Saint Thomas — en araméen Tᵉ'ōmā, en grec Dídymos, deux mots qui signifient l'un et l'autre « le Jumeau » — est l'un des Douze Apôtres du Christ. La mémoire chrétienne l'a longtemps réduit à un seul mot, « l'incrédule », à cause de son refus de croire la Résurrection sans avoir touché les plaies du Ressuscité.[2] Mais ce surnom est injuste : le même Thomas avait, quelques semaines plus tôt, proposé de mourir avec Jésus, et c'est de sa bouche qu'est sortie la plus haute confession de foi de tout l'Évangile : « Mon Seigneur et mon Dieu ! »[3]
Le quatrième Évangile lui réserve une place que les synoptiques, qui se contentent de le nommer dans la liste des Douze, ne laissent pas deviner. Trois scènes de saint Jean dessinent un homme entier, courageux et inquiet, qui ne se paie pas de mots et veut voir avant de croire — puis qui, une fois la lumière reçue, va plus loin que tous les autres dans l'adoration.[4][5][6]
Après la Pentecôte, une tradition ancienne, connue d'Origène et d'Eusèbe de Césarée, envoie Thomas évangéliser la Parthie.[7] Une autre tradition, plus tenace encore, le conduit jusqu'aux Indes : les Actes de Thomas le font bâtir un palais pour le roi Gundaphar, et les chrétiens de saint Thomas du Kerala se réclament aujourd'hui encore de lui comme de leur père dans la foi.[8][9] Il meurt transpercé d'une lance à Mylapore, sur la côte de l'actuel Tamil Nadu, vers l'an 72.[10]
De l'apôtre qui doutait, l'Église a fait le patron de tous ceux qui cherchent à croire — et, parce qu'il aurait porté l'Évangile jusqu'au sous-continent, le premier missionnaire de l'Asie. Son histoire unit ainsi le drame intérieur de la foi et l'aventure géographique la plus lointaine du collège apostolique.
Qui est saint Thomas l'Apôtre ?
Thomas, « Didyme » : le Jumeau
Le nom même de l'apôtre est un surnom. Thomas transcrit l'araméen Tᵉ'ōmā (תְּאוֹמָא), qui signifie « jumeau » ; l'Évangile de Jean en donne d'ailleurs la traduction grecque, Dídymos (Δίδυμος), de même sens.[11] Le vrai prénom de l'apôtre nous échappe : la tradition syriaque, très attachée à Thomas, l'appelle Judas Thomas — « Judas le Jumeau » —, comme pour le distinguer de l'autre Judas et de Judas Iscariote.[12]
De qui était-il le jumeau ? Les sources se taisent ; les Actes de Thomas, texte légendaire, iront jusqu'à suggérer une ressemblance avec le Christ lui-même, idée que l'Église n'a jamais reçue.[13] L'essentiel est ailleurs : ce surnom de « Jumeau » a nourri toute une méditation spirituelle. Thomas, par son doute puis par sa foi, est devenu le double de chaque croyant — celui en qui le lecteur de l'Évangile se reconnaît quand il peine à croire.
Thomas dans la liste des Douze
Les trois évangiles synoptiques et les Actes des Apôtres ne disent de Thomas qu'une chose : il fait partie des Douze. Il figure dans les quatre listes apostoliques, généralement associé à Matthieu ou à Philippe.[14] Cette sobriété est celle de la plupart des apôtres, dont le Nouveau Testament ne retient guère que le nom. Thomas serait resté une figure muette si le quatrième Évangile ne l'avait fait parler.
Une figure du quatrième Évangile
C'est en effet saint Jean qui fait de Thomas un personnage. À trois reprises au moins, l'évangéliste lui prête une parole, et chacune révèle un trait : le courage prêt au martyre (Jn 11), l'inquiétude qui demande le chemin (Jn 14), l'exigence qui veut voir avant de croire (Jn 20).[15][16][17] Thomas apparaît enfin une quatrième fois, parmi les sept disciples de la pêche miraculeuse au bord du lac, après la Résurrection.[18]
Ce relief johannique n'est pas un hasard. L'Évangile de Jean est celui qui médite le plus profondément le mystère de la foi : croire sans voir, reconnaître Dieu dans la chair, passer des signes à l'adhésion du cœur. Or Thomas est précisément l'homme qui traverse tout ce chemin sous les yeux du lecteur — du refus de croire à l'adoration. Il est, dans le quatrième Évangile, le témoin de l'itinéraire de la foi.
