Pape saint Grégoire le Grand (590-604)

Pape de 590 à 604, saint Grégoire le Grand unit le moine, le pasteur, le docteur et l'administrateur : paix avec les Lombards, mission d'Angleterre, charité romaine, Règle pastorale et Dialogues.

Ignispedia

Pape saint Grégoire le Grand (Gregorius Magnus) gouverne l'Église de Rome du 3 septembre 590 au 12 mars 604. Le Saint-Siège le présente comme le 64e pape de l'Église catholique, né à Rome, successeur de Pélage II et prédécesseur de Sabinien.[1] Benoît XVI le range parmi les plus grands Pères de l'histoire de l'Église et rappelle qu'il appartient aux quatre docteurs latins de l'Occident, avec Ambroise, Augustin et Jérôme.[2]

Grégoire est le pape qui fait entrer la papauté dans le Moyen Âge sans cesser d'être un Père de l'Église antique. Ancien préfet de Rome devenu moine, envoyé à Constantinople comme apocrisiaire (représentant permanent du pape), élu au milieu de la peste, malade presque toute sa vie, il gouverne en même temps une Église, une ville affamée, des patrimoines agricoles, des missions lointaines et des relations diplomatiques avec Lombards, Byzantins, Francs, Wisigoths, évêques africains et moines anglais.[3][4]

Son génie tient à l'unité de trois traits rarement réunis : le moine contemplatif, l'administrateur romain et le pasteur des âmes. Il ne cherche pas à inventer une doctrine personnelle ; il veut, comme le dit Benoît XVI dans sa catéchèse du 4 juin 2008, être la bouche du Christ et de l'Église sur le chemin qui conduit à Dieu.[5] Sa devise pratique devient le titre qu'il se donne lui-même : serviteur des serviteurs de Dieu.[6]

La Règle pastorale (II, 5) demande au pasteur d'être proche de chacun par la compassion, tout en demeurant élevé au-dessus de tous par la contemplation — en latin : « Sit rector singulis compassione proximus, prae cunctis contemplatione suspensus ».[7]

Pourquoi Grégoire le Grand compte-t-il ?

Le dernier grand Père latin

Grégoire meurt en 604, au seuil d'un monde nouveau. Après lui, l'Occident latin ne dispose plus de la même densité institutionnelle romaine, ni de la même culture antique encore vivante. La Catholic Encyclopedia résume son importance en disant qu'on ne peut presque pas expliquer l'évolution du christianisme médiéval sans tenir compte de son œuvre.[8]

Il est Père parce qu'il transmet l'Écriture, la liturgie, la morale, la vie monastique et l'art de gouverner. Il est "le Grand" non parce qu'il aurait dominé par orgueil, mais parce qu'il a su convertir l'effondrement d'un empire en service ecclésial. Quand les institutions civiles se disloquent, il ne rêve pas d'un pouvoir abstrait : il nourrit les pauvres, rachète les captifs, discipline les intendants, négocie les trêves, écrit aux rois et prêche dans les basiliques romaines.[9]

Le pape qui organise la charité romaine

Sous Grégoire, le patrimoine de saint Pierre (l'ensemble des terres et revenus de l'Église romaine) devient une structure de secours très concrète. Benoît XVI mentionne la Sicile, les achats et distributions de blé, l'aide aux prêtres, moines et moniales pauvres, le rachat des captifs et même le financement d'armistices.[10] L'évêque de Rome agit ici comme gardien d'un peuple que l'Empire n'arrive plus à protéger.

Cette action sociale ne contredit pas la contemplation. Elle la manifeste. Dans la Règle pastorale, Grégoire avertit que le pasteur ne doit ni perdre les biens intérieurs dans les affaires extérieures, ni négliger les besoins extérieurs sous prétexte de vie intérieure.[11] La formule résume son pontificat : le pape moine reste tourné vers Dieu précisément en se faisant responsable des pauvres.

