Le concile du Latran I, réuni à Rome du 18 au 27 mars 1123 sous le pape Calixte II, est le neuvième concile œcuménique dans la liste catholique et le premier concile œcuménique tenu en Occident. Il clôt officiellement, au niveau ecclésial, la grande querelle des Investitures qui avait opposé la papauté et l'Empire germanique pendant près d'un demi-siècle.[1][2]
Son enjeu principal n'est pas une nouvelle définition christologique comme à Nicée I ou Chalcédoine, mais une réforme institutionnelle décisive : qui peut donner à un évêque son autorité spirituelle ? Un prince peut-il disposer des évêchés, des abbayes, des biens d'Église et des charges sacrées comme d'éléments de gouvernement politique ? Latran I répond en confirmant la paix conclue quelques mois plus tôt par le Concordat de Worms et en promulguant des canons contre la simonie, l'investiture laïque, les abus matrimoniaux du clergé et les violences qui déstabilisent l'Église.[3][4]
Pourquoi ce concile était-il nécessaire ?
La querelle des Investitures
Depuis le XIᵉ siècle, les papes réformateurs luttent contre une pratique devenue structurelle dans l'Empire : les évêques et abbés reçoivent souvent leur charge par l'intervention du souverain, qui leur remet l'anneau et la crosse, signes spirituels de leur office. Le problème n'est pas seulement protocolaire. Celui qui choisit et investit les évêques contrôle les sièges, les revenus, les fidélités politiques et l'administration de vastes territoires.[5]
La réforme dite grégorienne répond à trois abus liés : simonie, c'est-à-dire achat ou vente d'une charge sacrée ; nicolaïsme, c'est-à-dire transgression de la discipline cléricale du célibat ; investiture laïque, c'est-à-dire captation du pouvoir de nomination ecclésiale par des princes. Latran I reçoit cet héritage et le fixe dans une forme conciliaire.[6]
Le traumatisme entre papauté et Empire
La crise avait culminé sous Grégoire VII et Henri IV, puis s'était prolongée sous Urbain II, Pascal II et Gélase II. En 1111, Henri V avait même arraché à Pascal II une concession sous pression après l'avoir retenu prisonnier ; le pape revint ensuite sur ce compromis jugé impossible à maintenir. Lorsque Calixte II est élu en 1119, l'Église latine a donc besoin non d'une simple trêve, mais d'une solution publiquement reçue.[7]
Le concile de 1123 intervient précisément comme acte de réception. Il ne crée pas le Concordat de Worms, signé en 1122 ; il lui donne une assise ecclésiale plus large, devant les évêques et abbés réunis à Rome.[8]
Où et quand le concile s'est-il réuni ?
Saint-Jean-de-Latran, cathédrale de Rome
Le concile se réunit dans la basilique du Latran, cathédrale de l'évêque de Rome. Ce choix est significatif. Avant que la basilique Saint-Pierre ne devienne le symbole universel le plus visible de la papauté, le Latran est le siège ordinaire du gouvernement pontifical romain et le lieu naturel des grands synodes romains.[9]
La tradition rapportée par la Catholic Encyclopedia donne environ 300 évêques et plus de 600 abbés. Même si ces chiffres doivent être lus avec prudence, ils montrent la nature de l'événement : Latran I n'est pas une réunion locale, mais une assemblée occidentale de grande ampleur, appelée à manifester l'unité retrouvée autour du pape.[10]
Une chronologie très resserrée
Les notices modernes donnent l'ouverture au 18 mars 1123. Les canons sont datés du 27 mars 1123 dans le Denzinger ; certaines traditions prolongent la clôture liturgique ou documentaire jusqu'au 6 avril. L'essentiel est que le travail conciliaire proprement dit se concentre sur quelques jours, parce que le cœur politique et canonique avait déjà été négocié à Worms.[11][12]
Qui sont les acteurs principaux ?
