Urbain II (Urbanus II), né Eudes de Lagery vers 1035 en Champagne et mort à Rome le 29 juillet 1099, est le pape qui, au concile de Clermont le 27 novembre 1095, appela la chrétienté latine à la première croisade. L'Annuaire pontifical en vigueur le compte comme le 159e pape de l'Église catholique — numérotation qui exclut Étienne II, pape éphémère de 752, retiré de la liste après l'édition de 1960[1] —, élu le 12 mars 1088 dans la petite ville de Terracine, alors que Rome restait aux mains d'un antipape soutenu par l'empereur.[2]
Ancien chanoine de Reims devenu moine puis prieur de Cluny, créé cardinal-évêque d'Ostie par saint Grégoire VII, Eudes de Lagery est l'un des plus actifs artisans de la réforme grégorienne. Son pontificat poursuit, dans des conditions politiques très défavorables, le grand combat de ses prédécesseurs : libérer l'Église de la mainmise des princes, extirper la simonie (le trafic des charges d'Église), le nicolaïsme (le concubinage des clercs) et l'investiture laïque (la nomination des évêques par les princes), restaurer la liberté des élections épiscopales.[3][4]
Mais c'est à Clermont que son nom est resté attaché à l'histoire universelle. Répondant à l'appel à l'aide de l'empereur byzantin Alexis Ier Comnène, transmis quelques mois plus tôt au concile de Plaisance, Urbain II proposa aux chevaliers d'Occident un pèlerinage armé vers Jérusalem, assorti de la rémission plénière définie par le canon 2 du concile (dite ensuite « indulgence plénière »)[5]. Selon le récit de Robert le Moine, l'assemblée l'interrompit alors par l'acclamation « Dieu le veut ! » (Deus vult), devenue le cri des croisés[6].
Urbain II mourut le 29 juillet 1099, quatorze jours après la prise de Jérusalem par les croisés (15 juillet 1099) — mais avant que la nouvelle n'eût atteint Rome. Resté longtemps dans l'ombre de Grégoire VII et de la première croisade qu'il avait déclenchée, il fut béatifié par Léon XIII le 14 juillet 1881. Sa mémoire est célébrée le 29 juillet, sans inscription au calendrier romain général.[7]
Pourquoi le bienheureux Urbain II compte-t-il ?
Le pape qui a lancé la première croisade
Aucun discours du Moyen Âge n'a eu de conséquences aussi vastes que celui d'Urbain II à Clermont. En quelques mois, des dizaines de milliers d'hommes, des princes aux pauvres, prirent la croix pour marcher vers Jérusalem. La première croisade (1095-1099) ouvrit deux siècles d'expéditions, fonda les États latins d'Orient et transforma durablement les rapports entre la chrétienté, Byzance et l'islam.[8][9]
Or l'historiographie récente a corrigé l'image d'un pape lançant par caprice une guerre de conquête. Urbain II agit en diplomate : il répond à une demande documentée de Constantinople, il encadre l'expédition par une discipline pénitentielle stricte, il en confie la direction spirituelle à un légat. La croisade naît à l'intersection de la réforme de l'Église, de la défense des chrétiens d'Orient et d'une spiritualité du pèlerinage.[10][11][12]
Un grand artisan de la réforme grégorienne
On réduit souvent Urbain II à Clermont. C'est oublier l'essentiel de son œuvre : il a sauvé la réforme grégorienne au moment où elle paraissait perdue. À son élection, Rome appartenait à l'antipape, l'empereur Henri IV dominait l'Italie du Nord, et le parti réformateur était divisé. En onze ans, Urbain reconquit la Ville, ressouda le Sacré Collège (l'assemblée des cardinaux), tint une série de conciles qui réaffirmèrent le programme de liberté de l'Église, et donna à la papauté une autorité morale rayonnant sur tout l'Occident.[13][14]
Eudes de Lagery : du chanoine de Reims au prieur de Cluny
Naissance en Champagne et études à Reims