Le missionnaire des peuples nouveaux

Grégoire regarde au-delà de Rome. Il écrit à la reine lombarde Théodelinde, soutient la conversion des Lombards, suit l'Espagne wisigothique et lance surtout la mission d'Angleterre menée par Augustin de Cantorbéry. Benoît XVI nomme les Visigoths, les Francs, les Saxons, les immigrants de Bretagne et les Lombards comme destinataires privilégiés de son élan missionnaire.[12]

L'épisode anglais n'est pas une anecdote pittoresque. Par Augustin, envoyé en 596 et arrivé dans le Kent en 597, Rome reprend une initiative missionnaire directe vers un peuple germanique encore largement païen.[13] L'Angleterre chrétienne médiévale gardera de Grégoire une mémoire de père dans la foi.

Sources principales

SourceDateCe qu'elle apportePrudence
Saint-Siègeliste actuelle64e pape, dates 3.IX.590 - 12.III.604, naissance à RomeNotice chronologique minimale
Registre des lettres590-604Environ 800 lettres sur gouvernement, pauvres, Lombards, Angleterre, évêques, monastèresCorpus administratif, à lire par dossiers
Règle pastorale590-591Théologie du pasteur, prédication, humilité, discernement des âmesProgramme spirituel autant qu'institutionnel
Moralia in Jobcommencé avant le pontificat, achevé sous GrégoireGrande synthèse morale et exégétique médiévaleŒuvre longue, citations à contextualiser
Dialoguesvers 593-594Sainteté italienne récente, saint Benoît, purgatoire, miracles, vie futureRécits tenus pour vrais par Grégoire : miracles, purgatoire et vie future attestés comme signes réels de Dieu ; genre édifiant, non chronique critique moderne
Bède le Vénérable731Mission d'Angleterre, lettres à Augustin, réception anglo-saxonneSource postérieure, mais proche des archives de Cantorbéry
Benoît XVI2008Synthèse magistérielle claire : vie, œuvres, charité, mission, humilitéCatéchèse, non édition critique
Treccani DBI2002Lecture critique moderne : carrière, apocrisiariat, fortune médiévaleSource moderne italienne à croiser

Un corpus exceptionnel pour un pape antique

Les papes du VIe siècle immédiatement précédents sont souvent connus par quelques notices, lettres ou mentions. Grégoire change d'échelle. Benoît XVI parle d'un Registre d'environ 800 lettres (« approximately 800 » dans l'audience du 28 mai 2008 ; « over 800 letters » dans le rappel du 4 juin) ; la Catholic Encyclopedia insiste aussi sur l'ampleur de la documentation conservée.[14][15][16]

Cette masse documentaire explique pourquoi Grégoire peut être étudié à la fois comme saint, pape, administrateur, exégète, moraliste, diplomate, liturgiste et témoin de la fin du monde antique. Il ne faut pourtant pas séparer artificiellement ces dimensions. Chez lui, gouverner les terres de Sicile, corriger un évêque, prêcher l'Évangile ou envoyer des moines en Angleterre relève d'un même souci : conduire les âmes vers Dieu dans un monde fragile.

Avant le pontificat : de Rome au monastère

Une famille sénatoriale chrétienne

Grégoire naît à Rome vers 540 dans une famille patricienne probablement apparentée aux Anicii : Félix III (483-492) est son ancêtre — probablement son arrière-grand-père, que Grégoire appelle lui-même son atavus (son ancêtre, Homélies sur l'Évangile, II, 38, 15 ; Dialogues, IV, 17) — et une parenté avec Agapet Ier reste seulement possible.[17][18] La parenté avec les Anicii n'est d'ailleurs prouvée en aucune façon et la Catholic Encyclopedia écrit seulement « probably » : c'est un rattachement traditionnel, non un fait établi.[19][20] Ses parents, Gordianus et Sylvia, sont vénérés comme saints ; la tradition mentionne aussi ses tantes Aemiliana et Tharsilla, consacrées à Dieu dans leur maison.[21]

Le lieu même de son enfance est parlant : le Clivus Scauri, sur le Cælius, entre la grandeur monumentale de Rome et la mémoire chrétienne. Grégoire grandit donc au croisement de deux héritages : l'administration romaine et l'ascèse chrétienne.