Thomas dans les évangiles
« Allons, nous aussi, pour mourir avec lui »
La première parole de Thomas dans l'Évangile dément à elle seule la légende de l'apôtre pusillanime. Lorsque Jésus annonce qu'il va retourner en Judée pour Lazare — alors que les Juifs venaient de chercher à le lapider —, les disciples s'effraient. Thomas, lui, tranche par une fidélité jusqu'au-boutiste :
« Allons, nous aussi, pour mourir avec lui ! » — Saint Thomas, Évangile selon saint Jean 11, 16[19]
Le mot est celui d'un homme courageux et entier, qui aime assez le Maître pour préférer la mort à la séparation, même quand il ne comprend pas où Jésus le mène. Les Pères ont relevé le paradoxe : celui que la postérité appellera « l'incrédule » est aussi le premier à parler de donner sa vie pour le Christ. Le doute qui viendra plus tard ne naîtra pas de la lâcheté, mais d'un cœur qui veut la vérité sans faux-semblant.
« Comment saurions-nous le chemin ? »
La deuxième parole de Thomas surgit au cœur du discours d'adieu, le soir du Jeudi saint. Jésus vient de dire qu'il s'en va préparer une place et que les disciples connaissent le chemin. Thomas l'interrompt, avec une franchise désarmante :
« Seigneur, nous ne savons où tu vas ; comment saurions-nous le chemin ? » — Saint Thomas, Évangile selon saint Jean 14, 5[20]
Cette objection, loin d'être un défaut, provoque l'une des plus grandes révélations de l'Évangile. C'est en réponse à Thomas que Jésus prononce la parole décisive : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie ; nul ne vient au Père que par moi. »[21] L'inquiétude honnête de l'apôtre devient ainsi l'occasion d'un sommet christologique. Thomas a ce don singulier : ses questions, parce qu'elles sont sincères, tirent du Christ des réponses lumineuses.
L'incrédulité de Thomas
La scène qui a fixé pour toujours le visage de Thomas se passe au soir de Pâques. Absent lors de la première apparition du Ressuscité, Thomas refuse le témoignage des autres disciples. Sa réplique est restée proverbiale :
« Si je ne vois pas dans ses mains la marque des clous, si je ne mets pas mon doigt dans la marque des clous, et ma main dans son côté, non, je ne croirai pas ! » — Saint Thomas, Évangile selon saint Jean 20, 25[22]
Il ne faut pas durcir cette exigence en pur scepticisme. Thomas ne nie pas la possibilité du miracle ; il refuse de fonder sa foi sur un ouï-dire, fût-il celui de ses frères. Huit jours plus tard, Jésus revient, portes closes, et s'adresse à lui en reprenant ses propres mots : « Avance ici ton doigt et vois mes mains ; avance ta main et mets-la dans mon côté ; et ne sois plus incrédule, mais croyant. »[23] Le Ressuscité ne méprise pas le besoin de Thomas : il y condescend, offrant ses plaies à la main qui voulait les toucher.
« Mon Seigneur et mon Dieu » : la plus haute confession
La réponse de Thomas dépasse tout ce qu'il demandait. Là où il ne réclamait qu'une preuve, il prononce l'acte de foi le plus élevé des quatre évangiles :
« Mon Seigneur et mon Dieu ! » — Saint Thomas, Évangile selon saint Jean 20, 28[24]
Aucun disciple, dans tout l'Évangile, n'avait encore appelé Jésus « Dieu » en face. Pierre avait confessé le « Christ, le Fils du Dieu vivant » ; Thomas, lui, adore directement la divinité du Ressuscité.[25] Les Pères ont vu dans ce cri le terme de l'itinéraire : l'homme qui voulait toucher les plaies finit par adorer le Dieu caché dans la chair blessée. Le doute, traversé jusqu'au bout, débouche sur la théologie la plus haute — la reconnaissance que le crucifié ressuscité est Dominus et Deus, Seigneur et Dieu.