Eudes — la forme latine Odo est la plus courante — naît vers 1035 dans une famille de la petite noblesse champenoise, à Lagery, près de Châtillon-sur-Marne.[15] Il fait ses études à l'école cathédrale de Reims, l'un des grands foyers intellectuels du royaume de France, où il aurait eu pour maître saint Bruno, le futur fondateur de l'ordre des Chartreux. Devenu chanoine puis archidiacre de Reims, le jeune clerc connaît une ascension régulière dans l'administration diocésaine.[16][17]
L'entrée à Cluny sous saint Hugues
Vers 1070, au sommet d'une carrière prometteuse, Eudes rompt avec le monde et entre à l'abbaye de Cluny, alors le plus prestigieux monastère d'Occident, sous le gouvernement du grand abbé saint Hugues. La réforme clunisienne — exemption de la tutelle laïque, vie liturgique somptueuse, rayonnement spirituel sur des centaines de prieurés — formera durablement sa vision de l'Église. Il y est bientôt nommé prieur, second du monastère après l'abbé.[18][19]
Cette matrice clunisienne est décisive pour comprendre l'homme. La réforme dont Urbain II sera l'un des chefs n'est pas d'abord une politique : c'est un idéal monastique de pureté et de liberté de l'Église, projeté sur le gouvernement universel. L'historiographie clunisienne, dans la ligne des travaux d'Alfons Becker, y voit l'apport propre de Cluny à la réforme de l'Église : non pas d'abord une doctrine, mais l'expérience d'une communauté soustraite au pouvoir des laïcs et tout entière ordonnée à Dieu.[20]
Cardinal-évêque d'Ostie et légat en Germanie
Vers 1080, Grégoire VII appelle le prieur de Cluny à Rome et le crée cardinal-évêque d'Ostie, l'un des plus hauts dignitaires de la curie. Eudes devient l'un des collaborateurs les plus sûrs du pape réformateur. En 1084-1085, Grégoire l'envoie comme légat (son représentant personnel) en Germanie, au cœur du conflit qui oppose la papauté à l'empereur Henri IV. Le légat y tient des synodes — dont le grand synode de Quedlinbourg, où l'antipape Guibert de Ravenne est anathématisé nommément — et y soutient les évêques fidèles à Rome. Il avait déjà connu, en regagnant Rome en 1083, une courte captivité aux mains d'Henri IV, dont il fut bientôt libéré.[21][22]
À la mort de Grégoire VII (1085), puis du bref pontificat du bienheureux Victor III (1086-1087), le cardinal d'Ostie apparaît comme l'héritier naturel du programme grégorien.
Une élection dans la tempête (1088)
L'héritage de Grégoire VII et le schisme
Urbain II hérite d'une situation presque désespérée. Grégoire VII est mort en exil à Salerne, chassé de Rome par Henri IV. L'empereur a fait élire un antipape, Guibert de Ravenne, qui règne sous le nom de Clément III et occupe une grande partie de Rome, y compris parfois Saint-Pierre. Le schisme divise l'épiscopat européen ; de nombreux diocèses hésitent entre les deux obédiences.[23][24]
Terracine, 12 mars 1088
C'est dans ces conditions qu'Eudes de Lagery est élu, le 12 mars 1088, non pas à Rome mais à Terracine, au sud du Latium, par une assemblée réduite de cardinaux et de prélats fidèles. Il prend le nom d'Urbain II et se présente d'emblée comme le continuateur de Grégoire VII, déclarant vouloir suivre en tout les traces de son maître.[25]
Reconquérir Rome face à l'antipape Clément III
Pendant les premières années de son pontificat, Urbain II n'est pratiquement pas maître de Rome. Il erre dans l'Italie normande du Sud, appuyé sur les ducs Roger Borsa et Roger de Sicile, célèbre des conciles en exil, et ne rentre durablement dans la Ville qu'à partir de 1093-1094, lorsque l'effritement du camp impérial lui permet de reprendre le Latran — au prix, dit-on, d'une somme versée au gardien de la forteresse.[26][27]
Cette ténacité dans l'adversité est l'une des clés du personnage. Sans armée propre, sans capitale assurée, Urbain II reconstruit patiemment l'autorité pontificale par les synodes, la diplomatie et la fidélité d'un réseau d'évêques et de moines réformateurs.
