Pendant vingt ans, de 1209 à 1229, le Midi de la France a été le théâtre d'une guerre prêchée comme une croisade, avec indulgence plénière à la clé, mais menée contre des chrétiens — ou plutôt contre des seigneurs chrétiens qui protégeaient des hérétiques. On l'appelle la croisade des Albigeois, et ce nom même est tout un programme : il dit d'où l'Église voyait venir le danger.
Les Albigeois, au sens strict, ce sont les hérétiques du pays d'Albi : le concile de Tours, en 1163, désigne sous ce nom les dissidents du Midi, parce que la région d'Albi en semblait le foyer[1]. Le surnom fera fortune, au point de baptiser toute une guerre — alors qu'elle frappe de Béziers à Toulouse, du Carcassès au Lauragais[2]. Derrière le mot, il y a donc trois réalités emboîtées : un pays, des hommes jugés hérétiques, et la croisade qui porta leur nom.
Cet article raconte le nom, le pays et la guerre. La doctrine de ces « Bons Hommes » — le dualisme, les parfaits, le consolamentum — appartient à l'article voisin Le catharisme ; leurs lointaines racines orientales aux articles Le bogomilisme (Xe-XVe siècle) et Paulicianisme ; et leurs contemporains pauvres de Lyon à l'article Vaudois. Ici, on suit les légats, les croisés, les comtes et les traités : Béziers le 22 juillet 1209, Muret le 12 septembre 1213, le traité de Paris le 12 avril 1229[3].
Pourquoi « Albigeois » ? Le nom et le pays
D'Albi au Languedoc : un surnom géographique
Le nom vient d'Albi, en latin Albiga, aujourd'hui préfecture du Tarn[4]. En 1163, le concile de Tours frappe d'anathème les hérétiques de Gascogne et du Toulousain en les appelant déjà « Albigeois », parce que l'Albigeois — le pays d'Albi — passait pour leur terre d'élection[5]. La Catholic Encyclopedia précise que ce nom, donné par le concile de Tours, prévalut vers la fin du XIIe siècle et servit longtemps à désigner tous les hérétiques du sud de la France[6].
Deux ans plus tard, en 1165, l'évêque d'Albi organise à Lombers, à une dizaine de kilomètres au sud d'Albi, une dispute publique entre catholiques et « bons hommes » : les dissidents y exposent leur foi, sont réfutés puis condamnés — et repartent libres, protégés par leurs seigneurs[7]. L'épisode, à défaut d'arrêter l'hérésie, fixe le vocabulaire : désormais, dans les lettres pontificales comme dans les chroniques, les dissidents du Midi sont les Albigenses.
Le pays des Albigeois : un Languedoc en miettes
Le « pays » des Albigeois n'est pas un comté aux frontières nettes : c'est une mosaïque de seigneuries jalouses, unies seulement par la langue d'oc, la richesse des villes drapières et la faiblesse commune du bras séculier face à l'hérésie[8]. Le tableau suivant donne les pièces du puzzle à la veille de la croisade.
| Seigneurie | Maître en 1209 | Lien avec l'hérésie |
|---|---|---|
| Comté de Toulouse | Raymond VI (1156-1222) | Protège les dissidents, excommunié en 1207 |
| Vicomtés de Béziers, Albi, Carcassonne, Razès | Raymond-Roger Trencavel (1185-1209) | Vassal partagé entre Toulouse et Aragon, tolérant |
| Comté de Foix | Raymond-Roger de Foix | Seigneur de forteresses refuges (Montségur plus tard) |
| Comté de Comminges et Couserans | Bernard IV | Allié intermittent de Toulouse |
| Couronne d'Aragon | Pierre II, le Catholique | Suzerain du Carcassès et du Razès, protecteur lointain |
Deux traits expliquent pourquoi l'hérésie y prospère. D'abord, les seigneurs protègent : Raymond VI refuse de sévir, malgré les sommations d'Innocent III, et sera excommunié dès mai 1207[10]. Ensuite, le clergé local est affaibli : évêques mondains, dîmes détournées par les laïcs, prédication rare — le terrain est libre pour des prédicants pauvres qui vivent l'Évangile à la lettre, du moins en apparence[11].
Ce que croyaient les Albigeois : l'essentiel en bref
Les Albigeois ne sont pas une secte locale née d'une querelle de clocher : ils sont la branche occidentale d'un vieux dualisme oriental, arrivé par les Balkans — prouvé par le concile dissident de Saint-Félix-de-Caraman (1167), présidé par l'évêque bogomile Nicétas[12]. Leurs lointains ancêtres doctrinaux sont racontés dans les articles Paulicianisme (Arménie, VIIe-IXe siècle) et Le bogomilisme (Xe-XVe siècle) (Balkans, Xe siècle) : même refus du Dieu créateur, même mépris de la chair.