Jésus scelle alors la scène par une béatitude qui s'adresse à tous les croyants des siècles à venir :
« Parce que tu m'as vu, tu as cru. Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! » — Jésus, Évangile selon saint Jean 20, 29[26]
Au bord du lac de Tibériade
Thomas reparaît une dernière fois dans l'Évangile, au chapitre 21 de saint Jean. Il est l'un des sept disciples présents lors de la pêche miraculeuse sur le lac de Tibériade, quand le Ressuscité prépare lui-même le repas sur le rivage.[27] L'évangéliste prend soin de le nommer « Thomas, appelé Didyme » — comme s'il voulait rappeler, au moment où le doute est définitivement dissipé, que cet homme avait été l'incrédule désormais devenu témoin de la gloire pascale.
De l'incrédulité à la foi : la spiritualité de saint Thomas
Le doute qui cherche, non le doute qui refuse
La spiritualité de Thomas commence par une distinction que l'Église a toujours faite : il y a un doute qui ferme et un doute qui cherche. Celui de Thomas n'est pas le scepticisme de qui veut s'épargner d'avoir à croire ; c'est l'exigence de qui ne veut pas croire à moitié. Benoît XVI l'a souligné dans sa catéchèse sur l'apôtre : Thomas nous aide à ne pas avoir peur des difficultés ni des objections, parce que sa recherche, menée loyalement jusqu'au bout, aboutit à la foi, et non à son contraire.[28]
« Le cas de l'apôtre Thomas est important pour nous au moins pour trois raisons : d'abord parce qu'il nous réconforte dans nos incertitudes ; ensuite parce qu'il nous montre que tout doute peut déboucher sur une issue lumineuse ; et enfin parce que ses paroles nous rappellent le vrai sens de la foi mûre. » — Benoît XVI, audience générale du 27 septembre 2006[29]
Les plaies glorieuses : toucher pour croire
Le cœur de l'épisode pascal est que le Ressuscité garde ses plaies. Le corps glorieux n'efface pas les marques de la Passion : il les transfigure. En offrant ses blessures à la main de Thomas, le Christ enseigne que la foi chrétienne ne contourne pas la Croix, mais y plonge le doigt. Saint Grégoire le Grand a tiré de la scène une formule fameuse, reprise par toute la tradition : le doute de Thomas a plus servi notre foi que la croyance immédiate des autres apôtres, car en touchant les plaies, il a guéri en nous la blessure de l'incrédulité.[30]
« Cette incrédulité de Thomas a plus profité à notre foi que la foi des disciples qui crurent. » — Saint Grégoire le Grand, Homélie XXVI sur l'Évangile[31]
« Heureux ceux qui croient sans avoir vu »
La béatitude finale de Jésus (Jn 20, 29) renverse la perspective. Thomas a vu, et il a cru ; mais le Christ déclare plus heureux ceux qui croiront sans voir — c'est-à-dire toutes les générations chrétiennes qui n'auront pour appui que le témoignage des apôtres. Thomas devient ainsi, paradoxalement, le garant de notre foi à nous : c'est parce qu'il a exigé de toucher que son témoignage vaut pour ceux qui ne toucheront jamais. Son incrédulité, vaincue, est devenue un fondement de la crédibilité apostolique.
Patron de ceux qui luttent avec le doute
De cette histoire, l'Église a fait de Thomas le patron spirituel des âmes en lutte avec le doute. Il n'est pas le saint des certitudes faciles, mais celui des croyants tourmentés, des intelligences exigeantes, de tous ceux pour qui croire est un combat. À l'âge des objections et de l'incrédulité moderne, sa figure est plus actuelle que jamais : elle dit qu'on peut partir du doute et arriver à l'adoration, à condition de chercher avec un cœur droit et de ne pas refuser la lumière quand elle se donne.
