Pape Étienne II (752-757)

Pape de 752 à 757, Étienne II quitte Rome menacée par les Lombards, sacre Pépin le Bref et reçoit les donations qui fondent concrètement les États pontificaux.

Ignispedia

Pape Étienne II (Stephanus II) gouverne l'Église de Rome du 26 mars 752 au 26 avril 757, dates officielles retenues par le Saint-Siège. Pour la consécration, New Advent donne le 26 mars (ou le 3 avril) 752.[1] Le Saint-Siège le présente comme le 92e pape de l'Église catholique, né à Rome, au pontificat ouvert le 26 mars 752 et clos le 26 avril 757.[2]

Son nom est attaché à l'un des plus grands virages politiques de l'histoire de la papauté. Sous Zacharie, Rome vit encore dans l'orbite de l'Empire romain d'Orient ; sous Étienne II, elle cherche son salut militaire chez les Francs. En cinq ans, le pape affronte le roi lombard Astolphe, traverse les Alpes, rencontre Pépin le Bref, sacre la dynastie carolingienne, obtient l'intervention armée des Francs et reçoit les territoires qui deviennent le noyau des États pontificaux.[3][4]

L'article doit donc éviter deux simplifications. Étienne II n'est pas seulement "le pape qui crée un État". Il est d'abord un évêque de Rome qui cherche à sauver sa ville, ses pauvres, ses églises et la liberté concrète du Siège apostolique. Mais il n'est pas non plus un simple administrateur local : son voyage vers Pépin transforme durablement les rapports entre Rome, Constantinople, les Lombards et les Francs.

« Cernens praesertim et ab imperiale potentia nullum esse subveniendi auxilium » — le Liber Pontificalis résume le diagnostic d'Étienne : il ne voit plus aucun secours réel venir de la puissance impériale.[5]

Pourquoi Étienne II compte-t-il ?

Le pape qui franchit les Alpes

Étienne II est le premier pape à se rendre en personne en Francie pour demander l'aide du roi franc.[6][7] Le geste est immense. Jusqu'ici, le pape a négocié avec les empereurs, les exarques, les Lombards, les ducs italiens ou les rois francs par lettres et ambassades. En 753-754, Étienne met son corps, sa faiblesse, son autorité et sa fonction en route vers la Gaule.

Le Liber Pontificalis donne une scène très concrète : le pape quitte Rome le 14 octobre 753, accompagné de Romains en larmes, puis part de Pavie vers la Francie le 15 novembre 753 après avoir affronté la pression d'Astolphe.[8] Ce n'est pas un voyage diplomatique confortable. C'est l'acte d'un pape qui n'a plus d'autre protecteur.

Le tournant franc de la papauté

L'ancien protecteur de Rome est l'Empire. Mais l'exarchat de Ravenne — la province italienne que l'empereur de Constantinople gouverne depuis Ravenne par son représentant, l'exarque — s'effondre lorsque les Lombards prennent Ravenne en 751. New Advent résume la conséquence : la capture de Ravenne met fin au pouvoir des exarques byzantins et ouvre la voie à une tentative lombarde de saisir le duché de Rome.[9]

Étienne se tourne donc vers Pépin le Bref. Pépin, élu roi des Francs à Soissons en 751 puis oint par saint Boniface, cherche auprès du pape une seconde consécration — l'onction solennelle donnée à Saint-Denis le 28 juillet 754[10] ; le pape, lui, a besoin d'une force armée capable d'arrêter Astolphe. L'alliance qui se noue n'est pas une simple transaction politique : elle redessine l'Occident latin.

La naissance pratique des États pontificaux

Les États pontificaux ne tombent pas du ciel en 756 comme un État moderne déjà formé. Ils naissent d'une séquence : chute de Ravenne, promesse de Pépin, expéditions franques, restitution non pas à Constantinople mais à saint Pierre, remise de clés et d'actes sur le tombeau de l'apôtre.[11][12]

New Advent formule le résultat avec force : après la seconde campagne de Pépin, Étienne est mis en possession des villes de l'exarchat et de la Pentapole — les « cinq villes » byzantines de la côte adriatique (Rimini, Pesaro, Fano, Senigallia et Ancône) —, devenant pratiquement le premier "pape-roi".[13] La formule doit être maniée prudemment, car le pouvoir temporel pontifical s'organisera progressivement. Mais le point de bascule est bien là.

