Pape Anastase IV (Anastasius IV), né Corrado Demetri della Suburra vers 1073 et mort à Rome le 3 décembre 1154, est élu en juillet 1153 — le 8 selon le New Catholic Encyclopedia et Oxford, le 12 selon Treccani — et couronné le 12 juillet 1153 ; il gouverne l'Église romaine jusqu'à sa mort. Le Saint-Siège le compte comme 168e pape. Vieillard d'environ quatre-vingts ans au moment de son élection, doyen du Sacré Collège, il succède à Eugène III et précède Adrien IV, le seul pape anglais de l'histoire.[1][2][3]
Son pontificat est l'un des plus courts du XIIᵉ siècle — un an et près de cinq mois — et l'un des plus discrets. Il s'ouvre pourtant sur un dossier brûlant : Rome est aux mains d'une commune insurgée, l'Empire de Frédéric Barberousse pèse de tout son poids sur les nominations épiscopales, et l'Église sort de la longue querelle d'York qui avait, selon le mot de la Britannica de 1911, « fait rage à travers quatre pontificats ».[4] Là où ses prédécesseurs avaient combattu ou fui, Anastase IV choisit partout la conciliation : il reste à Rome, cède à l'Empereur sur Magdebourg, rétablit l'archevêque d'York, restaure les sanctuaires de la ville.[5][6]
Cette douceur lui a valu une réputation contrastée. Pour ses partisans, c'est un pape pacificateur, charitable envers les Romains affamés, qui a évité l'affrontement frontal et laissé l'Église en paix relative. Pour ses critiques — dont la plus célèbre est sainte Hildegarde de Bingen — c'est un vieillard trop fatigué, qui tolère le mal au lieu de l'extirper et abandonne aux puissances séculières une autorité qu'il aurait dû défendre.[7]
L'histoire a surtout retenu de lui un paradoxe funéraire : ce pape effacé repose dans l'un des sarcophages antiques les plus monumentaux de Rome, une cuve de porphyre impérial attribuée par la tradition à sainte Hélène, mère de Constantin — aujourd'hui exposée aux Musées du Vatican.[8][9]
Qui était Anastase IV ?
Un Romain de la Suburre
Le futur Anastase IV naît à Rome, sans doute vers 1073, dans le quartier — en latin la regio — dit de la Suburre (Suburra), l'ancien quartier populaire situé entre le Quirinal, le Viminal et l'Esquilin.[10] Les sources lui donnent pour père un certain Benedictus (Benoît) ; une tradition, rapportée par le Dizionario Biografico degli Italiani, en fait un parent — peut-être un neveu — du pape Honorius II, mais cette filiation reste incertaine.[11] Son nom de baptême, Corrado, est régulièrement latinisé en Conradus dans les actes pontificaux.[12]
Il appartient à cette aristocratie cléricale romaine qui fournit alors une grande partie du personnel de la Curie. Formé comme clerc séculier, il entre tôt au service de la papauté réformée, dans les années qui suivent le concordat de Worms (1122) et la sortie de la querelle des Investitures.
Une longue carrière au service de la Curie
La carrière curiale de Corrado est exceptionnellement longue. Les sources divergent sur les dates exactes, mais convergent sur la trajectoire. Il est créé cardinal-prêtre — du titre de Santa Pudenziana (l'antique titulus Pastoris, c'est-à-dire l'une des vieilles églises de Rome confiées à un cardinal, qu'on appelait alors un « titre ») — au plus tard sous le pontificat de Pascal II ou de Calixte II, certaines notices le mentionnant dès 1114, d'autres en 1121.[13][14] Vers 1126, le pape Honorius II le promeut cardinal-évêque de Sabine, l'un des sept diocèses voisins de Rome — les sièges dits « suburbicaires » — dont les évêques forment le sommet du Sacré Collège.[15]
À partir de la fin des années 1130, il en devient le doyen, c'est-à-dire le premier des cardinaux-évêques.[16][17] Lorsqu'il est élu pape en 1153, il occupe l'épiscopat de Sabine depuis près de trente ans et siège au Sacré Collège depuis plus de trente ans : il en est le doyen, âgé d'environ quatre-vingts ans.[18][19]
Le vicaire d'Innocent II pendant le schisme
L'épisode décisif de sa carrière est la double élection de 1130. À la mort d'Honorius II, une minorité de cardinaux élit Innocent II, tandis qu'une majorité, soutenue par la puissante famille romaine des Pierleoni, proclame l'antipape Anaclet II. Rome bascule dans le schisme ; Innocent II doit fuir en France, où Bernard de Clairvaux rallie à sa cause l'essentiel de la chrétienté.[20]
