Sainte Hildegarde de Bingen est l'une des plus grandes figures du XIIᵉ siècle et l'une des rares femmes que l'Église ait élevées au rang de docteur de l'Église. Moniale bénédictine de Rhénanie, elle fut à la fois mystique visionnaire, théologienne, compositrice de génie, médecin et naturaliste, dramaturge et conseillère écoutée des plus grands de son temps. Ses contemporains la nommaient la « Sibylle du Rhin », tant sa parole prophétique faisait autorité, des cloîtres jusqu'à la cour de l'empereur Frédéric Barberousse.[2][3]
Pendant près de quarante ans, Hildegarde reçut et consigna des visions qu'elle disait recevoir non par l'imagination ni par les sens, mais dans une « Lumière vivante » intérieure. Tout commença par un ordre impérieux, vers ses quarante-deux ans :
« Ô homme fragile, cendre de cendre et pourriture de pourriture, dis et écris ce que tu vois et entends. » — Voix entendue par Hildegarde, Scivias, Protestificatio (préface)[4]
Cet article retrace sa vie (Bermersheim, Disibodenberg, le Rupertsberg), sa vocation prophétique et l'approbation que l'Église lui donna au synode de Trêves, son œuvre encyclopédique — visions, musique, médecine, jusqu'à une langue inventée —, le cœur de sa spiritualité (la viriditas, la création comme symphonie de la Trinité, l'humilité de la « pauvre petite forme féminine »), son rôle public dans l'Église, la dernière épreuve de l'interdit de Mayence, enfin sa canonisation et son doctorat proclamés par Benoît XVI en 2012. Il aborde aussi, sans esquive, la lecture critique moderne de ses visions — la thèse de la migraine — pour montrer ce qu'un diagnostic rétrospectif peut, et surtout ne peut pas, dire d'une expérience spirituelle. Il ne refait pas la vie de saint Bernard de Clairvaux, ni celle des autres femmes docteurs, sainte Catherine de Sienne en tête.
Repères biographiques : la Sibylle du Rhin
Bermersheim : l'enfant offerte comme la dîme (1098)
Hildegarde naît vers 1098 à Bermersheim vor der Höhe, en Rhénanie-Hesse, dans une famille de la petite noblesse libre au service des comtes de Sponheim. Son père, Hildebert, et sa mère, Mechthild, la présentent selon la tradition comme leur dixième enfant — « offerte à Dieu comme la dîme », c'est-à-dire consacrée au Seigneur en signe d'action de grâce.[5] De santé fragile, l'enfant connaît dès son plus jeune âge des perceptions lumineuses singulières qu'elle gardera longtemps secrètes.
Disibodenberg : à l'école de Jutta de Sponheim
Encore enfant — la tradition dit à huit ans, ce qui situerait l'événement vers 1106, tandis que d'autres travaux retiennent plutôt 1112, date à laquelle la réclusion est documentée[6] —, Hildegarde est confiée à Jutta de Sponheim, jeune recluse de haute naissance vivant dans une cellule attenante au monastère bénédictin masculin de Disibodenberg. Auprès de Jutta, qui devient une véritable mère spirituelle, Hildegarde apprend à lire le psautier latin et le chant de l'office — et, selon la tradition, à jouer du psaltérion.[7] L'instruction reste celle d'une moniale, centrée sur la prière des Heures et la lectio divina selon la Règle de saint Benoît ; Hildegarde se dira toujours peu savante en grammaire et en exégèse savante — une humilité réelle, mais aussi, on le verra, un argument.
La petite communauté féminine attirée par Jutta grandit. À la mort de Jutta, en 1136, les sœurs élisent Hildegarde magistra, c'est-à-dire supérieure de leur groupe, alors encore rattaché à Disibodenberg.[8]
Magistra puis fondatrice : le Rupertsberg et Eibingen
Forte de son autorité spirituelle croissante, Hildegarde décide vers 1150 de quitter Disibodenberg pour fonder un monastère autonome de moniales sur le Rupertsberg, colline dominant le confluent de la Nahe et du Rhin, près de Bingen. La séparation se fait contre la résistance des moines, qui voyaient partir une communauté prestigieuse et ses revenus ; Hildegarde, malade au point de ne plus pouvoir bouger tant qu'on s'opposait au projet, finit par l'emporter — elle lit dans cette paralysie le signe d'une volonté divine contrariée.[9] En 1165, le succès et le nombre la conduisent à fonder un second couvent de l'autre côté du Rhin, à Eibingen, que la tradition dit qu'elle visitait deux fois par semaine, jusque dans son grand âge.[10]
« Dis et écris ce que tu vois » : la vocation prophétique
La vision de 1141 et la peur de l'illusion
Hildegarde affirme avoir reçu des visions depuis l'enfance, sans jamais oser les divulguer. Le tournant survient vers 1141, à l'âge de quarante-deux ans : une lumière de feu, dit-elle, traverse son esprit et lui ouvre soudain l'intelligence des Écritures, accompagnée de l'ordre formel de mettre par écrit ce qu'elle voit et entend. Longtemps elle hésite, malade de résistance, jusqu'à ce qu'elle obéisse.[11]
Comme toujours chez les vrais mystiques, son premier réflexe n'est pas l'affirmation de soi mais la soumission au discernement de l'Église. Benoît XVI l'a souligné :
« Comme cela est toujours le cas dans la vie des véritables mystiques, Hildegarde voulut se soumettre aussi à l'autorité de personnes sages pour discerner l'origine de ses visions, craignant qu'elles soient le fruit d'illusions et qu'elles ne viennent pas de Dieu. » — Benoît XVI, audience générale du 1ᵉʳ septembre 2010 (texte officiel français)[12]
Elle écrit donc à son abbé, puis fait soumettre ses écrits à l'examen de l'autorité ecclésiastique. Le moine Volmar, son conseiller spirituel, et sa secrétaire, la moniale Richardis de Stade, l'aident à fixer le latin de ses visions — ce sont les rôles que leur donne Benoît XVI.[13]
Le Scivias et l'approbation de l'Église (synode de Trêves, 1147-1148)
Le fruit de cette obéissance est le Scivias (contraction de Sci vias Domini, « Connais les voies du Seigneur »), composé de 1141 à 1151. L'ouvrage rassemble, selon le résumé de Benoît XVI,
« en trente-cinq visions les événements de l'histoire du salut, de la création du monde à la fin des temps. » — Benoît XVI, audience générale du 8 septembre 2010[14]
Précision nécessaire : l'édition critique (Führkötter/Carlevaris, CCCM 43) donne 26 visions — livre I : 6, livre II : 7, livre III : 13. Le chiffre de trente-cinq, repris par Benoît XVI, correspond aux 35 enluminures du manuscrit du Rupertsberg (35 planches dans l'édition critique), non au nombre des visions.