La mission de l'apôtre : Parthie et Inde
Le partage des champs de mission : la Parthie
Après la Pentecôte, le Nouveau Testament se tait sur Thomas. Mais une tradition ancienne, antérieure au IIIe siècle, lui attribue l'évangélisation de la Parthie, le grand empire iranien rival de Rome. Eusèbe de Césarée, citant Origène, écrit que, dans le partage des terres entre les apôtres, Thomas reçut ce lointain royaume :
« Thomas, ainsi que le rapporte la tradition, [reçut en partage] la Parthie. » — Origène, cité par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, III, 1[32]
Cette donnée, la plus ancienne que nous possédions sur la mission de Thomas, situe son champ d'apostolat vers l'Orient, au-delà des frontières de l'Empire romain. Elle s'accorde avec le fait que c'est l'Église syriaque, tournée vers la Perse et l'Inde, qui a le plus vénéré l'apôtre et conservé sa mémoire.
Les Actes de Thomas : un apocryphe et son noyau de mémoire
La source principale des traditions indiennes est un écrit apocryphe du début du IIIe siècle, les Actes de Thomas (Acta Thomae), composé en syriaque à Édesse.[33] Comme les autres Actes apocryphes, ce roman religieux mêle un fond de mémoire ancienne à des développements légendaires et à des tendances doctrinales suspectes — ici un gnosticisme encratite marqué, qui explique sa mise à l'écart du canon.[34]
L'Église ne reçoit donc pas les Actes de Thomas comme une source historique de plein droit. Mais les historiens y reconnaissent un noyau de tradition réelle : le souvenir, transmis sous une forme amplifiée, d'une mission de Thomas vers l'Orient et d'un roi indo-parthe nommé Gundaphar. Le discernement catholique vaut ici comme pour les Actes d'André ou les autres apocryphes : écarter les fables et la doctrine déviante, sans jeter pour autant le fond de mémoire que ces textes véhiculent.
Le roi Gundaphar et le palais dans le ciel
Le récit le plus célèbre des Actes de Thomas est celui du palais dans le ciel. Vendu comme esclave-architecte à un marchand, Thomas est conduit auprès du roi Gundaphar (Gondopharès), qui lui confie la construction d'un palais royal et lui remet des sommes considérables. L'apôtre distribue tout l'argent aux pauvres. Quand le roi, furieux, réclame son palais, Thomas lui répond qu'il l'a bâti — mais dans le ciel, par l'aumône :
Le récit lui fait répondre, en substance, que le roi ne peut voir ce palais maintenant, mais qu'il le verra lorsqu'il aura quitté cette vie.[35]
Le frère du roi, mort puis ramené à la vie le temps d'un songe, voit le palais resplendissant que Thomas a édifié pour Gundaphar par sa charité ; bouleversé, le roi se convertit et reçoit le baptême.[36] C'est de ce récit que vient le patronage de Thomas sur les architectes et les bâtisseurs, et l'équerre qui l'accompagne souvent dans l'iconographie.
La confirmation historique : les monnaies de Gondopharès
Pendant des siècles, les savants tinrent ce roi Gundaphar pour un pur personnage de légende : aucune source profane ne le mentionnait. L'archéologie a renversé ce jugement. Vers 1834, des explorateurs européens — dont Charles Masson, agent de la Compagnie des Indes — mirent au jour, en Afghanistan, des monnaies portant en grec et en kharosthi le nom de Gondopharès ; le numismate James Prinsep les identifia la même année.[37] Une inscription découverte plus tard à Takht-i-Bahi (Pakistan actuel) data précisément son règne, qui s'étendit d'environ 20 à 46 après Jésus-Christ.[38]
| Élément | Avant 1834 | Après 1834 |
|---|---|---|
| Roi Gundaphar | Personnage tenu pour fictif des Actes de Thomas | Souverain indo-parthe historique attesté |
| Source | Apocryphe chrétien seul | Monnaies + inscription de Takht-i-Bahi |
| Datation du règne | Inconnue | Vers 20-46 apr. J.-C. |
| Conséquence | Tradition jugée légendaire | Cadre historique du Ier siècle confirmé |
Cette découverte ne prouve évidemment pas, à elle seule, la mission de Thomas ; mais elle établit que les Actes ont conservé le nom exact d'un roi réel régnant précisément à l'époque apostolique, dans la région que la tradition assigne à l'apôtre. Le détail que la critique tenait pour le plus fabuleux s'est révélé le plus solidement historique — argument sérieux contre le réflexe qui disqualifie a priori toute mémoire ancienne.