Calixte II
Calixte II, né Guy de Bourgogne, est un pape particulièrement bien placé pour traiter le conflit. Il appartient à la haute aristocratie européenne, connaît les équilibres impériaux et possède l'autorité réformatrice nécessaire pour refuser une paix qui sacrifierait la liberté de l'Église. Son pontificat dure peu, de 1119 à 1124, mais il marque une étape majeure : la papauté sort de la confrontation frontale avec l'Empire sans renoncer au principe de l'élection canonique.[13]
Henri V
Henri V, empereur du Saint-Empire, n'est pas présent comme père conciliaire, mais son rôle est partout en arrière-plan. Le Concordat de Worms repose sur sa renonciation à l'investiture par l'anneau et la crosse, tout en conservant une place dans la remise des droits temporels liés aux évêchés impériaux.[14]
La formule de Worms distingue donc deux plans : l'Église élit et confère l'autorité spirituelle ; le souverain reconnaît et remet les régales temporelles. La distinction paraît technique, mais elle devient un jalon fondamental de la liberté institutionnelle de l'Église médiévale.[15]
Les évêques et abbés réformateurs
L'assemblée est aussi portée par les évêques, abbés et clercs qui avaient vécu la crise sur le terrain. Pour eux, la question de l'investiture n'est pas un débat théorique entre juristes. Elle conditionne la possibilité de réformer les diocèses, d'écarter les prélats simoniaques, de protéger les biens ecclésiastiques, de discipliner le clergé et de limiter les violences privées.[16]
Que confirme le concile ?
Le Concordat de Worms
Le Concordat de Worms, conclu le 23 septembre 1122, est la clé de lecture du concile. Henri V y renonce à l'investiture par l'anneau et la crosse et promet que les élections d'évêques et d'abbés se feront librement. Le pape, de son côté, accepte que les élections aient lieu en présence du roi dans le royaume germanique, sans simonie ni violence, et que l'élu reçoive les biens temporels par le sceptre.[17]
« Moi Henri, par la grâce de Dieu empereur auguste des Romains, je remets à Dieu, aux saints apôtres Pierre et Paul et à la sainte Église catholique toute investiture par l'anneau et la crosse. » — Henri V, Concordat de Worms, 1122[18]
Cette distinction ne correspond pas encore à une séparation moderne de l'Église et de l'État. Elle reconnaît toutefois que l'autorité sacramentelle et pastorale ne vient pas du prince. Un évêque peut avoir des responsabilités temporelles ; il ne reçoit pas pour autant son épiscopat de l'empereur.
La liberté des élections ecclésiastiques
Latran I prend acte de cette solution et l'encadre par les canons. L'élection canonique devient le lieu où l'Église reprend juridiquement possession de sa liberté. La réforme ne supprime pas toute présence politique autour des sièges importants, mais elle interdit que la charge ecclésiastique soit créée, vendue ou distribuée par le pouvoir séculier comme un office civil.[19]
| Question | Avant Worms et Latran I | Solution confirmée en 1123 |
|---|---|---|
| Signes spirituels | Anneau et crosse remis par le souverain | Investiture spirituelle réservée à l'Église |
| Élection | Pression fréquente du pouvoir laïque | Élections canoniques libres, sans simonie ni violence |
| Biens temporels | Confusion entre charge pastorale et fief | Régales temporelles distinguées de l'office sacré |
| Réforme morale | Prélats dépendants du prince ou de l'argent | Canons contre simonie, concubinage et abus disciplinaires |
Quels canons le concile promulgue-t-il ?
La simonie condamnée
Le premier canon attaque le cœur économique de la corruption ecclésiastique : obtenir une ordination ou une promotion dans l'Église par argent. Le Denzinger résume le canon sous le titre « Simonie, célibat, investiture » et cite la décision de priver de la dignité obtenue celui qui l'a acquise ainsi.[20]
« Nous défendons de toute manière [...] que l'on ordonne ou promeuve qui que ce soit dans l'Église de Dieu pour de l'argent. » — Latran I, canon 1, Denzinger §710[21]
Ce canon s'inscrit dans une longue série de décisions réformatrices. Latran I ne découvre pas la simonie ; il la traite comme une plaie suffisamment durable pour devoir être de nouveau condamnée au niveau œcuménique.