Les sources principales

Tableau des témoins

SourceDateCe qu'elle apportePrudence
Saint-Siègeliste officielle actuelle92e pape, dates 26.III.752 - 26.IV.757, naissance à RomeNotice très brève
Liber Pontificalistradition romaine, notice contemporaine ou procheOrigine romaine, élection, portrait pastoral, Rome menacée, ambassades, voyage, Ponthion, Saint-Denis, Pépin, Quierzy, donationsSource romaine, très favorable au pape et à saint Pierre
Codex Carolinus[14]recueil carolingien de lettres pontificalesLettres d'Étienne II à Pépin et aux Francs, langage de saint Pierre, urgence romaineRecueil transmis dans un cadre franc ; lire avec critique diplomatique
New Advent / Catholic Encyclopedia1912Synthèse catholique claire : dates, Astolphe, Ravenne, Pépin, campagnes, donations, charitéAncienne, mais bien sourcée sur les éditions classiques
Fontistoricheédition numérique du Liber PontificalisTexte latin consultable de la notice de Stefano IITranscription utile ; citer aussi Duchesne
Article interne États pontificauxIgnispediaMise en perspective longue de 756 à 1870Ne remplace pas les sources primaires

Étienne II ou Étienne III ?

Le nom d'Étienne II est piégeux. À la mort de Zacharie, un prêtre nommé Étienne est élu, introduit au Latran, puis meurt très vite avant d'être consacré. Le Liber Pontificalis raconte qu'il demeure deux jours au patriarcat du Latran, perd soudain l'usage de la parole et meurt le jour suivant.[15]

Comme ce premier Étienne n'a pas exercé réellement le pontificat, il n'est pas compté dans la liste actuelle du Saint-Siège. Le pape de 752-757 est donc Étienne II dans la numérotation officielle contemporaine. Beaucoup d'ouvrages anciens l'appellent pourtant Étienne III, parce qu'ils incluent le pape-élu mort avant consécration. New Advent conserve cette double numérotation dans son titre : "Stephen (II) III".[16]

Rome en 752 : l'exarchat s'effondre

Ravenne prise par Astolphe

Le fait de départ est militaire : Ravenne, capitale byzantine en Italie, tombe aux mains du roi lombard Astolphe en 751. Le vieil équilibre italien s'effondre. Rome n'est plus protégée par un exarque installé au nord de l'Adriatique ; le roi lombard peut désormais viser le duché de Rome.[17]

Astolphe ne veut pas seulement contrôler une frontière. Il cherche à soumettre les Romains à sa juridiction et à prélever un tribut. Le Liber Pontificalis lui prête l'intention d'imposer aux habitants de Rome un solidus d'or par tête chaque année.[18] Même si la formule est écrite dans un style anti-lombard très vif, elle exprime une réalité politique : Rome se sent menacée comme cité, comme Église et comme peuple.

Constantinople ne protège plus Rome

Étienne ne rompt pas d'abord avec l'Empire. Il envoie des représentants, reçoit Jean — un officier de l'empereur, ce qu'on appelle un « silenciaire », c'est-à-dire un messager de la cour de Constantinople —, transmet des appels à Constantinople et demande que l'empereur vienne délivrer Rome et l'Italie des morsures du "fils d'iniquité", formule violente du Liber Pontificalis contre Astolphe.[19]

Mais l'aide ne vient pas. L'empereur Constantin V est occupé par ses propres guerres et par la crise iconoclaste ; l'Italie impériale est trop faible pour sauver Rome. Le pape ne peut plus se contenter d'attendre une armée byzantine qui ne descendra pas.

Un pape élu dans l'urgence

Le Liber Pontificalis présente Étienne comme un Romain, fils de Constantin, resté dès l'enfance au Latran pour y être formé dans la tradition apostolique.[20] Le texte insiste sur sa charité : amoureux des églises de Dieu, défenseur de son troupeau, prédicateur constant, soutien rapide des pauvres, visiteur des veuves et des orphelins.[21]

« Pauperum Christi velox subventor » — Étienne est, selon le Liber Pontificalis, un secours rapide pour les pauvres du Christ.[22]

Ce portrait est important. La grande décision politique d'Étienne part d'une responsabilité pastorale. Rome n'est pas une abstraction géopolitique : ce sont des basiliques, des hôpitaux, des veuves, des orphelins, des monastères, des pauvres à nourrir, une population à protéger.

