Pape Innocent III (1198-1216)

Élu en 1198, le pape Innocent III porte la papauté médiévale à son sommet : vicaire du Christ et plénitude du pouvoir, arbitre de l'Empire, interdit sur l'Angleterre de Jean sans Terre, quatrième croisade, croisade des Albigeois, approbation de François d'Assise et IVe concile du Latran en 1215.

Ignispedia

Innocent III (Innocentius III), né Lotario dei Conti di Segni vers 1160-1161 au château de Gavignano, dans la Campagne romaine, et mort à Pérouse le 16 juillet 1216, gouverne l'Église pendant dix-huit ans, du 8 janvier 1198 à sa mort. Il est compté traditionnellement comme le 176ᵉ pape de l'Église catholique, successeur de Célestin III et prédécesseur d'Honorius III.[1][2]

Théologien formé à Paris, canoniste formé à Bologne, élu à trente-sept ans, Innocent III porte la papauté médiévale à son sommet. Avec lui, le pape n'est plus seulement le vicaire de Pierre : il est le vicaire du Christ, placé, selon sa propre formule, « entre Dieu et l'homme, en deçà de Dieu mais au-delà de l'homme ». De cette doctrine de la plénitude du pouvoir (plenitudo potestatis), il tire le droit d'arbitrer les rois et l'Empire au nom de la loi morale.[3][4]

Aucun pontificat médiéval n'a touché autant de fronts à la fois. Innocent III arbitre l'élection impériale entre Philippe de Souabe et Otton de Brunswick, met l'Angleterre de Jean sans Terre sous interdit puis en fait un fief du Saint-Siège, lance la quatrième croisade — qu'il voit dévier jusqu'au sac de Constantinople en 1204 — et la croisade contre les Albigeois. C'est lui qui reconnaît la nouveauté évangélique de François d'Assise et encourage Dominique, ouvrant l'âge des ordres mendiants.[5][6]

Son œuvre culmine en novembre 1215 dans le IVᵉ concile du Latran, le plus grand concile du Moyen Âge, qui définit la foi catholique, emploie pour la première fois dans un texte conciliaire le verbe transsubstantier, impose la confession et la communion annuelles, condamne l'erreur trinitaire de Joachim de Flore et organise la lutte contre l'hérésie. Sept mois plus tard, Innocent III meurt à Pérouse, et l'on retrouve son corps à demi nu, dépouillé par des voleurs — image saisissante de la vanité du monde, lui qui avait écrit le plus célèbre traité médiéval De la misère de la condition humaine.[7][8]

Pourquoi Innocent III compte-t-il ?

Le pape le plus puissant du Moyen Âge

Innocent III en cinq dossiers — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Innocent III est généralement tenu pour le plus puissant des papes du Moyen Âge, celui sous lequel la papauté atteint son apogée politique et juridique.[9][10] À sa mort, le pape est reconnu comme l'arbitre suprême de la chrétienté : il a déposé et fait des empereurs, mis des royaumes sous interdit, lancé des croisades, défini la foi devant près de quatorze cents prélats. Aucun de ses successeurs ne réunira plus jamais autant d'autorité effective.

Mais réduire Innocent III à un pape « politique » serait une erreur. Sa puissance temporelle n'est jamais une fin : elle est, à ses yeux, l'instrument du salut des âmes et de la liberté de l'Église, héritée de la réforme grégorienne. Théologien de métier, il gouverne en pasteur autant qu'en juriste, et son pontificat se referme non sur une conquête mais sur un concile de réforme.

Le pape « vicaire du Christ »

L'apport doctrinal le plus durable d'Innocent III tient en un titre. Avant lui, le pape se disait surtout vicaire de saint Pierre. Innocent fait du vicaire du Christ (vicarius Christi) le titre central et systématique de l'office pontifical.[11][12] Le changement n'est pas verbal : il signifie que le pape tient sa charge non d'un simple apôtre, mais du Christ lui-même, dont il prolonge sur terre l'autorité de Tête de l'Église.

« Établi entre Dieu et l'homme, en deçà de Dieu mais au-delà de l'homme, moindre que Dieu mais plus grand que l'homme, il juge tous les hommes et n'est jugé par personne. » — Innocent III, sermon de consécration, 22 février 1198[13]

Cette parole, prononcée le jour de son couronnement, n'est pas un cri d'orgueil mais l'énoncé d'une fonction de médiation. Pour Innocent, le pape n'est pas Dieu — il est « moindre que Dieu » — mais il exerce, par délégation du Christ, un service qui dépasse tout pouvoir purement humain.

Le pape du IVᵉ concile du Latran

Enfin, Innocent III reste dans la mémoire de l'Église comme le pape du IVᵉ concile du Latran de 1215, douzième concile œcuménique et plus grande assemblée conciliaire du Moyen Âge.[14][15] Réuni pour réformer l'Église et préparer une croisade, ce concile dépasse de loin ces buts : il fixe en soixante-dix canons le visage de l'Église latine pour trois siècles, de la définition de la foi à la discipline des sacrements. À travers lui, le pontificat d'Innocent III touche directement la vie spirituelle de chaque fidèle, jusqu'à la confession annuelle qui devient une obligation universelle.

Les sources principales

La connaissance d'Innocent III repose d'abord sur un trésor documentaire exceptionnel : ses registres. Plus de trois mille six cents lettres de son pontificat ont été conservées dans les registres de la chancellerie pontificale, ce qui fait d'Innocent III l'un des papes médiévaux les mieux documentés.[16][17] Ses lettres, décrétales, bulles et sermons sont rassemblés par Jacques-Paul Migne dans la Patrologia Latina, tomes 214 à 217.[18]

Ses œuvres personnelles complètent le portrait : le traité ascétique De miseria humanae conditionis (« De la misère de la condition humaine », aussi appelé De contemptu mundi), best-seller médiéval conservé dans des centaines de manuscrits, et le traité liturgique De sacro altaris mysterio sur la messe, écrits avant son élection.[19][20] Les canons du IVᵉ concile du Latran, conservés dans les collections conciliaires critiques, donnent le texte exact des décrets de 1215.[21]

Parmi les travaux modernes, les biographies scientifiques de Helene Tillmann (Pope Innocent III) et de John C. Moore (Pope Innocent III, 1160/61-1216: To Root Up and to Plant) comptent parmi les références les plus utilisées ; la notice de la Catholic Encyclopedia (New Advent) et celles de l'Encyclopædia Britannica offrent un point d'entrée fiable, croisé ici avec les sources primaires.[22][23][24]

Lotario dei Conti di Segni avant la tiare

Une famille de la noblesse de la Campagne romaine

Lotario naît vers 1160-1161 au château de Gavignano, dans la Campagne romaine, au sud-est de Rome, près d'Anagni. Il appartient à la puissante famille comtale des Conti di Segni (les comtes de Segni), qui donnera plusieurs papes à l'Église ; sa mère, Claricia, est issue de la noblesse romaine des Scotti.[25][26] Cette double appartenance — féodalité de la Campagne et aristocratie de la Ville — explique en partie l'aisance avec laquelle Lotario, devenu pape, saura manier à la fois le droit, la diplomatie et le gouvernement temporel du Patrimoine de saint Pierre.

