Saint Thomas Becket (1119-1170)

Favori du roi Henri II devenu archevêque de Cantorbéry, Thomas Becket se convertit, défendit la liberté de l'Église contre la couronne et fut assassiné dans sa cathédrale le 29 décembre 1170. Canonisé dès 1173, il est l'un des plus grands martyrs du Moyen Âge.

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Saint Thomas Becket est l'un des martyrs les plus retentissants du Moyen Âge. Favori du roi Henri II Plantagenêt, chancelier brillant et fastueux, il fut nommé archevêque de Cantorbéry en 1162 dans l'espoir qu'il plierait l'Église anglaise aux volontés du roi. Il fit l'inverse : sa nomination déclencha en lui une conversion radicale, et il devint le défenseur intransigeant des droits de l'Église contre son ancien ami. Six ans d'affrontement, d'exil et de menaces s'achevèrent le 29 décembre 1170, lorsque quatre chevaliers du roi vinrent l'abattre à coups d'épée dans sa propre cathédrale, pendant l'office du soir.[1][2]

Le retentissement fut immédiat et immense. Des miracles se multiplièrent autour de son tombeau, l'Europe entière s'émut, et le pape Alexandre III le canonisa dès 1173. Le roi lui-même vint faire pénitence publique sur sa tombe en 1174. Le sanctuaire de Cantorbéry devint, jusqu'à sa destruction sous Henri VIII en 1538, l'un des plus grands pèlerinages de la chrétienté — celui-là même que raconte Geoffrey Chaucer dans ses Contes de Cantorbéry.[3][4]

« Pour le nom de Jésus et la défense de l'Église, je suis prêt à embrasser la mort. » — Saint Thomas Becket, dernières paroles avant d'être frappé, rapportées par le témoin oculaire Edward Grim, Vita sancti Thomae[5]

Cet article retrace la vie de l'homme — sa jeunesse londonienne, sa fulgurante ascension, sa conversion, son combat et son martyre —, puis sa spiritualité (la libertas Ecclesiae, la pénitence, le don de soi), enfin son culte et sa canonisation. Il ne refait pas l'histoire du sanctuaire et du pèlerinage de Cantorbéry, ni la biographie complète d'Alexandre III, le pape qui le soutint dans l'exil et le canonisa.

Un Londonien dans le siècle (vers 1119-1154)

Un fils de marchands normands

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Thomas naît à Londres, dans le quartier marchand de Cheapside, vers 1119 ou 1120. La tradition fixe sa naissance au 21 décembre, jour de la fête de saint Thomas l'apôtre, ce qui lui aurait valu son prénom.[6] Ses parents, Gilbert et Mathilde Becket, sont des bourgeois aisés d'ascendance normande, installés dans la capitale anglaise après la conquête de 1066. Thomas n'est donc ni un fils de grande noblesse ni un paysan : il appartient à cette classe marchande montante que les chroniqueurs hostiles lui reprocheront plus tard, le qualifiant avec mépris de clerc de basse naissance.[7]

Il reçoit une première éducation au prieuré augustinien de Merton, dans le Surrey, puis dans les écoles de Londres, avant de partir étudier à Paris, foyer intellectuel de la chrétienté. Il y acquiert la culture, l'aisance et le goût du monde qui marqueront la première moitié de sa vie. Revenu à Londres, il travaille un temps comme commis dans les affaires, apprenant le maniement des comptes et des hommes.[8][9]

Au service de l'archevêque Thibaud

Vers 1145, Thomas entre dans la maison de Thibaud du Bec, archevêque de Cantorbéry. C'est le tournant. Doué, travailleur, habile, il gravit rapidement les échelons de la maison archiépiscopale. Thibaud l'envoie parfaire son droit canonique à Bologne et à Auxerre, lui confie des missions délicates auprès de la cour pontificale, et le distingue parmi ses clercs.[10] En 1154, en récompense de ses services, Thomas est fait archidiacre de Cantorbéry, l'une des charges ecclésiastiques les plus lucratives d'Angleterre.

Il n'est encore que diacre : sa carrière est celle d'un clerc administrateur et diplomate, non d'un homme de prière. Mais il a appris, à l'école de Thibaud, ce qu'étaient les droits de l'Église de Cantorbéry — ce savoir lui servira plus tard contre le roi.