Le voyage vers Pépin

Des négociations inutiles avec Astolphe

Étienne tente d'abord la paix. Dès le troisième mois de son pontificat, il envoie son frère Paul, diacre, et Ambroise, primicier, auprès d'Astolphe avec de nombreux présents pour obtenir et confirmer un pacte de paix.[23] Le primicier est un très haut responsable du Latran, en quelque sorte le chef des bureaux du pape. Le roi lombard semble d'abord accepter, puis rompt l'accord après quelques mois.

Le pape essaie encore. Il envoie des abbés des monastères de Saint-Vincent et du Mont-Cassin demander la paix. Astolphe les méprise et les renvoie sans effet.[24] Le récit du Liber Pontificalis est dramatique, mais sa chronologie est claire : avant d'appeler les Francs, Étienne multiplie les démarches envers les Lombards.

La prière publique avant la diplomatie

Le même texte ne sépare jamais politique et prière. Étienne rassemble le peuple, demande qu'on implore la miséricorde de Dieu, fait des litanies, marche pieds nus avec le peuple en portant l'image achéiropoïète du Christ jusqu'à Sainte-Marie-Majeure, et attache à la croix l'acte du pacte rompu par Astolphe.[25] « Achéiropoïète » veut dire, en grec, « non faite de main d'homme » : c'est une image du Sauveur vénérée comme miraculeuse, que le pape porte lui-même sur l'épaule, pieds nus, au milieu de son peuple.

« Quaeso vos, filii karissimi, pro nostrorum delictorum mole Domini imploremus clementiam » — "Je vous en prie, fils très chers, implorons la clémence du Seigneur pour le poids de nos péchés."[26]

Cette phrase donne le ton spirituel de la crise. Étienne ne lit pas seulement l'événement en stratège : Rome est menacée, mais Rome doit aussi faire pénitence. Avant d'aller chercher Pépin, le pape fait prier son peuple.

Ponthion : la rencontre avec Pépin

Étienne quitte Rome, passe par Pavie, franchit les Alpes et rejoint le monde franc. Le 6 janvier 754, à Ponthion, Pépin vient au-devant de lui. Le Liber Pontificalis décrit un accueil extrêmement solennel : le roi descend de cheval, se prosterne avec sa famille et ses grands, puis marche à côté de la monture du pape comme un serviteur d'honneur.[27]

Dans l'oratoire du palais, Étienne demande à Pépin de défendre la cause de saint Pierre et de la république des Romains. Le roi promet par serment d'obéir aux demandes du pape et de restituer l'exarchat de Ravenne et les droits de la république.[28]

Saint-Denis : le sacre carolingien

Après Ponthion, Étienne hiverne auprès de Pépin au monastère de Saint-Denis. Là, le 28 juillet 754, il oint Pépin et ses deux fils, Charles et Carloman, comme rois des Francs.[29][30] New Advent résume le geste : le pape couronne Pépin comme roi des Francs et reçoit de lui, à Quierzy, l'assurance solennelle de sa défense et de la restitution de l'exarchat à saint Pierre.[31]

Le sacre pontifical ne crée pas ex nihilo la royauté de Pépin, déjà reconnue par les Francs et soutenue par Zacharie. Mais il lui donne une consécration romaine exceptionnelle. En bénissant Pépin, Bertrade et les fils carolingiens, Étienne inscrit la dynastie dans une relation directe avec saint Pierre.

Quierzy et la donation de Pépin

Une promesse faite à saint Pierre

À Quierzy (Carisiacus), Pépin réunit ses grands et confirme ce qu'il a décidé avec Étienne : défendre la cause de l'Église de Dieu et de la république des Romains.[32] La tradition appelle cet engagement la promesse de Quierzy ou Donation de Pépin. Avec une limite à garder en tête : aucun acte original de cette promesse ne nous est parvenu ; elle n'est connue que par le récit du Liber Pontificalis et les lettres pontificales de la crise.[33]

Il ne faut pas la confondre avec la fausse Donation de Constantin, document apocryphe qui prétendra plus tard faire remonter à Constantin le pouvoir temporel des papes. La donation de Pépin, elle, appartient au contexte militaire du VIIIe siècle : les territoires doivent être arrachés à Astolphe et remis à saint Pierre.

