Bernard de Clairvaux (1090-1153) est un moine cistercien, fondateur et premier abbé de l'abbaye de Clairvaux, et l'une des figures les plus influentes du XIIᵉ siècle. Entré tout jeune à Cîteaux en entraînant avec lui une trentaine de parents et d'amis, il devient en quelques années le conseiller écouté des papes, des rois et des évêques, au point qu'on a pu parler de son époque comme du « siècle de saint Bernard ».[1][2]
Maître spirituel autant qu'homme d'action, il laisse une œuvre considérable : des centaines de sermons et de lettres, des traités sur l'amour de Dieu, la grâce, l'humilité et la contemplation. Sa langue suave et brûlante lui a valu, dès le Moyen Âge, le surnom de docteur au miel — Doctor Mellifluus.[3] Chantre passionné de la Vierge Marie, il a marqué durablement la piété mariale de l'Occident.[4]
Bernard est aussi un acteur de premier plan de la vie de l'Église : il fait reconnaître la règle des Templiers au concile de Troyes (1129), soutient le pape Innocent II contre un antipape, fait condamner les thèses du philosophe Pierre Abélard, et prêche la deuxième croisade à Vézelay (1146). Son ancien disciple devient pape sous le nom d'Eugène III.[5][6]
Mort à Clairvaux le 20 août 1153, il est canonisé en 1174 par Alexandre III, puis proclamé docteur de l'Église en 1830 par Pie VIII. Il reste, selon la formule de Pie XII, le « dernier des Pères, mais non inférieur aux premiers ».[7]
Les origines : une famille noble de Bourgogne
Naissance à Fontaine-lès-Dijon (1090)
Bernard naît en 1090 au château de Fontaine-lès-Dijon, aux portes de Dijon, dans une famille de la petite noblesse bourguignonne.[8][9] Son père, Tescelin le Roux, est un chevalier vassal du duc de Bourgogne, apparenté aux seigneurs de Châtillon-sur-Seine ; sa mère, Aleth de Montbard, est issue d'une lignée seigneuriale de la région.[10] Le couple a sept enfants : six garçons — dont Bernard est le troisième — et une fille, Ombeline.[11]
C'est une enfance de chrétienté rurale, encadrée par une mère à la piété marquée. Les premières biographies — au premier rang desquelles la Vita prima Bernardi, commencée du vivant même du saint par son ami Guillaume de Saint-Thierry — insistent sur l'éducation reçue d'Aleth, présentée comme une femme de prière et de charité, et sur la précocité religieuse de l'enfant.[12][13]
Une vocation façonnée par sa mère
Aleth de Montbard meurt alors que Bernard est encore adolescent. Sa disparition, vécue comme une déchirure, joue un rôle décisif dans la maturation de la vocation du jeune homme, déjà attiré par l'étude des lettres et par la vie intérieure.[14][15] Envoyé à l'école des chanoines de Saint-Vorles, à Châtillon-sur-Seine, Bernard y reçoit une solide formation littéraire qui nourrira plus tard la beauté de son latin.[16]
La tradition hagiographique rapporte plusieurs traits de cette jeunesse : un songe de la nuit de Noël où l'enfant aurait contemplé la naissance du Sauveur, ainsi qu'une vive lutte intérieure pour la pureté. Ces récits, transmis par le livre I de la Vita prima, rédigé par son ami Guillaume de Saint-Thierry, témoignent de la conviction des contemporains : très tôt, Bernard fut tout entier tourné vers Dieu.[17]
La conversion : Bernard entraîne sa famille à Cîteaux
Le « nouveau monastère » de Cîteaux