Études à Paris et Bologne : théologien et juriste

Lotario reçoit la meilleure formation de son temps. Il étudie la théologie à Paris, alors capitale intellectuelle de la chrétienté, où il a pour maîtres des héritiers de l'école de Pierre Lombard ; puis le droit à Bologne — la tradition ancienne en fait l'élève du grand décrétiste Huguccio de Pise, attribution que l'état des sources ne permet pas d'établir avec certitude.[27][28][29] De cette double formation naît un esprit rare : un théologien doublé d'un juriste, capable de penser le gouvernement de l'Église à la fois comme une œuvre de salut et comme un système de droit. C'est cette synthèse qui fera la force de son pontificat.

Cardinal-diacre et écrivain : le « De miseria humanae conditionis »

De retour à Rome, Lotario est créé cardinal-diacre des Santi Sergio e Bacco vers 1190 par Clément III — que la Catholic Encyclopedia (1910) donne pour son oncle, parenté que l'historiographie récente, qui nomme pour parents Trasimondo de Segni et Claricia Scotti sans mention de lien avec Clément III, ne reprend pas.[30] Écarté du gouvernement sous Célestin III, issu de la famille rivale des Orsini, il met ces années de relative retraite à profit pour écrire. Son traité De miseria humanae conditionis connaît un succès immense et survit dans plusieurs centaines de manuscrits — l'un des plus grands « best-sellers » du Moyen Âge.[31]

« L'homme a été formé de poussière, de boue, de cendre ; et, chose plus vile encore, de l'écume la plus immonde. Il a été conçu dans l'aiguillon de la chair, dans l'ardeur de la passion, dans la puanteur de la luxure — et, pire encore, dans la souillure du péché. Il est né pour la peine, la crainte, la douleur ; et — plus misérable encore — pour la mort. » — Lotario dei Conti di Segni (futur Innocent III), De miseria humanae conditionis, livre I[32]

On a souvent opposé ce pessimisme ascétique au pape conquérant qu'il deviendra. C'est mal lire le texte : pour Lotario, mesurer la misère de l'homme livré à lui-même est la condition pour comprendre la grandeur de la rédemption. Le même homme qui écrit la vanité de toute gloire terrestre gouvernera l'Église en sachant que tout pouvoir passe — leçon que sa propre mort viendra confirmer.

L'élection du 8 janvier 1198

La mort de Célestin III et un pape de trente-sept ans

Le pape Célestin III, nonagénaire, meurt le 8 janvier 1198. Le jour même de son enterrement, les cardinaux réunis se tournent vers le plus jeune et le plus brillant d'entre eux : au second scrutin, Lotario dei Conti di Segni est élu sous le nom d'Innocent III.[33][34] Il n'a alors qu'environ trente-sept ans — une jeunesse exceptionnelle pour un pape, signe que le Sacré Collège attend de lui un long gouvernement et une main ferme.

N'étant encore que diacre, Innocent III est ordonné prêtre le 21 février 1198, puis consacré évêque et couronné le 22 février, en la fête de la Chaire de saint Pierre.[35][36] Tout, dans cette élection, annonce un règne décisif : un pape jeune, savant, romain, élu sans contestation au cœur de la Ville enfin libre de la tutelle impériale, car l'empereur Henri VI venait de mourir, laissant l'Allemagne divisée.

Le sermon de consécration : « entre Dieu et l'homme »

Pour son sermon d'intronisation, Innocent III choisit un texte redoutable : l'appel du prophète Jérémie. Il s'y reconnaît, et y lit la définition même de sa charge.

« Vois : je t'établis aujourd'hui sur les nations et sur les royaumes, pour arracher et pour renverser, pour détruire et pour démolir, pour bâtir et pour planter. » — Jérémie 1, 10, texte du sermon de consécration d'Innocent III[37]

Tout le programme du pontificat tient dans ce verset, que le biographe John C. Moore a placé jusque dans le titre de son livre : arracher et planter. Le pape se conçoit comme responsable des nations — non pour exercer un pouvoir temporel direct, mais pour redresser l'ordre moral du monde quand le péché des princes le défait. C'est de cette conviction que vont naître ses grands conflits.

La doctrine de la « plénitude du pouvoir »

Plenitudo potestatis et vicaire du Christ

La plenitudo potestatis selon Innocent III — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Innocent III donne à la papauté son vocabulaire théorique définitif. Le pape possède la plenitudo potestatis, la plénitude du pouvoir dans l'Église, tandis que les évêques ne reçoivent qu'une pars sollicitudinis, une part de la sollicitude pastorale.[38][39] Et parce qu'il est vicaire du Christ, et non seulement de Pierre, il prolonge sur terre l'autorité même du Seigneur sur son Église.

Cette doctrine n'est pas une nouveauté absolue — la réforme grégorienne l'avait préparée — mais Innocent III lui donne sa formulation juridique précise, reprise ensuite par tous les canonistes. Le pape devient le principe d'unité de la chrétienté, source du droit, juge ultime des causes majeures (causae maiores).

Le Saint-Siège arbitre des rois : Novit ille, Per venerabilem

La conséquence pratique est immense. Innocent III ne revendique pas un pouvoir temporel direct sur les royaumes, mais il revendique le droit d'intervenir « en raison du péché » (ratione peccati) chaque fois que la faute d'un prince met en jeu le salut et la paix. Il l'affirme dans la décrétale Novit ille (1204), à propos du conflit entre Philippe Auguste de France et Jean sans Terre.

« Que nul ne pense que nous voulions diminuer ou troubler la juridiction et le pouvoir du roi… Mais nous entendons statuer sur le péché, dont la censure nous appartient sans aucun doute, et que nous pouvons et devons exercer contre quiconque. » — Innocent III, décrétale Novit ille, 1204[40]

Dans la décrétale Per venerabilem (1202), adressée au comte de Montpellier, il développe la distinction entre le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel, tout en affirmant que le pape peut, dans certains cas, exercer une juridiction là où aucun supérieur terrestre n'existe.[41][42] Ces textes deviendront des piliers du droit canonique, intégrés au Liber Extra de Grégoire IX en 1234.

Reprendre Rome et le Patrimoine de saint Pierre

Avant d'arbitrer l'Europe, Innocent III rétablit son autorité chez lui. Profitant du vide laissé par la mort d'Henri VI, il restaure le pouvoir pontifical sur Rome, obtient le serment du préfet de la Ville, et reconquiert les territoires du Patrimoine de saint Pierre — l'Ombrie, la Marche d'Ancône, le duché de Spolète — que les officiers impériaux occupaient.[43][44] Cette reconstitution des États pontificaux n'est pas une ambition de prince : elle est, pour Innocent, la garantie matérielle de la liberté du Saint-Siège face aux puissances séculières.