Saint Thomas et les chrétiens de l'Inde
L'arrivée sur la côte de Malabar (an 52)
La tradition la plus vivante n'est pas iranienne mais indienne. Selon une mémoire constante des chrétiens du Kerala, saint Thomas aurait débarqué sur la côte de Malabar, à Maliankara, près de l'ancien port de Muziris (l'actuelle Kodungallur, jadis Cranganore), vers l'an 52.[39] Il y aurait évangélisé les communautés juives établies sur la côte, baptisé des familles brahmanes, et fondé sept Églises (les Ēḻarappaḷḷikaḷ) dans autant de localités du Kerala — Kodungallur, Palayoor, Kottakavu, Kokkamangalam, Niranam, Nilackal et Kollam.[40]
Les « chrétiens de saint Thomas » (Mar Thoma Nasrani)
De cette prédication se réclame, aujourd'hui encore, l'une des plus anciennes communautés chrétiennes du monde : les chrétiens de saint Thomas, ou Mar Thoma Nasrani (« nazaréens de saint Thomas »).[41] Rattachés liturgiquement à la tradition syriaque orientale, ils ont gardé pendant des siècles l'araméen comme langue liturgique et se sont toujours pensés comme l'Église fondée par l'apôtre lui-même. Leur existence, attestée bien avant l'arrivée des Portugais au XVIe siècle, donne à la tradition indienne une épaisseur historique que ne possède aucune autre tradition apostolique d'Asie.
« Nous sommes chrétiens de saint Thomas. » — Profession de mémoire constante des Mar Thoma Nasrani du Kerala[42]
Le martyre de Mylapore (vers 72)
Après le Malabar, la tradition conduit Thomas sur la côte de Coromandel, à l'est, jusqu'à Mylapore (aujourd'hui un quartier de Chennai, l'ancienne Madras). C'est là qu'il aurait subi le martyre, vers l'an 72, transpercé d'une lance sur la colline appelée depuis le Mont Saint-Thomas (St Thomas Mount).[43] Le mode du supplice — la lance — distingue Thomas des autres apôtres et a fixé son attribut iconographique. La date traditionnelle, 72, est celle que retient encore la liturgie des chrétiens de l'Inde, qui célèbrent ce jour comme la Dukrana, la commémoration du martyre.[44]
La basilique San Thomé, tombeau de l'apôtre
Sur le lieu présumé de la sépulture de Thomas à Mylapore s'élève la basilique San Thomé (San Thome Basilica), reconstruite par les Portugais puis au XIXe siècle.[45] Elle est, avec la basilique Saint-Pierre de Rome et celle de Saint-Jacques de Compostelle, l'un des très rares sanctuaires bâtis au-dessus du tombeau d'un apôtre. Si la plus grande partie des reliques a quitté l'Inde dès l'Antiquité, le tombeau de Mylapore demeure le cœur géographique de la dévotion indienne à saint Thomas et un grand lieu de pèlerinage chrétien en Asie.
Le culte de saint Thomas
Les reliques : de Mylapore à Édesse
Le destin des reliques de Thomas raconte, comme pour saint André, des siècles d'histoire chrétienne. Selon une tradition rapportée dès l'Antiquité, une partie des restes de l'apôtre fut transférée de l'Inde à Édesse (l'actuelle Şanlıurfa, en Turquie), grande métropole de la chrétienté syriaque, dès le IIIe siècle.[46] Le tombeau de Thomas y était un sanctuaire majeur, attesté par plusieurs témoins du IVe siècle.
