Au cœur du XIIᵉ siècle cistercien, entre saint Bernard de Clairvaux qui embrase l'Europe de sa parole et saint Étienne Harding qui a donné à l'ordre sa Charte de charité, un berger du Dauphiné devenu moine, puis abbé, puis archevêque malgré lui, incarne une autre grandeur : celle de l'homme qui fuit les honneurs et que les honneurs rattrapent. Saint Pierre de Tarentaise (1102-1174) — qu'il ne faut confondre ni avec son prédécesseur le bienheureux Pierre Ier de Tarentaise, ni avec le futur pape bienheureux Innocent V, également né Pierre de Tarentaise un demi-siècle plus tard — passa quatorze ans à gouverner un diocèse alpin exsangue, s'enfuit une année entière se cacher comme simple convers dans un monastère suisse, puis revint achever sa vie comme légat de la paix entre les royaumes de France et d'Angleterre, avant de mourir en chemin, épuisé par sa dernière mission.
Ce que la postérité a retenu de lui, c'est moins un traité qu'une manière d'être archevêque : rester moine sous la mitre, nourrir les pauvres avant de recevoir les rois, et choisir chaque fois que possible le silence du cloître à l'éclat du pouvoir. Cet article retrace le saint lui-même — son enfance de berger, sa vocation cistercienne, son abbatiat, son épiscopat réformateur, sa fuite, sa diplomatie de paix, sa mort et son culte —, à partir des sources les plus anciennes disponibles, au premier rang desquelles la Vita rédigée par son contemporain Geoffroy d'Auxerre.
Un berger du Dauphiné qui savait tout le psautier (1101-1121)
Naissance à Saint-Maurice-l'Exil
Pierre naît vers 1101 ou 1102 à Saint-Maurice-l'Exil, petite localité du Dauphiné proche de Vienne, sur les bords du Rhône.[1] Les sources anciennes divergent d'une année sur la date exacte — ce genre d'écart est banal pour un enfant de condition modeste au tournant du XIIᵉ siècle, dont la naissance n'était consignée dans aucun registre — mais elles s'accordent sur le lieu et sur le contexte : une famille rurale, sans doute paysanne, du diocèse de Vienne.[2] L'historien cistercien Anselme Dimier, qui a consacré une étude au saint en 1935, a contesté certains détails de cette réputation de pauvreté transmis par la tradition postérieure, sans remettre en cause l'origine simple de la famille.[3]
L'enfant qui savait tout le psautier
La tradition retient de son enfance un trait précis, transmis depuis les premiers biographes : jeune berger, gardant les troupeaux de sa famille, il mémorise l'intégralité du psautier avant même de savoir vraiment lire.[4] L'anecdote, sobre en apparence, dit beaucoup de la formation religieuse populaire du Dauphiné médiéval — un enfant pouvait porter en lui, par le seul usage de l'oreille et de la mémoire, la prière officielle de l'Église — et elle annonce le trait dominant de toute la vie du saint : une intériorité biblique acquise avant toute charge, avant tout titre, avant tout honneur.
Une famille tournée vers Dieu
La vocation de Pierre n'est pas un cas isolé dans sa famille. Un de ses frères, qui deviendra saint Lambert, sera lui-même abbé de Chézery ; un autre frère entrera comme moine à Bonnevaux ; sa mère et une sœur rejoindront, vers 1132, le monastère de Betton.[5] Cette dispersion collective dans la vie religieuse, propre à de nombreuses familles du XIIᵉ siècle touchées par le renouveau cistercien, éclaire le climat spirituel dans lequel Pierre grandit : la vocation n'y est pas un accident individuel, mais le fruit d'une atmosphère familiale entière tournée vers le cloître.
Le moine de Bonnevaux et le fondateur de Tamié (1121-1141)
Bonnevaux, sixième fille de Cîteaux
Selon le chroniqueur Joseph-Antoine Besson, Pierre serait entré en religion vers l'âge de vingt ans, en 1118, avant de faire sa profession formelle au monastère de Bonnevaux, en Dauphiné, en 1121 — accompagné, selon certaines sources, de son père et de deux de ses frères.[6] Bonnevaux avait été fondée en 1117 par Gui de Bourgogne, archevêque de Vienne — le futur pape Calixte II —, consacrée en 1119, et comptait parmi les toutes premières abbayes filles de Cîteaux : elle en essaima plus d'une dizaine à son tour dans tout le Sud-Est de la France durant le XIIᵉ siècle.[7] C'est donc dans l'élan le plus vif de la réforme cistercienne naissante — la même génération qui voit saint Bernard transformer Clairvaux en foyer spirituel de l'Occident — que Pierre embrasse la vie monastique.