Préfet de Rome (vers 572-573)

Son père avait servi l'administration urbaine ; Grégoire suit d'abord la même voie. Vers 572-573, il devient préfet de la Ville, sommet de sa carrière civile : Benoît XVI donne 572, la Catholic Encyclopedia écrit « about 573 » et Treccani l'atteste en charge en 573.[22][23][24] La charge n'est pas honorifique. Dans une Rome diminuée, frappée par les guerres gothiques, les famines et la pression lombarde, elle suppose discipline, connaissance des hommes, gestion des ressources et sens du droit.

Ce passage par l'administration explique beaucoup de son pontificat. Grégoire saura écrire aux intendants, contrôler les abus, organiser des flux de blé, négocier avec des représentants civils et lire les situations politiques sans naïveté. Mais cette compétence ne suffit pas à son âme.

Le monastère de Saint-André au Cælius

Après sa carrière civile, Grégoire abandonne les honneurs et transforme sa maison familiale en monastère dédié à saint André. Benoît XVI souligne que cette période de vie monastique resta pour lui une nostalgie permanente, rappelée sans cesse dans ses homélies et écrits.[25]

Cette nostalgie n'est pas une fuite du réel. Elle est le centre intérieur qui empêchera l'action de se changer en agitation. Grégoire ne cesse de souffrir d'être arraché à la paix du cloître ; mais il apprend que la charité peut obliger à quitter ce qu'on aime le plus pour servir les âmes.

Constantinople et l'apprentissage de l'Orient

L'apocrisiaire de Pélage II

Peu après son élection, Pélage II ordonne Grégoire diacre et l'envoie à Constantinople comme apocrisiaire, c'est-à-dire représentant pontifical permanent. Benoît XVI explique que la mission devait obtenir l'aide impériale contre les Lombards et contribuer à dépasser les derniers effets de la crise monophysite ; Treccani précise l'ordination diaconale par Pélage II en 579 en vue de cet envoi, dans une Italie en grave crise sous la pression lombarde, et la Catholic Encyclopedia le date du printemps 579.[26][27][28]

À Constantinople, Grégoire vit avec des moines, poursuit l'idéal monastique et découvre de près le monde byzantin. L'expérience lui enseigne aussi les limites de l'Empire : pieux, puissant, mais souvent trop occupé ailleurs pour sauver Rome.

Le dossier lombard déjà présent

L'Italie lombarde n'est pas une surprise de 590. Dès son apocrisiariat, Grégoire doit plaider la cause de Rome auprès de l'empereur : la mission vise à obtenir une aide militaire dans une Italie en grave crise sous la pression lombarde.[29][30] Voir aussi l'article Pape Pélage II sur cette crise de 579-590.[31] Quand Grégoire deviendra pape, il saura par expérience que la solution ne peut pas venir seulement de Constantinople.

Ce réalisme prépare sa politique future : négocier avec les Lombards sans abandonner l'Empire, soutenir Théodelinde sans se laisser enfermer par Ravenne, chercher la paix sans confondre la paix chrétienne avec une capitulation doctrinale.

L'élection de 590 : peste, procession et charge refusée

La mort de Pélage II

À la fin de 589, le Tibre déborde. Les greniers de l'Église sont touchés, la ville manque de ressources, puis la peste éclate. Pélage II meurt le 7 février 590.[32][33] Clergé, peuple et sénat choisissent unanimement Grégoire pour lui succéder.[34]

Grégoire résiste. La tradition raconte même une tentative de fuite. Le fait théologique est plus important que le détail narratif : l'homme qui va théoriser le poids du gouvernement commence par en avoir peur. Il ne recherche pas le pouvoir ; il y consent comme à une croix.

Le chapitre I, 1 de la Règle pastorale met en garde : que nul ne s'approche sans compétence de l'office de gouvernement.[35]

La procession de pénitence

La Rome de 590 lit la peste non comme un simple fait sanitaire, mais comme une épreuve appelant conversion. La tradition associe Grégoire à une grande procession de supplication et à la vision de l'archange Michel rengainant son épée au sommet du mausolée d'Hadrien, futur Château Saint-Ange.[36] Qu'on discute les détails hagiographiques, le sens pastoral demeure : Grégoire commence son pontificat en ramenant la ville vers la pénitence, la prière et l'espérance.