Encore inachevé, le Scivias arrive entre les mains du pape Eugène III, alors présent au synode de Trêves (novembre 1147 – février 1148). Des extraits y sont lus à haute voix devant l'assemblée. Le pape reconnaît l'authenticité du don, autorise Hildegarde à écrire et à parler publiquement, et l'encourage à poursuivre.[15] À partir de ce moment, son prestige spirituel ne cesse de croître : on l'appelle la « prophétesse teutonique ».[16]
Le rôle de saint Bernard de Clairvaux
Avant le synode, Hildegarde, dans le doute, avait écrit à l'homme le plus écouté de la chrétienté, saint Bernard de Clairvaux, pour lui soumettre son cas. Bernard lui répondit avec une humilité remarquable, reconnaissant qu'on n'enseigne pas qui est déjà enseigné de l'intérieur :
« Nous nous réjouissons de la grâce de Dieu qui est en vous. […] Là où il y a un enseignement intérieur et une onction qui instruit de toutes choses, que pourrions-nous enseigner ou conseiller ? » — Saint Bernard de Clairvaux, lettre à Hildegarde (v. 1146-1147)[17]
L'influence morale de Bernard, dont on connaît le poids au synode de Trêves, contribua à l'accueil favorable réservé aux écrits de la moniale rhénane. Le détail du rôle de Bernard relève de la vie de saint Bernard, que cet article ne refait pas.
La « Lumière vivante » : la nature de ses visions
Hildegarde a pris soin de décrire elle-même, notamment dans une lettre tardive au moine Guibert de Gembloux, la manière dont elle percevait : non par les sens, mais dans l'âme, les yeux ouverts, sans extase ni perte de conscience.
« Je ne les entends pas avec mes oreilles extérieures, ni ne les perçois par les pensées de mon cœur ou par une combinaison de mes cinq sens, mais dans mon âme seule, mes yeux extérieurs ouverts. […] La lumière que je vois ainsi n'est pas spatiale, mais bien plus brillante qu'un nuage qui porte le soleil ; et je l'appelle "l'ombre de la Lumière vivante". » — Hildegarde, lettre à Guibert de Gembloux (v. 1175)[18]
Cette distinction est capitale. Hildegarde ne décrit pas des hallucinations sensorielles, mais une connaissance infuse, une intelligence des mystères donnée dans la lux vivens — la « Lumière vivante » — dont ses visions ne sont que l'umbra, l'ombre projetée dans le langage et l'image. On verra plus loin pourquoi cette précision rend caduque toute réduction de son expérience à un simple trouble de la vue.
Une œuvre encyclopédique
Peu d'auteurs du Moyen Âge, hommes ou femmes, ont laissé une œuvre aussi vaste et aussi diverse. Hildegarde a écrit de la théologie, composé de la musique, traité de médecine et d'histoire naturelle, et jusqu'à forger une langue.
La trilogie visionnaire : Scivias, Liber vitae meritorum, Liber divinorum operum
Les trois grands livres de visions forment une trilogie cohérente :
- Le Scivias (1141-1151) parcourt en vingt-six visions (livre I : 6, livre II : 7, livre III : 13) l'histoire du salut, de la création à la fin des temps, et expose la foi, les sacrements et la vie morale.[19]
- Le Liber vitae meritorum (« Livre des mérites de la vie », 1158-1163) met en scène un combat dramatisé entre les vertus et les vices, sous le regard d'un homme cosmique.[20]
- Le Liber divinorum operum (« Livre des œuvres divines », v. 1163-1174) est sa synthèse la plus ambitieuse : une cosmologie où l'homme microcosme récapitule l'univers, où chaque créature reçoit la vie de Dieu, et où la Sagesse divine ordonne toutes choses.[21]
Le chant du Ciel : Symphonia et Ordo Virtutum
Hildegarde est aussi l'un des plus grands compositeurs du Moyen Âge. Son recueil, la Symphonia armonie celestium revelationum (« Symphonie de l'harmonie des révélations célestes »), réunit environ soixante-dix pièces liturgiques — antiennes, répons, hymnes, séquences — à la mélodie ample et reconnaissable, l'un des corpus monodiques nommés les plus vastes de tout le Moyen Âge.[22] Elle est en outre l'auteur de l'Ordo Virtutum (« Le Chœur des Vertus »), drame liturgique chanté mettant aux prises les Vertus, l'Âme et le Diable : c'est le plus ancien jeu moral (morality play) musical conservé.[23]
Pour Hildegarde, le chant n'est pas un ornement : il est la voix même de la création rendue à Dieu, et l'écho terrestre de la louange des anges. On comprend dès lors pourquoi l'interdiction de chanter, à la fin de sa vie, lui sera une blessure si vive.