Corrado de Sabine prend résolument le parti d'Innocent II. Mieux : pendant l'exil du pape légitime, il est l'un de ses vicaires à Rome, exposé au cœur de la ville tenue par le parti adverse.[21][22] Le geste demande du courage : rester vicaire d'un pape en fuite, dans une Rome contrôlée par l'antipape, c'est risquer sa liberté. Cette fidélité dans l'épreuve fonde toute sa légitimité ultérieure — et explique que plus de vingt ans plus tard, son élection au souverain pontificat se fasse sans la moindre opposition, selon le New Catholic Encyclopedia.[23]
Une élection sans conflit (juillet 1153)
La mort d'Eugène III et l'élection éclair
Eugène III — premier pape cistercien, disciple de Bernard de Clairvaux — meurt à Tivoli le 8 juillet 1153.[24] Dans une papauté habituée aux élections disputées et aux antipapes, la succession se règle cette fois en quelques jours. Le vieux cardinal de Sabine, doyen et figure consensuelle, est élu le 8 juillet 1153, le jour même de la mort d'Eugène III, sans opposition selon le New Catholic Encyclopedia, puis consacré et couronné sous le nom d'Anastase IV le 12 juillet 1153.[25][26] (Quelques notices modernes, dont Treccani — « eletto papa [...] il 12 luglio 1153 » — et la page 1153 papal election, retiennent le 12 juillet comme date de l'élection elle-même — c'est aussi le jour où la liste officielle du Saint-Siège fait commencer le pontificat, date de la consécration ; on suit ici la chronologie du New Catholic Encyclopedia — texte vérifié : « elected pope without opposition on the day of Eugene III's death and consecrated on July 12, 1153 » —, corroborée par l'Oxford Reference et par Baird : élection le 8, consécration et intronisation au Latran le 12.)[27][28]
Le choix du nom n'est pas anodin. En reprenant celui d'Anastase — « résurrection », du grec anástasis — le nouveau pape s'inscrit dans une série pontificale ancienne ; il sera le dernier pape de l'histoire à porter ce nom.[29]
Le pape le plus âgé de son temps
Anastase IV monte sur le trône de Pierre à un âge très avancé, autour de quatre-vingts ans.[30][31] Cette donnée commande tout le reste : un pontife octogénaire, élu pour son expérience et sa capacité d'apaisement, ne pouvait raisonnablement engager de réformes longues ni de bras de fer prolongés. La brièveté programmée de son règne — il mourra moins de dix-sept mois plus tard — éclaire la prudence systématique de ses décisions.
- vers 1073Naissance à Romequartier de la Suburre
Corrado Demetri della Suburra naît dans une famille de l'aristocratie cléricale romaine, fils d'un certain Benedictus.
- vers 1114-1121Cardinal-prêtretitre de Santa Pudenziana
Il entre au Sacré Collège sous Pascal II ou Calixte II, dans la Rome de l'après-concordat de Worms.
- vers 1126Cardinal-évêque de Sabinepromu par Honorius II
Il accède à l'un des sept sièges suburbicaires et deviendra doyen du Sacré Collège.
- 1130-1138Vicaire d'Innocent IIschisme d'Anaclet II
Pendant l'exil d'Innocent II en France, il reste l'un de ses vicaires dans une Rome tenue par l'antipape.
- 8 juillet 1153Élection au souverain pontificatsans opposition (le 12 selon Treccani)
Élu doyen octogénaire le jour même de la mort d'Eugène III, il prend le nom d'Anastase IV.
- 12 juillet 1153Couronnementconsécration pontificale
Anastase IV est consacré et couronné, quatre jours après son élection.
- 3 décembre 1154Mort à Romeaprès dix-sept mois
Il est inhumé au Latran dans le sarcophage de porphyre dit de sainte Hélène ; Adrien IV lui succède.
Le contexte : une papauté prise entre l'Empire et la Commune
Rome aux mains du Sénat et d'Arnaud de Brescia
Le pontificat d'Anastase IV s'inscrit dans la crise ouverte par la révolution communale romaine de 1143. Les Romains avaient restauré le Sénat sur le Capitole et arraché à la papauté le gouvernement temporel de la ville.[32] La contestation s'était radicalisée avec l'arrivée d'Arnaud de Brescia, prédicateur réformateur, ancien élève d'Abélard, qui dénonçait avec violence la richesse du clergé et le pouvoir temporel de l'Église, appelant le clergé à la pauvreté évangélique.
