conservé pour Lucius. Parmi les papes de la crypte de Calixte, le pape saint Damase Iᵉʳ a fait poser au IVe siècle des épigrammes en l'honneur de Sixte II, de Corneille et d'Eusèbe. Pour Lucius, il n'existe pas d'épigramme damasienne propre, soit qu'elle ait été perdue, soit qu'elle n'ait jamais été composée.[74]
Le carmen damasien général de la crypte — « Hic congesta iacet quaeris si turba piorum… » (« Tu demandes pourquoi gît ici amassée une foule de saints…») — embrasse implicitement tous les évêques inhumés, donc Lucius. Mais l'absence d'épigramme propre confirme par le silence que Lucius, dans la mémoire romaine du IVe siècle, n'a pas le relief héroïque d'un Sixte II tué dans la catacombe ou d'un Corneille mort exilé. Il est honoré, mais sans le drame iconographique des grands martyres sanglants.
Le Liber Pontificalis : noyau et broderies
Le décret sur deux prêtres et trois diacres
Le Liber Pontificalis attribue à Lucius un décret administratif : il aurait ordonné que « deux prêtres et trois diacres ne quittent jamais l'évêque, partout où il se trouve, pour servir de témoins ecclésiastiques » — propter testimonium ecclesiasticum.[75]
Cette mesure est unanimement considérée comme anachronique par les historiens. Elle projette sur le IIIe siècle une discipline qui ne se développera qu'au IVe ou Ve siècle, dans le contexte des grandes querelles ariennes et donatistes où la présence de témoins ecclésiastiques autour de l'évêque devenait un enjeu juridique. Au IIIe siècle, l'évêque de Rome est entouré de son clergé sans qu'une norme aussi précise ait besoin d'être promulguée.
Duchesne identifie cette « disposition » comme un trait fréquent du Liber Pontificalis primitif : il aime attribuer à chaque pape une mesure disciplinaire mémorable, même quand aucune trace historique ne soutient cette attribution. Le procédé n'est pas mensonger ; il reflète une habitude hagiographique du VIe siècle, qui voulait que chaque pape fût caractérisé par une innovation administrative.[76]
La décapitation par Valérien : chronologiquement impossible
Le récit de la décapitation est, on l'a dit, chronologiquement impossible. Valérien ne lance ses édits anti-chrétiens qu'en 257-258, et Lucius meurt en mars 254. Aucune politique de persécution organisée n'est attestée entre l'avènement de Valérien (septembre 253) et le premier édit (août 257). Les historiens romains et chrétiens convergent : la trêve des trois premières années valériennes est documentée par Eusèbe lui-même.[77][78]
La légende a probablement été construite par analogie. Le Liber Pontificalis du VIe siècle savait que Lucius était honoré comme martyr ; il savait aussi que les grands papes-martyrs du IIIe siècle (Sixte II en 258) étaient tombés sous Valérien. Il a fait l'amalgame, attribuant à Valérien une exécution de Lucius qui n'a probablement jamais eu lieu, pour donner au titre cyprianique un référent matériel.
Ce qu'il faut garder, ce qu'il faut filtrer
Le travail critique sur le Liber Pontificalis ne consiste pas à le rejeter en bloc — il transmet des éléments historiquement précieux — mais à séparer le noyau ancien des couches tardives. Pour Lucius, le tri donne :
| Élément du Liber Pontificalis | Statut historique |
|---|---|
| Origine romaine | Plausible, source unique tardive |
| Père nommé Purfurius (nom de forme variable selon les éditions : Purfurio, Porphyrius/Porphyrianus) | Plausible, source unique tardive, forme normalisée variable |
| Exil sous Galle et Volusien | Confirmé |
| Retour providentiel à Rome | Confirmé par Cyprien |
| Décret sur 2 prêtres + 3 diacres | Anachronique |
| Décapitation par Valérien | Impossible |
| Transmission du pouvoir à l'archidiacre Étienne | Plausible |
| Sépulture à Calixte sur la Via Appia | Confirmé |
| Vacance épiscopale de 35 jours | Probablement faux |
Ce qui reste — exil, retour, sépulture — est précisément ce que les autres sources confirment. Le Liber Pontificalis n'est pas inutile : il transmet un noyau ancien. Mais il faut le lire avec la critique cyprianique et eusébienne en main.