Ce geste inaugure un style. Rome ne sera pas sauvée par administration seule, ni par dévotion seule. Le pape doit appeler Dieu au secours, puis organiser la charité, la diplomatie et la discipline.

Gouverner Rome au bord de la rupture

Les pauvres, les captifs et le blé

Benoît XVI donne une liste très concrète : avec les revenus du Siège romain, Grégoire achète et distribue du blé, assiste les pauvres, aide clercs et religieux pauvres, rachète des captifs pris par les Lombards, achète des armistices et des trêves.[37]

La papauté devient donc une institution de survie. Elle ne remplace pas encore juridiquement l'État, mais elle fait ce que l'État ne fait plus assez. Cette évolution prépare de loin le rôle temporel médiéval de Rome, sans qu'il faille projeter sur Grégoire les États pontificaux postérieurs.

Administrer sans salir l'Épouse du Christ

Grégoire tient à la rectitude des biens ecclésiastiques. Benoît XVI note qu'il exige que les biens de l'Église soient administrés selon justice et miséricorde, que les fermiers des terres ecclésiales soient protégés contre les agents malhonnêtes, et que les profits injustes ne salissent pas le visage de l'Épouse du Christ.[38]

Ce détail est central. La charité grégorienne n'est pas vague. Elle passe par des comptes, des agents, des domaines, des remboursements, des consignes écrites. Un patrimoine de l'Église n'est juste que s'il sert réellement les pauvres et ne devient pas instrument d'oppression.

DomaineAction de GrégoireSens pastoral
RavitaillementAchat et distribution de bléNourrir Rome quand les circuits civils se brisent
CaptifsRachat de prisonniers lombardsLa miséricorde s'étend aux victimes concrètes de la guerre
PatrimoinesContrôle des intendants, protection des tenanciersLes biens de l'Église doivent être justes avant d'être rentables
DiplomatieTrêves avec Agilulf, contacts avec ThéodelindeChercher la paix pour permettre l'évangélisation
MissionEnvoi d'Augustin en AngleterreRome n'est pas seulement défensive ; elle annonce l'Évangile

Les Lombards : paix, conversion et réalisme

Voir les Lombards avec des yeux de pasteur

La politique byzantine tend à voir les Lombards comme des ennemis à éliminer. Grégoire les regarde comme un peuple à convertir et avec lequel il faut bâtir une coexistence possible. Benoît XVI insiste sur ce point : Grégoire ne les traite pas seulement comme des prédateurs, mais cherche à établir des relations fraternelles en vue d'une paix future.[39]

Ce regard ne nie pas les violences lombardes. Il les traverse. Le pape sait que la paix est nécessaire pour que la foi puisse être annoncée, que les captifs soient libérés, que les terres soient cultivées et que les pauvres ne meurent pas.

Théodelinde, Agilulf et la trêve

Grégoire correspond avec la reine Théodelinde, princesse bavaroise catholique mariée au roi lombard Agilulf. Il lui envoie reliques, félicitations et présents, notamment lors de la naissance et du baptême de son fils Adaloald.[40] Par elle, il soutient la progression catholique au sein d'un peuple longtemps marqué par l'arianisme.

La négociation aboutit à une trêve d'environ trois ans, de 598 à 601, puis à un armistice plus stable en 603.[41] Le résultat n'est pas la conversion totale des Lombards, mais une brèche historique : la paix devient une condition de mission.

La mission d'Angleterre

Augustin de Cantorbéry

En 596, Grégoire envoie Augustin, prieur du monastère Saint-André, avec un groupe de moines vers les Angles. Bède raconte que la mission arrive dans le Kent en 597, auprès du roi Æthelberht, dont l'épouse Berthe est déjà chrétienne franque.[42]

Le choix est audacieux. La papauté n'envoie pas des administrateurs impériaux, mais des moines. L'Angleterre naissante reçoit donc l'Évangile par une forme grégorienne très reconnaissable : obéissance romaine, vie monastique, prudence pastorale, adaptation progressive.