Eugène III avait dû composer, négocier, parfois fuir. Anastase IV, lui, parvient à résider à Rome durant tout son pontificat — ce qui n'était pas acquis — mais sans régler la question de fond : il ne réussit pas à expulser Arnaud de Brescia, dont la présence continue d'empoisonner la ville.[33] Le pape choisit la coexistence prudente plutôt que l'épreuve de force. Ce sera son successeur, Adrien IV, qui frappera Rome d'interdit en 1155 et obtiendra l'exécution d'Arnaud.
Frédéric Barberousse et le traité de Constance
Sur le front impérial, Anastase IV hérite d'un dossier signé quelques mois avant son élection. En mars 1153, Eugène III avait conclu avec Frédéric Ier Barberousse le traité de Constance : l'Empereur s'engageait à ne pas faire la paix avec les Romains ni avec les Normands de Sicile sans l'accord du pape, et à défendre les droits de la papauté ; en échange, le pape promettait la couronne impériale et son appui.[34]
Anastase IV continue cette politique de bonne entente. Mais l'équilibre est inégal : Barberousse est un souverain jeune, ambitieux, décidé à restaurer pleinement l'autorité impériale en Italie et sur l'Église allemande. La première grande affaire du pontificat va précisément mesurer jusqu'où le vieux pape est prêt à plier devant lui.
Les actes du pontificat
L'affaire de Magdebourg : la reconnaissance de Wichmann
Le cas le plus discuté du pontificat est la reconnaissance de Wichmann de Seebourg comme archevêque de Magdebourg. À la mort de l'archevêque de Magdebourg, Frédéric Barberousse avait imposé son candidat, Wichmann, en le faisant transférer depuis le siège de Naumbourg-Zeitz qu'il occupait déjà.[35][36]
Le problème est canonique : le transfert d'un évêque d'un siège à un autre requiert l'approbation pontificale. Eugène III avait refusé d'avaliser cette translation, y voyant une ingérence impériale dans la liberté de l'Église. Anastase IV, sous la pression d'une ambassade impériale, cède : il reconnaît Wichmann et lui confère le pallium à Rome.[37]
« Le légat d'Anastase en Allemagne échoua à régler l'affaire du transfert de Wichmann, voulu par Frédéric Barberousse, de Naumbourg au siège de Magdebourg. Anastase accepta cependant Wichmann et lui conféra le pallium à Rome. On lui reprocha son attitude trop complaisante. » — Marshall W. Baldwin, New Catholic Encyclopedia, article Anastasius IV[38]
L'historiographie y voit la première grande concession de la papauté à Barberousse, et le symptôme d'une faiblesse qui se paiera plus tard, sous Adrien IV puis Alexandre III, par un affrontement ouvert avec l'Empire. Pour Anastase IV, c'était sans doute le prix de la paix avec un souverain dont l'appui restait indispensable face à la Commune romaine et aux Normands.
La fin de la querelle d'York : Guillaume rétabli
Dans le sens inverse — celui d'une mansuétude qui répare une injustice —, Anastase IV met fin à l'une des plus longues controverses ecclésiastiques de son siècle : la querelle du siège d'York, qui avait, selon le mot de la Britannica de 1911, « fait rage à travers quatre pontificats ».[39][40]
Guillaume Fitzherbert, neveu du roi Étienne d'Angleterre, avait été élu archevêque d'York en 1141, mais son élection avait été combattue par les cisterciens et par Bernard de Clairvaux, qui lui reprochaient simonie et ingérence royale. Déposé sous Eugène III en 1147 au profit du cistercien Henri Murdac, Guillaume s'était retiré. À la mort de Murdac, Anastase IV le rétablit sur le siège d'York et lui envoie le pallium : selon Treccani, il le consacre lui-même le 10 décembre 1153[41] — l'historiographie anglaise (Barlow) retient quant à elle le 20 décembre 1153 pour la confirmation du rétablissement.[42][43] Guillaume regagne sa ville en 1154, y meurt peu après — la rumeur l'attribuera à un empoisonnement —, et sera canonisé le 18 mars 1226 par Honorius III, sous le nom de saint Guillaume d'York.[44]
La querelle d'York illustre la continuité du gouvernement pontifical : un même conflit traverse les règnes, et c'est au pape le plus âgé et le plus bref qu'il revient de le clore.
| Pape | Position dans la querelle d'York | Issue |
|---|---|---|
| Innocent II | Confirme d'abord l'élection de Guillaume (1143) | Élection contestée par les cisterciens |
| Célestin II / Lucius II | Maintiennent le dossier ouvert | Enquêtes et appels répétés |
| Eugène III | Dépose Guillaume (1147), nomme Henri Murdac | Triomphe du parti cistercien |
| Anastase IV | Rétablit Guillaume et lui envoie le pallium (1153-1154) | Fin de la querelle |
Le denier de saint Pierre en Norvège et en Suède
Le pontificat d'Anastase IV coïncide avec la grande légation scandinave de Nicolas Breakspear — le futur Adrien IV —, chargé de réorganiser l'Église du Nord. C'est dans ce cadre que se met en place, sous Anastase IV, la perception du denier de saint Pierre en Norvège et en Suède (Peter's Pence), redevance versée par les fidèles au Saint-Siège.[45][46] Le détail est savoureux : l'homme qui structure la chrétienté scandinave et lie plus étroitement le Nord à Rome est précisément celui qui, quelques mois plus tard, succédera à Anastase IV sur le trône de Pierre.