Chancelier d'Henri II : le favori du roi

Quand le jeune Henri II Plantagenêt monte sur le trône en 1154, Thibaud recommande son brillant archidiacre. Dès janvier 1155, Thomas devient chancelier du royaume, premier personnage de l'État après le roi.[11] Les deux hommes, séparés par une quinzaine d'années, deviennent inséparables. Le chroniqueur William FitzStephen, qui fut son clerc, décrit un chancelier d'un faste éblouissant : train de maison princier, ambassades somptueuses, table ouverte, chasses, et même la conduite d'une troupe armée lors des campagnes du roi en Toulouse.[12]

« Jamais, dans toute la chrétienté, on ne vit deux hommes plus unis ni plus d'un seul cœur. » — William FitzStephen, Vita sancti Thomae, à propos de l'amitié entre Henri II et son chancelier[13]

Cet homme du monde, riche, puissant, ami du roi, ne ressemble en rien au martyr qu'il deviendra. C'est précisément ce contraste qui rendra sa conversion si frappante aux yeux des contemporains.

L'archevêque inattendu (1162)

Une élection voulue par le roi

En 1161, l'archevêque Thibaud meurt. Henri II voit là une occasion inespérée : placer son fidèle chancelier à la tête de l'Église d'Angleterre, et réunir ainsi dans une même main amie le gouvernement du royaume et celui de l'Église. Malgré les réticences de Thomas lui-même, qui pressent le conflit, le roi impose son choix. Thomas est ordonné prêtre le 2 juin 1162 — il n'était jusque-là que diacre —, puis consacré archevêque de Cantorbéry le lendemain, 3 juin 1162.[14]

L'avertissement que Thomas aurait adressé au roi est resté célèbre : il lui aurait dit qu'en le faisant archevêque, Henri perdrait son meilleur ami, car il faudrait choisir entre Dieu et le roi, et que ce choix les diviserait.[15]

La conversion d'un homme

Henri II et Becket. Chronique de Peter de Langtoft, début du XIVᵉ siècle. Wikimedia Commons, domaine public.

Ce qui suit déconcerte les chroniqueurs : l'élégant chancelier se mue en ascète. Il dépose le faste, porte sous ses vêtements d'archevêque un rude cilice, multiplie jeûnes, veilles et aumônes, lave en secret les pieds des pauvres, étudie l'Écriture, et se range tout entier du côté de l'Église dont il a désormais la charge.[16] Ses adversaires y verront une comédie ou une obstination orgueilleuse ; ses défenseurs, une véritable grâce de conversion, comparable au retournement d'un saint Augustin ou d'un saint Paul.

La vérité spirituelle se lit dans la durée : pendant huit ans, jusqu'au martyre, Thomas tiendra cette ligne avec une constance que l'on n'explique pas par le seul calcul politique. Le jour de sa mort, on découvrira contre sa peau le cilice de pénitence qu'il portait en silence — preuve, aux yeux des fidèles, que sa conversion n'était pas une posture mais une vie cachée avec Dieu.[17]

Le combat pour la liberté de l'Église

L'enjeu : libertas Ecclesiae

Le conflit entre Becket et Henri II n'est pas une simple querelle d'orgueil entre deux anciens amis. Il porte sur une question de fond qui agite tout l'Occident médiéval : jusqu'où le pouvoir civil peut-il commander à l'Église ? Henri II, administrateur de génie, veut restaurer l'autorité royale ébranlée par les guerres civiles du règne précédent et soumettre à ses tribunaux tout ce qui touche à l'ordre du royaume — y compris les clercs. Becket défend la liberté de l'Église (libertas Ecclesiae) : sa juridiction propre, ses tribunaux, son lien direct avec Rome.[18]

Becket soutenait, selon ses biographes médiévaux, que le Christ a institué dans l'Église non un seul ordre mais plusieurs degrés et fonctions, et que les clercs ne devaient pas être jugés par la puissance séculière.[19]

Les Constitutions de Clarendon (1164)

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Le point d'achoppement le plus concret est celui des « clercs criminels » (criminous clerks) : les clercs accusés de crimes graves devaient-ils être jugés par les tribunaux d'Église, plus cléments, ou livrés à la justice royale ? En janvier 1164, lors d'un conseil tenu au palais de Clarendon, près de Salisbury, Henri II fait rédiger seize articles — les Constitutions de Clarendon — qui prétendent codifier les « anciennes coutumes » du royaume et soumettent largement l'Église à la couronne : jugement des clercs par les cours royales, interdiction d'appeler à Rome sans l'autorisation du roi, contrôle royal sur les élections épiscopales.[20]

Sous la pression, Becket donne d'abord son accord verbal, puis se ressaisit et refuse de sceller le document. Quand le pape Alexandre III condamne la plupart de ces articles, l'archevêque les répudie ouvertement et fait pénitence d'avoir faibli.[21] La rupture avec le roi est consommée.