Adapter sans trahir

Les lettres de Grégoire à Augustin et à Mellitus, conservées par Bède, montrent une méthode missionnaire remarquable. Les temples païens peuvent être purifiés et transformés en églises ; certaines coutumes peuvent être redressées au lieu d'être détruites d'un coup ; mais l'idolâtrie doit être abandonnée.[43]

Cette pédagogie n'est pas relativiste. Elle suppose que le Christ doit régner réellement. Mais elle comprend que les peuples se convertissent par étapes, en recevant des signes, des lieux et des fêtes purifiés par la foi.

La Règle pastorale : l'art des arts

Gouverner fait trembler

La Règle pastorale, écrite au début du pontificat, est le traité le plus programmatique de Grégoire. Benoît XVI rappelle qu'elle décrit l'évêque idéal, maître et guide du troupeau, et qu'elle a été traduite rapidement en grec et en anglo-saxon.[44]

Grégoire commence par un avertissement : ceux qui ne sont pas appelés ne doivent pas chercher l'office avec légèreté, et ceux qui l'ont reçu doivent trembler devant Dieu.[45] Le pouvoir pastoral n'est donc pas un honneur ; il est une dette.

Se taire quand il faut parler est une faute

Dans la deuxième partie, Grégoire écrit que le pasteur doit être discret dans le silence et utile dans la parole. Un silence lâche laisse dans l'erreur ceux qui auraient pu être instruits.[46] Le pasteur est un héraut ; s'il ne prêche pas, son silence devient démission.

Grégoire y écrit que le langage de la réprimande est une clé qui découvre la faute, car en reprenant il révèle souvent au coupable un mal que celui-ci ignorait en lui-même.[47]

Compassion et contemplation

La plus belle formule de la Règle unit les deux pôles de la vie grégorienne : être proche de tous par compassion, élevé au-dessus de tous par contemplation.[48] Cette phrase explique pourquoi Grégoire peut être à la fois moine et pape, homme d'action et docteur spirituel.

Le mauvais pasteur choisit un seul pôle : soit il fuit dans une spiritualité qui abandonne les faibles, soit il se disperse dans les affaires extérieures et perd Dieu. Le bon pasteur descend vers les misères pour mieux remonter vers Dieu, puis revient de Dieu vers les misères.

Les œuvres spirituelles

Les Moralia in Job

Les Moralia in Job forment l'une des grandes sommes morales du Moyen Âge latin. Benoît XVI explique que Grégoire y lit l'Écriture selon ses dimensions littérale, allégorique et morale, en donnant une nette prévalence au sens moral.[49]

L'œuvre propose un idéal d'unité : connaître et faire, parler et vivre, savoir et agir. Pour Grégoire, comprendre la Parole de Dieu ne sert à rien si elle ne conduit pas à l'action.[50]

« D'autre part, lorsqu'il s'agit de la Parole de Dieu, comprendre n'est rien, si la compréhension ne conduit pas à l'action. » — Benoît XVI, catéchèse du 4 juin 2008[51]

Les Homélies

Les quarante Homélies sur l'Évangile montrent Grégoire prêchant au peuple dans les basiliques où se célébraient les stations liturgiques. Benoît XVI précise que la première fut prononcée à Saint-Pierre pendant l'Avent 590, quelques mois après son élection, et la dernière à Saint-Laurent le deuxième dimanche après la Pentecôte 593.[52]

Grégoire ne prêche pas pour produire un commentaire savant. Il veut réveiller l'âme. L'attente du retour du Christ, la vigilance, les bonnes œuvres et la conversion traversent sa prédication.[53]

Les Dialogues et saint Benoît

Les Dialogues répondent à une objection spirituelle : les temps sont-ils trop mauvais pour que la sainteté fleurisse encore ? Grégoire répond par des récits de saints italiens récents. Le livre II est entièrement consacré à saint Benoît de Nursie, dont il est l'unique témoin ancien substantiel.[54]

« La sainteté est toujours possible, même dans les temps difficiles. » — Benoît XVI, catéchèse du 4 juin 2008[55]

Ce point est décisif pour Ignispedia. Grégoire n'écrit pas comme si les miracles anciens étaient embarrassants. Il les rapporte comme signes de Dieu, ordonnés à l'édification, à la doctrine sur l'âme, le purgatoire, l'enfer, les miracles et la vie future.[56] À l'époque moderne, la paternité grégorienne des Dialogues a été contestée (thèse de Francis Clark, 1987) ; cette thèse extrême a été réfutée et l'œuvre est réintégrée à plein titre dans la production grégorienne.[57]