Premier abbé de Tamié (1132)
Onze ans après son entrée à Bonnevaux, en 1132, Pierre est envoyé fonder une nouvelle abbaye à Tamié, en Savoie, dans les montagnes de la Tarentaise, sur un terrain donné par la famille de Chevron : il en devient le premier abbé, à trente ans.[8] Tamié est la troisième fille de Bonnevaux, après Mazan (1122) et Montpeyroux (1126) — Bonnevaux en fondera d'autres encore, dont Léoncel (1137) et Valmagne (1145).[9] Diriger une fondation cistercienne dans un lieu aussi rude que les Alpes savoyardes exige, dès le premier jour, une capacité de gouvernement que le jeune abbé va exercer pendant neuf ans.
L'hospice des Alpes
À Tamié, Pierre applique à la lettre l'esprit cistercien d'accueil et de pauvreté partagée : il fait bâtir un hospice destiné aux voyageurs qui empruntent les cols alpins, dans une région où le franchissement des montagnes met régulièrement en danger la vie des pèlerins et des marchands.[10] Ce geste, en apparence secondaire dans la biographie d'un futur archevêque, est en réalité la matrice de tout ce qui suivra : la charité concrète envers les plus exposés restera, jusqu'à sa mort, le fil conducteur de son gouvernement — d'abord d'une abbaye, ensuite d'un diocèse entier.
Archevêque malgré lui (1141)
La succession d'un usurpateur déposé
En 1141, le chapitre cathédral de Moûtiers appelle Pierre à succéder sur le siège archiépiscopal de Tarentaise à un certain Isdraël, que Rome avait déposé comme usurpateur.[11] Le diocèse, vaste territoire alpin de la haute vallée de l'Isère, souffrait d'un relâchement disciplinaire et administratif sérieux : le nouvel archevêque hérite d'une charge de redressement, non d'un siège tranquille.
L'injonction du chapitre général et le rôle de saint Bernard
Pierre refuse d'abord. Il ne cède qu'après une injonction formelle du chapitre général de Cîteaux, l'autorité suprême de l'ordre, à laquelle un moine cistercien ne peut légitimement se dérober — et parmi les abbés qui siègent à ce chapitre général, certains sont des amis et des saints qu'il vénère, au premier rang desquels saint Bernard de Clairvaux, dont le poids moral dans toute nomination épiscopale touchant l'ordre cistercien de cette génération est déterminant.[12] Le trait est cohérent avec tout le reste de la vie du saint : Pierre n'a jamais recherché aucune charge, et n'a jamais accepté d'en fuir aucune une fois qu'elle lui a été légitimement imposée par obéissance.
Pierre II — ne pas confondre avec Pierre Ier ni avec Innocent V
Le nom de « Pierre de Tarentaise » désigne, dans l'histoire de l'Église, trois personnages distincts, qu'une lecture rapide confond trop souvent. Notre saint est appelé Pierre II précisément parce qu'il succède à un premier archevêque homonyme, le bienheureux Pierre Ier de Tarentaise, ancien troisième abbé de La Ferté (v. 1120-1132) puis archevêque de Tarentaise jusqu'à sa mort en 1140, lui aussi vénéré comme saint dans le diocèse.[13] Un troisième « Pierre de Tarentaise », enfin, naît près d'un demi-siècle après la mort du nôtre : dominicain, professeur à l'université de Paris, archevêque de Lyon puis cardinal, il est élu pape sous le nom d'Innocent V en 1276 — le tout premier pape dominicain de l'histoire — et vénéré aujourd'hui comme bienheureux.[14] Le tableau ci-dessous fixe les repères.