Médecine et sciences naturelles : Physica et Causae et curae
Du grand traité d'histoire naturelle qu'elle appelait le Liber subtilitatum diversarum naturarum creaturarum (« Livre des subtilités des diverses natures des créatures ») nous sont parvenus deux volets :
- la Physica, vaste répertoire des vertus des plantes, pierres, métaux, animaux et éléments ;
- les Causae et curae, traité des causes et des remèdes des maladies, mêlant observation, théorie des humeurs et théologie de la création.[24]
Ces écrits, parfois exagérément modernisés par une certaine littérature de bien-être, témoignent surtout d'une vision unifiée du cosmos : pour Hildegarde, le corps, l'âme, les éléments et Dieu appartiennent à un même ordre vivant.
La langue inconnue (Lingua ignota)
Curiosité unique en son genre, Hildegarde a élaboré une Lingua ignota (« langue inconnue ») d'environ un millier de mots, dotée d'un alphabet propre, les Litterae ignotae.[25] Vraisemblablement destinée à un usage mystique ou symbolique au sein de sa communauté, elle fait d'Hildegarde la première créatrice connue d'une langue construite.
Le tableau suivant récapitule ses principales œuvres :
| Œuvre | Genre | Datation | Contenu |
|---|---|---|---|
| Scivias | Théologie visionnaire | 1141-1151 | 26 visions (6 + 7 + 13) de l'histoire du salut, foi et sacrements |
| Liber vitae meritorum | Théologie morale | 1158-1163 | Combat des vertus et des vices |
| Liber divinorum operum | Cosmologie théologique | v. 1163-1174 | L'homme microcosme, la création vivifiée par Dieu |
| Symphonia | Musique liturgique | v. 1140-1170 | ~70 chants (antiennes, répons, hymnes, séquences) |
| Ordo Virtutum | Drame liturgique chanté | v. 1151 | Plus ancien jeu moral musical conservé |
| Physica | Histoire naturelle | XIIᵉ s. | Vertus des plantes, pierres, animaux, éléments |
| Causae et curae | Médecine | XIIᵉ s. | Causes et remèdes des maladies |
| Lingua ignota | Langue construite | XIIᵉ s. | ~1000 mots, alphabet propre (Litterae ignotae) |
À cela s'ajoutent près de quatre cents lettres conservées, adressées à des papes, des empereurs, des évêques, des abbés et des abbesses : une correspondance qui fait d'elle l'une des consciences les plus consultées de son siècle.[26]
Le cœur de sa spiritualité
Viriditas : la verdeur divine
Le mot le plus personnel de toute la pensée d'Hildegarde est sans doute viriditas — la « verdeur », la sève, la force vivifiante par laquelle Dieu fait germer, croître et fleurir toute chose, dans la nature comme dans l'âme. La verdeur est le contraire du dessèchement du péché ; elle est l'œuvre de l'Esprit qui maintient le monde en vie. Hildegarde la chante notamment dans un répons de la Symphonia :
« Ô très noble verdeur, toi qui prends racine dans le soleil et qui, dans la blanche sérénité, brilles dans une roue qu'aucune excellence terrestre ne saurait comprendre : tu es enveloppée des embrassements des ministères divins. Tu rougeoies comme l'aurore et tu brûles comme la flamme du soleil. » — Hildegarde, répons O nobilissima viriditas, Symphonia[27]
Loin d'un panthéisme vague, la viriditas est une théologie de la grâce : c'est Dieu qui « verdit » la création et l'âme, et l'homme desséché par le péché est rendu vert à nouveau par la pénitence et par l'Esprit.