D'Édesse à Ortona (1258)
Après le déclin d'Édesse, les reliques furent transportées dans l'île de Chios, en mer Égée, où une dalle sculptée à son nom et à son buste recouvrait le tombeau. C'est de là que, selon la tradition conservée à Ortona, en Abruzzes, une flotte de galères de la cité, sous le commandement de Leone (Leo) degli Acciaiuoli, ramena le corps de l'apôtre en Italie : il débarqua à Ortona le 6 septembre 1258[47]. Depuis cette date, les reliques de saint Thomas reposent dans la cathédrale San Tommaso Apostolo d'Ortona, où la crypte conserve le corps et la pierre tombale rapportée de Chios[48].
Témoins anciens : Éphrem, Égérie, Grégoire de Tours
La vénération de Thomas est attestée très tôt par des témoins de premier ordre. Saint Éphrem le Syrien (IVe siècle) consacre plusieurs hymnes au tombeau de l'apôtre et chante le retour de ses ossements de l'Inde à Édesse.[49] La pèlerine Égérie, vers 384, mentionne dans son Journal de voyage sa visite à Édesse pour y vénérer le sanctuaire de saint Thomas.[50] Au VIe siècle, saint Grégoire de Tours rapporte dans son Livre de la gloire des martyrs la mémoire du tombeau indien et du sanctuaire édessénien.[51] Ces témoignages, indépendants des Actes apocryphes, montrent que la mémoire d'un Thomas missionnaire de l'Orient était fermement établie dès l'Antiquité chrétienne.
Fête liturgique et patronages
L'Église latine célébrait autrefois saint Thomas le 21 décembre ; la réforme du calendrier romain de 1969 a fixé sa fête au 3 juillet[52], date à laquelle l'Église syriaque commémorait depuis longtemps la translation de ses reliques à Édesse[53]. Les chrétiens de l'Inde font de ce 3 juillet leur grande fête nationale, la « journée des chrétiens indiens ».[54]
Thomas est le patron de l'Inde, mais aussi — à cause du palais bâti pour Gundaphar — des architectes, des maçons, des géomètres et des bâtisseurs ; on l'invoque encore pour les aveugles et pour tous ceux qui peinent à croire.[55]
Iconographie
L'art chrétien représente saint Thomas de deux manières complémentaires. Dans la scène de l'incrédulité, il avance le doigt vers la plaie du côté du Christ ressuscité : c'est le sujet du célèbre tableau du Caravage (vers 1602) et de tant de retables. Comme apôtre isolé, il porte la lance de son martyre et l'équerre du bâtisseur, rappelant le palais céleste des Actes de Thomas. Ces deux images disent les deux versants de sa figure : l'homme du doute vaincu et le missionnaire des extrémités de la terre.
Pour aller plus loin
- Saint André l'Apôtre — le frère de Pierre et premier appelé, autre apôtre missionnaire jusqu'aux confins de l'Orient chrétien.
- Saint Philippe l'Apôtre — souvent associé à Thomas dans les listes des Douze, et présent avec lui au discours d'adieu (Jn 14).
- Saint Pierre — dont la confession (« le Christ, le Fils du Dieu vivant ») précède celle, plus haute encore, de Thomas (« mon Seigneur et mon Dieu »).
- Saint Jean-Baptiste — le précurseur, dans le même Évangile johannique qui donne à Thomas tout son relief.
- Saint Éphrem le Syrien — le grand docteur syriaque, chantre du tombeau de saint Thomas à Édesse.
- Saint Grégoire le Grand — dont l'homélie sur l'incrédulité de Thomas a nourri toute la spiritualité du doute fécond.
Notes et références
Fête de saint Thomas au calendrier romain : l'Église latine célébrait l'apôtre le 21 décembre jusqu'à la réforme promulguée par Paul VI, motu proprio Mysterii Paschalis du 14 février 1969, qui fixe la fête au 3 juillet (Calendarium Romanum, 1969). Date confirmée par le Martyrologium Romanum (2004), au 3 juillet, et par le calendrier liturgique en vigueur (3 juillet : saint Thomas, apôtre, fête).