Deux campagnes franques

Pépin passe une première fois les Alpes en 754. Astolphe est contraint de jurer la restitution de Ravenne et des autres villes prises.[34] Mais lorsque Pépin se retire, le roi lombard reprend sa politique agressive. En janvier 756, il paraît devant Rome, ravage les alentours et tente de prendre la ville.[35]

Étienne envoie alors appels sur appels. Pépin repasse les Alpes en 756, force à nouveau Astolphe à la soumission et impose une restitution plus concrète. Cette seconde intervention est décisive : le pape n'obtient pas seulement une promesse générale ; il reçoit une prise de possession territoriale.

AnnéeActeur principalFaitEffet
751AstolphePrise de RavenneFin pratique de l'exarchat byzantin en Italie centrale
752Étienne IIÉlection et consécration à RomeLe pape hérite d'une crise militaire ouverte
753-754Étienne IIVoyage vers PépinPassage du recours byzantin au recours franc
754PépinPremière campagne en ItalieSerment lombard de restitution
756Astolphe puis PépinSiège de Rome, seconde campagne franqueRemise effective de villes à saint Pierre
757Étienne IIMort à RomeSuccession par Paul I dans un nouvel ordre politique

Les clés sur le tombeau de saint Pierre

Le geste le plus célèbre concerne les clés. Le Liber Pontificalis rapporte que l'abbé Fulrad, mandataire de Pépin, reçoit les clés de Ravenne et d'autres cités, puis les dépose avec l'acte de donation sur le tombeau de saint Pierre.[36][37]

Résumé d'après le Liber Pontificalis, notice d'Étienne II : les clés des villes et l'acte de donation furent déposés sur le tombeau de saint Pierre — en latin, Fulrad « ipsas claves […] in confessione beati Petri ponens ».[38]

Le symbole est précis. Les villes ne sont pas remises à l'empereur byzantin ; elles sont remises à saint Pierre. Le pape n'est pas seulement un destinataire politique : il agit comme gardien du patrimoine de l'apôtre. Cette théologie politique nourrira toute l'histoire médiévale du pouvoir pontifical.

Ce que change l'alliance franque

Ni simple province byzantine, ni royaume lombard

Après 756, Rome n'est plus seulement une ville impériale mal défendue. Elle n'est pas non plus absorbée par le royaume lombard. Elle devient le centre d'un territoire remis à saint Pierre, sous protection franque, avec une autorité pontificale de plus en plus temporelle.[39]

Cette position est fragile. Les cités données ne sont pas toutes immédiatement contrôlées ; les Lombards restent puissants ; les Francs ne vivent pas en Italie ; les relations avec Constantinople ne disparaissent pas d'un coup. Mais une nouvelle architecture est née : le pape peut se dire protégé par les Francs et détenteur d'un patrimoine territorial.

Le titre de patrice des Romains

Les historiens résument souvent par le titre de patrice des Romains le rôle de défenseur de Rome confié à Pépin et à ses fils. Le titre avait des résonances byzantines, mais il est désormais attaché à la puissance franque. Pépin n'est pas empereur ; il devient pourtant protecteur de la cité apostolique. La date et la portée exactes de ce titre restent discutées ; le dossier primaire est celui des lettres d'Étienne II à Pépin et aux Francs, conservées dans le Codex Carolinus.[40]

Ce déplacement prépare la scène de 800. Lorsque Charlemagne sera couronné empereur par Léon III, le terrain aura été préparé par l'alliance nouée entre Étienne II et Pépin. La papauté ne passe pas d'un monde à l'autre en un jour ; elle le fait par étapes, dont 754-756 est la plus décisive.

Le précédent carolingien

Le pontificat d'Étienne II donne aux Carolingiens une légitimité religieuse romaine et donne au pape une protection militaire occidentale. Ce double bénéfice explique la solidité de l'alliance, mais aussi ses ambiguïtés. Le pape gagne une liberté contre les Lombards ; il devient dépendant d'un nouveau protecteur.