Leur doctrine tient en une phrase : le monde visible est l'œuvre d'un mauvais principe, et l'âme doit s'en évader ; le Christ n'a donc pris qu'une apparence de chair, et il ne reste qu'un sacrement, l'imposition des mains du consolamentum, reçue le plus souvent à l'article de la mort[13]. Eux-mêmes se disaient « Bons Hommes », « Bonnes Femmes », « bons chrétiens » — jamais « cathares » ni « albigeois », noms forgés par leurs adversaires[14].
Il faut les distinguer de leurs voisins les vaudois, disciples du Lyonnais Valdo (vers 1173) : pauvres et prédicants eux aussi, mais attachés au Dieu créateur et à l'Incarnation, longtemps désireux de rester dans l'Église[15]. Tout le dossier doctrinal — preuves, rites, réfutation catholique — est traité dans l'article Le catharisme : on ne le redouble pas ici.
Avant la guerre : vingt ans de prédication (1145-1208)
Bernard, les cisterciens et les légats
L'Église essaie d'abord la parole. Dès 1145, Bernard de Clairvaux prêche lui-même dans le Toulousain et l'Albigeois, avec peu de fruits : l'hérésie a déjà ses maisons dans le Midi[16]. En 1203, Innocent III confie la mission aux cisterciens : le légat Pierre de Castelnau, moine de Fontfroide, son confrère Raoul, et leur abbé Arnaud Amaury, parcourent le Languedoc, disputent avec les « bons hommes », destituent même l'évêque de Béziers jugé incapable[17].
En 1206-1207, un chanoine espagnol en route pour le Danemark s'arrête à Montpellier et change l'histoire de la mission : Dominique de Guzmán, le futur saint Dominique (1170-1221), comprend que les légats échouent parce qu'ils voyagent en équipage de princes face à des prédicants pieds nus. Il renvoie les bagages, garde quelques compagnons, et dispute publiquement avec les hérétiques à Montréal, Fanjeaux, Pamiers — avec des succès réels, mais trop lents pour arrêter la marée[18].
L'assassinat du légat et l'appel d'Innocent III
Tout bascule en janvier 1208. Raymond VI, excommunié depuis mai 1207 pour avoir refusé de sévir, rencontre le légat Pierre de Castelnau : l'entrevue tourne mal. Le lendemain, 15 janvier 1208, le légat est poignardé près de Saint-Gilles — vraisemblablement par un homme du comte, sans que la complicité de Raymond ait jamais été prouvée[19].
Innocent III tient Raymond pour responsable : il l'excommunie de nouveau, délie ses sujets de leur serment, et relance avec force l'appel déjà lancé en 1207 au roi de France et aux barons du Nord — écraser l'hérésie par la force, avec les indulgences d'une croisade[20]. La Catholic Encyclopedia résume ainsi la décision pontificale :
« En vue de l'immense extension de l'hérésie, qui avait infecté plus de mille villes ou bourgs, [Innocent III] appela (1207) le roi de France, comme suzerain du comté de Toulouse, à employer la force. » — Catholic Encyclopedia, « Albigenses » (traduction Ignispedia)[21]
Raymond VI, pris de peur, fait volte-face : en juin 1209, il se soumet publiquement à Saint-Gilles, reçoit la discipline et prend la croix à son tour — manœuvre qui lui sauvera provisoirement ses États, au prix d'un rôle ambigu jusqu'au bout[22].
1209 : Béziers et Carcassonne
Béziers, 22 juillet 1209 : le sac de la Madeleine
L'armée croisée se rassemble à Lyon au début de l'été 1209 — quelque vingt mille hommes selon les estimations courantes — et descend le Rhône sous la conduite nominale du légat Arnaud Amaury[23]. Elle arrive devant Béziers le 21 juillet et somme les catholiques de sortir, les dissidents de se rendre : la ville refuse[24].
Le lendemain, 22 juillet, fête de sainte Marie-Madeleine, une sortie des assiégés tourne mal, les croisés s'engouffrent dans les murs — et c'est le massacre. Arnaud Amaury écrit lui-même au pape, en août 1209 : à son étonnement, au cri de « aux armes ! », en deux ou trois heures, les croisés franchissent fossés et murailles, et Béziers est prise[25].