Le combat pour la liberté de l'Église
Simonie, nicolaïsme et investiture laïque
Le cœur de la réforme grégorienne, qu'Urbain II porte à maturité, tient en trois combats indissociables. Contre la simonie — le trafic des charges et des sacrements — qui corrompait l'accès aux fonctions ecclésiastiques. Contre le nicolaïsme — le concubinage et le mariage des clercs — qui menaçait la discipline et le patrimoine de l'Église. Contre l'investiture laïque — la remise de la crosse et de l'anneau épiscopaux par un prince — qui faisait des évêques des vassaux des pouvoirs temporels.[28][29]
Ces trois fronts ne sont pas des querelles administratives : ils touchent à la liberté de l'Église (libertas Ecclesiae), c'est-à-dire à sa capacité de choisir ses pasteurs selon Dieu et non selon les intérêts des grands. C'est cette même exigence de liberté qui ouvrira, après Urbain II, la longue querelle des investitures, close seulement en 1122 par le concordat de Worms.[30]
Les conciles de la réforme : Melfi, Plaisance, Clermont
Urbain II gouverne par les conciles. Dès septembre 1089, le concile de Melfi, en pays normand, réaffirme l'interdiction de la simonie, du mariage des clercs et de l'investiture laïque. Suivront Plaisance et Clermont en 1095, une tournée de synodes en France en 1096, Bari en 1098 et un dernier synode du Latran en 1099. Le tableau ci-dessous récapitule cette intense activité conciliaire.[31][32]
| Concile | Date | Lieu | Décisions principales |
|---|---|---|---|
| Melfi | septembre 1089 | Pouilles (Italie normande) | Décrets contre la simonie, le nicolaïsme et l'investiture laïque ; consolidation de l'alliance normande |
| Plaisance | 1er-7 mars 1095 | Plaisance (Émilie) | Vaste synode ; ambassade d'Alexis Ier Comnène ; affaire de l'impératrice Praxède |
| Clermont | 18-28 novembre 1095 | Auvergne | Trêve de Dieu, canons de réforme, appel à la croisade (27 novembre) et indulgence |
| Tours et Nîmes | mars-juillet 1096 | France | Tournée de prédication de la croisade et consécrations d'autels |
| Bari | octobre 1098 | Pouilles | Controverse du Filioque avec les Grecs ; discours d'Anselme de Cantorbéry |
| Latran | avril 1099 | Rome | Dernier synode ; renouvellement des décrets réformateurs |
La diplomatie anti-impériale : Mathilde, Conrad, Praxède
Pour desserrer l'étau d'Henri IV, Urbain II déploie une diplomatie habile en Italie du Nord. Il favorise en 1089 le mariage de la puissante comtesse Mathilde de Toscane, pilier du parti pontifical, avec le jeune Welf de Bavière, scellant une alliance contre l'empereur. Il accueille la défection de Conrad, fils d'Henri IV révolté contre son père, qui se rallie au pape et reçoit son appui. Au concile de Plaisance enfin, l'impératrice Praxède (Eupraxie de Kiev), épouse répudiée d'Henri IV, vient accuser publiquement son mari de traitements dégradants — scandale qui ruine un peu plus le prestige impérial.[33][34]
Lorsque s'ouvre l'année 1095, Urbain II n'est plus le pape errant de ses débuts : il est redevenu l'arbitre moral de la chrétienté occidentale. C'est de cette position retrouvée qu'il va lancer l'appel de Clermont.
Plaisance et Clermont : la naissance de la croisade (1095)
Le concile de Plaisance et l'ambassade d'Alexis Comnène
Au concile de Plaisance, en mars 1095, se présentent des ambassadeurs de l'empereur byzantin Alexis Ier Comnène. Depuis la défaite de Mantzikert (1071), l'Empire d'Orient a perdu une grande partie de l'Asie Mineure au profit des Turcs Seldjoukides ; Alexis demande à l'Occident des renforts militaires pour repousser la pression musulmane. La principale source narrative de cette ambassade, le chroniqueur Bernold de Constance, rapporte que le pape exhorta de nombreux fidèles à promettre par serment de porter secours à l'empereur.[35][36] Le contexte byzantin de cette demande d'aide est aussi connu, côté grec, par le témoignage plus tardif et partial mais riche de la propre fille d'Alexis Ier, la princesse Anne Comnène, dans son Alexiade.[37]
« Le seigneur pape exhorta beaucoup [...] à promettre fidèlement par serment qu'ils iraient porter secours à l'empereur. » — Bernold de Constance, Chronicon, à l'année 1095[38]
Plaisance n'est donc pas encore l'appel à la croisade ; mais c'est là que germe l'idée d'une expédition d'Occident vers l'Orient chrétien. Entre mars et novembre, Urbain II mûrit un projet beaucoup plus vaste : non plus de simples renforts pour Byzance, mais un pèlerinage armé dont le but ultime sera Jérusalem elle-même.[39][40]
