Saint Philippe — en grec Philippos, « celui qui aime les chevaux » — est l'un des Douze Apôtres du Christ. Originaire de Bethsaïde de Galilée, la même ville que Simon-Pierre et André, il est l'un des tout premiers disciples appelés : selon le quatrième Évangile, Jésus « le trouve » dès les premiers jours de sa vie publique et lui adresse l'unique parole « Suis-moi ».[1]
Sa figure porte une signature spirituelle nette : à peine appelé, il court chercher Nathanaël pour le conduire au Christ. « Viens et vois », lui dit-il — trois mots devenus la formule même de toute évangélisation honnête, qui ne prétend pas convaincre par des arguments mais invite à faire l'expérience du Christ.[2] Philippe est ainsi, comme André, l'apôtre qui amène les autres à Jésus.
Le quatrième Évangile, plus que les autres, lui réserve des scènes décisives : c'est lui que Jésus éprouve avant la multiplication des pains, lui que cherchent les Grecs montés à Jérusalem, lui enfin qui, au soir de la Cène, ose la grande demande : « Seigneur, montre-nous le Père. »[3] Cette question, un peu naïve et tout entière tendue vers le désir de voir Dieu, vaut à Philippe la plus haute révélation que le Christ ait jamais donnée sur lui-même : « Qui m'a vu a vu le Père. »
Après la Pentecôte, une tradition ancienne — attestée dès la fin du IIe siècle par Polycrate d'Éphèse — l'envoie évangéliser la Phrygie et le fait reposer à Hiérapolis, auprès de ses filles vierges. Il y meurt martyr, crucifié. En 2011, l'archéologue italien Francesco D'Andria y a annoncé avoir identifié son tombeau, au cœur d'un sanctuaire de pèlerinage longtemps cherché — une attribution de son équipe de fouille, qui reste discutée.[4] Vénéré à Rome dans l'église des Saints-Apôtres, Philippe demeure l'apôtre du « Viens et vois » : celui qui cherche Dieu et apprend que, pour le voir, il suffit de regarder le Christ.
Qui est saint Philippe l'Apôtre ?
Philippe de Bethsaïde : un Galiléen ouvert au monde grec
Philippe est originaire de Bethsaïde de Galilée, au bord du lac de Tibériade.[5][6] L'Évangile de Jean le précise expressément : « Or Philippe était de Bethsaïde, la ville d'André et de Pierre. »[7] Il appartient donc au même milieu que les premiers disciples : la communauté des pêcheurs galiléens du bord du lac, profondément juive mais déjà familière du monde gréco-romain qui l'entoure.
Ce détail n'est pas anodin. Bethsaïde, comme toute la « Galilée des nations », vivait au contact direct des cités helléniques de la Décapole. Le nom même de l'apôtre — Philippos, un nom purement grec — en est le signe : Philippe est le seul des Douze à porter, avec André, un nom hellénistique. Cette ouverture culturelle éclaire le rôle singulier que l'Évangile lui prêtera lorsque des Grecs voudront approcher Jésus : c'est tout naturellement vers Philippe, dont le nom et la langue les rassurent, qu'ils se tournent.[8]
Le sens de son nom : « celui qui aime les chevaux »
Le nom Philippos se compose de philos (« ami », « celui qui aime ») et de hippos (« le cheval ») : il signifie littéralement « celui qui aime les chevaux », un nom aristocratique et martial répandu dans le monde grec depuis Philippe II de Macédoine, père d'Alexandre le Grand.[9] Qu'un fils de pêcheurs galiléens porte ce nom illustre la pénétration de la culture grecque jusque dans les villages du lac.
La tradition spirituelle a parfois joué de cette étymologie pour faire de Philippe le modèle de celui qui maîtrise ses passions comme un cavalier maîtrise sa monture. Mais l'essentiel est ailleurs : ce nom grec porté par un disciple juif annonce déjà l'universalité de l'Évangile, qui passera bientôt du judaïsme galiléen aux nations.
Ne pas confondre : l'Apôtre et Philippe le Diacre
Une confusion ancienne, déjà signalée par les Pères, doit être écartée d'emblée : il existe dans le Nouveau Testament deux Philippe distincts.[10]
- Philippe l'Apôtre, l'un des Douze, dont parle cet article.