« À notre étonnement, au cri de “aux armes, aux armes !”, en l'espace de deux ou trois heures, ils franchirent les fossés et les murailles, et Béziers fut prise. » — Arnaud Amaury, lettre à Innocent III, août 1209[26]
Dans la même lettre, le légat annonce au pape près de vingt mille morts ; le chroniqueur Guillaume le Breton parlera de soixante mille[27]. Les historiens modernes tiennent ces chiffres pour très gonflés : Béziers comptait sans doute dix à quinze mille âmes, et catholiques comme dissidents périrent pêle-mêle, l'église de la Madeleine elle-même incendiée avec ses réfugiés[28]. Reste le symbole : la nouvelle de l'horreur se répand et, comme l'avaient calculé les chefs croisés, beaucoup de places se rendront sans combattre[29].
C'est à Béziers que se rattache le mot le plus célèbre — et le plus douteux — de la croisade. Césaire de Heisterbach, moine rhénan qui rédige son Dialogue des miracles entre 1219 et 1223, rapporte qu'interrogé sur la manière de distinguer les catholiques des hérétiques, le légat aurait répondu : « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens. »[30]
« Tuez-les tous. Dieu reconnaîtra les siens. » — Parole attribuée à Arnaud Amaury, d'après Césaire de Heisterbach, Dialogue des miracles, vers 1220 (traduction Ignispedia)[31]
Mais Césaire, qui écrit loin du Midi dix ans après les faits, prend soin d'écrire que le légat aurait dit (dixisse fertur) : il rapporte un on-dit, il n'a rien entendu lui-même[32]. L'historicité du mot reste donc contestée, et aucun témoin direct — ni Pierre des Vaux-de-Cernay, ni la lettre d'Arnaud Amaury lui-même — ne le confirme[33]. Ce qui n'est pas contesté, en revanche, c'est le fait : à Béziers, on ne tria personne.
Carcassonne et la mort du jeune Trencavel
Après Béziers, c'est Carcassonne, la capitale des Trencavel, superbement fortifiée. Raymond-Roger Trencavel, vingt-quatre ans, a refusé toute entrevue avec les croisés et s'est enfermé dans sa cité[34]. Le siège dure du début du mois d'août à la reddition, vers le 15 août 1209 : l'eau manque, la ville capitule contre la vie sauve des habitants, qui sont chassés en chemise[35].
Le jeune vicomte, lui, est jeté en prison dans son propre château : il y meurt de dysenterie le 10 novembre 1209, à vingt-quatre ans — empoisonné, diront les mauvaises langues du Midi ; démenti formel de Simon de Montfort, que les chroniqueurs croisés enregistrent[36]. Ses terres — Béziers, Albi, Carcassonne, le Razès — sont attribuées au chef que l'armée vient d'élire : Simon de Montfort, baron d'Île-de-France d'une quarantaine d'années, vétéran de la quatrième croisade dont il avait refusé les détournements contre Zara et Constantinople[37].
1210-1213 : sièges, bûchers et Muret
Minerve, Termes, Cabaret, Lavaur : la guerre des châteaux
De 1210 à 1211, la croisade devient une guerre de sièges, château après château, avec son rituel désormais fixé : sommation, assaut ou blocus, reddition négociée pour les garnisons, et bûcher pour les parfaits et parfaites qui refusent d'abjurer[38]. Le tableau suivant donne les principales étapes.
| Place | Date | Issue |
|---|---|---|
| Minerve | 22 juillet 1210 | Prise ; environ 140 parfaits brûlés |
| Termes | Automne 1210 | Prise après un long blocus |
| Cabaret (Lastours) | Mars 1211 | Reddition négociée |
| Lavaur | 3 mai 1211 | Prise ; la dame Guiraude précipitée dans un puits, quelque 400 brûlés |
Minerve, nid d'aigle des Corbières, tombe le 22 juillet 1210, un an jour pour jour après Béziers : les parfaits refusent la réconciliation offerte et montent d'eux-mêmes sur le bûcher, au nombre d'environ cent quarante[40]. Lavaur, le 3 mai 1211, est plus atroce encore : la châtelaine, Guiraude de Laurac, est jetée vive dans un puits comblé de pierres, son frère Aimery de Montréal pendu avec ses chevaliers, et quelque quatre cents hérétiques brûlés[41]. La guerre sainte apprend la cruauté — des deux côtés, car les seigneurs du Midi massacrent aussi les garnisons croisées quand ils les prennent[42].
Castelnaudary et l'encerclement de Toulouse
En septembre 1211, les coalisés méridionaux — Toulousains, Foix, Comminges — assiègent Montfort dans Castelnaudary : inférieurs en nombre, les croisés percent le blocus par une sortie et contraignent l'ennemi à lever le siège[43]. En 1212, Montfort resserre l'étau autour de Toulouse : Saint-Antonin-Noble-Val tombe, les faubourgs sont ravagés, Raymond VI ne tient plus guère que sa capitale[44].