Réception et culte
La translation par Pascal Iᵉʳ en 822
Au début du IXe siècle, le pape Pascal Iᵉʳ (817-824) entreprend une grande opération de translation des reliques des martyrs romains, depuis les catacombes — devenues dangereuses à cause des raids lombards et sarrasins — vers les basiliques urbaines. Selon la tradition rapportée par Kirsch et les Petits Bollandistes, il aurait fait transférer en 822 les reliques de Lucius, avec celles d'Urbain Iᵉʳ, Cécile, Valérien, Tiburce et Maxime, vers la basilique Sainte-Cécile-du-Trastevere — translation traditionnelle, non établie par l'épigraphie pour Lucius spécifiquement.[79][80]
Selon la même tradition, ces reliques, ensuite oubliées pendant plusieurs siècles, auraient été redécouvertes sous Clément VIII, en 1599, par le cardinal Paolo Emilio Sfondrate, titulaire de Sainte-Cécile, lors de travaux dans la basilique, puis solennellement replacées le 22 novembre 1599, jour de la fête de sainte Cécile.[81]
Le patronage de Roskilde et de la Sélande
Une tradition médiévale danoise, rapportée par les Petits Bollandistes, veut qu'une partie du chef de saint Lucius ait été donnée au XIIe siècle à la cathédrale de Roskilde (Sélande), dans le Danemark catholique. La relique aurait fait de Lucius le saint patron de Roskilde et de la Sélande (Zealand), statut qu'il conserve dans la liturgie locale jusqu'à la Réforme.[82]
Cette relique aurait été transférée à l'église Saint-Ansgar de Copenhague en 1908, après la restauration de la hiérarchie catholique au Danemark. Cette identification relève de la seule tradition médiévale danoise rapportée par les Petits Bollandistes[83] : elle n'est vérifiée par aucune source de la critique moderne et ne peut donc pas être présentée comme un résultat établi.
Une analyse scientifique récente oblige toutefois à distinguer le patronage traditionnel et l'authenticité corporelle de la relique : le crâne conservé comme celui de Lucius a été daté par le radiocarbone entre 332 et 430 après Jésus-Christ, ce qui exclut qu'il s'agisse de l'évêque mort en 254 ; l'analyse des isotopes du strontium n'a par ailleurs indiqué aucun lieu d'origine déterminé.[84] Le patronage de Roskilde et de la Sélande reste donc ce qu'il a toujours été dans les sources : une tradition médiévale danoise, non une identification établie par l'archéologie.
Le bréviaire médiéval de Sleswig (Schleswig), au sud du Danemark, conserverait, toujours selon les Petits Bollandistes, une antienne en l'honneur de Lucius :[85]
« Le nom de Lucius, pape, resplendit comme l'éclat d'un soleil sans nuages. » — Bréviaire de Sleswig, antienne pour le 4 mars, citée par les Petits Bollandistes
Le jeu sur le nom latin Lucius (« lumière ») y est délibéré et signe l'élégance de la liturgie médiévale danoise.
La fête liturgique
La fête de saint Lucius est célébrée :
- au 5 mars dans la Depositio episcoporum de 354, qui est la date historique authentique de sa mort ;
- au 4 mars dans le Martyrologe hiéronymien (fin IVe — Ve siècle), avec quelques manuscrits portant le 5 mars ;
- au 4 mars dans le Martyrologe romain post-tridentin (édition de Baronius, 1583) ;
- au 5 mars dans le Martyrologe romain actuel (édition typique 2001, Libreria Editrice Vaticana ; 2ᵉ éd. 2004) : mémoire du dépôt de saint Lucius, pape, au cimetière de Calixte sur la voie Appienne — retour à la date historique du dépôt.[86]
Le passage du 5 au 4 mars dans l'usage post-tridentin résulte d'un aménagement du calendrier liturgique, non d'une révision historique de la date de la mort. La date sûre, attestée par le document liturgique le plus ancien comme par le Martyrologe actuel, reste donc le 5 mars 254.