Humilité pontificale et primauté romaine

Serviteur des serviteurs de Dieu

Grégoire s'oppose au titre de patriarche "œcuménique" attribué à Constantinople. Benoît XVI précise que cette opposition ne vise pas à nier l'autorité légitime des patriarches, mais à protéger l'unité fraternelle de l'Église et à défendre l'humilité comme vertu fondamentale de tout évêque.[58]

La réponse grégorienne n'est pas d'adopter un titre plus grand. Elle est de prendre un titre plus bas : servus servorum Dei, serviteur des serviteurs de Dieu.[59]

« Il sut se faire le serviteur des serviteurs. » — Benoît XVI, catéchèse du 4 juin 2008[60]

Une primauté de service, non d'effacement

Cette humilité ne diminue pas la primauté romaine. Grégoire gouverne, juge, envoie, corrige, administre, missionne. Il écrit à des évêques, à des rois, à des intendants, aux patriarches, aux agents civils. Mais il veut que l'exercice de l'autorité reste crucifié par l'humilité du Christ.

L'objection mérite d'être prise dans sa forme forte : puisque Grégoire refuse à Jean le Jeûneur, patriarche de Constantinople, le titre d'évêque « œcuménique » revendiqué au synode de 588, c'est donc qu'aucun siège ne peut prétendre à une primauté sur les autres — et la papauté des siècles suivants aurait contredit son propre modèle en revendiquant la juridiction universelle.[61]

Mais Grégoire ne rejette pas la charge, il en refuse la caricature orgueilleuse. Le même pape qui proteste contre le titre « œcuménique » revendique pour le Siège apostolique, dans ses propres lettres, une primauté non d'honneur mais d'autorité suprême sur l'Église universelle : le Siège apostolique est « la tête de toutes les Églises », l'Église de Constantinople elle-même lui est soumise, et c'est à Rome qu'on en appelle jusque contre d'autres patriarches.[62] Ce qu'il refuse, c'est un titre qui semble absorber les autres évêques et rompre l'unité fraternelle ; ce qu'il exerce dans le même temps, c'est une sollicitude romaine effective sur toute l'Église qu'il connaît. D'où le titre qu'il choisit : non pas un nom plus grand que celui de Constantinople, mais un nom plus bas — serviteur des serviteurs de Dieu — qui dit comment la primauté doit s'exercer.[63]

Liturgie et chant grégorien

Ce qui est sûr

La tradition associe fortement Grégoire à la liturgie romaine et au chant "grégorien". Il faut cependant distinguer le noyau historique et les développements médiévaux. Grégoire a certainement exercé une influence liturgique ; mais le répertoire de chant dit grégorien s'est constitué sur plusieurs siècles et ne peut pas être attribué naïvement, note par note, au pape de 590-604.[64]

Cette précision ne diminue pas sa grandeur. Elle évite seulement de transformer une paternité spirituelle en fabrication matérielle immédiate. La liturgie romaine médiévale s'est reconnue en Grégoire parce qu'elle retrouvait chez lui ordre, sobriété, primauté de la Parole, sens de l'eschatologie et service de l'Église.

Le pape de la prédication liturgique

Plus sûre est son importance comme prédicateur liturgique. Les homélies sont situées dans les basiliques, les stations, l'année liturgique. Grégoire y commente l'Évangile pour un peuple précis, à Rome, au milieu des crises.[65]

La liturgie n'est donc pas un cérémonial séparé de la vie. Elle devient l'école où Rome apprend à traverser les famines, les invasions, la peste et la mort dans l'attente du Christ.

Héritage

Une colonne de l'Occident chrétien

Grégoire influence l'Angleterre par Augustin et Bède, l'Irlande et la Gaule par la diffusion de ses œuvres, la théologie morale par les Moralia, la pastorale par la Règle, la sainteté bénédictine par les Dialogues, la papauté médiévale par son modèle de gouvernement.[66]

Il est aussi un saint très actuel parce qu'il ne sépare jamais contemplation et responsabilité. Il montre qu'un monde en crise ne dispense pas de la profondeur intérieure ; il l'exige. Plus le temps est instable, plus le pasteur doit être homme de prière, de parole vraie, de justice concrète et d'espérance.