À l'aube du XIIᵉ siècle, la vie monastique connaît un puissant désir de réforme. L'abbaye de Cîteaux, fondée en 1098 par Robert de Molesme au sud de Dijon, veut revenir à l'observance intégrale de la règle de saint Benoît : pauvreté réelle, travail manuel, austérité de la liturgie, retrait du monde.[18][19] Quand Bernard décide d'y entrer, ce « nouveau monastère » est encore fragile, pauvre en vocations, et dirigé par un Anglais d'une grande rigueur spirituelle, Étienne Harding.[20]
Trente compagnons gagnés à la vie monastique (1112)
Le geste qui révèle d'emblée le rayonnement de Bernard, c'est qu'il ne se convertit pas seul. En 1112, âgé d'environ vingt-deux ans, il se présente à Cîteaux accompagné d'une trentaine de personnes — ses frères, des parents, des amis qu'il a entraînés par sa seule parole.[21][22] Le fait frappa tellement les contemporains qu'on disait des mères qu'elles cachaient leurs fils, et des épouses leurs maris, de peur que Bernard ne les attirât au cloître.[23]
Cette arrivée massive sauve presque Cîteaux : la communauté, qui s'étiolait, retrouve d'un coup vie et avenir. Étienne Harding accueille ces recrues comme une grâce inespérée. Trois ans plus tard, le jeune moine, déjà remarqué pour sa ferveur, sera jugé apte à fonder une maison nouvelle.[24]
La fondation de Clairvaux (1115)
Du Val d'Absinthe à la « Claire Vallée »
En 1115, Étienne Harding envoie Bernard, avec douze compagnons, fonder une abbaye dans un vallon sauvage de la vallée de l'Aube, près de Troyes, en terre offerte par le comte de Champagne.[25][26] Le lieu, réputé repaire de brigands, portait le nom sinistre de Val d'Absinthe ; les moines le rebaptisent Clairvaux — Clara Vallis, la claire vallée.[27] Bernard en est élu premier abbé, et le restera jusqu'à sa mort, trente-huit ans plus tard.[28]
L'abbé malade et l'ascèse extrême
Les débuts sont d'une dureté extrême : faim, froid, pauvreté, travail de défrichement. Bernard lui-même, d'une constitution fragile, ruine sa santé par des austérités excessives — jeûnes, veilles, mortifications — au point de devoir être un temps déchargé de sa charge sur ordre de l'autorité ecclésiastique.[29][30] Cette épreuve lui enseigne, dit-on, une discrétion qu'il prêchera ensuite : la vertu n'est pas dans l'excès, mais dans la mesure éclairée par la charité.[31]
Malgré sa santé chancelante, Bernard exerce une autorité spirituelle grandissante. Son éloquence, sa sainteté évidente et son sens du gouvernement attirent à Clairvaux des moines toujours plus nombreux : la communauté, qui ne comptait qu'une poignée de fondateurs, compte quelque sept cents moines à la mort de Bernard.[32]
L'essor cistercien : 68 monastères dans la filiation de Clairvaux
Clairvaux devient la matrice d'une expansion prodigieuse. Du vivant même de Bernard, soixante-huit abbayes se rattachent à Clairvaux — cinquante-sept fondations directes et onze maisons agrégées —, en France, en Espagne, en Angleterre, en Irlande, en Flandre, en Italie, au Danemark et en Suède.[33] L'ordre cistercien tout entier connaît, sous son impulsion morale, une croissance que l'on a peu vue dans l'histoire monastique.[34]