Charité, constructions et privilèges
Les chroniqueurs créditent Anastase IV d'une réelle charité envers les Romains : pendant une famine, il distribue des secours et soulage la misère de la ville.[47] Cette générosité matérielle, conjuguée à sa résidence permanente à Rome, contribue à la paix relative de son règne.
Son nom reste surtout attaché à une importante activité édilitaire. Selon la Catholic Encyclopedia, c'est « durant son pontificat et grâce à ses efforts que le Panthéon fut restauré ».[48] Il fait aménager une résidence pontificale près du Panthéon et consacre temps et dépenses à la basilique et au palais du Latran.[49][50][51] Il accorde enfin des privilèges confirmant les possessions de l'Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem.[52]
« Anastase IV, pape, couronné le 12 juillet 1153 ; mort à Rome le 3 décembre de l'année suivante. C'est durant son pontificat et grâce à ses efforts que le Panthéon fut restauré. Il accorda aussi des privilèges spéciaux à l'Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. » — Catholic Encyclopedia (1913), article Pope Anastasius IV[53]
La lettre de sainte Hildegarde de Bingen
C'est de l'extérieur de Rome que vient le jugement le plus sévère — et le plus célèbre — porté sur Anastase IV. La bénédictine rhénane Hildegarde de Bingen (1098-1179), abbesse, théologienne et prophétesse, correspondait avec les grands de son temps, dont quatre papes successifs : Eugène III, Anastase IV, Adrien IV et Alexandre III.[54]
Vers 1153-1154, elle adresse à Anastase IV une lettre d'une rare violence prophétique. Là où l'on attendrait la déférence, elle reproche au vieux pape sa mollesse : par crainte ou par lassitude, il laisserait le mal prospérer autour de lui au lieu de l'extirper. Le ton est celui des prophètes d'Israël tançant les rois.
« Écoute, ô homme, celui qui aime la force du discernement [...]. Mais tu n'exerces pas cette faculté lorsque tu n'extirpes pas le mal qui cherche à étouffer le bien. Au contraire, tu laisses le mal se dresser avec arrogance. » — Sainte Hildegarde de Bingen, Lettre au pape Anastase IV (vers 1153)[55]
Elle va plus loin encore, dénonçant la complaisance envers les hommes corrompus de l'entourage pontifical :
« C'est pourquoi, ô homme, toi qui sièges sur le trône pontifical, tu méprises Dieu quand tu embrasses le mal. Car en ne dénonçant pas le mal de ceux de ton entourage, ce n'est pas le mal que tu rejettes : c'est le mal que tu embrasses. » — Sainte Hildegarde de Bingen, Lettre au pape Anastase IV (traduit de Baird)[56]
La sainte file enfin l'image d'une Rome moribonde, gisante faute de gouvernement, qui a cessé de brûler pour la Justice :
« Et toi, ô Rome, gisante comme à l'article de la mort, [...] : tu n'aimes pas la fille du roi, c'est-à-dire la Justice, d'une passion brûlante, mais d'une terne paresse. » — Sainte Hildegarde de Bingen, Lettre au pape Anastase IV (traduit de Baird)[57]
Ce réquisitoire n'est pas une condamnation doctrinale — Hildegarde ne met en cause ni la foi ni la légitimité du pape — mais un avertissement pastoral : l'Église a besoin d'un gouvernement ferme, et l'âge venu d'Anastase IV ne lui en laisse plus la force. C'est, à sa manière, le portrait le plus vivant que nous ayons de ce pontificat.