Muret, 12 septembre 1213 : la mort du roi d'Aragon
Le sort de la croisade se joue à Muret, petite place au sud de Toulouse. Pierre II d'Aragon — le vainqueur de Las Navas de Tolosa contre les Almohades l'année précédente, fils chéri de l'Église — est descendu au secours de ses vassaux et beaux-frères du Midi avec une armée très supérieure en nombre[45]. Le 12 septembre 1213, Montfort, enfermé dans Muret avec une poignée de chevaliers, tente l'impensable : une sortie en rase campagne contre un ennemi dispersé et trop sûr de lui[46].
C'est une déroute pour les Méridionaux : le roi d'Aragon est tué, son armée s'enfuit, Raymond VI s'enfuit à son tour[47]. D'un coup, la croisade change d'échelle : le protecteur couronné des seigneurs du Midi gît sur le champ de bataille, son fils Jacques n'a que cinq ans, et Rome devra elle-même organiser la tutelle de l'enfant-roi[48].
1215-1218 : le triomphe et la chute de Montfort
Latran IV : le comté confisqué
En novembre 1215, le quatrième concile du Latran, réuni par Innocent III, règle le sort du Midi : son canon 3 ordonne l'expulsion et la spoliation des hérétiques et contraint les princes séculiers à les poursuivre, sous peine d'être eux-mêmes frappés[49]. Dans la foulée, Raymond VI est dépouillé du comté de Toulouse au profit de Simon de Montfort, proclamé comte[50]. Le pape croit la partie gagnée ; elle ne fait que changer de nature — de croisade contre l'hérésie en guerre d'occupation contre tout un pays.
Le retour des Raymond et la pierre de Toulouse
Dès 1216, le vent tourne : le jeune Raymond VII, fils de Raymond VI, débarque en Provence, reprend Beaucaire à l'été 1216, et en 1217 les Toulousains ouvrent leurs portes à leur vieux comte[51]. Montfort assiège sa propre capitale pendant neuf mois, de l'automne 1217 à l'été 1218[52].
Le 25 juin 1218, repoussant une sortie des assiégés, Simon de Montfort est frappé à la tête par une pierre lancée d'un engin de défense — la tradition, recueillie par les chroniqueurs, veut que la pièce ait été servie par des femmes de Toulouse[53]. Le vainqueur de Muret meurt devant la ville qu'il s'était appropriée ; son fils Amaury, sans son génie militaire, ne pourra garder l'héritage[54].
1224-1229 : le roi entre en guerre et la paix de Paris
L'échec des Montfort et l'appel à la couronne
De 1219 à 1224, la reconquête méridionale efface presque tout l'acquis de la croisade : le prince Louis, fils de Philippe Auguste, descend bien en 1219 et prend Marmande, mais repart sans consolider[55]. En 1224, Amaury de Montfort, à bout, cède ses droits sur le Languedoc au roi de France[56]. En novembre 1225, le concile de Bourges excommunie Raymond VII à son tour et prêche une nouvelle expédition, cette fois royale[57].
Louis VIII : Avignon et la mort à Montpensier
Louis VIII, sacré en 1223, prend la croix en 1226 et descend avec une armée sans commune mesure avec les bandes de 1209 : les places se rendent sans combattre[58]. Seule Avignon — ville d'Empire, non du comté — résiste : il faut un siège en règle, du 10 juin au 9 septembre 1226, pour la réduire[59].
Mais le roi, épuisé, contracte la dysenterie sur le chemin du retour et meurt à Montpensier, en Auvergne, le 8 novembre 1226, après trois ans de règne[60]. Il laisse un enfant de douze ans, Louis IX, et une régente énergique, Blanche de Castille : c'est elle qui achèvera la guerre par la diplomatie[61].
Le traité de Meaux-Paris (12 avril 1229)
Le 12 avril 1229, à Meaux près de Paris, Raymond VII se soumet : le traité — passé avec le jeune Louis IX, mais négocié par Blanche — lui laisse Toulouse et une partie de ses États, mais taille large dans ses fiefs au profit du roi et de l'Église[62]. La clause décisive porte sur l'avenir : l'unique héritière de Raymond, sa fille Jeanne, épousera Alphonse de Poitiers, frère du roi — dispense de consanguinité obtenue le 26 juin 1229 — et, faute d'héritiers du couple, le comté reviendra à la couronne[63].