Que retenir de saint Lucius I ?
Saint Lucius Iᵉʳ n'est pas un grand théologien. Il n'a laissé ni traité, ni encyclique, ni lettre conservée. Son pontificat dure huit mois, dont une part importante en exil. Et pourtant, sa figure est inséparable de la mémoire chrétienne ancienne pour trois raisons précises.
D'abord, il a confessé le Christ par l'exil dès son élection. Choisir l'exil plutôt que renier la foi, et faire ce choix dans la fonction d'évêque de Rome, c'est rendre à l'Église ce témoignage public que les martyrs sanglants rendent par leur mort. Cyprien l'a compris immédiatement : le martyre différé ne diminue pas le mérite de la confession.
Ensuite, il a maintenu la ligne corneillienne sur les lapsi dans une période où elle aurait pu être renversée. La continuité doctrinale d'un pontificat à l'autre, dans une Église traversée par le schisme novatien, est une décision de gouvernement qui engage la nature même de l'autorité ecclésiale. Lucius a tenu, et ce que Cyprien dira de lui — beatus martyr — englobe aussi cette fidélité disciplinaire.
Enfin, il a vécu et payé le prix de la communion. Dans une Église où certains rêvaient d'une communauté plus pure mais séparée, et où d'autres rêvaient d'une obéissance plus facile mais sans miséricorde, Lucius a tenu le point d'équilibre. Sa mort à Rome, dans son siège, après son retour d'exil, est l'icône concrète d'un évêque qui ne quitte pas son Église — ni par dureté schismatique, ni par lâcheté apostatique.
C'est ce que l'inscription grecque retrouvée par De Rossi à la catacombe de Calixte dit en quelques lettres : ΛΟΥΚΙϹ. Un nom, un évêque, une chaire. Et derrière ce nom, toute la confession d'une Église qui refuse de mourir avec ses persécutés et qui croit que la chaire de Pierre vaut la peine qu'on revienne pour elle, même fragile, même malade, même au seuil de sa propre mort.
Pour aller plus loin
- Pape saint Corneille (251-253) — prédécesseur immédiat de Lucius, pape de la crise des lapsi et du schisme de Novatien, mort en exil à Centumcellae.
- Pape saint Fabien — prédécesseur de Corneille, martyrisé sous Dèce en 250, dont la mort ouvre la longue crise dont Lucius hérite.
- Pape saint Étienne I — successeur direct de Lucius, qui hérite des deux dossiers brûlants : les lapsi et la validité du baptême administré par les hérétiques.
Notes et références
Martyrologium Romanum, édition typique 2001, Libreria Editrice Vaticana, Cité du Vatican, 2001 (2ᵉ éd. 2004), au 5 mars (die 5 martii) : mémoire du dépôt de saint Lucius, pape, successeur de Corneille, qui souffrit l'exil pour la foi du Christ (paraphrase du sens de la notice ; texte latin non recollé mot à mot). Le Martyrologe tridentin (Baronius, 1583) l'inscrivait au 4 mars ; l'édition actuelle revient au 5 mars, jour historique du dépôt attesté par la Depositio episcoporum de 354.
1 86Saint Lucius I, fiche biographique du Saint-Siège, Vatican.va (rubrique des papes) ; identifie Lucius comme le 22ᵉ pape de l'Église catholique, mort le 5 mars 254 et enseveli au cimetière de Calixte ; début de pontificat indiqué : « VI ou VII.253 ». URL : https://www.vatican.va/content/vatican/en/holy-father/lucio-i.html.
