Pape Sabinien (Sabinianus) gouverne l'Église de Rome du 13 septembre 604 au 22 février 606. Le Saint-Siège le présente comme le 65e pape de l'Église catholique, né à Blera, en Tuscie, successeur immédiat de saint Grégoire le Grand.[1] Son pontificat dure à peine un an, cinq mois et neuf jours, après une vacance longue d'environ six mois due à l'attente de la confirmation impériale.[2]
Sabinien est l'un de ces papes dont la mémoire historique tient à peu de documents, mais à un contraste très fort. Il succède à l'un des plus grands papes de l'histoire, docteur de l'Église, organisateur de la charité romaine, diplomate des Lombards, réformateur pastoral et père de la mission anglaise. Lui, au contraire, laisse l'image d'un homme prudent, issu du clergé séculier, peu aimé du peuple, et accusé d'avoir géré avec trop de dureté les greniers de l'Église pendant une famine.[3][4]
Il ne faut pourtant pas transformer cette mémoire défavorable en caricature. Le Liber Pontificalis, que les synthèses anciennes résument, affirme que Sabinien distribua du blé pendant la famine ; la question litigieuse est le prix, la manière et le contraste avec la gratuité grégorienne.[5] Treccani cite même son épitaphe funèbre, qui le présente comme un pape miséricordieux (« nec iudex culpis, sed medicina fuit », v. 8), loué pour avoir nourri et vêtu Rome en temps de famine (v. 11) — référence exacte : Inscriptiones Christianae Urbis Romae, Nova series, n. 4157 —, ce qui oblige à distinguer la tradition polémique postérieure, la colère romaine du moment et le noyau historique attesté.[6]
« Les difficultés de son pontificat furent causées par la crainte des Lombards et par la famine. » — Horace K. Mann, Catholic Encyclopedia, vol. 13 (1912), « Pope Sabinianus » (traduction)[7]
Pourquoi Sabinien compte-t-il ?
Le premier successeur de Grégoire le Grand
Sabinien n'est pas important parce qu'il aurait laissé une œuvre doctrinale ou liturgique comparable à celle de Grégoire. Il compte parce qu'il révèle ce qu'une succession pontificale peut avoir de difficile après un saint immense. Grégoire avait incarné une papauté de charité organisée : blé, pauvres, captifs, monastères, diplomatie, patrimoine de saint Pierre et prédication. Sabinien hérite de la même Rome, mais sans le prestige spirituel ni le génie pastoral de son prédécesseur.[8]
Ce contraste explique une grande partie de sa réception. Les Romains avaient connu un pape qui nourrissait gratuitement en pleine crise ; ils voient ensuite un pape qui vend le blé des greniers ecclésiastiques à prix réglementé, probablement pour préserver les réserves et l'équilibre financier de l'Église. Même si le prix était raisonnable selon Mann, le geste fut perçu comme dur dans une ville habituée à la munificence grégorienne.[9]
Un pape issu de la diplomatie byzantine
Avant son élection, Sabinien avait été envoyé à Constantinople comme apocrisiaire, représentant pontifical permanent auprès de la cour impériale. Cette charge est décisive au VIe siècle : Rome dépend encore de l'Empire d'Orient, les confirmations pontificales passent par le pouvoir impérial, et les dossiers orientaux peuvent bloquer ou affaiblir l'autorité romaine.[10]
Il n'est pas le premier pape issu de cette fonction. Vigile, Pélage I et Grégoire le Grand avaient eux-mêmes été apocrisiaires à Constantinople avant leur élection, comme Mann le relève expressément.[11][12] Mais Sabinien est un cas plus délicat : Grégoire l'avait choisi, puis s'était montré déçu par son manque d'énergie dans plusieurs affaires, surtout Maxime de Salone et le titre de patriarche œcuménique.[13][14]
Le pontificat qui montre les limites de la mémoire populaire
La tradition postérieure est sévère : Sabinien aurait été avare, Grégoire lui serait apparu en songe pour lui reprocher sa dureté, puis l'aurait frappé. Ces récits ne sont pas des sources de premier rang. Mann les qualifie d'"idle legends" nées plus tard autour de l'accusation d'avarice.[15]
L'intérêt historique est ailleurs : ces légendes prouvent que le peuple de Rome et les chroniqueurs médiévaux ont interprété le pontificat à travers une opposition morale simple, Grégoire le généreux contre Sabinien l'économe. L'historien catholique doit entendre ce jugement, mais aussi le purifier : un pape peut être impopulaire sans être injuste en tout ; une mesure économique peut être nécessaire et mal reçue ; une mémoire de sainteté peut devenir un miroir accablant pour le successeur.