Un pape faible ? La question de la conciliation
L'accusation de mollesse
Trois éléments nourrissent la réputation de faiblesse d'Anastase IV : la capitulation sur Magdebourg devant Barberossa, l'incapacité à résoudre la question d'Arnaud de Brescia et de la Commune, et le réquisitoire d'Hildegarde. À cela s'ajoute la brièveté de son règne, qui n'a laissé aucune grande réforme ni aucun acte fondateur. Le New Catholic Encyclopedia résume sobrement : « On lui reprocha son attitude trop complaisante. »[58]
La défense : prudence et brièveté
Mais juger Anastase IV à l'aune des papes combattants serait anachronique. Élu octogénaire, pour son expérience et sa capacité d'apaisement, dans une Rome insurgée et face à un Empire conquérant, il a fait le choix réaliste de la désescalade. Son bilan, mesuré à ses moyens, n'est pas négligeable : il a clos la querelle d'York, maintenu sa résidence à Rome sans nouvel exil, secouru les affamés, restauré le Panthéon et le Latran, et transmis à Adrien IV une situation stabilisée. La concession sur Magdebourg, critiquable, s'inscrit dans une politique cohérente de paix avec l'Empire héritée d'Eugène III.
La vérité se tient sans doute entre les deux lectures : Anastase IV fut un pape de transition, ni grand ni indigne, dont la principale fonction historique aura été d'assurer la continuité entre le règne d'Eugène III et celui, autrement plus combatif, d'Adrien IV.
Mort et sépulture
Une mort de vieillesse
Anastase IV meurt à Rome le 3 décembre 1154, après un pontificat d'un an, quatre mois et trois semaines.[59][60] (La notice Adrien IV de la Catholic Encyclopedia de 1913 donne par coquille le « 2 décembre 1154 » ; on retient ici le 3 décembre, date concordante du Saint-Siège, de Treccani, du New Catholic Encyclopedia et de la notice Anastase IV de la même Catholic Encyclopedia.[61]) Il est âgé d'environ quatre-vingt-un ans. Son décès, naturel, n'ouvre aucune crise : le 4 décembre 1154[62], les cardinaux élisent sans difficulté Nicolas Breakspear, qui prend le nom d'Adrien IV — le seul Anglais à être jamais monté sur le trône de Pierre.[63]
Le sarcophage de porphyre de sainte Hélène
Le destin a réservé à ce pape modeste la plus spectaculaire des sépultures. Anastase IV est inhumé au Latran, non pas dans un tombeau neuf, mais dans une cuve antique de porphyre rouge impérial — la pierre la plus précieuse et la plus difficile à travailler de l'Antiquité, réservée aux empereurs.[64]
Ce sarcophage colossal, sculpté de cavaliers romains et de prisonniers barbares, provient du mausolée de sainte Hélène, mère de l'empereur Constantin, sur la via Labicana hors les murs de Rome. La tradition en faisait le tombeau de l'impératrice morte vers 329-330 ; les historiens de l'art notent que sa décoration martiale conviendrait mieux à un membre masculin de la famille impériale — peut-être Constance Chlore, voire Constantin lui-même.[65] Au XIIᵉ siècle, on le transporte au Latran pour y déposer le corps d'Anastase IV.
Le monument y restera plus de six siècles. En 1777, le pape Pie VI le fait transférer au Vatican ; il y est restauré par les sculpteurs Gaspare Sibilla et Giovanni Pierantoni et monté sur quatre lions taillés par Francesco Antonio Franzoni. Il est aujourd'hui l'une des pièces maîtresses de la Salle en Croix Grecque (Sala a Croce Greca) du Musée Pio-Clementino, aux Musées du Vatican.[66] Ainsi, du pape Anastase IV, le visiteur de Rome ne voit plus le corps ni les actes, mais cette cuve impériale — souvenir d'un pontificat effacé logé dans la pourpre des Césars.
Réception et héritage
Le dernier pape Anastase
Anastase IV est le dernier pape à avoir porté ce nom : depuis 1154, aucun successeur de Pierre ne l'a repris.[67] Dans la longue série des Anastase — d'Anastase Ier (399-401) à Anastase II (496-498) —, il ferme une lignée pontificale presque millénaire.
Une charnière vers Adrien IV
L'historien qui mesure Anastase IV à l'échelle de son siècle y voit moins un grand pape qu'une charnière nécessaire. Sa prudence a évité une rupture prématurée avec l'Empire ; sa résidence à Rome a maintenu le principe d'un pape gouvernant depuis sa ville ; sa clémence a clos la querelle d'York. Il a transmis à Adrien IV une papauté stabilisée, qui pourra dès lors affronter Arnaud de Brescia, la Commune, puis Frédéric Barberousse avec une fermeté retrouvée.
Sa mémoire n'a guère retenu de gestes éclatants. Mais elle conserve, par la voix d'Hildegarde de Bingen, l'un des plus saisissants réquisitoires adressés à un pape médiéval — et, par le sarcophage de sainte Hélène, l'un des plus beaux paradoxes funéraires de l'histoire de la papauté.
