Mani (216 – entre 274 et 277)

Mani, prédicateur babylonien du IIIe siècle, se proclama « apôtre de Jésus-Christ » et fonda le manichéisme, un dualisme radical entre Lumière et Ténèbres — la religion qui compta saint Augustin parmi ses adeptes avant qu'il ne devienne son plus grand réfutateur.

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Mani (216 – entre 274 et 277) est un prédicateur né en Babylonie sous l'empire parthe qui s'est proclamé, au milieu du IIIᵉ siècle, « apôtre de Jésus-Christ » et « sceau des prophètes » — le dernier et le plus complet d'une lignée de messagers divins incluant Adam, Zoroastre, le Bouddha et Jésus lui-même. Sa doctrine, le manichéisme, repose sur un dualisme radical : deux principes éternels et incréés, la Lumière et les Ténèbres, seraient à l'origine de tout ce qui existe, et le monde matériel ne serait que le résultat catastrophique de leur mélange accidentel. L'âme humaine, selon lui, serait une parcelle de lumière divine emprisonnée dans la chair, et le salut consisterait à la libérer par la connaissance (la gnose) plutôt que par la foi ou la grâce.

Prédicateur infatigable, Mani entreprit des voyages missionnaires jusqu'en Inde et en Asie centrale, obtint la protection du roi sassanide Shapur Ier, puis fut exécuté par son successeur Bahram Ier. Loin de s'éteindre avec son fondateur, le manichéisme devint en quelques générations une religion mondiale, organisée en Église parallèle avec ses propres Écritures, ses missionnaires et sa hiérarchie, qui traversa l'Empire romain jusqu'en Gaule et en Espagne, et l'Asie jusqu'en Chine, où elle survécut sous une forme marginale jusqu'au XIVᵉ siècle[1].

Le manichéisme occupe une place à part dans l'histoire de l'Église : il compta parmi ses adeptes, pendant neuf années, un jeune rhéteur nord-africain nommé Augustin d'Hippone, qui devint ensuite son réfutateur le plus systématique et l'un des plus grands docteurs de l'Église catholique. C'est en grande partie à travers les yeux de saint Augustin — devenu témoin de l'intérieur puis critique de l'extérieur — que la postérité chrétienne a jugé Mani et sa doctrine : un système séduisant par sa cohérence apparente devant le problème du mal, mais qui achète cette cohérence au prix de la division de Dieu lui-même et du mépris de la création.

Qui était Mani ?

Un enfant de la Babylonie parthe

Mani naît en 216 dans le village de Mardinu, en Babylonie méridionale, non loin de la double cité de Séleucie-Ctésiphon, alors capitale de l'empire parthe[2]. Son père, Pâtîk (grécisé en Patecius), est un noble originaire d'Ecbatane, en Médie ; sa mère appartiendrait, selon la tradition biographique, à la lignée royale arsacide[3]. Selon la datation retenue par la manichéologie moderne à partir de la tradition chronologique conservée par l'astronome et historien musulman al-Bîrûnî (m. 1048) dans son Âthâr al-Bâqiya (« Chronologie des nations anciennes »), Mani serait né un dimanche de la mi-avril 216[4].

Alors que Mani est encore enfant, son père Pâtîk, en rupture avec les cultes traditionnels de Babylonie, rejoint une communauté de baptistes elcasaïtes — une secte judéo-chrétienne pratiquant des ablutions rituelles répétées, née dans le sillage du prophète juif Elkasaï (IIᵉ siècle) — et y fait élever son fils selon leurs observances[5]. C'est dans ce milieu religieux hybride, mêlant purification rituelle juive, éléments chrétiens et spéculation gnostique, que le jeune Mani reçoit sa première éducation religieuse.

En quelques dates

  1. 216
    Naissance à Mardinu

    Mani naît en Babylonie méridionale, près de Séleucie-Ctésiphon, d'un père noble d'Ecbatane et d'une mère de lignée arsacide[6].

  2. Vers 228
    Première révélation du Jumeau

    À douze ans, un être céleste que Mani appellera son « Jumeau » (Syzygos) lui ordonne de quitter les pratiques rituelles des baptistes elcasaïtes et de vivre dans la pureté[7].

  3. 12 avril 240
    Seconde révélation et rupture publique

    Le Jumeau réapparaît et confie à Mani sa mission de prédicateur ; il quitte définitivement la communauté elcasaïte avec quelques disciples[8].

  4. Vers 240-242
    Voyage missionnaire vers l'Inde

    Mani se rend en Inde et au Turkestan, où il fonde des communautés[9].

  5. Dimanche 20 mars 242
    Proclamation à la cour de Shapur Ier

    Mani proclame publiquement son évangile à Gundêshâpûr, résidence royale, le jour du couronnement de Shapur Ier[10].

  6. Vers 242-270
    Rédaction du Shabuhragan et faveur royale

    Mani compose en moyen-perse le Shabuhragan, dédié à Shapur Ier, et convertit Peroz, frère du roi ; il jouit d'une protection royale continue pendant tout le règne[11].

  7. 270-271
    Mort de Shapur Ier, règne bref d'Ormuzd Ier

    Le successeur Ormuzd Ier reste favorable à Mani, qu'il aurait lui-même libéré de prison selon la Catholic Encyclopedia[12].

  8. Entre 274 et 277
    Exécution sous Bahram Ier

    Bahram Ier fait arrêter puis exécuter Mani ; les sources anciennes divergent sur les modalités exactes de sa mort[13].

Chez les baptistes elcasaïtes : une secte judéo-chrétienne

Le mouvement elcasaïte, du nom de son fondateur légendaire Elkasaï, imposait à ses membres des lavages rituels fréquents avant chaque repas et après tout contact jugé impur, ainsi qu'une observance partielle de la Loi mosaïque combinée à une vénération particulière du Christ comme messager céleste[14]. C'est cette religiosité de purification extérieure et répétitive que Mani en viendra à juger insuffisante — le grain d'une critique qui deviendra, chez lui, le rejet de toute médiation rituelle au profit d'une connaissance directe de l'origine de l'âme.