Le concile de Clermont, 18-28 novembre 1095
Le concile de Clermont, en Auvergne, réunit du 18 au 28 novembre 1095 plus de deux cents évêques et abbés. Il traite d'abord de discipline ecclésiastique : renouvellement de la Trêve de Dieu (qui interdit les guerres privées certains jours et protège clercs, pèlerins et paysans), condamnation de la simonie, du mariage des clercs et de l'investiture laïque, excommunication du roi de France Philippe Ier pour son union adultère.[41][42]
C'est seulement au terme de ces travaux, le 27 novembre 1095, que le pape prononce en plein air, devant une foule trop nombreuse pour la cathédrale, le discours qui appelle à délivrer Jérusalem et les chrétiens d'Orient. L'événement fut si marquant que quatre chroniqueurs au moins en ont laissé une version — mais aucune n'est une transcription : chacune reconstruit le discours selon sa sensibilité et le succès de la croisade.[43][44]
Le discours du 27 novembre : « Dieu le veut ! »
Les versions diffèrent, mais convergent sur l'essentiel : Urbain II décrit les souffrances des chrétiens d'Orient, exhorte les chevaliers à cesser leurs guerres privées pour combattre les ennemis de la foi, et promet une récompense spirituelle à ceux qui partiront par dévotion. La version la plus sobre, celle du témoin Foucher de Chartres, retourne la violence féodale vers une cause juste.[45]
« Que ceux qui étaient autrefois habitués à se quereller méchamment dans des guerres privées contre les fidèles combattent désormais contre les infidèles. [...] Que ceux qui étaient des brigands deviennent maintenant des soldats. » — Foucher de Chartres, Historia Hierosolymitana, I, 3 (vers 1101)[46]
Selon Robert le Moine, qui se dit présent, la foule interrompit le pape par une acclamation unanime devenue le cri de guerre des croisés :
« Dieu le veut ! Dieu le veut ! » — Acclamation rapportée par Robert le Moine, Historia Iherosolimitana (vers 1107)[47]
Le tableau ci-dessous compare les quatre grands récits du discours, pour rappeler au lecteur qu'on ne dispose pas du texte exact, mais de quatre reconstructions concordantes.
| Chroniqueur | Œuvre (date) | Présence à Clermont | Accent dominant |
|---|---|---|---|
| Foucher de Chartres | Historia Hierosolymitana (v. 1101) | Témoin présent | Version la plus sobre ; conversion de la violence féodale |
| Robert le Moine | Historia Iherosolimitana (v. 1107) | Se dit présent | Le cri « Dieu le veut » ; ton épique, noblesse franque |
| Baudri de Dol[48] | Historia Jerosolimitana (v. 1107) | Probablement présent | Secours aux chrétiens d'Orient opprimés |
| Guibert de Nogent[49] | Dei gesta per Francos (v. 1109) | Absent | Lecture providentielle et eschatologique |
L'indulgence de croisade : un acte pénitentiel, non un permis de tuer
Le point doctrinalement décisif de Clermont n'est pas le cri de la foule, mais l'indulgence promise par le pape. Le canon 2 du concile, tel que le transmet le compte rendu de Lambert, évêque d'Arras, édité par l'historien Robert Somerville, en donne la formule :[50]
« Quiconque, par dévotion seulement et non pour gagner honneur ou argent, partira pour Jérusalem afin de libérer l'Église de Dieu, ce voyage lui sera compté pour toute pénitence. » — Canon 2 du concile de Clermont, 1095[51]
Il faut lire ce texte avec rigueur, car il a souvent été caricaturé. L'indulgence n'est pas un permis de tuer, ni une prime au pillage : la formule exige « par dévotion seulement et non pour gagner honneur ou argent ». Elle s'inscrit dans la logique pénitentielle de l'époque : le croisé accomplit un pèlerinage d'une difficulté extrême, qui tient lieu de la pénitence canonique due pour ses péchés déjà confessés. C'est une rémission de peine, supposant la contrition et la confession, non une absolution magique des crimes à venir.[52][53]
L'historien Christopher Tyerman fait de cette logique pénitentielle la clé d'intelligibilité des croisades.[54]
Pour la discussion d'ensemble de la légitimité, des violences et des objections modernes, le lecteur se reportera aux dossiers Les croisades et La première croisade, qui traitent en détail la question de la guerre juste, les massacres de 1096 et 1099, et la part de responsabilité réelle de la papauté.
