Gélase II (en latin Gelasius II), né Giovanni de Gaète — fils de Giovanni Coniuolo[6] (la Britannica de 1911 donne ce nom comme son patronyme : Giovanni Coniulo[7]) —, est pape du 24 janvier 1118 au 29 janvier 1119. La liste officielle du Saint-Siège le compte parmi les pontifes de la pleine Querelle des Investitures, comme successeur de Pascal II et prédécesseur de Calixte II.[8][9] Son pontificat ne dure qu'un an et cinq jours, et il se déroule presque entièrement en fuite.
Avant d'être pape, Jean de Gaète avait pourtant été l'un des hommes les plus puissants de la Curie : moine lettré du Mont-Cassin, puis chancelier de l'Église romaine pendant près de trente ans (août 1088-1118 — d'abord pro tempore, avec pleins pouvoirs probablement dès 1089), il avait servi deux grands papes réformateurs — Urbain II puis Pascal II — et durablement réformé les instruments de l'administration pontificale.[10][11] Son élection, en pleine crise avec l'empereur Henri V, déclenche aussitôt la violence : à peine élu, il est saisi à la gorge, frappé et jeté en prison par Cencio Frangipane, chef du parti impérial à Rome.[12]
Libéré par le soulèvement des Romains, Gélase II doit fuir devant Henri V, qui fait élire un antipape, Grégoire VIII. Réfugié à Gaète, le pape y reçoit l'ordination sacerdotale et la consécration épiscopale, puis excommunie l'empereur et l'usurpateur au synode de Capoue, le 7 avril 1118, revient à Rome, est de nouveau attaqué pendant la messe, et reprend la route de l'exil. Il meurt épuisé à l'abbaye de Cluny, où il est enseveli.[13][14]
Pape de transition, écrasé par les événements, Gélase II n'en est pas moins un maillon décisif : c'est sa fermeté maintenue dans l'épreuve qui prépare la victoire de son successeur Calixte II et la sortie de la Querelle des Investitures au concordat de Worms (1122) et au premier concile du Latran (1123).[15][16]
Pourquoi Gélase II compte-t-il ?
Le pontificat de Gélase II est l'un des plus brefs et des plus douloureux du XIIe siècle. On pourrait le réduire à une suite d'humiliations : un pape âgé, malade, traîné par les cheveux, contraint de fuir deux fois sa propre ville, mourant en terre étrangère. La Catholic Encyclopedia résume ce pontificat en jugeant qu'aucun personnage historique n'a comprimé autant de malheurs dans le court espace d'un an et cinq jours — jugement que la Catholic Encyclopedia attribue à la fois au cardinal Cesare Baronius (Annales Ecclesiastici, ad ann. 1118 et 1119) et à l'historien Alfred von Reumont.[17]
Mais réduire Gélase II à ses échecs serait passer à côté de l'essentiel. Sa vie dit deux choses durables. D'abord, que la réforme de l'Église au XIe siècle ne fut pas seulement l'œuvre de quelques grands papes, mais aussi celle de leurs collaborateurs de l'ombre — et Jean de Gaète fut, comme chancelier, l'architecte administratif de cette réforme pendant trente ans.[18] Ensuite, que la liberté de l'Église se paie : refusant de devoir sa charge à l'empereur, Gélase II accepte l'exil et la mort plutôt que de plier. C'est cette ligne — la fermeté plutôt que l'habileté politique — qui ouvre la voie vers la paix de Worms.[19][20]
De Gaète au Mont-Cassin : la formation d'un lettré
Une naissance noble à Gaète
Jean de Gaète naît entre 1060 et septembre 1064 à Gaète, port du Latium méridional, dans une famille noble — fourchette établie par Stephan Freund dans sa notice du Dizionario Biografico degli Italiani (vol. 52, 1999). La Catholic Encyclopedia le dit « probablement » de la famille des Gaetani[21] ; la notice plus récente du DBI, elle, ne retient que ce qui est établi : fils d'un certain Giovanni Coniuolo, d'une noble famille de Gaète.[22] La ville de Gaète, alors sous influence normande, restera toute sa vie son refuge et le lieu de son sacre : c'est là, et non à Rome, qu'il sera consacré pape.[23]
L'enfant oblat du Mont-Cassin
Très jeune, Jean est offert comme oblat (puer oblatus) à la grande abbaye bénédictine du Mont-Cassin, berceau de l'ordre fondé par saint Benoît.[24] Il y grandit sous le gouvernement de l'abbé Didier — le futur pape Victor III —, à l'époque de la plus grande splendeur du monastère, foyer artistique, intellectuel et spirituel sans égal en Italie.[25] Il y reçoit les ordres mineurs et accède au rang de sous-diacre au plus tôt vers 1074-1075.[26]
Le Mont-Cassin n'est pas un lieu de retraite obscur : c'est l'un des laboratoires de la réforme grégorienne. L'abbaye a déjà donné un pape à l'Église, Étienne IX (1057-1058) — moine du monastère avant d'en être élu abbé —, et elle en donnera un autre, Victor III (1086-1087), l'ancien abbé Didier, avant Gélase II lui-même, simple moine.[27] C'est dans ce vivier réformateur que se forme le jeune moine.