Le Jumeau céleste : deux révélations qui bouleversent une vie

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Selon le récit autobiographique conservé dans le Codex de Mani de Cologne — un minuscule manuscrit grec du Vᵉ siècle découvert en Égypte dans les années 1960, mesurant à peine 4,5 sur 3,8 centimètres et publié par les papyrologues Albert Henrichs et Ludwig Koenen entre 1975 et 1982[15] —, Mani reçut sa première révélation à l'âge de douze ans. Un être céleste qu'il nommera son « Jumeau » (grec Syzygos, syriaque taw'am, moyen-perse Narjamîg) lui apparut et lui ordonna de renoncer aux ablutions rituelles des elcasaïtes pour vivre dans la chasteté et la pureté intérieure[16]. Mani garda cette révélation secrète pendant plus d'une décennie, continuant extérieurement à vivre selon les observances de la communauté qui l'avait élevé.

Une seconde révélation survint le 12 avril 240, selon la chronologie établie par Albert Henrichs et Ludwig Koenen à partir des données internes du Codex de Cologne[17]. Le Jumeau réapparut alors et confia solennellement à Mani sa mission : il devait rompre publiquement avec les baptistes elcasaïtes et proclamer, comme prophète et apôtre, une doctrine entièrement nouvelle sur l'origine du monde, du mal et du salut[18]. C'est ce second épisode que la tradition manichéenne retient comme le véritable commencement de la mission prophétique de Mani, quand il avait vingt-quatre ans.

La rupture avec les baptistes et le départ missionnaire

La rupture avec la communauté elcasaïte fut douloureuse et, selon les sources ultérieures, dangereuse : Mani et une poignée de disciples durent quitter précipitamment leur milieu d'origine, confronté à l'hostilité de leurs anciens coreligionnaires[19]. Munis de ce noyau de premiers fidèles, Mani entreprit alors les longs voyages missionnaires qui allaient façonner sa doctrine et sa légitimité de prédicateur itinérant à l'échelle de tout l'Orient antique.

Le prophète itinérant : de l'Inde à la cour sassanide

Un voyage missionnaire vers l'Inde et le Turkestan

Dans les années qui suivent sa rupture avec les elcasaïtes, Mani entreprend un long voyage vers l'Inde et le Turkestan, où il fonde plusieurs communautés manichéennes[20]. Gherardo Gnoli relève, dans le vocabulaire et certaines pratiques ascétiques ultérieures du mouvement, l'empreinte d'un contact réel avec le bouddhisme de cette région[21] — Mani lui-même reprendra plus tard, dans sa hiérarchie prophétique, le nom du Bouddha aux côtés de ceux de Zoroastre et de Jésus. Ce périple oriental, mal documenté dans le détail, dote néanmoins Mani d'une expérience missionnaire et d'un réseau de communautés qui feront de lui, à son retour en Perse, un prédicateur déjà rompu à l'organisation d'une Église itinérante.

La faveur de Shapur Ier et le Shabuhragan

Le retour de Mani en Perse coïncide avec un moment charnière de l'histoire sassanide : l'avènement du roi Shapur Ier (règne 240-270), l'un des plus puissants souverains de la dynastie, célèbre pour ses victoires sur les empereurs romains Gordien III, Philippe l'Arabe et Valérien. Le dimanche 20 mars 242, jour même du couronnement du nouveau roi dans sa résidence de Gundêshâpûr, Mani proclame pour la première fois publiquement son évangile devant la cour royale[22].

L'événement est décisif : Mani parvient à convertir Peroz, frère du roi Shapur Ier, et obtient à travers lui audience et protection auprès du souverain lui-même[23]. C'est en l'honneur de Shapur Ier que Mani compose, vers 242-243, son unique ouvrage rédigé directement en moyen-perse — toutes ses autres œuvres étant écrites en syriaque —, le Shabuhragan (« [Livre] de Shapur »), qui expose en substance sa cosmologie, l'histoire du salut et l'eschatologie du monde à venir[24]. Ce geste diplomatique et théologique porte ses fruits : durant tout le règne de Shapur Ier, Mani jouit d'une protection royale continue, qui lui permet de développer son Église et d'envoyer des missionnaires jusqu'aux confins de l'empire.

D'Ormuzd Ier à Bahram Ier : la chute

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La mort de Shapur Ier, vers 270, ouvre une période d'incertitude. Son fils et successeur Ormuzd Ier, dont le règne est très bref, demeure favorable à Mani — la Catholic Encyclopedia rapporte même la tradition selon laquelle il l'aurait personnellement libéré d'un emprisonnement[25]. Mais c'est son frère et successeur, Bahram Ier, qui met brutalement fin à cette tolérance royale : peu après son accession au trône, il fait arrêter Mani et ordonne son exécution[26].

Les sources anciennes divergent sur les modalités exactes de la mort de Mani : mieux vaut les présenter telles quelles plutôt que de trancher artificiellement. La tradition la plus ancienne recueillie par la Catholic Encyclopedia (1907-1912), s'appuyant sur les chroniqueurs syriaques et arméniens, affirme que Bahram Ier « fit crucifier Mani, fit écorcher le cadavre, la peau bourrée et suspendue à la porte de la ville »[27]. Gherardo Gnoli, dans sa synthèse de l'Encyclopedia of Religion, retient seulement que Mani fut exécuté, « probablement au début de l'année 277 »[28], quand d'autres synthèses situent sa mort dès 274[29]. La tradition islamique postérieure — notamment celle rapportée par le bibliographe Ibn al-Nadîm dans son Fihrist (Bagdad, vers 987)[30] — retient que Mani serait mort enchaîné en prison, après plusieurs jours de souffrance, son corps n'étant écorché et exposé qu'après coup. Quelle que soit la modalité exacte, toutes les traditions s'accordent sur l'essentiel : Mani meurt d'une mort violente, voulue et mise en scène par le pouvoir royal sassanide comme un avertissement public contre sa doctrine.

La doctrine manichéenne : deux royaumes en guerre éternelle

Pour comprendre pourquoi le manichéisme a pu séduire, en quelques générations, des millions d'adeptes de l'Atlantique à la Chine, il faut d'abord exposer sa cohérence interne avant d'en montrer les failles. Le système de Mani prétend répondre, de façon totale et rationnellement construite, à la question la plus lourde de toute théologie : d'où vient le mal ?