Toute l'histoire médiévale de la chrétienté latine tiendra dans cette tension : la papauté cherche une liberté concrète pour l'Église, mais cette liberté passe par des alliances politiques qui comportent toujours un prix.

Gouvernement pastoral à Rome

Xenodochia, pauvres et hôpitaux

New Advent note qu'Étienne fut remarquable par son amour des pauvres et bâtit des hôpitaux près de Saint-Pierre.[41] Le Liber Pontificalis est plus détaillé : il restaure quatre anciens xenodochia de Rome, fonde un xenodochium à Platana pour cent pauvres du Christ, et établit deux hospices hors les murs près de la basilique de saint Pierre.[42]

Ces données empêchent de réduire son pontificat à la seule diplomatie. Pendant qu'il négocie avec Astolphe et Pépin, Étienne répare aussi les institutions de charité de Rome. La protection de la ville commence par les pauvres.

Églises restaurées et vie spirituelle

Le Liber Pontificalis rapporte aussi des restaurations d'églises et de cimetières, ainsi qu'une ordonnance de litanies régulières pour la santé de la province et de tous les chrétiens.[43] Dans le récit romain, la défense militaire, la pénitence publique, la charité et la liturgie ne forment pas quatre dossiers séparés.

Le pape agit comme évêque de Rome avant d'agir comme chef territorial. Cette hiérarchie de lecture est essentielle : ce qui naît sous Étienne n'est pas d'abord une ambition d'État, mais une réponse pastorale à une crise de protection.

La fin du pontificat

À la fin de 756, Astolphe meurt alors qu'il prépare de nouvelles ruptures de ses engagements.[44][45] Deux prétendants apparaissent chez les Lombards : Didier, duc de Toscane[46], et Ratchis, frère d'Astolphe devenu moine au Mont-Cassin. Étienne intervient pour éviter la guerre civile et pousse Ratchis à rester fidèle à ses vœux monastiques.[47][48]

Didier est reconnu roi vers mars 757, mais ne tient pas pleinement ses promesses envers Rome. Il remet Faenza, Ferrare et deux petites villes, mais garde Bologne, Imola et d'autres cités jusqu'à sa défaite future par Charlemagne.[49][50] Étienne meurt le 26 avril 757, avant de voir se stabiliser l'ordre qu'il vient d'inaugurer.

Questions et objections

Étienne II a-t-il inventé les États pontificaux ?

Non, s'il faut entendre par là un État moderne, centralisé, juridiquement homogène. Oui, s'il faut désigner le basculement concret par lequel des territoires de l'exarchat et de la Pentapole sont remis à saint Pierre et placés sous gouvernement pontifical effectif ou revendiqué.[51]

La meilleure formule est donc : Étienne II ne "conçoit" pas les États pontificaux en théorie ; il en rend possible la naissance pratique.

A-t-il trahi Constantinople ?

La chronologie répond : Étienne demande d'abord secours à l'empereur et utilise encore les médiations impériales.[52] Il se tourne vers Pépin parce que l'aide byzantine ne vient plus et parce que Rome risque une absorption lombarde. Dire "trahison" est donc trop simple. Étienne agit dans un vide de protection.

Du point de vue de Constantinople, la remise des territoires à saint Pierre plutôt qu'à l'Empire est évidemment une rupture grave. Du point de vue de Rome, c'est une solution de survie.

Pourquoi sacrer un roi déjà reconnu ?

Pépin a déjà été élu roi des Francs à Soissons en 751, après la déposition de Childéric III, puis oint par saint Boniface, avec l'appui moral de Zacharie.[53] Le geste d'Étienne à Saint-Denis en 754 n'est donc pas le premier sacre de Pépin : il ajoute autre chose — une confirmation pontificale, une onction dynastique pour les fils de Pépin et un lien direct entre la maison carolingienne et saint Pierre.[54]

Le sacre ne remplace pas la politique franque ; il la consacre et la romanise. En échange, la protection franque ne remplace pas la mission pontificale ; elle lui donne un bras armé.

La donation de Pépin est-elle la Donation de Constantin ?