- Philippe le Diacre (ou « l'Évangéliste »), l'un des sept hommes institués pour le service des tables avec saint Étienne (Actes 6, 5), qui évangélise la Samarie et baptise l'eunuque éthiopien (Actes 8).
Cette distinction n'est pas un détail d'érudit : le livre des Actes attribue à Philippe le Diacre « quatre filles vierges qui prophétisaient » (Actes 21, 8-9), tandis que la tradition orientale rattache à l'Apôtre des filles vénérées à Hiérapolis. La proximité des deux figures a entraîné, dès l'Antiquité, un entrelacement des traditions que la critique moderne s'efforce de démêler — sans toujours y parvenir, car les anciens eux-mêmes confondaient parfois les deux.[11]
La vocation et la présence dans les évangiles
Philippe n'est jamais nommé parmi le cercle restreint de Pierre, Jacques et Jean. Pourtant, dans les listes des Douze, il occupe toujours la cinquième place, en tête du second groupe d'apôtres.[12] Et surtout, le quatrième Évangile lui réserve quatre scènes où, à chaque fois, sa parole fait avancer le récit. Saint Jean est manifestement le mieux informé sur lui — peut-être parce que les deux hommes étaient proches dès le cercle de Jean-Baptiste.
« Suis-moi » : l'appel direct de Jésus
Contrairement à la plupart des apôtres, dont l'Évangile ne raconte pas la vocation, Philippe reçoit un appel direct et personnel. Au troisième jour des commencements johanniques, Jésus prend l'initiative :
« Le lendemain, Jésus résolut de partir pour la Galilée ; il trouve Philippe et lui dit : "Suis-moi." » — Évangile selon saint Jean 1, 43[13]
Le verbe est remarquable : Jésus « trouve » Philippe, comme un berger retrouve une brebis. Là où André et Jean étaient venus à Jésus par l'intermédiaire du Baptiste, Philippe est directement cherché par le Christ. La formule « Suis-moi » est exactement celle que Jésus adressera plus tard à Matthieu et qu'il redira à Pierre après la Résurrection : c'est la parole fondatrice de tout appel apostolique.
Philippe amène Nathanaël : « Viens et vois »
Le premier geste de Philippe, une fois trouvé par Jésus, est de chercher un autre pour le lui amener. Comme André courant vers Pierre, Philippe court vers son ami Nathanaël — que la tradition identifie le plus souvent à l'apôtre Barthélemy :
« Philippe rencontre Nathanaël et lui dit : "Celui dont Moïse a écrit dans la Loi, ainsi que les prophètes, nous l'avons trouvé : Jésus, le fils de Joseph, de Nazareth." » — Évangile selon saint Jean 1, 45[14]
Nathanaël objecte, sceptique : « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? » La réponse de Philippe est restée l'une des phrases les plus pures de tout l'Évangile, parce qu'elle ne discute pas : elle invite à l'expérience.
« Viens et vois. » — Saint Philippe à Nathanaël, Évangile selon saint Jean 1, 46[15]
Philippe ne prétend pas démontrer ; il propose de venir voir. C'est la pédagogie même de la foi johannique : on ne convainc pas Nathanaël par un raisonnement, on le met en présence du Christ et on le laisse juger. « Viens et vois » reprend d'ailleurs exactement l'invitation que Jésus avait faite à André et à Jean (« Venez et voyez », Jn 1, 39) : Philippe transmet à son tour ce qu'il a lui-même reçu.
L'épreuve des cinq pains
La deuxième scène met Philippe au défi. Devant la foule affamée des cinq mille, Jésus se tourne vers lui — non par ignorance, précise l'évangéliste, mais pour l'éprouver :
« "Où achèterons-nous des pains pour que mangent ces gens ?" Il disait cela pour le mettre à l'épreuve, car il savait, lui, ce qu'il allait faire. Philippe lui répondit : "Deux cents deniers de pain ne suffiraient pas pour que chacun en reçoive un peu." » — Évangile selon saint Jean 6, 5-7[16]
La réponse de Philippe est celle du bon sens comptable : il calcule, il mesure, il conclut à l'impossible. Les Pères ont vu dans cet échange une leçon sur les limites de la raison humaine devant la générosité divine. Philippe regarde la bourse ; Jésus regarde au-delà. L'apôtre n'a pas tort dans son calcul — deux cents deniers, soit près de huit mois de salaire d'un ouvrier, n'auraient effectivement pas suffi — mais il raisonne dans un ordre que le miracle va dépasser. C'est la même soif de voir et de comprendre qui éclatera à la Cène.