Le concile de Northampton et la fuite

En octobre 1164, Henri convoque Becket devant son conseil à Northampton sous une avalanche d'accusations — déni de justice, détournement de fonds du temps où il était chancelier, mépris de cour. Le procès est un piège politique destiné à le briser. Se sentant condamné d'avance et menacé jusque dans sa vie, Becket s'enfuit nuitamment, traverse la Manche déguisé, et se réfugie en France auprès du roi Louis VII, protecteur des causes ecclésiastiques.[22]

L'exil (1164-1170)

Pontigny, puis Sens

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Pendant près de six ans, Becket vit en exilé sur le sol français. Il séjourne d'abord à l'abbaye cistercienne de Pontigny, en Bourgogne, où il embrasse l'austérité monastique, l'étude et la prière ; puis, lorsque les pressions d'Henri II menacent l'ordre de Cîteaux, il se retire à Sens, sous la protection directe du roi de France et du pape.[23] Ces années d'exil achèvent de transformer l'ancien chancelier fastueux en homme d'Église endurci par le dépouillement.

Le soutien d'Alexandre III et de Louis VII

Becket n'est pas seul. Le pape Alexandre III, lui-même exilé de Rome par un antipape soutenu par l'empereur, le soutient — avec prudence, car il a besoin de l'appui d'Henri II dans le schisme qui divise alors la chrétienté. Le roi Louis VII de France, rival d'Henri II, accueille l'archevêque et plaide sa cause. Becket multiplie les lettres, les menaces d'excommunication et d'interdit, mobilisant l'arme spirituelle contre la force du roi d'Angleterre.[24]

Le couronnement du Jeune Roi : la rupture finale

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L'incident qui rend le drame inévitable survient en 1170. Voulant assurer sa succession, Henri II fait couronner son fils aîné, Henri « le Jeune Roi », par Roger de Pont-l'Évêque, archevêque d'York — vieux rival de Becket. Or, sacrer le roi d'Angleterre est, de temps immémorial, le droit exclusif de l'archevêque de Cantorbéry. La violation est flagrante, et le pape l'avait expressément interdite.[25]

Une réconciliation de façade est négociée le 22 juillet 1170 à Fréteval : Becket pourra rentrer et recouvrer ses biens. Mais rien n'est réglé sur le fond. Avant de quitter la France, l'archevêque excommunie les évêques qui ont participé au couronnement illégitime. Il rentre en Angleterre début décembre 1170, accueilli par le peuple en triomphe — mais en homme qui sait qu'il va vers sa mort.[26]

Le martyre (29 décembre 1170)

« Quels misérables ai-je nourris ? » : les paroles du roi

Martyre de Becket, vers 1250. Walters Art Museum, W.34, f. 15v. Wikimedia Commons, domaine public.

En Normandie, la nouvelle des excommunications jette Henri II dans une fureur célèbre. La formule populaire « Personne ne me débarrassera-t-il de ce prêtre turbulent ? » est une invention tardive du XVIIIᵉ siècle ; les chroniqueurs contemporains rapportent des paroles plus crues. Edward Grim retient cette explosion :

« Quels misérables fainéants et traîtres ai-je donc nourris et élevés dans ma maison, pour qu'ils laissent leur seigneur être traité avec un tel mépris par un clerc de basse naissance ! » — Henri II, paroles rapportées par Edward Grim, qui déclenchèrent le départ des quatre chevaliers[27]

Le roi ne donna sans doute pas d'ordre formel de meurtre. Mais quatre chevaliers de son entourage prirent ces mots au pied de la lettre.

Les quatre chevaliers à Cantorbéry

Quatre barons — Reginald FitzUrse, Hugues de Morville, Guillaume de Tracy et Richard le Breton (Brito) — quittent la cour, traversent la Manche et gagnent Cantorbéry. Le 29 décembre 1170, en fin de journée, ils pénètrent dans le palais archiépiscopal, somment Becket de lever les excommunications et de se soumettre au roi. Il refuse. Tandis qu'ils sortent s'armer, les moines, effrayés, entraînent l'archevêque dans la cathédrale pour l'office de vêpres, espérant que le lieu saint le protégera. Becket interdit qu'on verrouille les portes : une église, dit-il, ne doit pas être transformée en forteresse.[28]