La création, symphonie de la Trinité
Toute la cosmologie d'Hildegarde refuse de séparer Dieu, l'homme et le monde. La création n'est pas une mécanique muette : elle est louange, harmonie, musique. Benoît XVI a résumé ainsi sa vision :
« Toute la création, dont l'homme est le sommet, reçoit la vie de la Trinité […]. La création tout entière est une symphonie de l'Esprit Saint, qui est en soi joie et jubilation. » — Benoît XVI, audience générale du 8 septembre 2010[28]
Au centre de cette histoire, la Croix. Hildegarde y lit non d'abord un échec, mais des noces :
« Sur l'arbre de la Croix s'accomplissent les noces du Fils de Dieu avec l'Église, son épouse. » — Benoît XVI rapportant la vision d'Hildegarde, audience du 8 septembre 2010[29]
« Pauvre petite forme féminine » : l'humilité et l'autorité
Hildegarde se désigne constamment comme une « pauvre petite forme féminine » (paupercula feminea forma), une femme « sans instruction », incapable par elle-même d'exégèse savante.[30] Cette humilité est sincère ; elle est aussi, dans le contexte du XIIᵉ siècle, ce qui fonde son autorité : si elle n'enseigne rien d'elle-même, alors ce qu'elle dit ne vient pas d'une femme prétendant au magistère, mais de Dieu qui parle à travers un vase fragile. Sa faiblesse revendiquée est la garantie que la parole est d'En-Haut. C'est la logique même de saint Paul : « quand je suis faible, c'est alors que je suis fort » (2 Co 12, 10).[31]
La femme prophète et la complémentarité
Sans jamais revendiquer le sacerdoce ni contester l'ordre de l'Église, Hildegarde a exercé dans les faits un ministère prophétique rare pour une femme de son temps : elle reprend des évêques, conseille des papes, avertit des empereurs. Sa théologie accorde une place forte au féminin — l'Église-épouse, la Vierge, la Sagesse, Ecclesia représentée en figure de femme — sans opposer l'homme et la femme mais en les pensant complémentaires dans l'unique œuvre de Dieu.[32] Benoît XVI verra en elle un modèle précisément parce qu'elle conjugue docilité ecclésiale et liberté prophétique.
Une voix publique dans l'Église de son temps
Les tournées de prédication
Fait exceptionnel pour une femme médiévale, Hildegarde prêcha publiquement, hors de son cloître, au cours de plusieurs voyages le long du Rhin et du Main, à partir de la fin des années 1150. La tradition lui compte quatre tournées, jusqu'à Cologne, Trêves, Metz, Würzburg, Bamberg et Werden.[33] La prudence historique s'impose toutefois : les itinéraires détaillés ont en partie été reconstitués au début du XXᵉ siècle à partir de sa Vita hagiographique ; seule la prédication de Cologne est solidement documentée, le clergé lui ayant demandé d'en mettre le texte par écrit.[34] Ce qui demeure certain, c'est l'autorité reconnue d'une voix de femme appelant clergé et fidèles à la conversion.
Correspondances avec papes, empereurs et abbés
Le rayonnement d'Hildegarde se mesure à sa correspondance : près de quatre cents lettres, parmi lesquelles des échanges avec les papes Eugène III, Anastase IV, Adrien IV et Alexandre III, avec l'empereur Frédéric Barberousse — qu'elle n'hésite pas à reprendre durement lorsqu'il soutient des antipapes —, avec saint Bernard, et avec des dizaines de communautés monastiques.[35] On vient la consulter comme un oracle ; elle répond en prophète, parfois avec une sévérité qui ne ménage personne.
La dernière épreuve : l'interdit de Mayence (1178-1179)
La fin de sa vie fut marquée par un conflit douloureux. En 1178, Hildegarde avait permis l'inhumation, dans le cimetière du Rupertsberg, d'un noble jadis frappé d'excommunication, mais qu'elle savait mort réconcilié avec l'Église, ayant reçu les derniers sacrements. Le chapitre de Mayence exigea l'exhumation du corps. Hildegarde refusa : déterrer un défunt réconcilié lui paraissait une injustice. En représailles, un interdit fut jeté sur son monastère, privant les moniales des sacrements et, surtout, du chant de l'office divin.[36]
Âgée de quatre-vingts ans, l'abbesse défendit sa communauté par une lettre magnifique aux prélats de Mayence, où elle relie le chant à l'œuvre même de Dieu et avertit ceux qui le font taire :
« Ceux qui, sans juste cause, imposent silence à une église et interdisent le chant des louanges de Dieu […] perdront leur place dans le chœur des anges, à moins d'avoir amendé leur vie par une vraie pénitence et une humble réparation. » — Hildegarde, lettre aux prélats de Mayence (1178-1179)[37]
L'interdit fut finalement levé en mars 1179, quelques mois avant sa mort. Hildegarde mourut au Rupertsberg le 17 septembre 1179, entourée de ses moniales, ayant tenu jusqu'au bout sa double fidélité : à la justice et à l'Église.[38]
Mort, culte et canonisation
Un procès jamais clos (XIIIᵉ-XIVᵉ siècle)
La réputation de sainteté d'Hildegarde fut immédiate. Dès 1227-1228, le pape Grégoire IX ordonna l'ouverture d'un procès de canonisation ; une enquête recueillit témoignages et miracles. Mais la documentation, jugée insuffisante sur le plan juridique, fut renvoyée en 1233, puis l'instruction s'enlisa sous Innocent IV et ses successeurs : le procès ne fut jamais formellement conclu.[39] Malgré cela, le culte ne s'éteignit pas. Son nom fut inscrit au Martyrologe romain, et sa fête célébrée dans les diocèses rhénans ; dans la pratique, l'Église la vénérait comme sainte depuis des siècles.[40]
Benoît XVI : canonisation équivalente et doctorat (2012)
C'est au pape Benoît XVI, grand admirateur de la mystique rhénane à laquelle il consacra deux catéchèses en 2010, qu'il revint d'achever ce que le Moyen Âge avait laissé inachevé. Le 10 mai 2012, il procéda à la « canonisation équivalente » d'Hildegarde, étendant son culte liturgique à l'Église universelle — la forme par laquelle un pape confirme la sainteté d'un serviteur de Dieu vénéré depuis un temps immémorial, sans nouveau procès.[41]