1 52Adolphus E. Medlycott, "St. Thomas the Apostle", The Catholic Encyclopedia, vol. XIV, Robert Appleton Company, New York, 1912 (texte intégral sur New Advent : https://www.newadvent.org/cathen/14658b.htm). Notice de référence sur le nom de Thomas (Didyme, « le Jumeau »), ses apparitions dans le quatrième Évangile, la tradition de sa mission en Parthie puis en Inde, le roi Gundaphar, le martyre à Mylapore près de Madras et les reliques vénérées à Édesse au IVe siècle. Pour la fête liturgique postérieure à 1912 et la translation d'Ortona, voir les notes dédiées ci-dessous. Cf. aussi A. E. Medlycott, India and the Apostle Thomas, David Nutt, Londres, 1905.
2 10 11 43 45 46 49 55Évangile selon saint Jean 20, 24-29 : l'incrédulité de Thomas (« Si je ne vois pas… je ne croirai pas »), l'apparition huit jours plus tard, l'invitation à toucher les plaies, la confession « Mon Seigneur et mon Dieu ! » et la béatitude « Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! ». Traduction de la Bible de Jérusalem, Cerf.
3 6 17 22 23 24 26Évangile selon saint Jean 11, 16 : à l'annonce du retour en Judée, Thomas, « appelé Didyme », dit aux autres disciples : « Allons, nous aussi, pour mourir avec lui ! » Traduction de la Bible de Jérusalem, Éditions du Cerf, Paris.
4 15 19Évangile selon saint Jean 14, 5-6 : au discours d'adieu, Thomas demande « Seigneur, nous ne savons où tu vas ; comment saurions-nous le chemin ? », provoquant la réponse de Jésus : « Je suis le Chemin, la Vérité et la Vie. » Traduction de la Bible de Jérusalem, Cerf.
5 16 20 21Origène, cité par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, livre III, ch. 1 (vers 325) : dans le partage des champs de mission des apôtres, « Thomas reçut en partage la Parthie ». Édition de référence : coll. Sources Chrétiennes n° 31, traduction Gustave Bardy, Éditions du Cerf, Paris, 1952.
7 32Actes de Thomas (Acta Thomae), apocryphe composé en syriaque à Édesse au début du IIIe siècle (avant 220 selon Medlycott) ; récit du « palais dans le ciel » bâti par l'aumône pour le roi Gundaphar, et de l'évangélisation de l'Inde. Texte à tendance gnostique encratite, non reçu dans le canon, mais conservant le nom historique d'un roi indo-parthe réel. Édition de référence : A. F. J. Klijn, The Acts of Thomas: Introduction, Text, and Commentary, 2ᵉ éd., coll. Supplements to Novum Testamentum, Brill, Leyde, 2003.
8 12 13 33 34 35 36Chrétiens de saint Thomas (Mar Thoma Nasrani, « nazaréens de saint Thomas ») du Kerala : tradition de l'arrivée de l'apôtre à Maliankara / Muziris (Kodungallur, ancienne Cranganore) vers l'an 52, fondation de sept Églises (Ēḻarappaḷḷikaḷ : Kodungallur, Palayoor, Kottakavu, Kokkamangalam, Niranam, Nilackal, Kollam), puis martyre à Mylapore vers 72, commémoré par la Dukrana du 3 juillet. Voir "Saint Thomas Christians", Encyclopædia Britannica ("Thomas Christians"), et la notice "Saint Thomas Christians", Wikipedia.
9 39 40 41 42 44 54Listes des Douze où figure Thomas : Matthieu 10, 3 ; Marc 3, 18 ; Luc 6, 15 ; Actes des Apôtres 1, 13. Thomas y est nommé en compagnie de Matthieu ou de Philippe, sans qu'aucune parole ne lui soit attribuée par les synoptiques.
14Évangile selon saint Jean 21, 2 : Thomas, « appelé Didyme », figure parmi les sept disciples présents lors de la pêche miraculeuse sur le lac de Tibériade, après la Résurrection. Traduction de la Bible de Jérusalem, Cerf.