« Je suis prêt à mourir »

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Les chevaliers font irruption dans la cathédrale plongée dans la pénombre. À leurs cris — « Où est le traître ? Où est l'archevêque ? » —, Becket descend les marches et répond avec calme. Le témoin oculaire Edward Grim, clerc qui se tenait à ses côtés, a laissé le récit le plus précis du martyre :

« Je suis prêt à mourir pour mon Seigneur, afin que dans mon sang l'Église trouve la liberté et la paix. » — Saint Thomas Becket, devant les chevaliers, selon Edward Grim[29]

Comme on tente de l'entraîner de force hors de l'église, Becket résiste, refusant de fuir l'autel. Alors les épées s'abattent. Grim, qui voulut protéger l'archevêque de son propre bras, fut grièvement blessé du même coup :

« D'un coup, on lui trancha le sommet de la couronne, que le saint chrême avait consacré à Dieu […] et du même coup le bras de celui qui écrit ces lignes fut tranché. » — Edward Grim, Vita sancti Thomae, récit du coup mortel[30]

Avant d'expirer, Becket se recommande à Dieu, à la Vierge Marie et aux saints, offrant sa vie pour son Église. Il s'effondre près de l'autel, le crâne ouvert. C'était le soir du 29 décembre 1170.[31]

Le cilice révélé

Quand les moines préparèrent le corps, ils firent une découverte qui bouleversa Cantorbéry : sous les riches vêtements de l'archevêque, contre sa peau, Becket portait un rude cilice de crin, signe d'une pénitence cachée dont nul ne se doutait. Pour les fidèles, ce vêtement secret fut la preuve éclatante que la conversion de l'ancien chancelier mondain avait été réelle et profonde.[32]

La spiritualité de saint Thomas Becket

La liberté de l'Église, jusqu'au sang

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La figure spirituelle de Becket tient d'abord dans une conviction : l'Église n'est pas un simple service du royaume, elle a une mission divine qui la rend libre devant les puissants. Becket n'est pas mort pour un privilège juridique abstrait, mais pour le principe que Dieu doit être obéi avant César. Sa dernière phrase — « pour le nom de Jésus et la défense de l'Église » — résume toute sa cause. Il s'inscrit dans la lignée des évêques martyrs qui, depuis saint Ambroise tenant tête à l'empereur, rappellent au prince qu'il n'est pas le maître des âmes.[33]

Conversion et pénitence

Le deuxième trait est la conversion. Becket appartient à cette catégorie de saints qui ne furent pas pieux dès l'enfance, mais que la grâce saisit au milieu d'une vie brillante et mondaine. L'évêque qui jeûne, porte le cilice, lave les pieds des pauvres et veille dans la prière est le même homme qui menait grand train à la cour. Cette rupture donne à sa sainteté une saveur évangélique : « il y aura plus de joie dans le ciel pour un seul pécheur qui se convertit » (Lc 15, 7).[34]

« Si vous étiez du monde, le monde aimerait ce qui est à lui ; mais parce que vous n'êtes pas du monde […] à cause de cela le monde vous hait. » — Évangile selon saint Jean 15, 19, lu par la tradition comme la clé du martyre de Becket[35]

Le martyre comme accomplissement

Enfin, Becket incarne le martyre au sens le plus pur : non un accident politique subi, mais une mort acceptée, prévue, et offerte. Rentré en Angleterre alors qu'il pouvait rester en sécurité en France, refusant de barricader sa cathédrale, descendant au-devant des chevaliers, il va vers la mort comme vers un accomplissement. La liturgie de l'Église le place ainsi parmi les martyrs, et non parmi les seuls confesseurs : il a versé son sang pour la foi et pour l'Église du Christ.[36]

Le culte, la canonisation et la mémoire

L'explosion du culte et les miracles

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Au lendemain du meurtre, l'horreur du sacrilège — un archevêque égorgé dans sa cathédrale, pendant l'office — saisit la chrétienté. Dès les premiers jours, des miracles sont rapportés autour du tombeau de Cantorbéry ; les moines recueillent l'« eau de saint Thomas » (de l'eau teintée, dit-on, de son sang) à laquelle on attribue des guérisons. Les pèlerins affluent ; deux moines de Cantorbéry, Benoît et Guillaume, consignent des centaines de miracles dans des recueils qui nous sont parvenus.[37]

La canonisation (1173)