| Personnage | Dates | Charge principale | Statut |
|---|---|---|---|
| Bienheureux Pierre Ier de Tarentaise | v. 1120-1140 | Abbé de La Ferté, puis archevêque de Tarentaise | Vénéré comme bienheureux |
| Saint Pierre II de Tarentaise (cet article) | 1101/1102-1174 | Abbé de Tamié, puis archevêque de Tarentaise ; légat de paix | Canonisé par Célestin III (1191) |
| Bienheureux Innocent V, né Pierre de Tarentaise | v. 1225-1276 | Théologien dominicain, archevêque de Lyon, pape (1276) | Béatifié |
Le gouvernement du diocèse : réforme et charité
Restaurer la discipline du clergé
Devenu archevêque, Pierre applique à son diocèse les principes cisterciens qu'il a appris comme abbé : il écarte les clercs indignes, soutient les prêtres fidèles à leur charge, réorganise l'administration et les finances du siège, et redonne vigueur à la formation et à l'enseignement dans une région où la discipline ecclésiastique s'était fortement relâchée avant lui.[15] Sa méthode n'est pas celle d'un juriste enfermé dans son palais : elle passe par des visites pastorales régulières, qui le conduisent lui-même dans les paroisses les plus reculées de la vallée alpine.[16]
Le « pain de mai »
C'est de cette période que date l'œuvre la plus durablement célèbre de son épiscopat, le « pain de mai ». Son biographe, Geoffroy d'Auxerre, moine cistercien qui écrit sa Vie une dizaine d'années après sa mort, y dépeint la maison archiépiscopale comme un véritable hospice ouvert en toute saison, et plus encore pendant les trois mois précédant la moisson, quand les réserves s'épuisent.[17]
Pierre institue en particulier une distribution quotidienne de soupe et de pain durant les vingt-huit jours les plus critiques du mois de mai — le moment le plus dur de l'année pour les paysans de montagne, quand les réserves de l'hiver sont épuisées et que la moisson d'été n'est pas encore venue.[18] Cette charité calculée, pensée non comme un geste occasionnel mais comme une institution récurrente, traversera les siècles dans la mémoire populaire de la Tarentaise sous le nom même qu'elle porte encore : le pain de mai.[19]
La tunique de moine sous les ornements
Un autre détail, transmis par la tradition, dit tout autant sur l'homme : devenu archevêque, Pierre refuse de quitter la tunique monastique, la portant sous les ornements épiscopaux quand la liturgie l'exige.[20] Le geste n'est pas anecdotique dans une époque où le prestige d'un siège métropolitain se mesurait aussi à son faste : Pierre entend rester, jusque sous la mitre, ce qu'il a choisi d'être à vingt ans — un moine cistercien, pauvre, obéissant, silencieux.
La fuite de 1155
Disparition
Après quatorze années d'un gouvernement exigeant, en 1155, Pierre disparaît soudainement, sans laisser de trace.[21] Aucune source ne prétend qu'il ait été enlevé ou chassé : tout indique une décision personnelle, celle d'un homme épuisé par le poids d'une charge qu'il n'avait jamais désirée, et qui choisit de retourner, incognito, à l'anonymat du cloître.
Retrouvé convers anonyme en Suisse
On le retrouve environ un an plus tard, réfugié sous un nom d'emprunt dans un petit monastère cistercien de Suisse, où il s'est fait admettre comme simple frère convers — c'est-à-dire au rang le plus humble de la vie monastique, celui des moines non lettrés voués aux travaux manuels, très en dessous de la dignité qu'un ancien archevêque aurait pu revendiquer.[22] Le choix du statut de convers, et non de simple moine de chœur, est en soi significatif : Pierre ne cherche pas seulement à fuir sa charge, il cherche à disparaître au sens le plus radical du terme, jusqu'à effacer le rang même qu'il occupait avant son épiscopat.
« Quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé. » — Évangile selon saint Luc[23]
Le retour à contrecœur
Reconnu, Pierre est ramené sur son siège de Tarentaise. Il reprend sa charge, non par goût retrouvé du gouvernement, mais par la même obéissance qui l'y avait conduit quatorze ans plus tôt.[24] Cet épisode, unique parmi les grandes figures épiscopales du XIIᵉ siècle, a valu à Pierre une réputation d'humilité extrême qui dépasse de loin celle de bien des saints plus célèbres de son temps : peu d'archevêques de la chrétienté médiévale ont, de leur vivant, tenté une seule fois de disparaître totalement de leur charge pour redevenir le plus humble des frères.
Légat de la paix au service d'Alexandre III
Le schisme et l'empereur Frédéric Barberousse
Les dernières années de Pierre sont dominées par le grand schisme qui déchire l'Église d'Occident à partir de 1159 : l'empereur Frédéric Barberousse soutient une série d'antipapes contre le pape légitime Alexandre III. Pierre se range sans hésiter du côté d'Alexandre III, et met tout le poids de son autorité morale au service de sa cause.[25] En tant que légat pontifical, il exerce une influence diplomatique considérable auprès des monastères, des comtes de Savoie et des monarques d'Europe, voyageant en Lorraine et en Alsace pour exhorter les fidèles à demeurer fidèles au pape légitime.[26]
Diplomate entre les rois de France et d'Angleterre
Pierre intervient également comme médiateur entre le roi de France Louis VII et le roi d'Angleterre Henri II Plantagenêt, dont les royaumes rivaux entretiennent des tensions permanentes tout au long de la seconde moitié du XIIᵉ siècle.[27] Cette diplomatie de paix, exercée par un ancien moine qui n'avait rien demandé ni à l'un ni à l'autre camp, illustre l'autorité singulière que sa réputation de sainteté et de désintéressement lui avait value auprès des puissants eux-mêmes.