Les sources principales
Tableau des témoins
| Source | Date | Ce qu'elle apporte | Prudence |
|---|---|---|---|
| Saint-Siège | liste actuelle | 65e pape, début du pontificat 13.IX.604, fin 22.II.606, naissance à Blera | Notice chronologique minimale |
| Liber Pontificalis | VIIe siècle pour cette section | Origine, carrière, famine, greniers, sépulture, ordinations | Texte non traduit par Loomis après Grégoire ; à citer via Duchesne/Mann/Treccani |
| Lettres de Grégoire le Grand | 593-598 | Sabinien apocrisiaire, dossier de Salone, tensions avec Maxime, communion restaurée | Les lettres concernent parfois Sabinien de Jadera ; bien distinguer les homonymes |
| Treccani DBI / Enciclopedia dei Papi | 2017 / 2000 | Synthèse critique moderne : Blera, apocrisiariat, échecs diplomatiques, famine, cortège funèbre | Source moderne principale pour nuancer les légendes |
| Catholic Encyclopedia / New Advent | 1912 | Récit continu : dates, origine, Constantinople, famine, vente du blé, légendes d'avarice | Ancienne, utile, mais dépend de Mann et Duchesne |
| Britannica | synthèse moderne | Contraste avec Grégoire, promotion du clergé séculier, famine, Lombards | Notice brève |
| Hodgkin / Duchesne | 1896 d'après table de Duchesne | Chronologie : 13.IX.604 - 22.II.606, durée 1 an 5 mois 9 jours, intervalle de 358 jours selon la table avant Boniface III (ordonné le 19 février 607 dans cette chronologie) | Table chronologique, non récit continu |
Le Saint-Siège et Duchesne : la chronologie ferme
La fiche officielle du Vatican donne les repères essentiels : Sabinien est le 65e pape, son pontificat commence le 13 septembre 604, se termine le 22 février 606, et il est né à Blera.[16] La table de Duchesne reproduite par Hodgkin donne la même date d'ordination, la même date de mort, une durée de 1 an, 5 mois et 9 jours, et, selon cette table, un intervalle de 358 jours avant l'ordination de Boniface III, retenue au 19 février 607 — Hodgkin prévient lui-même que son mode de calcul est parfois obscur et que les dates ne s'ajustent pas toujours exactement.[17]
Cet intervalle long n'est pas une anomalie isolée. Au VIIe siècle, les papes attendent encore la confirmation de l'empereur à Constantinople ou de son représentant en Italie, l'exarque de Ravenne, gouverneur byzantin. Hodgkin compte que les intervalles entre pontificats, de 604 à 715, atteignent ensemble 4172 jours, soit plus de onze ans et huit mois ; quand l'intervalle est court, moins de cinquante jours, il suppose probablement une confirmation donnée plus vite par l'exarque de Ravenne.[18]
Le Liber Pontificalis : une notice brève mais décisive
La section du Liber Pontificalis qui concerne Sabinien n'est pas dans le volume anglais de Loomis, qui s'arrête à Grégoire I. Les notices modernes renvoient donc à l'édition de Louis Duchesne, tome I, page 315.[19] Les éléments que les synthèses en retiennent sont cohérents : Sabinien est fils de Bono, originaire de Blera, ancien diacre, puis pape pendant la famine ; il est enseveli à Saint-Pierre.
Le même dossier signale aussi une formule importante : Sabinien aurait "rempli l'Église de clercs", ce que les études modernes du Liber Pontificalis rangent parmi les notices d'ordinations sans saison liturgique précise.[20] Cela éclaire la ligne de son pontificat : un rééquilibrage en faveur du clergé séculier, par contraste avec la forte présence des moines sous Grégoire.[21]
Les lettres de Grégoire : Sabinien avant Sabinien pape
Treccani donne l'essentiel : devenu diacre, Sabinien est nommé en juillet 593 apocrisiaire à Byzance par Grégoire le Grand.[22] Il doit alors faire appliquer les directives pontificales dans le dossier de Maxime de Salone, évêque soutenu par l'exarque Romanus mais contesté par Grégoire, parce que la permission impériale invoquée semblait obtenue par fraude ou même apocryphe.[23]
Les lettres grégoriennes montrent un monde ecclésial tendu, où une décision prise à Salone peut mobiliser Rome, Ravenne, Constantinople, l'exarque, l'empereur et des évêques dalmates. Elles révèlent aussi une donnée personnelle : Grégoire n'était pas toujours satisfait de son représentant. Selon Treccani, il lui reproche vers 594 de n'avoir rien fait pour empêcher la diffusion de fausses nouvelles impliquant le pape dans la mort de Malchus, ancien recteur du patrimoine de saint Pierre en Dalmatie.[24]
« Vous savez ce qui a été fait dans le cas du prévaricateur Maxime. » — Grégoire le Grand, Registre, livre IV, lettre 47, à Sabinien diacre, apocrisiaire à Constantinople (593-594, traduction)[25]
Avant le pontificat : Blera, Rome, Constantinople
Blera en Tuscie
Sabinien naît à Blera, l'ancienne Bieda, près de Viterbe, en Tuscie. La date de naissance est inconnue. Treccani suggère, par comparaison avec la carrière de Grégoire envoyé à Constantinople vers quarante ans, une naissance autour de 550 ou un peu avant ; il s'agit d'une hypothèse raisonnable, non d'une donnée de source directe.[26]
Ce détail géographique n'est pas neutre. La Tuscie appartient au monde italien troublé par les Lombards, les routes militaires, les cités fortifiées et les communications difficiles avec Rome. Sabinien n'est pas un oriental ; il est un Italien de la périphérie romaine, formé ensuite dans la hiérarchie du clergé séculier.