Le Père de Grandeur et le Prince des Ténèbres

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Le cœur du système de Mani repose sur l'affirmation de deux principes éternels, incréés et opposés, existant « avant l'existence du ciel et de la terre »[31]. Le premier est le Royaume de la Lumière, gouverné par le Père de Grandeur — Dieu bon, immatériel, entouré de ses émanations divines (la Mère de la Vie, le Premier Homme et les autres « éons » de lumière)[32]. Le second est le Royaume des Ténèbres, gouverné par le Prince des Ténèbres, principe mauvais et matériel, à la tête d'un monde chaotique de démons et de matière brute[33].

Selon Mani, ces deux royaumes coexistaient à l'origine, séparés, sans jamais se mêler. C'est le Prince des Ténèbres qui, apercevant l'éclat du Royaume de Lumière et convoitant sa beauté, décide d'envahir son territoire — déclenchant ainsi le conflit cosmique fondateur dont l'univers matériel tout entier serait le résultat[34].

La cosmogonie en trois temps

La cosmologie manichéenne s'organise classiquement, selon la synthèse qu'en donne Gherardo Gnoli, en trois temps (« les trois moments ») : un temps initial de séparation pure entre les deux royaumes, un temps médian de mélange catastrophique consécutif à l'invasion des Ténèbres, et un temps final de restauration où la lumière captive est intégralement récupérée et les deux royaumes définitivement reséparés pour l'éternité[35].

Les trois temps de l'histoire cosmique selon ManiContenu doctrinal
Temps initialSéparation parfaite entre le Royaume de Lumière (Père de Grandeur) et le Royaume des Ténèbres (Prince des Ténèbres), sans aucun contact
Temps du mélangeInvasion des Ténèbres, combat cosmique, capture de particules de lumière — dont procèdent le monde matériel et l'âme humaine
Temps de la séparation finaleRécupération intégrale de la lumière captive par un processus cosmique et rituel ; ténèbres et matière refoulées et scellées pour toujours

Ce schéma en trois temps a une conséquence directe sur l'anthropologie manichéenne : l'être humain n'est pas voulu pour lui-même par un Créateur bon, il est le sous-produit biologique d'un combat cosmique entre deux forces adverses, un piège raffiné inventé par le Prince des Ténèbres pour retenir prisonnière la lumière qu'il a dérobée[36].

L'âme humaine, parcelle de lumière captive de la matière

L'anthropologie manichéenne enseigne que chaque âme humaine est une parcelle de la Lumière divine, tombée et emprisonnée dans la matière — la chair étant elle-même une création du Prince des Ténèbres destinée à perpétuer cette captivité[37]. Le salut consiste, dans ce cadre, non pas en une conversion morale ou une grâce reçue d'un Dieu personnel qui aime sa créature, mais en une connaissance (la gnose) de sa véritable origine lumineuse, associée à une pratique ascétique rigoureuse destinée à limiter la propagation de la captivité — d'où le rejet, chez les adeptes les plus stricts, de la procréation elle-même, jugée complice du piège cosmique[38].

« Apôtre de Jésus-Christ » : la prétention de Mani au titre de Paraclet

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Mani ne se présente pas comme le fondateur d'une religion parmi d'autres : il se proclame l'ultime maillon d'une chaîne de révélateurs envoyés par Dieu à travers l'histoire — Adam, Seth, Noé, Zoroastre, le Bouddha et Jésus —, chacun ayant apporté une part de vérité, limitée par la région et l'époque où il fut envoyé, tandis que Mani, lui, apporterait la révélation universelle et définitive, destinée à toute l'humanité et consignée par écrit pour ne jamais être corrompue par la transmission orale[39].

L'ouverture même de son œuvre maîtresse, l'Épître fondamentale (Epistula Fundamenti), aujourd'hui perdue mais conservée en citation par saint Augustin dans son traité Contre l'Épître fondamentale de Manès, donne la mesure de cette prétention :

« Manès, apôtre de Jésus-Christ, par la providence de Dieu le Père. Voici des paroles salutaires, venues de la source vive et éternelle. » — Mani, Épître fondamentale, citée par saint Augustin, Contre l'Épître fondamentale de Manès, chapitre 5[40]

Augustin répond aussitôt, dans le même chapitre, qu'il ne croit pas que Mani ait été apôtre du Christ et exige des preuves plutôt qu'une simple affirmation[41]. La prétention est en effet considérable : Mani se présente comme l'accomplissement de la promesse faite par Jésus dans l'Évangile selon saint Jean d'envoyer un Paraclet, un « Défenseur » qui conduirait les disciples « dans la vérité tout entière » (Jn 16, 13). Ce Paraclet est le Saint-Esprit, effectivement envoyé à la Pentecôte — un événement historiquement daté, attesté par les Actes des Apôtres et reçu par la totalité de l'Église apostolique dès le Iᵉʳ siècle, près de deux siècles avant la naissance de Mani. Se déclarer soi-même l'accomplissement définitif d'une promesse déjà tenue publiquement près de deux siècles plus tôt n'est donc pas une extension légitime de la Révélation, mais sa négation implicite : il faudrait que l'Église entière se soit trompée sur l'identité du Paraclet pendant près de deux cents ans pour que la prétention de Mani tienne debout.

Un Christ fantôme : la christologie docète manichéenne

Puisque la matière est, pour Mani, l'œuvre du Prince des Ténèbres, le Jésus historique — né d'une femme, avec un corps réel, souffrant et mourant sur une croix — pose un problème insoluble à son système : un tel Jésus serait lui-même prisonnier de la matière mauvaise. Mani résout la difficulté en distinguant deux figures : d'une part Jésus le Splendeur, être de pure lumière et principe rédempteur cosmique, d'autre part le Jésus historique crucifié, qu'il traite comme une figure secondaire, voire trompeuse[42]. Sa christologie est ainsi radicalement docète — du grec dokein, « paraître » : la Passion du Christ n'aurait été qu'une apparence, une mise en scène n'affectant en rien un être de pure lumière incapable de véritablement souffrir dans une chair qu'il n'a jamais réellement revêtue.

C'est très précisément ce déni de la vraie chair du Christ que le premier concile de Braga, réuni au Portugal en 561 contre les résurgences priscillianistes, condamnera nommément, associant le nom de Mani à ceux de Cerdon et de Marcion dans un même anathème :

« Si quelqu'un n'honore pas le jour de la naissance du Christ selon la chair […] parce qu'il ne croit pas que le Christ soit né dans la vraie nature de l'homme, comme l'ont dit Cerdon, Marcion, Mani et Priscillien, qu'il soit anathème. » — Premier concile de Braga, canon 4, 1ᵉʳ mai 561[43]

Le Catéchisme de l'Église catholique rappellera, quatorze siècles plus tard, la portée durable de cette erreur : « Les premières hérésies ont moins nié la divinité du Christ que son humanité vraie (docétisme gnostique) »[44].