L'arbitre de l'Empire (1198-1216)

La double élection : Philippe de Souabe contre Otton de Brunswick

L'arbitrage impérial d'Innocent III — infographie originale Ignispedia créée par IA.

La mort de l'empereur Henri VI en 1197 plonge l'Allemagne dans la guerre civile. Deux rois sont élus : Philippe de Souabe, frère du défunt, de la maison de Hohenstaufen (les Staufen, ou Gibelins), et Otton de Brunswick, de la maison Welf (les Guelfes), neveu de Richard Cœur de Lion.[45][46] Chacun réclame la couronne impériale, qui ne peut être conférée que par le pape. Pour la première fois, le Saint-Siège va se trouver en position d'arbitre de l'Empire.

La Deliberatio et le choix d'Otton IV

Innocent III pose alors le principe qui fera doctrine : la décrétale Venerabilem (1202) affirme que l'examen et l'approbation de l'empereur élu reviennent au pape, puisque c'est lui qui transfère l'Empire et qui le couronne.[47][48] Dans un document fameux, la Deliberatio super facto imperii de tribus electis (« Délibération sur les trois candidats à l'Empire »), il pèse les mérites des prétendants et tranche en faveur d'Otton de Brunswick, jugé plus favorable à l'Église.[49]

Otton IV est couronné empereur à Rome en 1209. Mais, à peine couronné, il trahit ses engagements : il envahit le royaume de Sicile, fief du Saint-Siège, menaçant d'unir l'Empire et l'Italie du Sud dans une tenaille autour de Rome. Innocent III l'excommunie en novembre 1210.[50][51]

Le retournement : Frédéric II, le « puer Apuliae »

Innocent III se tourne alors vers un jeune homme dont il est lui-même le tuteur : Frédéric II de Hohenstaufen, fils d'Henri VI, roi de Sicile depuis l'enfance, que les contemporains surnomment le puer Apuliae, « l'enfant des Pouilles ».[52][53] Le pape soutient son élection comme roi des Romains en 1212, contre Otton IV. Le revirement est total : l'enfant que le pape avait protégé devient le candidat de l'Église contre l'empereur que l'Église avait fait.

C'est là un paradoxe tragique de la politique d'Innocent III : en faisant Frédéric II, il prépare sans le savoir le plus redoutable adversaire que la papauté affrontera au siècle suivant. Mais sur le moment, le calcul est juste : Frédéric a promis de séparer la Sicile de l'Empire et de respecter la liberté de l'Église.

Bouvines (1214) et la victoire de la ligne pontificale

La querelle impériale se dénoue sur un champ de bataille français. Le 27 juillet 1214, à Bouvines, le roi Philippe Auguste écrase la coalition d'Otton IV et de Jean sans Terre.[54][55] La défaite d'Otton scelle la victoire de Frédéric II — et donc de la ligne soutenue par Innocent III. Sans avoir tiré l'épée, le pape voit triompher en Allemagne le candidat qu'il avait désigné. Bouvines confirme qu'au tournant du XIIIᵉ siècle, les destins de l'Europe se décident aussi à Rome.

L'Angleterre de Jean sans Terre

L'interdit de 1208 et l'excommunication de 1209

L'Angleterre de Jean sans Terre sous Innocent III — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le conflit le plus spectaculaire d'Innocent III avec un roi est celui qui l'oppose à Jean sans Terre, roi d'Angleterre. À la mort de l'archevêque de Cantorbéry, le pape impose son candidat, le cardinal Étienne Langton, théologien anglais formé à Paris. Jean refuse et chasse Langton du royaume.[56][57] La riposte d'Innocent III est foudroyante : le 23 mars 1208, il place toute l'Angleterre sous interdit. Les églises ferment, les sacrements sont suspendus, les morts sont privés de sépulture en terre consacrée.

Jean tient bon, confisque les biens du clergé et persécute les évêques. Le pape franchit alors un degré : en 1209, il excommunie le roi et, peu après, délie ses sujets de leur serment de fidélité — ouvrant la voie à une éventuelle déposition.[58][59] L'interdit durera plus de six ans, jusqu'au 2 juillet 1214.

La soumission de 1213 : l'Angleterre fief du Saint-Siège

Acculé par la menace d'une invasion française bénie par Rome et par la révolte de ses barons, Jean cède complètement. Le 15 mai 1213, il fait l'inimaginable : il remet son royaume au pape et le reçoit en retour comme fief du Saint-Siège, s'engageant à verser un tribut annuel de mille marcs.[60][61] L'Angleterre — et l'Irlande — deviennent juridiquement vassales de Rome. Le roi qui avait défié le pape devient son feudataire. C'est l'apogée de la suprématie pontificale sur les couronnes.

L'annulation de la Grande Charte (1215)

Le retournement a une suite inattendue. Devenu protecteur de Jean, Innocent III prend désormais le parti du roi contre ses barons révoltés. Quand ceux-ci imposent à Jean, le 15 juin 1215, la Grande Charte (Magna Carta) — texte fondateur des libertés anglaises — le pape la déclare nulle et non avenue par la bulle Etsi carissimus, le 24 août 1215, comme arrachée par la force à un vassal de l'Église.[62][63]

L'histoire retiendra l'ironie : le pape qui avait humilié Jean sans Terre finit par défendre son autorité contre la première grande charte des libertés. Mais la logique d'Innocent est cohérente : à ses yeux, un serment extorqué par la rébellion contre un vassal du Saint-Siège ne peut lier en conscience. La Magna Carta, annulée, sera pourtant rétablie après la mort de Jean — preuve que même l'autorité pontificale ne maîtrisait pas tout.

Les croisades d'Innocent III

La quatrième croisade et le détournement de Constantinople (1204)

Le détournement de la quatrième croisade — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Dès le début de son pontificat, Innocent III veut reprendre Jérusalem. Il prêche la quatrième croisade, la finance par une taxe sur les revenus du clergé et la place sous son autorité directe.[64][65] Mais l'expédition lui échappe. Faute d'argent pour payer la flotte vénitienne, les croisés acceptent d'abord de prendre pour Venise la ville chrétienne de Zara (1202) — ce qui leur vaut une excommunication du pape, indigné que des croisés versent le sang de chrétiens.[66]

Puis, entraînés dans les querelles dynastiques de Byzance, les croisés se détournent vers Constantinople. Le 12-13 avril 1204, la grande cité chrétienne d'Orient est prise et mise à sac : trois jours de pillage, de massacres et de profanations, jusque dans Sainte-Sophie.[67][68] Un Empire latin est fondé sur les ruines de l'Empire byzantin.