Le modèle d'un pasteur en temps de ruine

Benoît XVI conclut que Grégoire, dans une période désespérée de ravages, sut créer la paix et donner l'espérance parce qu'il était un homme immergé en Dieu et proche des pauvres de son temps.[67] Cette phrase résume sa sainteté.

« Il était un homme immergé en Dieu ; son désir de Dieu était toujours vivant au fond de son âme, et précisément pour cela il était toujours proche du prochain, des nécessiteux de son temps. » — Benoît XVI, catéchèse du 28 mai 2008[68]

Chronologie

  1. Naissance à Rome

    Grégoire naît dans une famille patricienne chrétienne probablement apparentée aux Anicii (parenté non prouvée).[69][70]

  2. Préfet de la Ville

    Il atteint le sommet de sa carrière civile romaine avant de choisir la vie monastique.[71]

  3. Monastère Saint-André

    Il transforme sa maison du Cælius en monastère et garde toute sa vie la nostalgie du cloître.[72][73]

  4. Apocrisiaire à Constantinople

    Pélage II l'ordonne diacre et l'envoie représenter Rome auprès de l'empereur.[74]

  5. Élection pontificale

    Après la mort de Pélage II pendant la peste, Grégoire devient pape le 3 septembre.[75]

  6. Mission d'Angleterre

    Augustin et ses moines partent de Rome et arrivent dans le Kent.[76]

  7. Trêves lombardes

    Grégoire obtient des périodes de paix avec Agilulf, grâce aussi à Théodelinde.[77]

  8. Mort à Rome

    Grégoire meurt après près de quatorze ans de pontificat et est enseveli à Saint-Pierre.[78]

Pour aller plus loin

  • Pape Pélage II — le prédécesseur qui fit de Grégoire un diacre et l'envoya à Constantinople.
  • Pape saint Léon le Grand — l'autre grand pape antique, doctrinal et diplomate.
  • Le monachisme bénédictin — pour comprendre la place des Dialogues et de saint Benoît.
  • Les États pontificaux — pour situer la longue histoire du pouvoir temporel dont Grégoire annonce certains traits sans encore le fonder.
  • Les docteurs de l'Église — Grégoire comme docteur latin et maître spirituel.

Notes et références

  1. Saint-Siège, fiche officielle "Gregory I" : 64e pape de l'Église catholique, début du pontificat le 3 septembre 590, fin le 12 mars 604, naissance à Rome. Source : https://www.vatican.va/content/vatican/en/holy-father/gregorio-i--magno.html.

    1 75 78
  2. Benoît XVI, audience générale du 28 mai 2008, Saint Gregory the Great (1). La catéchèse donne les principaux repères biographiques : naissance vers 540, famille Anicia, parents Gordianus et Sylvia, préfecture en 572, monastère Saint-André, apocrisiariat, élection en 590, Lombards, Théodelinde, charité, administration du patrimoine et profil spirituel. Verbatim : « who earned the traditional title of Magnus/the Great » ; « Felix III (483-492), the great-great grandfather of Gregory » ; « the Register of his Letters (approximately 800) ». Autre verbatim : « He was a man immersed in God: his desire for God was always alive in the depths of his soul and precisely because of this he was always close to his neighbour, to the needy people of his time ». Source : https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/en/audiences/2008/documents/hf_ben-xvi_aud_20080528.html.

    2 3 9 10 12 14 17 21 22 25 26 34 37 38 39 40 41 67 68 69 71 72 74 77
  3. F. Homes Dudden, "Pope St. Gregory I (the Great)", The Catholic Encyclopedia, vol. 6, New York, Robert Appleton Company, 1909, reproduit sur New Advent. Source classique sur la vie, les sources anciennes, l'administration, les Lombards, l'Angleterre, la liturgie et l'influence médiévale de Grégoire : https://www.newadvent.org/cathen/06780a.htm.