Les Grecs qui veulent voir Jésus
La troisième scène confirme le rôle d'intermédiaire de Philippe. À l'approche de la Passion, des Grecs montés à Jérusalem pour la Pâque s'adressent à lui :
« Ceux-là s'approchèrent de Philippe, qui était de Bethsaïde en Galilée, et ils lui faisaient cette demande : "Seigneur, nous voulons voir Jésus." » — Évangile selon saint Jean 12, 21[17]
Pourquoi Philippe ? Sans doute parce que son nom grec et sa familiarité avec le monde hellénistique le désignaient. Mais Philippe, prudent, ne décide pas seul : il en parle à André, et ensemble ils le rapportent à Jésus. Ce détail révèle un homme réfléchi, soucieux de ne pas se mettre en avant, qui consulte avant d'agir. La demande des Grecs déclenche alors l'une des grandes paroles de Jean sur l'heure de la glorification (« Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas… », Jn 12, 24) : par Philippe, les nations frappent à la porte du salut.
« Montre-nous le Père » : la grande question de Philippe
La quatrième scène est la plus haute. Au soir de la Cène, après que Jésus a parlé du Père, Philippe formule la demande de toute l'humanité religieuse :
« Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffit. » — Saint Philippe, Évangile selon saint Jean 14, 8[18]
Désir immense et un peu naïf : Philippe veut voir Dieu, comme Moïse au Sinaï. Et la réponse du Christ est l'une des plus bouleversantes de tout l'Évangile, car elle révèle le mystère de l'Incarnation :
« Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ? Qui m'a vu a vu le Père. Comment peux-tu dire : "Montre-nous le Père" ? » — Jésus à Philippe, Évangile selon saint Jean 14, 9[19]
La question de Philippe est ainsi devenue féconde : sa soif de voir Dieu a obtenu du Christ la révélation que le Père se laisse voir dans le Fils. Toute la théologie de l'Incarnation tient dans cette réponse arrachée par l'insistance d'un apôtre. Philippe, en avouant son désir de voir, a posé la question que portent en secret tous les croyants — et a reçu pour eux la réponse.
La mission après la Pentecôte
Comme pour la plupart des apôtres, les Actes des Apôtres ne racontent pas en détail la mission de Philippe après la Pentecôte. Mais une tradition ancienne, convergente et géographiquement précise le rattache à l'Asie Mineure et fait de Hiérapolis de Phrygie le lieu de sa vieillesse, de son martyre et de son tombeau.
Phrygie et Hiérapolis : l'apôtre d'Asie Mineure
Selon la tradition reçue, Philippe évangélise la Phrygie, région du centre-ouest de l'actuelle Turquie, et s'établit dans la cité thermale de Hiérapolis (aujourd'hui Pamukkale), tout près de Laodicée et de Colosses.[20] La Légende dorée de Jacques de Voragine ajoute qu'il aurait d'abord prêché vingt ans en Scythie avant de gagner la Phrygie, et qu'il mourut âgé de quatre-vingt-sept ans.[21]
Le choix de Hiérapolis par la tradition n'est pas arbitraire : la cité fut un foyer chrétien majeur de l'Asie proconsulaire. C'est là que vécut, une génération plus tard, l'évêque Papias de Hiérapolis, disciple de la première heure qui recueillit les souvenirs des apôtres ; et c'est à Hiérapolis que les pèlerins viendront, du IVe au VIe siècle, vénérer le tombeau de Philippe dans un vaste complexe monumental.
Les filles de Philippe et le témoignage de Polycrate
Le plus ancien témoignage sur le séjour de Philippe à Hiérapolis est aussi l'un des plus précieux : la lettre de Polycrate d'Éphèse au pape Victor, vers 190, citée par Eusèbe de Césarée dans son Histoire ecclésiastique. Polycrate énumère les « grands astres » de l'Asie chrétienne :
« Philippe, l'un des douze apôtres, qui repose à Hiérapolis, avec deux de ses filles qui ont vieilli dans la virginité ; son autre fille, qui vécut dans l'Esprit Saint, repose à Éphèse. » — Polycrate d'Éphèse, lettre au pape Victor, cité par Eusèbe, Histoire ecclésiastique, III, 31[22]
Ce témoignage est capital : moins d'un siècle après la mort de l'apôtre, l'évêque d'Éphèse affirme comme une évidence que Philippe l'un des Douze repose à Hiérapolis. Papias, évêque de Hiérapolis vers 120, aurait lui aussi recueilli des récits transmis par les filles de Philippe.[23] La critique discute pour savoir si ces sources confondent parfois l'Apôtre et le Diacre ; mais la localisation à Hiérapolis d'un Philippe apostolique, vénéré avec ses filles, est l'une des traditions les mieux établies de l'Asie chrétienne.