Le sac de Constantinople et la colère du pape

Informé d'abord du succès, Innocent III espère un instant que la prise de Constantinople refera l'unité des Églises d'Orient et d'Occident. Mais quand il apprend l'horreur du pillage et les crimes commis, sa réaction est cinglante. Dans une lettre fameuse à son légat Pierre Capuano, il flétrit la trahison des croisés.

« Eux qui devaient exercer contre les païens leurs glaives, ils les ont souillés du sang des chrétiens : ils n'ont épargné ni la religion, ni l'âge, ni le sexe, commettant au regard des hommes fornications, adultères et incestes… Il ne leur suffisait pas d'épuiser les richesses impériales et de disperser les dépouilles des grands et des petits : il leur fallut porter la main sur les trésors des églises et, plus grave, sur leurs possessions mêmes. » — Innocent III, lettre n° 126 au légat Pierre Capuano, juillet 1204[69]

Cette condamnation, plus dure que tout ce qu'il avait dit à Zara, montre qu'Innocent III ne fut pas le cynique stratège qu'on a parfois décrit. La quatrième croisade reste l'un de ses plus grands échecs, et il en porta le deuil. Loin de bénir le crime, il réprouva ouvertement la déviation, même s'il dut ensuite composer avec l'Empire latin déjà établi.

La croisade contre les Albigeois (1208)

Au cœur de la chrétienté, dans le Languedoc, l'hérésie cathare (les « Albigeois ») mine la foi et l'autorité de l'Église. Innocent III tente d'abord la voie pacifique : il envoie des légats et des prédicateurs, parmi lesquels le jeune Dominique, pour reconquérir les âmes par la parole et l'exemple.[70][71] L'échec de la prédication, puis l'assassinat du légat Pierre de Castelnau, le 14-15 janvier 1208, font basculer la politique pontificale.

Tenant le comte Raymond VI de Toulouse pour complice, Innocent III l'excommunie et appelle à la croisade contre les Albigeois.[72][73] La guerre, conduite notamment par Simon de Montfort, sera longue et d'une violence que le pape lui-même tentera parfois de freiner. Elle illustre la difficulté tragique d'une époque où la défense de la foi se mêla aux ambitions féodales et aux logiques de guerre. La répression de l'hérésie par les armes restera l'un des aspects les plus sombres et les plus discutés du pontificat.

Renouveler l'Église de l'intérieur

François d'Assise et le songe du Latran

François et Dominique, deux piliers du renouveau intérieur de l'Église — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le génie pastoral d'Innocent III éclate dans sa capacité à reconnaître la sainteté nouvelle. En 1209-1210, un petit homme pauvre d'Assise, François, se présente à Rome avec une douzaine de compagnons et une règle d'une simplicité évangélique radicale, demandant l'approbation du pape.[74][75] La curie hésite : cette pauvreté absolue est-elle viable ? La tradition rapporte qu'Innocent III, d'abord réticent, eut un songe décisif.

« Le pape vit en songe la basilique du Latran — la cathédrale de Rome — menacer ruine, et un petit homme pauvre la soutenir de son épaule pour l'empêcher de tomber. En cet homme, il reconnut François d'Assise. » — Récit traditionnel rapporté par Thomas de Celano (Vita prima) et par saint Bonaventure (Legenda maior, III, 10)[76]

Le pape donne alors son approbation orale à la règle primitive des Frères mineurs. Geste capital : en bénissant la pauvreté volontaire de François au lieu de la condamner comme une nouveauté suspecte, Innocent III canalise vers l'Église l'énergie spirituelle qui, ailleurs, nourrissait l'hérésie. L'ordre franciscain naît de ce discernement.

Dominique et la prédication contre l'hérésie

Le même pape encourage Dominique de Guzmán, témoin de l'échec de la prédication en Languedoc, qui veut fonder un ordre de prêcheurs voués à l'étude et à la réfutation de l'hérésie par la doctrine.[77][78] Le IVᵉ concile du Latran interdisant la création de nouvelles règles (canon 13), Dominique adoptera la règle de saint Augustin ; la confirmation formelle de son ordre interviendra en décembre 1216, sous le successeur d'Innocent, Honorius III. Mais l'élan vient d'Innocent III, qui sut voir dans ces deux hommes — François et Dominique — les piliers du renouveau de l'Église.

Une réforme par le haut

Reconnaître les mendiants n'est qu'une face de l'action réformatrice d'Innocent III. L'autre est une réforme de l'épiscopat et du clergé menée par le droit et la visite : déposition d'évêques indignes, lutte contre la simonie et le concubinat des clercs, encadrement de la prédication, défense des sacrements.[79][80] Toute cette politique converge vers le grand concile de 1215, où Innocent III voudra graver dans le droit universel ce qu'il avait poursuivi cas par cas pendant dix-sept ans.

Le IVᵉ concile du Latran (1215)

Le plus grand concile du Moyen Âge

Latran IV en chiffres et en canons — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Le 11 novembre 1215, Innocent III ouvre au palais du Latran le IVᵉ concile du Latran, douzième concile œcuménique. L'affluence est sans précédent : soixante et onze patriarches et métropolitains, quatre cent douze évêques, environ neuf cents abbés et prieurs, sans compter les envoyés des rois de la chrétienté.[81][82] Jamais le Moyen Âge ne réunira pareille assemblée. En trois sessions solennelles (11, 20 et 30 novembre), le concile promulgue soixante-dix canons et un décret de croisade, Ad liberandam.

Firmiter credimus : la foi et la transsubstantiation

Le canon 1, qui commence par les mots Firmiter credimus (« Nous croyons fermement »), est une profession de foi dirigée contre les Cathares et les erreurs trinitaires. C'est là, pour la première fois dans un texte conciliaire solennel, que l'Église emploie le verbe transsubstantier pour dire le mystère de l'Eucharistie.[83][84]

« Son corps et son sang sont vraiment contenus dans le sacrement de l'autel sous les espèces du pain et du vin, le pain étant transsubstantié au corps, et le vin au sang, par la puissance divine. » — IVᵉ concile du Latran, canon 1 (Firmiter credimus), 1215[85]

Ce canon ne « crée » pas la doctrine de la présence réelle, crue depuis les origines, mais il lui donne son vocabulaire dogmatique précis, que reprendront plus tard le concile de Trente et toute la théologie eucharistique. La défense des sacrements, déjà chère à Innocent III, atteint ici son sommet.