    4 8 16 20 23 28 30 36 61 62 64 73
  4. Benoît XVI, audience générale du 4 juin 2008, Saint Gregory the Great (2). La catéchèse synthétise les œuvres de Grégoire : Registre de plus de 800 lettres (« over 800 letters »), Moralia in Iob, homélies sur Ézéchiel et sur l'Évangile, Dialogues, Règle pastorale, méthode biblique, pastorale, humilité et titre servus servorum Dei. Verbatim : « he simply wanted to be the mouthpiece of Christ and of the Church on the way that must be taken to reach God » ; « On the other hand, when it is a question of the Word of God understanding it means nothing if it does not lead to action » ; « holiness is always possible, even in difficult times » ; « He knew how to make himself the "servant of the servants" ». Source : https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/en/audiences/2008/documents/hf_ben-xvi_aud_20080604.html.

    5 6 15 44 45 49 50 51 52 53 54 55 56 58 59 60 63 65
  5. Saint Grégoire le Grand, Regula pastoralis / The Book of Pastoral Rule, II, 5, dans Nicene and Post-Nicene Fathers, Second Series, vol. 12, trad. James Barmby, éd. Philip Schaff et Henry Wace, New York, Christian Literature Publishing Co., 1895 ; texte sur CCEL et New Advent. Traduction libre ci-dessus d'après Barmby : « The ruler should be a near neighbour to every one in sympathy, and exalted above all in contemplation ». Latin : « Sit rector singulis compassione proximus, prae cunctis contemplatione suspensus, ut et per pietatis viscera in se infirmitatem caeterorum transferat. »

    7 48
  6. Saint Grégoire le Grand, Règle pastorale, II, 7 : le pasteur ne doit ni relâcher les choses intérieures par occupation extérieure, ni négliger les choses extérieures par sollicitude intérieure. Éd. NPNF, Second Series, vol. 12, CCEL.

    11
  7. Saint Bède le Vénérable, Historia ecclesiastica gentis Anglorum, livre I, ch. 23-26, éd. et trad. B. Colgrave et R. A. B. Mynors, Oxford, Clarendon Press, 1969. Bède raconte l'envoi d'Augustin par Grégoire, l'arrivée dans le Kent et les débuts de l'évangélisation anglaise.

    13 42 76
  8. Sofia Boesch Gajano, "Gregorio I, papa, santo", Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 59, Istituto dell'Enciclopedia Italiana Treccani, 2002. Synthèse critique moderne sur la carrière, l'apocrisiariat, la production littéraire, la réception et la fortune médiévale de Grégoire : https://www.treccani.it/enciclopedia/gregorio-i-papa-santo_%28Dizionario-Biografico%29/.

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  9. Voir l'article Ignispedia Pape Pélage II, notamment les sections sur l'envoi de Grégoire comme apocrisiaire, l'appel à Constantinople et la crise lombarde de 579-590.

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  10. Sofia Boesch Gajano, "Gregorio I, papa, santo", Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 59, Istituto dell'Enciclopedia Italiana Treccani, 2002 : "Il 7 febbr. 590 Pelagio II morì di peste." Source : https://www.treccani.it/enciclopedia/gregorio-i-papa-santo_%28Dizionario-Biografico%29/.

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  11. Saint Grégoire le Grand, Règle pastorale, I, 1, dans NPNF, Second Series, vol. 12, CCEL et New Advent. Le français ci-dessus traduit librement l'intitulé du chapitre chez Barmby : « That the unskilful venture not to approach an office of authority » — ce n'est pas une phrase extraite du corps du texte, mais la rubrique du chapitre.

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  12. Saint Bède le Vénérable, Historia ecclesiastica gentis Anglorum, livre I, ch. 30, lettre de Grégoire à Mellitus sur la purification des temples et l'adaptation prudente de certaines coutumes. Éd. Colgrave-Mynors, Oxford, 1969.

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  13. Saint Grégoire le Grand, Règle pastorale, II, 4, dans NPNF, Second Series, vol. 12, CCEL et New Advent : « That the ruler should be discreet in keeping silence, profitable in speech ». Traduction libre ci-dessus d'après Barmby : « For the language of reproof is the key of discovery, because by chiding it discloses the fault of which even he who has committed it is often himself unaware. »

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