Une carrière dans le clergé séculier
Treccani insiste sur un point : avant d'accéder au siège pontifical, Sabinien a une carrière "toute interne" aux hiérarchies du clergé séculier.[27] Cette précision explique la lecture de Britannica : une fois pape, il aurait favorisé le clergé diocésain ou séculier plutôt que les moines que Grégoire avait largement employés.[28]
Ce choix ne doit pas être lu comme une opposition à la vie monastique en soi. Le problème est institutionnel. Grégoire était moine, avait transformé sa maison du Cælius en monastère, et avait utilisé de nombreux moines dans la mission et l'administration. Sabinien, issu du clergé romain ordinaire, semble remettre davantage les postes dans les mains du clergé séculier.[29]
L'apocrisiaire de Grégoire à Constantinople
En juillet 593, Grégoire envoie Sabinien à Constantinople. L'apocrisiaire doit faire plus que transmettre des lettres. Il représente le Siège apostolique devant l'empereur, suit les affaires d'Illyrie et de Dalmatie, répond aux patriarches, contredit les pressions de la cour et protège la réputation du pape.[30]
La mission échoue partiellement. Dans l'affaire Maxime de Salone, l'autorité pontificale est défiée : Maxime reste en place, manifeste son mépris pour Rome et se sert du soutien byzantin pour résister.[31] Dans l'affaire du titre "patriarche œcuménique", Sabinien ne paraît pas avoir su tenir tête aux pressions de Constantinople.
Le titre de patriarche œcuménique
La querelle du titre "œcuménique" n'est pas un détail d'étiquette. Grégoire y voit une menace contre l'humilité épiscopale et contre l'équilibre des sièges apostoliques. Les prologues de l'édition NPNF résument le raisonnement romain : Constantinople ne peut pas fonder une autorité universelle sur le seul fait d'être la ville impériale ; une telle prétention risquerait de transformer l'Église en dépendance de César.[32]
Sabinien se trouve au mauvais endroit, au mauvais moment. Il doit défendre une position romaine forte dans une cour où l'empereur Maurice et le patriarche Jean le Jeûneur pèsent bien plus lourd que lui. Treccani juge que son action fut, aux yeux de Grégoire, peu efficace.[33]
L'élection de 604
La mort de Grégoire le Grand
Grégoire meurt le 12 mars 604. La comparaison avec Sabinien commence dès ce jour : le peuple perd un pape dont la charité avait été visible, régulière, massive. La ville avait reçu de lui du blé, de l'argent, des rachats de captifs, des secours aux pauvres, des trêves avec les Lombards et une parole spirituelle forte.[34]
Sabinien est choisi rapidement pour lui succéder, mais il n'est pas consacré immédiatement. New Advent explique que la confirmation impériale n'arriva qu'après plusieurs mois ; il ne fut donc consacré qu'en septembre.[35]
Confirmation impériale et dépendance byzantine
La longue attente révèle la condition politique de la papauté au début du VIIe siècle. Rome est spirituellement le siège de Pierre, mais administrativement elle reste dans l'orbite byzantine. L'élection du pape doit recevoir une confirmation venue du pouvoir impérial ou de son relais italien. Dans une Italie menacée et pauvre, ce délai est lourd : l'Église de Rome reste plusieurs mois sans pape consacré.
Sabinien est donc élu dans un cadre où l'autorité spirituelle romaine et la dépendance politique orientale coexistent difficilement. Ce point rejoint son passé : l'ancien apocrisiaire devient pape dans une Église qui dépend encore de la cour où il avait eu du mal à s'imposer.