Les Actes de Philippe et la Légende dorée : le dragon de Hiérapolis
Au-delà des sources historiques, une riche littérature apocryphe a fleuri autour de l'apôtre, en particulier les Actes de Philippe (IVe siècle), récit légendaire qui le fait évangéliser la Grèce, la Phrygie et la Syrie au milieu de prodiges. La Légende dorée de Jacques de Voragine en a transmis l'épisode le plus célèbre, celui du dragon de Hiérapolis :
« Comme on voulait le contraindre à sacrifier auprès d'une statue de Mars, tout à coup un énorme dragon sortit du pied de la statue, et fit mourir le fils du prêtre qui présentait le feu pour le sacrifice ; il fit aussi mourir deux tribuns dont les soldats tenaient Philippe enchaîné, et de son haleine il rendit tous les autres malades. » — Jacques de Voragine, La Légende dorée, « Saint Philippe »[24]
Philippe, raconte la légende, chasse le dragon au nom du Christ, guérit les malades et ressuscite les morts. Ces récits ne sont pas de l'histoire au sens strict — la critique les tient pour des compositions tardives — mais ils témoignent de la vénération dont l'apôtre était l'objet et de la conviction que sa prédication avait triomphé du paganisme phrygien. Le dragon vaincu y figure le démon chassé par la croix.
Le martyre de saint Philippe
Crucifié à Hiérapolis
Toutes les traditions s'accordent sur le lieu du martyre — Hiérapolis — et sur l'essentiel : Philippe meurt crucifié, vieillard, pour la foi au Christ.[25] La Légende dorée précise qu'il fut d'abord lapidé puis attaché à une croix, à l'imitation de son Maître :
« Les infidèles, irrités, se saisirent de lui et l'attachèrent à une croix, à l'exemple de Jésus-Christ, son maître, qu'il avait prêché ; et c'est ainsi, lapidé, qu'il rendit heureusement son âme à Dieu. » — Jacques de Voragine, La Légende dorée, « Saint Philippe »[26]
Une autre tradition, attestée notamment dans les Actes de Philippe, le fait crucifier la tête en bas — comme Pierre — tandis qu'une variante évoque une mort par décapitation.[27] Ces divergences de détail sur le mode du supplice n'entament pas le noyau commun : un apôtre martyrisé pour le Christ à Hiérapolis, dont la tombe devint aussitôt un lieu de pèlerinage.
La découverte du tombeau en 2011
Pendant des siècles, l'emplacement exact du tombeau de Philippe resta incertain. Au sommet de la colline de Hiérapolis s'élevait un martyrium octogonal du Ve siècle, manifestement bâti en l'honneur de l'apôtre ; mais on n'y trouvait pas la sépulture elle-même. En juillet 2011, l'archéologue italien Francesco D'Andria, professeur à l'université du Salento et directeur des fouilles de Hiérapolis depuis l'an 2000, annonça que son équipe avait identifié le tombeau attribué à saint Philippe.[28]
L'emplacement désigné ne se trouve pas dans le martyrium octogonal, mais à une quarantaine de mètres de là, au centre d'une église à trois nefs du IVe-Ve siècle — l'« église du Sépulcre » — édifiée autour d'une tombe du Ier siècle, vide de reliques.[29] Selon l'équipe de fouille, la disposition du sanctuaire et les inscriptions du site désignent cette tombe comme celle que les pèlerins antiques venaient vénérer comme le tombeau de Philippe.