Bernard n'est pas le fondateur de l'ordre — cet honneur revient à Robert de Molesme et à Étienne Harding — mais il en est l'âme et le plus illustre représentant. Le rayonnement du « style cistercien », dépouillé et lumineux, dans l'architecture, la liturgie et la spiritualité, lui doit beaucoup.[35]
Bernard au cœur des affaires de l'Église
Reclus par vocation, Bernard se trouve pourtant entraîné, presque malgré lui, dans toutes les grandes affaires de la chrétienté. « Arraché à son cloître », selon ses propres plaintes, il sillonne l'Europe, écrit aux puissants, tranche les conflits.[36]
Le concile de Troyes et la règle des Templiers (1129)
En 1129, Bernard participe au concile de Troyes, où il contribue à faire reconnaître la règle de l'ordre du Temple, ces moines-soldats voués à la protection des pèlerins de Terre sainte.[37][38] Pour soutenir cette vocation nouvelle, il rédige le traité De laude novae militiae (« Éloge de la nouvelle chevalerie »), où il définit l'idéal d'un combat à la fois spirituel et temporel mis au service du Christ.[39]
« Le chevalier du Christ donne la mort en sécurité, et la reçoit avec plus de sécurité encore. S'il meurt, c'est pour son bien ; s'il tue, c'est pour le Christ. » — Saint Bernard, De laude novae militiae[40]
Cette page, souvent discutée, appartient au contexte des croisades et de la défense de la Terre sainte ; elle dit la conviction de Bernard que des laïcs aussi peuvent se sanctifier dans leur état, fût-il celui des armes — mais Bernard pose des conditions strictes : c'est du motif du cœur, non de l'issue du combat, que dépend la valeur du geste — il faut une cause bonne et une intention droite, faute de quoi tuer, même en vainqueur, fait de l'homme un homicide (De laude, II, §3) ; et le chevalier du Christ, ministre de Dieu contre les malfaiteurs, n'est pas alors un homicide mais, selon le mot de Bernard, un « malicide » — sans que les païens eux-mêmes dussent être tués si l'on pouvait autrement contenir leur oppression des fidèles (De laude, III, §4).[41]
Le schisme de 1130 : faire reconnaître Innocent II
À la mort du pape Honorius II, en 1130, une double élection déchire l'Église : deux candidats revendiquent le siège de Pierre, Innocent II et l'antipape Anaclet II. Bernard se range avec force du côté d'Innocent II, qu'il juge le pape légitime, et met tout son crédit à le faire reconnaître par les rois et les évêques de France, d'Angleterre, d'Allemagne et d'Italie.[42][43] Son intervention est décisive : peu à peu, la chrétienté se rallie à Innocent II, et le schisme s'éteint en 1138.[44]
Le concile de Sens et la controverse avec Abélard (1140)
Bernard fut un adversaire résolu de ce qu'il tenait pour une raison orgueilleuse, prête à dissoudre le mystère de la foi dans la dialectique. Sa controverse la plus célèbre l'oppose au brillant philosophe Pierre Abélard, dont il fait condamner plusieurs thèses au concile de Sens (1140, parfois daté de 1141).[45][46]
Le débat dépasse la querelle de personnes : il met en jeu deux manières de faire de la théologie. Abélard introduit hardiment la méthode dialectique et le doute méthodique ; Bernard redoute qu'à force de tout vouloir prouver, on ne dissolve le mystère.[47] Pour le moine, la théologie naît de la prière et de l'amour autant que de l'intelligence — non pour mépriser la raison, mais pour la maintenir au service de l'adoration.