Pour aller plus loin
- Pape Eugène III — prédécesseur d'Anastase IV, premier pape cistercien et disciple de Bernard de Clairvaux.
- Pape Adrien IV — successeur d'Anastase IV et seul pape anglais de l'histoire ; il affrontera la Commune romaine et Frédéric Barberousse.
- Pape Anastase II — autre pape romain du même nom, célèbre pour ses distinctions doctrinales et sa réception controversée.
- Pape saint Anastase Ier — premier des papes Anastase, contemporain de saint Augustin et de saint Jérôme.
- Sainte Hildegarde de Bingen — abbesse, docteur de l'Église, dont la lettre à Anastase IV reste un sommet de franc-parler prophétique.
Notes et références
Saint-Siège, Annuario Pontificio, « I Sommi Pontefici Romani » (liste officielle des pontifes romains) : Anastasius IV (Corrado della Suburra), 168e pape, pontificat du 12 juillet 1153 au 3 décembre 1154, origine romaine.
1 59Anastasius IV, Pope, dans New Catholic Encyclopedia (notice de M. W. Baldwin), version en ligne Encyclopedia.com, consultée en juin 2026 : né Conrad (Corrado) de la Suburre à Rome, cardinal-évêque de Sabine (nommé vraisemblablement vers 1126), soutien d'Innocent II en 1130 et son vicaire à Rome pendant son absence en France ; dernier pape à porter le nom d'Anastase. URL : https://www.encyclopedia.com/religion/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/anastasius-iv-pope
2 12 13 29 30 67Adrian (popes) — Adrian IV, Encyclopædia Britannica, 11e éd., 1911, texte vérifié sur Wikisource : « (Nicholas Breakspear), pope from 1154 to 1159, the only Englishman who has occupied the papal chair » — Adrien IV (Nicolas Breakspear), pape de 1154 à 1159, seul Anglais à avoir occupé la chaire pontificale. URL : https://en.wikisource.org/wiki/1911_Encyclop%C3%A6dia_Britannica/Adrian_(popes)
3 63Anastasius IV, Encyclopædia Britannica, 11e éd., 1911, vol. 1, p. 919 de l'édition imprimée (p. 972 du fichier de scan ; texte vérifié sur Wikisource) : « he closed the long quarrel, which had raged through four pontificates, about the appointment of William Fitzherbert (d. 1154) — commonly known as St William of York — to the see of York, by sending him the pallium, in spite of the continued opposition of the powerful Cistercian order. Anastasius died on the 3rd of December 1154 » ; traduction française dans le corps de l'article. URL : https://en.wikisource.org/wiki/1911_Encyclop%C3%A6dia_Britannica/Anastasius
4 39Raoul Manselli, « Anastasio IV », Enciclopedia dei Papi, Istituto dell'Enciclopedia Italiana (Treccani, 2000) : romain du quartier de la Suburre, fils — peut-être — d'un certain Benedetto ; les notices les plus anciennes le donnent cardinal-prêtre du titre de S. Pastore (Santa Pudenziana) dès 1121 ; cardinal-évêque de Sabine dans la seconde moitié de 1126 par Honorius II, dont il serait neveu « selon la tradition » ; membre de la commission cardinalice pour l'élection de 1130, rallié à Innocent II dont il fut, « coraggiosamente, vicario in Roma » ; « eletto papa [...] il 12 luglio 1153 » ; légat — le cardinal Gerardo — envoyé en Allemagne puis mort sur le chemin du retour, ambassade impériale reçue à Rome avec Wichmann lui-même et reconnaissance du transfert à Magdebourg ; Guillaume d'York reconnu puis consacré par le pape lui-même le 10 décembre 1153 ; perception réglée de l'obole de saint Pierre en Suède ; Arnaud de Brescia que le pape « non riuscì ad espellere dalla città » ; importante activité édilitaire dans la zone du Panthéon ; mort à Rome le 3 décembre 1154. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/anastasio-iv_(Enciclopedia-dei-Papi)/
5 10 11 14 15 16 19 20 21 26 32 33 36 41 50Marshall W. Baldwin, art. Anastasius IV, Pope, New Catholic Encyclopedia : pontificat du 12 juillet 1153 au 3 décembre 1154 ; élu sans opposition le jour de la mort d'Eugène III (8 juillet 1153) et consacré le 12 juillet 1153 ; cardinal-évêque de Sabine (nommé vraisemblablement en 1126), soutien d'Innocent II en 1130 et son vicaire à Rome pendant son absence en France ; charitable envers les Romains pendant une famine ; résidence pontificale près du Panthéon ; rétablissement de Guillaume Fitzherbert ; début du denier de saint Pierre en Suède ; échec du légat puis reconnaissance de Wichmann à Magdebourg et remise du pallium, attitude jugée « trop complaisante » envers Frédéric Barberousse. Textes originaux anglais : « he was elected pope without opposition on the day of Eugene III's death and consecrated on July 12, 1153 » ; « Anastasius accepted Wichmann and bestowed the pallium on him in Rome. He was criticized for his overly compliant attitude. »