Non. La Donation de Constantin est un faux document, fabriqué plus tard, qui prétend attribuer au pape des droits immenses depuis Constantin. La Donation de Pépin renvoie à des engagements et restitutions du VIIIe siècle, dans la crise concrète des Lombards, de Ravenne, de la Pentapole et de Rome.

Confondre les deux obscurcit l'histoire. Le pouvoir temporel pontifical n'a pas besoin de la fausse Donation de Constantin pour avoir un point de départ historique : l'alliance d'Étienne II et de Pépin suffit à expliquer la naissance pratique du patrimoine de saint Pierre en Italie centrale.[55]

Chronologie

  1. 751
    Ravenne tombe aux mains d'Astolphe

    La prise de Ravenne met fin au pouvoir effectif des exarques byzantins en Italie centrale et expose Rome à la pression lombarde.

  2. 26 mars 752
    Début du pontificat d'Étienne II

    Le Saint-Siège fixe à cette date le début officiel du pontificat du 92e pape.

  3. 14 octobre 753
    Départ de Rome

    Selon le Liber Pontificalis, Étienne quitte Rome pour chercher une solution à la crise, accompagné par les pleurs de son peuple.

  4. 6 janvier 754
    Rencontre de Ponthion

    Pépin accueille solennellement le pape et promet de défendre la cause de saint Pierre et de la république des Romains.

  5. 754
    Saint-Denis et Quierzy

    Étienne oint Pépin et ses fils le 28 juillet ; Pépin confirme l'engagement de défendre Rome et de restituer les territoires enlevés.

  6. 754 et 756
    Campagnes franques contre Astolphe

    Pépin force deux fois le roi lombard à la soumission ; la seconde intervention aboutit à la remise effective de cités.

  7. 26 avril 757
    Mort d'Étienne II

    Étienne meurt à Rome ; Paul I lui succède dans le nouvel ordre créé par l'alliance franque.

Héritage spirituel et politique

La liberté concrète de l'Église

Étienne II montre que la liberté de l'Église n'est pas seulement un principe abstrait. Au VIIIe siècle, elle dépend de murs, de greniers, de routes, de garnisons, de diplomatie et de villes que quelqu'un doit défendre. Un pape sans protection devient vite l'otage d'un roi voisin ou d'un empereur lointain.

La naissance du pouvoir temporel pontifical répond à ce problème : comment le Siège de Pierre peut-il exercer sa mission s'il est livré aux Lombards ou abandonné par l'Empire ? Étienne choisit une solution imparfaite, mais historiquement décisive : une alliance avec les Francs et un patrimoine territorial placé sous saint Pierre.

Le risque permanent du pouvoir temporel

Le même acte ouvre un risque. En gagnant des territoires, la papauté devra gérer des cités, des frontières, des fidélités, des gouverneurs, des révoltes, des alliances et des guerres. La liberté obtenue par le temporel peut aider la mission spirituelle ; elle peut aussi la compliquer.

L'histoire ultérieure des États pontificaux, jusqu'aux accords du Latran et à la création de l'État de la Cité du Vatican, peut se lire comme une longue tentative de résoudre ce paradoxe : il faut à l'Église une liberté visible, mais cette liberté ne doit pas engloutir sa vocation spirituelle.[56]

Un article secondaire, mais un carrefour majeur

Étienne II vient du sous-arbre "Nos autres articles", mais son dossier n'est pas marginal. Sans lui, on comprend mal la fin de l'Italie byzantine, la montée carolingienne, la naissance des États pontificaux, la préparation du couronnement impérial de Charlemagne et l'évolution médiévale de la papauté.

Pour un lecteur d'Ignispedia, l'enjeu est simple : Étienne II est le pape qui rend visible le passage de Rome d'un monde à un autre. Après lui, le pape ne regarde plus seulement vers Constantinople ; il regarde vers les Francs, vers Pépin, puis vers Charlemagne.

Pour aller plus loin

  • Les États pontificaux (756-1870) — développement historique complet du patrimoine territorial né dans la crise du VIIIe siècle.
  • Le couronnement de Charlemagne — aboutissement impérial de l'alliance franco-romaine préparée par Étienne II et Pépin.
  • Pape Zacharie — prédécesseur immédiat, dont l'appui à Pépin prépare la transition carolingienne.
  • Pape Paul I — frère et successeur d'Étienne II dans la gestion du nouvel équilibre italien.
  • L'ancienne basilique Saint-Pierre — lieu symbolique où les clés des cités sont déposées sur le tombeau de l'apôtre.
  • La querelle des images — contexte byzantin plus large du VIIIe siècle, sous Constantin V.
  • Histoire du catholicisme — cadre général pour situer le passage du monde tardo-antique à la chrétienté médiévale.