La sagesse du pacificateur
De cette mission de conciliateur infatigable, la tradition rapporte une parole qui résumerait toute sa sagesse de pacificateur : refuser les disputes à propos des biens matériels, qui feraient perdre à la fois les richesses du ciel et celles de la terre.[28]
Mort à Bellevaux (14 septembre 1174)
La dernière mission de paix
C'est au cours d'une nouvelle mission de pacification entre les monarques de France et d'Angleterre que Pierre, déjà épuisé, contracte une maladie brève mais grave.[29] Il ne rejoindra jamais sa destination.
La mort en chemin, près de la Source Saint-Pierre
Pierre meurt le 14 septembre 1174 à l'abbaye Notre-Dame de Bellevaux, en Franche-Comté, entouré de ses frères cisterciens.[30] Selon la tradition locale, il se serait effondré près d'une source, à environ deux kilomètres de l'abbaye en direction de Chambornay — source qui porte depuis son nom, la « Source Saint-Pierre ».[31]
Les reliques dispersées
Comme il était d'usage pour les grands saints du Moyen Âge, le corps de Pierre fut partagé entre plusieurs communautés qui avaient droit à sa mémoire : Bellevaux conserva le bas du corps, placé dans un reliquaire doré à l'autel gauche de Cirey ; la Tarentaise reçut la partie supérieure du corps ; l'abbaye de Cîteaux reçut son bras droit ; et Tamié, l'abbaye qu'il avait fondée et gouvernée en premier, reçut son bras gauche.[32] Plus près de nous, en 2008, une translation de reliques a ramené une part du corps du saint jusqu'à Tamié, geste qui témoigne d'un culte encore bien vivant huit siècles après sa mort.[33]
Canonisation et culte
La Vita de Geoffroy d'Auxerre
Tout ce que l'on sait dans le détail de la vie de Pierre repose sur la Vita sancti Petri Tarentasiensis episcopi, rédigée en latin vers 1184 — soit dix ans après sa mort — par Geoffroy d'Auxerre, moine cistercien qui avait été le secrétaire de saint Bernard de Clairvaux avant de devenir lui-même abbé.[34] Le texte fut composé expressément pour appuyer la cause de canonisation, avec une insistance particulière sur les miracles attribués au saint après sa mort — genre littéraire classique de l'hagiographie médiévale, où le recueil des miracles vise autant à édifier les fidèles qu'à convaincre la curie romaine. La Vita fut publiée dans les Acta Sanctorum (Maii II, Anvers, 1680, p. 320-345) et nous est parvenue par trois manuscrits conservés à Troyes, Munster et Saint-Omer.[35]
La bulle de Célestin III (10 mai 1191)
Les pèlerinages sur le tombeau de Pierre à Bellevaux se multiplient rapidement après sa mort, accompagnés de miracles constatés par les autorités ecclésiastiques.[36] Dix-sept ans après sa mort, le pape Célestin III canonise Pierre par une bulle datée du 10 mai 1191 — une canonisation relativement rapide pour l'époque, signe de la force du culte populaire qui s'était déjà constitué autour de sa tombe.[37]
| Repères chronologiques | Date |
|---|---|
| Naissance à Saint-Maurice-l'Exil (Dauphiné) | v. 1101-1102 |
| Entrée au monastère de Bonnevaux | 1121 |
| Premier abbé de Tamié | 1132 |
| Nomination comme archevêque de Tarentaise (Pierre II) | 1141 |
| Disparition, retrouvé convers anonyme en Suisse | 1155-1156 |
| Légat pontifical au service d'Alexandre III | à partir de 1159 |
| Mort à l'abbaye de Bellevaux | 14 septembre 1174 |
| Rédaction de la Vita par Geoffroy d'Auxerre | v. 1184 |
| Canonisation par la bulle de Célestin III | 10 mai 1191 |
| Translation partielle des reliques à Tamié | 2008 |
Fête liturgique et patronages
La date de la fête liturgique de Pierre a varié selon les calendriers et les époques — le 11, le 14 septembre (jour anniversaire de sa mort, son dies natalis), ou encore le 10 mai (date de la bulle de canonisation) — avant de se fixer, dans l'usage le plus répandu aujourd'hui, au 8 mai.[38] Il est vénéré comme patron du diocèse de Tarentaise (Moûtiers) et figure au propre du diocèse de Saint-Claude.[39]
Spiritualité de saint Pierre de Tarentaise
L'humilité qui fuit les honneurs
La leçon spirituelle la plus insistante de la vie de Pierre tient en un mot : l'humilité. Non l'humilité de façade, compatible avec l'exercice paisible d'un pouvoir accepté sans résistance, mais une humilité si radicale qu'elle le pousse, une fois archevêque depuis quatorze ans, à fuir jusqu'à disparaître — non par lassitude administrative ordinaire, mais par un désir sincère de retourner au rang le plus bas de la vie religieuse. Cette humilité rejoint directement l'enseignement de saint Benoît, dont la Règle — que suivaient les cisterciens dans toute sa rigueur primitive — fait de l'humilité le fondement même de toute vie monastique et le chemin obligé vers Dieu.[40]
La charité qui ne calcule pas
Le second trait dominant de sa spiritualité est une charité concrète, quotidienne, institutionnalisée — non un élan sentimental ponctuel, mais une organisation méthodique de l'aumône, de l'hospice de Tamié au pain de mai de Tarentaise. Chez Pierre, la charité n'est jamais séparée du gouvernement : gouverner, pour lui, c'est nourrir. Cette conception rejoint la doctrine cistercienne héritée de saint Bernard, pour qui la charité fraternelle est la mesure même de l'authenticité de la vie contemplative.