« On devrait encore poursuivre la recherche de ce Dieu qui n'est pas encore assez recherché [...] ; on peut peut-être mieux le chercher et le trouver plus facilement avec la prière qu'avec la discussion. » — Saint Bernard, rapporté par Benoît XVI[48]
La postérité a souvent jugé Bernard sévère envers Abélard. Benoît XVI a consacré à cette controverse sa catéchèse du 4 novembre 2009 : il y rappelle les erreurs réelles d'Abélard — une doctrine trinitaire fragilisée par un usage excessif de la philosophie, et une morale qui faisait de l'intention du sujet le seul critère du bien et du mal —, mais aussi ses grands mérites, sa contribution décisive à la théologie scolastique, et la réconciliation finale des deux hommes par l'entremise de Pierre le Vénérable, Abélard mourant en pleine communion avec l'Église.[49]
La prédication de la deuxième croisade à Vézelay (1146)
Après la chute d'Édesse aux mains des musulmans, le pape Eugène III charge Bernard de prêcher une nouvelle croisade pour secourir les États latins d'Orient — un demi-siècle après la première croisade. Le 31 mars 1146, dans un champ près de Vézelay, devant le roi de France Louis VII et une foule immense, l'abbé de Clairvaux lance un appel d'une éloquence telle que les croix distribuées manquent et qu'il doit déchirer son propre habit pour en confectionner d'autres.[50][51]
L'échec militaire de cette deuxième croisade (1147-1149) sera durement ressenti par Bernard, qui en éprouvera une grande peine et devra défendre son rôle. Lui-même cherchera l'explication non dans la croisade elle-même, mais dans les péchés des croisés.[52]
Un disciple sur le trône de Pierre : Eugène III
En 1145, un moine cistercien formé à Clairvaux est élu pape sous le nom d'Eugène III. Pour son ancien disciple devenu souverain pontife, Bernard compose l'un de ses chefs-d'œuvre, le De consideratione, traité sur le gouvernement de l'Église et la vie intérieure du pasteur.[53][54] Il y met en garde le pape contre l'activisme dévorant qui dessèche l'âme :
« [...] si tu veux être tout à tous, à l'exemple de celui qui s'est fait tout à tous, je loue ton humanité — pourvu qu'elle soit pleine. Mais comment serait-elle pleine, si tu t'en exclus toi-même ? » — Saint Bernard, De consideratione, I, V, §6[55]
Cette parole d'un moine à un pape dit la liberté évangélique de Bernard : abbé de Clairvaux, il ne tenait du pape aucune charge — son ascendant venait de sa sainteté reconnue, non d'une fonction.
La doctrine spirituelle de saint Bernard
Sous l'homme d'action, il y a d'abord un contemplatif. Toute l'activité de Bernard jaillit d'une vie intérieure intense, dont ses traités et ses sermons sont l'écho. Sa doctrine n'est pas une théologie de cabinet : c'est une expérience de Dieu mise en mots.[56]
« Aimer Dieu sans mesure » : le De diligendo Deo
Le cœur de sa pensée tient dans une question : pourquoi et comment aimer Dieu ? Le traité De diligendo Deo (« De l'amour de Dieu ») y répond par une formule devenue célèbre, que Pie XII reprendra mot pour mot dans son encyclique :
« La raison d'aimer Dieu, c'est Dieu même ; et la mesure d'aimer Dieu, c'est de l'aimer sans mesure. » — Saint Bernard, De l'amour de Dieu[57][58]
Aimer Dieu n'a donc pas d'autre motif que Dieu lui-même, ni d'autre limite que l'absence de limite. Cet amour n'est pas un sentiment vague : il s'enracine dans le don que Dieu a fait le premier, et il appelle une réponse totale de la créature.[59]
Les quatre degrés de l'amour
Bernard décrit une pédagogie ascendante de la charité, les célèbres « quatre degrés de l'amour », par lesquels l'âme passe de l'amour de soi à l'amour parfait :[60]
- aimer soi-même pour soi-même : l'amour charnel et spontané, point de départ de tout homme ;
- aimer Dieu pour soi-même : on se tourne vers Dieu d'abord parce qu'il est utile et secourable ;
- aimer Dieu pour Dieu : l'âme découvre la bonté de Dieu et l'aime gratuitement, pour lui-même ;
- s'aimer soi-même pour Dieu : sommet rare, presque eschatologique, où l'homme ne s'aime plus qu'en Dieu et pour Dieu.[61]
Ce dernier degré, reconnaît Bernard, ne se réalise pleinement que dans la gloire ; sur terre, il n'en est donné que des instants fugitifs. La grandeur de cette doctrine est de montrer que la grâce ne détruit pas l'amour humain, mais le purifie et l'élève de proche en proche.[62]
Les Sermons sur le Cantique des cantiques
Le sommet de l'œuvre spirituelle de Bernard est sans doute la longue série des Sermons sur le Cantique des cantiques — quatre-vingt-six sermons, interrompus par la mort, qui lisent le poème d'amour biblique comme le chant des noces de l'âme et du Verbe.[63][64] Bernard y déploie une mystique de l'union à Dieu d'une étonnante profondeur psychologique et théologique.