6 18 22 23 24 25 31 35 37 38 45 47 49 58Hildegarde de Bingen, Lettre au pape Anastase IV (lettre 8, 1153-1154), dans Joseph L. Baird et Radd Ehrman (trad.), The Letters of Hildegard of Bingen, vol. I, Oxford University Press, 1994, pp. 41-43 — texte vérifié en cette relecture. Traduction française d'après la version anglaise des éditeurs. L'introduction des éditeurs situe la lettre : Anastase, octogénaire, « elected on the very day of the death of his predecessor Eugenius », mandat « from 12 July 1153 to 3 December 1154 », et parle de « Hildegard's harshness toward this pope ». Textes anglais : « You, O man, who are too tired, in the eye of your knowledge, to rein in the pomposity of arrogance among those placed in your bosom [...] And why do you not cut off the root of evil which is choking out the good and beneficial plants of sweet taste and delightful aroma? [...] You are neglecting the King's daughter who was entrusted to you, that is, heavenly Justice herself. You are allowing this King's daughter to be thrown to the ground » ; « But you are not exercising this faculty when you do not root out the evil which seeks to choke the good. Rather, you are allowing evil to raise itself up arrogantly; and you do this because of your fear of those wicked people who lie in wait in the night » ; « Wherefore, O man, you who sit on the papal throne, you despise God when you embrace evil. For in failing to speak out against the evil of those in your company, you are certainly not rejecting evil. Rather, you are kissing it. » ; « And you, O Rome, when you are lying at the point of death [...] For you do not love the King's daughter, that is, Justice, with a blazing passion, but with a dull sloth, so that, in fact, you banish her from your presence. »
7 28 55 56 57Musées du Vatican, notice officielle du Sarcophage de sainte Hélène, Salle en Croix Grecque (Sala a Croce Greca), Musée Pio-Clementino : cuve de porphyre rouge du mausolée d'Hélène (via Labicana, Tor Pignattara), décorée de cavaliers romains et de prisonniers barbares ; réutilisée au XIIᵉ siècle au Latran pour la sépulture du pape Anastase IV (transfert attesté par l'art. Sarcophagi of Helena and Constantina : « moved to the Lateran for the burial of Pope Anastasius IV », https://en.wikipedia.org/wiki/Sarcophagi_of_Helena_and_Constantina) ; transférée au Vatican par Pie VI (1777), restaurée par Gaspare Sibilla et Giovanni Pierantoni et montée sur quatre lions de Francesco Antonio Franzoni. Texte anglais de la notice (vérifié en octobre 2026) : « In 1777 it was brought into the Vatican and restored by Gaspare Sibilla and Giovanni Pierantoni and mounted on four lions carved by Francesco Antonio Franzoni. » — soit 1777 pour l'entrée comme pour la restauration ; la date de 1778 avancée par une synthèse secondaire n'est pas retenue. URL : https://www.museivaticani.va/content/museivaticani/en/collezioni/musei/museo-pio-clementino/sala-a-croce-greca/sarcofago-di-s--elena.html
8 64 65 66Pope Anastasius IV, The Catholic Encyclopedia, Robert Appleton Company, 1907-1913 : « couronné le 12 juillet 1153 ; mort à Rome le 3 décembre de l'année suivante ; c'est durant son pontificat et grâce à ses efforts que le Panthéon fut restauré ; il accorda des privilèges spéciaux à l'Ordre des Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem ; connu surtout pour son attitude envers Frédéric Barberousse et la reconnaissance de Wichmann comme évêque de Magdebourg ». Texte original anglais : « It was during his pontificate and owing to his exertions that the Pantheon was restored. » (La notice signale aussi ses œuvres conservées : « His extant works consist of some letters and a treatise on the Trinity. »)
9 48 52 53 60Wikipédia (en), art. Pope Anastasius IV, consultée en juin 2026 : Corrado Demetri della Suburra, né vers 1073 à Rome, fils de Benedictus de Suburra ; cardinal-prêtre de S. Pudenziana, cardinal-évêque de Sabine, doyen du Sacré Collège (1139-1154) ; opposant déterminé de l'antipape Anaclet II et vicaire d'Innocent II ; confirmation de saint Guillaume d'York avec le pallium, mettant fin à une querelle « qui avait fait rage à travers quatre pontificats » ; dépenses pour la basilique et le palais du Latran ; mort le 3 décembre 1154, inhumé dans le sarcophage de sainte Hélène. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Pope_Anastasius_IV
17 40 43 51Anastasius IV, Oxford Reference (d'après J. N. D. Kelly, The Oxford Dictionary of Popes) : « On the very day of Eugene's death he was himself elected pope, and was enthroned in the Lateran on 12 July as Anastasius IV » — soit élu le 8 juillet 1153, intronisé au Latran le 12 ; confirme aussi le refus d'Eugène III puis la ratification par Anastase de la nomination de Wichmann à Magdebourg, et le rétablissement de Guillaume Fitzherbert à York avec l'envoi du pallium ; signale enfin que sous son règne fut organisée, par le légat Nicolas Breakspear en Scandinavie, la perception du denier de saint Pierre « by both Norway and Sweden » (par la Norvège comme par la Suède).