Un pontificat sans grande initiative doctrinale
On ne connaît pas de grand texte doctrinal de Sabinien. On ne lui associe pas de concile majeur, de lettre dogmatique conservée, ni de réforme comparable à celles des grands papes du VIe siècle. Sa mémoire se concentre sur trois dossiers : la continuité institutionnelle après Grégoire, la famine et le blé, les Lombards.
Cette pauvreté documentaire invite à une méthode sobre. Il ne faut pas remplir le silence par des inventions. Il faut au contraire lire ce silence comme un fait historique : certains pontificats ne sont pas des moments de création doctrinale, mais des passages de crise, où l'Église doit maintenir sa structure, ses clercs, ses biens et sa charité.
La famine et les greniers de l'Église
Les greniers romains après Grégoire
Sous Grégoire, le patrimoine de saint Pierre avait été mis au service de la survie romaine. Benoît XVI rappelle, dans ses catéchèses sur Grégoire, l'achat et la distribution de blé, le rachat des captifs, l'aide aux pauvres et la négociation de trêves.[36][37] Sabinien hérite de cette structure, mais aussi de la fragilité matérielle qui l'accompagne : les réserves ne sont pas infinies, les routes sont dangereuses, les Lombards menacent encore, et Rome dépend de flux alimentaires précaires.
La crise de 605-606 n'est donc pas seulement morale. C'est un problème de gouvernement : faut-il ouvrir largement les greniers, vendre à prix bas, vendre à prix contrôlé, préserver les stocks, éviter la spéculation, financer l'Église, tenir face aux Lombards ? Les sources ne donnent pas tous les chiffres, mais elles montrent que la décision de Sabinien fut perçue comme une rupture avec Grégoire.
Un solidus pour trente pecks
New Advent donne le chiffre transmis par Mann : quand le danger lombard fut passé, Sabinien ouvrit les greniers de l'Église et vendit le blé au peuple à raison d'un solidus pour trente pecks — le solidus étant la monnaie d'or byzantine, et le peck la mesure anglaise d'environ neuf litres dont Mann se sert pour rendre le modius romain du Liber Pontificalis (« tritici modios XXX »).[38][39] Mann, dans son récit plus long, juge ce prix « éminemment raisonnable » pour Rome en temps de famine ; cela ne suffit pas à le rendre populaire.[40]
Le point est important. Si Sabinien avait simplement affamé Rome par avarice, le dossier serait simple. Mais les sources obligent à une lecture plus fine : il vend, il ne donne pas ; mais il vend à prix contrôlé, probablement inférieur au prix de crise. Le peuple peut malgré tout juger scandaleux qu'un pape vende ce que Grégoire semblait donner.
| Élément | Grégoire le Grand | Sabinien |
|---|---|---|
| Mémoire populaire | Pape des pauvres, de la distribution et du rachat des captifs | Pape de l'économie dure et des greniers vendus |
| Mode d'action retenu par les sources | Charité gratuite et administration des patrimoines | Vente du blé ecclésiastique à prix fixé |
| Contexte | Peste, crue, Lombards, pauvreté romaine, mission | Famine hivernale, menace lombarde, héritage grégorien |
| Réception | Sainteté éclatante et durable | Impopularité romaine, légendes d'avarice |
La naissance des légendes d'avarice
New Advent signale que, parce que Sabinien ne put ou ne voulut pas laisser le peuple recevoir le blé pour presque rien, des légendes tardives se formèrent : Grégoire y apparaît punissant son successeur pour avarice.[41] Cette légende est moralement parlante, mais historiquement fragile.
Elle fonctionne comme une parabole médiévale : celui qui succède à un saint doit imiter sa miséricorde ; s'il transforme le pain des pauvres en marchandise, le saint lui-même se dresse contre lui. Mais l'historien ne doit pas confondre la parabole et le fait brut. Le fait brut est une vente de blé en temps de famine, un mécontentement populaire, puis une tradition hostile.
Une impopularité réelle
Treccani juge probable que Sabinien ait été détesté par une grande partie de la population, à partir d'un indice concret : après sa mort, le cortège funèbre dut prendre un itinéraire plus long, hors des murs, depuis la Porte Saint-Jean jusqu'au pont Milvius, pour rejoindre la basilique vaticane en évitant des manifestations hostiles.[42]
Ce détail vaut mieux que toutes les légendes. Il montre que la colère ne fut pas seulement littéraire. Le corps même du pape ne put traverser Rome par le chemin le plus simple. La ville avait jugé son pasteur, peut-être injustement, mais suffisamment fortement pour que les responsables du cortège évitent le peuple.