La pression populaire et l'ampleur du retentissement précipitent le procès. Le 21 février 1173, à Segni, le pape Alexandre III canonise solennellement Thomas Becket — à peine trois ans après sa mort, délai exceptionnellement court. Les bulles Redolet Anglia, Gaudendum est et Qui vice beati Petri annoncent la canonisation à l'Église et ordonnent la translation du corps vers un tombeau plus digne.[38]

La pénitence d'Henri II (1174)

Le roi, accablé par le scandale et menacé par une grande révolte de ses fils et de ses barons, vint faire pénitence publique. Le 12 juillet 1174, Henri II parcourut pieds nus les rues de Cantorbéry, se prosterna devant le tombeau du martyr et se laissa flageller par les moines, reconnaissant sa part de responsabilité dans la mort de son ancien ami.[39]

Cantorbéry, capitale du pèlerinage

Trinity Chapel : une bougie marque l’ancien emplacement de la châsse. Photo Jules & Jenny, 2015, CC BY 2.0.

Le 7 juillet 1220, en présence du roi Henri III et d'une foule immense, les reliques de Becket furent solennellement transférées (translatio) dans une châsse d'or et de pierres précieuses, derrière le maître-autel de la cathédrale. Cantorbéry devint l'un des plus grands pèlerinages d'Europe, au même rang que Rome, Saint-Jacques-de-Compostelle ou Jérusalem — c'est ce pèlerinage que met en scène Geoffrey Chaucer dans ses Contes de Cantorbéry (fin du XIVᵉ siècle). La fête du 7 juillet commémore cette translation, distincte de la fête du martyre du 29 décembre.[40]

La destruction du sanctuaire (1538) et la mémoire

Le culte connut une rupture brutale. En 1538, lors de la rupture avec Rome, le roi Henri VIII fit détruire le sanctuaire de Cantorbéry, disperser les reliques et proscrire le nom de Becket : l'archevêque martyr, symbole de la résistance de l'Église au pouvoir royal, était devenu insupportable au monarque qui s'était fait chef de l'Église d'Angleterre. La mémoire de saint Thomas survécut pourtant : il demeure l'un des saints anglais les plus universellement vénérés, et la liturgie catholique le célèbre toujours le 29 décembre.[41]

Chronologie de la vie de saint Thomas Becket

  1. vers 1119-1120
    Naissance à Londres

    Thomas naît à Cheapside, de Gilbert et Mathilde Becket, marchands d'origine normande[42].

  2. vers 1145
    Au service de l'archevêque Thibaud

    Il entre dans la maison de Thibaud du Bec, archevêque de Cantorbéry, et étudie le droit à Bologne et Auxerre[43].

  3. 1154
    Archidiacre de Cantorbéry

    Thomas reçoit l'une des charges ecclésiastiques les plus riches d'Angleterre[44].

  4. janvier 1155
    Chancelier du royaume

    Recommandé par Thibaud, il devient le chancelier et l'ami intime d'Henri II[45].

  5. 2-3 juin 1162
    Prêtre, puis archevêque

    Ordonné prêtre le 2 juin, consacré archevêque de Cantorbéry le 3 juin ; début de sa conversion[46].

  6. janvier 1164
    Constitutions de Clarendon

    Henri II impose seize articles soumettant l'Église à la couronne ; Becket finit par les répudier[47].

  7. octobre 1164
    Northampton et la fuite

    Condamné au terme d'un procès politique, Becket s'enfuit en France[48].

  8. 1164-1170
    L'exil

    Six ans d'exil à Pontigny puis à Sens, sous la protection de Louis VII et d'Alexandre III[49].

  9. 22 juillet 1170
    Réconciliation de Fréteval

    Accord de façade après le couronnement illégitime du Jeune Roi par York[50].

  10. 29 décembre 1170
    Le martyre

    Quatre chevaliers du roi assassinent Becket dans sa cathédrale, pendant les vêpres[51].

  11. 21 février 1173
    Canonisation

    Alexandre III canonise Becket à Segni, moins de trois ans après sa mort[52].

  12. 12 juillet 1174
    Pénitence d'Henri II

    Le roi fait pénitence publique, pieds nus et flagellé, sur le tombeau du martyr[53].

  13. 7 juillet 1220
    Translation des reliques

    Les reliques sont transférées dans une châsse d'or ; Cantorbéry devient un grand pèlerinage[54].

  14. 1538
    Destruction du sanctuaire

    Henri VIII détruit le sanctuaire et proscrit le culte de Becket[55].