Dans le quinzième de ces sermons, il chante la douceur du saint Nom de Jésus, dans une formule que Benoît XVI a relevée comme caractéristique de son génie :
« Jésus est miel à la bouche, mélodie à l'oreille, allégresse dans le cœur. [...] Ce que tu écris n'a aucun goût pour moi, si je n'y ai pas lu Jésus. » — Saint Bernard, Sermons sur le Cantique des cantiques, 15[65][66]
La connaissance par l'amour, contre la dialectique sèche
Pour Bernard, on ne connaît vraiment Dieu qu'en l'aimant : il reprend à son compte la formule de saint Grégoire le Grand, amor ipse notitia est — « l'amour lui-même est connaissance » (Sermons divers, XXIX, §1).[67] Cette conviction explique sa méfiance envers une théologie qui se contenterait de discuter sans adorer. Mais il ne s'agit pas d'un mépris de la raison : Bernard fut un esprit d'une rare finesse, et son combat visait l'orgueil intellectuel, non l'intelligence.
« Il y a des gens qui veulent savoir uniquement pour savoir : c'est une curiosité honteuse. [...] Il en est qui veulent savoir pour servir : c'est la charité. » — Saint Bernard, Sermons sur le Cantique des cantiques, 36[68]
Humilité et grâce
Bernard a consacré l'un de ses premiers traités, le De gradibus humilitatis et superbiae, aux degrés de l'humilité et de l'orgueil, et un autre, le De gratia et libero arbitrio, au délicat équilibre entre la grâce et la liberté.[69] Sa position est nette : tout vient de la grâce, mais l'homme y consent librement. « Ôtez le libre arbitre, il n'y a plus rien à sauver ; ôtez la grâce, il n'y a plus de quoi sauver », résume-t-il en substance — équilibre que la tradition catholique reconnaîtra comme sien.[70]
Le chantre de la Vierge Marie
Aucun docteur médiéval n'a chanté la Vierge Marie avec plus de tendresse que Bernard. Sa dévotion mariale, à la fois théologique et filiale, a profondément marqué la piété de l'Occident, sans jamais se séparer du Christ : pour Bernard, c'est par Marie que l'on va à Jésus.[71]
« Regarde l'étoile, appelle Marie »
Dans la deuxième de ses homélies sur l'Évangile Missus est (réunies sous le titre Louanges de la Vierge Mère), Bernard développe l'image de Marie étoile de la mer, guide du chrétien ballotté par les tempêtes de la vie. Le passage, l'un des plus célèbres de toute la littérature mariale, est resté gravé dans la mémoire de l'Église :
« Dans les dangers, dans les angoisses, dans les incertitudes, pense à Marie, invoque Marie. [...] En la suivant, tu ne dévies pas ; en la priant, tu ne désespères pas ; en pensant à elle, tu ne te trompes pas. Si elle te tient, tu ne tombes pas ; si elle te protège, tu ne crains rien. » — Saint Bernard, Louanges de la Vierge Mère, homélie II[72]
Marie médiatrice : la doctrine de l'« aqueduc »
Dans son sermon sur la nativité de la Vierge, Bernard compare Marie à un aqueduc par lequel les grâces du Christ descendent jusqu'aux hommes. La formule que Pie XII a tenu à citer dans Doctor Mellifluus vient, elle, du troisième sermon pour la vigile de la Nativité du Seigneur :
« Dieu a voulu que nous n'ayons rien qui ne passât par les mains de Marie. » — Saint Bernard, Sermon III pour la vigile de la Nativité, §10, cité par Pie XII[73]
Cette intuition de Marie médiatrice de toutes les grâces — non comme une source rivale du Christ, mais comme le canal voulu par Dieu — nourrira des siècles de théologie et de piété mariales.[74]
Une influence durable sur la piété mariale
La postérité a volontiers attribué à Bernard l'antienne Salve Regina et la prière Memorare (« Souvenez-vous, ô très miséricordieuse Vierge Marie... »). Les historiens sont aujourd'hui réservés : le noyau du Memorare figure déjà dans la longue prière « Ad sanctitatis tuae pedes » du XVᵉ siècle, mais la forme brève autonome n'est fixée et popularisée que plus tard — au XVIIᵉ siècle, par le P. Claude Bernard, dont l'homonymie explique la confusion avec l'abbé de Clairvaux ; et le Salve Regina est antérieur à Bernard.[75] Mais ces attributions, même inexactes, disent une vérité profonde : à force d'avoir chanté Marie, Bernard est devenu, dans la mémoire chrétienne, la voix même de la dévotion mariale.