Une éthique à deux vitesses : Élus et Auditeurs

Les Élus et les trois sceaux

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L'Église manichéenne organisait ses membres en deux catégories distinctes, aux obligations très différentes. Les Élus (electi), noyau ascétique et sacerdotal du mouvement, s'engageaient à l'observance stricte de trois sceaux — sigillum oris, manuum, sinus (« sceau de la bouche, des mains, du sein ») —, qui leur interdisaient respectivement toute parole mensongère et toute nourriture impure (viande, vin), tout travail manuel susceptible de blesser la vie végétale ou animale porteuse de particules de lumière, et toute relation sexuelle, y compris dans le mariage[45]. Le mariage lui-même, en tant qu'il perpétue la captivité de la lumière dans la chair, était découragé, voire proscrit, pour les plus fervents[46].

Les Auditeurs : soutenir sans pratiquer

Les Auditeurs (auditores), catégorie beaucoup plus large à laquelle appartint Augustin pendant ses neuf années manichéennes, n'étaient pas astreints à cette ascèse intégrale. Il leur suffisait de croire la doctrine, d'observer une morale allégée et de nourrir matériellement les Élus, dont l'alimentation végétarienne était censée « libérer » par la digestion rituelle les particules de lumière contenues dans les aliments[47].

Deux niveaux de pratique dans l'Église manichéenneLes Élus (electi)Les Auditeurs (auditores)
ChastetéContinence totale, mariage proscritMariage toléré, sans ascèse imposée
AlimentationVégétarisme strict, jeûnes fréquentsRégime ordinaire
TravailAucun travail manuel (agriculture, cuisine interdites)Vie professionnelle ordinaire
RôlePrêtres et saints du système, seuls candidats au salut immédiatSoutien matériel des Élus, salut différé par réincarnation

Cette structure à deux vitesses n'était pas un détail organisationnel : elle assurait au mouvement une base de fidèles nombreuse et peu contraignante — les Auditeurs — tout en réservant à un cercle restreint d'Élus le prestige ascétique qui donnait sa crédibilité religieuse à l'ensemble du système.

Le canon manichéen : sept livres et une image peinte

Scène du Bêma, manuscrit de Turfan des VIIIe-IXe siècles ; témoin de l’art manichéen postérieur à Mani — Anonyme / collection berlinoise, MIK III 4979 verso. Wikimedia Commons, Domaine public.

Mani, contrairement à la plupart des fondateurs religieux de l'Antiquité, rédigea lui-même l'intégralité de son corpus scripturaire, dans le souci explicite d'échapper aux déformations qu'il reprochait à la transmission orale des révélations antérieures. Son canon comptait sept ouvrages principaux — l'Évangile vivant, le Trésor de vie, le Livre des mystères, le Traité, le Livre des Géants, les Épîtres et les Psaumes et prières — auxquels s'ajoutait, en dehors du corpus canonique proprement dit, le Shabuhragan rédigé en moyen-perse pour Shapur Ier[48]. Mani composa également une Image (l'Eikôn), un manuscrit richement enluminé destiné à exposer sa cosmologie de façon picturale aux fidèles illettrés — pratique qui vaudra plus tard aux manuscrits manichéens d'Asie centrale une réputation d'excellence calligraphique et picturale, saluée même par des auteurs musulmans hostiles à leur doctrine[49].

La plupart de ces textes originaux sont aujourd'hui perdus ; ce que l'on en connaît provient soit de citations polémiques chez les auteurs antimanichéens (Augustin en premier lieu), soit des découvertes archéologiques modernes — fragments coptes du Fayoum (Égypte, IVᵉ siècle), manuscrits de Turfan en moyen-perse, parthe, sogdien et vieux-turc (Asie centrale, IXᵉ-Xᵉ siècle), et le Codex de Cologne déjà cité[50].

Manichéisme et christianisme : une contrefaçon habile

Le manichéisme n'est pas une simple variante du christianisme : c'est un système autonome, délibérément syncrétique, qui emprunte au zoroastrisme sa cosmologie dualiste, au bouddhisme certaines pratiques ascétiques et l'idée de réincarnation des Auditeurs non encore sauvés, à la gnose méditerranéenne son vocabulaire de lumière et de connaissance, et au christianisme le nom du Christ, le vocabulaire apostolique et une partie du canon néotestamentaire — dont il ne retient que ce qui sert sa thèse, en rejetant intégralement l'Ancien Testament et les Actes des Apôtres, ces derniers relatant précisément la Pentecôte qui rend caduque sa prétention au titre de Paraclet[51]. Cette habileté syncrétique explique en grande partie son succès missionnaire : Mani présentait sa doctrine, selon le contexte culturel de chaque région évangélisée, avec un vocabulaire et des références familières à son auditoire — bouddhiques en Asie, zoroastriennes en Perse, chrétiennes dans l'Empire romain[52].

C'est précisément cette adaptabilité qui rendait le manichéisme dangereux pour l'Église ancienne : il ne se présentait pas comme un ennemi extérieur du christianisme, mais comme son accomplissement supérieur, revendiquant le nom du Christ tout en vidant de son contenu l'essentiel de la foi apostolique — l'unité de Dieu créateur et sauveur, la réalité de l'Incarnation, la bonté de la création.

Saint Augustin, d'auditeur à réfutateur

Augustin à Carthage, fresque de 1464-1465 à San Gimignano ; représentation rétrospective — Benozzo Gozzoli / Web Gallery of Art. Wikimedia Commons, Domaine public.

Aucun adversaire du manichéisme n'a eu, dans l'histoire de l'Église, un poids comparable à celui de saint Augustin, qui fut lui-même Auditeur manichéen pendant neuf années, de dix-neuf à vingt-huit ans, avant sa conversion au catholicisme.