2 40Liber Pontificalis, notice XXIII (Lucius), éd. Louis Duchesne, Le Liber Pontificalis. Texte, introduction et commentaire, vol. I, Paris, Ernest Thorin, 1886, p. 153-154 (réédition De Boccard, 1955-1957). Voir aussi éd. Th. Mommsen, MGH Gestorum Pontificum Romanorum, vol. I, Berlin, 1898. Traduction anglaise dans Raymond Davis, The Book of Pontiffs (Liber Pontificalis), Liverpool University Press, 1ʳᵉ éd. 1989, 3ᵉ éd. 2010, p. 7-8. Texte latin en ligne : https://www.thelatinlibrary.com/liberpontificalis1.html. Texte original « Hic exul fuit et postea nutu Dei incolumis ad ecclesiam reversus est. » (formule citée par Kirsch d'après le catalogue félicien). Formules citées d'après l'édition Duchesne : ex patre Purfurio ; sedit ann. III m. III d. III ; Hic exul fuit ; capite truncatus est III non. Mart. ; sepultus in cymiterio Calisti, uia Appia, VIII kal. Sept. ; dies XXXV.
3 7 14 16 33 47 75Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, livre VII, chapitre 2, éd. et trad. Gustave Bardy, Sources Chrétiennes 41, Paris, Cerf, 1955, p. 167. Texte grec : « οὐδ᾽ ὅλοις μησὶν ὀκτώ » — « pas même huit mois entiers » — sur la durée du pontificat de Lucius (sens confirmé par la traduction McGiffert : « less than eight months »).
4 30 61Johann Peter Kirsch, « Pope St. Lucius I », in The Catholic Encyclopedia, vol. IX, New York, Robert Appleton Company, 1910 ; biographie classique, analyse de l'exil sous Galle, du retour sous Valérien, et du statut traditionnel de martyr. URL : https://www.newadvent.org/cathen/09411a.htm.
5 15 23 25 43 63Johann Peter Kirsch, « Pope St. Lucius I », Catholic Encyclopedia, vol. IX, New York, 1910 — sur le contexte de l'élection après la mort de Corneille à Centumcellae et la politique d'exil de Trébonien Galle. URL : https://www.newadvent.org/cathen/09411a.htm.
6 13 24 38 66 79Saint Cyprien de Carthage, Epistola 61 (numérotation Hartel) à Lucius, évêque de Rome, après son retour d'exil, fin 253 ; éd. Wilhelm Hartel, Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum (CSEL) III/2, Vienne, 1871, p. 695-696. Traduction française dans Saint Cyprien, Correspondance, trad. L. Bayard, vol. II, Paris, Les Belles Lettres, « Collection des Universités de France », 1925 (rééd. 1961), p. 192-194. Traduction française intégrale aussi dans Petits Bollandistes : Vies des saints, Mgr Paul Guérin, vol. III (24 février – 25 mars), Bloud et Barral, Paris, 1880, notice « Saint Lucius Iᵉʳ, pape et martyr » au 4 mars. La même lettre porte le numéro Ep. 57 dans l'édition Ante-Nicene Fathers, ed. P. Schaff, vol. V, Édimbourg. Texte latin : « in administratione ecclesiae Dei… duplici honore ». URL : https://www.newadvent.org/fathers/050657.htm. Traductions françaises d'après les Petits Bollandistes ; sens conforme à la traduction anglaise ANF (Wallis) : double honour (confesseur et évêque), shepherd restored to his flock, martyrdoms deferred, prophétie du martyre à consommer devant les siens.