La mort et la réputation de sainteté
Les derniers jours à Clairvaux (20 août 1153)
Épuisé par une vie de jeûnes, de voyages et de combats, Bernard meurt à Clairvaux le 20 août 1153, entouré de ses moines, peu après son ancien disciple le pape Eugène III.[76][77] Il laisse une communauté de plusieurs centaines de moines et un ordre répandu dans toute l'Europe. Sa réputation de sainteté, déjà immense de son vivant, ne fait que croître après sa mort.[78]
Les miracles et la Vita prima
Du vivant de Bernard, on lui attribuait déjà de nombreux miracles — guérisons, conversions, prophéties — rapportés par ses compagnons.[79] Sa première biographie, la Vita prima Bernardi, fut entreprise dès avant sa mort par Guillaume de Saint-Thierry, puis continuée par Arnaud de Bonneval et Geoffroy d'Auxerre, son secrétaire.[80] Ces récits, écrits par des témoins directs, mêlent l'admiration hagiographique à une documentation de première main sur ses actes et ses paroles.
La canonisation et le titre de docteur de l'Église
Canonisation par Alexandre III (1174)
Vingt et un ans après sa mort, le pape Alexandre III inscrit Bernard au catalogue des saints, le 18 janvier 1174.[81][82] La rapidité de cette canonisation, dans une procédure que la papauté commençait alors à réserver à elle-même, témoigne de l'évidence de sa sainteté aux yeux de toute la chrétienté.
Docteur de l'Église (1830) et Doctor Mellifluus
En 1830, le pape Pie VIII proclame Bernard docteur de l'Église, reconnaissant à son enseignement une autorité éminente pour la foi universelle.[83][84] Le surnom de docteur au miel — Doctor Mellifluus — consacre la douceur de sa parole. En 1953, pour le huitième centenaire de sa mort, Pie XII lui consacre une encyclique entière, Doctor Mellifluus, qui résume l'estime de l'Église :
« Le docteur "Mellifluus", dernier des Pères mais non inférieur aux premiers, s'imposa par de telles qualités de l'esprit et du cœur, enrichies par Dieu de dons célestes. » — Pie XII, Doctor Mellifluus, 1953[85]
Ce titre honorifique de « dernier des Pères » dit une parenté spirituelle, non une succession chronologique : moine contemplatif, Bernard prolonge la veine des Pères au siècle même où naît, avec Abélard son contemporain puis Thomas d'Aquin, la scolastique des universités.[86]
Que reste-t-il aujourd'hui de saint Bernard ?