Le même printemps, le concile de Toulouse (novembre 1229), présidé par l'évêque Foulques de Toulouse et le légat le cardinal Romano Bonaventura, organise la répression ecclésiastique : recherche des suspects maison par maison, maisons des hérétiques rasées, port de la croix infamante pour les réconciliés[64]. Et pour guérir le mal à la racine, le traité impose à Raymond une fondation durable : l'université de Toulouse, avec des maîtres de théologie, de droit et de grammaire entretenus à ses frais pendant dix ans — étudier pour ne plus retomber[65].
L'histoire donnera raison au calcul capétien : Raymond VII meurt en 1249, Jeanne et Alphonse meurent sans enfants en 1271, et le Languedoc entre définitivement dans le domaine royal[66].
Les sources : qui raconte la croisade ?
Trois récits contemporains portent l'essentiel de ce que l'on sait — deux du côté des croisés, un partagé entre les deux camps.
| Source | Auteur | Point de vue |
|---|---|---|
| Histoire des Albigeois (jusqu'en 1218) | Pierre des Vaux-de-Cernay, moine cistercien (mort vers 1218) | Croisés : neveu d'un prédicateur de la croisade, il suit Montfort |
| Chanson de la croisade albigeoise (1209-1219) | Guillaume de Tudèle (première partie, vers 1213), puis un continuateur anonyme | D'abord pro-croisés, puis violemment pro-méridional ; un seul manuscrit (BnF, fr. 25425) |
| Chronique (jusqu'en 1275) | Guillaume de Puylaurens (1200-1274), clerc toulousain | Proche des évêques, sobre, le plus fiable sur la fin |
Pierre des Vaux-de-Cernay écrit au jour le jour, de 1212 à 1218 : c'est le reportage de guerre du camp croisé, précis sur les sièges, aveugle sur les griefs méridionaux[68]. Guillaume de Tudèle commence vers 1213 une chanson de geste à la gloire des croisés — et son continuateur anonyme, peut-être le troubadour Gui de Cavalhon, retourne la chanson contre eux : le même poème contient les deux propagandes, dos à dos[69]. Guillaume de Puylaurens, enfin, écrit après coup, en clerc de l'entourage épiscopal : moins coloré, plus équilibré, irremplaçable sur les années 1220 et l'Inquisition naissante[70].
À ces récits s'ajoutent les lettres d'Innocent III, qui montrent un pape d'abord réticent à la guerre — il freine, négocie, pardonne à Raymond à plusieurs reprises — puis résolu après le meurtre de son légat[71] ; et, pour Béziers, le Dialogue des miracles de Césaire de Heisterbach (1219-1223), à manier avec les pincettes du dixisse fertur[72].
Fac-similé : Wikimedia Commons, d’après la numérisation de la BnF.
Que retenir ? Le regard catholique
Une guerre sainte, une conquête, ou les deux ?
Il faut le dire nettement : la croisade des Albigeois fut les deux à la fois. Ce fut une vraie guerre de religion : l'hérésie dualiste niait la Création bonne, l'Incarnation, les sacrements et le mariage — autant de vérités sans lesquelles la foi s'effondre, et l'Église avait le devoir de protéger les simples contre des prédicants qui se présentaient comme les seuls vrais chrétiens[73]. Les papes — Innocent III puis Honorius III — ne déclenchèrent la force qu'après vingt ans de prédication, de disputes et de pardons répétés à Raymond VI[74].
Ce fut aussi, indéniablement, une conquête : les barons du Nord y gagnèrent des fiefs, le roi de France le Languedoc, et des innocents y périrent — Béziers reste une tache, même si les chiffres furent gonflés et le mot du légat douteux[75]. L'Église n'a jamais canonisé le sac d'une ville : elle a canonisé saint Dominique, qui convertissait par la pauvreté et la dispute loyale, et saint Louis, qui acheva l'œuvre par le traité plutôt que par le bûcher[76]. Distinguer les plans — la cause juste, les moyens parfois injustes, les convoitises mêlées — n'est pas de la prudence rhétorique : c'est l'honnêteté même[77].
Guérir par l'étude : l'université de Toulouse
Le geste le plus catholique de toute cette histoire n'est ni un siège ni un bûcher : c'est une université. En imposant à Raymond VII d'entretenir à Toulouse des maîtres de théologie, de droit et de grammaire, le traité de 1229 parie que l'erreur meurt de lumière, non seulement de contrainte[78]. L'université de Toulouse, fondée cette année-là, en est l'héritière directe — et le rappel que la dernière réponse de l'Église à l'hérésie n'est jamais seulement disciplinaire : elle est intellectuelle et spirituelle[79].
Pour aller plus loin
- Le catharisme — la doctrine des « Bons Hommes » : dualisme, parfaits, consolamentum, et la réfutation catholique.