Albéric du Mont-Cassin et l'art d'écrire
La formation de Jean de Gaète est avant tout littéraire et rhétorique. Il a notamment pour maître Albéric du Mont-Cassin, célèbre maître de rhétorique et auteur d'ouvrages sur l'ars dictandi — l'art médiéval de composer les lettres et les actes officiels selon des règles précises de style et de rythme.[28] De cet enseignement, Jean tire ses « excellentes qualités stylistiques » qui feront sa réputation et décideront de sa carrière romaine.[29]
« Durant cette période, une réforme radicale de l'écriture eut lieu, qui aboutit à l'affirmation de la minuscule lisible. » — Dizionario Biografico degli Italiani, à propos de la chancellerie de Jean de Gaète[30]
Cette maîtrise de la langue n'est pas un ornement : à une époque où l'autorité du pape s'exprime par des lettres, des bulles et des décrets envoyés dans toute la chrétienté, savoir écrire avec clarté, force et beauté, c'est exercer un véritable pouvoir.
Le grand chancelier de la réforme grégorienne
Cardinal-diacre et chancelier d'Urbain II
Le talent de Jean attire l'attention de Rome. Le pape Urbain II, élu le 12 mars 1088, le fait venir à la Curie et l'élève rapidement : sous-diacre pontifical en août 1088, puis cardinal-diacre de Santa Maria in Cosmedin, rang attesté dès le 23 septembre 1088.[31] Surtout, il lui confie la charge de chancelier de l'Église romaine — c'est-à-dire la direction de toute la production des actes pontificaux.[32]
Jean de Gaète occupera cette fonction pendant près de trente ans, sous Urbain II puis sous Pascal II, jusqu'à sa propre élection au trône de Pierre en 1118.[33] Cette longévité est exceptionnelle et fait de lui un témoin et un acteur de premier plan de toute la période la plus dure de la Querelle des Investitures.
La réforme de la chancellerie pontificale
Comme chancelier, Jean de Gaète marque durablement l'administration pontificale. Sous sa direction de près de trente ans, une réforme radicale de l'écriture fait adopter une minuscule lisible — la « chiara minuscola », devenue l'écriture typique des documents pontificaux[34]. Ces réformes techniques donnent à la papauté réformée un instrument administratif moderne, capable de soutenir l'ambition universelle du Siège apostolique.
Le cursus : la beauté au service de l'autorité
On a longtemps attribué à Jean de Gaète la réintroduction du cursus dans les documents pontificaux — c'est-à-dire l'art de terminer les phrases latines sur des cadences rythmiques régulières, hérité de la rhétorique antique et appelé cursus leoninus. La réalité, plus nuancée, mérite d'être dite avec exactitude.
« La thèse longtemps soutenue selon laquelle la réintroduction du « cursus leoninus » dans les documents pontificaux serait due à Jean ne peut plus être maintenue, puisqu'on sait désormais que l'usage du « cursus » se rencontre épisodiquement dans la chancellerie pontificale même après le VIIe siècle. Toutefois, à partir de son entrée en service, on enregistre une augmentation sensible de son emploi, qui doit certainement être rapportée à son intervention. » — Dizionario Biografico degli Italiani[35]
Autrement dit, Jean de Gaète n'a pas inventé le cursus, mais il en a systématisé l'usage : sous sa direction, les actes pontificaux deviennent plus rythmés, plus solennels, plus reconnaissables. La forme sert le fond — un document du pape doit s'entendre comme une parole d'autorité. Cette empreinte stylistique survivra des siècles dans la chancellerie romaine.[36]
Trente ans au cœur de la Querelle des Investitures
Pendant tout ce temps, l'Église affronte l'empereur sur une question brûlante : qui nomme les évêques ? La Querelle des Investitures, ouverte par le pape Grégoire VII contre l'empereur Henri IV, oppose l'autorité spirituelle au pouvoir impérial sur la collation des charges ecclésiastiques.[37] Jean de Gaète vit cette crise de l'intérieur, plume à la main, rédigeant les actes des papes réformateurs.