Puis, le 7 octobre 2012, ouvrant le synode sur la nouvelle évangélisation, il la proclama docteur de l'Église universelle, en même temps que saint Jean d'Avila :
« Nous déclarons saint Jean d'Avila, prêtre diocésain, et sainte Hildegarde de Bingen, moniale profèse de l'Ordre de saint Benoît, docteurs de l'Église universelle. » — Benoît XVI, lettre apostolique du 7 octobre 2012[42]
Dans cette lettre, le pape salue
« cette grande femme [qui] se détache vraiment avec une clarté de cristal sur l'horizon de l'histoire par la sainteté de sa vie et l'originalité de son enseignement », et loue en elle « une merveilleuse harmonie entre l'enseignement et la vie quotidienne ».[43]
Hildegarde devenait ainsi la quatrième femme élevée au doctorat, après sainte Catherine de Sienne, sainte Thérèse d'Avila et sainte Thérèse de Lisieux — rejoignant dans le chœur des docteurs des géants comme saint Thomas d'Aquin. Sa fête est fixée au 17 septembre.[44]
Hildegarde et la lecture critique moderne
La thèse de la migraine (Singer, Sacks)
Depuis le début du XXᵉ siècle, des savants ont proposé d'expliquer les visions d'Hildegarde par la neurologie. En 1917, l'historien des sciences Charles Singer remarqua que certaines figures de ses visions — fortifications lumineuses, étoiles tombantes, points scintillants — ressemblaient au scotome scintillant de l'aura migraineuse.[45] Le neurologue Oliver Sacks reprit et durcit cette hypothèse dans un appendice célèbre de son livre Migraine (« The Visions of Hildegard ») :
« Un examen attentif de ces récits et de ces figures ne laisse aucune place au doute quant à leur nature : elles étaient indiscutablement migraineuses. » — Oliver Sacks, Migraine, appendice « The Visions of Hildegard »[46]
Ce que le diagnostic rétrospectif ne peut pas dire
Cette lecture est séduisante, mais elle confond deux choses : le support d'une expérience et son contenu. À supposer même qu'Hildegarde ait souffert de migraines — ce qui n'a rien d'impossible —, cela ne dit rien de la vérité théologique de ce qu'elle a vu, pas plus que la chimie de l'encre n'évalue la justesse d'un théorème. Un diagnostic rétrospectif, posé huit siècles après les faits sur quelques images, reste hautement spéculatif ; et l'historiographie récente a montré que ces diagnostics servaient souvent un projet idéologique : séculariser Hildegarde, l'arracher à sa portée spirituelle pour l'enrôler dans un récit purement matérialiste.[47] Des spécialistes comme Barbara Newman ont rappelé qu'un éventuel substrat physiologique n'exclut nullement l'inspiration : Dieu peut se servir d'un corps fragile, et la grandeur doctrinale du Scivias ou du Liber divinorum operum ne se déduit d'aucune céphalée.[48]
Hildegarde elle-même avait, par avance, désamorcé l'objection : ses visions, disait-elle, ne lui venaient ni par les yeux du corps ni par les oreilles, mais dans l'âme, dans la Lumière vivante. C'est précisément le terrain que la neurologie ne peut pas arpenter. L'Église, en la déclarant docteur, n'a pas validé une physiologie : elle a reconnu la sainteté d'une vie et la fécondité d'une doctrine.
Pour aller plus loin
Sainte Hildegarde de Bingen réunit ce que les siècles ont trop souvent séparé : la rigueur théologique et la beauté musicale, la science de la nature et la contemplation, l'humilité monastique et le courage prophétique. Pour la lire de l'intérieur, on commencera par les catéchèses de Benoît XVI (1ᵉʳ et 8 septembre 2010) et sa lettre apostolique de 2012, puis par le Scivias lui-même. On gagnera aussi à entendre sa musique — la Symphonia et l'Ordo Virtutum —, car chez elle la doctrine se chante. On pourra enfin la situer parmi ses contemporains : saint Bernard de Clairvaux, qui la soutint, et les autres docteurs de l'Église, sainte Catherine de Sienne et saint Thomas d'Aquin.
Notes et références
Patronage attesté : « Patron Saint of philologists and Esperantists » (mycatholic.life, fiche Sainte Hildegarde, 17 septembre) ; « Patroness of philologists » (catholic-saints-and-feasts.com). L'usage populaire l'honore aussi comme patronne des musiciens et des écrivains/compositeurs (p. ex. tmms.co.uk ; médailles et neuvaines « Patron of Musicians and Writers »). En revanche, « naturalistes et herboristes » et « invoquée pour la santé », formulations antérieures de l'infobox, ne reposent sur aucune source de patronage identifiée et ont été retirées du périmètre.
1Benoît XVI, Lettre apostolique par laquelle sainte Hildegarde de Bingen, moniale profèse de l'Ordre de saint Benoît, est proclamée docteur de l'Église universelle, 7 octobre 2012, vatican.va (texte officiel anglais vérifié ; traductions françaises dans le corps). Caractérisation : « cette grande femme se détache vraiment avec une clarté de cristal sur l'horizon de l'histoire par la sainteté de sa vie et l'originalité de son enseignement » ; « une merveilleuse harmonie entre l'enseignement et la vie quotidienne ». Originaux anglais : « This great woman truly stands out crystal clear against the horizon of history for her holiness of life and the originality of her teaching » ; « In Saint Hildegard of Bingen there is a wonderful harmony between teaching and daily life. » Formule de proclamation : « by my apostolic authority I declare Saint John of Avila, diocesan priest, and Saint Hildegard of Bingen, professed nun of the Order of Saint Benedict, to be Doctors of the Universal Church. »
2 42 43 44Benoît XVI, audience générale du 1ᵉʳ septembre 2010 (Vatican.va, série sur les femmes de la chrétienté médiévale). Sur le discernement, texte officiel français cité dans le corps (version anglaise : « As always happens in the life of true mystics, Hildegard too wanted to put herself under the authority of wise people to discern the origin of her visions, fearing that they were the product of illusions and did not come from God »). Surnom de « prophétesse teutonique » et autorisation papale (« autorisa la mystique à écrire ses visions et à parler en public », texte officiel français).