Les Lombards et la peur de Rome
La menace continue
Britannica résume le pontificat en deux fléaux : la famine et les attaques lombardes.[43] Le royaume lombard d'Italie n'est pas un souvenir des années 570 ; il reste une menace directe au début du VIIe siècle. Grégoire avait obtenu des trêves et noué des relations avec Agilulf et Théodelinde, mais la paix n'était jamais définitive.
Sabinien gouverne donc une ville qui ne sait pas si elle pourra compter sur Ravenne, Constantinople ou ses propres ressources. Cette peur explique en partie la dureté des mesures économiques. On ne gère pas les greniers de la même manière quand l'on peut acheter librement du blé et quand les routes peuvent être coupées par les Lombards.
L'après-Grégoire sans le génie diplomatique de Grégoire
Grégoire avait su parler aux Lombards, à l'exarque, à Constantinople, aux évêques, aux reines, aux pauvres. Sabinien n'a pas laissé de dossier comparable. L'article ne doit donc pas lui attribuer des succès diplomatiques imaginaires. Il faut dire seulement ceci : les mêmes menaces sont là, mais les sources ne conservent pas chez Sabinien la même initiative que chez son prédécesseur.
Cette différence contribue à son impopularité. Quand un peuple a vu un pasteur charismatique tenir ensemble diplomatie et charité, il supporte mal un successeur plus administratif, plus prudent et moins généreux dans son apparence.
Clergé séculier et héritage monastique
Restaurer les postes au clergé séculier
New Advent rapporte que Sabinien est réputé avoir rendu au clergé séculier des postes que Grégoire avait confiés à des moines.[44] Britannica donne le même trait : il aurait promu le clergé diocésain plutôt que les moines.[45]
Ce point est cohérent avec sa carrière. Sabinien n'est pas un moine devenu pape ; c'est un diacre romain, formé dans la hiérarchie séculière. Il peut donc penser que l'administration ordinaire de l'Église doit revenir aux clercs diocésains. Là encore, il ne faut pas dramatiser artificiellement : il ne s'agit pas d'une doctrine anti-monastique, mais d'un rééquilibrage institutionnel.
Une réaction contre le style grégorien ?
La question reste ouverte. Sabinien a-t-il voulu corriger une préférence trop forte de Grégoire pour les moines, ou simplement replacer les hommes disponibles dans les charges ? Les sources ne permettent pas de trancher. Le plus sûr est de constater la direction : après un pape moine, le successeur issu du clergé séculier semble redonner du poids au clergé séculier.
Cette tension traversera souvent l'histoire de l'Église : charismes monastiques et structures diocésaines ne s'opposent pas, mais ils doivent être ordonnés. Grégoire avait montré que des moines pouvaient servir l'Église universelle ; Sabinien rappelle, volontairement ou non, que la structure ordinaire du diocèse reste indispensable.
"Remplir l'Église de clercs"
La formule rapportée par les études sur le Liber Pontificalis est brève : Sabinien aurait "rempli l'Église de clercs".[46] Elle peut désigner des ordinations nombreuses ou une politique de recrutement clérical. Dans les deux cas, elle donne le meilleur visage possible de son pontificat : malgré sa mauvaise réputation, il ne gouverne pas seulement par économie ; il pourvoit l'Église en ministres.
Il serait injuste de réduire un pape à son épisode le plus impopulaire. Sabinien a aussi maintenu la continuité de l'institution romaine après Grégoire, dans un contexte politique fragile, en veillant à ce que l'Église ne manque pas de clercs.
La question des cloches
Une attribution tardive
Une tradition attribue parfois à Sabinien l'introduction de la sonnerie des cloches aux heures canoniques et à la célébration de la messe. Cette attribution est tardive : elle apparaît chez Guillaume Durand au XIIIe siècle (Rationale divinorum officiorum), puis chez des auteurs comme Onofrio Panvinio au XVIe siècle.[47]
L'article doit la mentionner avec prudence, non comme un fait établi. Le site du Vatican consacré aux cloches de Saint-Pierre donne une histoire matérielle beaucoup plus tardive des grandes cloches vaticanes conservées ou refondues, sans faire de Sabinien l'origine vérifiable du système actuel.[48]
Ce que la tradition révèle malgré tout
Même si l'attribution est fragile, elle n'est pas sans intérêt. Associer Sabinien aux cloches revient à lui donner une place liturgique dans la mémoire médiévale : le pape qui rythme la prière, la messe, les heures. C'est peut-être une tentative de contrebalancer une réputation trop noire par un souvenir utile.
Mais la méthode Ignispedia doit rester stricte : on peut écrire que la tradition tardive attribue ce développement à Sabinien ; on ne doit pas écrire qu'il l'a historiquement institué, faute de source contemporaine suffisante.