La crise culmine sous Pascal II. En 1111, l'empereur Henri V retient le pape prisonnier et lui arrache, sous la contrainte, un compromis impossible — le Privilegium — bientôt rétracté.[38][39] Chancelier de Pascal II, Jean de Gaète est aux premières loges de cette humiliation. Lorsqu'il deviendra pape à son tour, il saura exactement ce que la pression impériale peut faire à l'Église — et il refusera de céder.
L'élection de 1118 : un pape saisi à la gorge
Le choix du nom Gélase
Le 21 janvier 1118, Pascal II meurt. Trois jours plus tard, le 24 janvier 1118, les cardinaux se réunissent dans l'église Santa Maria in Pallara, près du Palatin, et élisent à l'unanimité le vieux chancelier.[40][41] Jean de Gaète prend le nom de Gélase II, en référence au pape saint Gélase Iᵉʳ (492-496), le fondateur de la doctrine des deux pouvoirs : selon la notice que Stephan Freund lui consacre dans le Dizionario Biografico degli Italiani, ce choix exprimait la volonté de protéger les droits du pontife et de réduire les prétentions de l'empereur.[42]
Le choix n'a rien d'anodin. Reprendre le nom de Gélase Iᵉʳ, c'est annoncer un programme : dans le conflit entre le sacerdoce et l'empire, le nouveau pape entend protéger les droits du pontife et poursuivre l'œuvre de réforme de ses prédécesseurs. Le nom est un manifeste.
L'agression de Cencio Frangipane
La procédure électorale n'est pas même achevée que survient l'inattendu. La puissante famille romaine des Frangipani, alliée à l'empereur, fait irruption dans l'église.
« Avant même que la procédure électorale fût achevée, il arriva un épisode tout à fait inattendu : Cencio (II) Frangipane fit irruption par la force dans l'église, captura le pontife et ses électeurs, et les enferma dans sa maison. » — Dizionario Biografico degli Italiani[43]
La Catholic Encyclopedia rapporte la scène dans toute sa brutalité : Cencio Frangipane saisit le nouveau pontife à la gorge, le jeta à terre, le piétina de ses éperons, le traîna par les cheveux jusqu'à son château voisin et l'y précipita, chargé de chaînes, dans un cachot.[44] Mais les Romains se soulèvent et exigent la libération de leur évêque. Intimidé, Frangipane relâche le pape et obtient son absolution.[45] Gélase II est intronisé au Latran.
Henri V et la fuite vers Gaète
La trêve est brève. Apprenant l'élection faite sans le consulter, l'empereur Henri V se hâte vers Rome ; Gélase II, qui n'a aucune confiance dans les promesses impériales et refuse de légitimer la mainmise du souverain sur l'Église, fuit la ville dès le 2 mars 1118 plutôt que de négocier.[46][47]
Par une nuit de tempête, le pape et sa cour descendent le Tibre sur deux galères, sous une pluie de pierres et de flèches lancées par les impériaux.[48] Après bien des péripéties, Gélase atteint Gaète, sa ville natale, où les Normands l'accueillent à bras ouverts.[49][50]
Un antipape, des excommunications, un exil
Grégoire VIII, l'antipape impérial
Furieux de cette résistance, Henri V réplique par le schisme. Le 8 mars 1118, il fait élire un antipape : le cardinal Maurice Bourdin (Mauritius Burdinus), ancien archevêque de Braga au Portugal, qui prend le nom de Grégoire VIII.[51][52] L'Église a désormais deux prétendants au trône de Pierre — le pape légitime en exil à Gaète, l'usurpateur impérial à Rome.