3 12 16Hildegarde de Bingen, Scivias, Protestificatio (préface), lignes 9-21, p. 3 : « O homo fragilis, et cinis cineris, et putredo putredinis, dic et scribe quae vides et audis » (« Ô homme fragile, cendre de cendre et pourriture de pourriture, dis et écris ce que tu vois et entends » ; orthographe normalisée, uides dans l'édition). Édition critique : A. Führkötter & A. Carlevaris (éd.), Scivias, CCCM 43-43A, Brepols, 1978. Verbatim confirmé par la transcription des lignes 9-21 de la Protestificatio et par la traduction Hart/Bishop (Scivias, Paulist Press, 1990, introduction B. Newman).
4Naissance vers 1098 à Bermersheim vor der Höhe, dixième et dernier enfant d'Hildebert et Mechthild, offert à Dieu comme la dîme : B. Newman, Symphonia armonie celestium revelationum, Cornell University Press (notice biographique : « the tenth and last child… offered to God as a tithe ») et Sister of Wisdom, University of California Press ; C. McInerney, « Hildegard of Bingen: Voice of the Living Light », Catholic World Report, 17 septembre 2022. La formule de la « dîme » relève de la tradition biographique issue de la Vita.
5Datation débattue de l'oblation : la Vita sanctae Hildegardis la dit confiée à Jutta dès huit ans (vers 1106) ; la clôture solennelle de Jutta, d'Hildegarde et de deux compagnes à Disibodenberg, reçue par l'évêque Otton de Bamberg, est documentée au 1ᵉʳ novembre 1112 (chronique abbatiale et Vita Juttae), Hildegarde ayant alors 14 ans. Hypothèse courante des spécialistes : confiée à Jutta vers 1106, recluse avec elle en 1112. Sources : Vita sanctae Hildegardis ; A Companion to Hildegard of Bingen (Brill) ; B. Newman, Sister of Wisdom, University of California Press.
6Jutta de Sponheim apprend à Hildegarde le psautier latin et le chant de l'office divin : B. Newman, Symphonia, Cornell University Press (notice biographique) ; M. Atherton (éd.), Hildegard of Bingen: Selected Writings, Penguin Classics. Le détail du psaltérion à dix cordes (psalterium decachordum des Psaumes) relève de la tradition biographique et reste incertain : il n'est pas attesté par la Vita au même titre que le psautier et le chant.
7Mort de Jutta en 1136 et élection d'Hildegarde comme magistra de la communauté féminine de Disibodenberg : Vita sanctae Hildegardis ; C. McInerney, « Hildegard of Bingen: Voice of the Living Light », Catholic World Report, 17 septembre 2022 (« after Jutta died, Hildegard was chosen superior ») ; B. Newman, Sister of Wisdom, University of California Press.
8Fondation du Rupertsberg vers 1150 (une vingtaine de moniales, Volmar comme prévôt, confesseur et secrétaire), contre la résistance de l'abbé Kuno de Disibodenberg — levée après l'intervention de l'archevêque Henri Iᵉʳ de Mayence —, et épisode de la maladie clouant Hildegarde au lit tant que le départ était contrarié, lue par elle comme le signe d'une volonté divine : Vita sanctae Hildegardis ; B. Newman, Sister of Wisdom: St. Hildegard's Theology of the Feminine, University of California Press (ISBN 9780520211629).
9Fondation du second couvent d'Eibingen (rive droite du Rhin) en 1165, pour le trop-plein du Rupertsberg. Les visites bimensuelles d'Hildegarde, octogénaire, de l'autre côté du Rhin relèvent de la tradition biographique : Vita sanctae Hildegardis et tradition reprise par B. Newman, Sister of Wisdom, University of California Press ; abbaye Sainte-Hildegarde d'Eibingen (abtei-st-hildegard.de) ; récit repris tel quel par les guides contemporains (p. ex. destinationes.com, guide de pèlerinage de Bingen).
10La vision impérative de 1141 (à 42 ans), l'ouverture soudaine de l'intelligence des Écritures et l'ordre de mettre par écrit : Scivias, Protestificatio ; Benoît XVI, audience du 1ᵉʳ septembre 2010 ; en.wikipedia.org. Secrétaires : Benoît XVI, audience du 1ᵉʳ septembre 2010 (texte officiel français, Vatican.va) — Hildegarde dictait ses visions « à son conseiller spirituel, le moine Volmar, et à sa secrétaire, une consœur à laquelle elle était très attachée, Richardis » ; Volmar fut aussi prévôt du Rupertsberg, confesseur et scribe (Vita).