- Le bogomilisme (Xe-XVe siècle) — les racines balkaniques : le prêtre Bogomil et le dualisme oriental.
- Paulicianisme — les ancêtres arméniens : Constantin de Mananalis et l'Église de Tephrike.
- Vaudois — les Pauvres de Lyon, contemporains des Albigeois et souvent confondus avec eux.
- Saint Dominique (1170-1221) — le prédicateur de la controverse, de Fanjeaux à Prouilhe.
- Pape Innocent III (1198-1216) — le pape qui appela la croisade après le meurtre de son légat.
- Concile du Latran IV (1215) — le canon 3 contre les hérétiques et la confiscation du comté.
Notes et sources
Notes et références
Concile de Tours (1163), anathème contre les hérétiques de Gascogne et du Toulousain, déjà nommés « Albigeois » : « Albigenses », The Catholic Encyclopedia, vol. 1, New York, Robert Appleton Company, 1907 (https://www.newadvent.org/cathen/01045a.htm) ; « Lombers, Council of », Encyclopedia.com.
1 5Le surnom « fera fortune » jusqu'à baptiser la croisade de 1209-1229, qui frappe tout le Languedoc : « Albigensian Crusade », Wikipedia (https://en.wikipedia.org/wiki/Albigensian_Crusade).
2Béziers le 22 juillet 1209, Muret le 12 septembre 1213, traité de Paris le 12 avril 1229 : « Massacre at Béziers », « Battle of Muret », « Treaty of Paris (1229) », Wikipedia.
3Albi, latin Albiga, aujourd'hui préfecture du Tarn : « Albigenses », art. cité.
4Nom donné par le concile de Tours, prévalant vers la fin du XIIe siècle et longtemps appliqué à tous les hérétiques du sud de la France : « Albigenses », art. cité.
6Colloque de Lombers (mai ou juin 1165), à une dizaine de kilomètres au sud d'Albi, procès conduit par l'autorité de l'évêque d'Albi : « Lombers, Council of », Encyclopedia.com ; voir aussi l'article Le catharisme.
7Mosaïque de seigneuries unies par la langue d'oc et la faiblesse du bras séculier : « Albigensian Crusade », art. cité.
8Raymond VI (1156-1222), Raymond-Roger Trencavel (1185-1209), Pierre II d'Aragon : « Raymond VI », Britannica ; « Raymond Roger Trencavel », Wikipedia ; « Battle of Muret », art. cité.
9Raymond VI excommunié en mai 1207 pour avoir refusé de sévir : « Albigensian Crusade » (d'après « Albigenses », art. cité).
10Clergé local affaibli, dîmes détournées, prédication rare : « Albigenses », art. cité ; « Albigensian Crusade », art. cité.
11Concile dissident de Saint-Félix-de-Caraman (1167), présidé par l'évêque bogomile Nicétas, quatre Églises dotées d'évêques : voir l'article Le catharisme et ses notes.
12Doctrine dualiste résumée ici, traitée en plein dans l'article Le catharisme : « Albigenses », art. cité.
13« Bons Hommes », « Bonnes Femmes », « bons chrétiens » : noms que se donnaient les dissidents : voir l'article Le catharisme.
14Valdo (vers 1173), pauvreté et Évangile en langue vulgaire, Dieu créateur et Incarnation conservés : voir les articles Vaudois et Le catharisme.
15Prédication de saint Bernard dans le Toulousain et l'Albigeois (1145) : voir l'article Le catharisme.
16Mission cistercienne de 1203, Pierre de Castelnau, Raoul, Arnaud Amaury, destitution de l'évêque de Béziers : « Albigensian Crusade », art. cité.
17Saint Dominique à Montpellier (1206), controverses de Montréal, Fanjeaux, Pamiers : voir l'article Saint Dominique (1170-1221).
18Pierre de Castelnau assassiné le 15 janvier 1208 près de Saint-Gilles, par un homme du comte selon les apparences, complicité de Raymond jamais prouvée : « Pierre de Castelnau », 1911 Encyclopedia Britannica (via Studylight) ; « Pierre de Castelnau », Wikipedia.
19Appel d'Innocent III au roi de France (1207), renouvelé après l'assassinat ; excommunication de Raymond, sujets déliés du serment : « Albigenses », art. cité.
20Hérésie répandue en plus de mille villes et bourgs selon l'estimation romaine : « Albigenses », art. cité.
21Soumission de Raymond VI à Saint-Gilles (juin 1209), discipline publique et prise de la croix : « Albigensian Crusade », art. cité.
22Armée rassemblée à Lyon au début de l'été 1209, quelque vingt mille hommes : « Albigensian Crusade », art. cité.