L'antipape ne survivra pas à la chute de son protecteur. Après l'élection de Calixte II et le retrait du soutien impérial, Grégoire VIII sera capturé à Sutri en avril 1121, puis humilié : Calixte II le fera traverser Rome assis à rebours sur un chameau, avant de l'enfermer dans un monastère.[53]
Le sacre de Gaète et le synode de Capoue
Réfugié à Gaète, Gélase II y accomplit son entrée dans le sacerdoce et l'épiscopat. Aux Quatre-Temps, dates prescrites par la liturgie, il est ordonné prêtre le 9 mars 1118 et consacré évêque (et pape) le 10 mars 1118.[54][55] Le détail n'est pas anecdotique : il rappelle que Gélase, jusque-là cardinal-diacre, n'était pas encore prêtre au moment de son élection — situation alors possible.
Fort de sa consécration, le pape passe à la riposte spirituelle. Au synode de Capoue, le 7 avril 1118, il prononce solennellement l'excommunication d'Henri V et de l'antipape Grégoire VIII.[56][57] L'arme du pape n'est pas l'armée, mais l'anathème : la rupture publique de communion avec l'empereur et sa créature.
Le retour à Rome et le second guet-apens de Sainte-Praxède
L'empereur ayant quitté l'Italie, Gélase II peut rentrer dans sa ville. Il revient à Rome le 5 juillet 1118, sous la protection des Normands.[58] Mais la paix romaine est une illusion : les Frangipani veillent.
Le 21 juillet 1118, alors que le pape veut célébrer la fête de sainte Praxède dans l'église Sainte-Praxède (Santa Prassede), sur l'Esquilin — en plein territoire contrôlé par la famille —, les Frangipani reprennent les armes contre lui en pleine messe.[59] Le vieux pape, encore une fois, doit fuir. Cette seconde agression, au cœur même de la liturgie, achève de lui rendre Rome inhabitable.
Le dernier voyage : Pise, Gênes, la France
De Marseille à Cluny
Comprenant qu'il ne gouvernera jamais en paix tant qu'Henri V et les Frangipani domineront Rome, Gélase II décide de gagner la France, terre fidèle à la réforme. Il quitte Rome le 2 septembre 1118 et gagne par mer Pise — où il consacre la cathédrale le 26 septembre —, puis Gênes — consécration du dôme le 10 octobre —, avant d'atteindre Marseille, où sa présence est attestée le 23 octobre 1118.[60]
Accueilli avec honneur dans le Midi — Maguelonne, Montpellier, Avignon —, le pape reçoit à Maguelonne, de Suger, abbé de Saint-Denis, l'invitation du roi Louis VI à une rencontre à Vézelay.[61][62] À Vienne, il tient un concile et en annonce un autre, et s'entretient avec l'archevêque Guy.[63] Il prépare en outre un grand concile à Reims pour traiter solennellement de la question des investitures.[64] Mais ses forces l'abandonnent.
La mort à Cluny (29 janvier 1119)
Épuisé par une année d'épreuves, Gélase II se fait conduire à la grande abbaye de Cluny, capitale spirituelle de la réforme monastique. C'est là qu'il meurt, le 29 janvier 1119, et qu'il est enseveli dans l'église abbatiale.[65][66] La liste officielle du Saint-Siège retient pour sa part le 28 janvier[67] — soit un pontificat d'un an et quatre jours au lieu d'un an et cinq. Le présent article suit la chronologie de Stephan Freund, de la Catholic Encyclopedia et du calendrier bénédictin, qui fixent la mort au 29 janvier.[68]
Sentant sa fin venir, il tenta d'abord de désigner Conon de Préneste pour lui succéder, puis se rallia à la proposition de ce dernier en faveur de Guy de Bourgogne, archevêque de Vienne.[69] Réunis à Cluny, les cardinaux élisent celui-ci le 2 février 1119 — date de début de pontificat retenue par la liste officielle du Saint-Siège[70] : ce sera Calixte II, l'homme qui achèvera l'œuvre.[71] La Vie rédigée par son contemporain Pandolphe de Pise — que la Catholic Encyclopedia présente comme un témoin oculaire de ce qu'il raconte — est la source ancienne de ce pontificat.[72]
- 21 janvier 1118Mort de Pascal IIRome
Le pape Pascal II meurt ; les cardinaux doivent élire un successeur en pleine crise impériale.