Une œuvre toujours lue
Les écrits de Bernard — sermons, lettres, traités — n'ont jamais cessé d'être lus, médités, traduits. Sa doctrine de l'amour de Dieu, sa mystique nuptiale, sa théologie mariale continuent de nourrir la prière des chrétiens et l'étude des théologiens. Sa correspondance, qui compte des centaines de lettres adressées aux papes, aux rois, aux moines et aux simples fidèles, demeure une source majeure pour l'histoire du XIIᵉ siècle.[87][88]
Un rayonnement jusqu'à Dante et aux Bernardins
Le prestige de Bernard a traversé les siècles. Dante, au terme de la Divine Comédie, lui confie le rôle d'ultime guide du Paradis, celui qui présente le pèlerin à la Vierge : honneur insigne réservé au plus grand des contemplatifs.[89] À Paris, le collège des Bernardins, ancien collège cistercien aujourd'hui restauré, perpétue son nom comme un lieu de pensée et de dialogue entre l'Église et la culture.
Le maître spirituel d'un siècle
Au-delà des institutions, Bernard demeure une figure exemplaire de l'union entre la contemplation et l'action, entre l'amour de Dieu et le service de l'Église. Moine qui voulait le silence et que l'on tirait sans cesse hors de son cloître, mystique qui gouverna l'Europe, docteur qui mit toute sa science au service de l'adoration : il incarne un idéal que l'Église n'a cessé de proposer.
Pour aller plus loin
- Lire Pape Bienheureux Eugène III (1145-1153) : le disciple de Bernard devenu pape, destinataire du De consideratione.
- Lire La première croisade (1095-1099) pour le contexte des croisades qui précède l'appel de Vézelay.
- Lire Saint Étienne Harding (1059-1134) : l'abbé de Cîteaux qui accueillit Bernard et l'envoya fonder Clairvaux.
- Retenir l'essentiel : saint Bernard de Clairvaux, moine cistercien et Doctor Mellifluus, fut tout ensemble le grand contemplatif, le chantre de la Vierge et le conseiller des papes de son siècle — « dernier des Pères » de l'Église.
Notes et références
Encyclopædia Universalis, "Bernard de Clairvaux (1090-1153)" : universalis.fr. Notice de synthèse sur la vie, la théologie et le rôle ecclésial de Bernard.
1 5 8 18 21 25 28 34 35 42 53 76 81Benoît XVI, Audience générale du 21 octobre 2009 sur saint Bernard de Clairvaux, Vatican : vatican.va. Catéchèse pontificale rapportant plusieurs citations de Bernard (Sermons sur le Cantique, recherche de Dieu, dévotion mariale, écrits polémiques contre Abélard).
2 4 31 36 46 47 48 56 63 66 71 87Pie XII, Lettre encyclique Doctor Mellifluus sur saint Bernard, 24 mai 1953, Vatican : vatican.va. Texte magistériel pour le huitième centenaire de la mort de Bernard ; contient les formules "dernier des Pères mais non inférieur aux premiers", "la raison d'aimer Dieu, c'est Dieu même" et "Dieu a voulu que nous n'ayons rien qui ne passât par les mains de Marie".
3 7 58 73 74 83 85 86Wikipédia (FR), "Bernard de Clairvaux" : fr.wikipedia.org. Article encyclopédique détaillé avec dates, famille, fondations, œuvres et bibliographie.
6 9 10 11 14 16 19 20 22 24 26 27 29 32 33 38 43 44 51 52 64 69 70 77 82 84 88 89Guillaume de Saint-Thierry, Arnaud de Bonneval et Geoffroy d'Auxerre, Vita prima sancti Bernardi (Première Vie de saint Bernard), XIIᵉ siècle (PL 185, 225-466) : livre I par Guillaume de Saint-Thierry, rédigé du vivant de Bernard ; livre II par Arnaud de Bonneval ; livres III-V par Geoffroy d'Auxerre, son secrétaire. Biographie composée par des témoins directs, source hagiographique majeure pour la jeunesse, les miracles et la mort de Bernard.
12 17 79 80Nominis / Conférence des évêques de France, "Saint Bernard de Clairvaux" : nominis.cef.fr. Notice hagiographique officielle.