Neuf années durant lesquelles la raison promise n'est jamais venue

Dans ses Confessions, Augustin raconte comment, à dix-neuf ans, la lecture de l'Hortensius de Cicéron l'enflamma d'un amour de la sagesse — mais il y regretta l'absence du nom du Christ[53]. Rebuté par le style qu'il jugeait fruste des Écritures face à l'éloquence de Cicéron, il se laissa séduire par les manichéens[54]. Leur attrait tenait précisément à leur promesse de tout expliquer par la seule raison, sans recourir à l'autorité d'une foi qu'ils jugeaient obscure, en posant des questions qu'Augustin trouvait alors redoutables : « D'où vient le mal ? […] Dieu est-il enfermé dans une forme corporelle ? »[55].

« Je tombai au milieu d'hommes orgueilleusement extravagants, trop charnels et trop bavards, dans la bouche desquels se trouvaient les pièges du diable. » — Saint Augustin, Confessions, livre III, chapitre 6[56]

La déception de Faustus de Milève

Après des années d'adhésion, Augustin plaça tous ses espoirs intellectuels dans la venue à Carthage d'un évêque manichéen réputé pour son éloquence et son savoir, Faustus de Milève — « un grand piège du démon », comme le qualifiera Augustin après coup[57]. La rencontre tourna à la désillusion : Augustin découvrit un homme au style agréable, mais sans réelle formation dans les sciences libérales au-delà d'une grammaire ordinaire, incapable de résoudre les objections astronomiques et philosophiques qu'Augustin lui soumettait depuis des années sans réponse[58].

« Je le trouvai homme au discours agréable, qui parlait des mêmes choses qu'eux, mais avec plus de fluidité et de meilleurs mots. […] Je découvris qu'il ne connaissait, des sciences libérales, que la seule grammaire, et encore de façon ordinaire. » — Saint Augustin, Confessions, livre V, chapitre 6[59]

Ce rendez-vous manqué avec l'autorité intellectuelle la plus prestigieuse de la secte marque, selon le récit même d'Augustin, le début du détachement qui le conduira, quelques années plus tard, hors du manichéisme[60].

Le mal comme privation du bien : la rupture décisive

La rupture définitive d'Augustin avec le manichéisme survient, sur le plan intellectuel, lorsqu'il découvre — nourri notamment par la lecture des « livres des platoniciens » — que le mal n'est pas une substance, contrairement à ce qu'enseignait Mani, mais une privation du bien, une corruption ou un détournement d'une nature bonne en elle-même :

« Ce mal, donc, que je cherchais d'où il venait, n'est aucune substance ; car s'il était une substance, il serait bon. […] Je perçus donc, et il me fut manifesté, que tu as fait toutes choses bonnes, et qu'il n'existe absolument aucune substance qui n'ait été faite par toi. » — Saint Augustin, Confessions, livre VII, chapitre 12[61]

Cette intuition philosophique dissout de l'intérieur le postulat fondamental du dualisme manichéen : si le mal n'est pas une réalité positive opposée au bien à égalité de puissance, mais seulement l'absence ou la corruption d'un bien qui devrait exister, alors il devient inutile — et même incohérent — de postuler un second principe éternel et mauvais pour l'expliquer. Un seul Dieu, souverainement bon et tout-puissant, peut avoir créé un univers entièrement bon, dans lequel le mal moral surgit non de la matière elle-même, mais du mauvais usage de la liberté des créatures :

« Je recherchai ce qu'était l'iniquité, et je découvris qu'elle n'est pas une substance, mais une perversion de la volonté, détournée de toi, Dieu, substance suprême. » — Saint Augustin, Confessions, livre VII, chapitre 16[62]

Les grands traités antimanichéens d'Augustin

Dès les années qui suivent son baptême (387), puis comme prêtre et comme évêque d'Hippone, Augustin consacra une part considérable de son œuvre à la réfutation systématique de la doctrine qu'il avait lui-même professée pendant près d'une décennie : De la Genèse contre les manichéens, Des deux âmes, Contre l'Épître fondamentale de Manès, Contre Fauste le manichéen (en trente-trois livres, réponse point par point aux objections de Faustus de Milève) et de nombreux autres traités et sermons[63]. Cette œuvre antimanichéenne considérable fait d'Augustin le témoin privilégié — parce qu'ancien initié — de la doctrine intérieure du mouvement, et son réfutateur le plus influent dans l'histoire de la théologie occidentale.

Rome face au manichéisme : condamnations civiles et ecclésiales

Le manichéisme fut condamné à la fois par le pouvoir civil romain, dès son arrivée dans l'Empire, et par l'autorité ecclésiastique, sur une durée de plus d'un millénaire.

L'édit de Dioclétien (302) : la première persécution civile

Buste de Dioclétien à Split. Photographie conservée sans modification — Alecconnell. Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

La plus ancienne trace officielle de la réaction romaine au manichéisme est un rescrit de l'empereur Dioclétien, daté du 31 mars, vers 302, adressé à Julianus, proconsul d'Afrique, et conservé dans la Collatio Legum Mosaicarum et Romanarum (« Comparaison des lois mosaïques et romaines »)[64]. Le texte ordonne des peines d'une sévérité extrême :

« Nous ordonnons que les fondateurs et les chefs de ces sectes soient soumis à un châtiment sévère et, avec leurs écrits abominables, livrés aux flammes. » — Rescrit de Dioclétien contre les manichéens, vers 302, Collatio Legum Mosaicarum et Romanarum, XV, 3[65]

Les adeptes récalcitrants encouraient la peine capitale et la confiscation de leurs biens au profit du trésor impérial ; les personnes de rang ou de fonction officielle qui se convertissaient au manichéisme voyaient leurs domaines confisqués et étaient envoyées aux mines[66]. Cette persécution, purement civile et antérieure d'un an à peine à la grande persécution dioclétienne contre les chrétiens eux-mêmes (édit de février 303), atteste que le pouvoir romain percevait déjà le manichéisme comme une menace d'un ordre différent des autres cultes orientaux tolérés dans l'Empire — vraisemblablement en raison de son origine perse, la Perse sassanide étant alors l'ennemi militaire principal de Rome.

Saint Léon le Grand et l'édit de Valentinien III (445)

Un siècle et demi plus tard, le manichéisme resurgit à Rome même, sous une forme clandestine, probablement à la faveur de réfugiés fuyant l'Afrique vandale. Le pape saint Léon le Grand (pontificat 440-461) mène personnellement l'enquête : en 443, avec des sénateurs et des prêtres, il interroge lui-même les chefs de la communauté manichéenne romaine[67], et prononce plusieurs sermons pour mettre les fidèles en garde :

Dans plusieurs sermons, Léon avertit avec insistance les chrétiens de Rome contre cette hérésie et les invita à signaler ses adeptes, leurs demeures et leurs lieux de réunion[68].