- 24 janvier 1118Élection de Gélase IISanta Maria in Pallara
Jean de Gaète, chancelier depuis trente ans, est élu à l'unanimité et prend le nom de Gélase II. Aussitôt, Cencio Frangipane l'enlève et l'emprisonne ; les Romains le délivrent.
- 2 mars 1118Henri V marche sur RomeFuite vers Gaète
L'empereur, élection faite sans lui, se hâte vers la capitale. Gélase fuit par le Tibre dès le 2 mars et gagne Gaète, accueilli par les Normands.
- 8-10 mars 1118Antipape et sacreRome / Gaète
Henri V fait élire l'antipape Grégoire VIII (Maurice Bourdin). À Gaète, Gélase est ordonné prêtre (9 mars) puis consacré pape (10 mars).
- 7 avril 1118Excommunications de CapoueSynode de Capoue
Gélase II excommunie solennellement l'empereur Henri V et l'antipape Grégoire VIII.
- 5-21 juillet 1118Retour et second guet-apensRome, Sainte-Praxède
Le pape rentre à Rome (5 juillet) mais, dès le 21 juillet, les Frangipani l'attaquent de nouveau pendant la messe à Sainte-Praxède.
- 2 septembre 1118 - janvier 1119L'exil françaisPise, Gênes, Marseille, Cluny
Gélase gagne la France par mer (Pise, Gênes, Marseille), reçu à Avignon et Montpellier, en route vers un concile à Reims.
- 29 janvier 1119Mort à ClunyAbbaye de Cluny
Épuisé, Gélase II meurt à Cluny et y est enseveli. Calixte II lui succède le 2 février 1119.
Que reste-t-il de Gélase II ?
Calixte II et l'achèvement de la Querelle des Investitures
Le pontificat de Gélase II n'a duré qu'un an, mais il a tenu la ligne : aucun compromis avec l'empereur, aucune reconnaissance de l'antipape, l'exil plutôt que la soumission. C'est sur ce socle que son successeur Calixte II bâtit la solution. Issu de la haute aristocratie bourguignonne — fils du comte Guillaume de Bourgogne, apparenté à presque toutes les maisons royales d'Europe —, Calixte II a le poids politique qui manquait au vieux moine de Gaète.[73]
En 1121, il fait capturer et déposer l'antipape Grégoire VIII. En 1122, il signe avec Henri V le concordat de Worms, qui distingue enfin l'investiture spirituelle (la crosse et l'anneau, réservées à l'Église) de l'investiture temporelle (le sceptre, concédée par l'empereur pour les biens féodaux).[74] L'année suivante, le premier concile du Latran (1123) ratifie solennellement cette paix devant toute l'Église latine.[75] En refusant de céder dans la tempête, la fermeté de Gélase II avait rendu cette victoire possible.
Le pape oublié des fresques du Latran
Ironie de l'histoire : le pape qui a maintenu la ligne dans l'épreuve fut presque effacé de la mémoire visuelle de sa propre victoire. Calixte II fit peindre au palais du Latran des fresques représentant le triomphe des papes « légitimes » sur les antipapes. Or Gélase II y fut omis.
« Calixte II ne voulut pas partager avec son prédécesseur sa victoire sur l'antipape Bourdin. » — Dizionario Biografico degli Italiani[76]
Le pape qui avait excommunié l'usurpateur disparut ainsi de la galerie des vainqueurs, au profit de celui qui récolta la paix. L'histoire a depuis rétabli sa place : sans la résistance de Gélase II, la victoire de Worms aurait manqué de socle.
Le troisième pape du Mont-Cassin
Gélase II est aussi le troisième moine du Mont-Cassin porté sur le siège de Pierre en l'espace d'une soixantaine d'années, après Étienne IX (1057-1058) et Victor III (1086-1087) : les deux premiers en avaient aussi été abbés, tandis que Gélase II y fut simple moine sans en devenir abbé.[77] Ce fait dit l'importance du monachisme bénédictin réformé dans la réforme grégorienne : c'est dans le silence et l'étude des cloîtres que se sont formés les hommes qui ont rendu sa liberté à l'Église.