La confession et la communion annuelles (canon 21)

Le canon 21, qui commence par les mots Omnis utriusque sexus (« Tout fidèle de l'un et l'autre sexe »), touche directement la vie de chaque chrétien. Il impose à tout fidèle parvenu à l'âge de raison de confesser ses péchés au moins une fois par an et de communier au moins à Pâques.[86][87]

« Tout fidèle de l'un et l'autre sexe, parvenu à l'âge de discrétion, doit confesser fidèlement tous ses péchés, seul à seul, à son propre prêtre, au moins une fois par an… et recevoir avec révérence le sacrement de l'Eucharistie au moins à Pâques. » — IVᵉ concile du Latran, canon 21 (Omnis utriusque sexus), 1215[88]

Cette décision a façonné la pratique religieuse de l'Occident pour des siècles. Le « devoir pascal », la confession privée et régulière, le secret sacramentel solennellement réaffirmé : tout cela descend du canon 21 de 1215. Peu de décrets conciliaires auront marqué autant la vie ordinaire des âmes.

La condamnation de Joachim de Flore et des hérétiques

Le concile tranche aussi des questions doctrinales brûlantes. Le canon 2 condamne le traité par lequel l'abbé Joachim de Flore avait attaqué la théologie trinitaire de Pierre Lombard, ainsi que les erreurs du philosophe Amaury de Bène.[89][90] Le canon 3 organise la lutte contre l'hérésie : procédure contre les hérétiques obstinés, devoirs des princes séculiers, des Cathares aux Vaudois. D'autres canons règlent la discipline du clergé, interdisent aux clercs les ordalies et le jugement du sang, et — point qui sera lourd de conséquences — imposent un signe distinctif aux juifs et aux musulmans (canon 68).[91]

Ainsi, en quelques jours, le IVᵉ concile du Latran fixe la foi, les sacrements et la discipline de l'Église latine. Il est le chef-d'œuvre législatif d'Innocent III et le couronnement de tout son pontificat.

Mort à Pérouse et le corps dépouillé (1216)

À peine le grand concile achevé, Innocent III reprend la route pour prêcher la cinquième croisade et réconcilier les cités italiennes. Épuisé, il meurt à Pérouse le 16 juillet 1216, à environ cinquante-six ans.[92][93] Le lendemain, le prédicateur Jacques de Vitry, venu le voir, découvre une scène que toute l'histoire a retenue : des voleurs avaient, pendant la nuit, dépouillé le cadavre du pape de ses riches ornements funéraires, le laissant à demi nu et déjà corrompu dans la cathédrale.[94]

Jacques de Vitry, arrivé à Pérouse le lendemain pour s'y faire consacrer évêque, raconte avoir vu le corps dépouillé de ses ornements précieux, laissé presque nu dans l'église — récit que les historiens du pontificat (Moore, Tillmann) ont retenu.[95]

Le plus puissant des papes du Moyen Âge, qui avait fait et défait des empereurs, gisait ainsi, dépouillé, méditation vivante de son propre traité De la misère de la condition humaine. Aucune homélie n'aurait pu dire plus fortement la vanité de la gloire terrestre. Sa dépouille reposa dans la cathédrale de Pérouse jusqu'en décembre 1891, où Léon XIII, grand admirateur d'Innocent III, la fit transférer à Saint-Jean-de-Latran, la cathédrale de Rome qu'il avait, selon le songe, vue soutenue par un pauvre d'Assise.[96]

Le jugement de l'histoire et de l'Église

Ombres et héritage d'Innocent III — infographie originale Ignispedia créée par IA.

Que reste-t-il d'Innocent III ? Un pontificat qui a fixé trois acquis durables pour l'Église.

D'abord, la théorie de la papauté : le pape vicaire du Christ, doté de la plenitudo potestatis, principe d'unité de la chrétienté et juge des causes majeures. Cette doctrine, formulée par un théologien-juriste, structurera le droit canonique jusqu'à l'époque moderne. Ensuite, la réforme de l'Église par le concile : le IVᵉ concile du Latran, avec la définition de la transsubstantiation, l'obligation de la confession et de la communion annuelles, la lutte ordonnée contre l'hérésie, qui ont donné à l'Église latine son visage pour trois siècles.[97][98] Enfin, le discernement des charismes nouveaux : en approuvant François et en encourageant Dominique, Innocent III a ouvert l'âge des ordres mendiants, qui sauveront la prédication et la pauvreté évangélique.

Le bilan n'est pas sans ombres. La quatrième croisade dévia jusqu'au sac de Constantinople, creusant pour des siècles le schisme avec l'Orient ; la croisade des Albigeois mêla la défense de la foi à une guerre féodale d'une dureté extrême. Innocent III lui-même réprouva les crimes de 1204 et tenta parfois de modérer la violence du Languedoc, mais il ne put maîtriser les forces qu'il avait déclenchées. C'est le paradoxe d'un homme qui voulut, selon Jérémie, arracher et planter, et qui dut apprendre que le pouvoir, même au service de Dieu, demeure marqué par la misère de la condition humaine qu'il avait si bien décrite. L'Église retient surtout en lui le grand pape réformateur, théologien et législateur, qui porta la papauté médiévale à son sommet et fit du Latran de 1215 le couronnement de l'âge des conciles.

Chronologie

  1. vers 1160-1161
    Naissance à Gavignano
    famille des Conti di Segni

    Lotario dei Conti di Segni naît dans la Campagne romaine, près d'Anagni.[99]

  2. vers 1180-1189
    Études à Paris et Bologne
    théologie et droit canonique

    Formé à la théologie à Paris et au droit à Bologne.[100]

  3. vers 1190
    Cardinal-diacre
    création par Clément III

    Lotario entre au Sacré Collège et écrit le De miseria humanae conditionis.[101]

  4. 8 janvier 1198
    Élection au pontificat
    à environ 37 ans

    À la mort de Célestin III, Lotario est élu sous le nom d'Innocent III.[102]

  5. 22 février 1198
    Consécration et couronnement
    sermon sur Jérémie 1, 10

    Innocent III est consacré évêque et proclame le pape vicaire du Christ.[103]

  6. 1202
    Décrétale Venerabilem
    le pape arbitre de l'Empire

    Innocent affirme le droit du pape d'approuver l'empereur élu.[104]

  7. 12-13 avril 1204
    Sac de Constantinople
    détournement de la 4e croisade

    Les croisés prennent la ville ; Innocent condamnera le pillage.[105]

  8. 14-15 janvier 1208
    Meurtre de Pierre de Castelnau
    déclenchement de la croisade albigeoise

    L'assassinat du légat fait basculer la lutte contre les Cathares.[106]

  9. 23 mars 1208
    Interdit sur l'Angleterre
    conflit avec Jean sans Terre

    Le royaume est privé de sacrements pour l'affaire d'Étienne Langton.[107]

  10. 1209-1210
    Approbation de François d'Assise
    songe de la basilique du Latran

    Innocent approuve oralement la règle des Frères mineurs.[108]

  11. 1210
    Excommunication d'Otton IV
    invasion de la Sicile

    Le pape se tourne vers son pupille Frédéric II, le « puer Apuliae ».[109]

  12. 15 mai 1213
    Soumission de Jean sans Terre
    l'Angleterre fief du Saint-Siège