Pour aller plus loin

  • Sources médiévales : la grande collection Materials for the History of Thomas Becket, Archbishop of Canterbury (Rolls Series, 7 vol., 1875-1885) rassemble les Vies contemporaines, dont celles d'Edward Grim, William FitzStephen, Jean de Salisbury et Guillaume de Cantorbéry, ainsi que la correspondance de l'archevêque.[56]
  • Études historiques : Frank Barlow, Thomas Becket (1986) ; David Knowles, Thomas Becket (1970) ; John Guy, Thomas Becket: Warrior, Priest, Rebel (2012).
  • Articles liés sur Ignispedia : le pape Alexandre III, qui soutint Becket dans l'exil et le canonisa ; le calendrier des saints ; faut-il prier les saints ?.

Notes et références

  1. Frank Barlow, Thomas Becket, University of California Press, Berkeley, 1986 (rééd. Phoenix Press, 2000) : biographie de référence en langue anglaise, équilibrée et richement documentée à partir des sources médiévales.

    1 4 9 10 15 43 44
  2. John Guy, Thomas Becket: Warrior, Priest, Rebel, Random House / Penguin, 2012 : biographie récente faisant la synthèse de l'érudition contemporaine sur Becket, son conflit avec Henri II et son martyre.

    2
  3. Catholic Encyclopedia, art. « St. Thomas Becket », New Advent (newadvent.org/cathen/14676a.htm) : notice catholique classique sur la vie, le martyre, la canonisation (1173) et le culte de saint Thomas de Cantorbéry.

    3 36
  4. Edward Grim, Vita sancti Thomae, § 82, dans Materials for the History of Thomas Becket, éd. J. C. Robertson, Rolls Series, vol. II, Londres, 1876, p. 437. Témoin oculaire blessé en tentant de protéger l'archevêque, Grim rapporte les dernières paroles. Texte latin : « Pro nomine Jesu et ecclesiae tuitione mortem amplecti paratus sum » ; texte anglais : « For the name of Jesus and the protection of the church I am ready to embrace death » (traduction française dans le corps). Récit aussi reproduit en anglais dans le Internet Medieval Sourcebook (Fordham University).

    5
  5. La date du 21 décembre (vers 1119-1120), fête de saint Thomas l'apôtre, est rapportée par la tradition hagiographique pour expliquer le prénom de Becket ; les biographes modernes retiennent une naissance londonienne vers 1119-1120 à Cheapside. Cf. F. Barlow, Thomas Becket, op. cit., ch. 1.

    6 42
  6. William FitzStephen, Vita sancti Thomae, dans Materials for the History of Thomas Becket, éd. J. C. Robertson, Rolls Series, vol. III, Londres, 1877. Clerc de la maison de Becket et témoin direct, FitzStephen décrit la jeunesse londonienne, l'éducation, le faste du chancelier et le martyre. La célèbre Descriptio de Londres ouvre sa Vie.

    7 8 12
  7. Thomas Becket est nommé chancelier du royaume en janvier 1155, sur recommandation de l'archevêque Thibaud, au début du règne d'Henri II. Cf. F. Barlow, Thomas Becket, op. cit.

    11 45
  8. William FitzStephen, Vita sancti Thomae, § 15, dans Materials for the History of Thomas Becket, éd. J. C. Robertson, Rolls Series, vol. III, Londres, 1877, p. 25. Texte latin : « Magis unanimes et amici nunquam duo aliqui fuerunt temporibus Christianis » (« jamais deux hommes ne furent plus unis ni plus amis en temps chrétiens » ; traduction française dans le corps).

    13
  9. Becket est ordonné prêtre le 2 juin 1162 (il n'était que diacre) puis consacré archevêque de Cantorbéry le 3 juin 1162, après son élection (23 mai 1162). Cf. F. Barlow, Thomas Becket, op. cit. ; Catholic Encyclopedia, art. cité.

    14 46
  10. Les Vies contemporaines insistent unanimement sur le changement de vie de Becket après sa consécration : abandon du faste, ascèse, jeûnes, aumônes, port du cilice, lavement des pieds des pauvres. Cf. Materials, vol. III (FitzStephen) et vol. II (Guillaume de Cantorbéry, Edward Grim) ; D. Knowles, Thomas Becket, op. cit.

    16 34
  11. La découverte du cilice (haire) porté secrètement sous les vêtements épiscopaux, lors de la préparation du corps, est rapportée par les témoins du martyre et devint un signe majeur de la sainteté de Becket. Cf. F. Barlow, Thomas Becket, op. cit. ; Materials, vol. II.