Sa biographie nous est en partie connue grâce à Pandolfo (Pandulphus), un contemporain qui rédigea sa Vie dans la continuité du Liber Pontificalis — source précieuse, quoique partisane, pour reconstituer l'année tragique de son pontificat.[78]
Pape lettré devenu pape martyr de la liberté ecclésiale, Gélase II incarne une vérité que la réforme grégorienne avait mise au centre : l'Église n'appartient pas à l'empereur. Il l'a payé de sa tranquillité, de sa santé et de sa vie — mais la paix de Worms, trois ans après sa mort, peut être lue comme lui donnant raison.
Pour aller plus loin
- Pape Pascal II — prédécesseur de Gélase II, dont il fut le chancelier ; victime de la captivité imposée par Henri V en 1111.
- La Querelle des Investitures — le grand conflit entre le sacerdoce et l'empire dont le pontificat de Gélase II est l'un des sommets dramatiques.
- Le premier concile du Latran (1123) — concile qui ratifie le concordat de Worms et clôt la crise, trois ans après la mort de Gélase II.
- Pape Étienne IX — premier des trois papes issus du Mont-Cassin, comme Gélase II.
- Pape saint Gélase Iᵉʳ — le pape du Ve siècle dont Gélase II reprit le nom comme programme de défense des droits du pontife.
Notes et références
Saint-Siège, page officielle « Gélase II » (rubrique Souverains Pontifes) : « 161e Pape de l'Église catholique », début du pontificat 24.I/10.III.1118, nom de naissance Giovanni de Gaète, naissance Gaète (Italie). URL : https://www.vatican.va/content/vatican/fr/holy-father/gelasio-ii.html (consultée le 4 octobre 2026). Critère de cette liste officielle : elle ne compte que les pontifes légitimes — les antipapes n'y figurent pas (l'usurpateur de 1118, Maurice Bourdin, n'y a aucune notice ; le « Grégoire VIII » de la liste est le pape légitime Alberto di Morra, 1187). Aucune liste ancienne donnant un rang de « 159e » n'a pu être identifiée. La même rubrique indique la fin du pontificat au 28.I.1119 ; la notice DBI de Stephan Freund, l'Enciclopedia dei Papi et la Catholic Encyclopedia, suivies dans cet article, retiennent le 29 janvier 1119.
1 67Stephan Freund, "Gelasio II, papa", Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 52, Istituto dell'Enciclopedia Italiana, Rome, 1999 (le volume couvre les entrées de Gambacorta à Gelasio II, qui en est la dernière notice ; texte identique dans l'édition en ligne, vérifié le 5 octobre 2026) : Giovanni da Gaeta, naissance entre 1060 et septembre 1064, fils de Giovanni Coniuolo, famille noble de Gaète ; oblat au Mont-Cassin sous l'abbé Didier (Victor III) ; sous-diacre vers 1074-1075 ; chancelier sous Urbain II ; réforme de l'écriture (minuscule lisible) ; nuance savante sur le cursus leoninus ; élection à Santa Maria in Pallara, choix du nom Gélase en référence à Gélase Iᵉʳ ; irruption de Cencio Frangipane ; antipape Maurice Bourdin (Grégoire VIII) le 8 mars 1118 ; ordination le 9 mars, consécration le 10 mars 1118 ; excommunication du 7 avril 1118 ; retour à Rome le 5 juillet, second assaut à Santa Prassede le 21 juillet 1118 ; départ le 2 septembre ; mort à Cluny le 29 janvier 1119 ; omission de Gélase II dans les fresques de Calixte II au Latran. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/papa-gelasio-ii_(Dizionario-Biografico)/.
2 6 9 11 13 19 22 25 26 33 40 47 51 54 56 58 59 60 61 63 65 68 69Encyclopaedia Britannica, 11ᵉ édition (1911), article "Gelasius II" : « Gelasius II. (Giovanni Coniulo), pope from the 24th of January 1118 to the 29th of January 1119, was born at Gaeta of an illustrious family. » — c'est la source qui donne Coniulo comme nom propre du pape, tandis que le Dizionario Biografico degli Italiani fait de Coniuolo le prénom de son père (Giovanni da Gaeta, fils de Giovanni Coniuolo). URL : https://en.wikisource.org/wiki/1911_Encyclop%C3%A6dia_Britannica/Gelasius.