8 11 12 17 21 28 45 48 49 51 52 70Saint Cyprien de Carthage, Epistola 68 (numérotation Hartel) à Étienne Iᵉʳ, évêque de Rome, sur le cas de Marcien d'Arles, datée 254 ou 255 ; éd. W. Hartel, CSEL III/2, Vienne, 1871, p. 744-749. Traduction française dans Saint Cyprien, Correspondance, trad. L. Bayard, vol. II, Les Belles Lettres, 1925 (rééd. 1961). Numérotation alternative : Ep. 66 dans les Ante-Nicene Fathers, vol. V. Citation latine : « beatos martyres Cornelium et Lucium ». URL : https://www.newadvent.org/fathers/050666.htm. Sens conforme à la traduction anglaise ANF (Wallis) : blessed martyrs Cornelius and Lucius, vicar and successor, paix à accorder aux lapsi repentants.
9 18 29 54 55 57 58 60John N. D. Kelly & Michael J. Walsh, The Oxford Dictionary of Popes, 1ʳᵉ éd. Oxford, Oxford University Press, 1986 ; 2ᵉ éd. revue 2010, notice « Lucius I » — durée de pontificat, exil sous Galle, retour sous Valérien, mort non sanglante, qualification de martyr par extension.
10 19 22 41 64 67 78Raymond Davis, The Book of Pontiffs (Liber Pontificalis). The Ancient Biographies of the First Ninety Roman Bishops to AD 715, Liverpool, Liverpool University Press, collection « Translated Texts for Historians » 6, 1ʳᵉ éd. 1989, 3ᵉ éd. 2010, notice Lucius I p. 7-8 et commentaire critique. Davis souligne l'anachronisme de la décapitation par Valérien.
20 35 68Allen Brent, Cyprian and Roman Carthage, Cambridge University Press, Cambridge, 2010, p. 190-199 ; et W. H. C. Frend, Martyrdom and Persecution in the Early Church, Oxford, Basil Blackwell, 1965, p. 405-420. Sur l'édit sacrificiel de Dèce, les libelli et la première persécution impériale générale.
26Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, livre VII, chapitre 10, éd. et trad. Gustave Bardy, Sources Chrétiennes 41, Paris, Cerf, 1955. Eusèbe note qu'au début de son règne, la maison de Valérien était « remplie d'hommes pieux et c'était une Église de Dieu », avant la rupture de 257-258. Texte grec : « πᾶς αὐτοῦ ὁ οἶκος εὐσεβῶν ἐπεπλήρωτο ἀνδρῶν, ἦν τε ἐκκλησία θεοῦ ».
27 46 77Louis Duchesne, Le Liber Pontificalis. Texte, introduction et commentaire, vol. I, Paris, Ernest Thorin, 1886-1892 (rééd. De Boccard, 1955-1957), notice Lucius t. I p. 153-154 et commentaire général t. I p. xcvi-xcviii. Duchesne identifie le caractère stylisé du triplet « 3 ans 3 mois 3 jours » et l'anachronisme du décret administratif et de la décapitation.
31 34 42 65 76Depositio episcoporum, partie du Chronographe de 354, éd. Theodor Mommsen, Monumenta Germaniae Historica, Auctores Antiquissimi IX (Chronica Minora I), Berlin, 1892, p. 70-72. Texte latin pour Lucius : « III non. Mar. Luci, in Callisti ». La même date (III non. Mart.) figure dans la notice du Liber Pontificalis pour la mort attribuée à Valérien.
32 59 62Giovanni Battista De Rossi, La Roma sotterranea cristiana, 3 vol., Rome, 1864-1877 ; analyse de la crypte des papes à la catacombe de Calixte (vol. II) et de l'inscription grecque ΛΟΥΚΙϹ retrouvée en 1854. Voir aussi De Rossi, Inscriptiones Christianae urbis Romae septimo saeculo antiquiores (ICUR), 2 vol., Rome, 1857-1888 ; édition moderne ICUR n.s., A. Silvagni, A. Ferrua, D. Mazzoleni, C. Carletti, 10 vol., Rome / Cité du Vatican, 1922-1992, inscription Lucius n° 10672.
36 72 73Saint Cyprien, Epistola 60 (Hartel) à Corneille, sur la confession des Romains et l'exil à Centumcellae. Édition Hartel, CSEL III/2, Vienne, 1871, p. 691-695. Trad. Bayard, Les Belles Lettres, 1925.