18 27Benoît XVI, catéchèse sur l'apôtre saint Thomas, audience générale du 27 septembre 2006 (texte sur vatican.va). Le pape souligne que Thomas confesse en Jésus « mon Seigneur et mon Dieu », point culminant de la profession de foi pascale, et que son cas « nous réconforte dans nos incertitudes » en montrant que le doute loyal peut déboucher sur la foi mûre.
25 28 29Saint Grégoire le Grand, Homélies sur les Évangiles, Homélie XXVI (sur Jean 20, 19-31) : « Plus nobis Thomae infidelitas ad fidem quam fides credentium discipulorum profuit » — « l'incrédulité de Thomas a plus profité à notre foi que la foi des disciples qui crurent », car en touchant les plaies il a guéri la blessure de notre propre incrédulité. Édition de référence : Grégoire le Grand, Homélies sur l'Évangile, coll. Sources Chrétiennes, Éditions du Cerf, Paris.
30 31Gondopharès (Gundaphar), roi indo-parthe attesté par la numismatique : des monnaies portant son nom (légendes grecque et kharosthi) furent mises au jour en Afghanistan vers 1834, notamment par Charles Masson, et identifiées par le numismate James Prinsep (1834) ; l'inscription de Takht-i-Bahi date son règne, situé vers 20-46 apr. J.-C. La découverte établit l'historicité d'un personnage longtemps tenu pour fictif des Actes de Thomas. Voir l'article "Gondophares", Encyclopædia Iranica, et la notice "Gondophares", Wikipedia (section Numismatics).
37 38Translation des reliques de saint Thomas à Ortona (1258), selon la tradition conservée à Ortona : une expédition navale ramena de Chios le corps de l'apôtre avec la dalle inscrite à son nom et à son buste qui le recouvrait ; débarquement à Ortona le 6 septembre 1258, sous le commandement de Leo (Leone) Acciaiuoli. Récit documenté par A. E. Medlycott, India and the Apostle Thomas, Londres, 1905, pp. 113-118, d'après F. Ughelli, Italia Sacra, 2e éd. N. Coleti, Venise, 1720, t. VI, col. 773 sq., l'inscription de la cathédrale d'Ortona (les reliques y reposent depuis 1258), le monument au commanditaire (inscription MCCLVIII) et G. De Lectis, Vita del glorioso Apostolo (Fermo, 1577). Il s'agit d'une tradition locale relayée par l'historiographie ecclésiastique, non d'un acte contemporain de 1258 : le degré de certitude reste celui d'une tradition documentée, inférieur à celui des témoignages antiques sur Édesse.
47 48Égérie (Itinerarium Egeriae / Peregrinatio Aetheriae), récit de pèlerinage rédigé vers 381-384 : la pèlerine visite Édesse pour y vénérer le sanctuaire (martyrium) de saint Thomas, signe de l'ancienneté du culte de l'apôtre en Mésopotamie. Édition de référence : Égérie, Journal de voyage, coll. Sources Chrétiennes n° 296, traduction Pierre Maraval, Éditions du Cerf, Paris, 1982.
50Grégoire de Tours, Liber in gloria martyrum (Livre de la gloire des martyrs, vers 590), ch. 31-32 : mention du tombeau de saint Thomas en Inde et du martyrium d'Édesse où reposaient ses reliques. Édition dans les Monumenta Germaniae Historica, Scriptores rerum Merovingicarum, t. I, 2.
51A. E. Medlycott, India and the Apostle Thomas, David Nutt, Londres, 1905 : l'ancien calendrier syriaque fait du 3 juillet une grande fête de saint Thomas — « His body is at Urhai (Edessa), having been brought there by the merchant Khabin » — et le martyrologe hiéronymien (codex d'Epternach) distingue le natalis (martyre en Inde, 21 décembre : xii. kal. ian.) de la translatio corporis ejus in Edessa (3 juillet). C'est cette date syriaque de la translation à Édesse que le calendrier romain de 1969 a reprise.
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