Un abbé resté moine sur le siège épiscopal
Enfin, Pierre incarne une figure rare dans l'histoire ecclésiastique médiévale : celle de l'évêque qui refuse de devenir autre chose que ce qu'il était avant sa nomination. Sa tunique monastique portée sous les ornements pontificaux n'est pas un détail pittoresque : elle résume toute sa théologie implicite de la charge pastorale, comprise non comme une promotion mais comme un service rendu par obéissance, sans jamais rien changer à l'identité profonde du serviteur.
Pourquoi se souvenir de saint Pierre de Tarentaise aujourd'hui ?
Dans une époque où l'ambition et la visibilité sont souvent présentées comme des vertus, saint Pierre de Tarentaise rappelle une vérité dérangeante : la sainteté ne cherche jamais le pouvoir, même quand elle est appelée à l'exercer. Il enseigne d'abord que l'obéissance véritable peut coexister avec le désir sincère du silence et de l'effacement — accepter une charge par obéissance n'implique jamais de la désirer. Il montre ensuite que la charité doit devenir une institution, et non rester un sentiment : le pain de mai, distribué chaque année pendant vingt-huit jours, vaut mieux qu'une aumône occasionnelle, parce qu'il répond à un besoin réel et récurrent. Il rappelle enfin qu'un homme peut gouverner un diocèse entier, arbitrer entre des rois et légiférer au nom d'un pape, tout en restant, jusqu'au dernier jour, le même moine pauvre qui avait mémorisé le psautier en gardant ses moutons.
« L'humilité et le refus de la gloire sont le chemin de l'Évangile. » — telle pourrait être, résumée en une phrase, la leçon spirituelle que saint Pierre de Tarentaise laisse à tout chrétien appelé à exercer une responsabilité.[41]
Pour aller plus loin
- Saint Bernard de Clairvaux — le grand abbé cistercien dont l'autorité morale pesa dans la nomination de Pierre comme archevêque, et référence constante de sa spiritualité de la charité.
- Saint Étienne Harding — le fondateur anglais de Cîteaux et de la Charte de charité, à l'origine de l'ordre auquel Pierre consacra sa vie entière.
- Saint Aelred de Rievaulx — autre grand abbé cistercien du même siècle, contemporain presque exact de Pierre, docteur de la charité et de l'amitié.
- Saint Thomas Becket — l'archevêque martyr de Cantorbéry, pris comme Pierre dans les tensions du même conflit entre la couronne d'Angleterre et la papauté légitime.
- Saint Anselme de Cantorbéry — autre grand archevêque-moine de la même période, appelé lui aussi malgré lui à une charge épiscopale qu'il n'avait pas recherchée.
Notes et références
Pierre naît vers 1101 ou 1102 à Saint-Maurice-l'Exil, en Dauphiné (aujourd'hui Isère), près de Vienne. Cf. Wikipédia FR, « Pierre II de Tarentaise » (« né vers 1102... certaines sources indiquent 1101 ») ; Nominis, « Saint Pierre de Tarentaise » (« Naissance : 1101 en Dauphiné »).
1La tradition biographique décrit une famille de condition modeste, sans que les sources permettent de préciser davantage. Cf. Wikipédia FR, « Pierre II de Tarentaise ».
2L'historien cistercien Anselme Dimier a publié en 1935 une étude critique sur Pierre de Tarentaise, contestant certains éléments de la tradition biographique reçue sans remettre en cause l'origine modeste de la famille. Cf. Wikipédia FR, « Pierre II de Tarentaise », section sources et bibliographie (A. Dimier, 1935).