Mort, sépulture et mémoire
Mort le 22 février 606
Sabinien meurt à Rome le 22 février 606.[49][50] La date est solide : elle est reprise par le Saint-Siège, New Advent et la table de Duchesne transmise par Hodgkin.[51]
La coïncidence liturgique est frappante : le 22 février est la fête de la Chaire de saint Pierre. Il ne faut pas en tirer un symbolisme artificiel, mais le rapprochement est parlant pour un successeur de Pierre dont le pontificat fut difficilement reçu par son peuple.
Le cortège détourné
Le fait le plus fort de sa mort est le cortège funèbre. Treccani rapporte qu'au lendemain de la mort, par crainte de manifestations populaires hostiles, ceux qui portaient ses restes choisirent une route plus longue, en suivant un parcours extérieur aux murs depuis la Porte Saint-Jean jusqu'au pont Milvius, puis jusqu'à la basilique vaticane — récit fondé sur le Liber Pontificalis (édition Duchesne, tome I, p. 315) et Paul Diacre, Vita Gregorii.[52]
Ce trajet dit tout. Le pape est bien enseveli à Saint-Pierre, dans la continuité de la succession apostolique ; mais la ville qu'il a gouvernée ne veut pas le laisser passer paisiblement. La mémoire de Sabinien est donc divisée entre institution et peuple, sépulture apostolique et hostilité civique.
Une mémoire à purifier
Sabinien n'est pas un grand pape. Il n'est pas non plus un simple méchant de chronique. Il est un pape bref, placé entre deux géants de contexte : derrière lui Grégoire le Grand, devant lui la stabilisation progressive des rapports entre Rome et Constantinople sous Boniface III. Il gouverne dans une Rome affamée, menacée, dépendante, et son tempérament paraît mal adapté à l'attente populaire.
La leçon spirituelle est sévère : la charité visible fait partie du gouvernement pastoral. Un pape peut avoir raison dans ses comptes et perdre les cœurs s'il donne au peuple l'impression que le pain des pauvres est administré sans miséricorde. Mais l'autre leçon est tout aussi nécessaire : l'histoire doit résister aux légendes faciles, surtout quand elles condamnent un homme à partir d'une tradition hostile.
Une mise en garde s'impose contre une confusion d'homonymes : la lettre de Grégoire à « Sabinien, évêque de Jadera » (Zara, en Dalmatie), vers 598 — Registre, livre VIII, lettre 10 — concerne la réconciliation de cet évêque dalmate après l'affaire Maxime, et non le futur pape Sabinien, alors déjà rappelé de Constantinople.[53] Elle n'est donc pas citée ici comme une parole sur Sabinien pape ; elle montre seulement le climat pastoral grégorien autour du dossier dalmate : tenir ensemble vérité, correction, pénitence et miséricorde. C'est peut-être la meilleure manière de lire un pontificat mal aimé : sans excuser la dureté, sans grossir les légendes, et sans oublier que l'Église avance aussi par des pasteurs ordinaires, fragiles, moins lumineux que les saints qu'ils suivent.
Chronologie
- Naissance probable en Tuscie
Sabinien naît à Blera, près de Viterbe ; la date reste inconnue, Treccani propose une estimation autour de 550 ou un peu avant.[54]
- Apocrisiaire à Constantinople
Grégoire le Grand l'envoie comme représentant pontifical permanent auprès de la cour impériale.[55]
- Tensions avec Grégoire
Sabinien paraît peu efficace dans l'affaire Maxime de Salone et dans la contestation du titre de patriarche œcuménique.[56]
- Retour à Rome
- Mort de Grégoire le Grand
Sabinien est choisi pour lui succéder, mais doit attendre la confirmation impériale.[59]
- Consécration pontificale
Il devient le 65e pape de l'Église catholique selon la liste du Saint-Siège.[60]
- Famine et greniers de l'Église
- Mort et sépulture à Saint-Pierre
Il meurt à Rome ; le cortège funèbre doit éviter les manifestations hostiles avant d'atteindre la basilique vaticane.[63]
Pour aller plus loin
- Pape saint Grégoire le Grand — prédécesseur immédiat de Sabinien, dont la charité romaine explique le contraste principal de l'article.
- Pape Pélage II — pape de la crise lombarde et de l'envoi de Grégoire comme apocrisiaire.
- Pape Benoît I — pape de la famine romaine et de la dislocation byzantino-lombarde avant Pélage II.
- Les États pontificaux — pour comprendre la lente transformation de la papauté en autorité de secours et de gouvernement temporel.
- Le monachisme bénédictin — pour situer le contraste entre le pape moine Grégoire et le clergé séculier remis en avant sous Sabinien.