3 7Stephan Freund, "Gelasio II", Enciclopedia dei Papi, Istituto dell'Enciclopedia Italiana, 2000 (texte identique dans l'édition en ligne, vérifié le 5 octobre 2026) : formation au Mont-Cassin sous Albéric du Mont-Cassin, « celebre maestro di retorica e autore di diverse opere sulla "ars dictandi" » (« Da questo Giovanni ricevette la sua formazione nelle arti liberali e al suo insegnamento egli dovette le sue eccellenti doti stilistiche ») ; créé chancelier par Urbain II : « dall'agosto 1088 "pro tempore" (dal 23 settembre figura con il rango di cardinale diacono) e ufficialmente con ogni probabilità dal 1089 » ; essor du cursus dans les actes pontificaux à partir de son entrée en fonction ; consécration à Gaète aux Quatre-Temps ; biographie rédigée par Pandolfo (Pandulphus). URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/gelasio-ii_(Enciclopedia-dei-Papi)/.
4 10 18 23 24 28 29 31 32 36 50 55 78Catholic Encyclopedia (article « Gregory VIII, antipope ») : Maurice Bourdin (Mauritius Burdinus), archevêque de Braga, « placed upon the papal chair by Emperor Henry V, 8 March, 1118 » ; le Dizionario Biografico degli Italiani (notice Stephan Freund) date cette élection du 8 mars 1118 à Rome (« l'8 marzo 1118 a Roma, fece eleggere papa […] il cardinale Maurizio Burdino »), distinguant les 9 et 10 mars, jours de l'ordination et de la consécration de Gélase II à Gaète. Variante : la Wikipédia anglophone fait commencer l'antipontificat au 10 mars 1118 ; aucune variante au 1er mars n'a été retrouvée dans les sources consultées (Britannica inaccessible le 5 octobre 2026, notice DBI et Catholic Encyclopedia concordantes sur le 8 mars). Antipape jusqu'au 22 avril 1121 ; perte du soutien impérial après l'élection de Calixte II ; capture à Sutri en avril 1121, humiliation (porté à rebours sur un chameau dans Rome), emprisonnement. URLs : https://www.newadvent.org/cathen/06795b.htm ; https://www.britannica.com/biography/Gregory-VIII-antipope.
5 52 53James Loughlin, "Pope Gelasius II", The Catholic Encyclopedia, vol. VI, Robert Appleton Company, New York, 1909 ; transcription New Advent : né à Gaète, d'une noble famille « probablement les Gaetani » (texte original anglais : « John was of a noble family, probably the Gaetani »), élu le 24 janvier 1118, mort à Cluny le 29 janvier 1119 ; moine du Mont-Cassin et chancelier du Saint-Siège ; agression de Cencio Frangipane (saisi à la gorge, traîné par les cheveux, jeté en prison) ; libération par les Romains ; Henri V à Rome ; fuite par le Tibre vers Gaète ; antipape Maurice Bourdin (Grégoire VIII), archevêque de Braga ; excommunications ; voyage par Pise et Gênes vers la France ; accueil de Suger ; mort à Cluny ; vie du pape écrite par son ami intime Pandolphe de Pise, témoin oculaire de ce qu'il raconte (texte original anglais : « The life of Gelasius was written by his intimate friend, Pandulphus of Pisa, an eye-witness to what he narrates »). Jugement final, traduit dans le corps de l'article — texte original anglais : « Baronius and Reumont agree in pronouncing that no historical personage ever compressed so many misfortunes into the short space of a year and five days. » Le premier nom est le cardinal Cesare Baronius, référencé dans les Sources de l'article : « BARONIUS, Ann. Eccl. ad ann. 1118, 1119 » ; le second est l'historien Alfred von Reumont, cité dans les mêmes Sources : « histories of medieval Rome by GREGOROVIUS; VON REUMONT » (vérification plein texte du 5 octobre 2026). URL : https://www.newadvent.org/cathen/06407a.htm (consultée le 5 octobre 2026).
8 12 14 17 21 41 44 45 46 48 49 57 62 64 66 72Concordat de Worms (23 septembre 1122), entre le pape Calixte II et l'empereur Henri V : distinction entre l'investiture spirituelle (crosse et anneau, réservées à l'Église) et l'investiture temporelle (sceptre, pour les régales), mettant fin à la phase aiguë de la Querelle des Investitures. Cf. Encyclopaedia Britannica, "Concordat of Worms", URL : https://www.britannica.com/event/Concordat-of-Worms.