3La tradition rapporte que Pierre, jeune berger, mémorisa l'intégralité du psautier en gardant les troupeaux de sa famille. Cf. Église catholique en France, « Saint du jour — Saint Pierre de Tarentaise » ; Nominis, « Saint Pierre de Tarentaise ».
4Un frère de Pierre, saint Lambert, devint abbé de Chézery ; un autre frère fut moine à Bonnevaux ; sa mère et une sœur entrèrent au monastère de Betton vers 1132. Cf. Wikipédia FR, « Pierre II de Tarentaise », section famille.
5Selon Joseph-Antoine Besson, Pierre serait entré en religion vers l'âge de vingt ans, en 1118 ; il fit profession formelle à l'abbaye de Bonnevaux en 1121. D'autres sources rapportent qu'il rejoignit Bonnevaux accompagné de son père et de deux de ses frères. Cf. Wikipédia FR, « Pierre II de Tarentaise » (Besson, entrée en religion 1118, profession 1121) ; CatholicSaints.Info, « Saint Peter of Tarentaise » (« joined the Cistercians at Bonneveaux, France at age 20 along with his father and two brothers »).
6L'abbaye de Bonnevaux, en Dauphiné, fut fondée en 1117 par Gui de Bourgogne, archevêque de Vienne (futur pape Calixte II), et consacrée en 1119 : elle fut la sixième abbaye fille de Cîteaux. Elle essaima à son tour Mazan (1122), Montpeyroux (1126), Tamié (1132) — sa troisième fondation —, Léoncel (1137), Valmagne (1145), entre autres. Cf. Wikipedia EN, « Bonnevaux Abbey » (« founded as the sixth daughter house of Cîteaux Abbey ») ; Wikipedia DE, « Kloster Bonnevaux (Dauphiné) » (« als sechstes Tochterkloster von Kloster Cîteaux gestiftet ») ; Wikipédia FR, « Abbaye de Bonnevaux » (fondation 1117 par Gui de Bourgogne ; donne « septième », contredit par les versions anglaise et allemande, et par le rang de septième tenu par L'Aumône, fondée en 1121).
7 9En 1132, Pierre fut envoyé fonder l'abbaye de Tamié, en Savoie, sur un terrain donné par la famille de Chevron ; il en devint le premier abbé, à l'âge de trente ans. Cf. Wikipédia FR, « Pierre II de Tarentaise » ; CatholicSaints.Info, « Saint Peter of Tarentaise » (« At age thirty he was sent to serve as the first abbot of Tamie »).
8Devenu abbé de Tamié, Pierre fit bâtir un hospice pour les voyageurs empruntant les cols alpins de la Tarentaise. Cf. CatholicSaints.Info, « Saint Peter of Tarentaise » (« he built a hospice for travellers »).
10En 1141, le chapitre de Moûtiers appela Pierre à succéder sur le siège de Tarentaise à Isdraël, déposé par Rome comme usurpateur. Sa nomination est datée par certaines sources de 1141, par d'autres de 1138 ou 1142. Cf. Wikipédia FR, « Pierre II de Tarentaise » ; Franciscan Media, « Saint Peter of Tarentaise » (« succeeding a corrupt predecessor who had been removed from office »).
11Pierre n'accepta la charge archiépiscopale qu'après une injonction formelle du chapitre général de Cîteaux, l'autorité suprême de l'ordre cistercien, à laquelle siégeaient des abbés qu'il vénérait comme des saints, au premier rang desquels saint Bernard de Clairvaux. Cf. synthèse des sources sur la nomination de Pierre comme archevêque « malgré lui » ; Wikipédia FR, « Pierre II de Tarentaise ».
12Le bienheureux Pierre Ier de Tarentaise, ancien troisième abbé de La Ferté (v. 1120-1132), fut archevêque de Tarentaise jusqu'à sa mort en 1140 ; notre saint est appelé Pierre II parce qu'il lui succède. Cf. Wikipédia FR, « Pierre Ier de Tarentaise » ; Wikipédia FR, « Pierre II de Tarentaise » (« il est nommé Pierre II car il succède au bienheureux Pierre Ier »).
13Un troisième « Pierre de Tarentaise », né vers 1225, dominicain, professeur à l'université de Paris, archevêque de Lyon puis cardinal, fut élu pape sous le nom d'Innocent V en janvier 1276 — premier pape dominicain de l'histoire — et mourut la même année, en juin 1276. Il est vénéré comme bienheureux. Cf. Wikipedia EN, « Pope Innocent V » ; Wikipedia EN, « Peter of Tarentaise » (page de désambiguïsation).