D'Andria présenta alors cette identification comme une découverte majeure pour le monde chrétien (annonce relayée par l'agence Anadolu en juillet 2011) : son équipe cherchait ce tombeau depuis des années.[30]
Si cette attribution est exacte, elle conforterait la tradition transmise par Polycrate et Eusèbe : là où les textes anciens situaient le tombeau de l'apôtre, les fouilles ont retrouvé un sanctuaire de pèlerinage organisé autour d'une tombe du Ier siècle. En l'état, l'identification reste toutefois une attribution de l'équipe de fouille, discutée — d'autant que les sources anciennes ont parfois confondu l'Apôtre et Philippe le Diacre.[31] La tombe est vide : selon la tradition, les reliques avaient été transférées, dès l'Antiquité, vers Constantinople puis Rome.
La spiritualité de saint Philippe
L'apôtre du « Viens et vois »
La grande leçon de Philippe tient en trois mots : « Viens et vois ». Comme André, sa sainteté n'est pas celle de la parole éclatante mais celle du lien : il amène Nathanaël, il sert d'intermédiaire aux Grecs, il se tient toujours entre quelqu'un et Jésus. Mais sa méthode lui est propre : il ne discute pas, il invite à l'expérience. À l'objection sceptique — « De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? » — il ne répond pas par un argument, mais par une invitation à venir constater par soi-même.
« Viens et vois. » — Saint Philippe, Évangile selon saint Jean 1, 46[32]
C'est une pédagogie d'une étonnante actualité. À une époque où la foi se discute à coups de débats, Philippe rappelle que la première évangélisation est une rencontre, non une démonstration. On ne prouve pas le Christ comme un théorème ; on conduit à lui, et on le laisse se révéler. Philippe est le patron discret de tous ceux qui, sans savoir argumenter, savent dire à un frère : « viens voir par toi-même. »
« Montre-nous le Père » : le désir de voir Dieu
La seconde marque de la spiritualité de Philippe est son désir de voir Dieu. Sa question de la Cène — « montre-nous le Père » — n'est pas seulement une maladresse : c'est l'expression du plus profond désir religieux de l'homme, celui de Moïse demandant à voir la gloire de Dieu. Et la réponse du Christ fait de Philippe l'occasion d'une révélation décisive : Dieu est désormais visible dans le visage du Christ.
« Qui m'a vu a vu le Père. » — Jésus, Évangile selon saint Jean 14, 9[33]
Les maîtres spirituels ont aimé cette scène parce qu'elle enseigne où chercher Dieu : non dans des visions extraordinaires, mais dans la contemplation du Christ. Philippe voulait un Dieu spectaculaire ; Jésus lui apprend que le Père se donne à voir dans l'humanité du Fils. La soif de Philippe, loin d'être réprimandée, est comblée au-delà de ce qu'il demandait — leçon pour toute prière qui cherche Dieu à tâtons.
Philippe et la foi qui cherche
Les trois grandes scènes johanniques dessinent un même portrait : un homme qui cherche, qui calcule, qui interroge. Devant les cinq pains, il compte ; devant les Grecs, il consulte ; devant le mystère du Père, il demande à voir. Philippe n'est pas l'apôtre des certitudes immédiates, mais celui de la foi en marche, qui avance par questions.
Cette honnêteté inquiète le rend proche de tous les croyants ordinaires. Il n'est ni un mystique foudroyé ni un docteur subtil ; il est l'homme du bon sens qui se laisse peu à peu dépasser par le Christ. Sa sainteté est celle d'une fidélité patiente : il a suivi sans tout comprendre, posé ses questions, et accepté, au terme d'une longue vie, de mourir crucifié comme son Maître. Sa foi a fini par voir ce qu'elle cherchait.
Le culte de saint Philippe
Les reliques : de Hiérapolis à Constantinople et à Rome
Comme pour beaucoup d'apôtres, les reliques de Philippe ont voyagé. Vénérées d'abord à Hiérapolis, dont le sanctuaire de pèlerinage antique s'organise autour d'une tombe du Ier siècle — celle que l'équipe D'Andria a désignée en 2011 —, elles auraient été transférées à Constantinople, puis, de là, gagnèrent Rome.[34] Elles reposent aujourd'hui dans la crypte de l'église des Saints-Apôtres (Santi Apostoli), à Rome, où elles sont vénérées avec celles de saint Jacques le Mineur — ce qui explique que l'Occident célèbre les deux apôtres le même jour.[35]
L'association de Philippe et de Jacques le Mineur dans une même basilique romaine remonte à la dédicace de l'église, sous le pape Pélage Ier et son successeur Jean III au VIe siècle. C'est cette translation conjointe qui a fixé la mémoire liturgique commune des deux apôtres dans le calendrier romain.