15 20 71 74Voir l'article Ignispedia Le premier concile du Latran (1123) : neuvième concile œcuménique, convoqué par Calixte II, qui ratifie le concordat de Worms devant l'Église latine.
16 39 75Voir l'article Ignispedia Pape Étienne IX : premier des trois moines du Mont-Cassin portés sur le siège de Pierre en une soixantaine d'années, avant Victor III (1086-1087) et Gélase II (1118-1119) ; lui-même et Victor III en furent aussi abbés, tandis que Gélase II y fut simple moine.
27 77Stephan Freund, "Gelasio II, papa", Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 52 (Rome, 1999) — même notice que [^treccani-dbi], texte identique dans l'édition en ligne, vérifié le 5 octobre 2026. Texte original italien : « Durante questo periodo ebbe luogo una radicale riforma della scrittura, che portò all'affermazione della chiara minuscola come scrittura tipica dei documenti pontifici. » URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/papa-gelasio-ii_(Dizionario-Biografico)/.
30 34"Gelasio II, papa", Dizionario Biografico degli Italiani, art. cit. Texte original italien : « La tesi a lungo sostenuta che la reintroduzione del cursus leoninus nei documenti pontifici sia dovuta a Giovanni non può più valere in senso assoluto, dato che ora si sa che il cursus si incontra nella Cancelleria pontificia saltuariamente anche dopo il VII secolo. Tuttavia, dall'entrata in servizio di Giovanni si registra una sensibile crescita dell'impiego del cursus, che certamente va ricondotta al suo intervento. » URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/papa-gelasio-ii_(Dizionario-Biografico)/.
35Voir l'article Ignispedia La Querelle des Investitures : conflit ouvert par Grégoire VII contre Henri IV sur l'investiture des évêques ; captivité de Pascal II et Privilegium arraché par Henri V en 1111 ; résolution au concordat de Worms (1122).
37 38Stephan Freund, "Gelasio II, papa", Dizionario Biografico degli Italiani, art. cit., sur le choix du nom : « Giovanni assunse infatti quello di Gelasio II, esprimendo in tal modo la volontà di tutelare, nel conflitto tra potere spirituale e temporale, i diritti del pontefice e di ridimensionare le pretese dell'imperatore. [...] il nuovo pontefice si richiamava direttamente al fondatore della dottrina dei due poteri, Gelasio I (492-496). [...] Il nome Gelasio indicava così l'intenzione del neoeletto di continuare gli sforzi dei suoi predecessori per la riforma della Chiesa. » (texte en ligne vérifié le 4 octobre 2026). URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/papa-gelasio-ii_(Dizionario-Biografico)/.
42"Gelasio II, papa", Dizionario Biografico degli Italiani, art. cit. Texte original italien : « Prima ancora che tutta la procedura dell'elezione fosse conclusa, accadde però un episodio del tutto inatteso: Cencio (II) Frangipane fece irruzione con la forza nella chiesa, catturò il pontefice e i suoi elettori e li rinchiuse nella sua casa. » URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/papa-gelasio-ii_(Dizionario-Biografico)/.
43Saint-Siège, page officielle « Calixte II » (rubrique Souverains Pontifes) : « 162e Pape de l'Église catholique », début du pontificat 2,9.II.1119 (élection à Cluny le 2 février, couronnement à Vienne le 9 février), nom de naissance Gui de Bourgogne. URL : https://www.vatican.va/content/vatican/fr/holy-father/callisto-ii.html (consultée le 4 octobre 2026).
70James MacCaffrey, "Pope Callistus II", The Catholic Encyclopedia, vol. 3, Robert Appleton Company, New York, 1908 ; transcription New Advent : règne commençant le 1er février 1119 ; Guido, fils du comte Guillaume de Bourgogne, apparenté par son père comme par sa mère à presque toutes les maisons royales d'Europe, archevêque de Vienne (1088) ; élu pape grâce surtout aux efforts du cardinal Cunon, couronné à Vienne le 9 février 1119. URL : https://www.newadvent.org/cathen/03185a.htm (consultée le 4 octobre 2026).
73"Gelasio II, papa", Dizionario Biografico degli Italiani, art. cit. Texte original italien : « G. manca: evidentemente Callisto II non volle condividere con il predecessore la sua vittoria sull'antipapa Burdino. » URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/papa-gelasio-ii_(Dizionario-Biografico)/.
76