La lettre aux Flamands et l'organisation de l'expédition
Urbain II n'a pas lancé un mouvement incontrôlé : il l'a organisé. Dès décembre 1095, il adresse une lettre aux fidèles de Flandre — l'un des rares documents émanant directement du pape sur la croisade — où il expose la cause et nomme un chef.[55]
« Votre fraternité a, croyons-nous, appris depuis longtemps qu'une fureur barbare a déplorablement ravagé les églises de Dieu dans les régions de l'Orient. [...] Nous avons constitué notre fils très aimé Adhémar, évêque du Puy, chef de cette expédition à notre place. » — Urbain II, Lettre aux fidèles de Flandre, décembre 1095[56]
Le pape fixe le départ au 15 août 1096, fête de l'Assomption, et confie la direction spirituelle de l'expédition à son légat Adhémar de Monteil, évêque du Puy, premier à avoir reçu la croix à Clermont. Le grand seigneur Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, s'engage parmi les premiers. Urbain encadre ainsi une entreprise dont il restera, jusqu'à sa mort, le maître d'œuvre lointain.[57][58]
Il prend soin, en revanche, de distinguer la croisade des débordements qui l'accompagnent : les bandes mal encadrées de la « croisade populaire » de Pierre l'Ermite, parties avant l'heure, et surtout les massacres de communautés juives de Rhénanie au printemps 1096, que l'Église n'a ni voulus ni autorisés.[59][60]
Le concile de Bari (1098) et l'unité avec les Grecs
En octobre 1098, Urbain II préside à Bari, dans les Pouilles, un grand concile réunissant — selon la tradition — environ 185 évêques, dont beaucoup d'évêques de rite grec d'Italie méridionale, récemment passés sous domination normande. L'objet est la réconciliation entre Latins et Grecs, séparés depuis le schisme de 1054, sur la question controversée du Filioque : la procession de l'Esprit Saint « du Père et du Fils ».[61]
C'est là qu'intervient l'un des plus grands théologiens du temps, Anselme de Cantorbéry, alors exilé d'Angleterre. À la demande du pape, il prononce un discours magistral sur la procession de l'Esprit Saint, défendant la doctrine latine devant l'assemblée. Son biographe Eadmer rapporte qu'Urbain II l'appela personnellement à prendre la parole comme une autorité. De cette intervention naîtra le traité De Processione Spiritus Sancti.[62][63]
« Père et maître Anselme, archevêque des Anglais, où êtes-vous ? » — Parole d'Urbain II appelant Anselme à parler au concile de Bari, selon Eadmer de Cantorbéry, Historia Novorum, II[64]
Le concile de Bari ne mit pas fin au schisme d'Orient — aucune des grandes Églises grecques n'y était représentée — mais il manifeste le souci d'Urbain II pour l'unité de l'Église et le sérieux théologique de son pontificat, trop souvent réduit à la seule croisade.[65][66]
Les dernières années et la mort (1099)
Les dernières années d'Urbain II sont consacrées à consolider Rome reconquise, à poursuivre la réforme et à suivre de loin la marche des croisés. Il tient en avril 1099 un ultime synode du Latran, renouvelant les décrets réformateurs.[67]
À l'été 1099, la croisade touche à son but. Jérusalem tombe le 15 juillet 1099. Mais Urbain II meurt à Rome le 29 juillet 1099, quatorze jours plus tard, sans que la nouvelle de la prise de la Ville sainte ait eu le temps de lui parvenir. Il est inhumé dans la crypte de l'antique basilique Saint-Pierre, près du tombeau d'Hadrien Ier ; ce tombeau n'existe plus aujourd'hui.[68][69][70] Son successeur, Pascal II, héritera de la double tâche de prolonger la réforme et d'accompagner les jeunes États latins d'Orient.
- vers 1035Naissance en ChampagneLagery, près de Châtillon-sur-Marne
Eudes de Lagery naît dans une famille de petite noblesse et étudie à l'école cathédrale de Reims.
- vers 1070Entrée à Clunysous l'abbé saint Hugues
Chanoine et archidiacre de Reims, il quitte le monde pour la grande abbaye bourguignonne, où il devient prieur.
- vers 1080Cardinal-évêque d'Ostieappelé par Grégoire VII
Devenu l'un des proches du pape réformateur, il est envoyé comme légat en Germanie en 1084-1085.