Notes et sources
Notes et références
Saint-Siège, fiche officielle "Sabinian" / "Sabinien" : 65e pape de l'Église catholique, début du pontificat 13.IX.604, fin 22.II.606, naissance à Blera, Tuscie. URL : https://www.vatican.va/content/vatican/fr/holy-father/sabiniano.html.
1 16 49 60Thomas Hodgkin, Italy and Her Invaders, 2e éd., Oxford, Clarendon Press, 1896, vol. IV, note C, p. 387-388 (texte intégral revérifié le 4 octobre 2026), reproduisant la table chronologique de Duchesne (Liber Pontificalis, p. cclxii) : Sabinianus, Tuscan, ordination 13 septembre 604, durée 1 an, 5 mois, 9 jours, mort 22 février 606, intervalle 358 jours avant Boniface III (ordonné le 19 février 607 dans cette table). Verbatims contrôlés : « The manner of calculating the 'Length of Pontificate' is occasionally somewhat obscure, and the dates do not always fit exactly » ; « the duration of the intervals shown in the above table amounts to 4172 days, or more than 11 years and 8 months in the century » ; « When the interval was under 50 days we must probably conclude that the Imperial confirmation [...] was given by the Exarch at Ravenna ». URL : https://penelope.uchicago.edu/Thayer/E/Gazetteer/Places/Europe/Italy/_Texts/HODIHI/2d_edition/7/NoteC%2A.html.
2 17 18 51Horace K. Mann, "Pope Sabinianus", The Catholic Encyclopedia, vol. 13, Robert Appleton Company, New York, 1912 ; transcription New Advent (page revérifiée le 4 octobre 2026) : naissance inconnue, fils de Bonus — forme anglaise du Bono du Liber Pontificalis repris par Treccani —, Blera près de Viterbe, apocrisiaire à Constantinople en 593, retour à Rome en 597, élection après Grégoire, confirmation impériale retardée, famine, vente du blé à un solidus pour trente pecks, légendes d'avarice, restauration de postes au clergé séculier, sépulture à Saint-Pierre. Verbatim contrôlé : « The difficulties of his pontificate were caused by fear of the Lombards and by famine. » URL : https://www.newadvent.org/cathen/13291a.htm.
3 5 7 14 15 19 29 35 38 41 44 50 57 59 61Encyclopaedia Britannica, "Sabinian" : apocrisiaire sous Grégoire I, tentative de réconciliation avec Jean IV le Jeûneur sur le titre de patriarche œcuménique, élection en 604, promotion du clergé diocésain/séculier plutôt que des moines, famine, attaques lombardes, pontificat généralement impopulaire. Page protégée par un contrôle anti-robot le 4 octobre 2026 (contenu non relisible directement, corroboré par New Advent et Wikipedia) ; à recontrôler avant approbation. URL : https://www.britannica.com/biography/Sabinian.
4 21 28 43 45 62Antonio Sennis, "Sabiniano, papa", Dizionario Biografico degli Italiani, vol. 89, Istituto dell'Enciclopedia Italiana Treccani, 2017 (texte intégral revérifié le 4 octobre 2026) ; et notice "Sabiniano", Enciclopedia dei Papi, 2000 : Blera, fils de Bono, carrière séculière, nomination comme apocrisiaire en juillet 593, affaire Maxime de Salone, reproches de Grégoire, titre de patriarche œcuménique, disparition des sources après novembre 597, pontificat bref, famine, impopularité. Références exactes contrôlées : épitaphe funèbre = Inscriptiones Christianae Urbis Romae, Nova series, n. 4157, v. 8 (« nec iudex culpis, sed medicina fuit ») et v. 11 (« quem famis ira dapes, quem nudus sensit amicum ») ; cortège funèbre détourné par crainte d'hostilité populaire, du Latran à Saint-Pierre par l'extérieur des murs, de la Porte Saint-Jean au pont Milvius, d'après Paul Diacre, Vita Gregorii (PL LXXV, 1849, coll. 29, 58) et le Liber Pontificalis, éd. Duchesne, I, p. 315. URL : https://www.treccani.it/enciclopedia/papa-sabiniano_%28Dizionario-Biografico%29/ et https://www.treccani.it/enciclopedia/sabiniano_%28Enciclopedia-dei-Papi%29/.
6 10 13 22 23 24 26 27 30 31 33 39 42 52 54 55 56 58 63Voir l'article Ignispedia Pape saint Grégoire le Grand, notamment les sections sur la charité romaine, les greniers de l'Église, le patrimoine de saint Pierre, les Lombards, la mission d'Angleterre et la spiritualité pastorale.