27 46Traité de Constance (mars 1153), conclu entre Frédéric Ier Barberousse et Eugène III : en échange du couronnement impérial, Frédéric promet de défendre la papauté, de ne faire la paix ni avec Roger II de Sicile ni avec les autres ennemis de l'Église sans l'accord d'Eugène, et d'aider le pape à reprendre le contrôle de Rome. Teneur conforme à l'art. Frederick I, Holy Roman Emperor (https://en.wikipedia.org/wiki/Frederick_I,_Holy_Roman_Emperor) et à l'art. dédié Treaty of Constance (1153) (https://en.wikipedia.org/wiki/Treaty_of_Constance_(1153)) ; dossier historien : Peter Rassow, Honor imperii. Die neue Politik Friedrich Barbarossas 1152–1159. Durch den Text des Konstanzer Vertrages ergänzte Neuausgabe (Oldenbourg, Munich, 1961 — édition du texte du traité) ; Johannes Laudage, Alexander III. und Friedrich Barbarossa (Böhlau, Cologne/Weimar/Vienne, 1997), pp. 33–62.
34Sur la date du rétablissement de Guillaume d'York, l'historiographie anglaise (Frank Barlow, The English Church 1066–1154, via l'art. William of York) retient le 20 décembre 1153 pour la confirmation : « FitzHerbert's reappointment was confirmed on 20 December 1153. » On garde ici la date de la consécration par le pape lui-même (10 décembre 1153) telle que la donne Treccani (Manselli), en signalant la divergence.
42National Catholic Reporter, « On this day: St. William of York » : « William fitzHerbert was formally canonized by Pope Honorius III on 18 March 1226. » (La Catholic Encyclopedia de 1913 et le Dictionary of National Biography donnent 1227 ; la bulle de canonisation et la recherche récente retiennent le 18 mars 1226.) URL : https://www.ncronline.org/blogs/ncr-today/day-st-william-york
44Sur la correspondance d'Hildegarde de Bingen avec quatre papes successifs, voir Alban Butler, Vies des saints, notice de sainte Hildegarde (17 septembre) : « several letters to the Popes Eugenius III., Anastasius IV., Adrian IV., and Alexander III. » Dans l'édition Baird-Ehrman, The Letters of Hildegard of Bingen, vol. I (Oxford University Press, 1994) : lettres 2-3 à Eugène III (et réponse d'Eugène, lettre 4), lettre 8 à Anastase IV, lettre 9 à Adrien IV ; le même volume contient déjà une lettre à Alexandre III (lettre 10, p. 45). L'authentification de ses écrits par Eugène III au synode de Trèves (1147-1148) ne concerne que le cas d'Eugène III.
54Pope Adrian IV, The Catholic Encyclopedia, Robert Appleton Company, 1907-1913 : « the death of Anastasius IV occurring at that time (2 December, 1154) » — date isolée, contredite par la notice Anastasius IV du même ouvrage (« d. in Rome, 3 December »), le Saint-Siège, Treccani et le New Catholic Encyclopedia, qui donnent tous le 3 décembre 1154.
61Élection d'Adrien IV (4 décembre 1154) : « On 4 December 1154 the cardinals unanimously elected Cardinal-Bishop of Albano Nicholas Breakspeare, former legate in Scandinavia (1152–1153). He took the name Adrian IV and was crowned on 5 December 1154 » (art. 1154 papal election, consulté en octobre 2026) ; corroboré par Susan Twyman, Summus Pontifex. The Ritual and Ceremonial of the Papal Court : « On Saturday 4 December 1154 Nicholas Breakspear was elected pope », d'après Boson, biographe pontifical. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/1154_papal_election
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