    17 32
  12. David Knowles, Thomas Becket, Adam & Charles Black, Londres, 1970 : analyse classique du conflit comme un affrontement de principes sur la libertas Ecclesiae — la juridiction propre de l'Église et son lien à Rome — plutôt qu'une simple querelle personnelle.

    18 33
  13. Paraphrase (et non citation textuelle) de l'argument ecclésiologique de Becket, tel qu'il ressort de ses biographes médiévaux et de l'analyse de D. Knowles, Thomas Becket, op. cit. : la distinction des ordres dans l'Église fonde l'immunité juridictionnelle des clercs face à la puissance séculière, au cœur de la querelle des « clercs criminels ».

    19
  14. Les Constitutions de Clarendon (janvier 1164), seize articles édictés par Henri II lors d'un conseil au palais de Clarendon, prétendaient codifier les « anciennes coutumes » du royaume : jugement des clercs accusés par les cours royales, interdiction d'appeler à Rome sans autorisation royale, contrôle royal des élections épiscopales. Cf. Encyclopædia Britannica, art. « Constitutions of Clarendon » ; texte dans W. Stubbs, Select Charters.

    20 47
  15. Becket donna d'abord un assentiment verbal aux Constitutions, puis refusa de les sceller ; après la condamnation de la plupart des articles par le pape Alexandre III, il les répudia publiquement et fit pénitence de sa défaillance. Cf. F. Barlow, Thomas Becket, op. cit. ; D. Knowles, Thomas Becket, op. cit.

    21
  16. Au concile de Northampton (octobre 1164), Becket fut accusé de déni de justice et de malversations financières remontant à sa chancellerie, dans un procès destiné à le briser ; condamné, il s'enfuit de nuit et gagna la France. Cf. F. Barlow, Thomas Becket, op. cit.

    22 48
  17. Durant son exil (1164-1170), Becket séjourna à l'abbaye cistercienne de Pontigny, puis à Sens, lorsque Henri II menaça l'ordre de Cîteaux. Il y mena une vie d'austérité, d'étude et de prière. Cf. F. Barlow, Thomas Becket, op. cit. ; Catholic Encyclopedia, art. cité.

    23 49
  18. Le pape Alexandre III, lui-même réfugié en France face à l'antipape impérial, soutint Becket avec prudence diplomatique ; le roi Louis VII de France, rival d'Henri II, l'accueillit et plaida sa cause. Becket usa de l'arme des excommunications et des menaces d'interdit. Cf. F. Barlow, Thomas Becket, op. cit. Sur le pape, voir Alexandre III.

    24
  19. En juin 1170, Henri II fit couronner son fils, Henri « le Jeune Roi », par Roger de Pont-l'Évêque, archevêque d'York, au mépris du droit immémorial de Cantorbéry de sacrer le roi et d'une interdiction pontificale expresse. Cf. F. Barlow, Thomas Becket, op. cit. ; Medievalists.net, « Thomas Becket and Henry the Young King » (2024).

    25 50
  20. Une réconciliation fut conclue le 22 juillet 1170 à Fréteval, autorisant le retour de Becket et la restitution de ses biens ; mais l'archevêque excommunia auparavant les évêques ayant pris part au couronnement, et rentra en Angleterre début décembre 1170, accueilli en triomphe par le peuple. Cf. F. Barlow, Thomas Becket, op. cit. ; I. Stone, « Fréteval, 22 July 1170 » (ianstone.london, 2020).

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  21. La formule populaire « Personne ne me débarrassera-t-il de ce prêtre turbulent ? » est une reformulation tardive (XVIIIᵉ siècle) et n'est pas attestée par les contemporains. Edward Grim, Vita sancti Thomae, § 75, dans Materials for the History of Thomas Becket, éd. J. C. Robertson, Rolls Series, vol. II, Londres, 1876, p. 429, rapporte l'explosion de colère du roi. Texte latin : « Inertes ac miseros homines enutrivi et erexi in regno meo, qui nec fidem ferunt domino suo, quem a plebeo quodam clerico tam probrose patiuntur illudi » ; texte anglais : « What miserable drones and traitors have I nourished and brought up in my household, who let their lord be treated with such shameful contempt by a low-born clerk! » (traduction française dans le corps). Cf. F. Barlow, Thomas Becket, op. cit.