Cette campagne aboutit à des résultats concrets : plusieurs manichéens se convertirent et furent admis à la confession, d'autres, restés inflexibles, furent bannis de Rome par les magistrats civils en application des décrets impériaux[69]. Le 19 juin 445, l'empereur Valentinien III promulgua, sans doute à l'instigation du pape, un édit sévère établissant sept peines distinctes contre les manichéens[70] — un témoignage frappant de la collaboration étroite entre l'autorité pontificale et le pouvoir impérial pour l'éradication d'une hérésie précise.

Le concile de Braga (561) : Mani aux côtés de Marcion et de Cerdon

Près de trois siècles après la mort de Mani, le premier concile de Braga, réuni au Portugal en 561 contre les résurgences priscillianistes en Espagne et au Portugal, formule un anathème nommant explicitement Mani aux côtés de deux autres grands hérésiarques dualistes de l'Antiquité, Marcion de Sinope et Cerdon, pour leur négation commune de la vraie chair du Christ — citation déjà donnée plus haut[71]. Cette association conciliaire montre que les évêques du VIᵉ siècle jugeaient encore nécessaire de nommer explicitement l'erreur manichéenne, aux côtés du priscillianisme qu'ils combattaient directement.

Latran IV (1215) : un seul principe contre les résurgences dualistes médiévales

Près de mille ans après la mort de Mani, le quatrième concile du Latran, réuni à Rome en 1215 sous le pape Innocent III principalement pour répondre à la crise cathare dans le Midi de la France, ouvre ses canons par une profession de foi trinitaire, la constitution Firmiter, qui affirme solennellement l'unité du principe créateur de toutes choses :

« Nous croyons fermement et confessons simplement qu'il y a un seul vrai Dieu […], principe unique de l'univers [unum universorum principium], créateur de toutes choses invisibles et visibles, spirituelles et corporelles. » — Quatrième concile du Latran, constitution Firmiter, canon 1, 1215[72]

Bien que le texte ne nomme pas Mani, sa formulation même — « un seul principe de l'univers » — vise directement le dualisme cosmologique dont les Cathares du Midi étaient soupçonnés d'être les héritiers, sous une forme largement transformée par des siècles de médiation bogomile balkanique. Le nom même de « manichéens » sera d'ailleurs appliqué, par les chroniqueurs médiévaux eux-mêmes, aux Cathares et aux Bogomiles, alors même que la continuité historique directe entre le manichéisme antique et ces mouvements médiévaux reste, encore aujourd'hui, un objet de débat savant plutôt qu'une filiation démontrée avec certitude[73].

Le manichéisme après Mani : une religion mondiale disparue

  1. 302
    Rescrit de Dioclétien

    Première persécution civile romaine, ordonnant que les chefs manichéens soient brûlés avec leurs écrits[74].

  2. 373-382
    Les années manichéennes de saint Augustin

    Le jeune rhéteur nord-africain est Auditeur manichéen à Carthage puis à Rome, avant de rompre avec la secte[75].

  3. 443-445
    Campagne de saint Léon le Grand à Rome

    Enquête pontificale, sermons, conversions et bannissements ; édit impérial de Valentinien III le 19 juin 445[76].

  4. 518-565
    Peine de mort sous Justin Ier et Justinien

    Les empereurs byzantins Justin Ier puis Justinien imposent la peine capitale pour l'appartenance au manichéisme[77].

  5. 561
    Concile de Braga

    Anathème nommant Mani, Marcion et Cerdon pour leur négation commune de la vraie chair du Christ[78].

  6. 763
    Religion d'État de l'empire ouïghour

    Le manichéisme devient la religion officielle de l'empire ouïghour en Asie centrale[79].

  7. 843
    Persécution en Chine des Tang

    La dynastie Tang interdit et persécute le manichéisme en Chine, forçant sa survie clandestine[80].

  8. 1215
    Quatrième concile du Latran

    La constitution Firmiter affirme « un seul principe de l'univers » face aux résurgences dualistes cathares[81].

Une expansion foudroyante, d'Occident en Extrême-Orient

Infographie originale Ignispedia créée par IA

Contrairement à de nombreuses sectes antiques restées confinées à leur région d'origine, le manichéisme connut une expansion véritablement transcontinentale. Vers l'ouest, il gagna l'Égypte, l'Afrique du Nord (où Augustin le rencontra), l'Espagne, la Gaule, l'Italie du Nord et les Balkans, où il maintint une existence sporadique pendant près d'un millénaire[82]. Vers l'est, il se répandit en Asie centrale le long des routes de la soie, jusqu'à devenir, en 763, la religion d'État officielle de l'empire turc ouïghour[83] — l'un des très rares cas dans l'histoire où le manichéisme obtint un statut politique aussi élevé.

En Chine, où le mouvement pénétra dès le VIIᵉ siècle, la dynastie Tang finit par le proscrire et le persécuter à partir de 843, dans le cadre d'une répression plus large des religions étrangères[84]. Le manichéisme survécut néanmoins, sous une forme marginale et clandestine, dans certaines provinces côtières chinoises — notamment autour de Quanzhou, dans le Fujian — jusqu'au XIVᵉ siècle, terme retenu par Gherardo Gnoli dans sa synthèse de l'Encyclopedia of Religion[85].

Bogomiles et Cathares : un débat historiographique prudent

La question de savoir si les mouvements dualistes médiévaux — les Pauliciens arméniens, les Bogomiles bulgares du Xᵉ siècle, puis les Cathares du Languedoc aux XIIᵉ-XIIIᵉ siècles — descendent directement du manichéisme antique reste débattue par les historiens spécialistes. La synthèse de Gherardo Gnoli rappelle que ces mouvements partagent avec le manichéisme une cosmologie dualiste, une ascèse moralisatrice et des tendances antinomiennes, mais que la preuve d'une filiation généalogique directe fait encore défaut ; il parle plutôt d'une influence diffuse que d'une transmission continue et organisée[86]. Le terme « manichéen » appliqué aux Cathares par les polémistes médiévaux eux-mêmes doit donc être entendu, la plupart du temps, comme une catégorie théologique — désignant un système dualiste comparable — plutôt que comme une affirmation d'héritage historique direct et documenté.