    Jean remet son royaume au pape et le reçoit comme vassal.[110]

  13. 27 juillet 1214
    Bataille de Bouvines
    victoire de la ligne pontificale

    La défaite d'Otton IV consacre le triomphe de Frédéric II.[111]

  14. 11-30 novembre 1215
    IVe concile du Latran
    le plus grand concile médiéval
  15. 24 août 1215
    Annulation de la Magna Carta
    bulle Etsi carissimus

    Innocent déclare nulle la charte arrachée à son vassal Jean.[113]

  16. 16 juillet 1216
    Mort à Pérouse
    corps retrouvé dépouillé

    Le plus puissant pape médiéval meurt ; son cadavre est pillé.[114]

Pour aller plus loin

Notes et sources

Notes et références

  1. Catholic Encyclopedia (The Catholic Encyclopedia, Robert Appleton Company, New York, 1910), article « Pope Innocent III », vol. VIII ; édition en ligne New Advent : naissance vers 1160-1161 à Anagni/Gavignano, famille des Conti di Segni, études, cardinalat sous Clément III, élection du 8 janvier 1198, consécration du 22 février 1198, reconquête du Patrimoine de saint Pierre, gouvernement de l'Église, mort à Pérouse le 16 juillet 1216 ; inhumé dans la cathédrale de Pérouse, puis transféré au Latran en décembre 1891 sous Léon XIII. URL : https://www.newadvent.org/cathen/08013a.htm.

    1 12 24 25 30 34 39 43 79 92 96 99
  2. Wikipedia (anglais), article « Pope Innocent III » : Lotario dei Conti di Segni, formation à Paris et Bologne, double élection impériale (Philippe de Souabe / Otton de Brunswick), Deliberatio, excommunication d'Otton IV, tutelle de Frédéric II, conflit anglais, interdit de 1208, soumission de Jean en 1213, quatrième croisade, croisade albigeoise, IVe concile du Latran, mort en 1216. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Pope_Innocent_III.

    2 6 27 36 46 53 59 100
  3. John C. Moore, Pope Innocent III (1160/61-1216): To Root Up and to Plant, Brill, Leyde, 2003 (rééd. University of Notre Dame Press) : biographie de référence ; formation théologique et juridique, doctrine de la plenitudo potestatis, Deliberatio super facto imperii, registres, sens du verset de Jérémie 1, 10 comme programme du pontificat.

    3 10 17 23 28 42 49 98
  4. Innocent III, sermon de consécration (Sermo II in consecratione pontificis maximi), 22 février 1198, sur le texte de Jérémie 1, 10 ; éd. Jacques-Paul Migne, Patrologia Latina, tome 217, col. 653-658, la citation à la col. 658 (le Sermo III qui suit, col. 659, est un autre sermon, sur le mariage spirituel de l'évêque avec son Église). Le sermon est identifié comme celui de la consécration de février 1198 par l'introduction de Vause et Gardiner (pp. 16-18), par « Innocent III and the world of symbols of the papacy » (2018, PL 217, col. 658) et par l'English Historical Review (2026, « Sermo II »). Traduction anglaise de référence dans Between God and Man: Six Sermons on the Priestly Office, trad. Corinne J. Vause et Frank C. Gardiner, Catholic University of America Press, 2004 — d'où est rendue la traduction française donnée ci-dessus. Texte original latin : « Inter Deum et hominem medius constitutus, citra Deum sed ultra hominem ; minor Deo sed maior homine, qui de omnibus iudicat et a nemine iudicatur. »

    4 11 13 37 103
  5. Encyclopædia Britannica, articles « Innocent III (pope) » et « Later pontificate » : pape le plus puissant du Moyen Âge, restauration des États pontificaux, arbitrage de l'Empire, excommunication d'Otton IV, conflit avec Jean sans Terre, croisade albigeoise, croisades, IVe concile du Latran. URL : https://www.britannica.com/biography/Innocent-III-pope.

    5 9 44 51 57 61 73
  6. IVᵉ concile du Latran (1215), décrets et canons, dans Giuseppe Alberigo et al. (éd.), Conciliorum Oecumenicorum Decreta (trad. anglaise Decrees of the Ecumenical Councils, éd. Norman P. Tanner, Georgetown University Press, 1990) : 71 patriarches et métropolitains, 412 évêques, environ 900 abbés et prieurs — chiffres repris par la Catholic Encyclopedia (« Fourth Lateran Council ») ; quelques synthèses secondaires donnant 404 évêques, le chiffre de 412 des Décrets est retenu ici. Soixante-dix canons et le décret de croisade Ad liberandam ; sessions des 11, 20 et 30 novembre 1215. Édition en ligne : Papal Encyclicals Online, https://www.papalencyclicals.net/councils/ecum12.htm.

    7 14 21 80 81 91 97 112
  7. Jacques de Vitry, Lettres, I, 61-65 (éd. R. B. C. Huygens, Leyde, 1960, p. 73) : arrivé à Pérouse au lendemain de la mort d'Innocent III (16 juillet 1216) pour s'y faire consacrer évêque, il trouve le corps du pape, non encore enseveli, dépouillé pendant la nuit de ses ornements précieux et laissé presque nu dans l'église. Texte latin : « Post hoc veni in civitatem quandam que Perusium nuncupatur, in qua papam Innocentium inveni mortuum, sed nundum sepultum, quem de nocte quidam furtive vestimentis preciosis, cum quibus scilicet sepeliendus erat, spoliaverunt ; corpus autem eius fere nudum et fetidum in ecclesia relinquerunt. » Le corps du récit est rendu ci-dessus en paraphrase française de ce texte ; voir aussi R. Bartlett, « Jacques de Vitry and the Religious Life of his Time » (St Andrews, 2023).

    8 93 94 95 114
  8. Catholic Encyclopedia, article « Fourth Lateran Council (1215) », New Advent : composition de l'assemblée, sessions, principaux canons (foi, transsubstantiation, confession annuelle, hérésie, croisade). URL : https://www.newadvent.org/cathen/09018a.htm.

    15 82 87
  9. Registres d'Innocent III : plus de 3 600 lettres du pontificat conservées dans les registres de la chancellerie pontificale, faisant d'Innocent III l'un des papes médiévaux les mieux documentés ; C. R. Cheney, « The Letters of Pope Innocent III » (lettres des registres imprimées in extenso dans Migne, Patrologia Latina, tomes 214-217) ; édition critique en cours, Die Register Innocenz' III., Österreichische Akademie der Wissenschaften, Vienne/Rome, depuis 1964. D'après Moore, Pope Innocent III, et la Catholic Encyclopedia.

    16
  10. Jacques-Paul Migne (éd.), Patrologia Latina, tomes 214 à 217 : lettres, décrétales, sermons et traités d'Innocent III (Innocentii III Romani Pontificis Opera omnia).