37Saint Cyprien, Epistola 55 (Hartel) à Antonianus, sur l'élection de Corneille « par le jugement de Dieu et du Christ, le témoignage de presque tout le clergé, le suffrage du peuple présent ». Édition Hartel, CSEL III/2, Vienne, 1871. Trad. Bayard, Les Belles Lettres, 1925.
39Petits Bollandistes : Vies des saints, Mgr Paul Guérin, 17 vol., Paris, Bloud et Barral, 1872-1888 ; tome III (24 février – 25 mars), notice « Saint Lucius Iᵉʳ, pape et martyr » au 4 mars. Contient une traduction française intégrale et littéraire de l'Ep. 61 de Cyprien à Lucius. L'ouvrage transmet la tradition reliquaire danoise (Roskilde, Saint-Ansgar de Copenhague) et reprend la tradition de la décapitation par Valérien — qui doit être critiquée par les outils de la critique moderne.
44 80 81 82 83 85L. Bayard (éd. et trad.), Saint Cyprien, Correspondance, 2 vol., Paris, Les Belles Lettres, « Collection des Universités de France », 1925 (rééd. 1961). Édition critique et traduction française de référence de l'ensemble des Epistulae de Cyprien. La numérotation Bayard suit Hartel (CSEL III/2).
50Johann Peter Kirsch, « Novatian and Novatianism », The Catholic Encyclopedia, vol. XI, Robert Appleton Company, New York, 1911. Sur la biographie de Novatien, son schisme rigoriste, sa survie après la mort de Corneille et la pression continue sur les pontificats suivants. URL : https://www.newadvent.org/cathen/11138a.htm.
53Saint Cyprien, Epistola 57 (Hartel) à Corneille, lettre synodale africaine de 252 sur la réintégration des lapsi repentants dans l'imminence d'une nouvelle persécution. Édition Hartel, CSEL III/2, Vienne, 1871. Trad. Bayard, Les Belles Lettres, 1925.
56Victor Saxer, « Lucio I, santo », in Enciclopedia dei Papi, vol. I, Rome, Istituto della Enciclopedia Italiana (Treccani), 2000, p. 270-273. Notice savante synthétisant Duchesne, Davis et la critique épigraphique post-De Rossi ; conclut au statut de confesseur exilé, honoré comme martyr par extension.
69Catacombe di San Callisto, site officiel des catacombes de Saint-Calixte sur la Via Appia (Rome). Histoire de la crypte des papes, identification des évêques inhumés, transition de la langue grecque vers le latin liturgique au IIIe siècle. URL : https://www.catacombesancallisto.it/en/cripta-papi.php.
71Antonio Ferrua (éd.), Epigrammata Damasiana, Cité du Vatican, Pontificio Istituto di archeologia cristiana, « Sussidi allo studio delle antichità cristiane » 2, 1942. Édition critique des carmina damasiens du IVe siècle. Aucun carmen damasien personnel n'est conservé pour Lucius dans la crypte des papes ; les carmina conservés concernent Sixte II, Corneille et Eusèbe.
74« The Odyssey of a Saint — Lucius, a Roman Papal Saint and his Merits from AD 253 to 2016 », étude scientifique danoise (portail de recherche de la Bibliothèque royale du Danemark) : datation radiocarbone du crâne conservé comme celui de Lucius dans la fourchette 332-430 apr. J.-C. — « the skull cannot belong to the historical pope Lucius » — et analyse des isotopes du strontium sans lieu d'origine distinct. URL : https://pure.kb.dk/en/publications/the-odyssey-of-a-saint-lucius-a-roman-papal-saint-and-his-merits-. Relais du Musée national du Danemark via archeolog-home : crâne d'un homme âgé, « This is not St. Lucius, who died around AD254 ». URL : http://www.archeolog-home.com/pages/content/roskilde-danemark-the-skull-of-st-lucius.html.
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