Fête liturgique : 3 mai en Occident, 14 novembre en Orient
La mémoire de saint Philippe a connu plusieurs dates. L'Église latine la fêtait anciennement le 1er mai, conjointement avec saint Jacques le Mineur ; après l'institution de la fête de saint Joseph artisan le 1er mai (1955), elle fut déplacée au 11 mai, puis fixée par la réforme du calendrier au 3 mai, date actuelle de la fête commune des deux apôtres.[36] Les Églises d'Orient célèbrent saint Philippe le 14 novembre — date à laquelle s'ouvre, dans la tradition byzantine, le « Carême de Philippe » (Philippes nisteia), période de jeûne qui prépare à Noël et porte le nom de l'apôtre.[37]
| Calendrier | Date | Particularité |
|---|---|---|
| Latin (ancien) | 1er mai | Avec saint Jacques le Mineur |
| Latin (1955-1969) | 11 mai | Déplacé après l'institution de saint Joseph artisan |
| Latin (actuel) | 3 mai | Fête commune des saints Philippe et Jacques |
| Byzantin / Orient | 14 novembre | Ouvre le « Carême de Philippe » (Avent oriental) |
Iconographie et patronages
L'iconographie représente le plus souvent saint Philippe en apôtre âgé portant une croix — parfois une haute croix en forme de hampe, rappelant son martyre —, comme le Saint Philippe de Rubens conservé au Prado, ou tenant un livre et des pains, en mémoire de l'épreuve des cinq pains où Jésus l'interrogea (Jn 6, 7).[38] Les Petits Bollandistes notent qu'on le représente aussi crucifié la tête en bas, et presque toujours associé à saint Jacques, dont il partage la fête.[39]
Le seul patronage attesté par l'hagiographie ancienne est celui de la cathédrale d'Alger.[40] De nombreuses églises et localités portent son nom à travers le monde chrétien. Du sanctuaire de Hiérapolis, dont la tombe attribuée à l'Apôtre a été désignée en 2011, à l'église romaine des Saints-Apôtres, sa mémoire rappelle partout la même invitation : « Viens et vois » — venir au Christ pour voir, en lui, le visage même du Père.
Pour aller plus loin
- Saint André l'Apôtre — autre apôtre de Bethsaïde, le « Premier appelé », qui amène lui aussi les Grecs à Jésus avec Philippe.
- Saint Pierre — le prince des apôtres, originaire de la même ville galiléenne que Philippe.
- Saint Barthélemy l'Apôtre — identifié à Nathanaël, l'ami que Philippe amena au Christ par le « Viens et vois ».
- Saint Thomas l'Apôtre — qui, à la même Cène, posa lui aussi sa question (« Comment saurions-nous le chemin ? ») juste avant celle de Philippe.
- Saint Papias de Hiérapolis — évêque de la cité où repose Philippe, qui recueillit les souvenirs apostoliques transmis par ses filles.
- Saint Étienne — le protomartyr, institué diacre avec Philippe le Diacre, qu'il ne faut pas confondre avec l'Apôtre.
Notes et références
"St. Philip the Apostle", The Catholic Encyclopedia, vol. XI, Robert Appleton Company, New York, 1911 (texte intégral sur New Advent : https://www.newadvent.org/cathen/11799a.htm). Notice de référence sur l'origine de Philippe à Bethsaïde (Jn 1, 44), son appel direct par Jésus (« Suis-moi », Jn 1, 43), son rôle dans les évangiles (Nathanaël en Jn 1, l'épreuve des pains en Jn 6, les Grecs en Jn 12, « montre-nous le Père » en Jn 14), la distinction d'avec Philippe le Diacre, la tradition d'une mission en Phrygie et à Hiérapolis, et la translation des reliques vers Constantinople puis l'église des Saints-Apôtres de Rome.
1 5 9 10 12 20 25 34Évangile selon saint Jean 1, 43-46 : Jésus « trouve Philippe » et lui dit « Suis-moi » ; précision « Or Philippe était de Bethsaïde, la ville d'André et de Pierre » (v. 44) ; Philippe rencontre Nathanaël (« Celui dont Moïse a écrit dans la Loi… nous l'avons trouvé : Jésus, le fils de Joseph, de Nazareth ») ; objection de Nathanaël (« De Nazareth peut-il sortir quelque chose de bon ? ») et réponse de Philippe : « Viens et vois. » Traduction de la Bible de Jérusalem, Éditions du Cerf, Paris.