    18
  11. Lotario dei Conti di Segni (Innocent III), De miseria humanae conditionis (aussi De contemptu mundi), écrit avant 1198 ; éd. critique Michele Maccarrone, Lugano, 1955 (avec une longue liste partielle de manuscrits recensés en préface) ; traduction anglaise Margaret Mary Dietz, éd. Donald R. Howard, On the Misery of the Human Condition, Bobbs-Merrill, Indianapolis, 1969 — d'où est traduite la citation française ci-dessus (« Man was formed of dust, slime, and ashes; what is even more vile, of the filthiest seed. He was conceived from the itch of the flesh, in the heat of passion and the stench of lust, and worse yet, with the stain of sin. He was born to toil, dread and trouble; and more wretched still, was born only to die. »). L'un des traités les plus diffusés du Moyen Âge : près de 700 manuscrits conservés et plus de cinquante éditions imprimées avant le milieu du XVIIe siècle (catalogue Les Enluminures, d'après J. C. Moore, Pope Innocent III, 2004, p. 276). Texte original du livre I : « Formatus est homo de pulvere, de luto, de cinere: quodque vilius est, de spurcissimo spermate. Conceptus in pruritu carnis, in fervore libidinis, in fetore luxurie: quodque deterius est, in labe peccati. Natus ad laborem, timorem, dolorem: quodque miserius est, ad mortem. »

    19 31 32 101
  12. Innocent III, De sacro altaris mysterio (traité sur la messe et l'Eucharistie), écrit avant son pontificat ; éd. Migne, Patrologia Latina, tome 217. Œuvre liturgique majeure du futur pape, témoignant de sa théologie sacramentelle.

    20
  13. Helene Tillmann, Pope Innocent III, trad. anglaise Walter Sax, North-Holland Publishing, Amsterdam, 1980 (éd. originale allemande Papst Innocenz III., Bonn, 1954) : grande biographie scientifique du pontificat.

    22
  14. Wikipédia (français), article « Innocent III » : origine dans la Campagne romaine, famille comtale de Segni, mère Claricia Scotti, pontificat 1198-1216, plénitude du pouvoir, grands dossiers politiques et conciliaires. URL : https://fr.wikipedia.org/wiki/Innocent_III.

    26
  15. Kenneth Pennington, « The Legal Education of Pope Innocent III » : il n'existe aucune preuve qu'Innocent III ait été l'élève d'Huguccio ni d'aucun autre canoniste nommément attesté à Bologne — la formation juridique du jeune Lotario est réelle, mais son rattachement à un maître précis reste une tradition non établie.

    29
  16. Élection pontificale de 1198 : à la mort de Célestin III le 8 janvier 1198, les cardinaux élisent le même jour — jour de l'inhumation de Célestin III — le cardinal-diacre Lotario dei Conti di Segni, âgé d'environ 37 ans : au premier scrutin, Giovanni di Salerno réunit le plus de voix mais refuse l'élection ; au second scrutin, les voix s'unissent sur Lotario. Ordonné prêtre le 21 février, consacré évêque puis couronné le 22 février 1198. D'après Wikipedia (anglais), articles « 1198 papal election » et « Pope Innocent III » (élection après deux tours de vote, le jour même du décès et de l'inhumation), et la Catholic Encyclopedia. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/1198_papal_election.

    33 35 102
  17. Plenitudo potestatis et pars sollicitudinis : doctrine selon laquelle le pape possède la plénitude du pouvoir dans l'Église tandis que les évêques en reçoivent une part ; formulation systématisée par Innocent III et reprise par les canonistes (Hostiensis). D'après la Catholic Encyclopedia (« Pope Innocent III ») et les études de Kenneth Pennington sur le droit canonique du XIIIe siècle.

    38
  18. Innocent III, décrétale Novit ille (1204), adressée aux prélats de France à propos du conflit entre Philippe Auguste et Jean sans Terre ; intégrée au Liber Extra (Décrétales de Grégoire IX, 1234), livre II, titre 1, ch. 13. Le pape y revendique le droit de juger ratione peccati (« en raison du péché ») sans porter atteinte à la juridiction temporelle du roi. Texte dans Migne, Patrologia Latina, tome 215 (Registres, livre VII, n° 42), et traductions dans les recueils de sources médiévales (Fordham, Internet Medieval Sourcebook ; trad. anglaise standard : B. Tierney, The Crisis of Church and State). Texte original latin (phrase citée dans le corps) : « non enim intendimus iudicare de feudo, cuius ad ipsum spectat iudicium, […] sed decernere de peccato, cuius ad nos pertinet sine dubitatione censura quam in quemlibet exercere possumus et debemus » — d'où la traduction française donnée ci-dessus.

    40
  19. Innocent III, décrétales Per venerabilem (1202, au comte de Montpellier) et Venerabilem (1202, sur l'élection impériale) ; intégrées au Liber Extra (1234). Le pape y distingue pouvoir spirituel et temporel et affirme le droit pontifical d'examiner et d'approuver l'empereur élu. D'après Migne, Patrologia Latina, tome 214-216, et Kenneth Pennington, Innocent III and Per venerabilem. Pour Venerabilem : adressée au duc de Zähringen en mai 1202 (Baluze, Registrum super negotio Romani Imperii, n° LXII ; PL 216, col. 1065-1067) ; la Catholic Encyclopedia en résume ainsi la substance : aux princes allemands l'élection du roi destiné à devenir empereur, au pape « the right to investigate and decide whether a king thus elected is worthy of the imperial dignity », lui à qui il revient de l'oindre, le consacrer et le couronner — substance confirmée par la traduction anglaise de référence (B. Tierney, The Crisis of Church and State 1050-1300).

    41 47 104
  20. La querelle impériale (1198-1214) : double élection de Philippe de Souabe (Hohenstaufen) et d'Otton de Brunswick (Welf) après la mort d'Henri VI ; Deliberatio super facto imperii d'Innocent III ; soutien à Otton IV, couronné empereur en 1209 puis excommunié en novembre 1210 pour son invasion de la Sicile — la Catholic Encyclopedia date l'excommunication du 18 novembre 1210, proclamée solennellement au synode romain du 31 mars 1211 ; ralliement du pape à son pupille Frédéric II, élu roi des Romains en 1212. D'après Wikipedia (anglais), articles « Pope Innocent III » et « Otto IV, Holy Roman Emperor », et Britannica.

    45 48 50 52 55 109
  21. Bataille de Bouvines (27 juillet 1214) : victoire décisive de Philippe Auguste de France sur la coalition d'Otton IV et de Jean sans Terre ; la défaite d'Otton consolide la position de Frédéric II, candidat soutenu par Innocent III. D'après Wikipedia (anglais), article « Battle of Bouvines ». URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Battle_of_Bouvines.