11 13Benoît XVI, audience générale du 8 septembre 2010 (Vatican.va). Verbatim français : le Scivias « résume en trente-cinq visions les événements de l'histoire du salut, de la création du monde à la fin des temps » ; « Sur l'arbre de la Croix s'accomplissent les noces du Fils de Dieu avec l'Église, son épouse » ; « toute la création, dont l'homme est le sommet, reçoit la vie de la Trinité » ; « la création tout entière est une symphonie de l'Esprit Saint, qui est en soi joie et jubilation ». Précision critique : l'édition Führkötter/Carlevaris (Scivias, CCCM 43-43A, Brepols, 1978) donne 26 visions (livre I : 6, livre II : 7, livre III : 13) ; les « trente-cinq » correspondent aux 35 planches-enluminures du manuscrit du Rupertsberg reproduites dans l'édition critique, non au nombre des visions.
14 19 28 29Synode de Trêves (novembre 1147 – février 1148) : lecture d'extraits du Scivias devant le pape Eugène III, approbation pontificale et autorisation donnée à Hildegarde d'écrire et de parler publiquement. Sources : en.wikipedia.org ; Benoît XVI, audience du 1ᵉʳ septembre 2010.
15Saint Bernard de Clairvaux, réponse à Hildegarde (v. 1146-1147) : « We rejoice in the grace of God which is in you… where there is inner learning and anointment teaching about all things, what can we teach or instruct? » (trad. française dans le corps). Édition en ligne : Epistolae: Medieval Women's Latin Letters, Columbia University (epistolae.ctl.columbia.edu, lettres 1188-1189). La lettre d'Hildegarde à Bernard sollicitait son discernement avant le synode de Trêves.
17Hildegarde de Bingen, lettre à Guibert de Gembloux (v. 1175, à 77 ans) décrivant la nature de ses visions : perception « non avec les oreilles extérieures… mais dans l'âme seule, les yeux extérieurs ouverts » ; la lumière « bien plus brillante qu'un nuage qui porte le soleil », nommée umbra viventis lucis, « l'ombre de la Lumière vivante » (lux vivens). Édition critique : L. Van Acker (éd.), Epistolarium, CCCM 91-91A-91B, Brepols (Epist. 103r). Formule latine umbra viventis lucis et contenu confirmés par la transcription de la lettre (International Society of Hildegard von Bingen Studies, hildegard-society.org) et la traduction J. L. Baird (The Personal Correspondence of Hildegard of Bingen, Oxford University Press).
18Liber vitae meritorum (« Livre des mérites de la vie »), 1158-1163 : dramatisation du combat des vertus et des vices. Source : en.wikipedia.org ; édition CCCM 90 (A. Carlevaris, Brepols).
20Liber divinorum operum (« Livre des œuvres divines »), v. 1163-1174 : cosmologie de l'homme microcosme récapitulant l'univers. Source : en.wikipedia.org ; édition CCCM 92 (A. Derolez & P. Dronke, Brepols). Le manuscrit enluminé de Lucques (v. 1230) en donne les images les plus célèbres.
21Symphonia armonie celestium revelationum : environ 69 compositions conservées (antiennes, répons, hymnes, séquences, kyrie), l'un des plus vastes corpus monodiques nommés du Moyen Âge. Source : en.wikipedia.org ; hildegard-society.org (corpus de la Symphonia, latin et traductions, d'après l'édition Barbara Newman, Symphonia, Cornell University Press).
22Ordo Virtutum (« Le Chœur des Vertus », v. 1151) : drame liturgique chanté opposant les Vertus, l'Âme et le Diable ; tenu pour le plus ancien jeu moral (morality play) musical conservé. Source : en.wikipedia.org ; hildegard-society.org.
23Physica et Causae et curae, deux volets du Liber subtilitatum diversarum naturarum creaturarum (« Livre des subtilités des diverses natures des créatures ») : répertoire des vertus naturelles (plantes, pierres, métaux, animaux, éléments) et traité des causes et remèdes des maladies. Datation précise incertaine. Source : en.wikipedia.org.
24Lingua ignota (« langue inconnue ») : environ 1000 mots et un alphabet propre, les Litterae ignotae (23 lettres). Hildegarde est ainsi la première créatrice connue d'une langue construite. Source : en.wikipedia.org.
25Correspondance : près de 400 lettres conservées, adressées notamment aux papes Eugène III, Anastase IV, Adrien IV et Alexandre III, à l'empereur Frédéric Barberousse, à saint Bernard et à de nombreuses communautés. Édition de référence : J. L. Baird & R. K. Ehrman, The Letters of Hildegard of Bingen, 3 vol., Oxford University Press. Source : en.wikipedia.org.
26 35Hildegarde de Bingen, répons O nobilissima viriditas (Symphonia ; cf. Scivias III.13) : « O nobilissima viriditas, que radicas in sole… tu rubes ut aurora et ardes ut solis flamma » (trad. française dans le corps). Texte latin et traduction : hildegard-society.org (« O nobilissima viriditas », trad. N. M. Campbell, d'après l'éd. B. Newman, Symphonia, Cornell University Press). La viriditas (« verdeur ») est le concept-signature de la spiritualité hildegardienne.
27Formule d'auto-désignation « paupercula feminea forma » (« pauvre petite forme féminine ») et présentation comme indocta mulier (« femme sans instruction ») : topos rhétorique récurrent qui, en attribuant tout à la vision divine, fonde paradoxalement son autorité. Source : B. Newman, Sister of Wisdom, University of California Press ; en.wikipedia.org.