Pourquoi le dualisme manichéen séduit encore aujourd'hui

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Le succès foudroyant du manichéisme, de la Babylonie à la Chine en quelques siècles, ne s'explique pas seulement par l'habileté missionnaire de Mani. Il répondait, comme le marcionisme avant lui, à une inquiétude authentique et permanente de la condition humaine : comment expliquer la présence massive et souvent absurde du mal dans un monde que l'on croit l'œuvre d'un Dieu bon et tout-puissant ? Le dualisme manichéen offre une réponse d'apparence rassurante — le mal existe parce qu'un second principe, à l'origine indépendant de Dieu, en est directement responsable — au prix, cependant, de deux sacrifices considérables : l'unité de Dieu, désormais concurrencé par un rival éternel, et la bonté de la matière et du corps, désormais suspects par nature.

Ce qu'en dit le Catéchisme

Le Catéchisme de l'Église catholique, dans sa présentation des « réponses différentes » que l'humanité a données à la question des origines, cite nommément le manichéisme parmi les impasses à éviter, aux côtés du panthéisme, du déisme, du matérialisme et de la gnose :

« D'autres encore ont affirmé l'existence de deux principes éternels, le Bien et le Mal, la Lumière et les Ténèbres, en lutte permanente (dualisme, manichéisme) ; selon certaines de ces conceptions, le monde (au moins le monde matériel) serait mauvais, produit d'une déchéance, et donc à rejeter ou à dépasser (gnose). » — Catéchisme de l'Église catholique, § 285[87]

La réponse forgée par saint Augustin

La réponse catholique, élaborée en grande partie par saint Augustin lui-même à partir de son expérience personnelle de la doctrine manichéenne, tient en trois affirmations solidaires : un seul Dieu, souverainement bon et tout-puissant, est l'unique créateur de tout ce qui existe, y compris la matière et le corps, qu'il déclare « très bons » (Gn 1, 31) ; le mal n'est pas une substance rivale, mais une privation — une corruption du bien dans une créature qui devrait en être pourvue ; et cette corruption trouve son origine, non dans la matière elle-même, mais dans le mauvais usage de la liberté des créatures raisonnables, anges et hommes. Cette solution est plus exigeante intellectuellement que le dualisme manichéen — elle oblige à affronter directement le problème du mal moral et de la liberté plutôt que de l'externaliser sur un second principe cosmique —, mais elle seule permet de préserver, en même temps, l'unité de Dieu, la bonté de la création et la responsabilité réelle de l'homme.

Le réflexe manichéen ne disparaît jamais complètement de l'imagination religieuse : il resurgit chaque fois qu'une spiritualité oppose sommairement l'esprit à la matière, le corps à l'âme, ou présente le mal comme une force cosmique autonome égalant en puissance le Créateur lui-même — un schéma que la foi catholique, forgée en partie dans le combat contre Mani, a toujours refusé d'endosser.

Reste la bonne nouvelle, celle qui fit sortir Augustin du manichéisme : le mal n'est pas un dieu rival, il n'aura pas le dernier mot. Un seul Dieu, infiniment bon, a créé toutes choses bonnes, et c'est lui qui mène l'histoire — avec ses détours et ses blessures — vers une fin heureuse où toute lumière captive sera libérée. Devant le scandale du mal, le chrétien n'a donc pas à choisir entre fermer les yeux et désespérer : il peut regarder la croix, où Dieu lui-même est entré dans la souffrance pour la vaincre de l'intérieur.

Pour aller plus loin

Notes et références

  1. Gherardo Gnoli, « Manichaeism: An Overview », Encyclopedia of Religion, 2ᵉ éd., Macmillan Reference USA, Detroit, 2005 ; texte consulté via Encyclopedia.com. Source académique de synthèse pour : la datation de la seconde révélation au 12 avril 240 ; les relations avec Shapur Ier, Hormizd Ier et Bahram Ier ; la date de l'exécution de Mani « probablement au début de l'année 277 » ; le détail de la cosmogonie en trois temps ; l'éthique des Élus et des Auditeurs ; le canon des sept livres et du Shabuhragan ; l'expansion du manichéisme (persécutions romaines et byzantines, empire ouïghour 763, persécution chinoise de 843, survie à Quanzhou) ; le débat historiographique sur la filiation bogomile-cathare.

    1 11 13 21 24 28 33 35 36 37 48 49 50 52 73 77 79 80 82 83 84 85 86
  2. « Manichæism », The Catholic Encyclopedia, vol. 9, New York, Robert Appleton Company, 1910. Texte intégral : https://www.newadvent.org/cathen/09591a.htm — synthèse biographique et doctrinale de référence (naissance vers 215-216, origine familiale, éducation elcasaïte, révélations, voyage en Inde et au Turkestan, proclamation à Gundêshâpûr le 20 mars 242, conversion de Peroz, protection d'Ormuzd Ier, exécution sous Bahram Ier, doctrine des deux principes, canon, éthique des Élus et Auditeurs, rejet de l'Ancien Testament et des Actes des Apôtres).

    2 3 5 6 9 10 12 14 19 20 22 23 25 26 27 29 31 32 34 38 39 42 45 46 47 51
  3. Al-Bîrûnî, Âthâr al-Bâqiya 'an al-Qurûn al-Khâliya (« Chronologie des nations anciennes »), Gorgan (Jurjân), vers 1000 ; trad. angl. C. Edward Sachau, The Chronology of Ancient Nations, William H. Allen and Co., Londres, 1879, chapitre VIII (sur les « faux prophètes » et leurs sectes, dont Mani). La datation précise de la mi-avril 216 pour la naissance de Mani, reconstituée à partir de la tradition chronologique et astrologique conservée par al-Bîrûnî, est reprise par la manichéologie moderne (cf. la synthèse de Gnoli citée ci-dessous).

    4
  4. Codex de Mani de Cologne, passages relatifs aux deux révélations du « Jumeau » (grec Syzygos) à l'âge de douze ans puis, de façon décisive, le 12 avril 240 apr. J.-C., ordonnant à Mani de rompre avec la communauté baptiste elcasaïte pour proclamer sa propre révélation — cf. l'édition Henrichs-Koenen citée ci-dessus et la synthèse de Gherardo Gnoli citée ci-dessous.