8 34 36Horace K. Mann, The Lives of the Popes in the Early Middle Ages. The Popes under the Lombard Rule, Part I: 590-657, Kegan Paul, Trench, Trübner & Co., London, 1912, p. 251-258 environ (page web revérifiée le 4 octobre 2026) : « we find Vigilius, Pelagius I, St. Gregory, and Sabinian, all of whom had been apocrisiarii at Constantinople, elected popes » ; blé vendu « pecks (modius), of wheat for one solidus », prix « eminently reasonable » en temps de famine ; rejet des légendes tardives d'avarice. Reproduction web : https://cristoraul.org/ENGLISH/readinghall/THIRDMILLENNIUMLIBRARY/History-of-the-popes/MANN/THE-POPES-UNDER-THE-LOMBARD-RULE_-PART1-590-657.htm.
9 11 40Horace K. Mann, "Pope Vigilius", The Catholic Encyclopedia, vol. 15, Robert Appleton Company, New York, 1912 ; transcription New Advent (page revérifiée le 4 octobre 2026) : Agapet I « appointed Vigilius papal representative (Apocrisiary) at Constantinople ». URL : https://www.newadvent.org/cathen/15427b.htm.
12Rosamond McKitterick, Transformations of Romanness: Early Medieval Regions and Identities, Cambridge University Press, 2018, chapitre sur "Roman liturgy and identity", p. 151-152 dans l'édition PDF Library of Congress : tableau des ordinations dans le Liber Pontificalis, mentionnant Sabinien parmi les papes avec ordinations non datées précisément et la formule "filled the church with clergy". URL : https://tile.loc.gov/storage-services/master/gdc/gdcebookspublic/20/18/03/62/83/2018036283/2018036283.pdf.
20 46Grégoire le Grand, Registrum epistularum, livre IV, lettre 47, à Sabinien diacre, apocrisiaire à Constantinople (593-594), dossier Maxime de Salone ; texte public-domain en traduction anglaise dans Roman Letters, "Letter 4047" (page revérifiée le 4 octobre 2026). Verbatim contrôlé : « You know what has been done in the case of the prevaricator Maximus. » URL : https://romanletters.org/letters/gregory_great/4047/.
25Philip Schaff et Henry Wace, éd., Nicene and Post-Nicene Fathers, Second Series, vol. 12, "Gregory the Great, Prolegomena", section sur la controverse du titre "Ecumenical Patriarch" : lecture de la prétention constantinopolitaine comme fondée sur la ville impériale plutôt que sur une tradition apostolique, et risque d'impérialisme ecclésial. Texte Wikisource : https://en.wikisource.org/wiki/Nicene_and_Post-Nicene_Fathers:_Series_II/Volume_XII/Gregory_the_Great/Prolegomena.
32Benoît XVI, audiences générales « Grégoire le Grand » (1) du 28 mai 2008 et (2) du 4 juin 2008 : « Avec les rentes de l'important patrimoine que le Siège romain possédait en Italie, en particulier en Sicile, il acheta et distribua du blé, il secourut ceux qui étaient dans le besoin, [...] il paya les rançons des citoyens devenus prisonniers des Lombards, il conclut des armistices et des trêves. » URLs : https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2008/documents/hf_ben-xvi_aud_20080528.html et https://www.vatican.va/content/benedict-xvi/fr/audiences/2008/documents/hf_ben-xvi_aud_20080604.html.
37Wikipedia EN, "Pope Sabinian" (page revérifiée le 4 octobre 2026), à utiliser seulement comme index secondaire : dates 13 septembre 604 / 22 février 606, Blera, apocrisiaire, retour à Rome en 597, famine et vente du blé, cortège funèbre détourné ; tradition tardive des cloches avec renvoi à Guillaume Durand (Rationale, XIIIe siècle) et Onofrio Panvinio (1557) ; élément non retenu comme fait certain sans source contemporaine. URL : https://en.wikipedia.org/wiki/Pope_Sabinian.
47Saint-Siège, "Bells" / "Campane", page de la basilique Saint-Pierre : histoire matérielle des cloches actuelles, refontes sous Boniface VIII, Innocent VI, Benoît XIII, Pius XI, rôle actuel du plenum lors des conclaves et solennités. URL : https://www.vatican.va/content/vatican/en/ra/campane.html.
48Grégoire le Grand, Registrum epistularum, livre VIII, lettre 10, à Sabinien évêque de Jadera, c. 598 (page Roman Letters revérifiée le 4 octobre 2026 : « Gregory to Sabinianus, Bishop of Jadera ») : destiné à un HOMONYME dalmate, non au futur pape Sabinien ; non cité dans le corps de l'article. URL : https://romanletters.org/letters/gregory_great/8010/.
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