23Arrivée devant Béziers le 21 juillet 1209, sommation de livrer les hérétiques, refus de la ville : « Albigensian Crusade », art. cité.
24Prise de Béziers « en deux ou trois heures » au cri de « aux armes », lettre d'Arnaud Amaury à Innocent III (août 1209) : « Arnaud Amalric », Wikipedia (lettre citée, col. 139).
25 26Près de vingt mille morts annoncés par le légat, soixante mille selon Guillaume le Breton : « Massacre at Béziers », art. cité.
27Population de Béziers estimée à dix-quinze mille âmes, chiffres des chroniqueurs gonflés, catholiques et dissidents tués ensemble, église de la Madeleine incendiée : « Massacre at Béziers », art. cité.
28Terreur répandue par la nouvelle du sac, redditions sans combat : « Albigensian Crusade », art. cité.
29Césaire de Heisterbach, Dialogue des miracles (rédigé 1219-1223), parole rapportée du légat : « Massacre at Béziers » ; « Caesarius of Heisterbach », Wikipedia.
30 31Formule dixisse fertur (« il aurait dit ») : Césaire n'a rien entendu lui-même, il rapporte un on-dit : « Arnaud Amalric » ; « Caesarius of Heisterbach », art. cités.
32Historicité contestée, aucun témoin direct ne confirme : « Caesarius of Heisterbach » ; « Arnaud Amalric », art. cités.
33Raymond-Roger Trencavel refuse toute entrevue et s'enferme à Carcassonne : « Raymond Roger Trencavel », art. cité.
34Siège de Carcassonne (août 1209), reddition vers le 15 août, habitants chassés en chemise : « Carcassonne falls in the Albigensian crusade: Aug 15 1209 » (History Magazine) ; « Albigensian Crusade », art. cité.
35Raymond-Roger Trencavel mort de dysenterie en prison le 10 novembre 1209, à vingt-quatre ans ; rumeur d'empoisonnement démentie par Montfort : « Raymond Roger Trencavel », art. cité.
36Simon de Montfort élu chef de la croisade, terres des Trencavel attribuées ; vétéran de la quatrième croisade, hostile aux détournements : « Albigensian Crusade » ; « Simon de Montfort » (1165?-1218), Britannica.
37Rituel des sièges de 1210-1211, bûchers pour les parfaits refusant d'abjurer : « Albigensian Crusade », art. cité.
38Minerve (22 juillet 1210), Termes (automne 1210), Cabaret (mars 1211), Lavaur (3 mai 1211) : « Cathar Castles — Fortresses of the Albigensian Crusade 1209-1300 » (chronologie) ; « Albigensian Crusade », art. cité.
39Minerve, environ cent quarante parfaits montant au bûcher après refus de la réconciliation : « Who's Who in the Languedoc during the Cathar Period » (cathar.info) ; « Albigensian Crusade », art. cité.
40Lavaur, Guiraude de Laurac précipitée dans un puits, Aimery de Montréal pendu, quelque quatre cents brûlés : « Albigensian Crusade » ; « Siège de Lavaur », Wikipedia.
41Cruautés des deux côtés, garnisons croisées massacrées par les Méridionaux : « Albigensian Crusade », art. cité.
42Siège de Castelnaudary (septembre 1211), sortie des croisés et levée du siège : « Siege of Castelnaudary », Wikipedia.
43Campagne de 1212, chute de Saint-Antonin-Noble-Val, encerclement de Toulouse : « Albigensian Crusade », art. cité.
44Pierre II d'Aragon, vainqueur de Las Navas de Tolosa (1212), au secours du Midi avec une armée très supérieure : « Battle of Muret », art. cité.
45Bataille de Muret, 12 septembre 1213, sortie de Montfort contre un ennemi dispersé : « Battle of Muret », art. cité ; « Albigensian Crusade », art. cité.
46Mort du roi d'Aragon, fuite de son armée et de Raymond VI : « Battle of Muret », art. cité.
47Jacques Ier, fils de Pierre II, âgé de cinq ans, placé sous la tutelle organisée par Innocent III : « Battle of Muret » ; « Albigensian Crusade », art. cités.
48Quatrième concile du Latran (novembre 1215), canon 3 contre les hérétiques, princes contraints de poursuivre : voir l'article Concile du Latran IV (1215).
49Raymond VI dépouillé du comté au profit de Simon de Montfort (1215) : « House of Toulouse », Wikipedia.
50Retour du jeune Raymond VII, reprise de Beaucaire (été 1216), Toulouse ouvre à Raymond VI (1217) : « Albigensian Crusade », art. cité.
51Siège de Toulouse par Montfort, neuf mois (automne 1217 – été 1218) : « Albigensian Crusade », art. cité.