13 15 23 30 78Wikipédia (FR), "Concile de Troyes (1129)" : fr.wikipedia.org. Concile où la règle des Templiers fut reconnue, avec Bernard parmi les acteurs.
37Bernard de Clairvaux, Liber ad milites Templi de laude novae militiae (Éloge de la nouvelle chevalerie), v. 1128-1136 ; texte français : fr.wikisource.org. Traité en faveur de l'ordre du Temple reconnu au concile de Troyes. Conditions du combat : II, §3 (« Ex cordis affectu, non belli eventu » — cause bonne et intention droite) ; III, §4 (« cum occidit malefactorem, non homicida, sed malicida » ; les païens eux-mêmes ne doivent être tués que faute de pouvoir autrement contenir leur oppression des fidèles).
39 40 41Concile de Sens (1140, parfois daté 1141), condamnation de thèses de Pierre Abélard à l'initiative de Bernard ; cf. Benoît XVI, Audience du 4 novembre 2009 (erreurs trinitaires et morales d'Abélard, mérites, réconciliation par Pierre le Vénérable).
45Benoît XVI, Audience générale du 4 novembre 2009 sur la controverse entre saint Bernard et Pierre Abélard, Vatican : vatican.va. Catéchèse sur la théologie monastique et la théologie scolastique : erreurs d'Abélard sur la Trinité et la morale, mérites et contribution à la scolastique, réconciliation par Pierre le Vénérable.
49Herodote.net, "31 mars 1146 — Saint Bernard prêche la IIe croisade à Vézelay" : herodote.net. Récit de la prédication de Vézelay devant Louis VII.
50Bernard de Clairvaux, De consideratione (Sur la considération), traité adressé au pape Eugène III (v. 1149-1152) sur le gouvernement de l'Église et la vie intérieure du pasteur ; livre I, chap. V, §6 : « Si item totus vis esse omnium, instar illius qui omnibus omnia factus est; laudo humanitatem, sed si plena sit. Quomodo autem plena, te excluso ? » (éd. Mabillon, Paris, 1701 ; trad. angl. G. Lewis, St. Bernard's Treatise on Consideration, 1908). La citation française de l'article suit ce passage, avec coupure signalée.
54 55Bernard de Clairvaux, De diligendo Deo (De l'amour de Dieu), ch. I et degrés de l'amour ; texte latin de référence : pathsoflove.com. Source de la formule "Causa diligendi Deum, Deus est; modus, sine modo diligere" et de la doctrine des quatre degrés de l'amour.
57 59 60 61 62Bernard de Clairvaux, Sermones super Cantica Canticorum (Sermons sur le Cantique des cantiques), série de 86 sermons ; sermon XV, §6 (PL 183, 847) sur le Nom de Jésus — « mel in ore, in aure melos, in corde iubilum » —, cité par Benoît XVI, Audience du 21 octobre 2009.
65Grégoire le Grand, Homélies sur l'Évangile, II, 27, 4 (CCL 141, 232) : « amata iam novimus, quia amor ipse notitia est » ; formule reprise par Bernard de Clairvaux, Sermons divers, XXIX, §1.
67Bernard de Clairvaux, Sermons sur le Cantique des cantiques, sermon 36, sur les motifs du désir de savoir (la curiosité, la vanité, la charité).
68Bernard de Clairvaux, Homiliae super "Missus est" (Louanges de la Vierge Mère), homélie II : passage "Respice stellam, voca Mariam" sur Marie étoile de la mer. Cité par Benoît XVI, Audience du 21 octobre 2009.
72Wikipédia (EN), "Memorare" : en.wikipedia.org. Le noyau de la prière figure dans « Ad sanctitatis tuae pedes » (XVᵉ siècle) ; la forme brève autonome est popularisée au XVIIᵉ siècle par le P. Claude Bernard — d'où la confusion fréquente avec saint Bernard de Clairvaux.
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