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  22. Les quatre chevaliers — Reginald FitzUrse, Hugues de Morville, Guillaume de Tracy et Richard le Breton (Brito) — quittèrent la cour normande, gagnèrent Cantorbéry et, le 29 décembre 1170, sommèrent Becket de se soumettre ; les moines l'entraînèrent dans la cathédrale pour les vêpres, mais il interdit de verrouiller les portes. Cf. Edward Grim, Vita sancti Thomae, Materials, vol. II ; British Museum, « Who killed Thomas Becket? ».

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  23. Edward Grim, Vita sancti Thomae, § 80, dans Materials for the History of Thomas Becket, éd. J. C. Robertson, Rolls Series, vol. II, Londres, 1876, p. 436. Texte latin : « Et ego, ait, pro Domino meo paratus sum mori, ut in meo sanguine ecclesia libertatem consequatur et pacem ; sed meis, sive clerico sive laico, in nomine Dei omnipotentis interdico ne in aliquo noceatis » ; texte anglais : « I am prepared to die for my Lord, so that in my blood the church will attain liberty and peace » (traduction française dans le corps). Récit aussi reproduit en anglais dans le Internet Medieval Sourcebook (Fordham University).

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  24. Edward Grim, Vita sancti Thomae, § 82, dans Materials for the History of Thomas Becket, éd. J. C. Robertson, Rolls Series, vol. II, Londres, 1876, p. 437. Texte latin : « et summitate coronae, quam sancti chrismatis unctio dicaverat Deo, abrasa, agnum Deo immolandum vulneravit in capite, eodem ictu praeciso brachio haec referentis » ; texte anglais : « shaving off the summit of his crown which the sacred chrism consecrated to God, he wounded the sacrificial lamb of God in the head ; the lower arm of the writer was cut by the same blow » (traduction française dans le corps). Cf. Internet Medieval Sourcebook, Fordham University.

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  25. Selon Edward Grim, avant d'expirer Becket se recommanda « à Dieu, à sainte Marie et au bienheureux martyr saint Denis » et offrit sa vie pour l'Église ; il tomba mort près de l'autel, le soir du 29 décembre 1170. Cf. Materials, vol. II.

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  26. Évangile selon saint Jean 15, 18-19 (sur la haine du monde envers les disciples du Christ), souvent cité comme une clé de lecture du martyre. Texte : Bible de Jérusalem / Vulgate.

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  27. Les miracles attribués à l'intercession de Becket, et l'« eau de saint Thomas », furent consignés dès les années 1170 par deux moines de Cantorbéry, Benoît de Peterborough et Guillaume de Cantorbéry, dont les recueils figurent dans Materials, vol. I et II. Cf. F. Barlow, Thomas Becket, op. cit.

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  28. Le pape Alexandre III canonisa Thomas Becket le 21 février 1173 à Segni, moins de trois ans après le martyre ; les bulles Redolet Anglia, Gaudendum est et Qui vice beati Petri annoncèrent la canonisation et ordonnèrent la translation du corps. Cf. Catholic Encyclopedia, art. cité ; Materials (titre même de la collection : « canonized by Pope Alexander III, A.D. 1173 »).

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  29. Le 12 juillet 1174, au plus fort de la grande révolte de 1173-1174, Henri II fit pénitence publique à Cantorbéry : il parcourut la ville pieds nus et se laissa flageller par les moines sur le tombeau du martyr. Cf. F. Barlow, Thomas Becket, op. cit.

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  30. La translation des reliques de Becket eut lieu le 7 juillet 1220, en présence du roi Henri III, dans une châsse précieuse de la Trinity Chapel ; le pèlerinage de Cantorbéry devint l'un des plus fréquentés d'Europe (cf. les Contes de Cantorbéry de Geoffrey Chaucer, fin XIVᵉ s.). La fête de la translation est fixée au 7 juillet. Cf. F. Barlow, Thomas Becket, op. cit.

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  31. En 1538, lors de la dissolution des monastères et de la rupture d'Henri VIII avec Rome, le sanctuaire de Cantorbéry fut détruit, les reliques dispersées et le culte de Becket proscrit par décret royal. Cf. Catholic Encyclopedia, art. cité ; F. Barlow, Thomas Becket, op. cit.

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  32. Materials for the History of Thomas Becket, Archbishop of Canterbury (Canonized by Pope Alexander III, A.D. 1173), éd. James Craigie Robertson et Joseph Brigstocke Sheppard, Rolls Series nᵒ 67, 7 volumes, Londres, 1875-1885 : édition critique de référence rassemblant les Vies (Grim, FitzStephen, Jean de Salisbury, Guillaume de Cantorbéry, Herbert de Bosham, etc.), les recueils de miracles et la correspondance de Becket.

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