La discipline du clergé
Le canon transmis par le Denzinger sous le numéro 3 interdit aux prêtres, diacres et sous-diacres d'avoir sous leur toit des concubines ou des épouses, sauf les femmes que l'ancien canon de Nicée autorisait en raison d'une nécessité non suspecte : mère, sœur, tante ou personnes analogues.[22]
Il faut lire ce canon dans le contexte de la réforme latine. Il ne prétend pas régler toute l'histoire orientale et occidentale de la discipline cléricale ; il impose dans l'Église latine une norme pratique de séparation domestique et de chasteté cléricale, liée à l'idéal réformateur du XIᵉ-XIIᵉ siècle.
Les biens d'Église et les laïcs
Le canon 4, dans la numérotation du Denzinger, interdit aux laïcs, même religieux, de disposer des biens ecclésiastiques. Le texte affirme que l'évêque doit administrer les affaires de l'Église « comme sous le regard de Dieu » et qualifie de sacrilège l'appropriation laïque des biens sacrés.[23]
Ce point rejoint directement la querelle des Investitures. Contrôler un évêché, ce n'est pas seulement nommer un pasteur : c'est souvent contrôler des terres, des revenus et des réseaux. Latran I sépare donc la réforme morale de la réforme patrimoniale : purifier l'Église suppose aussi d'arracher ses biens à la logique de possession privée.
Une réforme plus large
Les 22 canons touchent aussi les trêves de Dieu, les violences contre les pèlerins et voyageurs, les faux-monnayeurs, les croisades, les ordinations irrégulières et plusieurs questions de discipline. L'ensemble montre un concile de pacification : après la guerre juridique et politique entre papauté et Empire, l'Église veut restaurer un ordre chrétien plus stable.[24]
| Domaine | Canons concernés | Sens de la réforme |
|---|---|---|
| Charges sacrées | Canon 1 | Exclure l'argent de l'ordination et des promotions |
| Clergé | Canon 3 dans le Denzinger | Imposer une discipline domestique et morale stricte |
| Biens ecclésiastiques | Canon 4 dans le Denzinger | Empêcher l'appropriation laïque des biens d'Église |
| Élections | Canons liés à Worms | Protéger l'élection canonique contre la pression politique |
| Paix sociale | Canons disciplinaires | Défendre pèlerins, voyageurs et stabilité chrétienne |
Comment le concile a-t-il été reçu ?
Un tournant, pas une victoire totale
Latran I marque une victoire de principe : l'empereur ne confère plus l'autorité spirituelle par l'anneau et la crosse. Mais il ne supprime pas toute tension entre papauté, empereurs, rois et pouvoirs locaux. Les élections épiscopales resteront souvent influencées par les familles, les chapitres, les souverains et les équilibres territoriaux.[25]
Son importance tient justement à ce réalisme. Le concile ne prétend pas abolir la société féodale ; il fixe une frontière canonique. L'épiscopat n'est pas une propriété du prince. Les biens d'Église ne sont pas une caisse privée. Les sacrements ne sont pas des marchandises. La réforme du clergé n'est pas facultative.
Le premier grand concile œcuménique latin
Latran I ouvre aussi la série des grands conciles médiévaux d'Occident : Latran II, Latran III, Latran IV, puis Lyon, Vienne, Constance, Florence et Trente. Par rapport aux conciles antiques, le centre géographique et politique se déplace nettement vers Rome et l'Occident latin.[26]
Ce déplacement n'efface pas l'Orient chrétien, mais il révèle une nouvelle étape historique. Après le schisme de 1054 et les crises byzantines, les conciles œcuméniques reçus par Rome prennent désormais une forme plus occidentale, plus juridique et plus disciplinaire.