    54 111
  22. Conflit avec Jean sans Terre (1207-1215) : refus de Jean d'accepter Étienne Langton comme archevêque de Cantorbéry ; interdit sur l'Angleterre le 23 mars 1208 (levé le 2 juillet 1214) ; excommunication du roi en 1209 ; soumission du 15 mai 1213, l'Angleterre et l'Irlande devenant fiefs du Saint-Siège pour un tribut de 1 000 marcs. D'après Wikipedia (anglais), articles « Papal Interdict of 1208 » et « John, King of England », et Britannica. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Papal_Interdict_of_1208.

    56 58 60 63 107 110
  23. Annulation de la Magna Carta (24 août 1215) : par la bulle Etsi carissimus, Innocent III déclare nulle la Grande Charte imposée à Jean sans Terre le 15 juin 1215, comme arrachée par la force à un vassal de l'Église. D'après British Library, Papal Overlordship of England: The Making of an Escape Clause for Magna Carta, et Wikipedia (anglais), article « Magna Carta ». URL : https://www.bl.uk/magna-carta.

    62 113
  24. Quatrième croisade (1198-1204) : prêchée et financée par Innocent III ; détournement vers Zara (1202), ville chrétienne, entraînant l'excommunication des croisés ; puis vers Constantinople. D'après Wikipedia (anglais), article « Fourth Crusade », et Britannica. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Fourth_Crusade.

    64 66 68
  25. Renvoi interne : voir l'article « Les croisades » pour le cadre général du mouvement dont la quatrième croisade, prêchée par Innocent III, forme l'épisode le plus controversé.

    65
  26. Sac de Constantinople (12-13 avril 1204) : prise et pillage de la capitale byzantine par les croisés, fondation de l'Empire latin. Innocent III, d'abord favorable à l'espoir d'union des Églises, condamne ensuite violemment le pillage dans sa lettre n° CXXVI (livre VII des registres), adressée « Petro, tituli Sancti Marcelli presbytero cardinali, apostolicae sedis legato » (Pierre Capuano), juillet 1204 ; Migne, Patrologia Latina, tome 215. Texte latin et traduction anglaise (James Brundage, via P. Halsall, Internet History Sourcebooks) reproduits par Andrew Holt, Pope Innocent III: Reprimand of Peter, a Papal Legate, for the Sack of Constantinople — July 1204. URL : http://apholt.com/2016/10/28/pope-innocent-iii-reprimand-of-peter-a-papal-legate-for-the-sack-of-constantinople-july-1204/. Texte original latin (extraits cités dans le corps) : « Illi etenim… gladios, quos exercere debuerant in paganos, Christianorum sanguine cruentantes, nec religioni nec aetati nec sexui pepercerunt, incestus, adulteria et fornicationes in oculis hominum exercentes… Nec suffecit eisdem imperiales divitias exhaurire ac dirumpere spolia principum ac minorum, nisi ad thesauros Ecclesiarum, et, quod gravius est, ad ipsarum possessiones extenderent manus suas… » — d'où la traduction française donnée ci-dessus. Le même passage est repris à la 3ᵉ personne dans les Gesta Innocentii III, c. 94 (« Quidam… nec religioni, nec aetati, nec sexui pepercerunt… », cf. Gibbon, Decline and Fall, ch. 60, n. 86). URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Sack_of_Constantinople_(1204).

    67 69 105
  27. Croisade contre les Albigeois (1208-…) : prédication des légats et de Dominique de Guzmán contre l'hérésie cathare ; assassinat du légat Pierre de Castelnau les 14-15 janvier 1208 ; excommunication de Raymond VI de Toulouse et appel à la croisade par Innocent III. D'après Wikipedia (anglais), articles « Albigensian Crusade » et « Pierre de Castelnau », et Britannica. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Albigensian_Crusade.

    70 72 78 106
  28. Renvoi interne : voir l'article « Les hérétiques et la légende noire de l'Inquisition » sur le traitement médiéval de l'hérésie et la part de légende dans sa mémoire.

    71
  29. François d'Assise et Dominique de Guzmán : approbation orale de la règle des Frères mineurs par Innocent III vers 1209-1210 ; encouragement de Dominique, dont l'ordre des Prêcheurs, fondé à la suite du Latran IV (canon 13 interdisant les règles nouvelles), adoptera la règle de saint Augustin et sera confirmé en décembre 1216 sous Honorius III. D'après Britannica, article « Saint Francis of Assisi: The Franciscan rule », et les sources franciscaines. URL : https://www.britannica.com/biography/Saint-Francis-of-Assisi.

    74 77
  30. Le songe d'Innocent III : récit traditionnel selon lequel le pape vit en songe la basilique du Latran menacer ruine, soutenue par le pauvre François d'Assise (et, dans une variante, par Dominique) ; rapporté par Thomas de Celano (Vita prima) et par saint Bonaventure, Legenda maior, chap. III, § 10 (« He beheld in a dream the Lateran Basilica about to fall, and… a poor man, small and despised, set his back against it and propped it up », traduction anglaise courante). La page Aleteia précédemment citée en référence (These two saints were seen saving the Church by Pope Innocent III) ne répond plus (erreur 404 constatée le 4 octobre 2026) : elle est retirée au profit des sources franciscaines primaires.

    75 76 108
  31. IVᵉ concile du Latran, canon 1 (Firmiter credimus), 1215 ; texte d'après Decrees of the Ecumenical Councils (éd. Tanner, 1990). Première définition conciliaire employant le verbe transsubstantier. Texte original latin (extrait) : « …cuius corpus et sanguis in sacramento altaris sub speciebus panis et vini veraciter continentur, transsubstantiatis pane in corpus et vino in sanguinem potestate divina. »

    83 85
  32. Renvoi interne : voir l'article « La présence réelle eucharistique » sur la doctrine que le canon 1 du Latran IV exprime pour la première fois par le mot « transsubstantiation ».

    84
  33. IVᵉ concile du Latran, canon 21 (Omnis utriusque sexus), 1215 ; texte d'après Decrees of the Ecumenical Councils (éd. Tanner, 1990). Obligation de la confession annuelle et de la communion pascale. Texte original latin (extrait) : « Omnis utriusque sexus fidelis, postquam ad annos discretionis pervenerit, omnia sua solus peccata confiteatur fideliter, saltem semel in anno, proprio sacerdoti… et in Pascha Eucharistiae sacramentum reverenter suscipiat. »

    86 88
  34. IVᵉ concile du Latran, canon 2, 1215 : condamnation du libellus de Joachim de Flore contre la doctrine trinitaire de Pierre Lombard, et des erreurs d'Amaury de Bène. D'après Decrees of the Ecumenical Councils (éd. Tanner, 1990) et la Catholic Encyclopedia.

    89
  35. Renvoi interne : voir l'article « Joachim de Flore et le joachimisme » sur l'abbé calabrais dont le canon 2 du Latran IV condamne la doctrine trinitaire.

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