2 7 13 14 15 32Évangile selon saint Jean 14, 8-9 : au soir de la Cène, Philippe demande « Seigneur, montre-nous le Père, et cela nous suffit » ; Jésus répond : « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et tu ne me connais pas, Philippe ? Qui m'a vu a vu le Père. » Traduction de la Bible de Jérusalem, Cerf.
3 18 19 33Tombe attribuée à saint Philippe à Hiérapolis (annonce 2011) par l'équipe de Francesco D'Andria, professeur d'archéologie à l'université du Salento (Lecce) et directeur des fouilles de Hiérapolis depuis 2000 : tombe du Ier siècle, vide de reliques, au centre d'une église à trois nefs (« église du Sépulcre ») du IVe-Ve siècle, à une quarantaine de mètres du martyrium octogonal. Annonce relayée par l'agence Anadolu en juillet 2011, puis par Discovery News (R. Lorenzi : « The tomb emerged as we excavated a fifth century church 40 meters away from the church dedicated to the saint on Martyrs' Hill ») et la Biblical Archaeology Society, "Apostle Philip's Tomb Found in Turkey" (2011-2012) ; entretien de F. D'Andria, "How I Discovered the Tomb of the Apostle Philip", Zenit (2012), repris par EWTN / OrthoChristian.com (2019). Il s'agit d'une attribution de l'équipe de fouille, fondée sur l'interprétation du dispositif du sanctuaire : en l'absence de publication de fouille définitive accessible, l'identification reste discutée. La formulation autrefois citée ici (« Nous avons cherché le tombeau pendant des années… ») n'a pu être rattachée à aucune source exacte et a été remplacée par la paraphrase ci-dessus.
4 28 29 30Les Petits Bollandistes (Mgr Paul Guérin), t. 5 (24 avril-18 mai), Bar-le-Duc, notice du 1er mai « Saint Philippe, apôtre » (Ier siècle) : Bethsaïde, « village situé le long de la mer de Tibériade, en Galilée » (sans date de naissance) ; « On le représente crucifié la tête en bas » et associé à saint Jacques, « leur fête se célébrant le même jour » ; « Saint Philippe est patron de la cathédrale d'Alger » — seul patronage mentionné par la notice.
6 39 40Évangile selon saint Jean 12, 20-22 : des Grecs montés pour la fête s'adressent à Philippe — « Seigneur, nous voulons voir Jésus » — ; Philippe le dit à André, et tous deux le rapportent à Jésus, ouvrant la parole sur le grain de blé (Jn 12, 24). Traduction de la Bible de Jérusalem, Cerf.
8 17Papias de Hiérapolis (vers 120), cité par Eusèbe, Histoire ecclésiastique, III, 39 : Papias aurait recueilli des récits transmis par les filles de Philippe résidant à Hiérapolis. Sur la confusion ancienne entre Philippe l'Apôtre (l'un des Douze) et Philippe le Diacre/Évangéliste (l'un des Sept, Actes 6, 5 ; 8 ; 21, 8-9, doté de « quatre filles vierges qui prophétisaient »), voir la notice "St. Philip the Apostle", Catholic Encyclopedia, et R. Aubert, Dictionnaire d'histoire et de géographie ecclésiastiques. Les sources anciennes mêlent parfois les deux figures ; la localisation d'un Philippe apostolique à Hiérapolis reste l'une des traditions les mieux attestées d'Asie.
11 23 31Évangile selon saint Jean 6, 5-7 : avant la multiplication des pains, Jésus éprouve Philippe — « Où achèterons-nous des pains pour que mangent ces gens ? » — et Philippe répond : « Deux cents deniers de pain ne suffiraient pas pour que chacun en reçoive un peu. » L'évangéliste précise que Jésus « disait cela pour le mettre à l'épreuve ». Traduction de la Bible de Jérusalem, Cerf.