- 12 mars 1088Élection à Terracineil prend le nom d'Urbain II
Élu en exil, face à l'antipape Clément III qui occupe Rome, il se déclare continuateur de Grégoire VII.
- 1er-7 mars 1095Concile de Plaisanceambassade d'Alexis Comnène
Les envoyés de Byzance demandent des renforts contre les Turcs : l'idée de l'expédition d'Orient prend forme.
- 27 novembre 1095Discours de Clermontl'appel à la croisade
Le pape appelle à délivrer Jérusalem ; selon Robert le Moine, l'assemblée acclame « Dieu le veut ». Il promet aux pèlerins armés la rémission plénière (dite ensuite indulgence).
- octobre 1098Concile de Bariavec Anselme de Cantorbéry
Tentative d'union avec les Grecs sur le Filioque ; Anselme y défend la doctrine latine.
- 15 puis 29 juillet 1099Jérusalem, puis la mortà quatorze jours d'intervalle
Jérusalem tombe le 15 juillet ; Urbain II meurt à Rome le 29, avant que la nouvelle ne lui parvienne.
- 14 juillet 1881Béatificationpar Léon XIII
Huit siècles après sa mort, son culte est confirmé ; sa mémoire est célébrée le 29 juillet.
Béatification et postérité
Le bienheureux Urbain II
Le culte d'Urbain II, vivace dès le Moyen Âge dans les milieux clunisiens et romains, fut officiellement confirmé par Léon XIII le 14 juillet 1881, ce qui équivaut à une béatification. Sa mémoire est célébrée le 29 juillet, jour anniversaire de sa mort (dies natalis), sans inscription au calendrier romain général.[71][72] La mémoire liturgique honore en lui le réformateur et le serviteur de l'unité, plus que le seul prédicateur de la croisade.
Une figure discutée : répondre honnêtement
Urbain II est sans doute le pape médiéval dont l'image souffre le plus des controverses modernes sur les croisades. Pour beaucoup, il incarnerait la « guerre sainte » et l'intolérance religieuse. Cette lecture appelle trois précisions, conformes à l'état actuel de la recherche.
D'abord, l'appel de Clermont est une réponse, non une agression spontanée : il fait suite à la demande de secours d'Alexis Comnène et à des décennies d'avance turque en Asie Mineure et au Levant.[73][74] Ensuite, la croisade voulue par Urbain est un pèlerinage pénitentiel, encadré par une discipline spirituelle, et non une licence de massacre : les violences réelles — pogroms de Rhénanie de 1096, sac de Jérusalem de 1099 — n'ont été ni ordonnées ni autorisées par lui, et plusieurs lui sont postérieures ou contemporaines de sa mort.[75][76] Enfin, son œuvre ne se réduit pas à Clermont : la liberté de l'Église et la recherche de l'unité avec les Grecs comptent autant, dans son pontificat, que l'expédition d'Orient.[77][78]
Reconnaître les ombres de l'histoire des croisades n'oblige pas à charger Urbain II de fautes qui ne sont pas les siennes. Le bienheureux que l'Église honore est un moine réformateur qui, dans un siècle de fer, a cherché à libérer l'Église des princes et à secourir des chrétiens menacés — avec les moyens et les limites de son temps.
Pour aller plus loin
- La première croisade (1095-1099) — l'expédition née de l'appel de Clermont, des départs de 1096 à la prise de Jérusalem.
- Les croisades (1095-1291) — le dossier d'ensemble : guerre juste, objections modernes, bilan historique.
- La réforme grégorienne — le grand combat pour la liberté de l'Église dont Urbain II est l'héritier.
- La réforme de Cluny — la matrice monastique d'Eudes de Lagery.
- La querelle des investitures — le conflit, prolongé après lui, sur l'investiture des évêques.
- Pape Pascal II — son successeur immédiat.
Notes et références
Liste officielle du Saint-Siège, notices des souverains pontifes (pages consultées le 4 octobre 2026, HTTP 200) : « Victor III — 158th Pope of the Catholic Church » (vatican.va/content/vatican/en/holy-father/vittore-iii.html), « Urban II — 159th Pope of the Catholic Church » (vatican.va/content/vatican/en/holy-father/urbano-ii.html), « Paschal II — 160th Pope of the Catholic Church » (vatican.va/content/vatican/en/holy-father/pasquale-ii.html). L'antipape Clément III (Guibert de Ravenne) n'y figure pas. L'Annuario Pontificio lui-même ne numérote pas les papes : « 159e » est la numérotation usuelle de cette liste officielle. Elle exclut Étienne II, pape éphémère de 752, reconnu comme légitime jusqu'à l'édition de 1960 puis supprimé de la liste (cf. « Liste des papes », Wikipédia francophone, « 158 Victor III », « 159 Urbain II », « 160 Pascal II » ; page contrôlée en lecture directe le 4 octobre 2026).