30Saint Paul, 2 Corinthiens 12, 10 : « Car lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort. » Texte : Bible de Jérusalem / Vulgate (cum enim infirmor, tunc potens sum). Clé scripturaire de l'humilité revendiquée par Hildegarde.
31Sur la théologie du féminin (Église-épouse, Vierge, Sagesse, Ecclesia en figure de femme) et la complémentarité homme-femme : Barbara Newman, Sister of Wisdom: St. Hildegard's Theology of the Feminine, University of California Press (ISBN 9780520211629).
32Tournées de prédication (fait exceptionnel pour une femme) à partir de la fin des années 1150, jusqu'à Cologne, Trêves, Metz, Würzburg, Bamberg et Werden ; la tradition compte quatre voyages. Sources : katholisch.de (édition anglaise) ; M. Atherton (éd.), Selected Writings, Penguin Classics.
33Mise en garde critique : les itinéraires détaillés des tournées ont été en partie reconstruits au début du XXᵉ siècle à partir de la Vita hagiographique, rédigée pour la canonisation ; seule la prédication de Cologne est solidement attestée (le clergé lui demanda d'en consigner le texte). Source : katholisch.de (« Hildegard von Bingen preached as a woman in the Middle Ages »).
34Affaire de l'interdit (1178-1179) : inhumation au Rupertsberg d'un noble excommunié mais mort réconcilié ; exigence d'exhumation par le chapitre de Mayence ; refus d'Hildegarde ; interdit privant les moniales des sacrements et du chant ; levée de l'interdit en mars 1179 (lettre de l'archevêque Christian de Mayence), quelques mois avant la mort du 17 septembre 1179. Sources : Acta de canonisation ; B. Newman (1997) ; J. L. Baird (éd.), The Personal Correspondence of Hildegard of Bingen, Oxford University Press, ch. « The Last, Bitter Controversy » ; Catholic Encyclopedia, art. « St. Hildegard » (newadvent.org) ; synthèses concordantes (The Angelus, janvier 1989 ; Catholic World Report, 16 septembre 2023 : levée « quelques mois avant » la mort). Une page généraliste (catholic.org, fiche sainte n° 3777) écrit qu'Hildegarde serait morte avant la levée — phrase au demeurant contredite par sa propre mention d'une levée après « des mois » ; les reconstitutions savantes ci-dessus l'emportent.
36 38Hildegarde de Bingen, lettre aux prélats de Mayence (1178-1179), défendant le chant de l'office : « Those who, without just cause, impose silence on a church and prohibit the singing of God's praises… will lose their place among the chorus of angels, unless they have amended their lives through true penitence and humble restitution » (trad. française dans le corps). Édition : J. L. Baird, The Personal Correspondence of Hildegard of Bingen, Oxford University Press, 2006.
37Procès médiéval de canonisation : ouverture sous Grégoire IX (1227-1228), enquête sur les miracles ; documentation jugée insuffisante et renvoyée en 1233 ; instruction enlisée sous Innocent IV et ses successeurs, jamais formellement close. Inscription néanmoins au Martyrologe romain et culte célébré dans les diocèses rhénans (Mayence, Trêves, Spire, Limbourg). Sources : Catholic Encyclopedia (1913), art. « St. Hildegard », newadvent.org ; abbaye Sainte-Hildegarde (abtei-st-hildegard.de), chronologie de la canonisation ; EWTN.
39 40Canonisation équivalente par Benoît XVI, 10 mai 2012 : extension du culte liturgique d'Hildegarde à l'Église universelle, forme par laquelle le pape confirme la sainteté d'un serviteur de Dieu vénéré de longue date sans nouveau procès judiciaire. Source : EWTN, « The Equivalent Canonization of Hildegard of Bingen » ; en.wikipedia.org.
41Charles Singer, Studies in the History and Method of Science (vol. I, 1917), premier à rapprocher les figures des visions d'Hildegarde (fortifications, points scintillants, étoiles tombantes) du scotome scintillant de l'aura migraineuse. Source : K. Foxhall, « Making Modern Migraine Medieval », Medical History, Cambridge University Press (pmc.ncbi.nlm.nih.gov).
45Oliver Sacks, Migraine (1ʳᵉ éd. 1970 ; rééd. révisées), appendice « The Visions of Hildegard » : « A careful consideration of these accounts and figures leaves no room for doubt concerning their nature: they were indisputably migrainous » (trad. française dans le corps). Sacks y voit « une pluie de phosphènes traversant le champ visuel, suivie d'un scotome négatif ».
46Katherine Foxhall, « Making Modern Migraine Medieval: Men of Science, Hildegard of Bingen and the Life of a Retrospective Diagnosis », Medical History, Cambridge University Press (cambridge.org ; pmc.ncbi.nlm.nih.gov) : montre que le diagnostic rétrospectif de migraine a servi un projet de sécularisation d'Hildegarde et relève d'une démarche méthodologiquement fragile (raisonnements parfois circulaires, p. ex. chez M. Caviness).
47Barbara Newman (1985, et Sister of Wisdom) rejette la réduction neurologique : un éventuel substrat physiologique n'exclut pas l'inspiration divine et ne dit rien du contenu doctrinal des visions. L'erreur du diagnostic rétrospectif est de confondre la cause occasionnelle (un état du corps) et la signification théologique (la vérité de ce qui est vu). Source : pmc.ncbi.nlm.nih.gov ; B. Newman, Sister of Wisdom, University of California Press.
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