16Jacques de Voragine, La Légende dorée (Legenda aurea, vers 1261-1266), notice « Saint Philippe, apôtre » : Philippe aurait prêché « vingt ans en Scythie », vaincu un « énorme dragon » sortant du pied d'une statue de Mars à Hiérapolis, puis, âgé de « quatre-vingt-sept ans », aurait été lapidé et « attaché à une croix, à l'exemple de Jésus-Christ son maître ». Texte français sur Wikisource : https://fr.wikisource.org/wiki/La_Légende_dorée/Saint_Philippe. Récit hagiographique tardif, sans valeur historique stricte mais témoin de la vénération médiévale de l'apôtre.
21 24 26Polycrate d'Éphèse, Lettre au pape Victor (vers 190), citée par Eusèbe de Césarée, Histoire ecclésiastique, livre III, ch. 31 (et livre V, ch. 24). Polycrate énumère les « grands astres » d'Asie : « Philippe, l'un des douze apôtres, qui repose à Hiérapolis, avec deux de ses filles qui ont vieilli dans la virginité ; son autre fille, qui vécut dans l'Esprit Saint, repose à Éphèse. » Édition de référence : coll. Sources Chrétiennes n° 31 et 41, traduction Gustave Bardy, Éditions du Cerf, Paris. Texte également sur New Advent : https://www.newadvent.org/fathers/250103.htm.
22Sur les variantes du martyre : les Actes de Philippe (apocryphe du IVe siècle) le font crucifier la tête en bas à Hiérapolis, à l'imitation de saint Pierre, après une longue prédication depuis la croix ; une autre tradition évoque une mort par décapitation. Voir la notice "Philip the Apostle", Wikipedia, section Death, et François Bovon – Christopher R. Matthews, The Acts of Philip: A New Translation, Baylor University Press, 2012.
27Reliques de saint Philippe à Rome : vénérées avec celles de saint Jacques le Mineur dans la crypte de la basilique des Saints-Apôtres (Santi Apostoli), église bâtie au VIe siècle sous les papes Pélage Ier (556-561) et son successeur Jean III (561-574), qui l'acheva et la dédia aux deux apôtres. Voir Les Petits Bollandistes, t. 5, notice du 1er mai « Saint Philippe, apôtre » (« déposé en l'église des Douze-Apôtres, bâtie par les papes Pélage Ier et Jean III ») ; Liber Pontificalis, vies de Pélage Ier et de Jean III (éd. Duchesne) ; notice "Santi Apostoli, Rome" et "St. Philip the Apostle", Catholic Encyclopedia. Cette translation conjointe explique la fête commune des deux apôtres dans le calendrier romain.
35Dates liturgiques : l'Église latine fêtait saints Philippe et Jacques le 1er mai — les Petits Bollandistes (t. 5) placent encore leur notice commune au 1er mai ; la fête fut déplacée au 11 mai après l'institution de saint Joseph artisan au 1er mai (1955, Pie XII), puis fixée au 3 mai par la réforme du calendrier romain (Calendarium Romanum ex decreto Sacrosancti Oecumenici Concilii Vaticani II instauratum, Typis Polyglottis Vaticanis, 1969 ; fête des saints Philippe et Jacques au 3 mai — référence donnée sans numéro de page, l'édition papier n'ayant pu être consultée). Les Églises d'Orient célèbrent saint Philippe le 14 novembre (Ménée byzantin), jour qui ouvre le « Carême de Philippe » (Filipovka) : le jeûne de quarante jours avant Noël commence le soir du 14 novembre, fête de l'apôtre (voir Metropolitan Cantor Institute, « The Christmas Fast »). Voir aussi le Martyrologe romain (mémoire des saints Philippe et Jacques au 3 mai).
36 37Iconographie de saint Philippe : apôtre âgé portant la croix de son martyre — voir Pierre Paul Rubens, Saint Philippe (huile sur panneau, 1610-1612, série de l'Apostolado du duc de Lerma, n° d'inventaire P001650, Museo del Prado : https://www.museodelprado.es/en/the-collection/art-work/saint-philip/a0e78920-8f28-47f5-8cd5-f50ba1dfa8c5) ; parfois un livre et des pains, en mémoire de Jn 6, 7. Les patronages « Luxembourg, Uruguay, pâtissiers, chapeliers » ne figurent que dans des compilations modernes en ligne (dont la notice "Philip the Apostle", Wikipedia, sections Iconography et Patronage) sans source primaire identifiable, et ont été retirés du texte au profit du seul patronage attesté par l'hagiographie ancienne (voir [^bolland-philippe]).
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