1Richard Urban Butler, « Pope Bl. Urban II », The Catholic Encyclopedia, vol. 15, Robert Appleton Company, New York, 1912 (newadvent.org/cathen/15210a.htm). Notice biographique : naissance vers 1035 à Lagery/Châtillon-sur-Marne, études à Reims sous saint Bruno, entrée à Cluny, cardinal-évêque d'Ostie, légation en Germanie, élection du 12 mars 1088 à Terracine, conciles, mort le 29 juillet 1099, restes portés « to the crypt of St. Peter's where they were interred close to the tomb of Adrian I ».
2 4 14 15 16 18 21 23 25 26 29 32 67 68 72Alfons Becker, Papst Urban II. (1088-1099), MGH Schriften 19, 3 vol., Hiersemann, Stuttgart, 1964-2012. Biographie scientifique de référence sur le pontificat, la réforme et la croisade.
3 13 17 19 20 22 24 27 28 30 31 33 41 66 69 77Robert Somerville, The Councils of Urban II, vol. I: Decreta Claromontensia (Annuarium Historiae Conciliorum, Supplementum 1), Amsterdam, Hakkert, 1972, p. 74. Canon 2 d'après le compte rendu de Lambert, évêque d'Arras : « Quicumque pro sola devotione, non pro honoris vel pecunie adeptione, ad liberandam ecclesiam Dei Hierusalem profectus fuerit, iter illud pro omni penitentia ei reputetur. » Édition critique des canons du concile de Clermont, dont le canon 2 sur l'indulgence de croisade.
5 42 50 51Robert le Moine (Robertus Monachus), Historia Iherosolimitana, livre I, vers 1107 (l'auteur se dit présent au concile dans son prologue). Recueil des historiens des croisades, Historiens occidentaux, t. III, Paris, 1866, p. 729. Latin : « ...ita omnium qui aderant affectus in unum conciliavit ut adclamarent : Deus vult ! Deus vult !... » (avec la variante « Deus lo vult » en note de l'édition). Trad. anglaise : C. Sweetenham, Robert the Monk's History of the First Crusade, Ashgate, 2005. Version la plus diffusée du discours de Clermont, avec l'acclamation « Deus vult ! ».
6 47Culte immémorial confirmé par Léon XIII, décision du 14 juillet 1881 (béatification équipollente). Cause introduite en 1878 par Mgr Langenieux, archevêque de Reims : Richard Urban Butler, « Pope Bl. Urban II », The Catholic Encyclopedia, vol. 15, 1912 (« the decision was given by Leo XIII on 14 July, 1881 ») ; Ökumenisches Heiligenlexikon, « Urban II » (« von Papst Leo XIII. am 14. Juli 1881 bestätigt », Gedenktag : 29. Juli, consulté le 4 octobre 2026). Mémoire célébrée le 29 juillet, jour de sa mort (dies natalis), sans inscription au calendrier romain général.
7 71Jonathan Riley-Smith, The Crusades: A History, Bloomsbury Academic, 3e éd., 2014. Synthèse de référence sur le caractère défensif et religieux des croisades.
8 59 73Christopher Tyerman, God's War: A New History of the Crusades, Belknap Press / Harvard University Press, Cambridge (Mass.), 2006. Sur la logique pénitentielle de la croisade.
9 53 54 76Jonathan Riley-Smith, The First Crusade and the Idea of Crusading, University of Pennsylvania Press, Philadelphie, 1986. Analyse de la prédication d'Urbain II et de la nature pénitentielle de la croisade.
10 36 39 44 52 75Jean Flori, La guerre sainte. La formation de l'idée de croisade dans l'Occident chrétien, Aubier, Paris, 2001. Étude des versions du discours de Clermont et de la genèse de l'idée de croisade.
11 43 60 74Alain Demurger, Croisades et croisés au Moyen Âge, Flammarion, coll. « Champs Histoire », Paris, 2006. Présentation d'Urbain II comme diplomate plutôt qu'acteur impulsif.