Notes et sources

Notes et références

  1. Horace K. Mann, « Pope Stephen (II) III », The Catholic Encyclopedia, vol. 14, Robert Appleton Company, New York, 1912 ; transcription New Advent : « Unanimously elected in St. Mary Major's and consecrated on 26 March (or 3 April), 752 », mort le 26 avril 757, chute de Ravenne, recours à Pépin, Quierzy, campagnes de 754 et 756, prise de possession de l'exarchat et de la Pentapole, dossier Didier/Ratchis, restauration d'églises, amour des pauvres et hôpitaux près de Saint-Pierre. URL : https://www.newadvent.org/cathen/14288c.htm.

    1 3 6 9 13 16 17 31 34 35 37 41 44 47 49
  2. Saint-Siège, fiche officielle « Stephen II » : 92e pape de l'Église catholique, début du pontificat 26.III.752, fin 26.IV.757, naissance à Rome. URL : https://www.vatican.va/content/vatican/en/holy-father/stefano-ii--iii.html.

    2
  3. Liber Pontificalis, notice « Stephanus II (752-757) » (XCIIII), éd. Louis Duchesne, Le Liber pontificalis, t. I, Paris, 1886, texte latin pp. 440-456 ; transcription consultable sur Fontistoriche. URL : https://fontistoriche.org/papa-stefano-ii/.

    4 11 15 19 21 23 24 25 27 28 29 32 36 43 45 48 50 52 54
  4. Même notice, récit de l'envoi secret de la lettre à Pépin après l'échec des démarches auprès d'Astolphe, Duchesne I, p. 444, § XV : « cernens praesertim et ab imperiale potentia nullum esse subveniendi auxilium » (« imperiale » est bien la lecture du texte édité — latin médiéval, non une coquille).

    5
  5. Même notice, Duchesne I, p. 445 : « egressus est ab hac Romana urbe… XIIII die octobrii mensis, indictionis VII » (14 octobre 753) ; p. 446 : « XV die novembris mensis praedicte VII indictionis, a civitate Papia movens » (15 novembre 753). L'indiction est le cycle de quinze ans qui sert alors à dater les actes : la VIIe indiction est l'année qui va de septembre 753 à août 754, ce qui place bien ces deux départs en octobre et novembre 753. Texte cité d'après la transcription Fontistoriche de la notice.

    7 8
  6. Date du 28 juillet 754 : l'acte est attesté par le Liber Pontificalis : « Pippinus rex ab eodem sanctissimo papa, Christi gratia, cum duobus filiis suis reges uncti sunt Francorum » (notice Étienne II, éd. Duchesne, t. I ; transcription Fontistoriche). La Catholic Encyclopedia (« Pepin the Short », New Advent) confirme la cérémonie de l'onction de Pépin par Étienne II à Saint-Denis, ainsi que la première onction par Boniface après l'élection de Soissons en 751 (« According to the ancient custom Pepin was then elected king and soon after this was anointed by Boniface »). La Columbia Encyclopedia précise : « At St. Denis in July of 754, Pope Stephen anointed Pepin as king (again), along with his wife, Bertrada, and their sons » ; l'étude Humanities 2020 sur Saint-Denis et le sacre des rois confirme que l'abbaye accueillit en 754 le sacre de Pépin et de ses héritiers. URLs : https://fontistoriche.org/papa-stefano-ii/, https://www.newadvent.org/cathen/11662b.htm, https://www.encyclopedia.com/religion/encyclopedias-almanacs-transcripts-and-maps/pepin-iii-king-franks et https://www.mdpi.com/2076-0752/9/4/111.

    10 30
  7. Voir l'article Ignispedia Les États pontificaux (756-1870), qui expose la naissance du patrimoine de saint Pierre à partir de la donation de Pépin, puis son développement jusqu'aux accords du Latran.