14Comme archevêque, Pierre écarta les clercs indignes, soutint les prêtres fidèles, réorganisa l'administration et les finances du diocèse, et favorisa l'enseignement. Cf. Franciscan Media, « Saint Peter of Tarentaise » (« removing corrupt clergy, supporting dedicated priests, caring for the poor, promoting education ») ; CatholicSaints.Info.
15Franciscan Media rapporte que Pierre effectuait des visites pastorales directes dans son diocèse alpin pour superviser son clergé. Cf. Franciscan Media, « Saint Peter of Tarentaise ».
16Récit de Geoffroy d'Auxerre, Vita sancti Petri Tarentasiensis episcopi (v. 1184), relaté en français par Jean-Paul Bergeri, Histoire de Moûtiers. Capitale de la Tarentaise, La Fontaine de Siloé, coll. « Les Savoisiennes », 2007, p. 183-185 : la demeure de Pierre y est décrite comme un hospice ouvert en toute saison, surtout pendant les trois mois précédant la moisson. Le texte latin et le chapitre exact de la Vita n'ayant pu être consultés, le passage est rapporté ici en paraphrase, sans guillemets. Cf. Wikipédia FR, « Pierre II de Tarentaise », section « Pain de mai ».
17Pierre institua une distribution quotidienne de soupe et de pain durant les vingt-huit jours les plus critiques du mois de mai, avant la moisson d'été. Cf. Wikipédia FR, « Pierre II de Tarentaise », section « Pain de mai ».
18La tradition du « pain de mai » (« May Bread »), pain et soupe distribués gratuitement dans la région alpine, s'est perpétuée pendant des siècles dans la mémoire populaire de la Tarentaise. Cf. CatholicSaints.Info, « Saint Peter of Tarentaise » (« free bread and soup distributed throughout the mountain region ») ; Franciscan Media.
19Devenu archevêque, Pierre refusa de quitter la tunique monastique, la portant sous les ornements épiscopaux. Cf. Wikipédia FR, « Pierre II de Tarentaise ».
20En 1155, après quatorze ans d'épiscopat, Pierre disparut soudainement, sans laisser de trace. Cf. Wikipédia FR, « Pierre II de Tarentaise » ; CatholicSaints.Info, « Saint Peter of Tarentaise » (« In 1155, Peter vanished and was discovered... hiding out as a lay brother in a Cistercian abbey in Switzerland »).
21Retrouvé environ un an plus tard, Pierre s'était réfugié sous un nom d'emprunt dans un monastère cistercien de Suisse, où il s'était fait admettre comme simple frère convers. Cf. CatholicSaints.Info, « Saint Peter of Tarentaise » ; Franciscan Media, « Saint Peter of Tarentaise » (« abandoning his role to live humbly as a lay brother at a Swiss monastery »).
22Luc 14, 11 : « Quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé. » Citation scripturaire éclairant le geste d'auto-abaissement volontaire de Pierre en 1155.
23Reconnu, Pierre fut ramené sur son siège de Tarentaise et reprit sa charge par obéissance. Cf. CatholicSaints.Info, « Saint Peter of Tarentaise » (« He agreed to resume his episcopal duties ») ; Franciscan Media (« reluctantly resumed his archiepiscopal duties »).
24À partir de 1159, l'empereur Frédéric Barberousse soutint une série d'antipapes contre le pape légitime Alexandre III ; Pierre se rangea sans réserve du côté d'Alexandre III. Cf. Wikipédia FR, « Pierre II de Tarentaise » ; CatholicSaints.Info, « Saint Peter of Tarentaise » (« upheld Pope Alexander III against Emperor Frederick Barbarossa and the Antipope Victor IV »).
25Comme légat pontifical, Pierre exerça une influence diplomatique auprès des monastères, des comtes de Savoie et des monarques européens, voyageant en Lorraine et en Alsace pour appeler les fidèles à demeurer loyaux au pape Alexandre III. Cf. CatholicSaints.Info, « Saint Peter of Tarentaise » (« travelled to Lorraine and Alsace to ask the faithful to remain steadfast in their loyalty to Alexander III »).
26Pierre intervint comme médiateur entre le roi de France Louis VII et le roi d'Angleterre Henri II Plantagenêt, dont les royaumes entretenaient des tensions permanentes. Cf. Wikipédia FR, « Pierre II de Tarentaise » ; Franciscan Media, « Saint Peter of Tarentaise » (« worked to bring peace between King Louis VII of France and Prince Henry II of England »).