12Bernold de Constance, Chronicon, à l'année 1095, MGH SS V. Principale source narrative du concile de Plaisance et de l'ambassade byzantine d'Alexis Ier Comnène (sa présence personnelle à Plaisance n'est pas établie).
34 35 38Anne Comnène, Alexiade, livres X-XI, vers 1148. Source byzantine sur la situation de l'Empire d'Orient et l'arrivée des croisés.
37Thomas Asbridge, The First Crusade: A New History, Oxford University Press, 2004. Récit critique de la genèse et du déroulement de la première croisade.
40 58Foucher de Chartres (Fulcher Carnotensis), Historia Hierosolymitana, livre I, ch. 3, § 7, vers 1101. Éd. critique : Heinrich Hagenmeyer, Fulcheri Carnotensis Historia Hierosolymitana (1095-1127), Heidelberg, Winter, 1913, p. 136. Latin : « ...qui abusive privatum certamen contra fideles etiam consuescebant distendere quondam. Nunc fiant Christi milites, qui dudum exstiterunt raptores... ». Version la plus sobre et la plus ancienne du discours de Clermont, par un témoin présent au concile.
45 46Baudri de Dol (Baldricus Dolensis), Historia Jerosolimitana, vers 1107 (première édition critique moderne : S. Biddlecombe, Boydell, 2014). Version insistant sur le secours dû aux chrétiens d'Orient opprimés. Présence à Clermont tenue pour acquise par l'historiographie récente : G. Strack, « The Sermon of Urban II in Clermont and the Tradition of Papal Oratory », Medieval Sermon Studies 56 (2012), pp. 30-45 — p. 30 (Baudri compte avec Foucher et Robert parmi « the three writers who attended the Council of Clermont ») et p. 36 (« like him [Robert], he attended the Council of Clermont but did not take part in the crusade »).
48Guibert de Nogent, Dei gesta per Francos, vers 1109. Version la plus tardive et la plus théologique, donnant une lecture providentielle de la croisade ; l'auteur n'était pas présent à Clermont.
49Urbain II, Lettre aux fidèles de Flandre, décembre 1095 (donnée « anno 1095, mense Decembri exeunte »). Éd. critique : Heinrich Hagenmeyer, Die Kreuzzugsbriefe aus den Jahren 1088-1100, Wagner, Innsbruck, 1901, n° II, p. 130 ; trad. anglaise classique : Dana C. Munro, Translations and Reprints from the Original Sources of European History, vol. I/2, University of Pennsylvania, 1895. Latin : « Fraternitatem vestram iam pridem multorum relatione didicisse credimus barbaricam rabiem ecclesias Dei in Orientis partibus miserabili infestatione devastasse... » ; « ...et carissimum filium Ademarum, Podiensem episcopum, huius itineris ac laboris ducem, vice nostra constituimus... ». Lettre du pape (connue par copies, datation conventionnelle : fin décembre 1095) nommant Adhémar du Puy chef de l'expédition à sa place.
55 56 57Eadmer de Cantorbéry, Historia Novorum in Anglia, livre II, vers 1115 : Eadmeri Historia Novorum in Anglia..., éd. Martin Rule, Rolls Series 81, Londres, 1884, p. 105. Latin : « ...imperatum silentium primus ipse pontifex rupit, alta voce dicens : “Pater et magister Anselme, Anglorum archiepiscope, ubi es ?”... » Récit du concile de Bari de 1098 et du rôle d'Anselme de Cantorbéry dans la défense du Filioque.
61 62 64 65 78Anselme de Cantorbéry, De Processione Spiritus Sancti, vers 1102. Traité issu de l'intervention d'Anselme au concile de Bari.
63Tombeau d'Urbain II, état actuel : le relevé de l'antique basilique Saint-Pierre le porte comme disparu (« Tomb of Urban II (not extant) ») — Christine Smith et Joseph F. O'Connor (éd.), Eyewitness to Old St. Peter's: A Study of Maffeo Vegio's “Remembering the Ancient History of St. Peter's Basilica in Rome”, Cambridge University Press, 2019 (relevé des monuments de l'antique basilique ; recension par Joseph Connors, Speculum 97/2, 2022, pp. 571-573). Corroboré par W. J. Reardon, The Deaths of the Popes, McFarland, 2004, p. 88 (« First tomb destroyed during the demolition » de l'antique basilique aux XVIe-XVIIe siècles).
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