    12 39 51 55 56
  8. Codex Carolinus, dans Monumenta Germaniae Historica, Epistolae Merowingici et Karolini aevi, t. I, MGH Epistolae 3, Berlin, 1892, section VIII, p. 469 sq. : recueil de lettres pontificales carolingiennes, dont les lettres d'Étienne II à Pépin et aux Francs dans la crise lombarde. URL : https://www.dmgh.de/mgh_epp_3/index.htm.

    14 40
  9. Même notice, passage sur les exigences d'Astolphe (Duchesne I, p. 441, avant le récit des litanies du § X) : « honerosum tributum huius Romane urbis inhabitantibus adhibere nitebatur; per unumquemque scilicet caput singulos auri solidos annue auferre iniabat » — « il s'efforçait d'imposer aux habitants de Rome un pesant tribut : prendre, par tête, un solidus d'or chaque année ». Texte cité d'après la transcription Fontistoriche de la notice.

    18
  10. Même notice, ouverture, Duchesne I, p. 440, § I : « Stephanus, natione Romanus, ex patre Constantino… in venerabili cubicolo Lateranensi… » (Duchesne écrit bien « cubicolo Lateranensi » ; la transcription Fontistoriche porte ici « cubicolo. Lateranensi », coquille de ponctuation de la transcription).

    20
  11. Même notice, portrait d'ouverture, Duchesne I, p. 440 : « pauperum Christi velox subventor ». Texte cité d'après la transcription Fontistoriche de la notice.

    22
  12. Même notice, exhortation au peuple romain avant les litanies, Duchesne I, p. 442, § X : « Quaeso vos, filii karissimi, pro nostrorum delictorum mole Domini imploremus clementiam… » (« karissimi » avec un k : orthographe de l'édition Duchesne pour « carissimi » ; la transcription Fontistoriche écrit ici « Karissimi » avec une majuscule).

    26
  13. Limite des sources : aucun acte original de la promesse de Quierzy n'est conservé ; elle n'est connue que par le récit du Liber Pontificalis (« sicut pridem iamfato beatissimo spoponderat pontifici », transcription Fontistoriche) et les lettres pontificales de la crise. Cf. Encyclopaedia Britannica, « Donation of Pippin » (« though there is no surviving record of it »). URL : https://www.britannica.com/print/article/450752.

    33
  14. Même notice, récit de la seconde campagne franque et de la remise des cités, Duchesne I, p. 454 : « Et ipsas claves tam Ravennantium urbis quamque diversarum civitatum ipsius Ravennantium exarchatus una cum suprascripta donatione de eis a suo rege emissa in confessione beati Petri ponens… ». Texte cité d'après la transcription Fontistoriche de la notice.

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  15. Même notice, ouverture (à partir du § IV : « Mox vero restauravit… »), Duchesne I, pp. 440-441 : « restauravit et quattuor in hac Romana urbe sita antiquitus xenodochia… » (p. 440) ; « xenodochium in Platana, centum pauperum Christi… » (p. 440) ; « foris muros huius civitatis Romane secus basilicam beati Petri apostoli duo fecit xenodochia… » (p. 441). Texte cité d'après la transcription Fontistoriche de la notice.

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  16. Le Liber Pontificalis présente Didier comme un duc lombard envoyé par Astolphe en Toscane : « Desiderius quidam dux Langobardorum, qui ab eodem nequissimo Aistulfo Tusciae in partes erat directus » (même notice, Duchesne I, p. 454 ; transcription Fontistoriche). L'Encyclopaedia Britannica (11e éd.) confirme : « He was duke of Tuscany ». L'ancienne Catholic Encyclopedia (1912) écrivait « Duke of Istria », leçon abandonnée. URLs : https://fontistoriche.org/papa-stefano-ii/ et https://en.wikisource.org/wiki/Page:EB1911_-_Volume_08.djvu/110.

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  17. « Pepin the Short », The Catholic Encyclopedia, transcription New Advent : la couronne lui est donnée non par le pape mais par les Francs ; « selon l'ancienne coutume, Pépin fut alors élu roi et, peu après, oint par Boniface » — onction destinée à lever tout doute sur la légitimité du nouveau royaume. URL : https://www.newadvent.org/cathen/11662b.htm.

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