52Simon de Montfort tué le 25 juin 1218 d'une pierre à la tête, pièce servie selon la tradition par des femmes de la ville : « Albigensian Crusade », Wikipedia ; « Simon de Montfort », Britannica.
53Amaury de Montfort, fils et successeur sans le génie militaire du père : « Albigensian Crusade », art. cité.
54Expédition du prince Louis (1219), prise de Marmande, départ sans consolider : « Albigensian Crusade », art. cité.
55Amaury de Montfort cède ses droits sur le Languedoc à Louis VIII (1224) : « Albigensian Crusade », art. cité.
56Concile de Bourges (novembre 1225), excommunication de Raymond VII, prédication d'une expédition royale : « Albigensian Crusade », art. cité.
57Louis VIII prend la croix (1226), descente avec une armée royale, places rendues sans combat : « Albigensian Crusade », art. cité.
58Siège d'Avignon, du 10 juin au 9 septembre 1226, reddition à termes : « Siege of Avignon (1226) », Wikipedia.
59Louis VIII mort de dysenterie à Montpensier le 8 novembre 1226, après trois ans de règne : « Louis VIII », Britannica ; voir l'article Saint Louis (1214-1270).
60Blanche de Castille, régente, achève la guerre par la diplomatie : « Treaty of Paris (1229) », art. cité.
61Traité de Meaux-Paris, 12 avril 1229, Raymond VII garde Toulouse amputée, fiefs au roi et à l'Église : « Treaty of Paris (1229) », art. cité ; « Louis IX : Accession », Britannica.
62Jeanne de Toulouse épousera Alphonse de Poitiers, frère de Louis IX ; dispense de consanguinité du 26 juin 1229 ; sans héritiers, retour à la couronne : « Joan of Toulouse », Wikipedia.
63Concile de Toulouse (novembre 1229), Foulques de Toulouse et le cardinal Romano Bonaventura, inquisition épiscopale, maisons rasées : « Council of Toulouse » ; « Inquisition in France », Wikipedia.
64Université de Toulouse fondée en 1229, maîtres entretenus par Raymond à ses frais pendant dix ans : « Archdiocese of Toulouse », Catholic Encyclopedia (catholic.com).
65Mort de Raymond VII (1249), de Jeanne et d'Alphonse sans enfants (1271), réunion à la couronne : « Treaty of Paris (1229) » ; « Louis IX », Britannica.
66Les trois récits contemporains — Pierre des Vaux-de-Cernay, Guillaume de Tudèle et son continuateur, Guillaume de Puylaurens : « Stirring Accounts of the Albigensian Crusade » (Warfare History Network) ; « Song of the Albigensian Crusade », Wikipedia.
67Pierre des Vaux-de-Cernay (mort vers 1218), Historia Albigensis rédigée de 1212 à 1218, reportage du camp croisé : « List of sources for the Crusades », Wikipedia.
68Chanson de la croisade albigeoise, Guillaume de Tudèle (première partie, vers 1213) puis continuateur anonyme, manuscrit unique BnF fr. 25425 : « Song of the Albigensian Crusade », art. cité.
69Guillaume de Puylaurens (1200-1274), Chronique, clerc de l'entourage épiscopal, irremplaçable sur les années 1220 : « List of Crusades historians », Wikipedia.
70Lettres d'Innocent III, pape d'abord réticent puis résolu après le meurtre du légat : « Pope Innocent III, John of England and the Albigensian Crusade » (J. Moore, Taylor & Francis) ; voir l'article Pape Innocent III (1198-1216).
71Césaire de Heisterbach, Dialogue des miracles (1219-1223), dixisse fertur : voir note cesaire.
72Hérésie niant Création, Incarnation, sacrements et mariage, devoir de protéger les simples : « Albigenses », art. cité.
73Vingt ans de prédication, disputes et pardons avant la force : « Albigenses » ; « Albigensian Crusade », art. cités.
74Barons apanagés, couronne gagnante, innocents tués à Béziers : « Albigensian Crusade », art. cité.
75Saint Dominique canonisé pour la prédication, saint Louis pour la justice du traité : voir les articles Saint Dominique (1170-1221) et Saint Louis (1214-1270).
76Distinguer la cause, les moyens et les convoitises : principe de lecture catholique, voir l'article Le catharisme.
77Fonder une université pour que l'erreur meure de lumière : objet de la fondation selon la Catholic Encyclopedia (« prévenir par de hautes études théologiques une recrudescence de l'albigeois ») : « Archdiocese of Toulouse », art. cité.
78L'université de Toulouse, héritière de 1229 : « Archdiocese of Toulouse », art. cité.
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