27Formule prêtée à saint Pierre sur la page « Saint du jour » de l'Église catholique en France (Conférence des évêques de France), sans référence à la Vita ni texte latin ; aucune autre attestation retrouvée. Faute de source primaire vérifiable, elle est rapportée ici en paraphrase, sans guillemets. Cf. Église catholique en France, « St Pierre de Tarentaise (+1174) », fêté le 8 mai.
28Pierre mourut alors qu'il tentait, au cours d'une nouvelle mission de conciliation, de réconcilier les monarques de France et d'Angleterre. Cf. Franciscan Media, « Saint Peter of Tarentaise » (« died in 1174 while returning from an unsuccessful diplomatic mission attempting to reconcile the French and English monarchs »).
29Pierre mourut le 14 septembre 1174 à l'abbaye Notre-Dame de Bellevaux, en Franche-Comté, entouré de ses frères cisterciens. Cf. Wikipédia FR, « Pierre II de Tarentaise » ; CatholicSaints.Info, « Saint Peter of Tarentaise » (« Peter died in 1174... dying at Bellevaux on 14 September 1174 »).
30Selon la tradition locale, Pierre se serait effondré près d'une source à environ deux kilomètres de Bellevaux en direction de Chambornay, source qui porte depuis son nom, la « Source Saint-Pierre ». Cf. Wikipédia FR, « Pierre II de Tarentaise ».
31Le corps de Pierre fut partagé entre plusieurs communautés : Bellevaux conserva le bas du corps (reliquaire doré, autel gauche de Cirey) ; la Tarentaise reçut la partie supérieure ; Cîteaux reçut son bras droit ; Tamié reçut son bras gauche. Cf. Wikipédia FR, « Pierre II de Tarentaise », section reliques.
32En 2008, une translation de reliques a ramené une part du corps du saint à l'abbaye de Tamié. Cf. Abbaye de Tamié, « Saint Pierre de Tarentaise (1102-1174) ».
33La Vita sancti Petri Tarentasiensis episcopi fut rédigée vers 1184 par Geoffroy d'Auxerre, moine cistercien, ancien secrétaire de saint Bernard de Clairvaux avant de devenir lui-même abbé. Cf. Abbaye de Tamié, « Saint Pierre de Tarentaise (1102-1174) » (« sa vie fut documentée en latin par Geoffroy d'Auxerre vers 1184, rédigée expressément pour appuyer sa cause de canonisation ») ; texte édité dans les Acta Sanctorum, Maii II, Anvers, 1680, p. 320-345.
34La Vita fut publiée dans les Acta Sanctorum, Maii II, Anvers, 1680, p. 320-345 ; le texte latin est également transcrit dans l'édition Henschenius-Papebrochius, Acta Sanctorum, 8 mai, tome VIII/II, col. 322C, Paris, Victor Palmé, 1866. Trois manuscrits en subsistent, conservés à Troyes, Munster et Saint-Omer.
35Les pèlerinages sur le tombeau de Pierre à Bellevaux se multiplièrent après sa mort, accompagnés de miracles constatés par les autorités ecclésiastiques, à l'origine de sa cause de canonisation. Cf. Wikipédia FR, « Pierre II de Tarentaise » ; Nominis, « Saint Pierre de Tarentaise » (« canonisation rapide »).
36Pierre fut canonisé par une bulle du pape Célestin III, datée du 10 mai 1191. Cf. Wikipédia FR, « Pierre II de Tarentaise » ; CatholicSaints.Info, « Saint Peter of Tarentaise » (« canonized in 1191 by Pope Celestine III ») ; Nominis, « Saint Pierre de Tarentaise ».
37La fête liturgique de Pierre a été célébrée selon les époques et les calendriers au 11 septembre, au 14 septembre (dies natalis) ou au 10 mai (date de la bulle), avant de se fixer le plus souvent au 8 mai. Cf. Wikipédia FR, « Pierre II de Tarentaise » ; Nominis, « Saint Pierre de Tarentaise » (fêtes au 8 mai et au 14 septembre).
38Pierre est vénéré comme patron du diocèse de Tarentaise (Moûtiers) et figure au propre du diocèse de Saint-Claude. Cf. Nominis, « Saint Pierre de Tarentaise ».
39La Règle de saint Benoît, suivie par les cisterciens dans toute sa rigueur, fait de l'humilité (chapitre VII) le fondement de toute vie monastique et le chemin obligé vers la charité parfaite. Référence doctrinale générale à la Règle bénédictine, observée sans dispense par l'ordre cistercien du XIIe siècle auquel appartenait Pierre.
40Formulation synthétique s'appuyant sur la réflexion de Franciscan Media, « Saint Peter of Tarentaise » : « humility and the avoidance of glory is the way of the Gospel » (« l'humilité et le refus de la gloire sont le chemin de l'Évangile »).
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