    7 8 16 17 18
  5. Albert Henrichs et Ludwig Koenen (éd.), édition critique du Codex de Mani de Cologne (Codex Manichaicus Coloniensis), publiée en plusieurs livraisons dans la Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik, Bonn, 1975-1982 — édition de référence du plus petit manuscrit antique connu (4,5 × 3,8 cm), autobiographie grecque de Mani découverte en Égypte, près d'Assiout, dans les années 1960.

    15
  6. Ibn al-Nadîm, Kitâb al-Fihrist, Bagdad, vers 987-988 ; trad. angl. Bayard Dodge, The Fihrist of al-Nadim: A Tenth-Century Survey of Muslim Culture, Columbia University Press, New York, 1970 — source arabe médiévale de référence sur la vie et la mort de Mani, rapportant la tradition d'une mort survenue en captivité après plusieurs jours de souffrance, le corps n'étant écorché et exposé qu'après coup.

    30
  7. Saint Augustin, Contre l'Épître fondamentale de Manès (Contra Epistulam Manichaei quam vocant Fundamenti), chapitre 5, vers 396-397. Texte anglais : https://www.newadvent.org/fathers/1405.htm — citation de l'ouverture de l'Épître fondamentale de Mani (« Manichæus, apostle of Jesus Christ, by the providence of God the Father… ») suivie de la réponse critique d'Augustin, qui refuse de croire sans preuve à cette prétention apostolique.

    40 41 63
  8. Premier concile de Braga, canon 4, 1ᵉʳ mai 561 — Denzinger-Schönmetzer, Enchiridion Symbolorum, n° DS 454. Texte : « Si quelqu'un n'honore pas le jour de la naissance du Christ selon la chair, mais fait semblant de l'honorer, et qu'il jeûne ce jour et le dimanche parce qu'il ne croit pas que le Christ est né dans la vraie nature de l'homme, comme l'ont dit Cerdon, Marcion, Mani et Priscillien, qu'il soit anathème. »

    43 71 78
  9. Catéchisme de l'Église catholique, § 465. Texte : « Les premières hérésies ont moins nié la divinité du Christ que son humanité vraie (docétisme gnostique). »

    44
  10. Saint Augustin, Confessions, livre III, chapitre 4, § 7, vers 397-401. Texte anglais : https://www.newadvent.org/fathers/110103.htm — sur la lecture de l'Hortensius de Cicéron à dix-neuf ans et l'absence du nom du Christ dans cette œuvre.

    53
  11. Saint Augustin, Confessions, livre III, chapitre 6, § 10, vers 397-401. Texte original : « itaque incidi in homines superbe delirantes, carnales nimis et loquaces, in quorum ore laquei diaboli… » — sur l'adhésion au manichéisme. https://www.newadvent.org/fathers/110103.htm

    54 56
  12. Saint Augustin, Confessions, livre III, chapitre 7, § 12, vers 397-401. Texte original : « cum a me quaererent unde malum, et utrum forma corporea deus finiretur… » — sur les questions posées par la secte (l'origine du mal, la corporéité de Dieu). https://www.newadvent.org/fathers/110103.htm

    55
  13. Saint Augustin, Confessions, livre V, chapitre 3, § 3, vers 397-401. Texte anglais : https://www.newadvent.org/fathers/110105.htm — introduction de Faustus de Milève, « évêque » manichéen venu à Carthage, qualifié rétrospectivement de « grand piège du démon » (magnus laqueus diaboli).

    57
  14. Saint Augustin, Confessions, livre V, chapitre 6, § 10-11, vers 397-401. Texte original : « expertus sum prius hominem expertem liberalium disciplinarum nisi grammaticae atque eius ipsius usitato modo. » — https://www.newadvent.org/fathers/110105.htm

    58 59
  15. Saint Augustin, Confessions, livre V, chapitre 7, § 13, vers 397-401. Texte anglais : https://www.newadvent.org/fathers/110105.htm — sur le détachement progressif d'Augustin envers le manichéisme après sa déception vis-à-vis de Faustus, prélude à son départ pour Rome.

    60 75
  16. Saint Augustin, Confessions, livre VII, chapitre 12, § 18, vers 397-401. Texte original : « malumque illud quod quaerebam unde esset non est substantia, quia si substantia esset, bonum esset. » — https://www.newadvent.org/fathers/110107.htm

    61
  17. Saint Augustin, Confessions, livre VII, chapitre 16, § 22, vers 397-401. Texte original : « et quaesivi quid esset iniquitas et non inveni substantiam, sed a summa substantia, te deo, detortae in infima voluntatis perversitatem… » — https://www.newadvent.org/fathers/110107.htm

    62
  18. Rescrit de l'empereur Dioclétien contre les manichéens, 31 mars, vers 302, adressé à Julianus, proconsul d'Afrique, conservé dans la Collatio Legum Mosaicarum et Romanarum, XV, 3 ; trad. angl. Moses Hyamson, Mosaicarum et Romanarum Legum Collatio, Oxford University Press, Londres, 1913 (domaine public). Texte original : « Iubemus namque auctores quidem ac principes una cum abominandis scripturis eorum seueriori poenae subici, ita ut flammeis ignibus exurantur… »

    64 65 66 74
  19. « Pope St. Leo I (The Great) », The Catholic Encyclopedia, vol. 9, New York, Robert Appleton Company, 1910. Texte intégral : https://www.newadvent.org/cathen/09154b.htm — sur l'enquête personnelle de Léon le Grand en 443, ses sermons antimanichéens, les conversions et bannissements qui suivirent, et l'édit de l'empereur Valentinien III du 19 juin 445 établissant sept peines contre les manichéens.

    67 68 69 70 76
  20. Quatrième concile du Latran, constitution Firmiter credimus, canon 1, novembre 1215. Texte latin (source : recueils canoniques du Corpus Iuris Canonici, Decretales Gregorii IX, livre I, titre 1) : « Firmiter credimus et simpliciter confitemur, quod unus solus est verus Deus […] unum universorum principium ; creator omnium invisibilium et visibilium, spiritualium et corporalium. » — traduction française dans le corps de l'article.

    72 81
  21. Catéchisme de l'Église catholique, § 285. Texte intégral : https://www.vatican.va/archive/FRA0013/__P1A.HTM

    87