Que reste-t-il aujourd'hui de Latran I ?
La liberté spirituelle de l'Église
La leçon centrale de Latran I demeure la liberté spirituelle de l'Église. Une communauté chrétienne ne peut pas être réformée si ses pasteurs sont choisis comme récompenses politiques, achetés par argent ou soumis d'abord à un pouvoir extérieur. Le concile affirme que l'Église doit pouvoir désigner ses ministres selon ses propres règles, parce que leur charge touche au salut des âmes.[27]
Cette liberté n'est pas un privilège corporatif. Elle protège le peuple chrétien. Si l'évêque devient un agent du prince ou un propriétaire acheté, les pauvres, les fidèles, les clercs et les monastères subissent immédiatement les conséquences.
Une réforme concrète plutôt qu'un slogan
Latran I montre aussi que la réforme catholique n'est jamais seulement un discours moral. Elle passe par des décisions institutionnelles : interdictions juridiques, sanctions, règles d'élection, protection des biens, discipline des mœurs et clarification des rapports entre pouvoir civil et autorité spirituelle.
Cette logique explique pourquoi le concile reste utile aujourd'hui. Il rappelle que la sainteté de l'Église demande des saints, mais aussi des structures qui empêchent l'argent, la coercition et les intérêts politiques de déformer la mission pastorale.
Pour aller plus loin
- Lire Constantinople IV : autre concile sur la liberté de l'Église contre les pressions politiques.
- Lire Latran II : réception suivante de la réforme latine après le schisme d'Anaclet II.
- Lire Latran IV : sommet doctrinal et disciplinaire des conciles médiévaux.
- Retenir le cœur du sujet : Latran I transforme la paix de Worms en acte conciliaire de réforme.
Notes et références
Norman P. Tanner (éd.), Decrees of the Ecumenical Councils, vol. 1, Georgetown University Press, 1990, "First Lateran Council 1123", introduction et canons, texte anglais reproduit par EWTN : First Lateran Council 1123. L'introduction situe le concile après Worms, donne l'ouverture du 18 mars 1123, le rôle de Calixte II, l'assemblée des évêques et abbés et les 22 canons.
1 8 12 16 19 24Joseph F. Loughlin, "Lateran Councils", The Catholic Encyclopedia, vol. 9, New York, Robert Appleton Company, 1910, New Advent : Lateran Councils. Notice sur Latran I : convocation en décembre 1122, réunion en mars 1123, environ 300 évêques et plus de 600 abbés, confirmation du Concordat de Worms et adoption de canons disciplinaires.
2 9 10 26Concordat of Worms, 23 septembre 1122, texte latin/anglais reproduit par The Avalon Project, Yale Law School : Concordat of Worms. Le texte donne les concessions d'Henri V et de Calixte II : renonciation à l'investiture par l'anneau et la crosse, élections libres, distinction des régales temporelles.
3 14 15 17 18Iᵉʳ concile du Latran, canons du 27 mars 1123, dans Heinrich Denzinger, Enchiridion Symbolorum, éd. française numérisée 1957, §§710-712, PDF local de la bibliothèque Benoît : simonie, discipline des prêtres, diacres et sous-diacres, biens ecclésiastiques et interdiction de l'appropriation laïque.
4 6 11 20 21 22 23 27Joseph F. Loughlin, "Conflict of Investitures", The Catholic Encyclopedia, vol. 8, New York, Robert Appleton Company, 1910, New Advent : Conflict of Investitures. Synthèse de la crise entre papauté et Empire, de Grégoire VII à Worms.
5 25Horace K. Mann, "Pope Callistus II", The Catholic Encyclopedia, vol. 3, New York, Robert Appleton Company, 1908, New Advent : Pope Callistus II. Notice sur Guy de Bourgogne, son élection en 1119, la paix avec Henri V et le rôle du Concordat de Worms.
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